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Agone

2014/1 (n° 53)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782748902037
  • Éditeur : Agone

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Le jugement a sa cause chez l’historien, dans sa personne, sa classe, son temps.

Alfred Döblin« Le roman historique et nous » [1936]

La « motivation » des acteurs est une erreur, dans le roman comme dans la vie ; c’est une glose poétique.

Alfred Döblin« Aux auteurs de romans et à leurs critiques » [1914]
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Sur l’horizon historien, les guerres mondiales se détachent nettement et font l’objet d’un vif intérêt dans le public. Depuis que le couple longtemps vedette de la guerre et de la révolution au xx siècle a eu tendance à se défaire avec l’effacement du second terme, c’est la violence en elle-même qui prend toute la place et s’impose comme la réalité des guerres mondiales dont il faut avant tout rendre compte. À propos de 1914-1918 comme de 1939-1945, on retrouve aujourd’hui les mêmes tendances et les mêmes questions autour de la place respective qu’il faut accorder au point de vue des victimes ou à celui des bourreaux  [2][2] Lire Charlotte Lacoste, Séductions du bourreau. Négation...; ou sur l’importance de comprendre ce qui se joue en « face-à-face » dans le geste même de violence  [3][3] Lire l’entretien d’André Loez avec Claire Zalc, « Vers.... Mais sur un point essentiel, les deux conflits diffèrent : même s’ils sont de moins en moins nombreux, les témoins des années 1939-1945 restent très présents parmi nous, alors que ceux de 1914-1918 ont disparu depuis longtemps. À côté de tous les écrivains, essayistes ou romanciers qui s’emparent du sujet à leur manière, la parole légitime sur la Grande Guerre appartient désormais aux seuls historiens professionnels.

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Peut-être est-ce à cette conjonction d’un large intérêt public et de l’absence de légitimes contradicteurs qu’il faut attribuer l’abandon par les historiens de la posture traditionnelle de la prudence ? Toujours est-il qu’une certaine histoire de la Grande Guerre s’est progressivement imposée au tournant des années 2000 en choisissant la stratégie de la provocation. Plutôt qu’« école du consentement » ou « de Péronne » – dont on verra pourquoi elle s’est ainsi trouvée désignée mais où elle ne semble pas se reconnaître –, cette histoire sera ici tout simplement pour nous la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre. Ce qui tout à la fois souligne son origine en tant que produit (un label Pierre Nora) et fait justice à son ambition de renouvellement complet du regard sur 1914-1918.

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Ainsi la « nouvelle histoire » parle-t-elle d’« entreprise de démolition »   [4][4] Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette Becker, « Violence.... De fait, balayant la parole des témoins directs de l’événement, stigmatisant l’aveuglement et les fautes professionnelles de ses prédécesseurs et renvoyant finalement tous les discours concurrents à l’idéologie, cette histoire des violences de masse de 1914-1918 est une histoire violente. Elle a voulu mettre fin aux « tabous », en finir avec les « dénis », « retrouver » la vérité de ce qu’était le conflit. À l’entendre, elle aurait exercé ce que d’autres ont pu qualifier de « violence théorique », au sens de l’imposition aussi douloureuse que nécessaire d’une nouvelle manière de penser la Grande Guerre. En fait, on verra que, depuis quinze ans, elle exerce avant tout une « violence d’imposition » au sens de l’exercice plutôt arbitraire d’une position de pouvoir intellectuel  [5][5] Pour la distinction des violences « théoriques » ou.... La « nouvelle histoire » de la Grande Guerre est une histoire sans complexe de dominants pour les dominants, dont l’essentiel du propos est de nier la domination en confisquant la parole des dominés. En cela, elle est bien de son temps, y compris, sans doute, parce qu’il n’est même pas certain qu’elle en soit consciente.

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À l’heure du centenaire de 1914, cette capacité à refléter l’esprit « décomplexé » du temps conduit malheureusement souvent les outrances de la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre à passer comme allant de soi. C’est pourquoi, quinze ans après leurs premières formulations et les premiers débats qui les accompagnèrent, nous revenons aujourd’hui encore sur cette « querelle d’historiens »   [6][6] La « controverse » publiée dans le n° 199 du Mouvement.... N’en déplaise à tous ceux pour qui ces débats ont vocation à être oubliés, dépassés dans une « synthèse » plus ou moins habile qui permet d’invoquer de façon bien commode un pseudo point de vue « des historiens », les assertions intenables le restent longtemps après avoir été formulées. De même que le temps ne change pas les exemples en preuves et les spéculations en démonstrations fermes. S’il faut encore y revenir, c’est aussi parce qu’aucun véritable débat n’est sorti de la querelle : tandis que les historiens mis en cause refusaient soigneusement et systématiquement de répondre   [7][7] Le sort réservé à la note critique écrite en 2002 par..., collègues, professeurs et amateurs d’histoire sont pour l’essentiel restés prisonniers d’une incompréhension réelle ou feinte : « À quoi peut bien renvoyer tout ce battage ? — Ne peut-on s’entendre pour dire que ces pauvres bougres de poilus sont morts courageusement sans en rajouter ? »… et autres variantes du même acabit   [8][8] Pour seul exemple édifiant, lire Pierre Purseigle « A.... Il faut donc y revenir, après avoir rappelé les conditions d’émergence de cette « nouvelle histoire », au tournant de l’an 2000.

Une entreprise d’histoire à succès : le coup de trompette inaugural

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En 1992, après l’engouement rencontré par son prédécesseur, le Mémorial de Caen, l’Historial de la Grande Guerre ouvre ses portes à Péronne. Comme souvent en France, tout commence donc par des grands travaux. Mais au grand équipement culturel, il faut bientôt ajouter une école historique. À la fois très internationale par les nombreux historiens étrangers qui la parrainent ou l’accompagnent, et très française par son style comme par son public, affichant une volonté de rupture radicale et en même temps portée sur les fonts baptismaux par les plus hautes autorités éditoriale et universitaire, l’école « de Péronne » s’incarne au cours des années 1990 dans les personnes d’Annette Becker et de Stéphane Audoin-Rouzeau, deux historiens alors âgés d’une quarantaine d’années, qui signent ensemble une série de manifestes avant de rencontrer le succès en 2000, dans un ouvrage commun : 14-18, retrouver la guerre, référence incontournable à laquelle sont adossées les nombreuses encyclopédies, présentations de témoins, préfaces et autres synthèses publiées depuis.

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Entrepreneur en « nouvelle histoire » depuis au moins trente ans, leur éditeur Pierre Nora connaît bien son affaire. Il publie celle de la Grande Guerre comme il avait publié celle de la Révolution française avec François Furet   [9][9] François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard,.... Même maison (Gallimard), même collection (« Bibliothèque des histoires »), deux événements matriciels de l’histoire et deux livres qui se ressemblent : sérieux d’apparence mais pas trop gros, genre de manifeste au ton vindicatif. En 1978 comme en 2000, c’est le même « coup » : mettre en scène la « nouvelle histoire » qui renverse la table en rétablissant les droits de la science malmenée par l’idéologie. Chez Furet, c’était l’histoire « communiste » de la Révolution française. Chez Audoin-Rouzeau et Becker, c’est le « pacifisme » rampant de l’histoire de 1914-1918.

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Une petite différence tout de même entre les deux opérations orchestrées à vingt ans de distance : autant François Furet, même s’il s’appuyait sur la vaste cohorte des intellectuels « antitotalitaires » de l’époque, s’en prenait à des collègues vivants et à des institutions établies   [10][10] Lire Michael Christofferson, Les Intellectuels contre..., autant Audoin-Rouzeau et Becker s’en prennent à la génération disparue de 1914. S’il a moins de panache, le procédé a au moins le mérite de l’efficacité : pour enfin parler savamment de la Grande Guerre, il fallait attendre que se dissipe l’écran formé par les figures et le discours de ceux qui l’avaient faite. Les témoins directs de la guerre, auteurs des nombreux « témoignages » publiés ou conservés dans les tiroirs de buffet, ou tout simplement anciens combattants, en avaient donc forgé une fausse image.

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C’est ainsi au nom d’un salutaire iconoclasme (oser voir, oser dire) dirigé contre les anciens combattants eux-mêmes que la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre fait irruption. Il aurait pu être question d’interroger sérieusement la valeur des témoignages de l’époque et ainsi de prolonger l’incontournable travail entrepris dès l’entre-deux-guerres par Jean Norton Cru, ancien combattant lui-même, qui s’était attaché à faire le tri dans la masse des écrits de guerre   [11][11] Jean Norton Cru, Témoins : essai d’analyse et de critique... ; d’approfondir le regard critique en étudiant par exemple l’évolution des catégories de perception d’un « bon » témoignage ; bref, de faire de l’histoire en renouvelant le questionnaire appliqué aux sources. Mais il était manifestement bien plus rentable de tailler à la serpe une pseudo version dominante de la Grande Guerre et son contrepied tout aussi peu nuancé. Du côté de la cible : un pacifisme diffus et la fausse vision ramenée des tranchées par les anciens combattants d’une guerre subie, dont ils auraient été les victimes au prix d’un gigantesque déni de leur participation active à la violence. Du côté de la thèse : des soldats acteurs conscients et volontaires de la violence administrée, des nations massivement ralliées au sacrifice de leurs fils pour défendre la patrie, tous portés par une même « culture de guerre » fondée sur la haine de l’ennemi. Reprenant au passage les arguments de tous ceux qui avaient hurlé en 1929-1930 contre la prétention de Jean Norton Cru à distinguer le vrai du faux dans les écrits de guerre   [12][12] Lire Frédéric Rousseau, Le Procès des témoins de la..., et s’inscrivant par ailleurs dans le mouvement récurrent de mise à l’écart de victimes tellement moins intéressantes que les bourreaux   [13][13] Pour la mise en évidence de la continuité du traitement..., il importait avant tout de mettre en scène une figure de scandale. Et puisque d’autres historiens se dressaient pour dénoncer l’opération et défendre la valeur des témoignages   [14][14] Lire par exemple Rémy Cazals et Frédéric Rousseau,..., la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre y trouvait de quoi justifier le courage dont elle avait fait preuve en osant affronter une idole de notre temps.

Des héritiers à l’avant-garde : la « clé » culturelle

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De fait, il y avait un parfum de revanche. Depuis le temps même de la guerre, les historiens professionnels ont dû en partager l’écriture. Dans les années 1920, à l’époque où Pierre Renouvin devient le premier universitaire officiellement chargé par la République d’écrire l’histoire de la Grande Guerre, le discours de la Sorbonne est écrasé par des récits de tous acabits – essais, témoignages, romans – et de tous bords (où la variante pacifiste est bien loin de dominer). Dans les années 1960 et 1970, quand son élève Jean-Jacques Becker prend la relève, le déséquilibre au détriment de l’histoire savante commence à peine à être corrigé. Au tournant du xxi siècle, quand c’est au tour de Stéphane Audoin-Rouzeau (l’élève de ce dernier) et d’Annette Becker (sa fille) de s'emparer du flambeau, la cause est en revanche entendue : à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de l’armistice, c’est l’emprise du discours universitaire sur la Grande Guerre qui s’affirme avec les deux héritiers. Sans qu’il y ait bien sûr le moindre rapport de causalité entre les deux phénomènes, la disparition progressive des témoins de la Grande Guerre est allée de pair, en France, avec l’affirmation croissante du pôle universitaire dans la vie intellectuelle. En décrétant le temps où l’histoire succède enfin à la mémoire (et à l’idéologie : l’argument marche à tous les coups), la « nouvelle histoire » de 1914-1918 glisse opportunément sur la concurrence objective entre les discours. Et dans un monde universitaire qui ne fait pas toujours bloc – la querelle même autour de 1914-1918 le montre assez – mais où les lignages pèsent de tout leur poids, ce n’est pas rien d’être les héritiers et, partant, les champions naturels du camp des historiens professionnels. Il n’est pas non plus indifférent que non content d’être lui-même le principal légataire du fondateur des études savantes sur la Grande Guerre en France, Jean-Jacques Becker ait aussi présidé le jury d’agrégation d'histoire au moment où l’Historial de Péronne était inauguré.

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Mais pour fonder le succès d’une thèse, il ne suffit pas d’être parrainé par un éditeur habile, de paraître scandaleux ni d’être les héritiers désignés d’une lignée universitaire ; et même si cela finit par faire beaucoup, il ne suffit pas non plus de s’appuyer sur un équipement muséal de premier plan. Encore faut-il aussi rencontrer une demande et venir combler un manque. À ce titre, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre tombe à pic en offrant une vulgate clés en main. Elle le répète assez : elle est une histoire culturelle. Voilà déjà le signe d’une adéquation avec l’humeur du temps, puisque l’étiquette a connu un succès considérable   [15][15] Lire Nicolas Mariot et Philippe Olivera, « Histoire.... En soi, « culturel » ne dit pas grand chose tant l’adjectif recouvre des réalités différentes : depuis ceux qui veulent continuer à gloser sur le monde à la manière d’un critique des revues générales d’autrefois jusqu’à ceux qui se réclament des études « postcoloniales » les plus théoricistes. Concernant « Péronne », l’« histoire culturelle » désigne quelque chose de très précis : la culture, c’est la clé qui permet de comprendre la marche du monde. La culture n’est pas un produit ou un simple reflet des réalités historiques : elle les détermine entièrement. Le modèle, souvent cité en exemple, est celui du système d’interprétation des guerres de religion formulé par Denis Crouzet, chez qui la violence des Guerriers de Dieu est intégralement expliquée par un complexe système de représentations mentales   [16][16] Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu. La violence au.... Tout autant que les massacres de cette époque, comme la Saint-Barthélémy, les immenses tueries de la Grande Guerre ne sauraient être expliquées sans référence à la « ferveur » des combattants et à la dimension « eschatologique » dont elles témoigneraient. Ainsi conçue, la culture est une sorte de vaste cerveau collectif, un complexe toujours déjà là où se forment les représentations des individus, leur manière de penser et, partant, leurs actes. Pour comprendre les événements, il faut entrer dans la tête des acteurs. Pour les historiens « de Péronne », la culture n’est pas ce qu’il faut expliquer : c’est elle qui explique.

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Ainsi, entre 1914 et 1918 se serait révélée une « culture de guerre » faite de haine de l’ennemi, de pulsions de violence, de sentiment patriotique et de souffle millénariste. La question est moins de savoir d’où vient cette culture (il suffit de laisser entendre qu’elle « émerge » des profondeurs pour dissiper la perplexité que pourrait faire naître l'idée de son apparition brutale dès les premières heures du conflit) que de la constater. C’est la « culture de guerre » qui détermine (passage de la représentation à l’acte) la violence donnée et reçue par les combattants. Et c’est finalement la « brutalisation » durable des hommes qui banalise la violence. Au prix d’une lecture très personnelle de l’œuvre de l’historien germano-américain des idées George Mosse afin de mettre en exergue une notion relativement mineure chez lui   [17][17] La traduction du titre de l’ouvrage de Mosse (Fallen..., le lien est ainsi directement établi entre la violence des tranchées, l’émergence des régimes totalitaires et les massacres de masse du second conflit mondial.

Une vulgate très attendue

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Ce cadre d’interprétation solidement charpenté – à défaut d’être aussi bien démontré – vient d’abord combler d’aise ceux dont le métier est de conserver et d’exposer. Il n’est pas anodin que l’école historique dite « de Péronne » soit dès l’origine adossée à un musée : il semble qu’elle soit d’abord pensée comme une manière de donner sens à des objets. Matière abondante et privilégiée des vieux musées de guerre, les collections de militaria – uniformes, armes, casques, affiches, objets et matériel de propagande, etc. – avaient en effet perdu beaucoup de leur capacité d’évocation avec la disparition de ceux qui les avaient directement manipulées. Leur accumulation pouvait de moins en moins tenir lieu de politique de conservation et de justification de choix d’exposition. La « nouvelle histoire » de la Grande Guerre est venue donner un subit coup de neuf à ces vastes gisements, dotés grâce à elle d’une dignité scientifique. Il faut lire les lignes fascinées de Stéphane Audoin-Rouzeau évoquant les réserves muséales de l’Historial : « Un temple qui n’en est un, à dire vrai, que pour ceux qui savent ce que les objets veulent dire, qui savent ce qu’ils disent, et qui aiment les voir, les toucher, les respirer   [18][18] Stéphane Audoin-Rouzeau, « Les réserves de l’Historial »,.... » Puissant support d’évocation esthétique, on le voit, l’objet de guerre y est aussi vecteur du renouvellement historique, notamment par ce qu’il « objecte » aux « discours les mieux rodés » : la quantité des « jouets de massacre » produits en 1914-1918 amène tout naturellement à confirmer l’existence d’une « culture de guerre » universellement partagée   [19][19]  Ibid., p. 166..

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Ce dispositif très bien huilé fonctionne à merveille, et largement pour les mêmes raisons, dans les salles de classes. En effet, le cours d’histoire d’aujourd’hui est censé ressembler à une petite exposition : une idée forte, quelques images qui l’incarnent avec évidence, et un croupion de texte où l’élève doit la « retrouver ». À l’école comme au musée (et l’injonction officielle de l’Éducation nationale à pratiquer l’histoire des arts contribue à ce rapprochement), la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre fournit le kit d'une magnifique séquence pédagogique.

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Mais c’est aussi pour des raisons propres à l’enseignement que la « nouvelle histoire » convient à ce point. Le « programme » a en effet besoin de clés d’interprétation que les élèves peuvent s’approprier et qui permettent d’articuler la succession des grands épisodes qu’ils doivent avoir « vus », et dont les deux guerres mondiales figurent depuis longtemps parmi les principaux. Trente ans plus tôt, c’est à coup de tableaux de chiffres et de graphiques (inflation, dettes, nombre de chômeurs, etc.) que les élèves devaient comprendre comment les gigantesques désordres économiques engendrés par la Grande Guerre se traduisaient à retardement par la crise de 1929, qui était elle-même à l'origine de l’émergence du nazisme et donc de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce dispositif, l’expérience de guerre des combattants se rattachait au récit principal par le biais des révoltes pendant le conflit ou des frustrations après le retour de la paix, qui alimentaient l’émergence d’une offre politique aux extrêmes, à laquelle seule la Grande Crise donnait la dimension d’une véritable alternative. Aujourd’hui, grâce à la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre, c’est la violence, autant exercée que subie de 1914 à 1918, qui « brutalise » les sociétés et qui, en relevant le « seuil de tolérance » à la violence en question, permet l’émergence des totalitarismes et de leur degré supplémentaire de violence.

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Au-delà du bel exemple de substitution de la clé culturelle à la clé économique et sociale, quel efficace raccourci ! Quelle économie de moyens ! Et l’on aurait bien tort d’ironiser car le même enchaînement de 1914 à 1945, qui occupait auparavant l’année scolaire entière, doit aujourd’hui être « vu » par les enseignants en quelques semaines tout au plus. Si on y ajoute l'accueil favorable et peu regardant des différents corps d'inspection, on aura donc compris les raisons pour lesquelles rarement un produit de la recherche historique sera aussi vite passé dans les programmes. Devant une aussi parfaite conformité de la vulgate aux attentes, on finit d’ailleurs par se demander dans quelle mesure la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre n’était pas avant tout conçue pour y répondre.

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Mais enfin, quand bien même ! Pourquoi récriminer, dira-t-on, contre une entreprise d’histoire qui se donne les moyens de rencontrer un large public   [20][20] À propos d’une autre entreprise d’histoire à succès,... ? Qui dépoussière 1914-1918, certes au détriment des anciens combattants, mais sans être la première à s’essuyer un peu les pieds sur eux ? Qui répond aux besoins de ceux dont l’histoire est la matière du métier ? Précisément, tout le problème est bien là, dans un succès dont les promoteurs de l'histoire « de Péronne » veulent qu'il soit à lui-même sa seule justification – notamment face aux grincheux dont la seule fonction est de le dénoncer – et derrière lequel plus personne ne voit l’essentiel : la violence sociale de cette histoire qui, en même temps qu’avec les « victimes », veut en finir avec l’idée même de domination et qui prétend se faire l’interprète de tous les combattants en adoptant le point de vue de leurs officiers. Bien dans l’air de notre temps, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre est une histoire décomplexée.

Parler pour le peuple

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« Décomplexée » : le terme est injustement réservé à une certaine droite d’aujourd’hui qui, secouant le joug des tabous de la gauche bien-pensante, oserait enfin dire tout haut ce qu’elle pense. Si l’on veut bien se donner la peine de voir que c’est avant tout vis-à-vis des classes populaires que se noue l’enjeu d’être « décomplexé », on comprend que le terme peut embrasser beaucoup plus large.

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De ce point de vue, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre est d’abord décomplexée parce qu’elle prétend faire parler le peuple et se substituer à lui pour dire ce qu’il pensait. Comme la politique dans nos gazettes, le conflit est transformé en sondage permanent, avec la même obsession de « l’opinion » qu’on fabrique, ici avec la notion de « consentement patriotique ».

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Cette histoire est encore décomplexée au sens où elle fait disparaître toute idée de conflit et même d’altérité sociale, toute idée de domination, au profit de la vision idéaliste d’un monde social où chacun agit en fonction de ce qu’il pense.

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Enfin, comme on va le voir, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre est décomplexée vis-à-vis des pièces qu’elle présente pour prouver et dans sa manière de les agencer, en un mot, devant les exigences proprement scientifiques de l’administration de la preuve.

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Dans le cadre d’interprétation brutalement efficace que nous avons décrit plus haut et dont la « culture de guerre » est la clé de voûte, on comprend que les témoins combattants soient doublement gênants. Ils le sont d’abord tout simplement parce que, sauf exception, ils se font bien peu l’écho dans leurs carnets ou leur correspondance de la « culture de guerre » en question. Comme l’avait montré Jean Norton Cru il y a bientôt quatre-vingt-dix ans en comparant les récits avec ce que les témoins pouvaient avoir vu, plus un auteur était loin des faits dont il prétendait rendre compte, plus s’accroissait sa propension à décrire des flots de sang ou des massacres au corps à corps. On l’a dit, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre surmonte facilement ce premier obstacle en invoquant le déni. Si la brutalité et le consentement des poilus de 1914-1918 – les deux premiers chapitres de Retrouver la guerre parlent de « violence » et de « croisade » – n’étaient pas évidents jusque-là, s’il faut les « retrouver » avec autant de virulence, c’est que les anciens combattants devenus pacifistes auraient tout fait pour les nier après le conflit.

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Peut-être plus encore que par ce qu’ils disent, les témoins combattants sont gênants par leur existence même et par leur nombre. Car enfin, quel immense gisement de représentations que le corpus des témoignages de guerre ! Dans des nations pour la première fois alphabétisées à ce degré, des millions d’hommes et de femmes ont pris la plume au début du conflit pour la reposer une fois celui-ci terminé ; et ont souvent, par la suite, conservé le trésor de cette histoire à soi. Quel fabuleux matériau pour des historiens désireux d’étudier l’intimité, le quant à soi, les pensées profondes et les réflexions quotidiennes des acteurs de l’histoire : en un mot, la « culture » d’une époque ! Mais justement, pour l’historien pressé de tirer de vastes conclusions, quel risque aussi de s’embourber dans l’immense tâche du traitement de ce gisement… Or, on l’a dit, pour la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre, plutôt que l’objet même de l’étude, la culture est avant tout la clé d’interprétation, le nouveau moteur de l’histoire. Face au danger de se noyer dans l’immensité des textes disponibles pour une véritable histoire culturelle de la guerre, on imite donc le geste d’Alexandre devant le nœud gordien : plutôt que de dénouer, on tranche.

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C’est sans doute dans la thèse de Stéphane Audoin-Rouzeau qu’on trouve la plus belle manifestation de ce coup de force par la suite maintes fois réitéré : parce qu'il y est déjà question de montrer que les témoignages trahissent la réalité de ce que fut la guerre, l’historien mobilise contre eux la « presse des tranchées », un ensemble de journaux publiés sur le front à destination des soldats avec l’encouragement actif des autorités militaires, traitée comme les « sources directes […] des documents bruts  [21][21] Stéphane Audoin-Rouzeau, 14-18, les combattants des... ». Afin de placer cette source au-dessus des témoignages pour dire ce que fut l’expérience de guerre des combattants, Stéphane Audoin-Rouzeau formule en introduction un raisonnement qu’on peut résumer par le syllogisme suivant :

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Première prémisse (majeure) : aucune propagande ne peut être durablement servie si elle heurte les sentiments profonds de ceux qui la reçoivent.

Seconde prémisse (mineure) : pendant la Grande Guerre, le discours public est partout saturé de patriotisme et de glorification du sacrifice.

Conclusion : ce que dit la propagande correspond au sentiment profond de la grande majorité de la population.

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Il faut bien voir l’enjeu : obligé de reconnaître que la presse des tranchées – sur laquelle il fonde quasi exclusivement les deux cents pages qui suivent – est majoritairement rédigée par « ceux qui détiennent une parcelle d’autorité, […] issus des classes moyennes, et d’origine essentiellement urbaine », dont les articles reflètent « la culture bourgeoise nourrie d’humanités classiques de la Troisième République », Audoin-Rouzeau doit quand même postuler que ces journaux parlent au nom de toute l’armée  [22][22]  Ibid., p. 14.. Reformulant l’idée de sens commun militaire que l'officier connaît bien « ses » hommes, il finit par remettre en cause l’idée même de propagande, ou plutôt, par voir la vérité au cœur même de la propagande.

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Si l'on part d’une majeure pour le moins discutable (où la propagande devient la simple mise en mots de ce que pensent les gens), pourquoi perdre du temps à vérifier dans les témoignages disponibles ce que les combattants pouvaient penser des journaux des tranchées, s’ils lisaient cette presse avec attention, les conditions de son éventuelle appropriation par ceux à qui elle était destinée, etc. ? La messe est dite : il suffit de citer ces journaux pour dire la vérité, tout à la fois de ce que furent les tranchées et de ce que pensaient ceux qui les peuplaient.

Tous unis par le journal et dans Le Feu ? À propos de Lectures de poilus, 1914-1918 de Benjamin Gilles

Le livre de Benjamin Gilles consacré aux Lectures de poilus, 1914-1918 (Autrement, 2013) est un parfait exemple, aussi bien de l’efficacité pratique des « clés » fournies par la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre que de leur incompatibilité profonde avec la prise en compte des réalités sociologiques les plus élémentaires.

Voulant embrasser toutes les formes de lectures, Benjamin Gilles est confronté à deux ensembles très différents. D’un côté, la masse de la presse, et notamment des journaux quotidiens nationaux alors à l’apogée de leur diffusion ; et, de l’autre, le livre et son usage bien plus sélectif. La nature des sources disponibles pour faire l’histoire de ces deux types d’imprimés exprime de manière éloquente le fossé qui les sépare. La distribution des quotidiens est étroitement surveillée, ce qui prouve combien leur lecture est considérée comme dangereuse, et permet à l’historien de disposer des comptages précis établis par les autorités militaires. Au contraire, le livre est nettement moins encadré : les modalités de sa lecture aux tranchées ne sont saisissables qu’à travers quelques « œuvres » visant à l’encouragement des « bonnes lectures » (des bibliothèques dans la zone des armées) et, surtout à travers les témoignages personnels de poilus lorsqu’ils évoquent ce qu’ils lisent.

Ce que montre à l’évidence l’abondante documentation rassemblée par Benjamin Gilles, c’est à la fois l’écart social gigantesque entre ces deux formes de lectures, et l’approche très différenciée qu’en ont les autorités. De ce point de vue, on retrouve, pour la période 1914-1918, l’écho direct des modalités de la censure au xix e siècle, avant la loi de 1881 : du côté de la presse, la surveillance très étroite de l’imprimé associé par l’ampleur de sa diffusion aux classes dangereuses (même si, évidemment, les élites sociales lisent elles aussi le journal) ; et du côté du livre, le préjugé favorable d’une lecture identifiée, à tort ou à raison, aux classes supérieures. À plusieurs reprises, Benjamin Gilles insiste lui-même sur l’appartenance quasi exclusive aux classes lettrées des auteurs de témoignages qu’il utilise pour évoquer la lecture des livres – ils sont presque tous au moins bacheliers, à une époque où seuls 2 % d’une classe d’âge le sont.

Conscient de la diversité sociale très relative de ses témoins (étudiants, gens de lettres, enseignants, professions libérales : tous membres de classes bourgeoises), l’auteur souligne d'ailleurs les modalités très spécifiques de leur lecture « lettrée ». Et pourtant… Au moment de tirer les conclusions de son enquête, plutôt que de se fonder sur le contraste social de deux « lectures » que tout semble opposer, Benjamin Gilles choisit tout au contraire d'insister sur une hypothétique unité des poilus dans ce domaine. Au-delà d'incontestables banalités (lire des journaux comme des livres est une manière de « donner du sens » à l’événement qui se déroule, de « s’évader » des horreurs vécues), c’est surtout la formation de mêmes « représentations » de la guerre qui est mise en avant.

On retrouve donc ici le même type de raisonnement que chez Stéphane Audoin-Rouzeau : le « succès » des quotidiens au front et celui du Feu d’Henri Barbusse ne peuvent pas ne pas avoir comme conséquence la formation d’un commun regard (une commune « culture ») sur la guerre.

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On a le droit d’admirer l’artiste et l’efficacité du coup de force. Au vu de tout l’échafaudage construit sur la base de ce raccourci, on doit mesurer l’enjeu qu’il y avait à écarter les témoins et les réduire au statut de stock d’exemples plutôt que de corpus fondant une démonstration : pour mettre en place la machine de guerre interprétative de la « culture de guerre », peu importait la cuisse dont elle sortirait pourvu qu’elle le fasse toute armée et casquée. Mais ce qu’elle a gagné en efficacité d’interprétation, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre l'a perdu en administration de la preuve. Dans les sciences sociales, l’appareil démonstratif est rarement sans faille : il faut parfois forcer la lecture des documents et se contenter du vraisemblable. Mais ici, le fossé devient gouffre entre la prétention d’interpréter et ce qui la fonde. Et le constat est d’autant plus douloureux à propos d’historiens qui ne craignaient pas de dénoncer les manquements de leurs prédécesseurs aux « règles élémentaires de l’opération historique   [23][23] Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette Becker, « Violence... ». En abandonnant la proie d’un magnifique gisement de sources pour l’ombre d’un raisonnement ciselé, l’historien n’a plus que l’argument d’autorité à opposer au témoin. S’arrogeant le privilège exorbitant d’une position de surplomb où il est tout-puissant, l’interprète est devenu le ventriloque des hommes du passé dont il confisque la parole.

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L’histoire et l’ensemble des sciences sociales sont de longue date confrontés à ce risque et à ce travers, que la profession elle-même n’a pas manqué de dénoncer. Dans les années de l’après-1968, c’est notamment autour de la notion de « culture populaire », dont l’histoire dite « des mentalités » faisait un grand usage, que furent élevées les critiques les plus fortes à l’encontre d’une certaine manière de faire parler « le peuple ». Ces critiques venaient surtout de l’École des hautes études en sciences sociales, où Stéphane Audoin-Rouzeau enseigne aujourd’hui : de Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, en 1970, jusqu’à Claude Grignon et Jean-Claude Passeron presque vingt ans plus tard, il s’agissait notamment de montrer tout ce que la catégorie de « populaire » devait au regard savant lui-même et à ce qu’il plaquait sur la réalité sociale  [24][24] Lire Michel de Certeau, Dominique Julia & Jacques Revel,.... Aujourd’hui, le temps semble bien loin où il importait avant tout de lutter contre une vision enchantée du « peuple » et contre un partage simpliste d’avec les « élites ».

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Peut-être sous l'effet d'une lecture sélective des critiques du « populisme » savant, et à coup sûr parce que nous sommes aujourd'hui bien loin de l'esprit de Mai 68, c’est jusqu’à l’idée même de distinctions sociales et de domination que la « nouvelle histoire » de 1914-1918 vient nier avec sa « culture de guerre ». Loin de l’époque où « populaire » était l’« épithète magique » évoqué par Pierre Bourdieu  [25][25] Pierre Bourdieu, « Vous avez dit “populaire” ? », Actes..., la magie passe désormais par le substantif « culture ». Là où il s’agissait d'opposer de manière simpliste le « peuple » et les « élites », il est aujourd’hui question de forger l’unanimisme d’une même « culture ». C’est toujours la même manière de plaquer une « construction savante » sur l’objet étudié et, au bout du compte, de faire parler le plus grand nombre par la bouche des observateurs patentés.

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Même si elle donne parfois l’impression de n’être même pas consciente de ce qu’elle fait, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre ne s’en inscrit pas moins dans le mouvement de tous ceux qui, aujourd’hui, veulent se débarrasser de l’idée même de domination sociale. Rien ne le montre mieux, sans doute, que la manière dont s’est imposée l’idée du consentement des poilus à la guerre.

Le consentement sans la domination

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Dans le fracas orchestré par les « nouveaux historiens » de 1914-1918, la notion de « consentement » a joué un rôle décisif. Mettre en avant le « consentement » des poilus à la guerre, c’était agiter un chiffon rouge à la face de tous ceux pour qui la Grande Guerre était le cas le plus éclatant d’inutile boucherie. Comme souvent, nos historiens n’y allèrent pas de main morte : des « millions d’individus » avaient manifesté une « acceptation massive de la violence » ; ils avaient « voulu et continué la guerre » ; et cela, avec une « ferveur résolue, sinon enthousiaste »  [26][26] Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette Becker, Retrouver…,.... Dans le registre de l’outrance, tout était bon et, au premier chef, la manipulation du plus grand mouvement collectif de révolte qu'ait connu l’armée française : les mutineries de 1917. Tantôt il fallait insister sur le caractère très minoritaire du mouvement, tous les soldats qui ne s’étaient pas mutinés devenant ipso facto des combattants ayant refusé de le faire ; tantôt il s’agissait de montrer que les mutins, loin de s’opposer à la guerre elle-même, se révoltaient pour protester contre une mauvaise manière de mener le pays à la victoire – pour avoir de bons chefs, en quelque sorte  [27][27] Pour une discussion précise de tous les simplismes... ?

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Plus largement, la récurrence de l’usage de la notion de « consentement » a justifié, au moment d’identifier les camps dans la querelle qui opposait la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre à ses principaux détracteurs, le choix par Antoine Prost de les désigner respectivement comme « l’école du consentement » et « l’école de la contrainte »   [28][28] « La guerre de 1914 n’est pas perdue », Le Mouvement.... Malgré leur caractère inévitablement réducteur, ces étiquettes sonnaient d’autant mieux qu’elles faisaient directement écho à l’alternative classique entre les deux manières d’obtenir l’obéissance ou l’adhésion. Mais, alors que dans les sciences sociales, cette alternative a toujours été liée à l’idée de la domination, chez les « nouveaux historiens » de 1914-1918 il n’en est plus question : il ne s’agit plus que d’un consentement sans la domination.

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Faut-il rappeler que, sur ce terrain, la première référence importante fut celle d’Antonio Gramsci, dont la théorie de l’hégémonie culturelle, exposée au fil des Cahiers de prison,se proposait d’expliquer la solidité des régimes en place par le consentement des dominés à leur domination, dès lors que les représentations bourgeoises étaient largement considérées comme allant de soi ? Par la suite, Maurice Godelier, puis Pierre Bourdieu – pour ne citer qu’eux – ont à leur tour insisté sur les formes de consentement à la domination (en l’occurrence masculine), en soulevant des débats de première importance sur l’usage très problématique de la notion de « consentement » par les sciences sociales. Jusqu’où parler de consentement pour désigner la simple absence de révolte ? Comment ce terme relevant du vocabulaire de la conscience peut-il s’appliquer à des situations d’ignorance ou de fausse conscience ? Et ainsi de suite   [29][29] À ce sujet, lire notamment l’article de Nicole-Claude....

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Rien de tout cela chez nos tenants du « consentement patriotique ». Par une forme d’inculture scientifique qu’il faut supposer revendiquée tant les auteurs et les débats concernés sont de notoriété publique dans la sphère savante, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre n’évoque jamais la domination lorsqu’elle brandit l’idée de consentement. En l’absence de tout cadre conceptuel avancé pour évacuer une question fort disputée dans les sciences sociales, on est fondé à penser qu’on se trouve tout simplement en présence du bon gros sens commun démocratique et sondagier pour lequel « tout accord, ou tout désaccord, avec l’ordre établi est affaire d’opinion réfléchie et pouvant s’exprimer de manière explicite   [30][30] Alain Accardo, Engagements. Chroniques et autres textes... ». Faire la guerre sans se révolter signifierait donc qu’on l’accepte en conscience, tout simplement.

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On peut comprendre qu’il soit difficile de tenir longtemps cette ligne-là. De fait, les tenants de la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre sont aujourd’hui un peu moins tranchants sur le sujet du « consentement » qu’ils ne l’étaient à leurs débuts fracassants. Sans jamais faire de véritable retour critique sur leurs premiers écrits, ils ont pratiqué l’esquive pour se distancer d’outrances véritablement intenables, sans renoncer tout à fait aux bénéfices liés à l’imposition dans les espaces scientifique, pédagogique et public de leurs concepts et de leurs mots d’ordre. Adoptant une stratégie de repli calculé, à l’image d’autres promoteurs de slogans historiographiques aussi tenaces médiatiquement qu’inconsistants scientifiquement – comme l’« allergie au fascisme » de la société française dans les années 1930  [31][31] Lire Michel Dobry (dir.), Le Mythe de l’allergie française...–, les historiens « de Péronne » se sont attachés à injecter tiédeur, nuance et complexité à leurs notions-phares. On a pu ainsi lire, en réaction aux critiques argumentées de nombre d’historiens, de savantes reformulations du type « myriade de formes du consentement   [32][32] Leonard V. Smith, Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette... ». Ou voir Christophe Prochasson lui-même passer, entre 2005 et 2008, de l'explication selon laquelle « chacun consentit à la guerre suivant une histoire singulière, au fil des jours qui passaient, où les raisons succédaient aux raisons, et les doutes aux doutes » ; à l'affirmation que « consentir comprend une gamme complexe de comportements s’étendant de l’acceptation pleine et entière au refus intime »  [33][33] Christophe Prochasson, respectivement « La guerre en.... Consentir, c’était donc… refuser !

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Il ne faudrait pas seulement voir là des écrans de fumée faits pour masquer le terrain mal assuré où la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre s’était aventurée. Car le repli dans la confusion conserve l’essentiel : si le « consentement » s’estompe, l’idée de domination sociale reste absente, ainsi que celle d’écarts sociaux. Contrairement à tous ceux qui – de Gramsci à Bourdieu – s’efforçaient précisément de réunir les approches sociales et culturelles autour de la notion de « consentement à la domination », cette histoire culturelle de la Grande Guerre manifeste une profonde allergie à la prise en compte de la variable sociale.

De la thèse au livre : quand la culture chasse le social. À propos de Écrire en guerre, écrire la guerre de Nicolas Beaupré

Dans la thèse remarquée qu’il a consacrée aux écrivains combattants en France et en Allemagne, Nicolas Beaupré a manifestement eu l’intention de tenir les deux bouts d’une histoire sociale et culturelle des représentations. Pour preuves, le vaste corpus d’auteurs rigoureusement sélectionné et longuement présenté, ainsi que les très nombreux tableaux issus d’une longue enquête (données biographiques des écrivains, données bibliométriques des ouvrages)  [1]. Or, dans l’ouvrage publié tiré de cette thèse, tout cet appareil a disparu, à l’exception de la présentation très confuse en introduction d’un corpus dont il ne sera plus jamais question par la suite  [2]. Que s’est-il donc passé de la thèse à l’ouvrage ?

Certes, il est fréquent qu'un éditeur conseille à son auteur de ne pas abuser des tableaux et des chiffres, nécessaires pour montrer au jury d’une thèse la rigueur du travail, mais susceptibles de faire fuir un lecteur non spécialiste… Pourtant, dans ce cas précis, la lecture attentive de la thèse ne laisse aucun doute : des tableaux accumulés, l’auteur ne tirait rigoureusement aucune conclusion exploitable et le livre publié n’a strictement rien perdu à les laisser de côté.

Quelle meilleure illustration en actes de l’incompatibilité d’une méthode revendiquée et d’une « thèse » à défendre ? À quoi bon faire le profil sociologique d’un groupe d’auteurs si tous les livres de guerre témoignent d’une même « culture de guerre » ? Pour quoi faire l’analyse bibliométrique précise d’un corpus d’ouvrages s’il ne s’agit au fond que d’un seul vaste livre unique où cette culture se déverse ? Qu’est-ce qu’une histoire sociale, qui met par définition l’accent sur des contrastes et des oppositions, pourrait-elle bien apporter à une histoire culturelle unanimiste de part en part ? Et pourquoi même s’efforcer de citer autant d’auteurs différents côté français, comme s’il s’agissait de respecter une forme de représentativité des points de vue ? Dans cette perspective, l’usage du corpus allemand, moins équilibré dans les références mobilisées et où la vision héroïque et exaltée de la guerre par Ernst Jünger écrase tout  [3], semble bien plus justifié.

[1]

Nicolas Beaupré, Les Écrivains français et allemands de la Grande Guerre (1914-1920). Essai d’histoire comparée, thèse sous la direction d’Annette Becker, université de Paris X, 2002.

[2]

Nicolas Beaupré, Écrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne, 1914-1920, CNRS Éditions, 2006.

[3]

Sur la très singulière réception française de Jünger, lire Michel Vanoosthuyse, Fascisme et littérature pure. La fabrique d’Ersnt Jünger, Agone, 2005.

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Pourtant, contrairement à ce que cette histoire culturelle de la guerre s’efforce de part en part d’affirmer, les tranchées de 1914-1918 furent une formidable scène de confrontation sociale. La camaraderie des tranchées n’a jamais été synonyme d’abolition des distances sociales  [34][34] Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ?, op. cit..... Les rares intellectuels issus des classes bourgeoises restés dans le rang, au contact des gens du peuple – au lieu de connaître le destin « naturel » d'officiers –, font la douloureuse expérience de l’isolement et de l’incompréhension. Or, c’est précisément sur le terrain du consentement, ou du moins sur celui des raisons ou des motivations à faire la guerre, que se joue, à l’époque, l’une des distances de classes les plus flagrantes. Tous ces intellectuels aux tranchées, parfois pénétrés de l’idéal égalitaire de la levée en masse, toujours étreints par l’ardente nécessité de comprendre pourquoi il fallait combattre, racontent la même expérience d’une immense perplexité devant l’apparente indifférence des classes populaires, aussi bien à leur idéaux qu'à leurs questionnements  [35][35] Sur ce point, et pour aller plus loin, lire Nicolas....

Deux écrivains à la recherche des raisons de faire la guerre

Dans les premières semaines de la guerre, le grand bourgeois et grand écrivain déjà consacré Roger Martin du Gard est affecté aux convois automobiles de ravitaillement – juste avant l’enterrement dans les tranchées, à l’époque où l’on croit encore que la guerre sera courte. C’est le moment où rien ne vient a priori menacer l’adhésion à la cause patriotique. Lui-même dubitatif – « Je m’identifie mal à la grande cause », écrit-il le 3 août –, il observe, manifestement étonné, que contrairement à ce qu’il imaginait, ses compagnons de guerre ne sont guère plus motivés ou saisis par la hauteur de l’événement qu’il ne l’est : « Je cherche autour de moi le sentiment patriotique. Il n’existe pas, en réalité. Voici deux cents soldats et leurs officiers. Nous reculons devant l’invasion. Beaucoup d’entre nous vont jusqu’à croire la France foutue. On en est ennuyé, quand on y pense ; mais chacun, ici, pense surtout à bouffer, à organiser son petit camping. De véritable douleur patriotique, je n’en vois pas. Si l’on m’avait annoncé ça jadis, j’aurais supposé que nous éprouverions une rage sourde, une sainte colère, un désir de vengeance. Non. Les meilleurs d’entre nous sont partagés entre un ennui vague [...] et une certaine lassitude de réfléchir à ça, une fatigue physique, venue du changement complet de vie, un souci des détails matériels de l’existence, et une certaine fatalité  [36][36] Entrée du 4 septembre des carnets de guerre de Roger.... » Comme bien d’autres de ses confrères intellectuels manifestement ébranlés par le constat qu’ils font tous  [37][37] Pour des exemples de ces « enquêtes sur le patriotisme..., l’auteur des Thibault se lance dans une enquête sur le patriotisme des poilus. Comme eux, il constate d’abord son absence. Une différence essentielle toutefois : contrairement à nombre de ses collègues lettrés, il ne la juge pas.

De son côté, Léon Werth propose, via son double littéraire Clavel, une extraordinaire description de ce que fut, très concrètement, la mobilisation. Supposé être opposé à la guerre dans la continuité de son engagement politique antérieur, Clavel se retrouve démuni quand arrive l’appel aux armes. Pour donner sens à son départ, il tente alors de prendre conseil auprès d’un vieil ami avec lequel il a souvent discuté politique. Las, ce dernier est tout aussi dépourvu de certitudes que l’antimilitariste Clavel. Tous deux n’ont rien d’autre pour se rassurer que la date de leur départ inscrite sur l’ordre de mobilisation : « Clavel posa sa valise sur le trottoir. Charvet s’appuya au guidon de sa bicyclette. Son front se plissa, ses sourcils s’élevèrent, son bras libre retomba. Que signifiait ce geste ? Tristesse, résignation, consentement ?... Voulait-il dire : “C’était inévitable”, ou bien : “Quelle misère”, ou bien : “J’obéis sans regret”, ou bien : “Je ne suis plus qu’un fascicule en marche”, ou bien : “L’Allemagne l’a voulu”, ou bien : “On ne peut ici attendre des hommes” ?... Clavel n’a pas su. Charvet n’a rien dit. Pourquoi ? Charvet murmura : “Je pars le douzième jour.” Clavel répondit : “Moi, demain.” » D’ailleurs, André Clavel constate qu’il est finalement assez calme, « parce qu’il n’a pas de décision à prendre ». Parce que « le gouvernement a tout prévu pour lui. “Voir le fascicule de mobilisation en tête du livret.” C’est simple ! Il a devant lui une nuit et un jour »  [38][38] Léon Werth, Clavel soldat [1919], Viviane Hamy, 2005,.... Si Clavel, comme tous les autres, part, ce n’est guère qu’il consent à la guerre, c’est qu’elle est là, évidence physique, et qu’il n’a, isolément, guère d’autre choix. Or, ce qui frappe surtout dans un tel témoignage, c’est que mêmeClavel vive ainsi la mobilisation, lui qui ne cessera d’évaluer des raisons de faire la guerre en constatant son isolement sur ce point au milieu de ses camarades.

Nicolas Mariot
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Si la thématique du consentement a tant de peine à s’effacer, c’est qu’en plus de conduire à nier l’idée même de domination sociale, elle permet de reléguer à l’arrière-plan l’instance au nom de laquelle les violences furent perpétrées. Même relativisé à l’infini, le consentement sans la domination, c’est la fin de tout ce qui pourrait faire écran entre les « valeurs » et les « individus » : plus de partis politiques, ni de syndicats et autres groupes de pression de toutes natures, d’école, de presse, etc. Alors qu’ils sont les principaux auteurs et commanditaires des violences de guerre, les États disparaissent en tant que tels : pourquoi s’intéresser à ce qui ne serait plus que l’instrument transparent de la volonté générale d’une population animée par la « culture de guerre » ? Des atrocités commises dans la Belgique envahie jusqu’aux ordres de massacre et de déportation des Arméniens dans l’Empire ottoman, en passant par l'arme de la faim théorisée, planifiée et imposée par le blocus aux populations civiles des empires centraux ; de la mise au point et de l’usage des gaz de combat jusqu’aux bombardements des villes ; des attaques meurtrières ordonnées sans véritable espoir de « percer » (mais parce qu’il était impensable de paraître inactif) jusqu’aux instructions demandant raids et patrouilles pour briser les possibilités de trêves tacites et entretenir la violence aux tranchées ; etc. Autant d’actes où il n’y a plus désormais de chefs et d’exécutants, plus vraiment d’échelles de responsabilités, mais seulement une vaste violence aux contours indéfinis, à laquelle chacun aura pris sa part en tant qu’individu « brutalisé » par la guerre. En attribuant à tous et à chacun l’origine et la responsabilité de la violence, la thèse de la « brutalisation », version cheap de la « banalité du mal »   [39][39] Pour une critique serrée de l’usage avant tout instrumental..., accable donc les combattants ordinaires autant qu’elle dédouane les dirigeants, déjà épargnés de leur implication dans le déclenchement du conflit par toute une littérature apologétique qui en fait des « somnambules » pris dans des « engrenages » – une veine éditoriale qui n’est visiblement pas près d’être tarie   [40][40] C’est ainsi qu’il faut comprendre le succès international....

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Finalement, aujourd’hui comme à ses débuts, que le consentement soit en bannière ou rendu plus ou moins honteux, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre s’inscrit dans un mouvement idéologique bien plus général. Derrière la cause brandie de l’autonomie scientifique face aux pacifismes et aux féminismes de toutes natures (les anciens colonisés n'étant évidemment pas loin), point n’est besoin de chercher longtemps les gros sabots du discours « décomplexé » qui traverse aussi bien les sciences sociales que la politique.

La « beauté du mort », toujours…

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Il flotte aujourd’hui comme un parfum d’Union sacrée autour du centenaire de la Grande Guerre.

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C’est l’évidence sur le plan politique, et l’on peut passer sans s’attarder sur le discours inaugural tout vibrant de patriotisme d’un président de la République qui ne se dit plus qu’« issu du parti socialiste », n’hésitant pas à citer de Gaulle davantage que Jaurès pour appeler à « l’impérieuse nécessité de faire bloc si nous voulons gagner les batailles qui, aujourd’hui, ne sont plus militaires mais économiques ».

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Mais c’est aussi le cas des historiens, qui semblent mettre en sourdine les récentes controverses et leurs différentes « sensibilités » (selon la formule consacrée) pour placer ce centenaire sous le signe de la distance. En 1994, l’année même de sa disparition, l’historien Jean-Baptiste Duroselle considérait que la Grande Guerre était désormais « incompréhensible »  [41][41] Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français :.... Il semble bien qu’un accord général s’établisse entre les historiens aux commandes de la commémoration pour faire de cette petite musique le leitmotiv du centenaire. Bien sûr, ce thème fait déjà l'objet d’interprétations fort éloignées les unes des autres, depuis le banal rappel qu’il ne faut pas chausser les lunettes d’aujourd’hui pour regarder la réalité d’hier, jusqu’au sous-entendu sur l'incapacité de la jeunesse d’aujourd’hui à se soumettre au sacrifice suprême pour la patrie… Dans tous les cas, l’accent mis sur la distance fait courir le risque du péché d’exotisme, dont on relève trop rarement qu’il est en histoire le pendant du péché d’anachronisme : à l’opposé de celui qui rapproche exagérément le passé d’aujourd’hui, il y a celui qui exagère sa distance au point de refuser toute commune mesure avec le présent. Or, c’est bien à surmonter la distance ou l’étrangeté des mondes analysés, donc à lutter contre toute forme d’ethnocentrisme du regard qui analyse – historique (quand il porte sur ceux du passé), culturel (ceux d’ailleurs) ou de classe (ceux d’autres milieux sociaux) – que les sciences sociales s'appliquent, grâce aux différents outils constitués depuis un siècle   [42][42] Lire à ce propos l’introduction de François Buton et....

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Dans le cas de la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre, qui se réclame de l’anthropologie historique et fait par ailleurs grande consommation de « l’incompréhensible », la « distance » prend des reliefs bien particuliers. En effet, ce qui frappe dans cette approche « culturelle » de la guerre qui décrète infranchissable la distance nous séparant désormais de l’homme de 1914-1918, c’est le retour spectaculaire au questionnement du temps même du conflit : « Pourvu qu’ils tiennent ! », disait-on alors ; « Comment ont-ils tenu ? », s’interroge-t-on aujourd’hui  [43][43] Lire à ce sujet la contribution d’André Loez, « Pour.... Remettant sans cesse au cœur du questionnement historien d’aujourd’hui le problème du « moral » des troupes, la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre répète l’une des préoccupations les plus classiques de l’encadrement social et militaire d’hier.

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Enfin, la mise à distance excessive ouvre grand la porte à l’esthétisation. L’« incompréhensible » de la ténacité et de l’extrême violence exercée permet, tout particulièrement chez Stéphane Audoin-Rouzeau, la mise en scène d’une exploration intrépide des profondeurs de l’âme humaine. Ce qui est exhibé, c’est encore la « beauté du mort », dans le geste d’un auteur dont le point de vue souverain, totalisant et affranchi de toute contestation possible, rappelle une forme de littérature naturaliste destinée à faire frissonner dans les boudoirs   [44][44] Dans son « Programme de Berlin » (1914), Alfred Döblin....

Notes

[1]

Outre mes camarades coordinateurs de ce numéro, au premier rang desquels André Loez, à qui ce texte est considérablement redevable, je remercie Bruno Goyet pour leurs précieuses relectures. Il reste, bien sûr, que les points de vue ici défendus n’engagent que moi.

[2]

Lire Charlotte Lacoste, Séductions du bourreau. Négation des victimes, PUF, 2010.

[3]

Lire l’entretien d’André Loez avec Claire Zalc, « Vers une histoire au plus proche des interactions sociales ? Entretien sur l’histoire récente de la Shoah », infra, p. 87; et Nicolas Mariot, « Faut-il être motivé pour tuer ? Sur quelques explications aux violences de guerre », Genèses, décembre 2003, n° 53.

[4]

Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette Becker, « Violence et consentemen Et : la “culture de guerre” du premier conflit mondial », in Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle, Seuil, 1997, p. 253.

[5]

Pour la distinction des violences « théoriques » ou « d’imposition » dans la palette de toutes les formes de violences intellectuelles, lire l’introduction de Patrick Boucheron et de Vincent Azoulay à Le Mot qui tue. Une histoire des violences intellectuelles de l’Antiquité à nos jours, Seyssel, Champ Vallon, 2009.

[6]

La « controverse » publiée dans le n° 199 du Mouvement social (sous les plumes d’Antoine Prost, de Mario Isenghi et de Rémy Cazals) peut être considérée comme le début de la querelle publique. Par la suite, au milieu de nombreuses autres critiques, on peut signaler le texte signé par les coordinateurs de ce numéro : François Buton, André Loez, Nicolas Mariot, Philippe Olivera, « 14-18 : retrouver la controverse » <www.laviedesidees.fr/1914-1918-retrouver-la-controverse.html> [vérifié le 11/02/14] Pour une critique en acte de la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre à propos d’objets concrets, lire par exemple André Loez, Les Refus de guerre, Gallimard, 2010, notamment p. 20 & 32 sq. ; et Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Seuil, 2013, chap. « Échafaudages ».

[7]

Le sort réservé à la note critique écrite en 2002 par Blaise Wilfert, reprise dans ce volume (« Aux sources d’une histoire controversée… », infra, p. 37) montre assez bien ce qu’il en fut du « débat » et des manières de l’empêcher. Lire également la réponse, sans autre argument que d’autorité, de Stéphane Audoin-Rouzeau dans « La vie des idées », <www.laviedesidees.fr/Controverse-ou-polemique.html> [vérifié le 10/02/14].

[8]

Pour seul exemple édifiant, lire Pierre Purseigle « A very French debate: The 1914-18 “war culture” », Journal of War and Culture Studies, 2008, n° 1, p. 9-14.

[9]

François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978.

[10]

Lire Michael Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France, 1968-1981, Agone, Marseille, 2009.

[11]

Jean Norton Cru, Témoins : essai d’analyse et de critique des souvenirs des combattants édités en français de 1915 à 1928, Presses universitaires de Nancy, [1929] 2006.

[12]

Lire Frédéric Rousseau, Le Procès des témoins de la Grande Guerre : l’affaire Norton Cru, Seuil, 2003.

[13]

Pour la mise en évidence de la continuité du traitement infligé aux témoins de la Grande Guerre et à ceux de la Seconde Guerre mondiale, lire Charlotte Lacoste, Séductions du bourreau…, op. cit.

[14]

Lire par exemple Rémy Cazals et Frédéric Rousseau, 14-18, le cri d’une génération. La correspondance et les carnets intimes rédigés au front, Privat, Toulouse, 2001.

[15]

Lire Nicolas Mariot et Philippe Olivera, « Histoire culturelle en France » in Christian Delacroix et al. (dir.), Historiographies I. Concepts et débats, Gallimard, 2010, p. 184-193.

[16]

Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion, Seyssel, Champ Vallon, 1990.

[17]

La traduction du titre de l’ouvrage de Mosse (Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of the Worlds Wars, 1990) montre assez bien l’usage interprétatif qui sera fait de cet ouvrage : De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes (Hachette, 1999, avec une préface de Stéphane Audoin-Rouzeau). Pour le lecteur qui voudrait voir une belle illustration de l’image ad hoc de Mosse en France, la comparaison des notices Wikipedia en français et en anglais est fort instructive.

[18]

Stéphane Audoin-Rouzeau, « Les réserves de l’Historial », in Caroline Fontaine et al. (dir.), Les Collections de l’Historial de la Grande Guerre, Somogy/Historial de la Grande Guerre, Paris/Péronne, 2008, p. 161.

[19]

Ibid., p. 166.

[20]

À propos d’une autre entreprise d’histoire à succès, l’Achac (Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine), dirigée par Pascal Blanchard, dont la manière d’assurer le bruit autour d’elle n’est pas si éloignée de la « nouvelle histoire » de 1914-1918, lire Camille Trabendi, « Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) », Agone, 2009, n° 41-42, p. 185-192.

[21]

Stéphane Audoin-Rouzeau, 14-18, les combattants des tranchées, Armand Colin, 1986, p. 8.

[22]

Ibid., p. 14.

[23]

Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette Becker, « Violence et consentement… », art. cit. p. 270.

[24]

Lire Michel de Certeau, Dominique Julia & Jacques Revel, « La beauté du mort, le concept de culture populaire », Politique aujourd’hui, décembre 1970 ; Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le Savant et le Populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Gallimard/Seuil, 1989.

[25]

Pierre Bourdieu, « Vous avez dit “populaire” ? », Actes de la recherche en sciences sociales, 1983, n° 46.

[26]

Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette Becker, Retrouver…, op. cit., p. 47 ; « Violence et consentement… », art. cité, p. 265 ; S. Audoin-Rouzeau & A. Becker, Retrouver…, ibid., p. 137.

[27]

Pour une discussion précise de tous les simplismes agités autour de l’objet des mutineries, lire André Loez, Refus de guerre…, op. cit.

[28]

« La guerre de 1914 n’est pas perdue », Le Mouvement social, avril-juin 2002, n° 199.

[29]

À ce sujet, lire notamment l’article de Nicole-Claude Mathieu, « Quand céder n’est pas consentir », in Nicole-Claude Mathieu (éd.), L’Arraisonnement des femmes. Essais en anthropologie des sexes, EHESS, 1985.

[30]

Alain Accardo, Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, Marseille, p. 106.

[31]

Lire Michel Dobry (dir.), Le Mythe de l’allergie française au fascisme, Albin Michel, 2003.

[32]

Leonard V. Smith, Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette Becker, France and the Great War, Cambridge University Press, Cambridge, 2003, p. 98.

[33]

Christophe Prochasson, respectivement « La guerre en ses cultures », in Jean-Jacques Becker (dir.), Histoire culturelle de la Grande Guerre, Armand Colin, 2005, p. 271 ; et Retours d’expériences, Texto, 2008, p. 127. Lire aussi la discussion entre John Horne, Leonard Smith et Jay Winter où le premier, sans se départir vraiment du « consentement », avance d’autres termes pour complexifier le débat – « persuasion », « endurance », etc. –, tandis que le dernier est tout près d’y renoncer : « Peut-on dire qu’ils consentirent au carnage ? Cette question sonne à mes oreilles comme demander à quelqu’un s’il “consent” à la peste bubonique. Un soldat peut-il consentir à une guerre dans laquelle la plus gigantesque concentration de bombardement d’artillerie fut déployée contre lui ? », in Jay Winter (dir.), The Legacy of the Great War. Ninety Years on, Columbia, University of Missouri Press, 2009, p. 92.

[34]

Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ?, op. cit. Pour la démonstration précise de ce constat, nous renvoyons à cet ouvrage et aux explications de méthode qu’il contient. Sur la camaraderie dans les tranchées, lire aussi la thèse encore inédite d’Alexandre Lafon, La Camaraderie au front. Étude de la sociabilité et des pratiques relationnelles du monde combattant, 1914-1918, université de Toulouse, 2011.

[35]

Sur ce point, et pour aller plus loin, lire Nicolas Mariot, « Comment faire une histoire populaire des tranchées ? », infra, p. 157.

[36]

Entrée du 4 septembre des carnets de guerre de Roger Martin du Gard dans Journal. I. Textes autobiographiques 1892-1919, édition établie par Claude Sicard, Gallimard, 1992, p. 543.

[37]

Pour des exemples de ces « enquêtes sur le patriotisme des poilus », lire Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ?, op. cit., chap. VI.

[38]

Léon Werth, Clavel soldat [1919], Viviane Hamy, 2005, p. 20-25.

[39]

Pour une critique serrée de l’usage avant tout instrumental et polémique que fait Hanna Arendt de la « banalité du mal » (formule plutôt que concept, même si très souvent prise comme tel), lire Isabelle Delpla, Le Mal en procès. Eichmann et les théodicées modernes, Hermann, 2011.

[40]

C’est ainsi qu’il faut comprendre le succès international du livre de Christopher Clark, Les Somnambules. Été 14 : comment l’Europe a marché vers la guerre ? [2012], Flammarion, 2013.

[41]

Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français : l’incompréhensible [1994], Perrin, 2003.

[42]

Lire à ce propos l’introduction de François Buton et Nicolas Mariot, « Surmonter la distance. Ce que la socio-histoire doit aux sciences sociales », à Pratiques et méthodes de la socio-histoire, PUF, 2009, p. 9-21.

[43]

Lire à ce sujet la contribution d’André Loez, « Pour en finir avec le “moral” des combattants », aux « mélanges » offerts à Jules Maurin : Frédéric Rousseau et Jean-François Muracciole (dir.), Combats. Hommage à Jules Maurin historien, Michel Houdiard, 2010, <www.crid1418.org/doc/textes/Loez_moral.pdf> [vérifié le 10/02/14].

[44]

Dans son « Programme de Berlin » (1914), Alfred Döblin dénonçait, à l’époque même de la Grande Guerre, une littérature où l’« hégémonie de l’auteur » allait de pair avec une obsession de l’analyse de la « pensée des acteurs ». Lire « Aux auteurs de romans et à leurs critiques. Programme de Berlin », L’Art n’est pas libre, il agit. Écrits sur la littérature (1913-1948), Agone, Marseille, 2013 ; et la préface de Michel Vanoosthuyse à Alfred Döblin, Les Trois Bonds de Wang Lun [1916], Agone, Marseille, 2011.

Plan de l'article

  1. Une entreprise d’histoire à succès : le coup de trompette inaugural
  2. Des héritiers à l’avant-garde : la « clé » culturelle
  3. Une vulgate très attendue
  4. Parler pour le peuple
  5. Le consentement sans la domination
  6. La « beauté du mort », toujours…

Pour citer cet article

Olivera Philippe, « Histoires de violences et violence (sociale) de l’histoire. À propos de la « nouvelle histoire » de la Grande Guerre », Agone, 1/2014 (n° 53), p. 11-36.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2014-1-page-11.htm


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