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Agone

2014/1 (n° 53)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782748902037
  • Éditeur : Agone

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Souvent, plutôt que la violence, c’est le «déchaînement» de la violence qui retient l’attention; plutôt que la mort, l’«horreur» de la mort; plutôt que l’expérience de la guerre, l’«indicible» ou le «traumatisme». Sans aucunement nier, bien sûr, qu’il puisse y avoir déchaînement, horreur, traumatisme et difficulté, voire impossibilité à raconter, nous voulons ici insister sur le fait que la guerre n’est pas que cela, et même peut-être pas principalement cela. Nous voulons défendre ici l’idée qu’à force de se focaliser sur le paroxysme, nous finissons par obscurcir le tableau et ne plus voir ce que furent les guerres, y compris dans le versant de leur violence la plus extrême.

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En insistant sur l’« ordinaire de la guerre », nous voulons refuser les postures, souvent esthétisantes, par lesquelles on met en scène l’objet guerrier comme sidérant, obscur, dépassant l’entendement, avec en son cœur une violence dont les raisons sont impénétrables. Nous voulons montrer que les guerres et leurs violences peuvent, bien au contraire, répondre de logiques sociales ordinaires. Par ce terme, on ne suggère en rien que les meurtres de masse et les conflits du xx siècle puissent avoir quoi que ce soit de « banal » ou de « normal ». Au contraire, c’est bien parce que les violences extrêmes – celles des tranchées de la Grande Guerre, des nazis sur le front de l’Est ou des Hutus rwandais – suscitent d’abord et à bon droit la stupeur, l’effroi ou l’accablement que la restitution de leurs contextes ordinaires est importante. À rebours du mouvement qui voit un nombre croissant d’historiens happés par la fascination de la violence ou de l’événement guerrier pour lui-même, on entend soutenir ici que les conflits ne sont pas séparables des sociétés qui les produisent et les modèlent.

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Pour cela, on voudrait comprendre comment les guerres sont façonnées par des États et des institutions ; comment des groupes sociaux différenciés les traversent ; comment elles sont faites par des individus avec leurs habitus et leurs dispositions ; et comment, avec quelles dynamiques, s’enchaînent leurs actes. Comment, et non pourquoi : nous faisons l’hypothèse qu’on peut comprendre la guerre sans avoir besoin de se projeter à toute force dans les esprits des contemporains, de prêter toujours un sens à leurs actes, encore moins de leur attribuer une culture qui suffirait à les expliquer. En 1914-1918 comme en 1939-1945, il y a la guerre. C’est de cette évidence sociale qu’on entend repartir. Car si l’idée d’échapper à la mobilisation reste possible sur le papier, elle est en pratique intenable pour tous ceux qui, à l’inverse d’une exception comme Romain Rolland, ne disposent ni du capital social, ni des moyens financiers de l’exil.

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Mais l’ordinaire de la guerre, c’est aussi tout ce que l’événement guerrier est susceptible de révéler sur le fonctionnement ordinaire des sociétés. Car ces moments extrêmes produisent des sources exceptionnelles, du côté des acteurs, avec les témoignages écrits en premières lignes ou dans un ghetto ; et du côté des États, avec le foisonnement de procès-verbaux, de rapports, de listes nominatives et d’enquêtes qu’on trouve aux archives, issus de ces temps où leur fonction de surveillance s’accroît toujours. Pour les historiens et sociologues que nous sommes, ces documents donnent accès, bien au-delà des questions liées aux combats ou aux atrocités, au fonctionnement de l’ordre social et à ses mécanismes, à l’arrière comme sur les fronts – obéissance et conformisme, domination et rébellion, solidarités et tensions. Terrain, au vrai, extraordinaire pour réfléchir à la marche usuelle du monde et des sociétés.

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Enfin, s’attacher à l’ordinaire de la guerre signifie recourir et réfléchir aux procédures ordinaires des sciences sociales : conceptualiser, compter, contextualiser, comparer, critiquer les sources. Ici encore, c’est la nature initialement effrayante ou troublante des faits étudiés qui oblige et doit conduire les chercheurs à redoubler de rigueur dans leur réflexion méthodologique et épistémologique. C’est une des leçons qu’on peut tirer de Norbert Elias, dont la prudence réflexive au moment de se remémorer son passage sous l’uniforme prussien est étudiée plus loin. Plus encore, sans doute, que pour d’autres objets ou périodes historiques, l’étude des violences doit conduire à peser les mots et à renoncer aux facilités lorsqu’il s’agit d’administrer des preuves.

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C’est autour de cette exigence banale, minimale même, que nous nous sommes rencontrés et avons entrepris, depuis bientôt une décennie, un travail collectif dont on lira ici un des aboutissements   [1][1] Provoqué par la rencontre autour de l’histoire de la.... En y proposant à la fois des travaux de première main, de larges bilans de l’état des recherches et un retour volontiers abrasif sur les controverses importantes que l’étude des guerres et des violences a suscitées au cours des dernières années, nous espérons en montrer toute la nécessité à l’heure des commémorations et des simplifications qui les accompagnent – Grande Guerre, débarquement de Normandie et génocide au Rwanda.

Notes

[1]

Provoqué par la rencontre autour de l’histoire de la Première Guerre mondiale dans le cadre du Crid 14-18, (<www.crid1418.org>), ce travail collectif a notamment été mené dans les séminaires de recherche « La guerre des sciences sociales » puis « La Grande Guerre comme rupture » (ENS Jourdan, 2006-2013) ; et, depuis 2013, « L’ordinaire de la guerre » (ENS Lyon, avec Sylvain Bertschy, Boris Gobille et Emmanuelle Picard).

Pour citer cet article

Buton François, Loez André, Mariot Nicolas, Olivera Philippe, « L’ordinaire de la guerre », Agone, 1/2014 (n° 53), p. 7-10.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2014-1-page-7.htm


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