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Agone

2014/2 (n° 54)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782748902037
  • Éditeur : Agone

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« Alfred Döblin n’a cessé de produire au long de sa carrière, dans des revues importantes (Der Sturm, Die neue Rundschau, Die literarische Welt), dans des journaux et divers fascicules une réflexion critique et théorique accompagnant son travail de romancier. » Sous le titre-manifeste L'Art n'est pas libre, il agit, nous avons publié en 2013 une partie de ce corpus qui propose, précise encore le traducteur et préfacier Michel Vanoosthuyse, une « réflexion destinée à éclairer et justifier une pratique, en même temps qu’elle appuie en retour son argumentation sur celle-ci   [1][1] Michel Vanoosthuyse, « La poétique de l’“œuvre épique” »,... ». Le texte qui suit, intitulé « État et écrivain », également tiré de ce premier recueil, défend l'idée qu'à travers son œuvre, l'écrivain – et plus largement l'artiste – a un rôle politique à jouer dans la société. En outre, loin de bénéficier d'un statut particulier, sa production doit au contraire être soumise au même traitement que n'importe quel autre discours – c'est-à-dire encourir, elle aussi, une éventuelle censure  [2][2] Chez Döblin, le mot « censure » est employé dans un....

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Pour autant, il ne s'agit évidemment pas de promouvoir une littérature « de parti », ni d'exiger de l'écrivain qu'il s'implique dans la politique et le débat quotidien au point de perdre son indépendance d'esprit et le caractère universel de ce qu'il produit. L'écrivain doit à tout prix « garder les mains libres », ne pas penser à la « trahison qu'on exige de lui ». Mais s'il y a censure, sous une forme ou une autre, des autres acteurs sociaux, alors elle ne doit pas l'épargner : « La liberté et l'impunité de l'art, revendiquées et concédées au prétexte qu'il est “sacré”, et donc intouchable, c'est en réalité, selon Döblin, une manière de le consigner dans l'inoffensif, de le déresponsabiliser et de le neutraliser  [3][3]  Ibid., p. 8.. »

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Reste à définir les formes que prend cette censure ; de même qu'à savoir comment elle s'exerce et qui peut légitimement l'exercer.

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Selon Döblin, la vraie censure est celle qui s'exerce d'elle-même, lorsqu'une grande idée « éthique et religieuse » s'est installée dans une société, étouffant les idées qui la contredisent dans le même mouvement qu'elle s'étend. Or, il ne connaît pas de gouvernement qui ait jamais été le digne représentant d'une telle idée, qui agisse autrement qu'en gestionnaire. Un gouvernement est incapable, par nature, de comprendre qu'il ne pourrait avoir de véritable influence idéologique qu'en renforçant une idée de ce type plutôt qu'en tentant vainement de faire taire les autres. « Puissent les gouvernements et l'État se contenter d'être ce qu'ils sont »  et ne pas intervenir dans des affaires qui ne les concernent pas : voilà pour eux [infra, p. 204].

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Dans ce contexte, loin de la « littérature pure », dont les chantres s'entendent souvent avec les États les plus autoritaires, la littérature a partie liée avec la réalité du monde dans lequel elle s'inscrit, avec la vérité de ce que sont les champs sociaux.

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Chez Döblin comme chez Dostoïevski, le personnage de roman est une « sonde » que l'auteur plante dans le réel, un « point de vue particulier sur l'homme et sur le monde ». À cette fin, les convictions politiques de l'écrivain agissent sur son travail comme un « ferment », influençant en permanence le processus d'écriture ; mais n'entrant pas dans sa composition – c'est pourquoi il ne suffira pas de saupoudrer un mauvais roman de données historiques pour lui donner une dimension sociale.

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De fait, pour qu'une œuvre soit digne de ce nom, la nécessité d'un ancrage politique est si évidente que Döblin n'a même pas besoin d'exiger : il « constate ». Les « bons », les « vrais » artistes sont ceux qui donnent à leur œuvre une dimension politique. Les autres ne méritent pas cette appellation.

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Or, le travail de ces « vrais » artistes passe avant tout par la langue. Non à travers l'élaboration d'un « style » particulier, donc inattaquable – puisqu'il suffirait à faire de l'écrivain un écrivain, voire constituerait en lui-même une justification pour tous les discours qu'il porterait   [4][4] Argument très souvent utilisé, par exemple, dans la... –, mais sur le langage qui nous traverse, nous agit, nous parle : pour en faire éclater les potentialités manipulatrices – comme dans le slogan publicitaire ou le discours politique ; mais aussi pour montrer la façon dont la langue peut agir comme un coup de poing – comme à travers certaines des voix de Berlin Alexanderplatz, porteuses d'une violence, d'une noirceur, d'un désespoir.

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Enfin, comme chez Musil, la tâche de la littérature n'est pas de « décrire ce qui est, mais ce qui doit être ; ou ce qui pourrait être, comme une solution partielle à ce qui doit être   [5][5] Michel Vanoosthuyse, « La poétique de l’“œuvre épique” »,... ». C'est sur ce point que s'exerce une censure de fait, indépendamment de l'intervention directe d'un État. Une forme de censure qu'on retrouve sans mal dans la production littéraire française actuelle. Ce que favorisent en effet la concentration de l'édition, la répétition à l'envi des méthodes « qui fonctionnent », le règne de l'entertainment, ce n'est évidemment pas une littérature critique, consciente et digne de son rôle social. Celle qui règne aujourd'hui en maître s'étend entre le réalisme nombriliste psychologisant et le cynisme radical, d'Angot à Houellebecq, ne s'adresse qu'au salon bourgeois et n'a pas l'intention de changer quoi que ce soit à l'ordre du monde.

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Quant à la censure effective, qui a aujourd'hui plus de mal à s'afficher comme telle vis-à-vis de la littérature que contre un texte de rap   [6][6] En 2009, l'auteure Virginie Despentes a ainsi défendu..., elle s'y exerce – rarement – par le biais judiciaire et selon des lignes symptomatiques : bien plus clémentes envers un roman porté par un narrateur ouvertement raciste et antisémite qu'à propos du portrait jugé « diffamant » d'un leader frontiste   [7][7] Respectivement : Pogrom, d'Éric Bénier-Burckel (Flammarion,.... Situation qui inspire à Gisèle Sapiro une conclusion très döblinienne : « Reste à se demander dans quelle mesure la dépénalisation de la fiction politique, qui marque la libéralisation de l'expression, n'a pas contribué à sa dépolitisation en lui ôtant son caractère subversif   [8][8] « Politique de la fiction et fictionnalisation du politique.... »

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Marie Hermann

État et écrivain

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Ces jours-ci a paru à Vienne un petit livre intitulé L’Infirme, ce sont des pages de journal et des notes tirées des œuvres posthumes de N.R., choisies et éditées par Stefan Tafler   [9][9] Ouvrage de 98 pages, paru sous les initiales N.R. en.... Dans ces notes, un homme parle de lui : à treize ans, une chute à vélo lui coûte la main gauche et ce malheur accable ensuite sa vie. Les pages du journal montrent que sa vie psychique tourne de plus en plus autour de cette perte. Il ne se lasse pas de ramener ses pensées vers ce point mort. La souffrance, d’abord grossièrement organique, parasite son être intime. Se développe l’accablant état d’âme propre à l’infirme. N.R. en arrive à écrire cette phrase : « Mon état actuel est à l’amputation de ma main ce que la paralysie est à l’infection syphilitique. » Il porte, dit-il, un morceau de mort avec soi. Son père lui a interdit la bicyclette. Le jour de l’accident, son père se précipite dans sa chambre en rugissant et l’injuriant. Sa mère aussi se dispute avec lui. Il se met à haïr ses proches, à se refermer sur lui-même ; il passe des années sans rien faire, en lutte avec lui-même, trouvant seulement dans les excès à s’insurger. Les journaux indiquent qu’il finit par tomber dans un va-et-vient impuissant, dans les vagues d’une dépression naissante qui finit par le submerger. Il termine sa vie à trente ans, en se donnant la mort en 1919 à Linz.

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En parcourant ce livre et en revenant ensuite à la réflexion précédant cette lecture, « L’écrivain dans l’État », il m’apparut clairement que je n’avais pas besoin de chercher plus longtemps une métaphore pour décrire le statut de l’écrivain allemand. Tel cet infirme qui, s’il le voulait, n’en serait pas un, aussi incertain, faiblard, tombant souvent dans une gesticulation farouche mais retombant toujours dans son impuissance, amer, voici l’écrivain allemand dans l’État, tel il y végète, peu considéré, presque méprisé, privé lui-même de la conscience de sa propre dignité.

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Nous aurons une parfaite idée du rôle que l’écrivain allemand joue dans l’État en rapprochant deux dates. Lors de la répression de la révolte des Boxers, les troupes européennes traversèrent Tsingtau  [10][10] Portée par un mouvement opposé à la fois aux réformes,.... La population chinoise assista au défilé des différentes formations : on ricana et on haussa les épaules au spectacle des uniformes, des soldats et des officiers supérieurs juchés sur leurs belles montures. Puis apparut avec le bagage un homme roulant dans une voiturette à deux roues, un civil ordinaire. Quand on le leur désigna en précisant que c’était un scribe, un écrivain, un littérateur, ils reculèrent avec respect, le saluèrent en levant les mains, s’inclinèrent. Cette Chine s’est acquis cette stabilité considérable, à vrai dire sans exemple et au fond aujourd’hui encore inébranlée, par ceci qu’au cours des siècles les dynasties, dans le respect du peuple, des cent familles, surent attirer à elles ce qui vivait de spiritualité dans le peuple, tout en vivant elles-mêmes dans cette spiritualité. La culture littéraire générale, qui entourait l’écrivain de la plus haute considération, était le point de départ et le sol nourricier de toute culture spécialisée, qu’elle fût politique, administrative, juridique ou stratégique. L’esprit des écrivains faisant autorité était toujours en même temps l’esprit de l’État, et il était vivant dans le gouvernement.

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À cette observation, j’en ajoute une autre. Elle concerne l’Allemagne. Je n’ai pas besoin de faire un dessin. Pour montrer ce que l’écrivain signifie dans l’État allemand, la manière dont il est respecté, je n’ai qu’à nommer Gerhart Hauptmann, poète authentique et humain   [11][11] Auteur dramatique allemand, figure majeure du naturalisme.... Qu’on considère la façon dont son esprit était vivant dans le gouvernement pendant lequel se déroula la plus grande partie de sa vie   [12][12] L’Empire bismarckien et wilhelminien (1871-1918). ..., quelle était sa renommée dans l’État prussien et allemand officiel, alors même qu’à l’étranger on lui attribuait le prix Nobel ! Et il en va ainsi pour un nombre non négligeable d’écrivains puissants et pour la grande masse des littérateurs capables, jugés sans importance et méprisés.

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Il faut regarder le chemin qui nous a conduits à cette situation. Un écrivain, un poète n’est pas un être isolé dans l’État. En Allemagne, les écrivains sont majoritairement issus de la moyenne bourgeoisie ; la classe inférieure, le prolétariat, a jusqu’ici été exclue, par sa situation économique, de la participation à la culture. Cette bourgeoisie avait ses idéaux puissants et pleins de vitalité, qui lui conféraient dignité et respect de soi, jusqu’autour de 1848. Après les chocs de 1848, il y eut une lourde transition de quelques dizaines d’années. La bourgeoisie reçut sa plus grave blessure en 1870-1871. Elle s’affranchit alors de tous ses doutes et incertitudes. Les idéaux esthétiques de la couche supérieure, celle des vainqueurs, la pénétrèrent puissamment et l’aveuglèrent. D’un coup, on se retrouva dépossédé de son âme. Sans savoir ce qu’on faisait, on reprit à son compte les idéaux des maîtres.

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Les avertissements de Friedrich Nietzsche à cette époque sont connus, ainsi que leur inutilité. L’infiltration des idéaux de la classe dominante au pouvoir dans la bourgeoisie s’accomplit inexorablement ; pour transporter et propager ce type d’idéologie, la bourgeoisie s’avéra la médiatrice privilégiée. Et à mesure qu’elle montrait ses capacités dans l’accomplissement de cette tâche, l’écrivain allemand sombrait, sombrait sa productivité, sombrait sa position dans l’État. L’évolution des couches moyennes allemandes jusque dans les années 1880, l’écrivain, traduisant leur esprit, en fut le plus évident révélateur. Chez Gustav Freytag   [13][13] Avant de se convertir à Bismarck, Gustav Freytag (1816-1895)..., on pouvait encore reconnaître une certaine fierté, de l’assurance et de l’enracinement ; par la suite, on ne fut capable que d’accueillir les influences étrangères, les -ismes se mirent à fleurir, repris sans résistance ; évolutions esthétiques formelles, de l’apparat privé de noyau.

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Fatale fut cette évolution à partir du moment où la couche sociale d’où on était issu perdit son âme, et qu’on ne vécut plus que de sang étranger. Cette perte et cet état d’hilotes de la classe moyenne firent qu’émergèrent rarement de fortes personnalités en littérature.

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Vit le jour en Allemagne un type d’écrivain très occupé, très actif, moderne, mais, dans l’État comme dans le peuple, assez insignifiant. Poètes lyriques, épiques, dramatiques, isolés, sans lien entre eux, sans lien avec le peuple et l’État. Et toutes les tentatives désespérées de politiser brutalement en dernier ressort ce type d’écrivain échouèrent nécessairement. Il faut d’abord que repousse le sol sur lequel il puisse se tenir. Du reste, le dynamisme, l’activité d’un écrivain et sa politisation sont deux choses différentes. Je ne parle en aucun cas de la politisation mécanique de l’écrivain mais de la manière originale dont il peut agir et ainsi intervenir politiquement dans l’État.

La poésie, sa nature et son rôle

La réalité – l'historique –, l'utilitaire, la politique, ce qu'on appelle les faits, gouvernent avec force et cherchent toujours à étendre leur règne. Et tandis que le monde perd ses moyens face à cette domination et glisse, coule, chute, pendant ce temps cet utilitaire crie pour en avoir plus, veut encore accroître sa domination. À quel point, par exemple, le patrimoine des idées – ce qui nous en a été transmis – des peuples européens est aujourd'hui dilapidé. Quelle absence de protection, de soin. Avec quelle arrogance une soi-disant jeunesse émue par cet état de fait pousse de hauts cris, jeunesse qui n'a rien appris et à qui il ne vient même pas à l'idée qu'elle a des choses à apprendre avant de s'exprimer. Nous refusons de nous laisser déconcerter par ces vociférations exigeant de la littérature qu'elle soit compartimentée, qu'elle s'implique étroitement dans la politique et les choses du quotidien. Lorsque nous nous opposons à cette instance, on nous répond par un ricanement, y compris parmi les rangs des écrivains, et on nous demande : « De quel savoir secret et de quelle intention poétique particulière est-il réellement question chez toi ? Appeler l'homme à lui-même, à se fortifier et à se concentrer, dis-tu ? Qu'est-ce d'autre qu'une fuite hors de la dure réalité – escapism –, puisque la réalité est et reste la réalité et qu'il n'en existe pas d'autre que celle dont chacun de nous fait l'expérience, dans laquelle chacun peut s'orienter, de grand matin, le midi et le soir, grâce à son journal ou à la radio. Si vous voulez agir et vous révéler vraiment en tant que poètes et écrivains, alors ouvrez grand vos yeux, encore plus grand qu'avant, parce qu'on a besoin de vous. Pas d'escalade, pas d'esbroufe. Regardez fixement le sol sur lequel vous vous tenez, avec nous. Prenez enfin conscience des réalités sociales auxquelles vous êtes soumis, dont vous souffrez comme le reste de l'humanité. Révélez-vous vraiment en tant qu'écrivains en vous faisant porte-voix, non, révélateurs de notre misère que la société détermine. »

On attire donc l'attention du poète sur son devoir civique. Être un citoyen et remplir son devoir, quoi de plus normal. Eschyle et Sophocle l'ont fait de manière exemplaire, ils ont rempli leur devoir civique en occupant des positions exposées et produit des œuvres littéraires inattaquables, aujourd'hui encore considérées comme des classiques. Mais ce n'est pas ce dont il est question. On en exige plus. On exige que le poète, même poète, soit un citoyen assujetti à un État, et qu'il reçoive des instructions et des mots d'ordre de l'extérieur. Ce qui revient à dire qu'il doit renoncer en tant que poète. Il doit réduire à néant son savoir spécifique et ses capacités, ne pas se faire la voix de l'homme. Une donnée temporelle, historique et naturelle, par exemple le pouvoir d'un État, cherche à le diriger et à interrompre le processus de création singulier dont il est question plus haut  [14][14] Quelques pages auparavant, Döblin isole trois points..., ce qui signifie : le poète ne doit pas créer en toute tranquillité à partir d'un fonds humain primitif.

De fait, il est possible que le poète ne sache pas toujours exprimer sur un plan théorique ce qu'est véritablement sa tâche, et il n'est pas nécessairement conscient de la fonction qu'il exerce véritablement (qui s'étend jusqu'à l'anthropologique et au métabiologique). Mais il est une chose qu'il sent instinctivement : il se doit de garder les mains libres. Il ne se laisse pas dépouiller de sa nature. Il ne pense pas à la trahison qu'on exige de lui. De la période nazie provient la formule : « C'est moi qui décide qui est juif et qui ne l'est pas   [15][15] « Wer Jude ist, das bestimme ich » : phrase attribuée.... » Et c'est ainsi que le poète répond à ceux qui cherchent à l'entraîner sur le terrain glissant de la politique : « C'est moi qui décide qui doit tenir sa langue et qui ne le doit pas. » Autrement dit, comment et en quoi la vraie société (qui est pour lui la seule qui compte) se manifeste, c'est lui qui le sait. Aussi isolé qu'il puisse parfois sembler, et même quand, comme Hölderlin, il semble flotter dans les nuages ou quand, comme Mallarmé, il travaille à ses vers barricadé chez lui, fabriquant le proscrit « art pur », il se tient presque toujours au beau milieu de la société des hommes, et encore plus en son milieu que d'autres qui s'agitent dans des assemblées et prononcent des discours. Ce qu'est la patrie et ce dont la société a besoin, il le sait et il contribue à le déterminer. Ce qui est nécessaire à cette communauté et ce qui lui fait du bien, communauté dans laquelle il vit et dont il constitue un organe plus important que certaines organisations extérieures, il le sait assez précisément grâce à des sources dont les autres – qu'ils continuent d'en ricaner – ignorent l'existence.

Extrait de « La poésie, sa nature et son rôle [Die Dichtung, ihre Natur und ihre Rolle] » Aufsätze zur Literatur, Walter-Verlag, 1963 Traduit de l'allemand par Marie Hermann

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Aujourd’hui, l’Allemagne vit sous le signe de la république bourgeoise. Une immense partie des influences qui conduisirent à miner les couches moyennes et à laisser dépérir les couches inférieures du peuple s’est effondrée.

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À la suite de cette disparition est apparue en Allemagne une situation extrêmement curieuse, une situation à laquelle les intellectuels, en particulier les écrivains, doivent être attentifs. L’Allemagne se trouve confrontée à un état comparable à celui du rêve. Des choses depuis longtemps irréelles ont des effets psychiques tout à fait invraisemblables, des impressions toutes neuves sont aussitôt avalées ; on fait des mouvements excessifs vers quelque but idéal ; tout change extrêmement vite. La confusion, la pesanteur, la difficulté de cette situation sont ressenties par tous ceux qui vivent dans cet État. Mais pas seulement sa pesanteur.

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Car ce que les masses du peuple expérimentent, c’est un état intermédiaire. C’est l’effet de la libération intervenue, de la suppression de la vieille fascination. On veut retrouver lentement son sol propre. Je ne dis pas : le sol ancien. Les choses ont totalement changé et il n’est pas question de les faire revenir. De même que le blé écrasé se redresse, se lèvent dans tout le peuple les forces inexploitées, veut s’exprimer, de façon encore désordonnée, une vitalité qui était tenue sous le boisseau. Partout les individus rejoignent des associations, discutent de leurs affaires, forment des organisations autogérées. Et tandis qu’en haut l’écume des vieilles idéologies flotte encore, les hommes changent, et leurs rapports entre eux, lentement tout se regroupe autrement. Et lentement le mouvement initié attirera à lui des cercles toujours plus grands et montrera ses effets révolutionnaires jusque dans le sentiment qu’on a de sa personne, jusque dans la morale.

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C’est le moment de l’écrivain. Si ce moment ne lui insuffle pas la vie, jamais il ne sera vivant. Sa dégradation est stoppée, le reste sera sa faute. Grande est la tâche qui lui incombe dans cet État en voie de transformation, un maximum de conditions d’action lui est donné. S’il n’en profite pas pour grandir, s’il ne conquiert pas aujourd’hui une dignité nouvelle dans l’État, il sera fracassé, et nous ne verrons jamais d’écrivain allemand.

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Quelles sont les exigences actuelles ? Tout et rien : responsabilité. On peut toujours expliquer que son accablement économique empêche l’écrivain de conquérir la dignité qui lui revient dans la vie du peuple, en sa qualité de propagateur de connaissances et d’activateur de stimulations morales. Mais ces difficultés ne peuvent être à ce point difficiles qu’il n’en vienne à bout. Tout animal se bat pour sa vie, mais la vie de l’écrivain, c’est l’esprit. Qui ne le sent n’est pas, ou pas encore, un écrivain. Qui place la chaleur du confort domestique et le faste au-dessus de la dure vie de l’esprit, n’a rien à faire avec nous. Qui refuse la lutte contre le grossier asservissement économique de l’esprit, en faveur de l’esprit, lequel est aussi celui de l’État, celui-là est en dessous de l’animal. L’écrivain responsable est dans la relation sentimentale à son peuple comme l’un d’entre eux le fut à une femme, dont il disait : tu fus pour moi par le passé sœur, mère, enfant et fiancée. Tendre comme envers un enfant, prévoyant et respectueux comme envers une mère, un guide plein d’amour et cependant résolu comme un homme. La responsabilité exigible d’un écrivain allemand, en ces années qui sont critiques pour lui comme pour l’État, doit le contraindre à observer la plus grande rigueur imaginable à l’égard de lui-même. Sa passion est là. Mais la passion de l’écrivain est au service de la connaissance. Il y a des voix pour dire que l’intellectuel est sans perspective, qu’il ne peut rien de signifiant dans l’État, que les moteurs de l’industrie, de la technique, du commerce sont tout puissants. Qu’avec eux aucune idée, aussi élevée soit-elle, ne rivalise ; que l’écrivain et poète ne manquera pas d’être bientôt un laquais, un décor, un surtout de table pour les fêtes des parvenus. Mettons en garde les écrivains contre ces voix. Elles parlent, peut-être avec justesse, de la période passée, mais nous, nous parlons de la période présente et de celle à venir. Industrie, technique et commerce sont des forces, mais elles ne sont pas qualifiées pour bâtir l’État ni a fortiori pour préserver et promouvoir l’humanité. Un État qui s’abandonne sans direction aux forces élémentaires de l’industrie et de la technique, est comme un attelage qui tôt ou tard prend le mors aux dents et se fracasse contre un rocher. Technique, commerce et industrie ne sont pas la culture humaine, mais ils en sont souvent ses ennemis. Ils sont sur le point de se métamorphoser, d’outils de l’esprit qu’ils étaient, en puissances aveugles dont le domptage est une nécessité pour l’esprit. Technique, commerce et industrie ne doivent jamais perdre leur caractère d’auxiliaire et d’outil. Leur bruit de fer ne doit décourager personne d’entre nous. Ce sont les fleurs et branches proliférantes de l’arbre dont nous sommes toujours la sève vivante et nourricière. Mais il y a en l’homme une force élémentaire, à côté de celle de l’industrie et de la technique, celle qui pousse à être solidaire des hommes, à cultiver l’être commun, à accorder aux instincts moraux une importance incomparable. Et cette force est plus puissante, plus élémentaire et plus ancienne que toute autre. C’est elle, et pas une autre, qui constitue l’essence de l’homme. Et c’est là notre domaine, le domaine des hommes responsables et propagateurs de savoir.

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Puissent les écrivains ne pas se laisser décourager. Puissent-ils savoir quelles grandes tâches les attendent justement dans cet État. Cependant, on peut dire qu’une partie considérable des crispations internes de l’Allemagne sont à mettre au compte d’une forme d’esprit impuissant et enfiévré. Dans ce pays, au lieu de jugements fondés, on lance dans le monde suggestion après suggestion, que les écrivains répandent à leur tour ; on ne cesse de trouver des formes et des solutions nouvelles pour n’importe quoi, des luttes enragées naissent autour de banalités, de telle sorte qu’il en est déjà plus d’un pour se résigner et gémir : c’est trop de bêtise, les Allemands ne sont pas mûrs pour la liberté publique. En cette période qui voit naître les premiers essors de la liberté, avec leur fatras de programmes, leurs milliers de souhaits et de lubies, leur dogmatisme infantile, les écrivains doivent rester strictement fidèles à eux-mêmes et savoir quel instrument raffiné et dangereux ils possèdent avec la langue. Par temps calme déjà, l’écrivain constate quelle fatalité têtue les mots possèdent : on croit écrire et on est écrit ; l’écrivain doit être constamment sur ses gardes, pour s’affirmer face à la langue, il doit procéder avec elle à la manière du dompteur. Dans les années d’agitation, c’est un danger pour l’écrivain que de perdre la maîtrise, de ne pas dominer son instrument, de succomber soi-même au pouvoir suggestif des mots de mauvais aloi et confus. Et cette défaite de l’écrivain, cette impuissance face aux mots, face à ses propres mots, on l’observe aujourd’hui de cent façons. Cette défaite fait ressembler l’écrivain au petit homme de la rue que des rugissements entraînent à des excès.

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On n’a pas besoin de descendre jusque dans les choses de l’économie qui asservissent l’écrivain d’aujourd’hui ; de nombreux écrivains européens sont déjà asservis à domicile, asservis en esprit. Je le répète : la passion de l’écrivain est au service et sous le contrôle de la connaissance. L’esprit recèle de grandes possibilités, d’embrasser du regard, de comparer, de peser, d’être équitable, et ces possibilités contiennent des devoirs, le devoir de peser, comparer, le devoir d’être équitable. C’est le seul devoir absolument contraignant pour l’écrivain ; mais combien d’écrivains en Allemagne refusent de le reconnaître. Quel emballement aveugle, et pas seulement en Allemagne, quand le national et supranational ont la parole et investissent l’écrit. Le national est dégradé en repli borné sur soi, le supranational est moqué comme un pur fantasme. Qu’on écoute Dostoïevski, qui se sentait russe : « Être un vrai Russe, un Russe complet, c’est être le frère de tous les hommes, être tous les hommes, si vous voulez. Un Slave, l’Europe, le destin de toute la race aryenne sont aussi chers au cœur d’un Russe authentique que la Russie elle-même   [16][16] Citation du discours de Dostoïevski sur Pouchkine,.... » Ainsi Dostoïevski relie le national et l’humanité supranationale, et Goethe s’exprime de façon étonnamment analogue, avec des mots simples : « J’ai aimé mon Allemagne dès l’enfance comme personne. Nous ne pouvons servir la patrie de la même façon, mais chacun fait de son mieux, selon ce que Dieu lui a donné. Je sais fort bien que je suis une épine dans l’œil de bien des gens, on me dit tantôt fier, tantôt sans christianisme, et même sans amour pour ma patrie et mes chers Allemands. Un écrivain allemand – un martyr allemand. Je ne haïssais pas les Français, même si je remerciai Dieu d’être débarrassés d’eux. Comment aurais-je bien pu, moi pour qui seules la culture et la barbarie importent, haïr une nation qui appartient aux plus cultivées de la terre et à laquelle je dois une si grande partie de ma propre culture. Il existe un degré de culture où disparaît entièrement la haine nationale, où l’on se tient en quelque sorte au-dessus des nations et où l’on ressent le bonheur et le malheur du peuple voisin comme s’il frappait son propre peuple   [17][17] Cette citation est un montage des réflexions que Goethe.... » Puissent cette séparation et cette relation du national et du supranational, que les deux grands écrivains accomplirent, devenir chose courante chez les écrivains européens d’aujourd’hui. Mais au lieu de soulever le couvercle fantomatique sous lequel gisent les peuples, ils le font peser davantage. C’est à eux et aux écrivains allemands pris un à un que s’adresse l’appel à se ressaisir, à prendre conscience de ce qu’ils sont et de ce qu’ils doivent à leur État malmené.

La société se saisit d'eux

Ils participent à la société, bien plus en définitive que les simples citoyens – de même que le saint prend bien plus part à la société et la comprend, la soutient avec plus de force que le citoyen.

Je suis de ceux qui exigent d'un poète qu'il prenne part à la vie de la société. J'exige qu'il y participe plus activement que l'homme politique. Mais en réalité je ne l'exige pas, je le constate. Je vois qu'il le fait dès lors qu'il s'agit d'un bon, d'un vrai artiste. Le scientifique s'efforce de déchiffrer la nature, puisqu'on a confié aux hommes la tâche de régner sur elle, de l'intégrer dans leur esprit autant qu'ils le peuvent. Chez le scientifique, cela s'effectue dans la pensée abstraite et dans la voie de l'analyse rationnelle.

Le poète aussi fait usage de l'esprit, mais il ne s'en tient pas au concept fourni par l'intellectuel. Il prend le risque – et il se doit de le prendre – d'être équivoque sur le plan des concepts. Car son objet et ce qu'il voit devant lui défient l'analyse conceptuelle, et il ne souhaite pas non plus contribuer à augmenter la richesse des trésors rationnels. La connaissance scientifique favorise le développement du genre humain d'une certaine façon – mais ce que produisent l'artiste, le poète, lui est utile différemment et dans un autre domaine, un domaine plus vaste, plus élargi, qui englobe lui-même certains pans du scientifique.

Nous avons déjà évoqué le rapport que l'artiste entretient avec le saint   [18][18] Selon Döblin, l'écrivain est plus proche du saint –.... Dans cette ère, ils exercent différentes fonctions et représentent différentes étapes de « l'humain ».

À travers cette approche, on remarque simplement que l'État et le politique peuvent difficilement apparaître à l'artiste et au poète, de même qu'au saint, comme des thématiques prédominantes.

Ils ne prennent pas d'ordres, ils n'exécutent pas de commandements. Aucune patrie ne peut se présenter devant eux et dire : « Moi et moi seule, je suis la patrie. » À chaque État, à chaque représentation d'un État, ils tiennent la fière réponse d'Antigone sur les lois non écrites.

Que signifient des convictions politiques pour une œuvre littéraire ? Nous connaissons la Bataille d'Hermann de Heinrich [von] Kleist. Nous connaissons les comédies d'Aristophane. Nous connaissons la Divine Comédie de Dante. Ce que ces œuvres comportent de politique est évident. Les convictions, le motif politique, peuvent constituer un point de départ, voire même le thème central. Les convictions politiques peuvent être présentes en permanence et agir pendant la production ; et comment agissent-elles ? Comme un ferment dans un processus chimique. Le ferment stimule, accélère le processus, mais il n'entre pas dans la composition du produit. C'est pourquoi il ne sert à rien aux auteurs médiocres de transbahuter dans leur œuvre du matériau historique.

Il en va pour les faits dans une œuvre littéraire comme pour les objets sur la Terre, lorsqu'elle est soudain expulsée du champ de force du soleil et s'approche d'une autre constellation. Les objets, au lieu de reposer lourdement sur la Terre, jaillissent dans les airs. Chaque figure, chaque processus historique perd ainsi, en littérature, sa propre signification historique. Avec le nom « Julius César », on endosse certains faits de l'existence d'un homme. Homme qui demeure un fragment de la réalité. Tout ce qui est dans l'histoire, tout ce qui compose sa réalité historique, est retiré au passant au moment où la frontière de la littérature est franchie.

Extrait de « La poésie, sa nature et son rôle » Traduit de l'allemand par Marie Hermann

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Je ferai observer aux poètes, épiques et dramatiques, que les circonstances ont fait jusqu’ici que leur production s’adresse pour l’essentiel à une couche exclusive de la société, au fond toujours aux mêmes. Les choses sont différentes aujourd’hui. Il faut savoir que l’immense masse du bas peuple, comme on dit, veut et doit désormais participer. Ce ne sont pas seulement les soucis, les passions, tentations et perversités d’une seule couche de la société qu’il est souhaitable de voir à l’avenir objets de représentation. L’écrivain accomplira une performance à sa mesure dans l’État s’il apprend à sentir à l’unisson de ce peuple qui vient vers lui, s’il revit à son contact et réveille sa propre manière. Le temps viendra bientôt où nous devrons être simples, beaucoup plus simples, compréhensibles et, pour cette raison, plus pleins de vie que nous ne le sommes aujourd’hui.

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Je veux maintenant dire un mot de l’attitude que l’État doit avoir vis-à-vis de ses écrivains. Nous savons que les États européens n’ont pas assez conscience de ce que les écrivains responsables sont pour lui et le seront derechef. Ce ne sont pas seulement les écrivains mais aussi les États qui doivent savoir que toutes les industries et tout le commerce réunis ne sauveront pas les peuples de la ruine si l’esprit est retiré à ces peuples. Plus même : on ne peut s’empêcher de penser que la très grande valeur que l’État accorde à l’économique, la poussée aventureuse de l’industrie et de la technique indiquent déjà un relâchement, un fléchissement de la force de l’État, une anémie de celui-ci. Les écrivains et les poètes, parce qu’ils sont les gardiens et les attiseurs du feu qui couve chez les peuples, doivent bénéficier de la protection la plus attentive de l’État.

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Je n’ai pas à parler de la protection économique destinée à seconder la lutte économique de l’écrivain, à empêcher sa chute dans l’abîme du culte de Mammon.

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C’est pour l’heure un vaste chapitre, qui exige des spécialistes. Je veux montrer quelle est l’obligation spirituelle de l’État à l’égard de l’écrivain.

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La situation qui règne encore à l’heure actuelle est, particulièrement en Allemagne, insupportable et presque incroyable. Il est notoire que les hommes d’État allemands, fonctionnaires, juristes, à quelques exceptions près, sont étrangers au système éducatif allemand, en particulier à la culture vivante, aujourd’hui comme jadis. C’est en vain qu’on chercherait parmi les représentants de l’État allemand – on le sait de l’ancien Reich de façon absolument certaine – une culture universelle qui les irriguerait et accompagnerait constamment. Bien plus : les représentants de l’époque précédente se sont presque vantés de ne rien savoir de nous, et Goethe et Schiller étaient bons pour leurs filles. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore la grande culture du peuple allemand flotte librement et sans localisation dans l’État, et ce que nos grands hommes de culture ont réalisé est absent ou presque absent chez nos responsables. Le poète ne doit pas se politiser, mais notre exigence est que l’État s’humanise et se cultive le plus possible. C’est ce qu’il se doit, la jeunesse est à éduquer en ce sens. C’est ce que l’État doit aux écrivains, s’il ne veut pas qu’ils travaillent dans le vide et croupissent.

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En cette période de transition, où les écrivains tâtonnent encore et ont du mal à s’inscrire dans leur rôle, l’État doit agir de son côté avec précaution pour développer chez l’écrivain le sentiment précieux de sa responsabilité. Les pouvoirs doivent procéder à la manière du jardinier qui observe avec soin la croissance de ses plantes, les soigne en y investissant sa grande expérience et sa supériorité ; lui-même ne fait que veiller à l’ordonnance générale, laisse croître, il est certes à même de modifier les conditions de la croissance, mais il ne saurait personnellement produire aucune fleur. La position du pouvoir de l’État vis-à-vis des forces intellectuelles vivant au sein du peuple est toute différente selon que des personnalités rudimentaires se trouvent à la tête ou qu’il s’agit d’un gouvernement parlementaire moderne.

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Je ne parlerai pas des moteurs puissants à la tête de l’État, des grands chefs productifs. Ce sont à présent des illusions. Les empires ne sont d’ailleurs que des imitations extérieures de cet idéal grandiose et rare. En cette période de redressement des forces de l’esprit au sein du peuple, l’État actuel ne peut agir que comme le jardinier, ordonner et garantir une entière protection et un entier laisser-faire. Combien hésitants sont en ce domaine les responsables politiques actuels. Ils croient pouvoir commander aux plantes leur manière de pousser. Il y a plus que de l’absence d’intelligence, il y a de l’arrogance dans ces tentatives d’introduction d’une censure nouvelle. Une vraie censure ne peut être exercée que lorsqu’une grande idée, éthique et religieuse, rayonne dans le peuple. L’idée positive exercera une censure en étouffant et réprimant ce qui n’a pas de croissance conforme ; ce qui lui est hostile périra pour n’avoir pas participé à la vie de la grande idée. Mais où est à notre époque, où est dans un État branlant en voie de consolidation la pulsation de la grande idée ? Qu’on nous montre le gouvernement dont on peut dire à bon droit qu’une puissante idée, irriguant le corps de l’État tout entier, a trouvé en lui son représentant, et qui a, pour cette raison, le pouvoir légitime de commander, de réprimer, de montrer le chemin et d’instruire, au lieu d’être seulement un gestionnaire ! Puissent les gouvernements et l’État se contenter d’être ce qu’ils sont. Et en qualité de tuteurs et d’administrateurs, puissent-ils se rappeler sans cesse par expérience qu’aucune mesure externe n’exerce une influence essentielle quelconque sur les forces intellectuelles et éthiques. Puissent-ils considérer que seul le renforcement de la moralité existante élimine l’immoralité existante, et non un vague traitement de l’immoralité. Que la moralité se trouve en haut positivement encouragée, qu’on cultive et veille à propager les œuvres habitées par une force morale.

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Avant tout, qu’on protège précisément ces écrivains auxquels s’en prend la censure, que la détresse économique force à se prostituer et à se jeter, pour entretenir une existence sans dignité, dans les bras de mauvais bailleurs d’affaires. Nous exhortons les associations d’éditeurs à faire le ménage entre elles. Qu’on encourage de façon positive, plus qu’on ne l’a fait jusqu’à présent, la jeunesse adulte sortie de l’école ; je dis de façon positive : qu’on ne se contente pas de la protéger des dérapages, ce que des mesures de prohibition font à peine, et quand c’est le cas, sans guère avancer. Qu’on arrête enfin de s’en prendre en ce moment aux écrivains et poètes, aux intellectuels, de préparer contre eux des lois, alors même qu’en tous lieux, dans les villes, pullulent les troquets, sans que ce même État y trouve à redire, qu’on s’apprête à prolonger de nouveau l’heure légale, pour que les lieux de plaisir restent ouverts plus longtemps, mais quels lieux de plaisir, quelles mixtures alcoolisées, abrutissement, lubricité, arnaque, et concessions faites à quels individus ! Nous protestons contre l’esprit étroit et inconscient qui, aujourd’hui, songe à censurer les écrivains. Nous protestons, parce qu’il n’est personne qui soit capable d’exercer la censure, et parce que le risque existe que la censure, si elle s’exerce à l’occasion contre des abus, le fait pour l’essentiel et de préférence, ainsi que c’est prouvé, contre les plus libres et les plus intellectuellement affûtés d’entre nous. Nous protestons parce que cette sombre pensée est dirigée communément contre les éléments que leur vocation dans l’État pousse justement aujourd’hui à travailler à la construction de l’État, avec une responsabilité croissante et nouvelle, et à former son âme.

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Et pour finir, accessoirement : les champions de la censure actuelle ne voient-ils pas que la morale est elle-même quelque chose de vivant, qu’au sein du peuple, sous l’action de mille facteurs, politiques, économiques et intellectuels, les idées morales se modifient lentement, changent de valeur ? Partout apparaissent des failles dans l’héritage de nos représentations morales. Qui voudrait intervenir dans ce processus spontané et cependant irrésistible ? Qui voudrait, au nom de la tradition morte, faire obstacle aux transformations vivantes ?

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Qu’exigeons-nous de l’écrivain dans sa relation à État ? Responsabilité, hauteur de vue, calme. Qualités qui vont lui conquérir une dignité nouvelle dans l’État.

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Qu’exigeons-nous de l’attitude intellectuelle de l’État vis-à-vis de l’écrivain ? Une participation à la vie culturelle, une intelligence du développement du sentiment nouveau de responsabilité, un libre jeu laissé aux forces intellectuelles, un respect des réalisations des écrivains conscients de leur responsabilité.

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Voilà le coeur de mon propos : au milieu du grondement des usines, des vitrines qui excitent et agitent les hommes, des querelles politiques, je voulais, sans résignation, plein d’espoir au contraire, interpeller les écrivains. Ils ne désirent pas participer à l’excitation et au désespoir de l’époque. Puissent les vieux mérites des intellectuels les accompagner à chaque instant, leur savoir impérissable des vrais biens de la vie des idées, ces biens qui resurgiront comme les étoiles fixes de notre Occident confus. Ce savoir fera obligation aux écrivains de s’éduquer le plus strictement possible. L’État sera accueillant pour leur vie. Et ils gagneront dans l’État la dignité qui revient à leur action en faveur de la culture humaine.

39

Texte d’une conférence tenue le 7 mai 1921 à Berlin devant le « Comité de protection des écrivains allemands », publié dans les Cahiers 7 et 8 (16 et 23 mai 1921) de la revue Die Glocke, sous le titre « L’écrivain et l’État » ; repris la même année sous le titre « État et écrivain » en fascicule au Verlag für Sozialwissenschaft (Berlin).

Notes

[1]

Michel Vanoosthuyse, « La poétique de l’“œuvre épique” », préface à Alfred Döblin, L'Art n'est pas libre, il agit. Écrits sur la littérature (1913-1948), Marseille, Agone, 2013, p. 5-6. Ce travail se poursuivra avec la parution, en 2015, d'une « Lettre ouverte à un jeune homme », que Döblin a titrée Savoir et changer !, préfacée par Jacques Bouveresse et traduite de l'allemand par Damien Missio.

[2]

Chez Döblin, le mot « censure » est employé dans un sens très large, qui peut s'avérer positif, comme dans le cas où il désigne le processus par lequel une bonne idée s'impose d'elle-même, au détriment de celles qui y sont opposées (voir plus bas).

[3]

Ibid., p. 8.

[4]

Argument très souvent utilisé, par exemple, dans la défense de l'œuvre de Céline, dont le style justifierait tous les errements – lire Évelyne Pieiller, « Céline mis à nu par ses admirateurs, même » (supra, p. 147 sq).

[5]

Michel Vanoosthuyse, « La poétique de l’“œuvre épique” », ibid., p. 19.

[6]

En 2009, l'auteure Virginie Despentes a ainsi défendu le rappeur Orelsan, pris à partie par quelques personnalités politiques et désinvité de plusieurs festivals de musique à cause d'une chanson dont le narrateur exprimait très violemment son dépit amoureux. Il semblerait qu'on fasse moins confiance au public de ce genre musical qu'aux lecteurs de (grande) littérature pour faire la distinction entre le propos – forcément au second degré – porté par une œuvre de fiction et les convictions de son auteur – de toute façon excusable.

[7]

Respectivement : Pogrom, d'Éric Bénier-Burckel (Flammarion, 2005) – lavé de tout soupçon d'incitation à la haine raciale – et Le Procès de Jean-Marie Le Pen, de Mathieu Lindon (POL, 1998), une interrogation sur l'influence de Jean-Marie Le Pen sur les membres de son parti et sur les moyens de lutter efficacement contre l'extrême droite, condamné à deux reprises pour diffamation.

[8]

« Politique de la fiction et fictionnalisation du politique face aux limites de la liberté d'expression », Raison publique, 4 mai 2014.

[9]

Ouvrage de 98 pages, paru sous les initiales N.R. en 1921.

[10]

Portée par un mouvement opposé à la fois aux réformes, aux étrangers et à la dynastie mandchoue des Qing en Chine, la révolte des Boxers (1899-1901) conduisit au siège des légations étrangères à Pékin et se termina par la victoire, contre la Chine, des huit nations alliées (Autriche-Hongrie, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Royaume-Uni et États-Unis). Port principal de la concession allemande de Kiaou-Tchéou obtenue en 1898 et pour 99 ans suite à l'assassinat de deux missionnaires allemands. [ndlr]

[11]

Auteur dramatique allemand, figure majeure du naturalisme (Les Tisserands, 1892), Gerhart Hauptmann (1862-1946) reçu le prix Nobel de littérature en 1912. [ndlr]

[12]

L’Empire bismarckien et wilhelminien (1871-1918). [ndlr]

[13]

Avant de se convertir à Bismarck, Gustav Freytag (1816-1895) avait fondé, en 1848 avec Julian Schmidt, la revue du libéralisme allemand Die Grenzboten (Les Messagers de la frontière). Auteur d’un roman en trois volumes Soll und Haben (Doit et avoir) en 1855, puis de la saga nationale de la bourgeoisie allemande en 6 volumes, Die Ahnen (Les Ancêtres), publiés de 1872 à 1880. [ndlr]

[14]

Quelques pages auparavant, Döblin isole trois points centraux dans le processus de création littéraire : l'abstraction de la réalité historique naturelle, le centrage sur l'homme et la particularité linguistique (« Die Dichtung, ihre Natur und ihre Rolle »), Aufsätze zur Literatur, Walter-Verlag, 1963, p. 218. [ndt]

[15]

« Wer Jude ist, das bestimme ich » : phrase attribuée à Karl Lueger, maire de Vienne (1897-1910) ; mais plus souvent à Hermann Goering, ministre de l'Air du gouvernement du IIIReich, qui l'aurait prononcée en 1935 en apprenant qu'un de ses collaborateurs, le général Erhard Milch, avait un parent juif. [ndt]

[16]

Citation du discours de Dostoïevski sur Pouchkine, tenu le 8 juin 1880, lors de la séance solennelle des Amis de la littérature russe. [ndt]

[17]

Cette citation est un montage des réflexions que Goethe livre à Eckermann le 15 mars 1830. [ndt]

[18]

Selon Döblin, l'écrivain est plus proche du saint – qui est celui qui détient le vrai savoir – que du scientifique spécialiste d'un domaine en cela que, comme le saint, l'écrivain est empli du vertige de ce monde et demeure une figure incertaine, en proie au doute. [ndlr]

Plan de l'article

  1. État et écrivain

Pour citer cet article

Döblin Alfred, Traduit de l'allemand par Vanoosthuyse Michel, Présenté par Hermann Marie, « Alfred Döblin et la littérature comme activité politique », Agone, 2/2014 (n° 54), p. 187-205.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2014-2-page-187.htm


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