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Agone

2014/2 (n° 54)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782748902037
  • Éditeur : Agone

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Les habits neutres de l’extrême droite

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L’image que les médias donnent de l’extrême droite tend à se cantonner la plupart du temps à sa partie la plus visible, caractérisée par son aspect spectaculaire et violent. L’un des effets pervers de cette représentation médiatique est l’assimilation sans nuance de ces mouvances à des organisations « anti-système », qui rejetteraient le jeu politique et médiatique. Pourtant, loin d’être à distance du système, les faits et gestes de l’extrême droite sont constamment relayés – parfois décryptés – dans les médias. Le public ne peut plus échapper aux petites formules de Marine Le Pen, à tel reportage portant sur un groupuscule dit « radical », ou aux commentaires sur l’inexorable « ascension » électorale du Front national. Soit autant de grilles de lecture qui s’inscrivent dans le prêt-à-penser politique.

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Le public n’a rien manqué non plus des joutes entre Dieudonné M'bala M'bala et Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, souhaitant faire interdire ses spectacles. On semble déjà tout savoir sur cette extrême droite qui fascine le monde politico-médiatique, et l’on n’apprend en général rien de plus qu’on ne savait déjà : elle tend à apparaître comme la seule source du mal, montant inexorablement, sans qu’on sache très bien ce qui la fait exister. Si bien que l’extrême droite est réifiée comme un tout homogène par des discours moralistes qui ne la considèrent jamais sous l’angle des rapports sociaux.

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Il est difficile de ne pas tomber dans le jeu éditorial lorsqu’on traite de cette thématique. Nous espérons échapper à ce piège en réinsérant ces groupes politiques dans les mondes sociaux qui permettent leur existence. Nous ne limitons donc pas ici l’extrême droite au jeu politique de Marine Le Pen et à ses stratégies électoralistes. Pour ne pas passer à côté de la manière dont ces pensées réactionnaires se diffusent dans une multitude d’espaces sociaux, en dehors du champ politique – comme celui de la culture, de la littérature, des sciences humaines, des médias et du journalisme – et ce, sans nécessairement que ces mouvements aient besoin de s’imposer par les urnes.

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D’apparence apolitique, le projet politique de l’extrême droite n’est jamais aussi efficace que lorsque ses idées sont diffuses et difficiles à identifier, réussissant le tour de force d’incarner la neutralité et l'intérêt général. Mais on peut aussi tenir le raisonnement inverse. La diffusion de la pensée des intellectuels d’extrême droite est rendue possible parce que leurs relais médiatiques privilégient leurs intérêts propres, en particulier économiques. Le journaliste qui invite un politique d’extrême droite sur un plateau pour faire de l’Audimat et l’éditeur qui réalise ses choix en fonction des bénéfices possibles d'un ouvrage entretiennent un système qui favorise la perpétuation des pensées réactionnaires.

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Plutôt que de se focaliser sur une seule personne et de tomber dans le piège de l’illusion biographique tendu par les leaders réactionnaires (qui cherchent à accumuler du capital symbolique sur leur nom propre), nous préférons montrer comment ils sont eux aussi de parfaits bons clients dans le rôle d’éditorialiste impertinent. Le cas d’Alain Soral s’avère à ce propos tout à fait éclairant. L’extrême droite n’apparaît alors plus comme seule origine de son succès. Elle bénéficie indirectement des règles des jeux médiatique et politique, lesquels ont des intérêts propres à en faire la promotion. Les entrepreneurs des partis d’extrême droite l’ont bien compris : ils ont des leviers culturels et intellectuels à activer pour être présentés sous des atours qui ne relèvent pas d’un positionnement politique, et les font apparaître plus consensuels.

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C’est toute la stratégie menée en particulier par les Identitaires, dont les cadres sont formés aux techniques de communication de telle sorte qu’ils sont capables de produire des formats adaptés aux attentes des journalistes, lesquels contribuent à rendre visibles leurs messages. Ils bénéficient de la complicité des médias, qui ont largement exclu de leur vocabulaire l’idée même d’antagonismes entre classes sociales pour rallier le vocabulaire plus néo-libéral des « tensions communautaires » d’ordre ethnique et culturel. Ces catégories de pensée dominantes rendent possible la réception relativement « consensuelle » de certaines actions d’extrême droite, comme l’apéro saucisson-pinard des Identitaires qui fustigeait les « prières de rue », ou encore le discours sur le supposé « racisme anti-Blancs » repris par Jean-François Copé, par une grande partie de l’UMP et même par la LICRA. La rhétorique de l’extrême droite circule ainsi vers d’autres partis politiques, dans les médias, et n’est plus perçue comme une revendication limitée à une opinion partisane, au point qu’elle se trouve alors généralisée en « problème public ». Les coups de communication de l’extrême droite réussissent lorsque le pouvoir en place lui répond et que chacun prend position sur la question. Mais accepter un débat dont les termes sont faussés, c’est participer indirectement à une entreprise de naturalisation du monde social et de conservation de l’ordre moral dont l’extrême droite constitue l’un des maillons. Ce qui permet finalement de maintenir les rapports de domination.

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Il s’agit de faire apparaître la cohérence des projets idéologiques des groupes étudiés. La position « anti-système » de ces mouvances leur offre la possibilité de se départir de la « classe politique », dès lors homogénéisée par l’expression « UMPS », et de se ranger du côté du « peuple », là aussi constitué comme un groupe uniformisé. Selon cette logique, le vote Front national serait de nature contestataire, ce qu’auraient bien compris les ouvriers, qui choisiraient en priorité le parti de Marine Le Pen, laquelle entretient ce cliché médiatique. Cette catégorisation du jeu politique, qui incite à entretenir la stigmatisation classique des classes populaires comme « dangereuses » ou « irresponsables », s’apparente à une « domestication des dominés », pour parler comme Max Weber.

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Prenant à rebours les idées reçues communément admises sur l'extrême droite, les différentes contributions de ce numéro montrent comment cette mouvance entretient des relations privilégiées avec le pouvoir politique et les classes dominantes. Regarder la construction de l’extrême droite « par en haut » permet de voir que les frontières établies sous l’égide de la radicalité politique apparaissent en réalité très floues. Ainsi, ce n’est pas tant l’étiquette politique qui permet de mesurer la dimension réactionnaire de certains propos.

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Les idéologies d’extrême droite peuvent être mobilisées par les classes dominantes comme un instrument pour maintenir leur hégémonie, comme c’est le cas lorsqu’elles tentent de faire valoir l’intérêt patrimonial de leurs châteaux et l’ancrage historique et géographique de leur famille. Maïa Drouard montre ainsi comment des membres positionnés dans la haute fonction publique et dans la sphère politique produisent de nouvelles catégories administratives relatives au patrimoine culturel qui, sous couvert de neutralité, véhiculent toute une vision de l’ordre familial. L’apolitisme apparent de ces catégories permet alors l’agrégation de groupes sociaux dont les membres ne sont que très rarement politisés à l’extrême droite.

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Cette stratégie de mobilisation et de pénétration des classes dominantes se trouve particulièrement marquée par l’entreprise politique du Club de l’horloge, un cercle de réflexion politique composé par et destiné à de hauts fonctionnaires. Sylvain Laurens montre comment, dans le cas de l’immigration, ces hauts fonctionnaires ont pu imposer des catégories de pensée essentialistes auprès d’une fraction de la haute administration et de certains décideurs politiques.

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Aussi, contrairement à l’image répandue d’intellectuels repoussés en marge du champ politique, plusieurs contributions révèlent comment différents groupes de pensée ont su imposer leur rhétorique au sein des réseaux de pouvoir. Dans certains cas, ce sont des intellectuels qui, dans une stratégie visant à les faire entrer dans la postérité, voient leur œuvre décontextualisée, comme si celle-ci pouvait se détacher de son producteur. Karl Kraus avait étudié les effets de ce mécanisme, montrant comment le nazisme avait su s’emparer du langage pour conquérir une bonne partie du milieu intellectuel et de la presse  [1][1] Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, Marseille,.... Alain Bihr décèle ce même processus de neutralisation à l'œuvre dans le travail d’importation de certains auteurs étrangers par Julien Freund, qui ne présentait d’eux que leurs thèses académiques, détachées de leur intention politique, participant ainsi à leur consécration ; tandis qu’il s’appliquait à lui-même une stratégie identique, visant à ne faire part de ses opinions politiques qu’à l’extérieur des frontières nationales.

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En analysant l'importation de Jünger, Michel Vanoosthuyse illustre un autre effacement des positionnements idéologiques : l'accomplissement par les traducteurs et les éditeurs français du travestissement de l'œuvre par son auteur. Évelyne Pieiller montre comment les admirateurs de Louis-Ferdinand Céline relativisent son antisémitisme dans une vision amputée de la littérature peu compatible avec l'idée qu'on se fait de la démocratie. Ces manières d'effacer les engagements politiques, Thierry Discepolo les illustre au travers de l'« affaire Richard Millet », symptomatique de la religion littéraire française, lieu d'inculcation « apolitique » d'idéaux d'extrême droite qui ont pourtant directement vocation à transformer le monde.

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Pour comprendre comment l’extrême droite parvient à prendre l’apparence de l’objectivité et de l’apolitisme, il nous semble essentiel de dépasser les discours que ces groupes produisent sur eux-mêmes en mobilisant les différentes méthodes des chercheurs en sciences sociales, de manière à l’appréhender comme un objet d’étude ordinaire. La plupart des analyses s’appuient ainsi sur des données de première main, que l’on pense à l’ethnographie de la formation des Jeunesses identitaires, à celle des associations de propriétaires de maisons classées, aux entretiens menés avec des membres du Club de l’horloge ou encore à l’étude des biographies et des contenus des œuvres de penseurs réactionnaires. L’une des originalités de cette publication est ainsi, nous l’espérons, de comprendre comment s'élabore et circule, subrepticement, la pensée d’extrême droite  [2][2] Nous remercions les contributeurs de ce dossier, notamment....

Notes

[1]

Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, Marseille, Agone, 2005.

[2]

Nous remercions les contributeurs de ce dossier, notamment Sylvain Laurens pour les nombreuses remarques qu’il nous a dispensées, ainsi que Marie Hermann qui a su nous conseiller tout au long de l’élaboration de ce numéro.

Plan de l'article

  1. Les habits neutres de l’extrême droite

Pour citer cet article

Bouron Samuel, Drouard Maïa, « Éditorial », Agone, 2/2014 (n° 54), p. 7-12.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2014-2-page-7.htm


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