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Agone

2014/3 (n° 55)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748902181
  • Éditeur : Agone

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Au cours des années 1990, une série d’ouvrages proposant une vision globale de l’état du monde depuis la fin de la guerre froide a relevé le niveau du débat intellectuel dominant. Ces ouvrages ont cherché à rendre compte de la victoire des États-Unis sur le communisme, mais aussi sur des adversaires de moindre envergure, sur le sol américain ou à l’étranger. S’inspirant des bons vieux portraits monumentaux d’antan où un commandant à l’allure princière, se détachant sur un champ de bataille encore fumant, regarde pensivement dans le lointain, le genre est devenu une spécialité de la droite américaine (ou de l’indéterminable centre). Les différents auteurs qui le pratiquent – Fukuyama, Nye, Huntington, Luttwak, Friedman, Brzezinski – en ont profité pour évaluer le poids de l’hégémonie américaine dans les champs de la géopolitique, de l’économie et de la culture de masse. Cela n’est guère surprenant. Pourtant, ce qui frappe le plus souvent dans cet ensemble, ce n’est pas tant son triomphalisme grossier – une accusation qui s'avère exagérée dans certains cas – que la franchise régulièrement brutale avec laquelle il décrit les dures réalités du « siècle américain » à venir. Des profondeurs du tableau s’élève le murmure d’un pressentiment, une touche récurrente de Sic transit gloria mundi[1][1] « Ainsi passe la gloire de ce monde. ». Ce sont les dangers du relâchement ou de l’hubris qui, à différents degrés, reviennent dans les derniers chapitres comme des leitmotive.

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À gauche, de telles visions d’ensemble sont rares, et les diagnostics sur la situation actuelle, globalement plus sombres. Au mieux, l’alternative au couple reddition ou aveuglement semble être un pessimisme combatif mais perspicace, préparant l’esprit à une « longue marche » contre le nouvel ordre des choses. Dans ce contexte, la parution d’Empire a fait l’effet d’une bombe. Michael Hardt et Antonio Negri récusent crânement le verdict selon lequel la gauche irait de défaite en défaite depuis vingt ans. Après des années d’exil en France, Negri est rentré en Italie pour purger la peine à laquelle il avait été condamné au début des années 1980, en pleine période de répression de l’extrême gauche, écrivant depuis ce système carcéral romain qui détint Gramsci au temps du fascisme. Mais le livre qu'il a rédigé avec Hardt ne doit pas grand-chose au précédent des Cahiers de prison. Rares sont les textes qui pourraient être plus éloignés des denses réflexions stratégiques gramsciennes qu’Empire. Sa thèse centrale est que, contrairement aux apparences, nous vivons dans une époque de printemps des peuples, un monde qui déborde d’énergies insurrectionnelles. Alors que d’autres revoient leurs exigences politiques à la baisse, Hardt et Negri annoncent un nouvel âge d’or des luttes.

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Empire développe sa thèse passionnée en jouant sur une attrayante palette de registres. La collaboration entre le théoricien de la littérature américain et le philosophe politique italien a produit un ouvrage étrange et plein de grâce, d’une rare originalité et d’une profonde érudition. Sur le plan théorique et, dans une certaine mesure, architectonique, Hardt et Negri s’inscrivent dans la lignée directe de Mille plateaux de Deleuze et Guattari. Leur travail franchit librement les frontières disciplinaires pour s’aventurer sur le terrain du droit, de la culture, de la politique et de l’économie, puisant dans un répertoire de concepts allant des ouvrages canoniques de la philosophie européenne classique aux dernières découvertes de la science sociale américaine et des cultural studies – sans parler des références à Céline ou à Kafka, à Herman Melville ou à Robert Musil. Bien que ses conclusions soient contre-intuitives, Empire est, en tant que tel, une œuvre à l’intensité visionnaire.

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Hardt et Negri commencent par affirmer que la mondialisation ne doit pas être comprise comme un simple processus de dérégulation des marchés et ce, en dépit du fait que les systèmes de pouvoir fondés sur l’État-nation se dissolvent rapidement dans les champs de force du capitalisme mondial. Loin de disparaître, des régulations de toutes sortes prolifèrent et s’entremêlent pour former un ordre supranational acéphale que les auteurs appellent « Empire ». Le terme, au sens qu’ils lui donnent, renvoie non pas à un système où les tributs financiers remontent des périphéries vers les grandes capitales, mais à une figure plus foucaldienne, à un réseau de pouvoir diffus, anonyme, englobant. Hardt et Negri avancent que le principe vital de ce régime fantasmatique – ses flux de personnes, d’informations, de richesses – est tout simplement trop foisonnant pour pouvoir être contrôlé depuis les centres métropolitains. Le récit qu’ils proposent de la genèse de cette situation apporte quelques nuances saisissantes à une histoire désormais bien connue. L’ancien monde statique de la classe dirigeante et du prolétariat, du centre dominant et de la périphérie dominée, est en train de s’effondrer et de céder la place à un système d’inégalités moins binaire et plus complexe. On pourrait décrire « Empire » comme la Gestalt planétaire de ces flux et de ces hiérarchies. Dans sa logique même, cette totalité volatile résiste à toutes les divisions classiques de la pensée politique, pour finalement les transgresser : l’État et la société, la guerre et la paix, le contrôle et la liberté, le centre et la périphérie. Même la distinction entre forces pro-systèmes et anti-systèmes devient complètement inopérante. Ainsi, l’avènement de cet Empire n’est pas simplement un moment charnière dans l’histoire du monde, c’est un événement d’une importance ontologique considérable, annoncé sur le ton de la prophétie exaltée.

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L’ordre politique de ce dernier stade du capitalisme est investi d’une mission universelle de pacification, comparable à ces empires qui cherchaient jadis à étendre leur domination sur le monde connu. Une citation de Virgile donne une idée de l’ampleur du changement survenu : « Il s’avance enfin, le dernier âge prédit par la Sibylle ; je vois éclore un grand ordre de siècles renaissants. » Si Hardt et Negri perçoivent une nette rupture entre ce système et les colonialismes d’État qui l’ont précédé, ils accordent beaucoup d’importance aux lignages plus anciens de cet Empire postmoderne. Ainsi, qui veut comprendre ce nouvel univers devrait se pencher sur les écrits de Polybe, qui chercha à expliquer à ses contemporains abasourdis comment Rome avait réussi à devenir maîtresse du monde méditerranéen. Pour Polybe, Rome avait dépassé les cycles instables de la polis classique parce qu'elle mêlait tant monarchie, aristocratie et démocratie qu'elle parvenait à contenir le potentiel de dégénérescence inhérent à toute forme simple de gouvernement. Pour Hardt et Negri, le nouvel ordre mondial peut être envisagé comme une structure similaire où la suprématie nucléaire américaine représente le principe monarchique ; la richesse économique du G7, le principe aristocratique ; et Internet, le principe démocratique – la Bombe, l’Argent et l’Éther formant ainsi la version contemporaine de la constitution de la République romaine, à la veille de sa victoire sur Carthage. Mais si cette utilisation de Polybe semble annoncer plusieurs siècles de suprématie impériale, d’autres allusions classiques – Montesquieu ou Gibbon – impliquent l’éclipse ou le déclin : les images d’ordre universel se mêlent à celles de décadence, de transvaluation et d’effondrement des limites. Dans ce registre, Hardt et Negri assimilent les potentiels révolutionnaires d’aujourd’hui aux chrétiens de l’Empire romain, témoins de l’inexorable décomposition de l’ordre des choses terrestre et de l'émergence d’une période de restauration ainsi que de nouvelles migrations barbares. Au cœur de la stratégie rhétorique d’Empire, les parallèles avec l’Antiquité oscillent entre différentes significations : signalent-ils la grandeur ou la décadence du capitalisme mondial ?

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Dans l’ensemble, le livre penche en faveur de la seconde. Empire, insistent les auteurs, n’est pas né de la défaite des oppositions systémiques au capital. Au contraire, son existence est un vibrant hommage, quoique paradoxal, aux luttes de masse héroïques qui ont brisé l’ancien régime eurocentrique de l’État-nation et du colonialisme. L’ouvrage entier est sous-tendu par l’inébranlable conviction que le capitalisme contemporain, bien qu’apparemment imperméable aux oppositions anti-systémiques, est en réalité en tout point vulnérable aux émeutes et aux rébellions. L’importance croissante du travail immatériel et intellectuel dans les secteurs de l’économie à haute valeur ajoutée est en train de façonner un travailleur collectif aux pouvoirs de subversion accrus. Un inexpugnable désir d’émancipation plébéien est avivé par la malléabilité de plus en plus apparente de toutes les relations sociales et la perméabilité de toutes les frontières. Cette multitude globale, comprenant tous ceux qui travaillent ou qui sont tout simplement pauvres, des informaticiens de Palo Alto aux habitants des bidonvilles de São Paulo, n’imagine plus les communautés comme des nations à part entière. Cependant, la seule hétéroglossie ou l’hybridation ne constituent nullement une alternative politique radicale. Car l’idéologie d’Empire se manifeste désormais dans une subtile esthétique multiculturelle qui désactive les possibilités révolutionnaires charriées par la mondialisation. Loin de s’opposer au système, les enthousiastes de la diversité exposent la logique inclusive d’un ordre spontané qui ne repose plus sur une métaphysique de la différence naturelle et de la hiérarchie.

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Pour autant, les partisans du multiculturalisme ne sont pas les seuls, à gauche, à se faire rouler dans la farine. Hardt et Negri remettent également en question l’idée que même les ONG les plus irréprochables seraient les porte-parole d’une société civile mondiale en lutte contre l’ordre établi. Ils préfèrent les comparer aux dominicains et aux franciscains de la société féodale tardive, fonctionnant comme « les campagnes de charité et les ordres mendiants d’Empire ». Les croisades médiatiques d’Amnesty international ou de Médecins sans frontières jouent un rôle essentiel dans la mobilisation de l’opinion publique derrière l’interventionnisme humanitaire. Aussi, il n’est pas surprenant que la critique de cette langue de bois s’appuie lourdement sur les écrits de Carl Schmitt : « La notion traditionnelle de la guerre juste implique la banalisation de la guerre et sa célébration comme instrument éthique, deux idées que la pensée politique moderne comme la communauté internationale des États-nations ont résolument rejetées. Ces deux caractéristiques traditionnelles ont refait surface dans notre monde postmoderne. […] Aujourd’hui, l’ennemi, comme la guerre, est à la fois banalisé (réduit à être l’objet d’une répression politique quotidienne) et absolutisé (en tant qu’Ennemi, menace absolue à l’ordre éthique). »

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Empire est un ordre mondial placé dans un « état d’urgence et d’exception permanent que justifie l’appel à des valeurs essentielles ». Bien qu’elle frappe par sa concision, cette formulation semble contredire une autre idée phare de Hardt et Negri selon laquelle Empire serait une structure constitutionnelle cohérente, un système juridique fermé comme celui qu’a imaginé Hans Kelsen   [2][2] Le juriste Hans Kelsen (1881-1973) analysait les systèmes.... Or, une constitution noyée dans un état d’exception permanent ne peut pas former un système juridique fermé et n’a en réalité d’existence juridique que verbale. Mais la tentative de définir Empire comme un système constitutionnel pose un autre problème, bien plus grave celui-ci. Quel est le pouvoir constituant qui lui a donné naissance, décide de l’interprétation de la loi internationale ou de sa suspension ? On considère généralement que si le système-monde contemporain peut être décrit comme un empire, c’est à cause de l’incroyable concentration de pouvoirs financiers, diplomatiques et militaires qui se trouve entre les mains des États-Unis. Pourtant, Hardt et Negri rejettent en bloc l’idée qu’on puisse décrire ces derniers comme une puissance impérialiste. Car Empire – avec un « e » majuscule et sans article – exclut toute forme d’impérialisme ayant un État pour fondement. Bien qu’ils reconnaissent la prédominance des États-Unis dans les rapports de forces internationaux, les deux auteurs se gardent bien de pousser l’analyse plus avant et évacuent le problème en s’appuyant sur une série de présupposés douteux : à l’époque postmoderne d’Empire, le concept « métaphysique » de souveraineté n’aurait aucune validité, contrairement à la définition d’un empire comme système politique dénué de centre de décision ; enfin, contrairement aux apparences, le pouvoir constituant d’Empire, la force qui l’a fait advenir et qui consolide ses multiples réseaux de contrôle serait la « multitude » – c’est-à-dire les damnés de la Terre. Ceux-ci existeraient non pas sous la forme d’un « peuple » ou d’une « nation » – notions qui sont de pures inventions métaphysiques de l'étatisme – mais dispersés, sans langue commune, en cage lorsqu'ils travaillent. C’est dans ces conditions que la multitude est toute-puissante. Les pauvres et les déshérités forment un sujet collectif mondial déjà existant, mais dont ils n’ont pas conscience. Par quel miracle ont-ils pu constituer un Empire ? Hardt et Negri ne l’expliquent pas.

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On peut raisonnablement penser que cette tendance messianique dérive non pas tant d’un présent américain que d’un passé italien. En effet, vers le milieu des années 1970, Negri était parvenu à la conclusion que la classe ouvrière industrielle n’était plus l’agent de la révolution sociale. À partir d’un sentiment de frustration grandissant à l’égard d’une lutte des classes au point mort, il élabora une interprétation originale des Grundrisse de Marx, où tout noyau dur prolétarien se fondait dans le groupe plus vaste des dépossédés et des exclus. Pour Negri, ces derniers étaient tout aussi essentiels à la reproduction du capital, et davantage prédisposés aux révoltes explosives. Même si l’annonce de l’avènement d'une nouvelle figure sociale de travailleur était plus en phase avec la réalité que certaines orthodoxies marxistes de l’époque, elle encourageait également la fuite en avant dans une conception radicalement simplifiée de la stratégie révolutionnaire, réduite à un bras de fer violent avec l’État. Malgré l’échec de la tentative de « transformer les pauvres en prolétaires et les prolétaires en armée de libération nationale », Negri n’a pas baissé les bras. Ce qui s’est plutôt passé, semble-t-il, c’est qu’il a fini par écarter tout ce qui lui restait de sa conception de la politique comme champ stratégique. À l’époque d’Empire, les révolutionnaires n’ont plus besoin de faire la distinction entre tactique et stratégie, guerre de mouvement et guerre de position, liens faibles et liens invulnérables : ils peuvent désormais s’appuyer sur un désir populaire de libération, très répandu mais néanmoins diffus, ainsi que sur l’intuition épisodique qu’ils ont des amis et des ennemis.

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Alors que le mouvement ouvrier et les luttes de libération nationale avaient durablement remis en cause le système politique international, dans l’optique d’Empire, les intifada contemporaines sont de courte durée, dépendent des médias et ne gagnent pas d’autres secteurs de travail au niveau national – encore moins international. À l’époque tant vantée de la communication, les luttes sont devenues quasiment incommunicables. Dresser un tableau aussi sombre et pénétrant d'explosions en séries de colère de classe appelle une analyse de fond. Mais Hardt et Negri n’empruntent pas cette voie et optent pour une vision exaltée de deux, trois, plusieurs Los Angeles en émeute   [3][3] Allusion au Message à la Tricontinentale de Che Guevara,.... En ce sens, leur livre retombe dans les travers du milieu radical et contre-culturel actuel, où le cynisme sclérosant a été banni aux dépens de la capacité à établir un diagnostic objectif des rapports de forces, et à plus forte raison à concevoir une voie menant à la prise de pouvoir. Hardt et Negri suggèrent que dans les rébellions contre Empire, qui capitalisent avec succès sur la logique symbolique de la politique postmoderne, ce genre de questionnements léninistes est hors de propos. Dans cet espace alternatif, l’histoire mondiale se déploie dans une succession d’heureux hasards quasi magiques. Car les luttes locales, si elles ne peuvent plus déclencher des séquences révolutionnaires horizontales qui s’étendent par capillarité à d’autres couches sociales, sont heureusement susceptibles d'être directement propulsées au niveau mondial en tant qu’événements médiatiques imprévus. Grâce à cette voie d’accès verticale, le centre virtuel d’Empire peut être attaqué à n’importe quel moment.

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C’est précisément parce qu’Empire est un système de communication politique dominé par les médias qu’il est en permanence exposé à l’impact d’événements marginaux et déstabilisateurs échappant au contrôle de ceux qui fabriquent le consentement. Empire est une société du spectacle en apparence mue par la poursuite du bonheur, mais en réalité fondée sur la mobilisation de désirs qui sont inextricablement liés à la peur de l’échec, de l’exclusion et de la solitude. De manière assez surprenante, Hardt et Negri avancent que cet ordre social spectral, qui repose sur de fausses promesses et un rapport au monde médiat et dispersé, n'offre qu'un « vide pour le futur   [4][4] L'expression « vide pour le futur » est employée par... ». Dans un excursus sur Machiavel, ils soutiennent que l’heure est venue de composer de grands manifestes qui ouvrent une brèche pour des interventions transformatrices et encouragent la multitude à s’y engouffrer. Emboîtant le pas à Althusser, ils affirment que Machiavel invoquait les masses sous la forme transcendante d’un prince idéal parce qu’il pensait que l’action collective ne pouvait pas être imaginée autrement que sous la forme détournée d’un agent singulier. Mais aujourd’hui, il faut démystifier ces médiations sclérosées – dirigeants, partis, syndicats – et reconquérir les pouvoirs qu’elles accaparent pour les rendre à la multitude. C’est ainsi qu’on fait de la politique dans la société du spectacle, là où ce que recherchent les masses, ce ne sont que les expériences de mobilisation et d’affirmation de soi les plus immédiates, même si elles sont vouées à être épisodiques.

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Une épigramme de Spinoza résume l’objectif du livre : le prophète construit son peuple. Or, les réflexions de Machiavel sur la prophétie sont d’un tout autre ordre, loin du réconfort que pourrait apporter une théologie de la libération, qu’elle soit récente ou non : « On doit remarquer qu'en effet il n'y a point d'entreprise plus difficile à conduire, plus incertaine quant au succès, et plus dangereuse que celle d'introduire de nouvelles institutions. Celui qui s'y engage a pour ennemis tous ceux qui profitaient des institutions anciennes, et il ne trouve que de tièdes défenseurs dans ceux pour qui les nouvelles seraient utiles. Cette tiédeur, au reste, leur vient de deux causes : la première est la peur qu'ils ont de leurs adversaires, lesquels ont en leur faveur les lois existantes ; la seconde est l'incrédulité commune à tous les hommes, qui ne veulent croire à la bonté des choses nouvelles que lorsqu'ils en ont été bien convaincus par l'expérience. » La conclusion qu’en tire Machiavel, on la connaît : on a vu réussir tous les prophètes armés, et mal finir ceux qui étaient désarmés.

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Dans les années 1970, Negri aurait peut-être pu lire dans ce passage un appel à l’affrontement direct avec l’État. Des dizaines d’années plus tard, en revanche, Empire témoigne d’un optimisme de la volonté qui ne peut s’appuyer que sur un effacement millénariste de la distinction entre ceux qui détiennent des armes ou de la puissance et les autres. Ce n’est que vers la fin du livre que Hardt et Negri énoncent ce qu’ils considèrent comme la force première de la multitude vulnérable : Empire, qui semble tout contrôler, est en réalité incapable d’endiguer l’afflux de travailleurs venus chercher un emploi et une vie meilleure dans les pays riches. Remodelant les relations sociales à travers le monde, l’immigration à cette échelle révèle conjointement l’hostilité de la multitude au système des frontières nationales et son inébranlable désir de liberté cosmopolite. « La multitude doit pouvoir décider si, quand et où elle se déplace. Elle doit également avoir le droit d’être immobile et de profiter d’un lieu plutôt que d’être forcée à être en permanence en mouvement. Le droit de contrôler ses propres mouvements est, pour la multitude, la revendication à la citoyenneté globale la plus fondamentale. » Dans la droite ligne de ses fondements ontologiques, Empire ne développe aucun programme concret pour les blessés et les laissés-pour-compte de ce monde. En toute logique, pourtant, sa proposition la plus originale n’est pas le droit à un revenu de base garanti, qui arrive en deuxième position, mais l’abolition de tous les contrôles : « Des papiers pour tous !   [5][5] En français dans le texte. [nde] » Pour Hardt et Negri, il s’agit là d’une revendication qui ouvre la possibilité de raviver le centre politiquement inerte du capitalisme mondial. Mais on pourrait tout à fait considérer que le désir de vivre, de travailler et d’élever sa famille dans des pays plus prospères trouve son véritable manifeste dans l’inscription gravée au pied de la statue de la Liberté, brandissant la promesse de libertés tout à fait prosaïques.

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Dans La Lexus et l'Olivier, Thomas Friedman soutient que si la mondialisation apporte avec elle la démocratie, c’est notamment parce qu’elle se nourrit du désir désormais impérieux des consommateurs réels ou potentiels – l’équivalent de la multitude – de faire partie du système, dans un mouvement dialectique qui soumet la démocratie à une discipline de marché toujours plus stricte   [6][6] Thomas Friedman, The Lexus and the Olive Tree, Harper.... On peut lire Empire comme la version d'extrême gauche de La Lexus et l'Olivier. Dans l’un comme dans l’autre, on nous présente la mondialisation comme un phénomène venant d’en bas. Chez Friedman, on retrouve une consommation généralisée maintenue à flot par la spéculation des fonds de pension, les cartes de crédit à profusion et l’attrait qu’exerce l’American Way of Life sur le monde entier. Schématique et outrancier, l’ouvrage dépeint efficacement des réalités sociales qui ne sont pas toujours plus subtiles que cela, démystifiant à sa manière la litanie des sermons hypocrites du moment. S’ils font montre d’une culture incomparablement plus riche, Negri et Hardt arrivent rarement à atteindre ce degré de réalisme, et finissent par reprendre certains des mythes du libéralisme américain. Friedman ne laisse pas planer l’ombre d’un doute sur la suprématie des États-Unis en tant que banquier et gendarme du monde – il insiste même lourdement et avec une délectation chauvine sur ce que Hardt et Negri sublimeraient sous une forme métaphysique. Mais si ces derniers minimisent le poids des États-Unis dans l’arène mondiale, ils valorisent son rôle central comme laboratoire des innovations politiques nationales. À leurs yeux, l’apogée et l’antithèse d’Empire résident tous deux dans le républicanisme inclusif et ouvert de la Constitution américaine, qui s’est depuis longtemps affranchie du fétiche européen de la nation homogène. Pour confirmer cette idée, ils citent Hegel – « l’Amérique est donc le pays de l’avenir où se manifestera, dans les temps futurs, la gravité de l’histoire universelle. […] C’est un pays de rêve pour tous ceux que lasse le magasin d’armes historiques de la vieille Europe » – puis félicitent Tocqueville d’avoir poussé plus loin encore la réflexion en proposant une interprétation exemplaire de la démocratie de masse américaine. On retrouve bien là un écho des illusions passées. Empire défend bravement la possibilité d’un manifeste utopique pour l’époque contemporaine, dans lequel le désir d’un autre monde enfoui ou éparpillé dans l’expérience sociale pourrait s’exprimer dans un langage authentique et trouver un point de ralliement. Mais pour être efficace politiquement, une telle reconquête doit se confronter aux réalités implacables de ce monde-ci, sans trouver refuge dans l’extase théorique.

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Texte original « Virgilian visions », NLR, II-5, sept.-oct. 2000

Notes

[1]

« Ainsi passe la gloire de ce monde. »

[2]

Le juriste Hans Kelsen (1881-1973) analysait les systèmes juridiques comme ordonnés selon une pyramide de normes rationnellement articulées (ce qui facilita, entre autres, le développement dans de nombreux pays du contrôle de la conformité des textes juridiques à la norme constitutionnelle suprême). [nde]

[3]

Allusion au Message à la Tricontinentale de Che Guevara, 1967 : « Comme nous pourrions regarder l'avenir proche et lumineux, si deux, trois, plusieurs Vietnam fleurissaient sur la surface du globe, avec leur part de morts et d'immenses tragédies, avec leur héroïsme quotidien, avec leurs coups répétés assénés à l'impérialisme, avec pour celui-ci l'obligation de disperser ses forces, sous les assauts de la haine croissante des peuples du monde ! » (Republié en annexe de Journal de Bolivie, La Découverte, 1995.) [nde]

[4]

L'expression « vide pour le futur » est employée par Louis Althusser à propos de Machiavel (Écrits philosophiques et politiques, t. II, Stock, 2001, p. 62). [nde]

[5]

En français dans le texte. [nde]

[6]

Thomas Friedman, The Lexus and the Olive Tree, Harper Collins, Londres, 1999. [nde]

Résumé

Français

La parution d’Empire de Michael Hardt et Antonio Negri a fait l’effet d’une bombe. Récusant crânement le verdict selon lequel la gauche irait de défaite en défaite depuis vingt ans, ils ont l’inébranlable conviction que le capitalisme contemporain, bien qu’apparemment imperméable aux oppositions anti-systémiques, est en tout point vulnérable aux émeutes et aux rébellions. Empire défend la possibilité d’un manifeste utopique pour l’époque contemporaine. Mais pour être efficace politiquement, une telle reconquête doit se confronter aux réalités implacables de ce monde-ci, sans trouver refuge dans l’extase théorique.

Pour citer cet article

Balakrishnan Gopal, Traduit de l'anglais par  Petitjean Clément, « Mirages virgiliens. Note critique d'Empire (Hardt & Negri) [2000] », Agone, 3/2014 (n° 55), p. 33-44.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2014-3-page-33.htm


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