Accueil Revues Revue Numéro Article

Agone

2015/1 (n° 56)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748902242
  • Éditeur : Agone

ALERTES EMAIL - REVUE Agone

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 7 - 12 Article suivant
1

La confiscation des protestations populaires et le détournement des luttes par les appareils militants sont des risques inhérents aux mobilisations collectives. La réflexion sur les dangers de la bureaucratisation est aussi vieille que le mouvement ouvrier lui-même ; elle a accompagné la structuration du syndicalisme puis l’émergence des partis de masse au début du xx siècle. L’enjeu de la dénaturation des mouvements sociaux et révolutionnaires dans les processus d'organisation et de représentation des intérêts des classes populaires reste d’une actualité brûlante à l’issue des insurrections récentes du printemps arabe. Repenser les formes et les effets de la bureaucratisation des organisations militantes apparaît d’autant plus nécessaire que l’on ne se trouve plus dans une période marquée par une forte combativité ouvrière et par les pesanteurs d’une culture organisationnelle de tradition communiste contre lesquelles s’est construite, dans le contexte français, la dénonciation des « appareils » militants.

2

Pour aborder ces questions, nous avons choisi comme point de départ l’analyse de Frances Fox Piven et Richard A. Cloward, auteurs d’une critique radicale des bureaucraties militantes dans Poor People’s Movements. Why They Succeed, How They Fail (New York, Pantheon Books, 1977). Militants de la gauche américaine, ces universitaires ont montré de quelles manières les leaders des mobilisations populaires, en devenant des professionnels de la lutte, sont progressivement conduits à modérer la radicalité des protestations des plus démunis contre l’ordre social. L’institutionnalisation des mobilisations se réalise au prix d’une domestication de leur charge révolutionnaire. Leur étude, devenue un classique et pourtant jusqu’ici non traduite en français, s’inscrit dans une réflexion initiée notamment par le sociologue italien Robert Michels, qui a théorisé la « tendance à l’oligarchie » des organisations militantes dans Les Partis politiques (Flammarion, 1914 [1911]). Pour cet observateur du Parti social-démocrate allemand au début du xx siècle, un temps marqué par les idées du syndicalisme révolutionnaire, les partis révolutionnaires tendent à se muer en organes d’opposition parlementaire du fait de l’intérêt de leurs dirigeants à conserver des positions de pouvoir.

3

Engagés dans les combats américains pour les droits sociaux des années 1960 et 1970, Frances Fox Piven et Richard A. Cloward ne s’opposent pas par principe à toute organisation. Pour eux, l’enjeu est plutôt de saisir les conditions rendant possible l’émergence d’actions contestataires « à la base » qui, tout en étant coordonnées, n’excluraient pas les classes populaires de la direction de la mobilisation. Si ce dossier vise à comprendre les risques de confiscation des protestations par leurs dirigeants, il s’agit également de contrer le dénigrement de l’ensemble des militants au motif qu’ils seraient nécessairement et uniquement intéressés par les positions de pouvoir. Il faut pour cela éviter un double écueil : celui qui consisterait à traiter de manière indifférenciée l’ensemble des porte-parole militants d’une part, et à souligner les tensions nées de la bureaucratisation des organisations sans tenir compte des contraintes de l’action collective d’autre part.

4

Pour prendre le cas du syndicalisme, sur lequel revient ce dossier, l’épisode Lepaon, secrétaire général de la CGT qui a démissionné pour avoir utilisé abusivement l'argent du syndicat à son profit, montre bien que, sans être des nantis comme peut le laisser entendre une certaine presse, les dirigeants syndicaux confédéraux forment une élite militante qui, par leurs activités institutionnelles de porte-parole, accèdent à des conditions de vie et à des milieux sociaux qui ne sont manifestement pas ceux des classes populaires. Il serait pour autant trop facile d’en conclure qu'ils trahissent les intérêts de ceux qu’ils sont censés défendre du fait même de cette position. Ou de prétendre que la situation des militants d’entreprise implique qu’ils échappent, parce qu’ils sont plus proches du terrain de la lutte, à ce type de contradiction. De fait, ils peuvent aussi être déchargés de leurs heures de travail et bénéficier de ressources institutionnelles pour le fonctionnement de leur organisation. Pour autant, les militants d’entreprise n’ont pas le même profil que les cadres des directions confédérales. Le dévoiement de l’action militante apparaît d’autant plus probable que les porte-parole s'éloignent de ceux qu’ils représentent par leur profil social, leur travail quotidien et leurs conditions de vie. N’ayant ni leur statut social, ni leurs compétences, les salariés s’en remettent aux cadres des appareils qui tendent alors à s’isoler. La distance qui s’est renforcée ces trente dernières années entre les dirigeants syndicaux et les travailleurs exprime cet éloignement social que l’on observe dans les styles de vie et le type de fréquentations.

5

Si elle est souvent vue comme un facteur de domestication du syndicalisme, son institutionnalisation donne cependant aussi les moyens à ses représentants d’agir sur leur lieu de travail et d’établir un rapport de force en faveur des salariés de leur entreprise. Il est d’autant plus important de le rappeler que le patronat et les conservateurs ayant tout intérêt à l’absence d’organisation des classes populaires, la fragilisation et l’éclatement du monde syndical jouent en leur faveur. En outre, ils ne se privent pas d’alimenter eux-mêmes la dénonciation des appareils et des corps intermédiaires. Or, face au pouvoir de ces élites qui peuvent compter sur leur accès à de très nombreuses ressources économiques et médiatiques, les cadres organisés de l’action collective restent essentiels pour investir ou combattre les institutions dominantes qui décident de la destinée du plus grand nombre sans son accord. En outre, s’il faut être vigilant par rapport aux risques de bureaucratisation des protestations, les mobilisations sociales ne surgissent jamais de nulle part : elles prennent forme dans des conditions rendues favorables par un travail de mobilisation et de politisation. Il est ainsi étonnant de voir comment des révolutionnaires de comités invisibles, à la rhétorique lyrique et anti-organisationnelle, s’approprient de façon abstraite des insurrections qui n’ont, le plus souvent, rien de spontané mais se construisent dans le temps au sein de réseaux plus ou moins formels d’entraide et de résistance.

6

Ce dossier vise ainsi à revenir sur la complexité des processus de bureaucratisation de l’action militante et sur ses effets, tels qu’ils s’observent dans des univers militants très variés. Pour cela, le choix a été fait de privilégier des terrains d’enquête qui permettent de réinvestir la question de la domestication et de la bureaucratisation de l’action protestataire, sans en rester à une mise en cause univoque des directions partisanes et syndicales. Plutôt que l’étude des partis politiques et des dirigeants nationaux des mouvements sociaux, c’est donc l’étude des pratiques et des dilemmes de responsables militants locaux, issus d’horizons très divers (syndicaliste CGT, délégués de chaîne, responsable associatif, responsable d'un Medef local, permanentes syndicales) qui a été privilégiée.

7

Ce numéro se penche d’abord sur les ambivalences du rôle de porte-parole de mouvements sociaux. Baptiste Giraud analyse la trajectoire d’un délégué syndical CGT d’une grande entreprise de champagne et montre comment celui-ci intériorise, petit à petit, les contraintes liées aux mutations économiques (financiarisation de l’entreprise, concurrence internationale accrue) et en vient à freiner le recours à la grève. Il n’en reste pas moins, du fait de son expérience pratique de l’action collective et de son expertise sur l’entreprise, le leader reconnu et légitime des ouvriers de son syndicat. Mais cette ambivalence peut aussi naître d'un souci de « protéger » l’organisation : dans son enquête sur une association sportive populaire, Cyrille Rougier rend compte des ressources et savoir-faire de son principal animateur pour « mettre à distance » les élus politiques locaux et, ce faisant, préserver un entre-soi populaire au sein de l’association. Ensuite, en déplaçant la focale des trajectoires individuelles aux organisations, ce numéro interroge la capacité de ces dernières à promouvoir à leur tête des militants issus des fractions les plus dominées des classes populaires. Les politiques organisationnelles peuvent en effet constituer des leviers puissants au sein des mouvements sociaux pour lutter contre les mécanismes de reproduction et de sélection sociale des porte-parole. Vincent Gay et Fanny Gallot questionnent ainsi les potentialités subversives mais aussi les limites des dispositifs de promotion syndicale de catégories dominées à travers l’expérience des ouvriers immigrés devenus « délégués de chaîne » chez Talbot-Citroën (années 1980) pour l’un, et des politiques de formation et de promotion des femmes dans les instances syndicales pour l’autre. Mais, dans bien des cas, les mobilisations populaires restent largement dominées, voire appropriées et canalisées par des agents extérieurs aux classes populaires. Magali Nonjon et Alice Mazeaud rendent compte de ces processus à travers le cas des professionnels de la « démocratie participative ». La demande de « participation citoyenne » a été en effet dévoyée en un véritable business avec ses entreprises et ses consultants qui vendent clés en main les principaux dispositifs institutionnels la mettant en scène. Cette confiscation de la parole des classes populaires peut enfin résulter des stratégies de brouillage des clivages de classes et d’appropriation de causes potentiellement populaires – plans sociaux par exemple – mises en œuvre par les classes dominantes, comme dans le mouvement des « Bonnets rouges » analysé par Marion Rabier.

8

En filigrane, ce dossier pose la question de l’autonomie du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux vis-à-vis des classes dominantes. À partir du moment où ses représentants sont de plus en plus distants socialement et professionnellement de la masse des travailleurs, où la capacité à donner une place aux différentes strates des classes populaires est faible et où la transmission des savoirs et savoir-faire militants se fait difficilement, les capacités de contrôle des acteurs mobilisés sur les porte-parole s’amenuisent.

Pour citer cet article

Giraud Baptiste, Mischi Julian, Penissat Étienne, « Que portent les porte-parole ? », Agone, 1/2015 (n° 56), p. 7-12.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2015-1-page-7.htm


Pages 7 - 12 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback