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Agone

2015/HS (Hors série)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782748902273
  • Éditeur : Agone

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Un banquier « sérieux », hélas ! ce n’est pas un banquier qui voit le danger et qui l’évite ; non, c’en est un qui, quand il est ruiné, est ruiné dans les règles, tout comme ses confrères, si bien que personne ne peut vraiment lui en vouloir.

John Maynard Keynes
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Le nouveau millénaire a mal commencé : en quelques années nous avons déjà eu le temps de voir gonfler puis éclater trois énormes bulles, produits de l’aveuglement de la pensée dominante, chacune entraînant des conséquences plus désastreuses que la précédente.

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Il y a d’abord eu la « New Economy », ce rêve millénariste fondé sur les idées jumelles d’un marché boursier ouvert à tout le monde et de la prospérité éternelle des entreprises de la « Silicon Valley ». Et le rêve a fini par se briser, victime de sa stupidité même.

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Ensuite il y a eu la guerre en Irak. Une entreprise que seule a rendue possible la turpitude de toutes les élites de Washington, pour ainsi dire, et en particulier de ces gens des médias qui font leur travail « avec intransigeance ». Une entreprise qui a détruit le pays qu’elle avait pour but de sauver et qui a contribué en même temps à la faillite du nôtre.

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Et puis Wall Street a fait exploser l’économie mondiale. Rendu plus fort que jamais par la dérégulation du monde bancaire et le détournement généralisé des réglementations, Wall Street a repris à son service les mêmes journalistes « intransigeants » pour vendre à tous l’idée que les toutes dernières inventions de la finance allaient soudain donner plus de stabilité à l’économie mondialisée. Les grandes banques ont fait gonfler une bulle spéculative telle que le monde n’en avait jamais connu auparavant et dont tous les journalistes réputés sérieux étaient obligés de nier l’existence jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

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Ces épisodes ont coûté cher, ils ont même été désastreux. Chacun d’eux ayant fini en catastrophe, comme il se devait, je m’attendais à ce que vienne une sorte de Jour du jugement pour ceux qui les avaient provoqués. Et, de fait, la combinaison des deux derniers désastres a fait perdre aux républicains leur mainmise sur le pouvoir – pour un temps.

6

Mais ce qui me reste en travers de la gorge aujourd’hui, c’est qu’après chacun de ces désastres, on ne soit pas parvenu à regarder en face la façon dont on s’était moqué de nous. Prise isolément déjà, chacune de ces catastrophes aurait dû entraîner toute une série d’excuses et de démissions ; prises dans leur ensemble – et étant donné qu’une bonne partie des « experts » avaient marché dans deux voire trois de ces histoires stupides – elles auraient dû entraîner des licenciements massifs dans nos salles de rédaction et chez nos éditorialistes. En moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Ahmed Chalabi   [1][1] Ahmed Chalabi (né en 1944), homme politique irakien... », toute une génération de bouffons aurait dû se retrouver au chômage.

7

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Beaucoup de journalistes ont effectivement perdu leur emploi ces temps derniers, mais ceux qui se sont payé notre tête n’en font pas partie. L’inénarrable néoconservateur Bill Kristol a trouvé une place au New York Times (place qu’il a d'ailleurs perdue par la suite), Charles Krauthammer est toujours le chouchou de la pensée conservatrice ; George Will continue de nous assommer avec son discours d’éternel mécontent, Thomas Friedman d'inventer des néologismes absurdes et Niall Ferguson de s’essuyer proprement les pieds sur un tapis qui lui convient fort bien – et qui a l'avantage d'être inusable. Si Larry Kudlow s’excuse un jour d’avoir traité d’affreux gauchistes ceux qui dénonçaient ces bulles spéculatives, c’est que, ce jour-là, le monde se sera mis à tourner à l’envers. N'oublions pas Standard and Poors ! Ils ont commencé par prendre la tête de ce carnaval (triple A pour tout le monde !), puis décidé d’abaisser la note de la dette américaine, et dans les deux cas on les a pris au sérieux ! Quant à l’idée que Fox News ou CNBC pourraient venir présenter leurs excuses pour avoir fait gonfler ces bulles financières ou militaires, ce n’est qu’une mauvaise blague : elles font tout le contraire, lançant de nouveaux mouvements qui, à la demande générale, décrètent « vraies » leurs affabulations.

8

En fait, c’est moi qui me trompais. Je pensais que les membres de notre intelligentsia nationale avaient connu une étonnante série de défaillances de la pensée ; que, plusieurs fois de suite, ils s’étaient simplement trompés, n’avaient pas prêté attention à la sonnette d’alarme du détecteur de conneries, avaient commis le genre d’erreurs qui leur interdirait d’écrire dans The Baffler, sans parler du Washington Post.

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Mais ce que je n’avais pas compris, c’est qu’il s’agissait de défaillances morales, d’erreurs inscrites par avance dans les systèmes de croyance des organisations, des professions (libérales) et des classes sociales qui sont celles de notre intelligentsia. En tant que telles, c’étaient des erreurs qui – du point de vue de ces organisations, de ces professions, de ces classes – ne jetaient aucun discrédit sur les messieurs qui les commettaient. Tenir ceux-là pour responsables était hors de question et le reste aujourd’hui. Pourtant, ils ont superbement ignoré tous les clignotants qui viraient au rouge, ils ont refusé d’écouter les lanceurs d’alerte et de voir, alors que ça crevait les yeux, que quelque chose ne tournait pas rond dans les conseils d’administration de ce pays. Ils nous ont même embarqués dans une guerre qu’il ne fallait pas faire, nom de Dieu ! et voilà qu’il y a encore des canots de sauvetage tout prêts pour eux au cas où ils remettraient ça et provoqueraient un nouveau naufrage !

Dansez, dansez, jusqu’à la fin du monde

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Mon intention n’est pas de faire une espèce de tour d’honneur ou de m’attaquer une fois de plus à nos experts imperturbables – honnêtement, qui a vraiment envie de lire un démontage en vingt-quatre points de la philosophie sociale de, disons, Jim Cramer ?

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Je ne veux pas non plus rendre les républicains responsables de nos problèmes. Il est vrai que, du scandale des salaires des PDG à celui des régulateurs lobotomisés, chacune des énormités de notre époque est le résultat de doctrines qui portent la marque de fabrique de la droite politique. Et, de fait, c’est l’administration Bush qui a nommé à la direction des archives nationales un spécialiste dont les méthodes de recherche douteuses étaient sévèrement critiquées, c’est elle qui a muselé les scientifiques travaillant pour le gouvernement et a, de cent autres façons, déclaré la guerre à l’intelligence.

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Mais le problème va bien au-delà de la politique. Nous sommes devenus une société incapable de se corriger elle-même, incapable d’aborder les problèmes qui se posent à elle avec évidence, incapable de se sortir de sa dégringolade. Et il faut donc ajouter aux trois désastres que nous avons connus récemment le fait que nous sommes entrés dans une ère de délire, à laquelle – malgré notre facebookisation, malgré tous ces tweets twittés sur Twitterlututu – nous sommes incapables d’échapper.

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Cela dit, le règne de la corruption a aussi valu à la droite un certain nombre de prises de scalps. En fait, l’une des réflexions les plus intéressantes sur le mécanisme qui nous rend idiots est celle de Doug Bandow, un libertarien du Cato Institute   [2][2] En français « Institut Caton » (en référence à Caton.... Bandow a écrit son texte en 2006, juste après avoir provisoirement perdu son emploi (qu’on se rassure, il l’a retrouvé peu de temps après) parce qu’il avait artificiellement gonflé la valeur des clients de Jack Abramoff en échange des largesses du lobbyiste. Mais quel est le problème, s’indignait-il dans son cri du cœur   [3][3] En français dans le texte. intitulé « Ce que m’a appris Jack Abramoff » ? Vivre à Washington coûte cher ; et par ailleurs tout le monde en profite, en gros:

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Aujourd’hui, bon nombre des penseurs soi-disant « objectifs », des spécialistes/ experts prétendument « indépendants » ont des blogs ou des boulots de consultants, ou bien lancent des « Centres pour l’étude de… » à but non lucratif. Et qui finance leurs livres, leurs interventions ou autres occupations ? Souvent des personnes directement intéressées aux résultats d’un débat associé à ces travaux. On peut compter sur les doigts d’une main – sinon sur un seul doigt – ceux qui soutiennent la recherche de la connaissance pure.

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Bandow s’est fait prendre, d’accord, mais il insiste – et non sans raison – sur le fait qu’il n’était pas le seul coupable. Toutes les opinions s’achètent. Tout ce qui s’écrit dans cette ville, tout ce qui, dans ce pays, est pensé et twitté et salué d’un « hip hip hip, hourra ! » a été… « abramoffé ». Nous sommes tous esclaves du marché ; pas moyen d’échapper à cette situation. Je me rappelle encore le sentiment de mépris que j’avais éprouvé à la lecture de l’essai de Bandow en 2006. Évidemment, pensais-je alors, il y a un endroit où les idées ne sont pas tout bonnement à vendre – on appelle ça les professions libérales –, dont l'indépendance est garantie par des règles éthiques face aux grossiers intérêts financiers de leurs clients.

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Mais aujourd’hui j’en suis moins sûr. L’argent a transformé tous les organismes de contrôle, toutes les autorités indépendantes. Il arrive de plus en plus souvent que des docteurs en médecine se fassent berner par les commerciaux des laboratoires pharmaceutiques. Face à Enron, les experts-comptables n’ont pas fait le poids. Les conseils d’administration ne sont que des chambres d’enregistrement. Les hôpitaux brisent les syndicats et, misant sur de futures donations, sélectionnent sur ordinateur les riches patients auxquels appliquer des traitements haut de gamme.

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Et voyez l’Université, le vaisseau mère des professions libérales ! L’enseignement supérieur à but lucratif est aujourd’hui une industrie en pleine expansion, qui fait son beurre des prêts étudiants accordés à des gens qui ne peuvent pas s’en passer. Même le monde académique traditionnel, où la recherche peut en principe se déployer librement, est devenu un centre de profit, un endroit où des frais de scolarité exorbitants dépassent parfois les salaires des chargés de cours mais permettent de payer royalement les administrateurs ; où des économistes se font un argent fou avec leurs travaux de « consultants » ; et où le projet de lancement d’une toute nouvelle start-up d’Internet est un pari qui vaut bien qu’on fausse toutes les règles du jeu pour le gagner.

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L’un des trucs de Jack Abramoff, rappelez-vous, consistait à offrir de l’argent et des voyages dans des îles des Tropiques à des intellectuels, en échange de « services intellectuels » susceptibles de tirer d’affaire les magnats qui possèdent des ateliers clandestins dans ces paradis tropicaux. Et où est la différence entre ce modèle de service abramoffien et les activités de l’agence de consultants « Monitor » installée à Cambridge (MA), dont les liens avec Harvard sont bien connus? Selon le Boston Globe :

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De 2006 à 2008, [ce] cabinet de conseil en gestion a reçu 250 000 dollars par mois du gouvernement libyen pour des services divers, entre autres la rédaction d’un projet de livre, la venue d’éminents universitaires en Libye – où ils rencontraient Kadhafi, « afin que la Libye soit mieux appréciée dans le monde » –, et des actions visant à favoriser une couverture médiatique positive du pays.

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« Favoriser une couverture médiatique positive du pays », cela signifiait, entre autres, réussir à faire publier dans The New Republic, le Washington Post, Newsweek International et le Guardian, des articles favorables à Kadhafi rédigés par d’éminents spécialistes, – un bilan autrement impressionnant que celui du gouvernement Bush ayant réussi à acheter un journaliste syndiqué, Armstrong Williams, ou que celui d’Abramoff avec les quelques articles qu’il a pu faire paraître dans la page tribune du Washington Times.

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Doug Bandow a aussi très bien perçu l’une des raisons fondamentales à l'origine de cette situation : pour la plupart des Américains, ce qui constitue et définit l’appartenance à la classe moyenne – faire quatre années d’études dans une bonne université, par exemple – devient quasiment inaccessible. Mais pour d’autres individus, d’autres groupes, c’est au contraire à portée de main ; cela constitue des « petits cadeaux » qu’on peut offrir en cas de besoin. Le résultat est exactement ce à quoi nos aïeux du xix siècle avaient pu s’attendre. Pensez à cette superstar des analystes boursiers, Jack Grubman, qui s’est illustré en relevant la note des actions d’AT&T, un fournisseur de services téléphoniques, en échange de l’inscription de ses enfants dans une école maternelle ultra-select. Ou à ces assistants parlementaires du Capitole qui vivent au milieu du luxe inaccessible de Washington et qui feraient à peu près n’importe quoi pour un lobbyiste en échange de la possibilité de trouver un emploi, par exemple dans l’équipe de ce lobbyiste. Ou à ces membres du Congrès qui ont vendu leur vote pour quelques petits morceaux de sushi, ou une méga-réception à Haïti, ou une bonne place à la finale du Superbowl. Quand on est au service de l’argent, on découvre que l’argent veut toujours la même chose : faire agir dans le même sens tous ceux qu’il séduit. On voit bien que l’argent ne se préoccupe jamais de renforcer les agences de contrôle, par exemple, mais toujours de les affaiblir en les rendant aveugles et sourdes aux signaux d’alerte qui se déclenchent dans une mine de charbon, sur le marché des produits dérivés ou sur des forages pétroliers en mer. L’argent nous dit : vous ne pouvez avoir une chance de faire partie des « 1 % » que si, d’abord, vous êtes de ceux qui sont décidés à rendre les « 1 % » plus forts, décidés à inventer de nouveaux moyens de défendre leur opulence, décidés à justifier et à soigner leur belle image, et à leur permettre d’échapper aux réglementations et aux impôts, vous ne pouvez avoir cette chance que si vous êtes prêts à vous incliner respectueusement sur leur passage et à croire sincèrement que leur toucher guérit les écrouelles.

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C’est ainsi que l’on doit à l’argent non seulement le scandale de la cotation des titres de 2008, où une agence a présenté comme parfaitement sains des investissements pourris, pour que les initiateurs desdits investissements fassent davantage d’affaires avec cette agence ; et non seulement le scandale Enron de 2001, où des conflits d’intérêts criants ont miraculeusement échappé aux experts-comptables, ce qui a permis à tous ceux qui y étaient impliqués de continuer à entendre tinter le joli bruit du tiroir-caisse ; mais aussi, en 2002, le scandale des analystes, où des initiés de Wall Street ont poussé des Américains moyens naïfs à acheter les actions de certaines sociétés pour compter ces sociétés parmi leurs clients. Et en même temps qu’il corrompt tous ceux qui devraient exercer un contrôle, l’argent est à l’origine d’une littérature promotionnelle surabondante dans laquelle on assure à ces andouilles d’Américains moyens qu’en réalité ils sont des génies de la finance, plus malins que tous les analystes de Wall Street, parce que, si on les réunit tous ensemble, les andouilles incarnent la sagesse des foules – ou toute autre connerie rassurante. Et tout cela – le populisme affiché du marché, que la réalité des faits contredit on ne peut plus clairement – est aussi rigoureusement déterminé par la répartition actuelle des richesses que la force de gravité par la masse de notre planète. Et cela continuera indéfiniment, et peu importe que le pauvre Américain moyen naïf soit toujours la victime de la finance, tout simplement parce que c’est ce que veut l’argent, parce que dans notre pays l’argent tient à tout prix à s’assurer que les gens resteront éternellement naïfs en matière de finances et continueront à ne rien savoir de la fraude financière.

Tu es l’un des nôtres ? Alors, tu marches avec nous

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Ce n’est pas que les Américains se complaisent dans cette folie : il semble qu’avoir vu juste lors des catastrophes de ces dernières années vous confère une certaine valeur. Si, par exemple, Newt Gingrich aime bien rappeler qu’il avait averti son ancien client Freddie Mac   [4][4] Surnom d’une société spécialisée dans les prêts hypothécaires.... des dangers du marché des prêts hypothécaires, c’est qu’il croit qu’il y a quelque chose d’honorable à les avoir vus venir, ce qui le distingue des hurluberlus qui faisaient campagne en même temps que lui lors des primaires pour la présidentielle de 2012.

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Il n’y a évidemment aucune donnée permettant de vérifier que Gingrich dit la vérité. Et si ce que nous savons des relations de Freddie Mac avec ses employés se vérifie dans ce cas, le travail pour lequel Gingrich était payé des millions de dollars consistait sans doute non pas à tirer la sonnette d’alarme à propos des prêts hypothécaires de la société, mais à faire exactement le contraire : aider à réduire au maximum la résistance que certains de ses collègues républicains opposaient aux opérations en question – à faire en somme ce que l’argent veut toujours que fassent les « consultants » comme Gingrich.

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Il y en a d’autres qui, eux, pourraient légitimement prétendre aux lauriers que Gingrich convoite. Il s’agit des économistes qui ont dénoncé la bulle immobilière et des quelques journalistes qui ont compris que les pratiques extravagantes des prêts à la consommation gonflaient les profits des banques de Wall Street   [5][5] Ces journalistes n’ont guère été nombreux et leurs.... Mais si la société devait honorer ces gens-là, pensez donc à qui il faudrait que l’on rende hommage : à une poignée de journalistes économiques inconnus ; à des économistes comme Dean Baker, qui a passé une bonne partie de sa carrière à se moquer des idées sur l'économie faisant généralement consensus ; à des publications marginales comme Mother Jones, le Pittsburgh City Paper et Southern Exposure (« Revue du Sud progressiste ») qui sont tombées sur un scoop parce qu’il s’est trouvé qu’elles s’intéressaient à des sujets compliqués et déprimants comme les prêts abusifs.

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Aussi serait-il, à mon sens, plus honnête de dire qu’il n’y a aucun mérite à avoir vu venir la catastrophe. Si on ne peut pas en attribuer l’honneur à ceux qui recueillent déjà l’approbation générale, il vaut mieux déclarer tout de suite que le fait d’avoir eu raison avant les autres ne mérite pas d’être récompensé.

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Tel est le raisonnement qui paraît sous-tendre les commentaires les plus étonnants qu’ait inspirés la folie de ces dernières années, les réflexions d’Ezra Klein parues dans les colonnes du Washington Post en juin 2011, sur l’omniprésence de l’erreur. Dans son article, Klein revient sur le texte stupide que Michael Lewis avait publié en 2007, où il se moquait des gens qui s’inquiétaient des risques présentés par les produits dérivés. Et Klein écrit que si quelqu’un d’aussi remarquable que Lewis n’avait pas vu les problèmes qui allaient se poser, c’est qu’il était impossible de voir que ces problèmes allaient se poser, ou bien qu’il importait peu de voir qu’ils allaient se poser. « Toute explication de la crise financière qui ne permette pas d’expliquer que Lewis ne l’ait pas vue venir est insuffisante », écrit Klein.

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Ainsi donc, ces combattants de 2007 – ceux qui avaient raison – avaient été insultés gratuitement par Michael Lewis, mais voilà qu’Ezra Klein en rajoute. Ce dernier semble en effet penser que Lewis est si génial – que nous l’aimons tant – qu’il doit rester la référence en fait de légitimité intellectuelle, aussi lourdement qu’il se soit trompé, aussi douloureuses que soient les pertes que le monde subit, aussi dramatique que soit le sort de tous ces gens privés de leur emploi par la récession qui a suivi la crise. La célébrité des gens célèbres pèse plus que tout le reste. La situation peut changer, mais il n'est pas question de changer le personnel   [6][6] Pour autant que je sache, Michael Lewis n’a jamais....

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Une autre manière de présenter la même idée pourrait consister à dire que les gens qui, à titre individuel, se sont trompés – ceux qui ne voyaient guère de problèmes dans la dérégulation financière, tous ceux qui pensaient que les produits dérivés éliminaient les risques et qui comptaient sur les marchés eux-mêmes pour faire la police chez eux – que chacun de ces gens-là était « l’un des nôtres ». Ce qu’ils ont dit et écrit ne peut avoir de conséquences pour eux parce qu’ils se contentaient d’exprimer les idées qui faisaient généralement consensus à ce moment-là. Comme le banquier « sérieux » de John Maynard Keynes, ils ont pu se planter, mais ils l’ont fait comme le reste des « nôtres ». Les tenir pour responsables de ce qu’ils ont dit et fait exposerait tout le reste des « nôtres» à la même condamnation. Et ça, il ne peut évidemment pas en être question.

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Aligner toutes les erreurs graves commises entre 1996 et 2006 dans son CV ne pose aucun problème pour qui veut monter plus haut dans le monde du consensus, c’est même une sorte de prérequis. Les hautes instances intellectuelles actuellement en place ne se contentent pas d’excuser les erreurs antérieures, elles les exigent. Il faut avoir eu tout faux hier pour avoir une chance d’être pris au sérieux aujourd’hui. C’est seulement si vous vous êtes trompés hier qu’on peut se fier à vous, vous admettre au club. (Inversement, on pourrait qualifier de « markéto-sceptiques prématurés » ceux qui ont eu raison tout du long   [7][7] On a connu une situation analogue au moment de la chasse..., ceux qui ont mis en doute les idées qui faisaient consensus avant que le consensus reconnaisse que c’était très bien de les mettre en doute.)

31

Christopher Hitchens n’est devenu la coqueluche de Washington qu’après s’être trompé comme il le fallait sur l’Irak. Songeons aussi à l’étonnant itinéraire de Joe Nocera, chroniqueur au New York Times, qui a accédé au plus beau poste du journalisme américain en 2011 et a fait depuis un travail remarquable en dénonçant la fraude fiscale et en montrant ce que les vieilles règles de la loi Glass-Steagall qui régulaient les banques avaient de bon   [8][8]  Cette loi votée en 1933 imposait entre autres une.... Car il y a un détail intéressant à connaître dans son histoire : avant de devenir un admirateur de la régulation bancaire, Nocera avait été tout le contraire. En 1994 en effet, dans A Piece of the Action, le même Nocera avait conté l’histoire géniale et héroïque des banquiers qui avaient finalement réussi à faire abroger cette loi Glass-Steagall.

32

Nocera a bien vu qu’il avait fait fausse route et il en a suivi une autre. (Michael Lewis aussi, d’ailleurs.) Ce serait mesquin de ne pas leur pardonner et de ne pas oublier.

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Mais quid de ceux qui n’ont pas changé ? Voici ce que Dean Baker, l’économiste évoqué plus haut, l’un des rares qui aient tenté de théoriser cette folie, déclare dans un entretien publié sur le blog, si précieux, « Naked Capitalism ».

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Nous avons des gens qui, ces cinq dernières années, se sont vraiment trompés sur tout ce qui a à voir avec l’économie. Ils sont passés complètement à côté de la bulle immobilière de 8 000 milliards de dollars, la plus grosse bulle spéculative de l’histoire du monde… Puis ils ont sous-estimé la gravité de la récession, nous disant que l’économie allait rebondir tout de suite. Et puis ils se sont trompés sur l’histoire des taux d’intérêt. Ils nous ont dit que, du fait des graves déficits budgétaires causés par la récession, les garde-fous des marchés obligataires amèneraient les taux d’intérêt à crever le plafond. Au lieu de quoi les taux sont passés à travers le plancher.

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Et donc, continue Baker, qui écoute-t-on dans les débats au niveau national ? Ceux qui ont toujours vu juste sur les points essentiels, ou ceux qui se sont trompés autant qu’il était possible ?

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Poussons la question un peu plus loin : il ne s’agit pas seulement de savoir « qui on écoute » mais pourquoi on écoute quelqu’un. Là il faut se souvenir du commentaire du porte-parole de la Maison-Blanche Jay Carney qui, en 2011, faisait de son mieux pour justifier la timidité de la réponse du gouvernement Obama à la crise : « En janvier 2009, il n’y avait pas un seul économiste “mainstream", de Wall Street, du monde académique, qui se rende compte de la gravité de la situation économique dans laquelle nous étions. »

37

Il y avait évidemment quantité d’économistes qui savaient à quel point cela allait mal. Il était facile de faire appel à eux. Mais si on se contentait des déclarations des économistes mainstream et de Wall Street – Carney reconnaît que ce fut l'attitude du gouvernement – on ne risquait pas de rencontrer ces économistes-là. On comptait sur la « sagesse » de gens qui « s’étaient trompés sur tout », comme le dit Baker.

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Par ailleurs, on écoutait aussi les grands spécialistes de l’économie. Et cela, on le sait, est bien dans l’esprit d’Obama : faire confiance aux experts.

39

Mais qu’arrive-t-il quand les experts sont des bouffons ? Quand leurs professions sont corrompues, quand ils ont fait de leur jargon un bouclier qui les protège d’un examen critique mené de l’extérieur, quand la pratique de l’examen par les pairs s’est transformée en un système qui permet à une faction de prendre le contrôle de toute la discipline, d’excommunier les rivaux et de redonner indéfiniment l’absolution aux membres du groupe des « nôtres » après leurs défaillances indéfiniment répétées ?

40

L’économiste James K. Galbraith qui a vu juste sur bien des désastres de notre époque mais qui n’est ni « mainstream » ni « de Wall Street » a écrit un jour que c’est bien quelque chose de très semblable qui était arrivé à sa discipline.

41

Des membres importants et influents du monde des sciences économiques se sont constitués en une espèce de Politburo qui impose une pensée unique dans ce domaine. Globalement – comme on peut s’y attendre s’agissant d’un club de gentlemen – le résultat est que, sur toutes les questions politiques importantes, ces gens-là donnent les mauvaises réponses, et pas seulement ces dernières années, mais depuis des dizaines d’années. Ils prédisent des désastres qui ne surviennent pas. Et garantissent l’impossibilité d’événements qui ne manquent pas de se produire… Dans un club comme celui-là, quelqu’un qui s’est trompé ne perd jamais la face, il est réinvité sans problème à présenter une communication lors de la réunion de l’année suivante – à laquelle il est évidemment hors de question d’inviter quelqu’un qui ne ferait pas partie du cercle.

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Alors où en sont-ils, les markéto-sceptiques prématurés, ceux qui (comme Galbraith) ont eu raison tout du long ? Globalement, la réponse est : nulle part. Ils sont restés dans des universités marginales, dans des blogs bricolés et dans les think tanks confidentiels de leurs débuts.

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On les a ignorés en 2008 et on les ignore aujourd’hui, parce que l’un des corollaires bien commodes du règne de la pensée unique est qu’il est impossible de voir venir une catastrophe comme celle de 2008. Il y a pourtant évidemment beaucoup de gens qui l’ont vue venir, mais ce corollaire disqualifie automatiquement leur travail, qui n’aurait été qu’une série d'heureux hasards ; on tient pour acquis que leur méthodologie ne mérite pas qu’on la prenne en considération et on s’en débarrasse en décidant qu’il n’y a rien à en retirer – toutes choses que « les nôtres » peuvent démontrer par leurs équations. « La principale leçon que l’on devrait retirer de l’Hypothèse d’efficience du marché pour élaborer une politique est qu’il est inutile d’essayer de régler les crises et les récessions en cherchant des directeurs de banques centrales et des régulateurs capables de repérer des bulles et de les dégonfler », déclarait un économiste de l’école de Chicago, Robert Lucas, au milieu des ruines en 2009. « Si ces gens-là existent, nous n’aurons pas les moyens de nous les payer. »

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Mais pour nous, la principale leçon à retirer de l’Hypothèse d’efficience du marché est que des départements d’économie comme celui qui emploie Robert Lucas ne servent strictement à rien.

45

Deuxième leçon : si les économistes – et les banquiers, et les journalistes, et les analystes financiers, et les comptables – ne paient pas d’un certain prix leurs erreurs flagrantes et répétées dans leur présentation de la réalité, alors les marchés ne sont finalement vraiment pas efficients. Ou bien ces messieurs du consensus doivent faire leurs valises, ou bien il faut abandonner leur chère hypothèse. Le monde n’est pas assez crédule pour croire encore à la fois en eux et en elle.

46

Ou peut-être que si. Peut-être que cet état de choses peut durer encore des années. Quand on voit ces messieurs de Washington se pavaner dans le foyer de CNN ou savourer un bon moment de détente au cours de la réception à 10 000 dollars que leurs voisins ont organisée pour leur gamin le jour d'Halloween, on commence à se demander quelle espèce d’énorme bourde il faudrait qu’ils aient commise pour que puisse être ébranlée l’incroyable suffisance de cette capitale, la merveilleuse confiance qu’elle a dans sa propre stupidité.

47

Nous le saurons sans doute bientôt. Et ce jour-là, on peut être sûr que les individus qui auront laissé la catastrophe arriver passeront une fois de plus à travers les gouttes.

48

Texte original : « Too Smart to Fail: Notes on an Age of Folly »

Notes

[1]

Ahmed Chalabi (né en 1944), homme politique irakien s'opposant à Saddam Hussein, s'est vu confier par les États-Unis la direction du Congrès national irakien afin de légitimer l'intervention américaine en Irak. [ndlr]

[2]

En français « Institut Caton » (en référence à Caton le jeune), ce think tank libertarien a été fondé en 1974 à Washington par Ed Crane, Murray Rothbard et Charles Koch, PDG du conglomérat Koch Industries. Il défend les libertés individuelles et un gouvernement intervenant peu dans l'économie. [ndlr]

[3]

En français dans le texte.

[4]

Surnom d’une société spécialisée dans les prêts hypothécaires. [ndt]

[5]

Ces journalistes n’ont guère été nombreux et leurs enquêtes se sont arrêtées en 2003, quand le gouvernement Bush a anticipé sur les lois concernant les prêts abusifs au niveau des États. Lire à ce propos le résumé minutieux de Dean Starkman dans la Columbia Journalism Review, mai-juin 2009.

[6]

Pour autant que je sache, Michael Lewis n’a jamais dit pareille absurdité. Son sentiment sur l’incroyable déraison des dernières années, qu’il expose dans The Big Short (Le Casse du siècle), est que l’épidémie de folie qui a sévi de 2000 à 2010 a offert à des gens très malins l’occasion de faire des bénéfices vraiment énormes. Sur toute cette question, lire Yves Smith, « Ezra Klein Should Stick to Being Wrong About Health Care », un billet publié le 24 juin 2011 sur son blog « Naked Capitalism ».

[7]

On a connu une situation analogue au moment de la chasse aux « rouges », après la Seconde Guerre mondiale, quand il a fallu faire la distinction entre la légitimité de la guerre contre le fascisme qui venait juste de se terminer et celle des antifascistes de gauche qui s’étaient opposés au fascisme depuis le début mais qu’il fallait maintenant ridiculiser, mettre sur la liste noire, ostraciser d’une façon ou d’une autre. La formule inventée pour justifier ce travail a été « antifascistes prématurés », désignant ceux qui s'étaient opposés au fascisme avant que le consensus ait décidé que le fascisme était une chose à laquelle les Américains devaient s’opposer.

[8]

Cette loi votée en 1933 imposait entre autres une séparation entre banques de dépôt et banques d'investissement. Elle a été abrogée en 1999. [ndlr]

Résumé

Français

Le nouveau millénaire a mal commencé : en quelques années nous avons déjà eu le temps de voir gonfler puis éclater trois énormes bulles, produits de l’aveuglement de la pensée dominante, chacune entraînant des conséquences plus désastreuses que la précédente. Mais ce qui me reste en travers de la gorge aujourd’hui, c’est qu’après chacun de ces désastres, on ne soit pas parvenu à regarder en face la façon dont on s’était moqué de nous. Et le problème va bien au-delà de la politique. Nous sommes devenus une société incapable de se corriger elle-même, incapable d’aborder les problèmes qui se posent à elle avec évidence, incapable de se sortir de sa dégringolade.

Plan de l'article

  1. Dansez, dansez, jusqu’à la fin du monde
  2. Tu es l’un des nôtres ? Alors, tu marches avec nous

Pour citer cet article

Frank (D) Thomas, Traduit de l'anglais par  Raviart Philippe-Étienne, « Trop malins pour plonger. Notes sur une ère en plein délire », Agone, HS/2015 (Hors série), p. 7-18.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2015-HS-page-7.htm


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