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Agora débats/jeunesses

2012/2 (N° 61)


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Dans sa grande majorité, la jeunesse issue de l’immigration extra-européenne fait partie de la jeunesse populaire ou ouvrière, et il s’agit souvent de la fraction paupérisée ou précarisée des classes populaires (Frickey, Primon, 2002). Les travaux réalisés depuis quelques années sur ce sujet montrent tous que les jeunes issus de l’immigration présentent pour certains des taux extrêmement élevés de chômage, en particulier les jeunes issus de l’immigration maghrébine. La pénalisation des enfants d’immigrés en début de carrière contribuerait à différer d’autres étapes marquantes de la transition vers l’âge adulte, comme le départ du domicile parental et la mise en couple. Effectivement, les descendants d’immigrés vivent plus longtemps chez leurs parents que les jeunes adultes issus de la population majoritaire [1][1] Les immigrés et leurs enfants sont surreprésentés dans... (Moguérou, Santelli, 2010).

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Au-delà de la question des ressources sociales et économiques, ces situations traduisent également les dispositions culturelles et subjectives des parents et des jeunes eux-mêmes à l’égard des processus d’autonomisation (Hamel et al., 2011). Le modèle dominant en France est celui d’une forme d’« aide à distance » des parents qui permet aux jeunes d’expérimenter une première forme d’autonomie (Galland, 2000). Les parents immigrés proviennent d’univers culturels où ces normes divergent par rapport à celles qui dominent en France. Dans les pays du sud de l’Europe ne prévaut pas l’idée qu’il faut s’éloigner physiquement de ses parents pour devenir adulte, ni l’incitation à expérimenter un « temps pour soi ». Le départ de chez les parents intervient tardivement, une fois que l’individu est en mesure de « fonder son foyer » (Ferreira, Nunes, 2010). Il en est de même dans les pays du Maghreb, où la décohabitation du logement parental n’est concevable que lorsque les individus se marient (Hamel et al., 2011). Il s’agit là d’une différence majeure avec la population nationale : pour près de 90 % des couples, la première union a débuté hors mariage (Prioux, 2009). Dans leur étude consacrée à l’entrée dans la vie conjugale, Beate Collet et Emmanuelle Santelli (2012) montrent que pour près des deux tiers des descendants d’immigrés originaires du Maghreb, de l’Afrique sahélienne ou de Turquie, le mariage a eu lieu avant ou en même temps que la cohabitation conjugale [2][2] L’enquête Trajectoires et Origines (INED, INSEE, 2008)..., contre 13 % dans le groupe témoin.

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Le présent article vise à interroger les effets des contraintes, à la fois sociales et familiales, qui s’imposent aux jeunes descendants d’immigrés dans leurs « modes de décohabitation ». Premièrement, nous nous intéresserons aux cadres résidentiels de ces jeunes. Dans quelle mesure s’éloignent-ils de ceux de la population majoritaire ? Puis nous passerons en revue les facteurs qui concourent à la cohabitation prolongée avec les parents. Enfin, nous aborderons la question du projet de quitter le domicile parental. S’il est admis que les conditions de cohabitation familiale sont facilitées par l’assouplissement des relations entre les parents et les enfants, la difficulté d’accès au logement autonome constitue un frein majeur à l’entrée des jeunes dans la vie « adulte ». Dès lors, comment cette cohabitation est-elle vécue par les principaux intéressés ? Ont-ils le souhait de partir et quelles sont les raisons qui les en empêchent ? Quel est le profil de ceux qui reviennent chez leurs parents après avoir vécu de manière autonome ?

Conditions de vie et cadres résidentiels des jeunes descendants d’immigrés

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L’hétérogénéité de la population des enfants d’immigrés reflète celle des parents qui proviennent d’horizons divers par leurs origines géographiques et culturelles, mais également par leur composition socio-économique (tableau 1, p. 82). Se distinguent particulièrement ceux dont les parents sont venus du Maghreb et des autres pays extra-européens.

Données, méthode et population d’enquête

L’enquête Trajectoires et Origines (TeO) a été réalisée conjointement par l’INED et l’INSEE en 2008 auprès de 22 000 personnes vivant en ménage ordinaire en France métropolitaine. Elle s’intéresse aux conditions de vie et aux trajectoires sociales à la fois des immigrés (personnes nées étrangères à l’étranger) âgés de 18 à 60 ans et des descendants d’immigrés (nés en France métropolitaine d’un ou de deux parents immigrés) âgés de 18 à 50 ans. L’enquête comprend de plus un échantillon d’individus nés en France métropolitaine et dont les deux parents sont nés français en France ou à l’étranger. Cet échantillon correspond à la population majoritaire, numériquement et socialement, par rapport aux minorités immigrées et issues de l’immigration.

Le questionnaire renseigne le cadre résidentiel des enquêtés (type de logement, statut d’occupation, type de quartier, ségrégation perçue) distingué selon qu’il s’agit du logement familial ou du logement autonome des enquêtés. Grâce à l’enregistrement de la date de la première décohabitation, il est permis de connaître la population qui est revenue vivre chez ses parents après une première expérience de vie autonome [*]. Enfin, dans le cas où les personnes résidaient chez leurs parents, une série de questions visaient à saisir leur intention de partir, les contraintes au départ et les démarches effectuées.

Ces différentes situations peuvent être rapportées aux caractéristiques sociodémographiques des individus (âge, sexe, origines des parents) ainsi qu’à leurs conditions sociales (origines sociales des parents, trajectoires scolaires et dans l’emploi, conditions de vie) et à leurs trajectoires familiales (avancée des individus dans le cycle de vie : vie en couple, statut matrimonial, arrivée du premier enfant).

Les analyses porteront sur la population des descendants d’immigrés (nés en France) âgés de 18 à 35 ans, à l’exclusion de ceux dont les deux parents sont décédés, inconnus ou perdus de vue puisqu’ils ne sont pas concernés par le fait de vivre avec leurs parents, ni proches d’eux.

Quatre groupes d’origine ont été distingués : les personnes nées de parents non immigrés (groupe majoritaire) ; les descendants d’immigrés venus d’un pays d’Europe (Portugal, Espagne, Italie, autre UE27) ; les descendants d’immigrés venus du Maghreb ; enfin, les descendants d’immigrés originaires de pays extra-européens, hors Maghreb (Afrique subsaharienne, Turquie, Asie du Sud-Est ou autres pays) [**].

[*]

Les analyses portent ainsi sur 851 jeunes issus de la population majoritaire, 855 descendants d’immigrés du Maghreb, 720 jeunes issus des immigrations extra-européennes hors Maghreb et 1 027 jeunes dont les parents sont venus de pays européens.

[**]

En dehors de la date du premier départ de chez les parents, l’enquête ne permet pas de connaître la situation des individus au moment de la décohabitation (statut matrimonial, statut au regard de l’emploi), ni les caractéristiques du premier logement autonome.

Tableau 1 - Caractéristiques sociales des jeunes (18-35 ans) et modalités du passage à l’âge adulte selon l’origine de leurs parentsTableau 1

Champ : 18-35 ans à l’exclusion de ceux dont les parents sont décédés, inconnus, perdus de vue.

Lecture : 45 % des jeunes de la population majoritaire avaient moins de 26 ans.

Sources : enquête Trajectoires et Origines (INED-INSEE, 2008) ; calculs des auteures.

Les descendants d’immigrés extra-européens : des jeunes d’origine populaire et peu diplômés…

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L’observation des catégories socioprofessionnelles des parents dans le pays d’installation permet de brosser un tableau certes hétérogène, mais nettement concentré dans le bas de l’échelle sociale. Rares sont les enfants dont les parents immigrés appartiennent aux catégories socioprofessionnelles supérieures.

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Les jeunes issus de l’immigration, en particulier maghrébine (27 %), sont plus nombreux à sortir de l’école sans diplôme que les jeunes de la population majoritaire (14 %), et sont également moins souvent diplômés de l’enseignement supérieur (26 % versus 41 %). Les descendants d’immigrés européens affichent des profils scolaires proches de ceux de la population majoritaire. Ceux issus des autres immigrations extra-européennes étaient 20 % à n’avoir aucun diplôme mais 38 % à être diplômés de l’enseignement supérieur. L’acquisition et l’accumulation d’un capital scolaire sont toujours déterminantes pour accéder à l’emploi (Meron, Mini, 1995). Les données confirment la pénalisation des jeunes issus de l’immigration sur le marché du travail, notamment en début de carrière. Plus de la moitié des jeunes de la population majoritaire et issus de l’immigration européenne étaient en emploi en continu au cours de l’année précédant l’enquête. Cette situation n’a concerné qu’un tiers des descendants d’immigrés du Maghreb (37 %) ou d’autres pays extra-européens (33 %). Il faut prendre en compte le fait que les individus de ce dernier groupe sont en moyenne plus jeunes que les autres (64 % avaient moins de 26 ans, contre moins de 50 % pour les autres groupes) et qu’en conséquence nombreux sont ceux (41 %) qui étaient principalement inactifs (parce qu’encore élèves ou étudiants).

… résidant plus souvent chez leurs parents…

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Les jeunes sont, selon les groupes, plus ou moins avancés dans le processus du passage à l’âge adulte. Pour 47 % des jeunes adultes de l’immigration maghrébine et pour 57 % de ceux issus des autres courants migratoires extra-européens, le logement occupé et le cadre résidentiel habité correspondent à ceux de leur famille puisqu’ils vivaient encore chez leurs parents au moment de l’enquête. Dans la population majoritaire et les courants migratoires européens, moins d’un tiers des jeunes résidaient encore au domicile familial. Parallèlement, 69 % de ceux dont les parents sont venus d’Europe étaient en couple contre 53 % des descendants d’immigrés maghrébins, mariés pour un quart d’entre eux. Enfin, tandis qu’environ 30 % des jeunes de la population majoritaire, des courants migratoires européens et maghrébins étaient déjà parents, cela ne concernait que 18 % de ceux dont les parents sont venus d’autres pays hors Europe.

… et dans les quartiers sensibles

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Il existe d’importants écarts dans les conditions résidentielles des quatre populations retenues (tableau 2). La population majoritaire se distingue par le fait d’habiter plus souvent dans une maison : 56 % contre moins de 30 % parmi les descendants d’immigrés extra-européens (y compris ceux dont les parents sont venus du Maghreb). À l’inverse, plus de la moitié (56 %) de ces derniers habitent dans un appartement situé dans un immeuble composé de dix logements ou plus. Cela a des conséquences directes sur les caractéristiques de l’environnement résidentiel : un tiers d’entre eux déclarent vivre dans des quartiers ségrégués – c’est à dire qu’ils estiment que plus de la moitié du voisinage est composée d’immigrés – tandis que cela ne concerne que 7 % des jeunes de la population majoritaire. Ils sont près d’un tiers à vivre dans une cité ou un grand ensemble (contre 7 % des jeunes de la population majoritaire), et plus d’un sur cinq réside en ZUS (contre seulement 4 % des jeunes de la population majoritaire [3][3] Cela est, bien entendu, lié à la catégorie socioprofessionnelle...). Les descendants d’immigrés européens se situent, quant à eux, dans une position intermédiaire (par exemple, concernant la proportion résidant dans une maison : 49 %) ou proche du groupe de la population majoritaire (par exemple, concernant le fait d’habiter un quartier ZUS : 7 %). Mais ces indicateurs varient selon que les jeunes vivent ou non chez leurs parents.

Tableau 2 - Cadre de vie des jeunes (18-35 ans) selon leur statut de résidenceTableau 2

Champ : 18-35 ans à l’exclusion de ceux dont les parents sont décédés, inconnus, perdus de vue.

Lecture : 4 % des jeunes issus de la population majoritaire qui vivent chez leurs parents résident en ZUS.

Sources : enquête Trajectoires et Origines (INED-INSEE, 2008) ; calculs des auteures.
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De manière significative, on constate une amélioration des indicateurs du cadre de vie lorsque les enquêtés vivent dans un logement autonome ; ils vivent moins souvent dans un quartier sensible, à proximité d’une cité ou d’un grand ensemble et d’un quartier ségrégué [tableau 2]. Ce résultat rejoint celui d’autres études qui montrent qu’il existe entre les « générations » (celle des immigrés et celle des descendants d’immigrés) des mobilités résidentielles ascendantes (Pan Ké Shon, 2011).

Vivre « tardivement » chez ses parents

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Chez les 18-35 ans, vivre chez ses parents dépend essentiellement de l’âge, du statut matrimonial et de la situation à l’égard de l’emploi. Alors que 77 % des jeunes ayant terminé leurs études vivent de manière autonome, ceux en cours d’études sont 70 % à habiter chez leurs parents. Les jeunes en couple sont quatre fois plus nombreux à résider dans un logement indépendant plutôt que chez leurs parents. Mais surtout, résider chez ses parents semble la norme entre 18 et 25 ans (puisque cela concerne deux tiers des jeunes), alors que c’est une situation minoritaire (10 %) au-delà de 25 ans.

Des jeunes plus précaires

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Les jeunes cohabitant tardivement chez leurs parents – au-delà de l’âge de 25 ans – se caractérisent par une plus grande fragilité économique. Ils disposent de ressources moindres pour de multiples raisons, notamment parce qu’au cours de l’année écoulée (2007) ils ont davantage connu l’instabilité (48 %), dont le chômage (10 %), que les jeunes ayant quitté leurs parents (respectivement 29 % et 4 %). La cohabitation tardive concerne donc des jeunes qui connaissent une incertitude quant à leur avenir professionnel. Leur absence de ressources n’est pas compensée par une aide financière de leurs parents puisque ces derniers appartiennent le plus souvent aux classes populaires ; a contrario, les enfants des cadres et professions intellectuelles supérieures sont sous-représentés parmi les jeunes adultes qui demeurent chez leurs parents jusqu’à un âge avancé.

Le sexe et l’origine : deux facteurs supplémentaires de la cohabitation tardive

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Si l’on considère à présent les variables relatives aux situations personnelles, il apparaît que les hommes sont surreprésentés parmi les cohabitants tardifs. Les femmes, plus jeunes lors de la mise en couple, quittent aussi plus vite le logement parental (Battagliola et al., 1997 ; Hamel et al., 2011). Notons également que les jeunes adultes qui vivent chez leurs parents au-delà de 25 ans sont plus souvent des enfants d’immigrés venus de pays extra-européens. Ce résultat est à mettre en relation avec leur situation conjugale. En effet, les cohabitants sont bien moins souvent en couple que ceux ayant une résidence autonome. Or, qu’ils résident ou non chez leurs parents, les jeunes hommes, âgés de 26 à 35 ans, issus de l’immigration extra-européenne sont moins souvent en couple (61 % des descendants d’immigrés maghrébins et 66 % des descendants d’originaires d’autres pays hors Europe) que les autres jeunes hommes (environ 75 %).

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L’origine continue de jouer un rôle important, « toutes choses étant égales par ailleurs », en particulier pour les jeunes dont les parents sont venus de pays extra-européens, ce qui peut s’interpréter de différentes façons. Il faut d’abord souligner que, parmi les 26-35 ans, les descendants d’immigrés venus de pays extra-européens sont en moyenne plus jeunes que les autres enfants d’immigrés : 55 % de ceux dont les parents sont venus du Maghreb et 60 % de ceux dont les parents sont venus d’autres pays hors de l’Europe ont entre 26 et 35 ans contre respectivement 47 % et 50 % de ceux dont les parents sont originaires d’Europe ou de la population majoritaire. Ces disparités traduisent également les normes et les valeurs spécifiques qui ont cours au sein des familles. Certains parents transmettent un univers normatif qui consiste à se marier avant de quitter le logement parental, comme c’est le cas dans les familles maghrébines (Hamel et al., 2011). De plus, les jeunes issus des migrations extra-européennes ont pu expérimenter ou anticiper le fait de subir des discriminations tant sur le marché du travail que sur celui du logement, ce qui retarderait leur processus d’autonomisation. En effet, ils ont plus difficilement accès aux ressources qui leur permettraient de devenir indépendants (Frickey, Primon, 2002 ; Pan Ké Shon, Robello, 2010) et, anticipant ces difficultés singulières, ils seraient également plus prudents que les autres jeunes.

Quitter ses parents : les projets et les désillusions

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Avant 26 ans, peu de jeunes – moins d’un tiers – expriment le désir de vivre ailleurs que chez leurs parents, à l’exception toutefois des jeunes de la population majoritaire (43 %) [tableau 3]. En revanche, au-delà de 25 ans, plus de la moitié des jeunes, toutes origines confondues, souhaiteraient disposer d’un logement autonome. Se distinguent les descendants d’immigrés du Maghreb qui, pour plus d’un tiers d’entre eux (35 %), indiquent qu’ils ne souhaitent pas quitter leurs parents dans l’année à venir. Mis à part ceux issus de l’immigration maghrébine, peu des jeunes qui ont le projet de quitter leurs parents ont déposé une demande de HLM. En revanche, plus de la moitié des 26-35 ans ont effectivement cherché un logement dans le secteur privé [4][4] Entre 48 % – chez les descendants d’immigrés venus....

Tableau 3 - Les intentions des jeunes (18-35 ans) de quitter leurs parentsTableau 3

Champ : 26-35 ans vivant chez leurs parents à l’exclusion de ceux dont les parents sont décédés, inconnus, perdus de vue.

Lecture : 34,8 % des descendants d’immigrés maghrébins âgés de 26 à 35 ans qui résidaient chez leurs parents au moment de l’enquête ont déclaré ne pas souhaiter partir de chez leurs parents.

Sources : enquête Trajectoires et Origines (INED-INSEE, 2008) ; calculs des auteures.

Des projets contrecarrés par l’absence de ressources

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L’enquête demandait à ceux qui ne souhaitaient pas partir ce qui les en empêchait (tableau 4). Entre 18 et 25 ans, les raisons avancées tiennent essentiellement au manque de revenus et à l’âge (les personnes se sentent trop jeunes). Un tiers des jeunes déclarent en outre ne pas en avoir envie. Entre 26 et 35 ans, dominent des raisons liées au manque de ressources et aux difficultés à trouver un logement, en particulier parmi les jeunes issus des courants migratoires extra-européens. Plus d’un jeune sur dix parmi ceux dont les parents sont venus de pays non-européens – soit deux fois plus que les jeunes de la population majoritaire ou issus des immigrations européennes – déclare ne pas avoir trouvé de logement. Et ils sont par ailleurs nombreux – environ un quart [5][5] En comparaison, les descendants d’immigrés européens... – à déclarer avoir subi des discriminations lors de ces recherches.

Tableau 4 - Raisons avancées par les jeunes (18-35 ans) pour justifier le fait de ne pas quitter leurs parentsTableau 4

Champ : 18-35 ans vivant chez leurs parents et qui ne souhaitent pas partir à l’exclusion de ceux dont les parents sont décédés, inconnus, perdus de vue.

Lecture : 31 % des jeunes de 18 à 25 ans de la population majoritaire ont déclaré qu’ils ne souhaitaient pas partir parce qu’ils se sentaient trop jeunes. Les pourcentages en ligne ne sont pas égaux à 100, car les enquêtés pouvaient citer jusqu’à trois raisons différentes.

Se marier pour partir

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Enfin, un quart des jeunes descendants d’immigrés maghrébins, quel que soit leur âge, précisent qu’ils attendent de se marier pour quitter leurs parents (tableau 4). Ces résultats confirment que, dans le cas particulier des descendants d’immigrés maghrébins, l’accès au logement autonome dépend non seulement des difficultés singulières rencontrées pour s’insérer tant sur le marché de l’emploi que sur celui du logement, mais aussi des normes qui prévalent dans leurs familles. D’ailleurs, ces jeunes seraient plus nombreux, une fois installés dans un logement autonome, à vivre dans le même quartier ou la même ville que leurs parents (Moguérou, Santelli, 2010), ce qui tend à accréditer la thèse d’un mode d’habiter plus centré sur la famille que dans d’autres groupes.

Une expérimentation moindre de la vie en solo

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Un certain nombre des jeunes qui vivaient chez leurs parents au moment de l’enquête ont expérimenté par le passé une forme de vie autonome : 25 % des jeunes de 18-35 ans issus de la population majoritaire ont connu une telle expérience, 21 % des descendants de parents venus de pays européens, mais moins d’un jeune sur six parmi les descendants d’immigrés originaires de pays extra-européens.

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Dans un contexte de crise nationale du logement, les jeunes connaissent un grand nombre de difficultés pour accéder à un logement pérenne, notamment quand leur devenir professionnel n’est pas assuré. Certains seraient contraints de revenir chez leurs parents après avoir vécu ailleurs. Effectivement, les jeunes ayant connu une instabilité professionnelle (et en particulier le chômage) au cours de l’année précédant l’enquête sont surreprésentés parmi les jeunes revenus vivre chez leurs parents.

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Mais d’autres logiques explicatives semblent également intervenir. De fait, les jeunes des catégories moyennes et supérieures, ainsi que ceux de la population majoritaire, sont également surreprésentés parmi les jeunes revenus vivre chez leurs parents. On peut y voir l’effet des ressources familiales qui autorisent, pour ces jeunes, des formes d’expérimentation de la vie autonome avant même d’avoir acquis les moyens économiques de cette indépendance.

En guise de conclusion

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Outre le sexe et l’âge qui demeurent deux variables classiques de l’analyse de la prise d’autonomie résidentielle, deux registres d’explication ont pu être testés pour expliquer les conditions d’habiter des descendants d’immigrés. D’une part, celui relevant des conditions sociales (origine sociale des parents, trajectoires scolaires et dans l’emploi), d’autre part, celui relatif à la trajectoire familiale des individus (valeurs et normes dans les familles d’origine et avancée des individus dans le cycle de vie : vie en couple ou non, statut matrimonial). La situation de couple apparaît comme l’une des données les plus déterminantes pour expliquer la cohabitation tardive. En 2007, à sexe, origines des parents – sociale et migratoire – et situation principale au regard du travail comparables, les jeunes qui ne sont pas en couple ont près de neuf fois plus de chances que ceux en couple de cohabiter avec leurs parents. Les hommes sont également plus susceptibles de cohabiter tardivement que les femmes. On note ensuite que plus la trajectoire a été précaire au cours de l’année 2007 et plus les jeunes ont tendance à résider chez leurs parents : toutes choses étant égales par ailleurs, les jeunes qui ont été au chômage au cours de l’année 2007 ont une probabilité de vivre chez leurs parents en 2008 deux fois supérieure à celle des jeunes qui ont été en emploi de manière continue.

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Les conditions de ressources des parents expliquent aussi la cohabitation tardive et les retours possibles après une expérience de décohabitation. Ainsi, les milieux sociaux les plus favorisés seraient les plus enclins à permettre une décohabitation sur le modèle de l’expérimentation, alors que les jeunes adultes de milieux populaires quitteraient le logement parental au moment où ils seraient en mesure d’assurer leur installation. On retrouve là la distinction classique mise en évidence par Olivier Galland (2000). Les descendants d’immigrés originaires du Maghreb et des autres pays extra-européens se situeraient plus dans ce modèle, pour des raisons à la fois économiques et culturelles.

Les auteures

Laure Moguérou

laure.moguerou@ined.fr

Sociodémographe, maîtresse de conférences à l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, membre du Centre de recherche éducation et formation (CREF EA1589), et chercheuse associée à l’INED dans l’équipe Migrations internationales et minorités.

Thèmes de recherche : socialisation familiale ; trajectoires scolaires ; entrée dans la vie adulte ; genre.

A notamment publié

Brinbaum Y. Moguérou L., Primon J.-L., « La scolarisation des filles d’immigrés : succès et orientations différentielles », Diversité. Ville, école, intégration, no 165, juillet 2011, pp. 166-172.

Hamel C., Moguérou L., Santelli E., « L’entrée dans la vie adulte des filles et fils d’immigrés », Politiques sociales et familiales, no 105, septembre 2011, pp. 47-58.

Moguérou L., « La démocratisation de l’école à Dakar : les enseignements d’une enquête biographique », Autrepart. Revue des sciences sociales au Sud, no 59, 2011/3, pp. 91-108.

Emmanuelle Santelli

emmanuelle.santelli@ish-lyon.cnrs.fr

Sociologue, chargée de recherche au CNRS, Centre Max-Weber, université de Lyon, et chercheuse associée à l’INED dans l’équipe Migrations internationales et minorités.

Thèmes de recherche : parcours sociaux des descendants d’immigrés ; insertion professionnelle, mobilité sociale ; entrée dans la vie adulte ; conjugalité, normes et choix.

A notamment publié

Hamel C., Moguérou L., Santelli E., « L’entrée dans la vie adulte des filles et fils d’immigrés », Politiques sociales et familiales, no 105, septembre 2011, pp. 47-58.

Collet B., Santelli E., « Le mariage “halal”. Réinterprétation des rites du mariage arabo-musulman dans le contexte post-migratoire français », Recherches familiales, no 9, 2012, pp. 83-92.

Collet B., Santelli E., Couples d’ici, parents d’ailleurs. Parcours de descendants d’immigrés, Presses universitaires de France, Paris, 2012.


Bibliographie

  • Battagliola F., Jaspard M., Brown E., « Itinéraires de passage à l’âge adulte. Différences de sexe, différences de classe », Sociétés contemporaines, no 25, vol. XXV, 1997, pp. 85-103.
  • Collet B., Santelli E., Couples d’ici, parents d’ailleurs. Parcours de descendants d’immigrés, Presses universitaires de France, coll. « Le lien social », Paris, 2012.
  • Couppié T., Gasquet C., « Quartiers défavorisés : relégation pour certains jeunes, insertion sociale pour d’autres », Bref, no 261, février 2009.
  • Ferreira V. S., Nunes C., « Les trajectoires de passage à l’âge adulte en Europe », Politiques sociales et familiales, no 102, 2010, pp. 21-38.
  • Frickey A., Primon J.-L., « Jeunes issus de l’immigration : les diplômes de l’enseignement supérieur ne garantissent pas un égal accès au marché du travail », Formation Emploi, no 79, juillet-septembre 2002, pp. 31-49.
  • Galland O., « Entrer dans la vie adulte : des étapes toujours plus tardives, mais resserrées », Économie et statistique, nos 337-338, 2000, pp. 13-36.
  • Hamel C., Moguérou L., Santelli E., « L’entrée dans la vie adulte des filles et fils d’immigrés », Politiques sociales et familiales, no 105, septembre 2011, pp. 47-58.
  • Meron M., Minni C., « Des études à l’emploi : plus tard et plus difficilement qu’il y a vingt ans », Économie et statistique, nos 283-284, 1995, pp. 9-31.
  • Moguérou L., Santelli E., « Sphères de sociabilités : relations familiales versus relations sociales ? », in Beauchemin C., Hamel C., Simon P., Trajectoires et Origines. Enquête sur la diversité des populations en France, INED, coll. « Documents de travail », no 168, 2010, pp. 101-107.
  • Pan Ké Shon J.-L., « La ségrégation des immigrés en France : état des lieux », Population et sociétés, no 477, avril 2011.
  • Pan Ké Shon J.-L., Robello S., « Inégalités des transitions de logement, discrimination et ségrégation perçues », in Beauchemin C., Hamel C., Simon P., Trajectoires et Origines. Enquête sur la diversité des populations en France, INED, coll. « Documents de travail », no 168, 2010, pp. 95-100.
  • Prioux F., « Les couples non mariés en 2005 : quelles différences avec les couples mariés ? », Politiques sociales et familiales, no 96, juin 2009, pp. 87-95.

Notes

[1]

Les immigrés et leurs enfants sont surreprésentés dans les zones urbaines sensibles (ZUS) [Pan Ké Shon, 2011]. Or les jeunes habitant dans une ZUS quittent plus tard le domicile parental (Couppié, Gasquet, 2009).

[2]

L’enquête Trajectoires et Origines (INED, INSEE, 2008) permet uniquement d’obtenir la concordance entre l’année de la décohabitation du logement parental et l’année de la mise en couple.

[3]

Cela est, bien entendu, lié à la catégorie socioprofessionnelle du chef de ménage ; mais à catégories sociales comparables, les jeunes descendants d’immigrés demeurent surreprésentés dans les ZUS.

[4]

Entre 48 % – chez les descendants d’immigrés venus du Maghreb – et 61 % – dans la population majoritaire – des jeunes ont recherché un logement dans le secteur privé, tandis que les écarts s’inversent concernant les démarches pour obtenir un logement HLM (28 % pour les jeunes descendants de l’immigration maghrébine contre seulement 8 % des jeunes de la population majoritaire).

[5]

En comparaison, les descendants d’immigrés européens n’étaient que 11 % dans ce cas.

Résumé

English

Living at home or leaving home among young descendents of immigrantsThis article based on the analysis of data from the “Trajectoires et Origines” survey (IND – INSEE 2008) deals with the living conditions and residences of young people aged 18-35, grouped according to their parents’ geographical origins (non-immigrants, immigrants from Europe, North Africa and other non-European countries). It examines in turn the factors contributing to living longer with parents (over 25), young people’s plans for leaving the parental home – and the steps they take with this purpose – as well as the variants related to their individual and family characteristics.

Español

Modos de (des-con)vivencia de los jóvenes descendientes de inmigradosEste artículo basado en el análisis de los datos de la encuesta Trayectorias y Orígenes (INED-INSEE-2008) se interesa por las condiciones de vida y los entornos residenciales de los jóvenes (18-35 años) diferenciados según el origen geográfico de sus padres (no inmigrados, inmigrados procedentes de Europa, del Mágreb y de otros países fuera de Europa). Examina sucesivamente los factores que concurren a la convivencia tardía en casa de los padres (más allá de los 25 años), los proyectos que formulan los jóvenes de abandonar el domicilio paterno – y los pasos que emprenden para conseguirlo – así como sus variantes según las características individuales y familiares de los jóvenes.

Deutsch

Art und Weise des Zusammen (getrennt) Wohnens der jungen Nachkommen von GastarbeiternDieser Artikel, auf der Basis der Analyse der Daten der Untersuchung Lebenswege und Herkunft (INED-INSEE-2008) beschäftigt sich mit den Lebensbedingungen und den Wohnrahmen der Jugendlichen (18-35 Jahre alt) je nach geographischer Herkunft ihrer Eltern (nicht Migrant, Gastarbeiter aus Europa, Nordafrika und anderen Ländern ausserhalb Europas). Er untersucht nach und nach die Faktoren, die zum späten Zusammenwohnen bei den Eltern (über 25 Jahre hinaus) beitragen, die Projekte, die die Jugendlichen formulieren, das Elternhaus zu verlassen – und die Massnahmen, die sie dafür treffen – sowie ihre Varianten je nach individuellen und Familien Kennzeichen der Jugendlichen.

Plan de l'article

  1. Conditions de vie et cadres résidentiels des jeunes descendants d’immigrés
    1. Les descendants d’immigrés extra-européens : des jeunes d’origine populaire et peu diplômés…
    2. … résidant plus souvent chez leurs parents…
    3. … et dans les quartiers sensibles
  2. Vivre « tardivement » chez ses parents
    1. Des jeunes plus précaires
    2. Le sexe et l’origine : deux facteurs supplémentaires de la cohabitation tardive
  3. Quitter ses parents : les projets et les désillusions
    1. Des projets contrecarrés par l’absence de ressources
    2. Se marier pour partir
    3. Une expérimentation moindre de la vie en solo
  4. En guise de conclusion

Pour citer cet article

Moguérou Laure, Santelli Emmanuelle, « Modes de (déco)habiter des jeunes descendants d'immigrés », Agora débats/jeunesses, 2/2012 (N° 61), p. 79-92.

URL : http://www.cairn.info/revue-agora-debats-jeunesses-2012-2-page-79.htm
DOI : 10.3917/agora.061.0079


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