2001
Analyse freudienne presse
Note de lecture
Brigitte Hamon, À propos du livre de Jean-Jacques Rassial, Le sujet à l’état limite, Denoël, 1999
Jean-Jacques Rassial s’essaie à dégager des arguments pour une psychopathologie qui rassemblerait psychologues, psychiatres et psychanalystes : tenter une rencontre, illégitime, de cliniques. C’est la notion d’état limite, terme diagnostic, qui va faire l’outil de la réflexion, à partir de deux hypothèses : celle, d’une part, que la notion d’état limite
[1] est une figure clinique du sujet moderne, liée à une insistante réalité : le malaise dans la civilisation ; et celle, d’autre part, qu’il se trouve dans les travaux mêmes de J. Lacan des éléments qui permettent de donner une valeur conceptuelle, logique, à l’état limite.
Au fil du texte il sera ainsi question de structure psychopathologique, mais aussi de conduites, celles-ci ayant lieu là où se fait l’appropriation individuelle des structures symboliques de la société – l’interdit de l’inceste et du meurtre. Le lecteur suivra aussi l’équivocité du terme de sujet, sans oublier que, dans le champ de la psychanalyse, le sujet est d’abord inconscient.
Le problème de structure que pose, chez un patient, la variabilité des symptômes a souvent amené les praticiens à la notion d’état limite ; que cet état soit une structure ou pas fait ligne de partage au sein même de la communauté analytique – obligeant à préciser ce quelque chose qui ne peut pas obéir aux dogmes.
C’est ici le cas de l’Homme aux loups qui réapparaît comme une figure princeps. En effet, tout en qualifiant l’hallucination de Sergueï comme un « phénomène psychotique », J. Lacan considérait celui-ci, à l’époque où il est entendu par Freud, comme obsessionnel, tout en soulignant chez Freud ce moment de conceptualisation naissante de la Verwerfung. De ce qui pourrait s’avérer comme un suspens structural, devons-nous retenir un suspens du savoir ? Si l’auteur tient à une approche structurale, il privilégie, par rapport à la notion d’expérience (qui vient donc d’être qualifiée de psychotique), celle de voisinage de structures.
Alors que l’interprétation de Freud met en jeu la détermination littérale de signifiants (W de Wolfe, SP de Wespe), insistent, du côté du patient, un « vu » de la scène originaire et le sujet qui s’en conçoit comme déchet. Le phallus n’est soumis ni à une opération d’inscription, ni à une opération de forclusion.
Quant au voisinage de l’état limite avec la perversion, il ne s’avère être que de l’ordre de conduites secondaires à une construction phobique. On retiendra ce qui, bien davantage que la bisexualité comme idéal social, guide la position de l’auteur à cet égard : l’écart irréductible entre objet et signifiant – rapport assuré selon Lacan par la métaphore dans la névrose, par la métonymie dans la perversion. Pour le sujet en état limite, devant la demande de l’Autre primordial de renoncer à la pulsion, surgit une angoisse particulière – moment phobique, même si les tentatives qu’il suscite peuvent être assimilées à une fétichisation. L’infantile de cette phobie résiderait dans l’échec d’un objet, émergeant comme réel, à « pousser au signifiant ».
En s’éloignant par intermittence d’une approche structurale, le cours du texte aborde le rapport du sujet en état limite à l’objet qu’une angoisse généralisée recèle : là où le fantasme échouerait à constituer un objet, l’auteur avance l’hypothèse d’une formulation qui orienterait une relation du sujet à la défaillance même de l’Autre, à tout objet dont la fonction anaclitique vacille :
[2]. L’Autre défaillant, pour ce sujet désirant, serait confondu avec l’objet qui en choit. Cela se renomme anxio-dépression ; l’angoisse est considérée comme complémentaire de la dépression, au moins en un sens : la première est définie comme haine de l’objet et la seconde comme haine de l’Autre. Ne faudrait-il pas plutôt entendre que le sujet en état limite demeure dans une relation à un grand Autre non barré, dès lors qu’elle est vécue comme un abandon au pouvoir de l’Autre déchu.
Enfin, caractériser l’état limite implique pour l’auteur de considérer la question d’un échec narcissique, portant atteinte à la constitution du corps et de la pensée. L’adolescence, ne serait-ce que pour cette raison, paraît amener ici des donnes nouvelles à la clinique : aux deux moments de constitution narcissique que sont le stade du miroir – quand le corps est hors sexe – et la constitution œdipienne de l’idéal du moi – le corps est alors aux prises avec l’interdit portant sur la génitalité –, l’auteur ajoute un troisième moment : celui d’un narcissisme adolescent dont l’enjeu est une modification du rapport, discordant, entre moi idéal et idéal du moi, associée à la reconstruction de l’image du corps désormais sexué. À quoi se rajoute la rencontre de l’Autre qu’est alors l’autre sexe… Nécessité de refonder le corps et les idéaux quand surgit notamment l’exigence de la génitalité.
La fascination de l’adolescent par le tout autre extérieur, leader, hypnotiseur ou amant, est attribuée au discord du moi idéal et de l’idéal du moi, leurs lieux respectifs restant radicalement séparés. Ce terme de discord rappelle-t-il que ce qu’on peut en entendre dans la cure n’appartient pas aux mêmes registres et se forme à des moments chronologiques différents.
L’ouvrage amorce alors un deuxième mouvement : il s’agit de préciser ce qui fait souvent ligne de partage au sein de la communauté analytique et qui permettrait, selon l’auteur, d’accorder à l’état limite un statut conceptuel. Nous en est proposée une formalisation essentiellement topologique, sans que Rassial se départisse d’une lecture psychogénétique.
C’est l’écart entre le réel et la réalité que l’auteur développe, s’appuyant en partie sur le schéma de l’appareil psychique de Freud : c’est donc cette fois en termes de limites – et non de nouage – que réel et réalité vont se distinguer l’un de l’autre, ainsi que le réel, en sa précession au symbolique et l’imaginaire. Dans la topologie proposée, une limite est à la fois un lieu de réversibilité – faudrait-il plutôt dire d’après-coup – entre moments logiques et ce qui définit la qualité particulière d’un signifiant ; mais cette notion permet surtout d’argumenter ce qui est ici considéré comme spécifique au sujet en état limite : une confusion, figurée par une mise en continuité mœbienne, entre réel et réalité. L’auteur veut-il rappeler que du symbolique – la castration n’étant pas encore advenue – manque à encadrer la perception de la réalité ?
Envisageant les effets qu’aurait le sinthôme sur cette confusion, l’auteur reprend alors la topologie des nœuds pour proposer, en spécifiant un type particulier de sinthôme, un « nœud de l’état limite ». Il en réfère d’abord à ce moment où Lacan proposera un nœud de trèfle à un fil dans lequel les registres dont il parle, porteurs chacun d’un espace, se prolongent toutefois entre eux, et cela pourrait valoir – quand quelque chose fait folie – pour chacun ; puis à une erreur d’écriture sur le nœud de trèfle faisant perdre à la boucle et sa qualité de nouage et, à la différence du nœud borroméen, la figuration des trois registres. Il s’agit là de ce qui, en déjouant la nomination des ronds, compromet la notion même de registre.
L’auteur propose, lui, un nouage constitué de deux ronds, fragile mais suffisant toutefois à cerner la place de l’objet a, de la jouissance phallique et du sens. Ainsi, dans le cas de l’Homme aux loups, c’est le réel (ordonné par l’œil) et l’imaginaire (ordonné par le regard) qui, sur les deux boucles d’un même fil, sont vus d’un seul tenant, comme inconstitués, le rond du symbolique étant libre. Le fil sinthômal qui permet au patient de ne pas sombrer dans la confusion résiderait en l’interprétation œdipienne proposée par Freud, qui lie la destinée de Sergueï et l’histoire phylogénétique du monde.
Dans la phobie, où le réel et le symbolique forment une continuité, c’est la phobie d’espace – espace social – qui fera sinthôme. Dans la perversion, alors que l’imaginaire et le symbolique se présentent confondus et que le rond du réel reste libre, un troisième fil peut tenir lieu de sinthôme : la scène comme scénario, dans la vie ou notamment dans l’écriture.
Sur le plan de la temporalité – pour autant qu’elle est la condition d’examen de la genèse d’états limites et de leur éventuelle réduction thérapeutique – l’état limite se définit comme un état, provisoire ou arrêté, de passage – d’une structure première névrotique, psychotique ou autre – vers une structure seconde impliquant que le fil supplémentaire du sinthôme se construise. Il ne pourrait donc se définir que par rapport à une dynamique de la construction du sinthôme. L’auteur tient alors le pari que, si la structure en tant que telle ne change pas, ce qui est susceptible de changer pour les patients tient en particulier au sinthôme.
Le sinthôme présente différents moments de constitution ; c’est en particulier l’adolescence comme clinique à part entière que l’auteur choisit de considérer en tant qu’elle illustre et à la fois représente ce passage : d’une série de trois « opérations nom-du-père », la dernière – l’opération pubertaire – validera, parfois invalidera, les deux premières (la première liée à la demande de l’Autre de renoncer à la satisfaction immédiate de la pulsion ; la seconde, de renoncer aux souhaits d’inceste et de meurtre). Cela dépend de la façon dont la métaphore paternelle est plus ou moins soutenue dans le familial et dans le social, et c’est le suspens de cette validation qui signe le mieux l’état limite : il équivaut alors à une adolescence interminable.
Ce type de panne, associé par l’auteur à ces moments où le Nom du Père devrait donner le relais aux noms-du-père et à la construction du sinthôme, dépasse le contexte de l’adolescence et peut être lié à de « mauvaises rencontres » – les traumatismes de l’adulte, la rencontre amoureuse et, dans la cure, les effets intrusifs d’un interprétation. Si la rencontre amoureuse nous confronte à l’impossible, à l’interdit et à l’impuissance de tout signifiant, cette rencontre est en lien étroit avec la supposition de savoir dans l’Autre, tout en étant en soi une tentative d’abolition du savoir tel que le Nom-du-Père le concerne – paradoxe qui, pour le sujet en état limite, menace la promotion de nouveaux signifiants en noms-du-père.
Mais en parlant de déclin des noms du père, que le déclin social de la fonction paternelle entraînerait, l’auteur ne présume-t-il pas de ce qui, pour un sujet, fait de la langue la condition de l’inconscient ?
La vivante réflexion de Rassial s’est ouverte, au début de l’ouvrage, par le constat que l’état limite impose une réflexion sur la pratique de l’analyse, soit sur le transfert et l’interprétation : cet état y est, avec beaucoup de rigueur, problématisé à partir de la rencontre d’impasses dans la cure, qui seraient liées à une prise de position anaclitique, par l’analyste, par exemple pour réparer les effets intrusifs d’une interprétation. Du côté analysant, c’est alors le renoncement à toute secondarisation discursive au profit de conduites, de réalisations.
La fin de l’ouvrage reprend la réflexion sur les ressorts actuels de la psychanalyse, réflexion exigée par la combinaison particulière de l’angoisse et de la dépression. Deux questions s’y rassemblent : l’analyse du transfert et celle du fantasme sont posées comme strictes alternatives dans la direction de la cure. Dans les cures d’adolescents, comme pour tout sujet en état limite, l’analyse du transfert – là où l’analyste est interrogé sur son être – serait nécessaire pour que la formulation du fantasme soit en un second temps possible. L’auteur a déjà proposé de situer ce qui, sur un mode sinthômal, tient lieu de fantasme comme
[3] : la relation à l’Autre défaillant, anaclitique, constituerait une clé pour comprendre en même temps le fantasme et le transfert, l’anxio-dépression des états limites exprimant une bascule entre l’interrogation de l’objet et la mise en question des incarnations de l’Autre.
Quant à l’interprétation, selon l’auteur elle ne pourrait, pour le sujet en état limite, porter exclusivement sur l’objet ou sur le signifiant mais sur leur discord dont il est à proprement parler sujet, soumis au ratage d’une adéquation entre les mots et les choses. En ce point, la notion d’état limite ne vient-elle pas coïncider avec la division subjective ? À la production d’une interprétation comme production de l’inconscient, échappant du sens, l’auteur privilégie une interprétation avoisinant le travail thérapeutique avec des enfants de la période de latence ou de la puberté, avec lesquels une séance peut être conçue comme un tour – de la liaison traduite par un premier dessin, à la déliaison puis à la reliaison ordonnant les interprétations.
Notre attention est aussi retenue par un éclairage qui nous semble particulièrement important par rapport à ce travail très approfondi sur l’état limite : la question de l’évitement de la rencontre – ou plutôt de ses conséquences – avec le grand Autre barré, même si psychanalyse il y a eu : si nous pensons, au contraire de l’auteur, que l’assomption de cette rencontre est du ressort de l’analyste, sa propre relation inconsciente au petit a en faisant la condition, le déploiement de cette rencontre dans les engagements de l’analysant, quels qu’ils soient, ne peut se faire qu’en après-coup.
[1]
Initialement proposé par la psychiatrie et la psychanalyse anglo-saxone sous le nom de
borderline.
[2]
Les symboles manquant, c’est à lire comme : S barré poinçon S de grand A barré.
[3]
S barré poinçon S de grand A barré.