Analyse Freudienne Presse
érès

I.S.B.N.2749200172
98 pages

p. 105 à 113
doi: en cours

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no 5 2002/1

Brigitte Hamon, À propos du livre de Michèle Benhaïm, Toulouse, érès, 2002, L’ambivalence de la mère. Étude psychanalytique sur la position maternelle

Du côté de la mère, tout au long de son parcours, comment distinguer la haine destructrice, mortifère, de la haine structurante pour l’amour, celle qui autoriserait l’enfant à vivre ?
L’ambivalence s’annonce ainsi comme l’argument de cet ouvrage. L’accent est mis sur la problématique de la séparation d’avec cet autre dont la déclinaison se démultiplie – l’enfant que la mère a en elle, celui qu’elle fut ou qu’elle est, l’enfant qu’elle a porté, celui qui est apparu et celui, encore, dont elle se préoccupe. Référence est faite à de grands représentants de la psychanalyse avec l’enfant : Dolto, Klein, Winnicott, ainsi qu’à Freud en tant qu’à travers son œuvre, l’amour ouvre toujours la possibilité d’une « approximation » de l’inceste.
Le temps heureux de complétude entre mère et enfant a été soustrait de la vie du couple parental. Dès lors, toutes les fois que la réalité viendra signifier ou réactiver un processus de perte chez la mère, il s’agira pour elle de pouvoir ou de bien vouloir symboliser cette perte dans la continuité de sa parole, ou alors d’être envahie par cette réalité et de « réinstaller » la relation mère-enfant dans l’imaginaire, celle de deux corps l’un dans l’autre.
Un premier chapitre, théorique, retrace une psycho- genèse de la mère. Celle-ci aurait à devenir une « mère suffisamment haineuse » en différents temps : un temps de désinvestissement maternel qui constitue les prémisses du conflit œdipien tout en en ayant déjà la structure ; le temps œdipien, qui met à l’épreuve la capacité de la mère de signifier à l’enfant – fille ou garçon – que l’objet n’est pas le bon (cela suppose qu’elle s’assume comme objet perdu et inadéquat pour l’enfant et la renvoie à un temps antérieur de castration faisant d’elle, fille, une femme) ; la latence, pendant laquelle la séparation mère-enfant est signée socialement par l’entrée à l’école, celle-ci ne pouvant faire fonction de tiers que si elle a été initialement dévolue au père symbolique ; la puberté et l’adolescence au cours desquelles l’enfant devient un objet sexuellement possible, capable de procréer, tout à la fois de plus en plus autre et de plus en plus semblable au parent.
De la haine revivifiée à l’occasion de ces différents remaniements identificatoires et libidinaux, c’est la part revenant à la haine symbolique qui permet au désir de la mère de se (re)mettre à trouver mi-satisfaction auprès d’un autre que l’enfant, le père puisqu’il aurait le phallus. Le manque constitue le repère dernier de ce chapitre. Toutefois pour ce qui, comme en opposition au réel de la maternité, vient organiser le monde et constitue la fonction paternelle, la réflexion de l’auteur semble mettre l’accent davantage sur le père comme tiers entre mère et enfant que sur le phallus.
En un deuxième chapitre, le propos réfère l’élaboration de la haine à un fantasme d’unicité tel qu’il peut se refléter dans les mots maternels que la mère énonce et ceux qu’elle n’énonce pas. Cette élaboration est nécessaire à toute possibilité inaugurale de séparation et, grâce à elle, la mère donnerait à l’enfant un cadre symbolique, susceptible d’ordonner son monde imaginaire. Ici se précise que le repérage de la mère symbolique, réelle et imaginaire ne correspond pas à la caractérisation lacanienne.
S’ensuit une étude clinique originale, à partir d’entretiens réalisés dans le cadre d’une prise en charge maternelle. La réflexion de l’auteur est sollicitée sur de nombreux points qui sont interprétés en termes de pulsions, de fantasmes (certains reflétant souvent une confusion des registres sexuel et maternel), d’identifications (à la mère, à l’enfant), d’imago maternelle, d’éléments d’histoire tels que deuils anciens et culpabilité. Dans ce lieu où les blessures s’expriment, certains modes de reconnaissance d’une ambivalence à l’égard de l’enfant ont été parfois en jeu, ce que visait la démarche thérapeutique de l’auteur. Dans d’autres cas, l’évocation de la séparation d’avec le corps même de l’enfant est demeurée imperceptible dans les réponses de la mère.
Au-delà des réflexions sur l’établissement de l’ambivalence maternelle et sur le rôle qui en est attendu, on sent poindre la question de l’énigmatique désir de la mère, du désir d’enfant et de sa dimension paradoxale. Avec l’auteur, nous nous demandons s’il s’agit au fond pour une femme de perdre la mère ou de s’y identifier.
La dernière partie de l’ouvrage présente des situations souvent extrêmes – abandon, rejet, infanticide – jusqu’à celles où l’on se pose la question de la psychose. Quand par exemple les relations mère-enfant sont marquées d’excès de présence maternelle, le comportement de la mère peut osciller entre la tentative désespérée, intrusive d’établir un contact avec l’enfant par des soins incessants et « le laisser tomber ». Les entretiens laissent apparaître des points d’achoppement relationnels, dans des comportements ou des éléments de discours, qui évoquent la manière dont fut ressentie la naissance de l’enfant : « un grand vide », le vide aussi que telle mère se sera épuisée à combler dans le ventre de l’enfant, fût-il vomissant. Dans cet espace relationnel où l’amour maternel aurait fait l’économie de la haine séparatrice, il n’y aurait pas de place pour l’ambivalence des sentiments maternels : la mère y est dite « trop bonne ».
Les interprétations proposées par l’auteur portent sur des situations de contenus très hétérogènes et se réfèrent essentiellement à ce qui peut rendre, pour une mère et pour son enfant, la rencontre du tiers impossible, ou bien périlleuse comme pour tant de femmes et d’hommes.
Au fil de ce chapitre, sans que nous puissions dire dans quelle mesure le symbolique en défaut serait toujours du même ordre, le propos s’oriente vers ce qui transparaissait parfois jusqu’ici : l’inexpugnable du désir, dont la perspective s’ouvre par le récit d’un travail réalisé auprès de femmes enceintes séropositives au virus de l’immunodéficience humaine. Ces femmes expriment un désir intolérable pour l’entourage et pour la société, et dont il s’agit d’accompagner différents temps jusqu’après l’accouchement. Il arrive que soit entendue dans leur discours la tentative d’authentifier leur existence. Si la dimension de la haine maternelle est invoquée, l’auteur souligne cette fois que c’est souvent la seule face qu’on en retient.
Les intéressantes recherches en psychopathologie que le lecteur trouvera ici auront donc mis l’ambivalence en perspective avec le désir. C’est elle qui rendrait la mère apte à « ne répondre que presque » à l’incessante demande de l’enfant.
Mais si c’est bien à partir d’un « meurtre » de l’image de la mère réelle qu’une fille – devenue femme – marquerait la séparation d’avec sa mère, que pourrait nous dire l’auteur de la proximité de ces questions avec celle du meurtre du père ?

Radjou Soundaramourty, À propos du livre de Patrick Declerck, Plon, 2001, coll. « Terre humaine », Les naufragés. Avec les clochards de Paris

Ce livre de Patrick Declerck remporte un franc succès de librairie. Son auteur s’est largement exprimé dans les médias et de nombreux articles lui ont été consacrés. Il se présente comme philosophe, anthropologue et psychanalyste, affilié à la Société psychanalytique de Paris.
L’ouvrage, publié dans la remarquable collection « Terre humaine », est écrit à la première personne. En ethnologue inscrit dans la tradition de Claude Lévy-Strauss et de Georges Devereux, Patrick Declerck s’engage et livre ses impressions et analyses dans un style alerte, vif et direct, souvent lyrique.
La première partie est une longue succession de vignettes décrivant un réel fascinant, cru et mortifère. L’effet garanti est de fixer le lecteur dans un état de sidération. C’est sans doute l’appel à cet imaginaire sensationnel qui a d’ailleurs tant fasciné les média. Le compte rendu brut des observations reproduites sur les fiches de « consultation psychanalytique » et le peu d’analyse dans la narration évoquent en effet des situations traumatiques qui ne semblent pouvoir être soutenues que par le lyrisme sans doute défensif de l’auteur. Les photos (sauf celle de la couverture) ou les dessins de Patrick Declerck lui-même évoquent enfin une misère crue et sont parfois à la limite de l’obscénité. L’irritation, voire une franche agressivité de l’auteur, perce d’ailleurs souvent, face à l’impuissance que ces « naufragés » renvoient à ceux qui tentent de s’en occuper. L’impression du lecteur, après cette première partie, est celle d’une captation imaginaire dont l’auteur va ensuite tenter de se distancier.
La deuxième partie (un quart de l’ouvrage) tente en effet de se déprendre de la fascination par une tentative de penser le « naufrage ». Patrick Declerck développe d’abord une critique pertinente des « aspects idéologiques du concept d’exclusion ». Les discours sur l’exclusion viseraient ainsi à banaliser et déculpabiliser le social par la présentation des clochards comme des victimes passives et irresponsables. L’auteur avance au contraire, mais trop brièvement, que la clochardisation est la dynamique manifeste d’un désir inconscient d’un sujet qui recherche et organise le pire. Il évoque la fonction des récits autobiographiques des clochards comme tentative de rationalisation et leur valeur d’« échange symbolique » avec les soignants et les travailleurs sociaux.
Sa critique sans concession des dispositifs de prise en charge des clochards a été reprise dans la presse pour sa pertinence. Ainsi en est-il de l’univers carcéral des structures d’hébergement, de sa critique des prises en charge psychiatriques, ou encore des samu sociaux qui agissent dans l’urgence quand il s’agit de chronicité.
Patrick Declerck sait en effet de quoi il parle, pour avoir travaillé dans ces dispositifs d’aide et avoir supervisé par exemple des équipes du samu social pendant plusieurs années. Il dévoile de façon mordante leur idéologie sous-jacente qui implique un désir de réinsertion conforme à ce qu’attend l’aide sociale. Patrick Declerck décrit le caractère incantatoire que prend l’injonction thérapeutique et d’insertion sociale. Il s’agit en effet de faire surgir une demande de soins et d’insertion dans un premier mouvement d’adhésion et d’illusion mutuelle du soignant et du soigné, suivi d’une désillusion haineuse ou dépressive de la part des intervenants sociaux ou soignants. Cela est dû selon Patrick Declerck à l’identification des soignants aux soignés qu’il dénonce comme « charité hystérique ». Les soignants, s’imaginant à la place de l’autre, pensent qu’il ne peut qu’accepter de s’en sortir grâce à eux, ce qui les expose à de cruelles désillusions.
Et puis Patrick Declerck dénonce l’incohérence des dispositifs d’aide, la précarité des offres d’hébergement ou d’assistance qui ne font que répéter les ruptures, les séparations et la non-permanence des liens qui sont pourtant au cœur de la problématique de ces « naufragés ». Ce paradoxe est expliqué par l’importance des mécanismes de défense des soignants et de leur ambivalence. Les figures du clochard représentent en effet une transgression sociale qu’il ne faut surtout pas risquer d’encourager. Aussi, quand un lien s’installe, les usagers sont soupçonnés de faire semblant d’entrer dans le dispositif pour consommer des services et profiter des aides. Ce type de lien inquiète, et les équipes tentent de lutter contre le risque de sédentarisation par des changements fréquents de dispositifs et un fonctionnement opératoire de l’aide.
Il se joue certainement dans les services d’aide des scénarios fantasmatiques à analyser. Patrick Declerck cherche à « assainir » les relations entre soignants et soignés et retrouver une véritable fonction asilaire comme espace transitionnel. Cette pathologie du lien nécessite un suivi des clochards sur de longues durées et non plus dans l’urgence, via un réseau de lieux de vie différenciés.
Bien que sa critique des dispositifs d’aide soit des plus intéressantes, Patrick Declerck ne poursuit malheureusement pas son analyse. Il omet notamment de mettre en lumière de façon plus approfondie et clinique les processus inconscients qui sous-tendent l’errance et la clochardisation des sujets qu’il a rencontrés. Il se précipite au contraire dans une stigmatisation affligeante de ces sujets, emboîtant le pas aux psychosomaticiens et aux concepts d’apsychognosie, de pensée opératoire et d’alexithymie. Face à ce qu’il perçoit comme « un trou noir qui, comme en astrophysique, absorbe la lumière et ne renvoie rien », Patrick Declerck se réfugie dans une description phénoménologique ou des généralités. Suite à une analyse rapide des étiologies sociales, économiques, familiales, culturelles et politiques, c’est la pathologie qui est appelée à la rescousse. Après les syndromes de dégénérescence (Morel), d’automatisme ambulatoire (Charcot), de dromomanies, de fugues épileptiques, hystériques ou délirantes au xixe siècle, Patrick Declerck invente le « syndrome de désocialisation ». Rien pourtant de bien nouveau. Marie et Meunier avaient par exemple déjà parlé d’« inadaptation sociale des vagabonds » pour caractériser leur « instabilité psychomotrice », en 1908. Une fois de plus, à défaut de pratiques dignes du « grand renfermement » comme à la Maison de Nanterre, un « psy » vient prendre le relais des différents discours sur les clochards pour tenter de circonscrire le fléau de la clochardisation en pathologisant ces « naufragés », par la (ré-)invention d’une nouvelle entité nosologique.
Les dysfonctionnements précoces, les polytraumatismes infantiles, l’alcoolo-tabagisme transgénérationnel et enfin la primauté du passage à l’acte sur la mentalisation caractériseraient ainsi ce « nouveau » syndrome. Pour soutenir cette approche sémiologique, Patrick Declerck développe le concept de « forclusion anale », de « souffrance-fond » métapsychologiquement discutables, voire douteux.
C’est surtout une clinique sans sujet qui est manifeste dans cet ouvrage. L’articulation théorico-clinique de la première à la seconde partie est absente. La pulsion de mort à l’œuvre, le réel fascinant et inquiétant entraînent une tentative de rationalisation, de maîtrise parfois plaquée et souvent stigmatisante. L’intensité et l’engagement de ces quinze années de travail auprès de ces personnes à la rue sont perceptibles dans ce livre, dont il fallait nécessairement qu’il fût écrit pour tenter d’articuler ce que l’auteur y a vécu, et afin de tenter de se déprendre de l’effroi suscité par ces naufragés.
Face à un sujet en errance qui échappe, fallait-il considérer une fois de plus les clochards comme des êtres incapables de penser, de demander, voire de désirer ? Cette description d’êtres monstrueux puise allégrement dans des représentations négatives où le sujet semble forclos. « Bref, un sujet qui, de clochard, deviendrait ou redeviendrait comme vous et moi, il n’y a point » (p. 319). L’horreur désespérante de la pulsion de mort semble empêcher toute pensée de l’auteur. Des références à l’inconscient, au sexuel, au fantasme, à la jouissance et à la capacité désirante de sujets allant jusqu’à un « désir pour la mort » sont à peine ou pas du tout évoquées. Qu’en est-il des fantasmes inconscients exprimés dans les discours manifestes de ces « naufragés », ou encore comment cette jouissance qui s’exprime dans la rue ou les services d’aide rencontre-t-elle celle de l’Autre social ? Il s’agit pourtant de sujets parlants dont le dire ne cesse cependant d’être dénigré et stigmatisé par l’auteur. Che Vuoi ? Que veut donc cet Autre à ces « naufragés », que veut Patrick Declerck à ces êtres qu’il décrit sans demande ? C’est précisément la question que le directeur et fondateur de la collection, Jean Malaurie, pose à l’auteur dans cet échange épistolaire publié à la fin de l’ouvrage et dont Patrick Declerck reconnaît lui-même ne pas bien comprendre l’intérêt.
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