Analyse Freudienne Presse
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I.S.B.N.2749200180
98 pages

p. 135 à 144
doi: en cours

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no 6 2002/2

2002 Analyse freudienne presse

Répétition ludique : border la mort

Guillermo Kozameh  [*]
« Et je consacrai ouvertement mon cœur
à la terre grave et dolente,
et souvent, pendant la nuit sacrée,
je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort,
sans peur, avec sa lourde charge de fatalité,
et de ne mépriser aucune de ses énigmes.
Ainsi je m’attachai à elle d’un lien mortel [1]. »
Toujours préoccupé par la clinique, Freud étudie l’apparition des difficultés et des résistances dans le progrès thérapeutique.
L’ambivalence, le problème du masochisme primaire, la réaction thérapeutique négative et, bien sûr, la résistance à travers la répétition transférentielle dans « Souvenir, répétition, élaboration » (1914), eurent leur corollaire en 1920 avec le jeu d’un enfant – jeu dans lequel se condensaient les mouvements créatifs ainsi que la tentative persistante et échouée de re-trouver ce qui est perdu.
Les phénomènes de répétition sont présents tout au long de l’œuvre freudienne mais dans une conceptualisation différente.
Au début, c’est seulement en relation avec la pathologie obsessionnelle : représentations compulsives, dans « Les névroses de défense » (1894), puis avec le concept de facilitation en 1895 : « Projet de psychologie », où, par économie, le psychisme tend à parcourir un chemin déjà connu, jusqu’à la déception de ne pas pouvoir trouver l’objet inaugural perdu. Dans Inhibition, symptôme, angoisse (1926), Freud écrit : « Ce qui ne s’est pas déroulé tel que le sujet le souhaitait est annulé par la répétition sous une autre forme, et à cela s’ajoute, dès lors, toute une série de motifs pour continuer indéfiniment ces répétitions. »
Cependant, cet échec constitutif permet la création d’un objet, pâle copie de l’original. C’est le moment où Das Ding ne correspond plus à die Sache et que s’établit entre les deux une différence radicale.
Dans L’inquiétante étrangeté [2], il expose : « Dans l’inconscient, on discerne la domination d’une compulsion de répétition qui dépend, sans doute, de la nature la plus intime des pulsions, qui est assez forte pour se placer au-delà du principe du principe de plaisir et qui confère, à certains aspects de la vie animique, un caractère démonique. »
Freud a changé peu à peu sa conceptualisation de la répétition qui, au début, n’était en relation qu’avec le champ des symptômes, la pathologie et les difficultés thérapeutiques, pour lui conférer par la suite le statut d’acte constitutif du sujet. De fait, elle n’est pas seulement une manifestation dans la cure mais doit être prise en compte comme structure suprême !
Lacan part de là en s’appuyant sur le structuralisme qui présente la répétition comme la tendance à recommencer une structure sociale interne que le sujet remet en scène compulsivement. L’apport de la linguistique permettra, par la suite, que la répétition soit spécialement décrite comme insistance de l’inscription du signifiant.
Je voudrais reprendre la répétition comme moment constituant dans la clinique avec des enfants.
La mère d’un garçon de 7 ans consulte pour l’énurésie de son fils. Les parents sont divorcés mais on suppose qu’entre eux existe une relation cordiale.
L’enfant demande à dormir dans le lit de sa mère à cause de peurs nocturnes. Elle n’accepte pas, le symptôme d’énurésie apparaît.
La mère est en analyse, et le père dans un groupe thérapeutique.
Lors des premières séances, Julien dessine, parle, raconte des films qu’il a vus, permettant des associations. La difficulté à accepter le divorce de ses parents le pousse à critiquer cruellement les nouveaux conjoints de ses parents et à les rejeter. Ses dessins et ses commentaires semblent signaler que le traitement progresse favorablement, amélioration suspecte après seulement quelques mois.
Cependant, après une séance où il était question de récupérer sa mère de façon exclusive, il vient à la consultation et reste debout près de la fenêtre. Il trouve le cordon du rideau auquel il imprime un mouvement pendulaire. Ce jeu se répète pendant plusieurs séances. Il est tendu mais n’a pas l’air angoissé.
Je perçois que le processus de l’analyse a radicalement changé. Si dans les premières séances apparaissait facilement le retour du refoulé à travers l’imaginaire du dessin, dans les suivantes s’instaure un jeu répétitif qui, tel quel, ne symbolise rien. C’est un mouvement un peu inerte, mort, sans la créativité des premiers moments. J’étais alors pris dans la nostalgie des premiers temps de la cure.
Ces séquences, qui se rencontrent dans des obsessions graves ou des psychoses, je les ai fréquemment observées chez des patients ordinairement névrosés chez qui le dispositif analytique facilite l’apparition d’un temps différent de celui du retour du refoulé : temps de la répétition incessante d’un chemin qui, apparemment, ne mène nulle part.
Lacan parle d’un type particulier de rencontres avec le hasard qui, chez les enfants, peut être la feuille d’une plante dans le bureau, un cendrier qui commence à tourner comme une toupie ou le stylo de l’analyste, toujours là, à côté de ses dessins. Cette rencontre nous surprend, elle est imprévisible : il y a quelque chose du réel qui, dans cette scène, assume la place de la causalité dans la vie psychique. Il existe une confusion – et elle est justifiée – entre le retour du refoulé et la répétition.
On pourrait proposer deux modalités pour aborder la psychanalyse : l’une fondée sur l’étude du symptôme et l’autre sur la récupération par la remémoration cathartique de moments traumatiques. Le symptôme, tel que Freud le présente, est une solution qui a échoué, un déguisement pour que le désir puisse se manifester.
La remémoration semble être une condition innée du parlêtre. Cependant, à un certain moment apparaît un frein à ces rengaines nostalgiques et c’est le réel qui se fait présent. Il s’agit d’autre chose, le sujet est déstabilisé, déséquilibré. Je crois cependant que les enfants, plus que les adultes, acceptent aisément d’être déconcertés. Ainsi s’amusent-ils à provoquer, par exemple, en inventant une musique stridente et répétitive avec les objets domestiques les moins attendus – casseroles, bâtons, chaussures. Ils peuvent frapper avec insistance sans se fatiguer.
La répétition en acte brise l’espace protecteur des jeux et dessins symboliques en créant une blessure, une division, une schize, une barre.
Le Réel, disjoint du semblant imaginaire, nous permet, si nous tolérons ce temps apparemment mort, un abord non seulement de la remémoration mais aussi des approches du sujet au Réel.
À une époque de ma vie professionnelle, en m’appuyant sur d’autres postulats théoriques, j’empêchais les enfants en analyse d’être distraits et de jouer avec des objets extérieurs au dispositif analytique. Tout ce qui sortait des frontières de la boîte de jeux, je l’interprétais comme une résistance, une crainte de la nouveauté, une difficulté de l’enfant à se confronter aux conflits pour lesquels il était venu à la consultation.
Cependant, de par mon histoire infantile, et en m’appuyant sur de nouvelles données psychanalytiques, j’ai autorisé que les enfants jouent avec un objet inattendu, trouvé par hasard, ne provenant pas obligatoirement de leur boîte à jeux. J’avais à l’esprit, à la fois, les observations de Winnicott, son attente active pour que le temps du jeu puisse advenir en évitant des interprétations hâtives et la reformulation de la répétition par Lacan.
L’enfant trouvait quelque chose par hasard. La Tuché prenait plus d’importance en me permettant de moins me préoccuper de la remémoration.
Lacan considère que le Réel se trouve au-delà du réseau de signifiants. En paraphrasant, on pourrait dire qu’au-delà d’un dessin ou d’un jeu, plein de richesse symbolique, apaisant pour l’enfant, il y a toujours un réel qui l’inquiète et le tourmente.
Il est fréquent que certains enfants, après avoir terminé leur dessin et sous prétexte d’une critique esthétique, le méprisent et ne veuillent plus rien en savoir. Quelque chose de traumatisant du côté du Réel envahit le bureau, et le dessin finit à la poubelle. On pourrait penser que la répétition échoue dans sa tentative d’assimiler, de capter, d’intégrer ce traumatisme à la chaîne signifiante, et un reste de Réel échappe à toute signification.
Maria (8 ans) consulte pour des phobies nocturnes. Après quelques séances où elle dessine et présente une famille avec un père très autoritaire, qui maltraite sa femme et ses deux filles, elle commence un jeu d’énumération de paires antinomiques : paix-guerre, blanc-noir, lumière-obscurité, vieux-jeune. La liste est interminable, il s’agit d’un circuit sans fin.
Si nous pensons que le refoulement est de par sa constitution vouée à l’échec qui permet le retour du refoulé, par la création d’un symptôme, la répétition, elle, est la recherche échouée d’une rencontre, d’une non-rencontre qui laisse le sujet divisé.
Ces jeux/actes/mouvements répétitifs apparaissent de façon imprévisible, comme une force qui sans cesse pousse à l’acte et à laquelle il est difficile d’imposer une limite. Dans cette situation, l’enfant se sent sans défaut et à la merci de cette emprise.
Raphaël, 6 ans, présente des difficultés d’apprentissage avec un diagnostic d’hyperactivité et une attention instable. Lors de l’anniversaire de l’attentat des tours jumelles, il me dit qu’il va les dessiner et qu’elles seront attaquées par quatre avions, plus une explosion souterraine.
Son père travaille dans un autre pays de la communauté européenne dans la construction d’avions.
C’est un matériel très riche qui permet de penser les divers signifiés possibles : l’absence de son père, son retour à la fois désiré et craint par l’enfant car lorsqu’ils sont ensemble durant les week-ends, des disputes surgissent et particulièrement entre les parents.
Dans le temps où je fais la connexion entre ses productions imaginaires et son histoire, il trace des petits carrés représentant les fenêtres des tours jumelles. Il les refait pendant plusieurs séances en disant : « Je ne peux pas m’arrêter car il y a des milliers de fenêtres. » Certaines sont grandes, d’autres petites, d’autres carrées, d’autres rondes, etc. C’est par là que se sont jetées les personnes qui ne supportaient pas de rester à l’intérieur et de mourir, prises au piège par le feu.
Lacan, dans le séminaire XI (chapitre « Du sujet de la certitude »), dit : « Pour discerner ce qu’est le temps logique, il faut partir du fait que la batterie signifiante est donnée dès le début. Sur cette base, il faut introduire deux termes requis, comme nous le verrons, par la fonction de la répétition : le hasard (Willkür) et l’arbitraire (Zufall). »
Il ajoute plus loin : « Rien ne peut être fondé sur le hasard (calcul de probabilités, stratégies) sans impliquer une structuration préalable et limitée de la situation en terme de signifiants… »
Une enfant de 6 ans, avec des rituels de lavage, joue à nourrir un bébé. Elle commence par préparer le biberon, attrape une poupée qu’elle prend comme un nourrisson, lui donne à manger et la poupée est censée déféquer. Commence alors une séquence aliment, matières fécales, nettoyage. Trois moments réitérés à l’infini.
Une petite fille psychotique du même âge, pendant les premières séances, se limite à répéter en criant « yaourt, yaourt » en se balançant compulsivement.
« Nous devons distinguer ici la portée de ces deux directions : la remémoration et la répétition », pose Lacan (Séminaire XI). « Entre ces deux directions, il n’y a ni orientation temporelle ni réversibilité. Elles ne sont pas commutatives, tout simplement… », « ce n’est pas la même chose de commencer par la remémoration et de se retrouver devant la résistance de la répétition que de commencer par la répétition pour obtenir l’esquisse de la remémoration ».
Si, au début, la psychanalyse développe la remémoration, elle ne met pas longtemps à se heurter à une limite : le Réel. Mais ce qui caractérise l’analyse des enfants et qui a suscité des controverses dans les écoles analytiques, c’est la difficulté de remémorer et d’associer, démarche plus facile pour l’adulte qui répète dans le transfert ce qu’il a refoulé.
En revanche, les enfants sont disposés à exprimer leurs fantaisies dans leurs dessins, leurs contes, leurs jeux, et c’est dans « cette facilitation de l’acte que la répétition trouve un moyen spécifique pour tenter d’assimiler un peu du réel ».
Freud a précisé que cette répétition n’est pas qu’une maîtrise active mais qu’elle se situe au-delà du plaisir. Dans une cure, la répétition ne relève pas seulement de la maîtrise, c’est donc à partir des couples d’antonymes que le signifiant permet la création du symbole, la Chose assassinée devient objet, et dans ce jeu d’alternances présence-absence, la pulsion de mort coupe le fil qui unit l’objet à la condition de matérialité de sa présence.
Lorsqu’un enfant plus grand (9 ans) joue à cacher et retrouver des objets dans le cabinet de l’analyste ou à se cacher et à réapparaître, à allumer ou éteindre la lumière, il peut nous inquiéter à cause des modalités régressives de ce jeu à cet age.
Nous savons bien qu’il ne s’agit pas d’une chronologie évolutive mais bien d’une temporalité logique permettant que cette séquence ne soit pas pour l’enfant uniquement le contrôle ou la rivalité, mais plutôt la mise en scène, par le transfert, de l’émergence d’un sujet.
Sujet de l’aliénation, sa fondation au moyen de l’inévitable capture par l’Autre et donc l’évidence d’un sujet hésitant, barré. Une scène qui nous rappelle qu’« il n’y a pas de marque préalable à re-trouver, mais que c’est dans cette recherche que le sujet se constitue ».
Les phonèmes du Fort-Da, leur rapport par opposition, ne conduisent pas à une signification chez l’enfant. « La bobine embryon de ce que sera l’objet a, dit Lacan dans le séminaire XI, ne fait apparaître que l’hésitation radicale du sujet. »
Le signifiant ne peut se signifier par lui-même, c’est dans cette recherche en acte que la répétition, avec certaines nuances, permet une coupure qui fait surgir le sujet.
L’enfant dispose du symbolique pour anesthésier l’impossible de la rencontre avec le Réel, mais c’est justement cette a-rencontre qui laisse un reste sans lequel il ne pourrait relancer son désir. Le moment constitutif se produit au prix pour l’enfant d’occuper ce lieu de l’objet « a » pour la mère, à la merci de sa jouissance, d’un Autre absolu. Ses jeux avec les boucles de la chevelure maternelle, ce mamelon que l’enfant tripote, le mouvement continu du hochet, sont encore sans coupure.
Paradoxe de l’acte de l’enfant qui tentant de re-trouver une jouissance perdue se trouve devant la possibilité d’une médiation de cette jouissance. La clinique nous démontre que, pour établir une distance avec la jouissance de l’Autre, il faut passer par des moments de transfert pendant lesquels on pense la récupérer.
Ce temps constituant du Fort-Da de la création de l’objet se différencie d’autres types de jeux ; ceux dont l’axe passe par l’équation : phallique /castré, avoir/non avoir. Il s’agit ici de l’apparition/création d’une autre jouissance : la jouissance phallique et les possibilités et les craintes de la perdre.
Cette coupure pour y parvenir est mise en scène dans des jeux aux règles explicites ou implicites, où les cow-boys et les Indiens luttent afin d’imposer leur loi. Des princesses enlevées, des dragons interceptant l’entrée d’un trésor caché, des voleurs qui fuient pour éviter le châtiment et la prison, etc., présentent une structure où l’apparition de la loi et du désir pivote sur une autre dimension. Les règles de certains jeux sociaux comme Le jeu de l’oie ou Les petits chevaux mêlent le hasard du chemin à suivre et ses obstacles à la punition de « retourner à la case départ ».
Les jeux du retour du réprimé nous parlent d’un univers où la métaphore paternelle a marqué l’Autre en le barrant, et la castration produit une empreinte, qui transforme le jeu en pacte, transaction, transgression, lois et châtiments.
L’enfant a été l’objet a de sa mère, mais il crée une substitution ou l’on ne jouera plus avec lui sur ce mode.
L’analyste témoigne de ces processus ludiques, de leurs temps constituants, de la création et des chemins entre le sujet et l’Autre. De sorte qu’en avançant un pion, un rayon de vérité puisse s’exprimer.
 
NOTES
 
[*]Guillermo Kozameh, psychanalyste, Madrid, membre d’Analyse freudienne.
[1]Johan Christian Friedrich Hölderlin, La mort d’Empédocle.
[2]S. Freud, L’inquiétante étrangeté, p. 242.
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