Analyse Freudienne Presse
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I.S.B.N.2749200180
98 pages

p. 145 à 151
doi: en cours

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no 6 2002/2

Il s’agit d’illustrer la question de savoir comment s’inscrit la pulsion de mort dans l’infantile, par une clinique aujourd’hui largement répandue, particulièrement dans les pays occidentaux, c’est celle de l’anorexie.
 
L’anorexie, une clinique du corps féminin
 
 
L’anorexie est un symptôme essentiellement féminin. L’anorexie, du grec an (privation, absence de) et orexis (appétit), est un terme général désignant une diminution, voire une perte de l’appétit. La psychopathologie contemporaine distingue au moins deux formes cliniques : celle du deuxième semestre de la vie et celle de l’adolescence. C’est donc cette deuxième forme qui nous intéresse ici puisque, généralement, ce symptôme débute à l’adolescence entre 13 et 17 ans. De plus, dans 90 % des cas, l’anorexie est un symptôme féminin.
De ce fait, on constate des spécificités liées aux questions autour de la féminité, ici en particulier cette lutte interminable contre les exigences de la pulsion orale, ainsi que cette question de l’abandon à l’Autre, c’est-à-dire cette manière pour une femme d’être livrée à la jouissance Autre, à savoir cette part de jouissance du féminin dans la femme de ne pas se ranger toute sous la jouissance phallique. Ceci semble être l’écueil qui surprend l’adolescente quand elle s’inscrit dans la logique sexuelle et qui peut l’amener dans un passage par l’anorexie quand elle se trouve livrée à cette jouissance première mortifère et dévastatrice de la mère affamante. En effet, Freud avait souligné très tôt dans son article « Un cas de guérison hypnotique » cet enjeu autour de la mère affamante à propos du cas d’une jeune accouchée qui ne parvenait pas à allaiter son enfant et qui fantasmait sa mère comme cette femme qui l’affamait.
Dans le même temps, nous faisons également l’hypothèse que ce symptôme, en constante augmentation dans les sociétés contemporaines industrialisées dites développées, est l’un des symptômes de notre temps, qui répond en miroir à notre société dite de « consommation », même s’il s’inscrit dans une histoire. En effet, plusieurs études historiques, particulièrement aux États-Unis, où cette pathologie désignée comme « troubles du comportement alimentaire » (Eating Disorders) est la plus importante, ont été consacrées à l’histoire de l’anorexie, et elles montrent notamment l’apparition de cas d’anorexie au Moyen Âge dans le jeûne des mystiques, en comparant ainsi cette recherche acharnée de la minceur telle qu’elle s’exprime déjà à cette période et le tableau proprement dit de l’anorexie. Mais ces recherches limitent l’analyse à ce qui, dans l’expression manifeste de la privation alimentaire, présente des similitudes historiques ou sociologiques. Elles ne rendent pas compte des conditions de possibilité de cette privation. De ce fait, la psychanalyse apporte une autre orientation en s’attachant à chercher une causalité psychique, car, si l’oralité constitue un des modes majeurs des liens sociaux, la clinique nous montre que ce lien social est ordonné autour du fantasme oral s’articulant sur une jouissance perdue, et que cette clinique s’articule également à la question de la pulsion de mort.
Ainsi, l’anorexie présente à la fois une composante psychopathologique et une forte composante sociale ou culturelle, en montrant la place essentielle du corps et de ses représentations sociales. Si le corps peut être l’objet d’un surinvestissement, du côté d’un amour éperdu, cela s’accompagne nécessairement de son corollaire – la haine – qui peut aller jusqu’à le faire disparaître.
 
La pulsion de mort de Freud à Lacan
 
 
Dans son article « Pulsions et destins de pulsions » en 1915, Freud définit la pulsion comme la mesure du travail imposé à l’appareil psychique du fait de sa dépendance du corps. Dans ce texte, dans le cadre de son grand projet de métapsychologie, il rappelle le caractère limite de la pulsion, entre le psychique et le somatique, et en précise ses quatre caractéristiques, à savoir la source, la poussée, le but, et l’objet de la pulsion – c’est-à-dire le moyen pour la pulsion d’atteindre son but lequel n’est pas toujours originellement lié à la pulsion. Alfred Adler, cité par Freud, avait même parlé d’entrecroisement des pulsions, au sens où un même objet peut servir en même temps à la satisfaction de plusieurs pulsions.
En 1920, avec « Au-delà du principe de plaisir », Freud relève un nouveau dualisme pulsionnel, et l’opposition entre la pulsion de vie et de la pulsion de mort va succéder à l’opposition de la pulsion sexuelle au moi. C’est à partir de la notion de compulsion de répétition que Freud théorise ce qu’il appelle la pulsion de mort et il l’illustre par l’exemple de la pulsion d’agression où il relève deux tendances : du côté de la pulsion de vie, c’est la tendance à s’approprier l’objet, puisqu’elle vise d’abord à s’y unir, et du côté de la pulsion de mort, c’est la tendance à détruire l’objet. Mais la pulsion d’agression est liée à la pulsion d’amour, c’est alors la genèse de la culpabilité : la lutte éternelle entre l’Éros et la pulsion de destruction ou de mort.
Il est intéressant de remarquer que cette nomination de pulsion de mort apparaît tardivement alors que sa définition est présente bien plus tôt dans l’œuvre de Freud, et même dans l’Esquisse lorsque Freud évoque l’appareil neuronal, il souligne l’existence d’un principe d’inertie des neurones et il suppose alors que la tendance fondamentale est de tendre vers le zéro. Au fond, la pulsion de mort est ce qui tendrait en premier lieu à annuler tout ce qui serait du registre de l’excitation, comme si la tendance était à l’annihilation complète des tensions, à une espèce d’homéostasie.
Mais Lacan nous apporte un autre éclairage, plus structural. Tout en partant de la définition freudienne de la pulsion, dans son séminaire de 1964 Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, il considère que la pulsion est l’un de ces quatre concepts. Il cherche ainsi à dégager cette notion freudienne de ses assises biologiques, en tentant de répondre à la question du rapport de la dépendance du travail pulsionnel vis-à-vis du corps.
Lacan articule ainsi les représentations freudiennes de la pulsion sexuelle et la pulsion de mort, avec sa conception de la représentation de la chaîne signifiante comme « bouclée » de manière à contourner son objet a. En reprenant la conception freudienne selon laquelle il existe une indépendance de l’objet vis-à-vis de la pulsion et que de ce fait n’importe quel objet peut être amené à remplir la fonction d’un autre pour la pulsion, Lacan souligne à quel point l’objet de la pulsion ne peut pas être assimilé à un objet concret, mais qu’il faut le concevoir comme étant de l’ordre d’un creux, d’un vide, et comme non représentable. Cet objet a, cause du désir, se profile à travers les interstices de la chaîne. À partir du moment où la chaîne revient sur elle-même, le champ de ce même objet, cause du désir, est représentable comme situé – bien qu’il ne soit pas localisable – dans une aire intérieure à une boucle. Mais du fait de sa dépendance à la parole, il nous est renvoyé du lieu de l’Autre. Il s’agit donc dans le trajet en boucle de le contourner sans jamais s’y satisfaire, ce qui rend compte de l’appartenance de cet objet à la sphère de l’Autre.
Mon propos est donc d’illustrer cliniquement cette question du lien entre la pulsion de mort et l’anorexie, quand il s’agit de patientes de structure hystérique, en évoquant ce qui m’apparaît comme déterminant dans ce cas-là, à savoir un des mécanismes d’identification, c’est-à-dire l’identification au « rien » comme objet a.
 
La pulsion de mort et l’identification au « rien » comme objet a dans l’anorexie
 
 
L’anorexique souligne une particularité de notre époque en mettant en cause le circuit du besoin, puisqu’elle nous dit qu’il se peut qu’elle meure de faim, pour ne pas mourir, au sens du désir. Elle veut « rien », du « rien », dans un monde où tout le monde veut « tout », du « tout », soulignant à l’extrême cette dialectique entre l’être et l’avoir, en signifiant le manque face à un environnement qui pousserait à la totalité, à l’Un.
Dans ce symptôme, un mathème lacanien me semble éclairant liant anorexie et hystérie. Dans son séminaire sur le transfert en 1961 (séances des 19 et 26 avril 1961), il a proposé un mathème spécifique pour le fantasme de l’hystérique :
qu’il n’a évoqué qu’une fois malheureusement. Celui-ci énonce que l’hystérique s’identifie à l’objet du fantasme de l’Autre, à l’objet a de l’Autre. En effet, une des particularités de cette identification à l’objet a de l’autre chez l’hystérique tient à son intensité, au point de provoquer une oblitération radicale du sujet puisque l’on trouve l’objet a à la place du
Il est intéressant de remarquer que cette dimension de l’intensité dans l’identification rejoint celle de l’intensité de la force pulsionnelle. Nous revenons au texte de Freud de la métapsychologie « Pulsions et destins de pulsions » dans lequel Freud accorde une autonomie au concept de force pulsionnelle face aux représentants des pulsions, de façon à établir une rupture théorique avec le concept de pulsion dans les « Trois essais sur la théorie sexuelle ».
Le fantasme du sujet dans son écriture lacanienne () rend compte du rapport particulier liant ce sujet, barré, avec un objet a imaginaire privilégié qu’il va chercher chez l’autre afin de faire bouchon à l’objet a réel qui n’est qu’un vide, un manque, consécutif de la rencontre du langage. Le « rien » est un des objets a imaginaires privilégiés qui sont pour Lacan, selon les moments de son enseignement, entre quatre et six : le sein, les fèces, le regard, la voix et le rien. Un sixième objet a parfois été ajouté mais traité à part, il s’agit du phallus imaginaire, à différencier du phallus symbolique. On peut souligner que Lacan introduit après Freud deux objets pulsionnels, la voix et le regard.
Il m’apparaît que dans le symptôme anorexique la question de l’identification hystérique au « rien » semble tout à fait importante, comme le rapport particulier de l’objet a au phallus. Ainsi la lecture de cette formule nous permet d’en déduire certains éléments pour aborder cette clinique, car dans ce mathème du fantasme de l’hystérique n’existent plus ni le sujet, ni son fantasme de parlêtre, ni l’objet qui cause son désir. Nous sommes donc au cœur d’une question vitale, et en particulier c’est souvent le cas dans l’anorexie, quand l’hystérique s’identifie non plus à l’objet a imaginaire de l’autre, mais à son objet réel.
D’autre part, si l’anorexique circonscrit le rien comme objet a, afin d’inscrire quelque chose du côté du désir face à une demande de l’Autre omniprésente, c’est parce qu’elle se refuse à être le phallus de l’Autre. Elle produit alors le « rien » pour parer à la demande de l’Autre, généralement une figure maternelle. L’anorexique s’anéantit face au poids de la demande de l’Autre qui l’oppresse, et l’on retrouve ce que Freud soulignait à propos de la mère « affamante ».
La question du corps et de son lien à la pulsion de mort est donc centrale. En effet, si l’anorexique mange du « rien », cela a bien entendu des conséquences sur son corps qu’elle réduit à son minimum. Mais à quel corps s’adresse-t-elle ? Non pas tant au corps réel mais à un corps idéal, voire idéalisé, duquel rien ne peut dépasser. Ici c’est l’enjeu du « trop », il y a toujours quelque chose en trop, insupportable.
De ce point de vue, les troubles de l’image du corps sont souvent très impressionnants puisque généralement l’anorexique ne veut pas voir sa maigreur, ce qui peut à certains moments faire évoquer d’autres structures, et la psychose en particulier. Ici la question de la demande est délicate car, généralement, l’anorexique ne se plaint de rien, et il existe souvent un contraste saisissant entre l’image d’un corps qui tend à disparaître et l’absence de plainte. Au fond, l’anorexique refuse de se laisser nourrir pour échapper à la demande, et pour que vienne un « rien » de désir.
Pour conclure sur ces quelques hypothèses entre anorexie et pulsion de mort, Lacan dans Les complexes familiaux en 1938 parle de cette tendance psychique à la mort en évoquant la question de la grève de la faim dans l’anorexie mentale, ce qui je trouve est très éclairant dans cette clinique : « Cette tendance psychique à la mort, sous la forme originelle que lui donne le sevrage, se révèle dans des suicides très spéciaux qui se caractérisent comme “non violents”, en même temps qu’y apparaît la forme orale du complexe : grève de la faim de l’anorexie mentale, empoisonnement lent de certaines toxicomanies par la bouche, régime de famine des névroses gastriques. L’analyse de ces cas montre que, dans son abandon à la mort, le sujet cherche à retrouver l’imago de la mère. »
 
NOTES
 
[*]Vannina Micheli-Rechtman, psychanalyste, philosophe, Paris.
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