Analyse Freudienne Presse
érès

I.S.B.N.2749200180
98 pages

p. 152 à 161
doi: en cours

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no 6 2002/2

2002 Analyse freudienne presse

La minceur de Virginie, un trou dans le réel de la jouissance

Alex Droppelman Petrinovic  [*]
 
Épitaphe
 
 
« Nous attendons la mort
Au lieu d’attendre la vie
S’agit-il de vivre pour mourir ou de vivre pour vivre
Ou peut-être de mourir pour vivre ?
Et si c’était mourir pour mourir [1] ? »
À la suite de cette épitaphe, nous proposons quelques réflexions concernant la pulsion et sa présentation toujours binaire, puisque avec Freud, depuis le début de sa recherche, elle est conceptualisée par paire, opposant pulsions du moi ou d’autoconservation aux pulsions sexuelles. Plus tard, ce sera Éros la pulsion de mort. D’une part, pulsions de vie incluant les pulsions du moi ainsi que les pulsions sexuelles, et, d’autre part, les pulsions de mort. Deux versants de la pulsion renvoyant à deux opérations de la jouissance concernant l’une la jouissance phallique, l’autre la jouissance féminine. La jouissance de la femme comme Autre jouissance, jeu de consistance et d’inconsistance.
Conception binaire qui renvoie à une fonction d’alternance entre liaison et déliaison. À partir de cette perspective, la pulsion de mort s’épuise en une fonction homéostatique rendant silencieuse la pulsation de la pulsion.
« Cela ressemble à une fable
que j’ai déjà apprise
un rêve de saisir
et de laisser.
Et c’est ma patrie où
vivre et mourir [2]. »
« Je n’ai pas seulement un Ange
aux ailes tremblantes :
ils me balancent comme en mer
balancent les deux rives
l’Ange qui donne la jouissance
et celui qui donne l’agonie,
celui des ailes ondoyantes
et celui des ailes fixes [3]. »
Monique David Ménard a fait référence, lors d’une visite au Chili, à ce qu’il y a de pervers dans la pulsion, dans l’éternel recommencement de l’antagonisme d’éros et de thanatos, quelque chose de l’ordre d’un mouvement perpétuel… Il y aurait un certain entêtement, que l’on pourrait appeler insistance, du fait qu’une pulsation tendrait vers une rencontre impossible avec un objet irrémédiablement perdu. Impossibilité qui fait de ce circuit une maneuvre permanente au sein de laquelle une pulsation tend vers un lieu où la complétude n’existe pas.
À l’instar du conte de Kafka, la pulsion organise une procession vers la maison du gouverneur afin de présenter une demande dont on sait par avance qu’elle sera rejetée. De cette manière, la garantie de la procession reste assurée année après année. Jeu pervers d’aller et retour où se génèrent les garanties du mouvement pulsatile de la pulsion.
Controverses auxquelles convoque la pulsion quand elle se rattache à la problématique de la jouissance, qu’il s’agisse de l’autoconservation ou du principe de plaisir, de l’au-delà du principe de plaisir, ou qu’il s’agisse de la jouissance phallique ou de l’Autre jouissance.
Selon le dire de Jorge Manrique, « La mort marche sens dessus dessous avec la vie ». Et si, comme l’énonce l’épitaphe, la pulsion n’était qu’une monnaie à une seule face ? Et s’il ne s’agissait que de la mort ?
Ma proposition, ou plus exactement mon hypothèse, suggère qu’il ne s’agit pas de perversion mais seulement de mort… La pulsion sur ce mode peut être pensée depuis la coupure mortelle qu’elle convoque.
La pulsion en tant que pulsation peut se penser comme pure répétition. Ainsi ne procédons-nous pas en aller-retour selon une modalité perverse mais plutôt par un passage de coupure en coupure sur un mode mortifère. De plus, si nous le pensons dans un rapport avec la fusion, il s’agirait davantage d’une jouissance mortifère, d’une Autre jouissance et non pas de jouissance phallique.
« … J’aime la vie et désire la mort [4]. »
Nous pouvons dire qu’« à la fin la mort gagne ». Le pouls comme simple interruption, comme intervalle, comme agalma, comme vide, comme objet (a), comme pouls d’une répétition inconsciente de la lettre désincarnée. Lettre nue.
La pulsion comme un acte de jouissance en pur vide. Jouissance d’expiration et pour cela de mort.
La pulsion de mort ne connaît pas de retour en arrière. C’est toujours un aller vers la mort. La pulsion donc se présente comme un acte de pur évidement. Intuition supportée par la parole poétique avec ce qu’il y a toujours de fugace et de mystique en elle…
« Je vis sans vivre en moi
Et j’attends une si haute vie
Que je meure parce que je ne meurs pas.
Écoute, mon Dieu, ce que je dis,
Que cette vie je ne la veux pas ;
Que je meure parce que je ne meurs pas. »
Proposition inconsistante qui cherche à penser l’Autre jouissance comme la mise en acte d’une répétition, où l’inconscient insiste dans la pulsion de mort à partir d’une coupure qui fend la consistance de la jouissance phallique.
Proposition que nous tenterons de soutenir dans la vignette d’un cas clinique que nous ne nommerons pas intentionnellement d’anorexie mais plutôt de minceur comme la marque d’une inscription dans le réel du corps favorisant la mise en acte du désir.
Le cas de Virginie-Vicky tente de rendre compte cliniquement des vicissitudes des concepts qui ont été débattus antérieurement.
Virginie qui se fait appeler Vicky, affectée d’une profonde minceur, relate au début des entretiens que cela fait environ quatre ans qu’elle souffre d’une grave dépression. Elle dit ne rien désirer et de ce fait elle ne mange presque rien d’où sa minceur dont elle ne se plaint pas. Elle ne l’exhibe pas comme un exploit, simplement elle la dessine, la trace dans le réel du corps.
La crise, comme elle la nomme, se produit après avoir travaillé douze ans dans un laboratoire de produits cosmétiques (Wella) où elle se distingue comme la meilleure vendeuse et atteint tous les objectifs qui lui ont été fixés. Elle obtient des promotions et une reconnaissance la distinguant des autres vendeuses. Cela lui permet d’espérer obtenir un prix que l’entreprise promet à la vendeuse qui atteindra le meilleur score de vente. Elle attend cette récompense en signe de reconnaissance de son effort dans son travail. Les difficultés économiques conduisent l’entreprise à renoncer à donner ce qu’elle avait promis. Virginie s’« effondre », déprime. Elle ne peut continuer un jour de plus. Ne mangeant pas, elle maigrit, demande des arrêts maladie au point d’être renvoyée. Depuis lors, elle n’a pas cessé d’être mince.
Virginie a une fille d’un nom plutôt léger : Colombe. Colombe naît du fruit d’une relation qu’elle entretient avec Hernán, son ami avec lequel elle vit.
Virginie a 35 ans quand elle décide d’avoir une fille sans tenir compte du désir de son ami qui ne s’est jamais engagé auprès d’elle. Il était marié et maintenait sa relation avec son épouse malgré l’attente de Virginie qu’il quitte sa femme. Quand elle est enceinte, ils se séparent, mais le père de sa fille l’étouffe par ses visites quotidiennes. Virginie décide alors « d’être franchement mince ».
Minceur de Vicky où palpite la pulsion de mort, pour autant qu’elle ne désire rien. Pulsation de mort faisant de la minceur une métaphore de l’inconsistance. Jouissance du néant, jouissance de mort dans l’acte de refus de Vicky. Quelle conséquence pour l’éthique du sujet désirant ?
Niché dans la minceur de Virginie, on rencontre son désir d’être couturière, dans la haute couture. Ce métier que sa mère aurait exercé avec habileté mais auquel elle a dû renoncer à cause de l’urgence de la survie. Stigmate lié au métier de sa mère qui génère pour elle le refoulement de son désir.
Au Chili, le métier de couturière est réservé aux femmes misérables leur permettant en dernier recours de travailler pour vivre. Nombre de métaphores illustrent cet état de choses comme : « pauvre petite couturière », « mets-toi avec n’importe qui, cherche une couturière »… La couturière représente celle qui ne possède rien que la tenue des autres. La confection de vêtements envoie toujours à l’autre et à la carence. Paradoxe que celui de Virginie qui cherche un travail qui ne la comble pas et qui, conjointement, veut soutenir son désir de confectionner un vêtement qui ne lui appartient pas… Le vêtement de l’autre soutient simultanément le familier et l’étrangeté. Virginie désirait prendre l’aiguille pour coudre ce qui ne lui appartenait pas et faire un trou fragile pour un salaire trop maigre. Métier de couturière qui, en Amérique du Sud, renvoie à la carence, à la pauvreté. Métier de faim que celui de la couturière.
Métier où, d’entrée de jeu avec la broderie et les plis d’un vêtement, il est possible de jouir.
Répétition de la jouissance point après point, d’une jouissance mortifère, jouissance féminine pas toute. La couturière ne fait que coudre et ce qu’elle coud reste suspendu à un fil. Signifiant de la couturière ou signifiant de la pure perte.
« Pourquoi as-tu amené des trésors
Si tu n’as pas rapporté l’oubli ?
Tout me fait de l’ombre et je me fais de l’ombre
Comme un habit de fête pour une fête qui n’a pas eu lieu ;
Tant, mon Dieu, que ma vie me fait de l’ombre depuis le premier jour [5] ! »
« Le corps jeune l’âme gelée
je sais que je vais mourir, parce que je n’aime rien [6]. »
« Oh mort, où est ton endroit privilégié
Dans quelle partie de mon corps es-tu maintenant
Dans quel endroit du monde ton nom prévaut
Depuis où te prépares-tu à me couper mes racines [7]. »
Vicky aujourd’hui est la minceur signifiante de Virginie, nom trop épais, signifiant dans mon pays d’une marque de cire de sol. Un nom trop brillant, nom qui dans l’épaisseur de son propre éclat doit tomber. Maigrir et diminuer dans l’image d’une minceur qui puisse faire du signifiant pure lettre.
Une lettre vide, lettre qui advient dans l’intervalle des rythmes de la pulsation. Intervalle de rien que la pulsion porte. La pulsion est faite de mort.
La pulsion de mort qui se désincarne en Vicky, autre altérité de Virginie, dans la répétition d’un pouls, dans la pulsation d’une répétition qui insiste en inscrivant dans le Wiederholungszwang, l’Autre jouissance.
« Vient mort si cachée
Que je ne te sens pas venir.
Parce que le plaisir de mourir
Ne me rend pas la vie [8]. »
Formation symptomatique qu’inscrit Vicky dans le Réel du corps sur le mode d’une marque qui fait bord entre la lettre et le signifiant. Minceur qui opère comme une ligne de coupure dans la jouissance phallique.
Ainsi quand elle perd le prix promis par son entreprise, la fonction de méconnaissance opère, l’image chute et cède la place à la béance permettant de repérer l’inconsistance d’une question concernant son désir.
Minceur pour se questionner. Changer d’axe, passage du spéculaire à l’inconscient. Déplacement du regard du plein vers le vide.
« Sois bienvenue la sœur la mort [9] »
« Après cela, je sais ! Il ne reste rien !
Rien ! Aucun parfum qui ne soit
dilué en tournant autour de mon visage [10]. »
Maigreur attendue mais non désirée par l’analyste et soutenue dans l’énoncé du désir de Vicky. Elle épelle son désir sans l’entendre.
« Mèches de brume
sans dos ni cou
haleine endormie
je les ai vues me suivre
et dans les années errantes
redevenir pays
et dans un pays sans nom
je vais mourir [11]. »
Qu’elle se construise un fantasme qui n’omette pas la déliaison. Qu’elle se confectionne un fantasme avec une toile pas trop épaisse. Mais bien avec une toile.
Avec les chutes de la toile… Ainsi l’analyste sera fidèle à la pulsion de mort. Mourir, désir, là est la question.
Au seuil de la ligne de la minceur de Vicky insistent obstinément d’autres morts, celle de l’Autre, celle de l’analyste au lieu de l’Autre.
Le désir de Vicky inaugure les funérailles de son analyste. Indice d’une mort annoncée. La minceur de Vicky lui permet d’agir son désir pour autant qu’elle ne cède pas sur son désir de couturière. S’agirait-il de coudre le linceul de l’analyste ou de le dévêtir pour recouvrir sa nudité avec une toile si mince qu’elle ferait de cette chute de tissu un habit du néant. Vêtement inconscient de la mort. Vêtement de rien.
Chute de l’analyste qui à son tour, par sa pratique, devient un couturier qui doit trouer la toile. Après tout, métier impossible que celui de l’analyste, misérable officiant de la mort, mendiant de la vie, poète amoureux de la mort.
« Je suis le tombeau enflé de mes heures
Je suis toujours et jamais
Poète jusqu’au fond du naufrage
Je saluerai ton poète naufragé
Et lirai au temps ton poème
Ton grand poème avec un bord de feu repenti
Tes secrets suivent ton destin
Maître de l’abîme et des navires oubliés
Écoute le salut de l’horizon à l’horizon.
C’est la mort qui se fait plus grande que la vie
À emmener un homme d’un univers si profond [12]. »
 
NOTES
 
[*]Alex Droppelman Petrinovic, psychanalyste, fondateur du groupe V(a)lparaiso de psychanalyse.
[1]Vicente Huidobro, El ciudadano del Olvido, Lom Ediciones, Ediciones Ercilla, Santiago du Chili, novembre 2001, 120 p. Extraits du poème : « Esa angustia que se nos pega ».
[2]Gabriela Mistral, Antología Poética, de Adolfo Calderón, dans Tala, poème « País de la Ausencia », Editorial Universitaria, Santiago du Chili, septembre 1995, 208 p.
[3]Gabriela Mistral, Antología Poética, de Adolfo Calderón, dans Tala, poème « Dos Ángeles », Editorial Universitaria, Santiago du Chili, septembre 1995, 208 p.
[4]Miguel Hernandez.
[5]Gabriela Mistral, « Antología Poética », de Adolfo Calderón, dans Lagar, poème « La Abandonada », Editorial Universitaria, Santiago du Chili, septembre 1995, 208 p.
[6]Miguel Hernández.
[7]Vicente Huidobro, El ciudadano del Olvido, Lom Ediciones, Ediciones Ercilla, Santiago du Chili, novembre 2001, 120 p. Extraits du poème : « Esa angustia que se nos pega ».
[8]Sainte Thérèse de Jésus.
[9]Saint François d’Assise.
[10]Gabriela Mistral, Antología Poética, de Adolfo Calderón, dans « Desolación », poème « Éxtasis », Editorial Universitaria, Santiago du Chili, septembre 1995, 208 p.
[11]Gabriela Mistral, Antología Poética, de Adolfo Calderón, dans Tala, poème « País de la Ausencia », Editorial Universitaria, Santiago du Chili, septembre 1995, 208 p.
[12]Vicente Huidobro, El ciudadano del Olvido, Lom Ediciones, Ediciones Ercilla, Santiago du Chili, novembre 2001, 120 p. Extraits du poème : « Tríptico a Stephane Mallarmé ».
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Miguel Hernández. Suite de la note...
[7]
Vicente Huidobro, El ciudadano del Olvido, Lom Ediciones, E...
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[8]
Sainte Thérèse de Jésus. Suite de la note...
[9]
Saint François d’Assise. Suite de la note...
[10]
Gabriela Mistral, Antología Poética, de Adolfo Calderón, da...
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[11]
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