2002
Analyse freudienne presse
L’insupportable du non-rapport sexuel
Blanca Aragón-Muñoz
[*]
Il y a quelques mois, une publicité pour des parfums délivrait le message suivant : « Il n’y a que huit top models dans le monde, alors acceptez votre corps tel qu’il est. C’est pour votre beauté intérieure que vous devez être reconnu. La personnalité, la joie de vivre, le courage, la douceur de caractère et la noblesse d’âme ne sont-ils pas les meilleurs atouts de séduction ? »
Il y a quelque chose de comique dans ces remarques : combien de personnes, à votre avis, deviendraient top models selon ces nouveaux critères de sélection ? Ne voit-on pas apparaître là une sorte de revendication d’une séduction spirituelle résolument libérée des avatars de la sexualité humaine ? Et comme nous sommes en pleine postmodernité, c’est une ligne de parfum qui présente cet impossible.
Ce slogan illustre le caractère problématique de la sexualité et les malaises qu’elle provoque, sans oublier la relation perturbée avec notre corps qui est, chez Lacan, l’une des définitions de la jouissance.
Le fait que n’existe pas d’inscription du rapport sexuel dans le Réel implique une distorsion fondamentale en ce qui concerne le couple. Loin d’une relation intersubjective, il s’agit d’une relation érotique dans laquelle chacun entre en tant que semblant, objet ou symptôme et qui répond au libretto tracé par le fantasme de chaque partenaire. Rien à voir avec la relation idyllique telle qu’elle se présente dans la campagne publicitaire dont nous venons de parler. Les conséquences de cette altération de la sexualité et de sa stricte dépendance vis-à-vis des fantasmes fondamentaux produisent parfois des rencontres sur le chemin du désir et de l’amour, ainsi que les désaccords et les malaises qui sont indissociables de la sexualité humaine. En effet, sur cette scène, le langage apparaît nettement insuffisant pour rendre compte d’une brèche dans le Réel, il s’agit là d’un territoire particulièrement sensible à l’échec des identifications ou des mots. À cet impossible de dire peut s’opposer l’idée même de communication. D’où le porte-à-faux d’un certain modèle actuellement à la mode qui consiste à prescrire le dialogue, cautionné par une psychologie qui aborde les crises du couple en termes de communication.
C’est là une manière de rejeter toute allusion à une faille interne du rapport sexuel et à ses conséquences.
En rapprochant « pulsion de mort » et « sexualité », nous pouvons penser aux cas extrêmes, aux situations qui débordent la limite, soit du côté du malaise, soit du côté de l’excès, en ce qui se réfère à la jouissance sexuelle.
Avant d’évoquer ce qui se passe dans le crime passionnel dans lequel se pose la question de la manifestation de la pulsion de mort, reprenons-en les différentes versions qui apparaissent, non sans contradictions, dans l’œuvre de Freud. Dans sa correspondance avec Einstein, Freud résume sa théorie des pulsions dans la lettre datée de 1932, publiée sous le titre Pourquoi la guerre ?
Il y parle de deux types d’instincts : ceux qui ont pour fonction la conservation et l’unité, qu’il nomme érotiques ou sexuels, et ceux dont la fonction est la destruction et la mort, qu’il appelle pulsions d’agression ou de destruction. Et il ajoute que ces deux groupes présentent une action conjointe et antagoniste. Après avoir affirmé que les instincts d’agression ou de destruction œuvrent chez tout être vivant, il ajoute que « l’instinct de mort devient instinct de destruction lorsqu’il se dirige vers l’extérieur, vers les objets ». Dans cette correspondance ainsi que dans Malaise dans la culture, nous voyons Freud rechercher désespérément une réponse à la cruauté humaine et, face au bon sauvage de Rousseau, nous présenter son contraire : l’homme, depuis son origine, est essentiellement mauvais.
La lecture faite par Lacan consiste à situer la tension agressive aux origines de la structuration psychique qui se produit au stade du miroir. Mais un changement apparaît ici. En effet, toute la dialectique spéculaire se présente autour de l’image qui, bien que structurante, n’en est pas moins à l’extérieur. C’est depuis et à partir du champ de l’Autre qu’adviendra un sujet comme effet du signifiant, sujet du désir comme désir de l’Autre. C’est là l’inauguration d’une psychologie de la dépendance où l’être humain se constitue par cette première identification dans le même temps où apparaissent les transitivismes, la rivalité et la jalousie qui l’oppose à son semblable. Dans les Écrits, il n’apparaît pas, sur ce thème, de références à une pulsion agressive ou destructrice mais l’inauguration d’une logique de la dépendance. Là où Freud recherche une cause interne à la violence et à la guerre, sous la forme de la pulsion, Lacan en réfère au désir, à un désir de mort.
Freud lui-même, dans Au-delà du principe de plaisir, avait donné une version absolument différente de la pulsion de mort. Dans ce texte, il met le principe de plaisir au service de celle-ci et nous pourrions dire qu’il les rend solidaires en leur accordant la mission d’éliminer l’excitation de l’appareil psychique.
Nous nous trouvons alors devant deux versions, l’une dynamique et l’autre énergétique, économique. Les difficultés posées par ce concept conduisent à une impasse qui inviterait à le rejeter, à l’abandonner. Lacan dira dans le séminaire
L’éthique que c’est un concept suspect, ni vrai ni faux, simplement suspect. Il dit : « Volonté de recommencer à nouveaux frais. Volonté d’Autre-chose, pour autant que tout peut être mis en cause à partir de la fonction du signifiant. Si tout ce qui est immanent ou implicite dans la chaîne des événements naturels peut être considéré comme soumis à une pulsion dite de mort, ce n’est que pour autant qu’il y a la chaîne signifiante. Il est en effet exigible en ce point de la pensée de Freud que ce dont il s’agit soit articulé comme pulsion de destruction, pour autant qu’elle met en cause tout ce qui existe. Mais elle est également volonté de création à partir de rien, volonté de recommencement
[1]. »
Cette voie ouverte par Lacan nous parle de la création d’un espace vide pour que quelque chose de nouveau puisse advenir. Il est impossible de ne pas voir ici une référence au désir de l’analyste. Il ne s’agit donc pas pour Lacan d’une simple destruction de l’objet mais de pur néant, comme cela se produit dans le désir pur, le désir de mort que Lacan, dans le même séminaire, attribue à Antigone.
En liaison avec ces paragraphes du séminaire de
L’éthique apparaissent les réflexions de Zizek sur le passage à l’acte comme étant le plus contraire à l’idée de pulsion de mort chez Lacan. « Ce qui arrive dans le passage à l’acte est une identification directe du sujet à l’objet. […] À savoir que le sujet n’est plus le vide pur de la négativité, le désir infini à la recherche de l’objet absent, mais qu’il se laisse tomber dans l’objet, objet qui n’est plus la matérialisation du vide, présence spectrale qui donne corps au manque qui soutient le désir du sujet mais qui prend une existence positive, directe, une consistance ontologique
[2]. » Ce qui arrive dans le passage à l’acte, c’est que l’objet continue à être là ; c’est le lieu du vide qui disparaît. Il s’agit de l’éclipse de la béance symbolique, la fermeture totale du Réel. Par conséquent, le passage à l’acte, loin d’être l’expression la plus élevée de la pulsion de mort est son contraire absolu. Pour Lacan, la sublimation créative et la pulsion de mort sont strictement corrélatives : « La pulsion de mort vide le lieu et crée le vide qui se remplit de l’objet élevé à la dignité de la Chose
[3]. »
Ici nous introduisons un autre concept : l’ordre surmoïque « Jouis ! » qui serait source d’un autre dépassement de la limite, tel celui qui peut avoir lieu lors d’un crime passionnel, comme le montre le film L’empire des sens. Les protagonistes se trouvant plongés dans des jeux sexuels qui incluent l’étranglement, le personnage masculin demande à sa partenaire de ne pas s’arrêter la fois suivante, jusqu’à en mourir. Cette demande de la mort est légèrement différente de la « petite mort », du faire l’amourir, néologisme employé par Lacan dans le séminaire L’angoisse, lorsqu’il se pose la question de ce qu’impliquerait une supposée pulsion génitale. Au lieu qu’une relation sexuelle soit inscrite pour l’être qui parle, ce qui existe, c’est Φ, le Un phallique. Ce Φ majuscule, la jouissance phallique, contient en son sein la castration, la jouissance phallique comme jouissance castrée. Dépasser la limite implique alors d’aller au-delà de Φ et ce qu’il y a au-delà, en stricte logique phallique, sans passer à une autre logique où apparaîtrait l’Autre jouissance, c’est le Réel comme impensable, la mort comme impossible à penser et cependant non moins Réel. Ce peut être là un sens de ce retour à l’inanimé dont Freud nous parle, du côté de l’impératif de la jouissance qui est extérieur au système et, donc, à l’instrumentation du désir comme fantasme.
Nous avons vu deux approches du fantasme : celle où il est agi, dans le cas du passage à l’acte, quand le sujet tombe sur l’objet, et celle où il se défait, dans le désir pur qui maintient un lieu inoccupé par l’objet et est comme tel désir de rien, réfractaire à l’objet.
Si nous avons choisi jusqu’ici des cas extrêmes pour marquer les difficultés de relations entre les sexes, c’est qu’elles ne se manifestent pas seulement dans les pages des faits divers mais que, comme le dit Freud dans « Malaise dans la culture », tout en étant des chemins de recherche du bonheur, ces difficultés peuvent aussi être la porte d’entrée de l’enfer. De la passion au désamour, il y a saut de folie à folie.
Ainsi, toutes les cultures vont établir des interdictions, des normes, des coutumes, des traditions, plus ou moins rigides, plus ou moins contradictoires. Mais là, l’Autre du langage n’a pas de réponse. S’il est impossible de faire apparaître sur la voie du signifiant quelque chose qui rende compte du Réel, que dire d’une absence d’inscription dans le Réel ? Peut-être est-ce pour cela que les normes, « pour tous », ne servent généralement qu’à aggraver le problème, même si on tente de le résoudre au niveau du discours, comme dans le film Le mariage des moussons. Un homme et une femme, hindous de classe sociale élevée, noyés dans le malaise des relations amoureuses problématiques et postmodernes, trouvent refuge dans la tradition et acceptent un mariage arrangé. Ce qui peut être une solution aussi bonne ou aussi mauvaise qu’une autre. Ce à quoi chaque sujet doit faire face, c’est la manière dont il va pouvoir supporter ce vide, ayant comme médium avec l’autre sexe la métaphore paternelle pour seule alliée, comme le dit Lacan à la fin du séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Ne devrions-nous pas relier cette métaphore au Nom du Père qui procède d’une logique d’exception, fondateur et articulateur, d’un lieu qui est le même que celui occupé par l’analyste, tel qu’il apparaît dans les formules de la sexuation, dans le séminaire… Ou pire ?
[*]
Blanca Aragón-Muñoz, psychanalyste, Madrid, membre d’Analyse freudienne.
[1]
J. Lacan, Le Séminaire, livre VII,
L’éthique, Le Seuil (1986). Leçon du 4 mai 1960.
[2]
Zizek Slavoj,
El fragil absoluto o por que merece la pena luchar por el legado cristiano, Editorial Pre-textos, 2002 (publication en espagnol).
The Fragile Absolute, or why is the Christian Legacy Worth Fighting for ? Verso Books, 2001.
[3]
J. Lacan,
Seminaire « Le transfert », Paris, Le Seuil.