2002
Analyse freudienne presse
La logique du sexe louche
Jean-Claude Gross
[*]
L’énoncé qui fait office de titre nous dit-il que le sexe est louche, ou bien que c’est sa logique qui louche ? Cette équivoque nous servira de fil conducteur, tant il est vrai que le frayage de Lacan est d’installer la logique « pas-sans » le signifiant. Ce point est absolument central.
Le séminaire Encore recèle un concentré de logiques (au pluriel) s’entremêlant de façon telle qu’une chatte y retrouverait difficilement ses petits. Tout y passe, de la « standard » (Frege, Russell) à la « modale » (nécessité, contingence, possible, impossible) en passant par la « quantifiée » (pour tout, il existe), le tout soumis, en prime, à la torsion que leur imprime Lacan.
Ainsi de son énoncé de la jouissance
[1] : « […] s’il y en avait une autre que la jouissance phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là. » Un premier commentaire nous mènerait tout droit du côté de Russell et de sa logique des implications. Celui-ci, dans son énoncé canonique « l’actuel roi de France est chauve », fait remarquer que l’inexistence d’un « actuel roi de France » n’implique nullement qu’il soit faux de dire qu’il est chauve. C’est le ressort, par exemple, d’un
Witz fameux où le mensonge éhonté du héros (un menu pantagruélique pour dix euros seulement) n’implique nullement qu’il soit faux de dire que ce n’est pas cher payer, comme il le fait remarquer à son auditeur incrédule ! En réalité, nous dit Russell, toutes les implications sont licites, sauf une : que du vrai implique du faux. L’école d’Oxford, soucieuse du « bon sens du langage ordinaire », et voyant chez Russell un risque d’absurdité, a proposé la thérapeutique suivante : en fait, il suffit de dire que l’énoncé canonique de Russell
présuppose l’existence d’un roi actuel pour qu’aussitôt, s’il n’y en a pas, « qu’il soit chauve » ne devienne ni faux, ni pas faux, c’est-à-dire
indécidable. Lacan a un fort penchant pour l’indécidable (« il n’y a pas de métalangage », « la pulsion de mort est indécidable »), et nul doute que sa formule de jouissance pourrait y trouver son compte.
Qu’il n’y ait qu’une jouissance (la « phallique ») serait impliqué de ce que « s’il y en avait une autre, il ne faudrait pas que ce soit celle-là ». Mais comme il est réputé faux qu’il y en ait une autre, nous nous retrouverions avec un indécidable de la phallique et une inexistence de l’autre ! Il faut donc se résoudre à envisager une troisième voie : il y a bel et bien là production, par Lacan, d’une « nouvelle logique ». Nous ne sommes ni dans le tiers exclu (ou faux, ou pas faux), ni dans l’indécidable (ni faux, ni pas faux), mais dans la logique du ne pas faux où l’inexistence (« faux ») redoublée d’une double négation (« ne-pas ») fait surgir « quelque chose » ! Mais cet effet de logique « tordue » n’est possible qu’à raison d’y faire jouer le signifiant du « ne faudrait pas » où s’entend le « faux-pas » derrière le « faut pas » : que la jouissance procède du faux-pas, du « ne-pas-faux » logique, commande de renoncer à toute considération triviale sur quelque « existence » que ce soit de la jouissance, autrement que dans la « substance » langagière du parlêtre. Il en va d’ailleurs de même pour la jouissance phallique, laquelle sur ce point ne relève pas d’un statut différent de celui de « l’autre » jouissance. En particulier, elle ne jouit d’aucune préséance venue d’une quelconque constatation clinique. Les deux jouissances sont en vérité distribuées du même « coup de dés », comme il est patent dans la formule logique en question. Il y est frappant que la « phallique » serve entièrement de « raccord » à l’imbroglio logique, ce raccord étant précisément la tâche, dévolue à la fonction phallique, de suppléer au « non-rapport » sexuel.
On ne peut tenir, chez Lacan, l’hypothèse d’une fonction phallique que comme pléonasme : phallique est toute fonction, toute « mise en rapport » quelle qu’elle soit, à quoi répond quelque chose qui la supplémente, c’est-à-dire une pas-toute fonction, mais en est-ce encore une ? Sinon, alors, une « a-fonction ».
Mais nous n’en sommes pas quitte pour autant ! Car voici que se présente une autre chicane encore, une autre « torsion » – signifiant topologique s’il en est –, si l’on remarque avec Lacan, que le «
celle-là » de sa formule nous laisse cette fois dans une autre figure logique, non pas l’indécidable, mais l’indéterminé. En effet, laquelle au juste des deux « jouissances » désigne « celle-là », celle qu’il ne faudrait pas
[2] ? On les permutera en vain, sans effet sur la proposition.
Imaginons un instant une sous-colle d’énarquettes planchant sur le problème suivant :
« – sachant que

, l’un
ou l’autre
– et que, le référent phallique venant au dénominateur commun depuis Freud,

,
l’un comme l’autre
– et que, depuis Lacan,

,
l’un autant que l’autre, mais… surtout l’autre !,
on tâchera de définir une politique des quotas pour l’ère post-moderne… »
J’appelle chiasme, ou logique croisée, l’effet obtenu de l’indétermination du « celle-là » de la jouissance selon Lacan. C’est du sexe qu’elle parle, à entendre dans tous les sens. J’emprunte mon chiasme à la rhétorique, où il désigne des formules du style « le Roi des vins, le vin des Rois » ou encore « il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger ». Comme pour signifier – « par en dessous » des trompeuses évidences disposées en miroir –, ce que chacun sait, à savoir :
- que les monarques en pincent pour les piquettes de comptoir comme pour les soubrettes dévergondées ;
- et qu’on ne voit pas pourquoi on ne ferait pas « la vie » en la mettant en danger par goinfrerie ou anorexie.
L’effet de chiasme est de « mise en alerte », d’appel à aller y voir « dessous », au-delà des symétries indéterminées. Il est curieux de constater que ce terme servait jadis à désigner le petit caractère en croix dont usait le censeur pour signaler, dans un texte, quelque passage réprouvé ou licencieux. Bien entendu, la rhétorique chiasmatique sera le mode éminent par lequel l’Inconscient, dans ses formations, signalera l’os de la « différence des sexes », qu’il ignore comme on sait, mais plutôt au sens du « bel indifférent ». C’est louche, d’où le strabisme des formules y afférentes, « un strabisme de la parole » m’a-t-on dit une fois en séance (sic !).
Un exemple clinique ne sera pas de trop, fût-il découpé arbitrairement dans la substance d’une séance… c’est un souvenir d’enfance, du temps que le garnement se moquait d’une petite camarade noire, la « négresse ». Jusqu’au jour où la maman y mit un terme par une remontrance catégorique : « Tu te moques de cette petite noire, mais, dans le fond, qu’est-ce qu’elle a de moins que toi ? » Remarque de bon sens, et parfaitement intelligible, sauf qu’elle agit sur lui comme une formation de l’inconscient, à cause du croisement logique suscité par le « dans le fond », où il ne savait que mettre au juste qui s’inscrive « en moins », du fond de teint ou du fondement… Et de fait, il s’en est trouvé fondé pour un moment, jusques et y compris dans sa vie professionnelle : du côté de la recherche…
Pour rester encore sur l’indéterminé, remarquons que l’écriture, par Lacan, des « tables de la sexuation », le conduit à déclarer précisément « indéterminé » l’effet engendré par le « pour pas tout » pour autant qu’il renvoie aussi bien, par implication, à l’existence « d’un qui dit non » qu’à celle, croisée, « d’un inexistant à dire que non
[3] ». Le chiasme, tel que je le promeus, y est patent.
En vérité, ce genre de logique torse, celle du « ne pas faux » comme sa petite sœur « chiasmée », en tant que logiques du sexe, trouveront aisément place dans la logique moderne dite « non classique », utilisée aujourd’hui dans le traitement des intelligences dites (sans rire !) « artificielles ». Par exemple, elles émargeraient sans difficulté au chapitre des logiques trivalentes (indétermination), voire du côté des « ensembles flous ». Le point capital,
point d’arrêt avec toute l’équivoque du mot
point, est de remarquer que l’écriture logique représente l’infinie jouissance à résorber les ambiguïtés, ce à quoi seul le signifiant fait arrêt
[4], comme y insiste Lacan. Arrêt, c’est-à-dire point d’arrêt, encore l’équivoque de ce qui « fixe » l’infini… Encore !
Avec la logique, la vérité se met en tables.
Avec le signifiant, elle se met… à table : elle cause pour ne « mi-dire », car elle cause du sexe qui la cause.
[*]
Jean-Claude Gross, psychanalyste, Reims, membre d’Analyse freudienne.
[1]
Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX,
Encore, Le Seuil, p. 56.
[2]
Qu’on songe à l’expression populaire « Ah, celle-là ! » et l’exclamation pointera aussitôt la réprobation et son double, l’envie…
[3]
Jacques Lacan,
Encore, Le Seuil, p. 94.
[4]
Jacques Lacan,
Encore, Le Seuil, p. 27.