Analyse Freudienne Presse
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I.S.B.N.2749200180
98 pages

p. 7 à 13
doi: en cours

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no 6 2002/2

2002 Analyse freudienne presse

Avant-propos

Robert Lévy  [*]
Il n’est pas vain d’évoquer l’idée d’un effacement de la mort dans le concept de pulsion de mort et, comme nous le fait très justement remarquer François Robert dans ce numéro 6 d’Analyse Freudienne Presse, ce n’est pas tant un déni philosophique de la mort que le déni de la pulsion de mort qui vient à être déplacé et recouvert dans le champ même de la psychanalyse. Certes nous ne pouvons pas en rester sur la notion d’instinct de mort car, comme Lacan le fait entendre dans son texte de 1954, c’est assurément une fausse notion biologique.
Avec le Todestrieb, le pulsionnel est à son paroxysme et si l’on s’en tient à la lettre de ce que dit Freud, la pulsion de mort est par définition non sexuelle, une pulsion non sexuelle assez forte pouvant « pour se placer au-dessus du principe de plaisir qui confère à certains côtés de la vie d’âme un caractère démoniaque qui se manifeste très nettement dans les tentatives du petit enfant et qui domine une part du cours de la psychanalyse du névrosé », nous dit Freud cité par François Robert.
Pourtant Monique Schneider ajoute dans ce numéro que « la pulsion de mort n’est pas seulement agissant dans le travail psychique ; étant donné la complicité qu’elle entretient avec le silence, on peut s’attendre à la voir à l’œuvre dans la théorisation elle-même. Elle y est productrice d’effets de leurre du masquage ». Elle développera l’idée de ce qui peut se placer « au-dessus du principe de plaisir » en nous amenant par le détour de la féminité à nous demander : « Comment le plaisir ressenti peut-il engendrer le besoin d’un plus grand plaisir ? » C’est avec cette très belle remarque : « La réaction féminine est donc rencontrée par Freud comme transgressant la législation imposée par la lecture funèbre du principe de plaisir » que « le masque qui cachait la pulsion de mort derrière le principe de plaisir est tombé » ! Un au-delà du principe de plaisir s’ouvre donc, qui engendre une autre direction résultant de la levée du leurre dont Freud a pu faire les frais.
Dès lors, comment répondre à l’excitation : s’y ouvrir ou la terrasser ? La pulsion de mort, bien que non sexuelle, n’en borde pas moins le sexuel, et c’est sans doute ce qui fonde l’insupportable du non-rapport comme Blanca Aragón-Muñoz nous le montre. Ainsi nous invite-t-elle à penser les cas extrêmes en rapprochant pulsion de mort et sexualité aux situations « qui débordent la limite, soit du côté du malaise, soit du côté de l’excès, en ce qui se réfère à la jouissance sexuelle ». Elle déclinera les différentes manifestations de la pulsion de mort avant d’évoquer le crime passionnel. Seront passés en revue le passage à l’acte, la création à partir de rien, et la pulsion de mort comme ce qui vide le lieu et crée le vide de l’objet qui se remplit de l’objet élevé à la dignité de la chose. Par conséquent, la mort sera donc réintroduite ici comme réel de l’impossible à penser l’impensable.
De l’impossible à penser à l’irreprésentable du Jardin des supplices, il n’y a qu’un pas que nous aide à franchir Claire Margat, avec son commentaire du roman d’Octave Mirbeau, Une attraction de haut goût, de vivantes têtes décapitées posées sur les tables qui font l’effet de têtes coupées flottantes. Exigence esthétique à lire avec Au-delà du principe de plaisir, lecture à laquelle nous invite Claire Margat sans tomber dans la mythologie d’un précurseur de l’idée de pulsion de mort, sottise déjà dénoncée par Lacan au début de son article « Kant avec Sade ». Ainsi de même que Sade n’anticipe pas Freud, Mirbeau n’anticipe pas non plus Freud, même si force est de constater que la construction littéraire de Mirbeau consiste à mettre Sade avec Darwin.
Tout ceci se révèle bien louche et Jean-Claude Gross nous entraîne à forcer la porte de la logique qui détermine le sexe louche mais « pas sans le signifiant ». Il nous livrera le « chiasme » et nous en montrera les effets d’indétermination : « L’écriture logique représente l’infinie jouissance à résorber les ambiguïtés, ce à quoi seul le signifiant fait arrêt. »
Pas sans le signifiant que l’on était avant de n’être, reprend Bernard Brémond qui nous donne cette remarquable définition de la pulsion au sens freudien : « poussée, mouvement, induit par l’Autre, par lequel un organisme, tentant de récupérer sa part d’être perdue dans l’Autre et du fait de l’Autre, redouble la perte qu’il a subie par la perte consentie qui le fait parlêtre ». Bernard Brémond pensera que le terme pulsion de vie ou de mort se révèle une appellation insatisfaisante de ce dont il s’agit même si au départ il y a « la » pulsion et qu’il vaut mieux la nommer pulsion de mort. Pourtant c’est bien selon l’auteur un signifiant qui vient à cette place.
Un tournant sera pris avec Claude Landman qui nous invitera à nous interroger à partir des psychoses sur la conception que Schreber développe sur la sexualité dans son rapport à la jouissance. Il nous apportera un éclairage structural dans l’examen des modalités du lien entre sexualité et pulsion de mort. Pour ce faire, il fait un distinguo entre deux périodes : l’une dite « prépsychotique » et l’autre dite du « compromis » entre Dieu et Schreber. Question donc cruciale puisqu’elle amène Claude Landman à envisager le rapport de notre sexualité avec l’automatisme de répétition, c’est-à-dire avec la pulsion de mort comme organisation et les conséquences directement liées à ce constat : « Sont-ils de l’ordre du nécessaire ou du contingent ? »
Radjou Soundaramourty introduit pour sa part la dimension du fantasme pour mieux le lier au pulsionnel dont il extrait une figure clinique : l’errance, énoncée comme expression d’une pulsion sexuelle partielle, l’errance aux prises avec l’objet a et le discours de l’autre. Mais il sera aussi question de la pulsion de mort et du fantasme dans l’errance sans oublier la fonction de ce fantasme très particulier qui ne peut se concevoir sans son lien intime avec le réel de la jouissance, en bref une thèse sur l’errance comme « nouvelle » figure clinique.
Des figures cliniques du maternel, Michèle Benhaïm extrait ce qui concerne son rapport avec la pulsion de mort. Thème peu souvent évoqué, tant il défrise nos « bonnes consciences » fussent-elles psychanalytiques. Michèle Benhaïm a ici le mérite de nous rappeler le lien étroit qui unit la pulsion de mort au langage « indiquant de la sorte la mère comme première incarnation de l’Autre ». Elle nous propose quelques mises au point salutaires de la différence entre haine et pulsion de mort, entre pulsion de mort et pulsion de destruction. Grâce à un heureux détour par la psychopathologie, le Fort Da est ainsi revisité versus dimension mortelle non sans oublier le concept d’ambivalence : « L’amour maternel sans ambivalence voit s’abolir les distances et surgir un amour total, premier, meurtrier. » Elle fera de la haine un concept pivot qui borde sans cesse la clinique du nourrisson et qui « témoigne parfois de ces regards maternels vides qui entraînent le désarroi chaotique chez le bébé alors vraisemblablement submergé par la pulsion de mort ».
On n’aura pas pour autant épuisé le sujet puisque Éric Moreau nous entraîne dans un parcours à propos de la maternité qui est celui-là même dont il peut témoigner en tant que clinicien à l’écoute des femmes dans des services de maternité au Chili où l’on pratique les fécondations médicalement assistées. Ce sera l’occasion de nous faire partager les précisions qu’il apporte plus spécialement sur le désir des mères ; sur le désir de la mère en prenant pour prétexte quelques tranches d’analyse révélant la communauté du fantasme de l’enfant mort. Paradoxe, écrit-il, puisque « la sexualité et la fonction de reproduction ont pour tâche de créer des vies nouvelles alors que la mère soudainement rêve qu’un enfant disparaît ou meurt ». Ainsi est-il amené à repérer que « c’est au cœur même de la fonction de reproduction, durant la période de gestation, que nous pouvons localiser dans la clinique la fonction de la pulsion de mort ».
L’enfant après la mère trouvera sa place dans la clinique de ce numéro 6 d’Analyse Freudienne Presse avec les contributions de Liliana Donzis et Guillermo Kozameh.
En effet, comme le souligne Liliana Donzis, l’enfant nous interroge sur les temps de constitution de la subjectivité, « temps dans lesquels la confrontation définitive de l’objet avec le réel du sexe ne s’est pas encore achevée ». Elle aura cette très belle formule de « l’enfant des temps instituants » qui « écrit la structure » mais surtout qui, « dépourvu de couverture fantasmatique, se réfugie dans les voiles et les fantasmes parentaux ». Quelques vignettes cliniques baliseront ce parcours très élaboré dans lequel le talent de cette clinicienne argentine rivalise avec celui de son écriture et de son élaboration théorique.
Guillermo Kozameh ne sera pas en reste puisque son propos vise à repérer la notion de « répétition » comme moment constituant dans la psychanalyse avec les enfants. C’est donc à toute la théorisation de l’inscription du signifiant dans l’infantile qu’il nous convie en suivant les méandres, les chausse-trappes et les voies royales qu’offrent les vignettes cliniques auxquelles il se réfère. Mais l’originalité de son propos réside tout autant dans la référence qu’il fait à son propre parcours d’analysant dont il tire les conséquences dans sa pratique d’analyste. De plus, fait tout à fait marquant, il nous livre par les modifications de sa pratique d’analyste d’enfant la façon dont il a été amené à s’autoriser à prendre quelques distances par rapport à ce qu’il en était de ses points de formation d’origine.
Pour finir ce numéro, deux contributions, ou plus exactement trois, illustrent la part « trouble » de la pulsion de mort chez des sujets qui, pour ne pas s’être suicidés, n’en sont pas moins liés intimement à une certaine forme de voisinage avec la mort : l’anorexie dont Vannina Micheli-Rechtman nous annoncera d’emblée qu’il s’agit là moins de troubles alimentaires que d’une clinique du corps féminin. Son mérite tient à l’abord psychopathologique très rigoureux qui, pris dans le champ de la clinique analytique, contribue à soutenir la clinique à proprement parler. L’écueil, écrit-elle, « c’est la surprise de l’adolescente quand elle s’inscrit dans le sexuel et fait l’expérience de cette part de jouissance du féminin dans la femme qui ne se range pas toute sous la jouissance phallique. » Parallèlement, Vannina Micheli-Rechtman fera l’hypothèse de l’anorexie comme symptôme en miroir de notre société de consommation. Mais l’auteur de cet article prend bien soin de nous montrer quelle autre orientation la psychanalyse peut apporter à ce débat, « car si l’oralité constitue un des modèles majeurs des liens sociaux, la clinique montre que le lien social est ordonné autour du fantasme oral qui s’articule sur une jouissance perdue et que cette clinique s’articule également à la pulsion de mort ».
C’est aussi une jouissance perdue toujours à (re)perdre dans la minceur de Virginie qu’Alex Droppelman nous invite à suivre dans l’écoute de sa patiente. Il s’agit pour lui plus du côté « pervers » de la pulsion dans l’ordre d’un mouvement perpétuel qui sans cesse ferait, referait le tour de ce qu’il qualifie de « trou dans le réel ». Il convoque pour nous Kafka et des auteurs sud-américains tels que Huidobro Vicente, Gabriela Mistral, Miguel Hernandez et bien d’autres, pour mieux tisser, nouer ce trou de « la pulsion comme acte de jouissance en pur vide ». Sous toutes les coutures, l’auteur suit le pli de la minceur de Virginie qui « se confectionne un fantasme avec une toile pas trop épaisse mais bien avec une toile ».
Enfin, il nous reste à évoquer les « retrouvailles » d’un texte qui, publié à son origine sans nom, trouve et retrouve lui aussi le nom de son auteur, Claude Dumézil, commenté par Pierre Sorel sur le suicide et sa signification.
Ainsi il ne s’agira pas seulement dans les retrouvailles des enjeux d’une époque mais comme le fait remarquer à juste titre P. Sorel des racines inaugurales.
Le texte de Dumézil est le nécessaire éclaircissement des fondements de la différence entre mort et pulsion de mort qui courent en filigrane à travers tout ce numéro 6 d’Analyse Freudienne Presse, mais de surcroît, c’est un très important traité de ce que l’on a peu souvent l’occasion d’appeler la clinique psychanalytique.
Il ne nous reste plus qu’à vous en souhaiter une bonne lecture.
 
NOTES
 
[*]Robert Lévy, psychanalyste, Paris, membre d’Analyse freudienne.
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