2004
Analyse freudienne presse
De l’archaïque : un refoulement possible ou un refoulement manqué
Marie-Dominique Dubost
L’expression refoulement manqué est reprise du texte de Freud dans la Métapsychologie quand il parle de la phobie où le refoulement est caractérisé comme fondamentalement manqué. « Ce qu’il a réalisé, c’est d’éliminer la représentation et de lui substituer autre chose, l’épargne du déplaisir n’a absolument pas réussi... »
Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui est véritablement manqué ? Qui a manqué ?
Il est vrai qu’avec certains patients nous traversons ces épreuves dans lesquelles le refoulement semble inadéquat à régler des propos archaïques, l’autre n’ayant pas permis l’établissement d’un circuit pulsionnel correct. Je veux parler de ces troubles narcissiques graves, pour lesquels la pulsion de mort ne peut s’articuler à un circuit libidinal, véritable étayage à la vie.
Je ne pense pas qu’il s’agisse là uniquement des troubles phobiques, mais de toutes ces structures au narcissisme primaire gravement touché (dans certaines pathologies additives, dans les états limites chez les adolescents, dans certains symptômes dépressifs graves et peut-être chez ces « héros sociaux » décrits par N. Zaltzman : grands explorateurs, journalistes de guerre…, c’est-à-dire des sujets toujours à la limite d’un effondrement catastrophique dont ils ne peuvent se dégager).
Avant d’en venir à ces sujets préoccupants que nous rencontrons dans notre pratique analytique, j’aimerais revenir sur notre héros favori : Narcisse. En écoutant l’intervention de Nicole Bernard à Lyon à propos du Narcisse de Caravage, je pensais que ce pauvre Narcisse n’avait guère été narcissisé. Il est vrai que ce dédain pour les autres, cette impossibilité de toucher et d’être touché étaient bien la marque d’une absence d’assurance de sa capacité d’être. L’attitude contemplative de son reflet peut faire penser à une recherche de repère, à une tentative désespérée d’aller chercher dans son reflet le regard d’un autre. Il s’agit d’un stade du miroir manqué.
En effet, il me semble que le stade du miroir n’est opérant que dans la mesure où un autre permet à l’enfant de se repérer dans la parole qui lui est adressée, provoquant l’écart nécessaire entre le reflet et l’image. Le reflet, on s’y perd, l’image, on se l’approprie grâce à la parole de l’Autre.
Pour Narcisse, cette recherche éperdue d’un autre regard accroché à une parole à lui adressée (Écho n’y suffira pas) me semble d’ailleurs avoir été repérée par Nicole Bernard dans ce qu’elle soulignait du tableau où l’œil de Narcisse mi-clos devient dans le reflet largement ouvert, presque inquiétant.
Cela me fait penser à un regard sans fond, derrière lequel ne peut s’inscrire une image inconsciente du corps, repérée dans le visage, dans les yeux de la mère (c’est ce que nous enseigne Winnicott). Ce regard sans fond, Narcisse s’y précipite et s’y noie. Il n’est retenu par rien.
Cela me fait penser au texte de N. Zaltzman. Elle y parle ainsi de la pulsion de mort et de l’oubli : « L’oubli est un exemple in vivo de la contribution de la pulsion de mort au refoulement […] Le ratage provoque des vies d’errance et de marginalité contre l’organisation de vie emprisonnante, ces sujets ne tiennent à rien, ni à personne… »
Philippe Refabert, dans De Freud à Kafka, dit que « Narcisse n’a pas d’appui pour se voir sans risque d’être englouti dans la vision de lui-même. Il ne possède pas de système alternatif qui lui permette de diaphragmer tantôt sur le Je et tantôt sur le Moi, sans perdre sa consistance […] Narcisse n’était pas autosuffisant par plaisir mais par nécessité vitale. »
Mais tout cela n’est peut-être que le reflet d’une histoire transgénérationnelle, puisqu’on sait que la mère de Narcisse (Liciopé) a été violée par le Dieu-fleuve (Céphise). Narcisse est le fruit de ce viol. Je ne parle de fruit par hasard. Il me semble en effet que Narcisse est happé par son reflet, il se laisse dévorer (oralité primitive du dévoré/être dévoré).
Pour la petite histoire : le narcisse (plante) est utilisé en baume dans les affections des oreilles (M.C. Laznik parle de l’articulation entre pulsion scopique et pulsion invoquante chez le nourrisson).
Je souhaite revenir sur cette question du regard qui me paraît absolument essentielle dans ces troubles qu’Irène Diamantis qualifie de troubles de la relation incestueuse (incestueuse au sens non pas sexuel du terme – on en est loin – mais de troubles de la séparation impossible).
En effet, avant de voir, il faut être conscient d’être vu. Lacan dans « Le regard comme objet a » (séminaire XI) parle de la préexistence d’un regard : « Je ne vois que d’un point, mais dans mon existence, je suis regardé de partout », c’est-à-dire de la préexistence au vu d’un donné à voir. Et il ajoute : « Dans le narcissisme ce qu’il y a d’éludé c’est la fonction du regard. »
Dans le chapitre sur l’anamorphose, Lacan souligne : « Le regard ne se voit pas mais il s’agit d’un regard imaginé au champ de l’Autre […] c’est dans la fonction de l’existence d’autrui comme me regardant […] le sujet se soutenant alors dans une fonction de désir […] Ce qui me détermine foncièrement dans le visible, c’est le regard qui est au-dehors. »
Cela rejoint peut-être ce que F. Dolto évoque des pulsions de mort quand le sujet se désolidarise de son corps : « Il y a retrait du désir du sujet, qui tend à se reposer du travail de vivre avec son corps, dans la réalité […] Le sujet se réduirait à un point focal où les rythmes d’entretien négatif du corps sont maintenus, conservant la pérennité du sujet momentanément en vacances de libido. »
J’aurais envie d’illustrer ces quelques propos par une situation très simple d’une petite fille d’environ 6 ans, qui vient me voir accompagnée de sa mère pour une phobie de l’orage, qui s’est déclenchée brutalement, après que cette famille a été particulièrement « touchée » : au cours d’une véritable tempête, un poulailler voisin a été projeté sur le toit de leur maison (provocant l’effondrement du toit et du premier étage).
À la suite de cette scène, Aurore a développé une véritable panique face aux éléments météorologiques, refusant de quitter la maison, ne pouvant aller à l’école, guettant en permanence le ciel. Des troubles du sommeil se sont greffés sur ces difficultés. Cela dure depuis plusieurs mois et tous les essais de réassurance des parents restent vains.
Au cours de la première consultation, je vois une petite fille souriante, quelque peu retenue mais qui parle volontiers de ses peurs qui la préoccupent. Je lui propose de dessiner ce qui l’effraie. Elle trace une petite maison, mignonne, absolument pas ravagée par une catastrophe, deux petits éclairs en zigzag au-dehors, qui paraissent très inoffensifs, et un petit bonhomme devant la maison avec de grands yeux.
Quand je l’invite à parler de son dessin, elle parle très calmement : la maison, l’orage, les éclairs. Je lui demande qui est ce petit personnage. Elle me répond : « C’est papa. » Je suis surprise et elle m’explique que ce papa (du dessin) est très effrayé, « ça se voit à ses yeux », dit-elle, et nous échangeons sur ses propos.
Je propose à la maman de revoir Aurore dans quelque temps. Au moment venu, je retrouve une maman radieuse et une petite fille tout à fait tranquille. J’apprends que toutes les troubles ont disparu, Aurore confirme. C’était juste avant les vacances d’été, la maman proposa de revenir à la rentrée (dans la crainte d’une réapparition des symptômes), mais septembre n’a pas vu revenir Aurore à mon cabinet.
Apparaît dans ce petit exemple que l’élément traumatique de la catastrophe du toit effondré et de la peur qui a suivi a été complètement happé par le père, pour Aurore, prise alors dans le regard d’un autre qui ne la voit pas.
Reprenons les propos déjà cités de Freud sur le refoulement : « Dans ce cas, le refoulement est caractérisé comme fondamentalement manqué. Ce qu’il a réalisé, c’est d’éliminer la représentation et de lui substituer autre chose, l’épargne du déplaisir n’a absolument pas réussi […] Ce qui se forme alors, c’est une tentative de fuite, un certain nombre d’évitements qui doivent empêcher la libération d’angoisse. » Mais de quelle angoisse s’agit-il ?
Aurore n’a pu réaliser sa propre peur du danger de l’orage mais a été piégée dans la panique de son père, un père d’un seul coup précipité dans une véritable crainte de l’effondrement (réel, bien là) et dans l’aménagement nécessaire (il a assuré parfaitement), sans pouvoir percevoir et aménager le trouble avec sa fille.
Pour Aurore, aucune subjectivation n’a été possible. L’Autre est absent, le refoulement (qui permettrait une forme d’exclusion, mais avec ancrage d’un lieu psychique, autorisant l’articulation d’une représentation possible) là est manqué. Aurore est prise dans le trauma, où le sujet présent/absent de la scène reste accroché à une catastrophe qui ne lui appartient pas : elle y est, sans y être.
On peut ainsi revisiter la définition du trauma pour Freud : un corps étranger qui échappe à toute représentation. Et si on reprend la théorie du trauma, on sait qu’il y a eu une première scène sans excitation et réaction défensive, dont les traces peuvent être réveillées lors d’une autre scène.
Le traumatisme psychique n’est concevable que comme un déjà-là, c’est la réminiscence d’une première scène. Laplanche et Pontalis parlent « d’un sujet d’avant le sujet et recevant son être, son être sexuel, d’un extérieur d’avant la distinction intérieur/extérieur ». Il semble qu’ils évoquent bien ce temps du prépulsionnel, aménagement nécessaire à la mise en place d’un circuit où l’autre a à tenir sa place organisatrice.
Toutes ces notions font inévitablement penser à ce qui s’articule dans le troisième temps de la pulsion chez Lacan repris par M.C. Laznik, c’est-à-dire ce temps nécessaire dans la constitution de la relation à l’Autre, temps d’assujettissement du je à un petit autre (sujet de la pulsion) pour accrocher sa jouissance et aboutir ainsi à la création d’un nouveau sujet.
Dans ces troubles narcissiques avec refoulement manqué, il y aura pour le sujet une nécessité vitale d’automaintien (avec apparition des symptômes), autosoutien indispensable par non-différenciation intérieur/extérieur et par absence de l’autre, par sa défaillance ou sa perte. Pour ce qui nous occupe (le regard), le sujet a perdu « son être regardé ».
Je conclurai en revenant à Aurore. Je n’ai pas suffisamment connu cette petite fille et son environnement, mais avec l’appui d’un travail avec d’autres patients (enfants et adultes), je ferais l’hypothèse suivante. Aurore avait vraisemblablement déjà traversé (comme tout le monde) ce moment d’effondrement dans le regard ou dans l’emprise de l’environnement, scène antérieure où elle n’avait simplement rien été pour le « proche secourable », mais elle en était restée impressionnée (au sens photographique) : moment du rien, moment hors temps.
Et c’est parce qu’elle a pu passer par ce stade de représentation lors de la consultation (représentation possible et facile pour elle) que ce refoulement manqué a pu être réarticulé : « La suppression du refoulement n’intervient pas avant que la représentation consciente, une fois surmontées les résistances, ne soit entrée en liaison avec les traces mnésiques inconscientes » (Freud).
Par la rencontre, Aurore retrouve une capacité de la transitionnalité du voir. L’analyste, témoin actif, réinjecte une création ; cette création avait été impossible par ce que P. Refabert appelle le meurtre d’âme (disparition de l’Autre en soi).
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Davoine, F. « Moments psychotiques dans la cure », Che voi, n° 9.
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Diamantis, I. Les phobies ou l’impossible séparation.
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Dolto, F. L’enfant du miroir.
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Freud, S. Métapsychologie.
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Lacan, J. Séminaire XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
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Laplanche, J. ; Pontalis, B. Fantasme originaire, fantasme des origines, origine du fantasme.
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Laznik, M.-C. Défenses autistiques et échec de la mise en place de la représentation.
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Refabert, P. De Freud à Kafka.
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Winnicott, D.W. La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques.
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Zaltzman, N. De la guérison psychanalytique.