2004
Analyse freudienne presse
Les Enfers, les ombres et les revenants
François Robert
Les Enfers, les ombres et les revenants. Ces trois images sont empruntées à L’interprétation du rêve (Die Traumdeutung). Elles apparaissent de manière ponctuelle, elles ne sont pas véritablement approfondies, ni rattachées entre elles.
Elles appartiennent à une thématique plus large, qui parcourt tout le livre, celle des vivants, des morts et – troisième catégorie – des survivants. Il est évidemment beaucoup question de mort dans L’interprétation du rêve, il y a beaucoup de morts dans les rêves, mais aussi des revenants (motif du rêve Non vixit). À cette interrogation plus personnelle de Freud sur la mort et l’immortalité vient donc s’ajouter la thématique « infernale » de mon intitulé : celle des morts vivants, des morts de plus en plus vivants, des fantômes de moins en moins évanescents, des ombres de moins en moins immatérielles.
Dans l’élaboration métapsychologique, la vie l’emporte sur la mort, l’inconscient devient pour ainsi dire immortel, indestructible, vivant et en mouvement.
Le livre s’ouvre sur l’évocation des Enfers, l’Achéron, le royaume d’Hadès : royaume des morts, compris comme un monde souterrain, associé à la nuit et à l’oubli, l’obscurité et le froid, l’humide et le moisi, la brume et la fumée, où les morts sont pareils à des ombres, à des fantômes.
Ce que Freud va retenir plus tard de ce royaume des morts, c’est le mot qui en allemand désigne les Enfers, Die Unterwelt, le monde d’en dessous, le monde souterrain. Et qui est comme prédestiné à devenir le nom de l’inconscient. Freud va s’emparer du mot allemand, l’entendre dans sa signification littérale, l’arracher à la mythologie, le déplacer dans le psychisme et lui donner une nouvelle signification métaphorique. Le « monde souterrain psychique » : l’expression revient à plusieurs reprises tout au long de l’œuvre, pour désigner l’inconscient refoulé, l’objet de la psychanalyse quand celle-ci est psychologie des profondeurs.
Mais ce qui retient Freud au départ, dans ce royaume des ombres, c’est l’idée d’une survie, d’une continuation de la vie, d’une existence poursuivie. C’est elle qui conduit Freud à faire des Enfers, ce monde souterrain, l’autre nom de l’inconscient refoulé.
L’idée est ancienne, antérieure au concept de refoulement. Elle apparaît dans « Un cas de guérison par hypnose » (1892-1893) : « Que deviennent les projets inhibés [dans l’hystérie] ? On voudrait répondre qu’ils ne se forment justement pas. L’étude de l’hystérie montre qu’ils se forment pourtant, […] qu’ils sont conservés, menant dans une sorte de royaume des ombres une existence insoupçonnée, jusqu’au moment où ils s’avancent au premier plan comme un fantôme (Spuk) et s’emparent du corps. »
Il y a là l’amorce, la cellule initiale de toute l’élaboration ultérieure sur le refoulement compris comme conservation et perpétuation.
Freud distinguera deux sortes de perpétuation : une survie partielle, fragmentaire et inchangée des impressions infantiles (dans la lettre 52/112, par exemple, les fueros, les survivances), et une survie plus active, où le refoulé produit des rejetons.
Voyez ce que Freud dit dans son texte sur la Gradiva, dont on peut penser qu’il n’a été écrit que pour poser l’équation refoulement-ensevelissement-conservation. Le refoulement « à la fois rend inaccessible et conserve [quelque chose de psychique] ». Mais déjà dans ce texte, Freud prolonge la métaphore archéologique en y ajoutant cette image d’une vie après la mort. Le refoulé est bel et bien vivant, il est actif et productif, il engendre des rejetons, ou, comme le dira Freud dans la Métapsychologie de 1915, il « prolifère ».
Comment ce thème de la survie est-il repris et approfondi dans L’interprétation du rêve ? Par le truchement des ombres et des revenants.
J’extrais du rêve Non vixit ce terme de revenant qui n’apparaît que là, mais de manière insistante. Le mot n’a aucune valeur théorique, il n’a rien à voir avec le retour du refoulé, par exemple. C’est un pur signifiant, un mot étranger (le mot français est germanisé), qui vient scander les différents tours associatifs de Freud. À la fois, signifiant de l’immortalité – eux sont morts, ce sont des revenants, moi je leur survis – et signifiant de l’inéluctabilité de la mort : « Nul n’est irremplaçable », ceux qui ont disparu sont remplacés et viennent se réincarner en d’autres personnes substitutives, des revenants. Dans un dernier approfondissement, les associations reconduisent à un dernier revenant, le revenant d’origine, une première figure infantile, dont tous les autres revenants ne sont que les substituts : le neveu John, l’ami et le rival.
Je vois là la version psychologique de la survivance infantile. Les revenants sont ces premières figures infantiles, ineffaçables, que Freud associe alors à d’autres « ombres », celles du Faust, qui remontent, resurgissent du plus lointain passé. Et j’extrapole ce qui aurait pu être la version métapsychologique de ces revenants, revenus d’un autre royaume, d’un autre territoire, celui de l’infantile. Où l’infantile ne serait plus seulement l’anachronique, l’inactuel, une sorte de temporalité suspendue, mais une localité, un espace localisable dans l’appareil psychique.
J’en arrive à la dernière matérialisation, la plus importante, de l’entité fantomatique : les ombres de l’Odyssée, évoquées à deux reprises dans les mêmes termes, qui « dès qu’elles ont bu du sang s’éveillent à une certaine vie ». Ces ombres sont plus charnelles et plus menaçantes, elles sont porteuses de toute la force de l’inconscient. Elles ont la consistance des souhaits refoulés, « qui ne sont pas anéantis, qui existent encore, mais sur lesquels pèse une inhibition ».
Ceci encore : « Ces souhaits de notre inconscient toujours en mouvement, pour ainsi dire immortels […], ces souhaits, dis-je, qui se trouvent dans le refoulement, sont eux-mêmes de provenance infantile. » Ces souhaits « issus de l’infantile », dira Freud à un autre endroit. Il y a là plusieurs fils qu’il faudrait tirer un à un.
J’amalgame ces citations pour montrer que ces ombres véritables de l’inconscient refoulé semblent réunir en une seule figure, en un seul mouvement, la poussée de l’inconscient infantile (survivant) et la poussée de l’inconscient refoulé (renaissant à la vie). Je m’arrête ici un instant pour aborder et conclure par un biais plus métapsychologique cette question du mouvement ou de la poussée propres à l’inconscient.
L’interprétation du rêve est un texte marqué par une certaine indécision terminologique et théorique. L’indécision terminologique porte justement sur le refoulement. Curieusement, alors que le terme de refoulement a déjà trouvé une certaine fixité dans les Études sur l’hystérie, dans L’interprétation du rêve, Freud fait un emploi assez indifférencié et parfois peu rigoureux des deux termes de refoulement (Verdrängung) et de répression (Unterdrückung), de refoulé et de réprimé. Les deux termes sont souvent confondus dans le même paragraphe. Dans le chapitre vii, en particulier, Freud dit systématiquement « le réprimé » là où nous attendons « le refoulé ».
Est-ce une simple négligence ? Ou est-ce quelque chose d’autre dans L’interprétation du rêve qui appelle irrésistiblement les termes de répression et de réprimé sous la plume de Freud ? Je hasarde cette réponse : ce quelque chose pourrait être justement la poussée très forte des ombres qui se sont matérialisées et mises en mouvement en tant que souhaits inconscients refoulés, issus de l’infantile.
L’indécision théorique concerne le grand mot du livre, le fameux Wunsch. Le souhait. Freud n’a pas encore introduit le concept de pulsion (sexuelle). À la place de la pulsion (Trieb), nous trouvons donc le Wunsch, qui n’est peut-être pas si indéterminé que les traducteurs et les commentateurs ont bien voulu le croire (désir, vœu ou souhait, indifféremment). La traduction des ocf.p lui assigne une seule traduction, celle de souhait (comme en anglais).
Rendons hommage à Lacan en disant un peu rapidement que le Wunsch, le souhait, est plus proche du signifiant que de la pulsion. Dans la Métapsychologie de 1915, le souhait sera identifié à la représentance pulsionnelle. Le souhait est ce qui représente la pulsion. Ou, pour garder les termes dont Freud dispose dans L’interprétation du rêve, le souhait représente le désir ou l’impulsion.
Mais si la place du souhait par rapport au désir et à l’impulsion peut être définie dans le sens de la représentance – ou du signifiant –, il n’en reste pas moins que Freud doit situer quelque part le mouvement ou la poussée venus de l’inconscient. Si le souhait inconscient est le véritable formateur du rêve, celui-ci doit aussi posséder sa poussée (même s’il la tient ultimement de la pulsion). La solution de Freud qui n’est pas simplement verbale est de doter le souhait d’un mouvement, de parler de Wunschregung, de motion de souhait. Des motions de souhait, voilà ce que sont les ombres de l’inconscient refoulé.
L’indécision théorique concerne donc le rapport entre le mouvement (la Regung) propre au souhait refoulé et la poussée (le Drang) qui sera plus tard celle de la pulsion. Elle ne sera levée que beaucoup plus tard quand Freud réintégrera le Drang dans le refoulé. Lorsque Freud dit : « Il faut attribuer au refoulé (das Verdrängte) une pulsion vers le haut (Auftrieb), une poussée (Drang) à pénétrer (durchdringen) jusqu’à la conscience », il ne fait pas que jouer avec les mots, répéter et retrouver ce que dit déjà la langue allemande. En allemand, la poussée est déjà contenue dans le refoulement, le Drang comme radical est déjà dans les mots de Verdrängung et de Verdrängte.
Le trajet de la pensée de Freud n’est pas le même que celui de la langue allemande. Tout l’effort de Freud aura consisté à séparer ce que la langue réunit et court-circuite. Il lui aura fallu déporter le Drang du côté de la pulsion. Lorsque celui-ci est réassigné au refoulé, il a conquis son autonomie, il a un tout autre poids, dont celui des motions de souhait.
C’est avec le terme de Wunschregung que je vais conclure en citant une phrase des Nouvelles leçons d’introduction à la psychanalyse : « Des motions de souhait qui n’ont jamais outrepassé le ça, mais aussi des impressions qui ont été plongées dans le ça par le refoulement, sont virtuellement immortelles, se comportent après des décennies comme si elles étaient récemment survenues » (ocf, XIX, p. 157).
La conclusion est interrogative. Le refoulement est-il chez Freud toujours constitutif de l’inconscient ? Existe-t-il un inconscient d’avant le refoulement, comme semble le suggérer cette phrase ? Un inconscient pulsionnel ? Ou infantile et non refoulé ?