Analyse Freudienne Presse
érès

I.S.B.N.2749201578
98 pages

p. 117 à 122
doi: en cours

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no 8 2003/2

2004 Analyse freudienne presse

Le refoulement « manqué » du cri de naissance

Florence Méry
Cette formulation reprise par Marie-Dominique Dubost, « le refoulement manqué », m’a mise au travail à propos de consultations adolescents-enfants dans l’unité psychologique de l’hôpital pédiatrique de Saigon. Nous y étions quatre psychanalystes et psychiatres, dans le cadre d’une mission d’aide médicale au Viêt-nam. Dans cette consultation, nous avons travaillé à trois : Patrick Leopold, pédopsychiatre, Xuan, psychologue de l’unité et traductrice, et moi-même. Nous recevons, pour une première consultation, un petit garçon de 6 ans, Quan, accompagné de sa maman.
Xuan traduit au fur et à mesure les propos de sa maman et les nôtres ; Quan entend tous ces échanges, certains lui sont traduits et adressés. Le motif de la consultation est un retard de développement : il est en classe de cp, ce qui correspond à sa classe d’âge, mais il n’a acquis aucune connaissance, n’a fait aucun apprentissage. C’est alarmant pour les enseignants car ils sont notés en fonction des résultats scolaires de leurs élèves. Il a également un retard de langage, « il baragouine ». Nous apprenons que Quan est l’aîné de sa fratrie. Sa maman nous apprend qu’elle est enceinte de sept mois. Son père est absent de la maison, il ne rentre qu’une fois par semaine. Quan a changé de nombreuses fois de nourrices pendant sa petite enfance. Mais très vite, la maman de Quan nous parle des difficultés à sa naissance : l’accouchement s’est déclenché suite à une chute dans l’escalier ; Quan a été en néonatologie pendant trois semaines, il a été gavé. La mère nous parle de son inquiétude en ces termes : « Il a eu in utero une anorexie fœtale et à la naissance il a poussé un faible cri. » Nous percevons une mère très angoissée par son enfant, elle ne le quitte pas des yeux, prête toujours à intervenir. Il ne reste pas en place, nous évite. Il parcourt la pièce en tout sens. Je reprends, en m’adressant à Quan, les éléments dont la mère nous a parlé en mettant des mots sur sa culpabilité suite à la chute dans l’escalier ; je m’insurge contre l’anorexie fœtale, je lui parle du gavage en touchant son cou et je lui dis que parfois ça irrite, c’est désagréable, quand on passe un tout petit tuyau pour l’aider à manger, car à cause de sa prématurité il ne savait pas encore avaler. C’est difficile aussi pour sa maman qui n’avait pas imaginé cela : la prématurité. Je lui dis aussi que, parfois, il faut faire vite pour prendre soin du nouveau-né et le petit tuyau est difficile à passer. Je remets tout cela en mots, il m’écoute, Xuan traduit au fur et à mesure.
Quan, très attentif, me montre sur l’étagère des petites bouteilles d’eau, il les réclame d’une façon impérieuse ; sa maman les lui donne, il se campe devant moi la bouche ouverte, je lui verse avec beaucoup de précautions de l’eau, il se « gargarise » et recrache l’eau. Ce n’est pas un jeu, en tout cas je ne l’entends pas ainsi. Je lui parle que c’est là que ça ne passe pas, il essaye de nouveau plus longtemps et recrache.
Cette séquence a lieu plusieurs fois pendant que je parle des difficultés pour sa maman d’être sans son papa pendant la semaine. Nous restons étonnés que Quan ait mis en scène ce que je disais à propos de l’intubation et qu’il ait voulu que je verse dans sa bouche un peu d’eau qu’il recrachait, m’indiquant qu’il ne pouvait pas déglutir. Avant la deuxième consultation, je le croise dans la salle d’attente et je me dis : « Nous nous sommes trompés, il est sur un versant psychotique, nous sommes fous de nous lancer dans cette consultation de deux séances. »
Quan est là avec sa maman qui se plaint que c’est toujours pareil. Je suis vide, je n’ai aucune idée, je suis anéantie. À ce moment-là, il se jette sous les pieds d’une chaise, hurle, s’agite. Je suis par terre à côté de lui, sa maman aussi est assise par terre, je mets des mots tant bien que mal. À un moment il pousse un tout petit cri, que j’entends comme un râle, et qui me fait associer aussitôt sur le cri pas assez vigoureux dont m’avait parlé la mère. Je lui dis que c’est bien ce cri-là que sa maman a dû entendre, si petit, si faible qu’elle a eu peur que ce ne soit pas suffisant pour vivre. Xuan n’a pas le temps de traduire, je m’adresse directement à Quan, je sais qu’il m’écoute. Sa mère est émue, elle a les yeux embués, je parle de ce bébé qu’elle attend, qui est un autre bébé, mais c’est vrai que, comme toutes les mères, elle repense à sa peur quand elle est tombée dans l’escalier pour son fils Quan. C’est normal d’y repenser et d’avoir peur pour que ça n’arrive plus. Quan s’apaise, sa mère le câline. Quan part en me disant au revoir, il n’est plus « zombie » comme au début de la séance.
Quan par sa « mise en scène » nous a permis de reprendre ce qui lui était arrivé et de nous donner un aperçu de ce qui s’était passé entre sa mère et lui, à l’insu de tous. Plus tard, après notre retour en France, Xuan nous informe qu’elle a revu Quan : il est très préoccupé par le futur bébé dans le ventre de sa mère, il pose de nombreuses questions sur les naissances, les liens de parenté.
Je reprendrai volontiers ce que dit Serge Leclaire à propos du refoulement originaire dans la métapsychologie de Freud. Ce que Freud désigne comme refoulement originaire n’est autre que le refoulement proprement dit, celui constitutif de l’inconscient, donc quelque chose qui existerait avant et d’où sortirait le reste. Si l’on aborde la question du refoulement originaire, il est important de saisir qu’il n’y a pas d’originarité ou de primordialité au sens temporel du mot.
Dans Métapsychologie, Freud fait référence à un refoulement originaire dont l’unique force serait le contre-investissement par lequel se produirait une fixation. Or la fixation n’est pas quelque chose de temporel, elle se réalise toujours après coup, elle ne prend sa valeur de fixation que plus tard, à partir d’un certain moment où quelque chose par un effet de rétroaction enregistre l’événement lui-même. Comme le dit Freud, il est à la fois de toute éternité et toujours en train de se constituer.
Serge Leclaire nous propose la répétition comme modèle théorique du processus par lequel ce qui se fixe produit une tripartition. L’idée qui s’impose serait un modèle, le plus simple étant le trait inscrit quelque part. Sa répétition serait de reproduire ou de représenter le même trait indéfiniment. Chaque trait répéterait d’une certaine façon le modèle, lui assurant la permanence, sur un mode chaque fois renouvelé. Toutefois, chaque répétition introduit une différence puisque le trait répété n’est pas exactement le trait originel. Par exemple, appelons T1 le premier terme. Ce premier geste en fait n’existe pas tel quel, mais ne se pose par rétroaction qu’à partir du moment où T2 est effectué. Ainsi, il conviendrait de l’appeler T1 répété, c’est-à-dire en tant que premier geste supposé ou posé par rétroaction comme modèle. En tout état de cause, pour poser T2, il faut avoir supposé un T1. Aucun geste ne pourrait être posé si son modèle T1 n’avait pas été virtuellement posé par anticipation.
Ce modèle virtuel est évidemment différent du T2 réalisé, mais il diffère également du T1R posé lui par rétroaction, car le seul fait d’opérer le repérage implique nécessairement de poser simultanément deux autres termes distincts : le modèle par rétroaction et le modèle par anticipation.
Que se passe-t-il pour Quan ? Le T1 du refoulement originaire est « manqué », il ne peut être virtuellement posé par anticipation, car il est déjà réalisé ; alors T2 ne peut se réaliser, T1 devant rester virtuel. La dynamique à l’œuvre dans ce processus d’anticipation-rétroaction ne pourra s’effectuer. Elle reste fixée mais surtout figée, voire saturée par l’interprétation qui se fait pour la mère du cri de naissance de Quan : l’anticipation maternelle le « vouait à une mort prochaine ». D’ailleurs, les manifestations vivantes de la sphère orale ne se feront que du côté de l’« expire » (le râle) et entraveront sa possibilité de déglutir, c’est-à-dire ce mouvement évoquant « l’inspire et l’expire », le péristaltisme. Là, en ce début de vie, quelle que soit la teneur de la vibration – plaisir ou déplaisir – de la personne qui l’accueille, sa mère pour Quan, le nouveau-né est porté dehors dans l’oreille de celle qui l’écoute. Mais si celle-ci entend autre chose que du pur réel dans ce cri de naissance, alors la mère dans cette position d’Autre interprétera, donnera un unique sens, sans possibilité d’équivocité, aux différentes manifestations de son nouveau-né. Alors, comment un signifiant pourrait-il représenter le sujet pour un autre signifiant – et nous avons à poursuivre la formule de Lacan : qui représenterait ce nouveau sujet pour… ? Il me semble que pour Quan cette dynamique reste partiellement entravée.
Le refoulement manqué du cri de la naissance, qui le laisse partiellement sans possibilité de prendre voix, a aussi une autre conséquence : la position qui semble être occupée par la mère et que je qualifierais d’autoérotique. Il ne peut se faire l’objet pulsionnel pour la mère, car il est cet objet pulsionnel de la mère, incarnant sa peur qu’il ne soit pas assez vigoureux pour vivre. Une autre remarque s’impose à propos du circuit pulsionnel. Avec les trois temps de la pulsion, ne faudrait-il pas s’interroger sur un quatrième temps qui permettrait que l’ébauche d’une autre séquence advienne pour que Quan ne soit plus assujetti à être toujours ce même objet sous la forme du râle ? C’est peut-être ce quatrième temps que nous sommes tenus de ne pas « manquer » dans nos cures. Comment a-t-il pu fonctionner ?
Peut être parce que cette assignation, le râle, pourra désormais être oubliée (cf. le texte de Nathalie Zaltzman cité par Marie-Dominique Dubost : « L’oubli est un exemple in vivo de la contribution de la pulsion de mort au refoulement ») et permettre une anticipation sur fond de rétroaction, en dégageant « l’illusion anticipatrice maternelle ». En tout cas, il m’est donné d’occuper momentanément cette place du quatrième temps, en place de pulsion invoquante par la tessiture de ma voix, sa temporalisation, sa musicalité, sa pulsation, le syncopé du phrasé, que sais-je ?, en tout cas par quelque chose qui n’est pas sans évoquer pour Quan la prosodie de la voix maternelle (telle qu’en parle M.-C. Laznik : « […] il semble que le nourrisson soit plus friand de la prosodie de la voix, porteuse de sa valeur de sujet au regard de celui qui s’adresse à lui, que des représentations de mots qui l’accompagnent, comme si la pulsion invoquante était irrésistible »).
La prosodie de ma voix était faite d’étonnement et de plaisir qu’il me fasse faire le lien avec ce faible cri de naissance, interprété par sa mère comme un dernier souffle, faisant écho à la stupéfaction et à la peur de cette dernière. N’oublions pas que lorsque Xuan traduisait il était en lien justement avec les éprouvés, les « vibratos » de la voix maternelle. C’est, peut-être, ce qui lui a permis d’être dans ce que Dolto appelait l’entendement de la parole et dans ce moment pulsionnel qui me portait vers lui, mes paroles faisant sens entre lui et sa mère, sans nécessité de traduction. Aussi ou surtout parce que je suis décontenancée, lors de la deuxième consultation, et qu’il se fait entendre ; c’est alors ce troisième temps du circuit pulsionnel.
Mais un quatrième temps est nécessaire aussi pour la mère, à condition que je ne reste pas saisie dans la jouissance de ce qui se passe entre lui et moi ; d’ailleurs l’émotion de sa mère, sa présence, me permettent de m’en détourner. C’est peut-être là qu’elle pourra quitter cette place autoérotique liée à la peur qu’il ne puisse vivre. Je terminerai avec les propos de René Tostain dans La voix dans le transfert : « La voix dans l’acte analytique crée une œuvre, un sujet. Elle est opérante, elle opérera une ouverture. En animant un souffle, “pneuma”, elle crée cette fonction d’appel, appel d’air, appel à une liberté par rapport à tous… »
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