Analyse Freudienne Presse
érès

I.S.B.N.2749201578
98 pages

p. 159 à 167
doi: en cours

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no 8 2003/2

Je suis homme : Je dure peu
Et c’est énorme la nuit.
Mais je lève les yeux :
Les étoiles écrivent.
Sans comprendre, je comprends :
Je suis aussi une écriture
Et dans ce même instant
Quelqu’un m’épelle.
Octavio Paz, Fraternité.
« Le refoulement, c’est l’inconscient », et c’est un mécanisme inhérent à la névrose.
Reconnaître à Freud la qualité d’« homme de lettres » et de sujet de la création me permet de mettre en évidence ce que la clinique nous démontre dans l’écoute analytique. Comme dans le poème d’Octavio Paz, l’analyste devrait épeler les hiéroglyphes de « l’inconscient » que nous voyons comme une structure du langage, de parlêtre : parler ou écrire pour nous séparer de la chose. Dans la structure névrotique, le jugement d’affirmation primordiale, par conséquent le mécanisme du refoulement, implique que quelque chose est dans l’intrasubjectivité de l’appareil psychique. En effet, chez le psychotique, ce qui n’est pas symbolisé réapparaîtra dans le réel des hallucinations, provoquées par l’automatisme mental.
Le rapport de Lacan avec le surréalisme est connu comme l’est sa dette symbolique à l’égard de Dali. Le sujet de la création présente l’avantage pour la psychanalyse de confirmer et d’illustrer l’inconscient. La temporalité conçue comme logique se manifeste par la rétroaction pour comprendre la construction de la subjectivité, construction dans le dispositif analytique pour « se souvenir, répéter et élaborer » ce qui dans le présent se réactualise du passé, approcher le passé à travers le mythe, le roman familial ou des objets de la création.
Quand les écrivains latino-américains sont venus en Europe pour « apprendre quelque chose du surréalisme » alors à son apogée, la rencontre fut manquée puisque nombre de postulats sur le hasard objectif et sur la communication à la manière de « vaisseaux communicants » entre l’inconscient et le conscient étaient déjà présents de manière « quotidienne » en Amérique latine, principalement dans la région antillaise. Le surprenant et l’inattendu étaient constants.
La chose latino-américaine est une inquiétude permanente au sujet du sens de l’appartenance, mélange entre l’espagnol et l’indigène. La découverte anthropologique et historique des hauteurs du Machu Picchu (1911) et la publication de L’interprétation des rêves, il y a presque cent ans, coïncident. L’histoire de notre continent avec ses « veines » ouvertes parle en permanence de l’aspect « coupure de la tête » de l’autorité. Impulsion acéphale qui fait comprendre le mythe du « bon sauvage » et l’irruption constante de l’irrationalité. Dans Le royaume de ce monde, Alejo Carpentier signale un aspect en rapport avec le littéraire comme fiction, mais cela rend patente une subjectivité qui permet de reconnaître les signifiants culturels circulant dans le malaise d’un retour éternel de la chose réprimée : « L’homme ne sait jamais pour qui il souffre et ce qu’il attend. Il souffre, attend et travaille pour des gens qu’il ne connaîtra jamais. Et à la fois ils souffriront, ils attendront et ils travailleront pour d’autres qui ne seront pas plus heureux, parce que l’homme souhaite toujours un bonheur situé au-delà de la part qui lui est accordée… »
Nous devrions nous débrouiller avec la question du désir dans « Le royaume de ce monde », dans ce monde globalisé, américanisé (expression d’une apparente pensée unique) qui a réactualisé le retour de ce refoulé ou la compulsion de répétition à étendre son empire. Le malaise, déjà remarqué par Freud à ce sujet, ce avec quoi nous devons nous débrouiller, se retrouve dans l’expression d’actes chimiquement purs. Le mépris de la différence de l’autre est réactualisé dans la parole du conquérant, du maître moderne et nous place comme témoins de sa volonté de destruction – celle, par exemple, des musées de Bagdad. La loi personnelle au Moyen-Orient est la mise en acte de ce même refoulé qui revient dans les actes manqués entre « mensonges et vidéos ». La dévaluation actuelle des pactes symboliques aura des conséquences en raison du détachement d’avec les deux autres registres. De façon étonnante, le roman Sa Majesté des mouches, écrit par quelqu’un qui a vécu la Seconde Guerre mondiale, décrit le retour de la barbarie quand est dévoilé le déclin ou l’absence du nom du père. Le malaise latino-américain, comme un espace derrière, et l’augmentation du spanenglish ont des conséquences pour le travail de la subjectivité.
Le retour des pirates, à la recherche du trésor caché, permet de comprendre ce que soulignait déjà l’apparente naïveté comique de la bande dessinée de Donald Duck. Le signe transformé dans la logique du signifiant permet de traverser la barre, barre qui est l’expression écrite du refoulement qui, à sa façon, représente une variété de connotations parmi lesquelles : substitution, déplacement, passage dans les dessous entre autres.
 
Marques et traits qui circulent au Chili
 
 
L’homme imaginaire
habite dans un château imaginaire
entouré par des arbres imaginaires
sur le bord d’une rivière imaginaire
Des murs qui sont imaginaires
pendent d’anciens tableaux imaginaires
irréparables fissures imaginaires
qui représentent des faits imaginaires
arrivés dans des mondes imaginaires
dans des lieux et temps imaginaires…
Nicanor Parra
Ce fragment du poème « L’homme imaginaire » de l’antipoète chilien Nicanor Parra, frère de Violeta Parra, appelée par lui « Mère du Chili », me permet d’écrire un travail avec les trois registres lacaniens que l’antipoète met à jour. Violeta Parra qui, de façon certaine, a vécu dans de tels lieux et exposait ses serpillières au Louvre, a écrit et chanté, très influencée par la tradition orale des légendes rurales. Ces légendes exprimées comme mythes nous permettent de comprendre quelques signifiants circulant dans la culture chilienne, marqués par une parole inachevée, des mots entrecoupés par la peur.
Le sujet de la création, dans l’art et la culture, dépasse ce que montre la clinique. Je voudrais reconnaître comme le motif ayant inspiré cette deuxième partie de mon exposé le texte de l’écrivain Carlos Franz « Le mur enterré », au sujet de la ville de Santiago de Chili et de l’histoire de sa construction. Franz définit Santiago l’Imbunche, avec les sphincters de son expressivité cousus : « La ville tronquée, avec les moignons de ses ailes coupées, de ses rêves élagués, de ses monuments inachevés et ses rues décapitées, écrasées par de nouvelles avenues qui mènent au même nœud aveugle. »
Cette appréciation de Franz qui reprend ce qui a déjà été avancé par l’écrivain José Donoso dans son travail « L’oiseau obscène de la nuit » m’a permis de construire une hypothèse topologique, dans le sens d’une bande du Möbius, de la continuité en torsion de l’externe et de l’interne, comme figure de la subjectivité d’habiter une culture.
Depuis les premières publications dans l’espace littéraire chilien, existe une lettre qui insiste à être inscrite à demi, un mot à demi, interrompu, difficile à comprendre pour le visiteur étranger. Nous pourrions étendre cette situation au reste du monde latino-américain. Violeta Parra l’avait défini comme un mot à demi, interrompu, avec sa « Chanson du demi » :
« À moitié repenti je viens
Je viens demi vous dire
que si demi vous m’admettez
demi vous me verrez mourir
quand demi vous étiez absent
à mi-temps de mon côté
à moitié mort vous êtes partis
et à moitié mort je suis resté. »
Cette chanson qui célèbre l’objet mélancolique, la cause du désir perdu qui « est parti au nord » comme un amour qui n’est pas entendu, sera anticipation de son suicide en 1967, bien qu’elle eût précédemment rendu grâce à la vie.
 
« Les polyphonies de l’Imbunche »
 
 
Afin d’essayer de construire cet imaginaire social que musique, poésie et littérature mettent en évidence, j’ai choisi ce qui circulerait comme monnaie d’échange, l’expression « on dit », probablement à cause de l’histoire du pillage dont a souffert le monde « latino-américain » depuis l’arrivée des conquérants. Beaucoup d’entre ceux qui étaient prisonniers ont vu leur peine commuée, moyennant la conquête des Indes alors transformées en Amérique.
« On dit », entre guillemets, est l’expression de la chose latente. Cette expression commence par « on », ce qui correspond à un pronom atone, sans accent, aussi appelé « joker » parce qu’il remplit de nombreuses fonctions. « On » uni à l’action du verbe « dit » – c’est-à-dire « on dit » –, prise grammaticalement dans son ensemble, est une construction passive mais elle a une structure de voix active. La passivité de la phrase « on dit » implique qu’il n’y a pas de sujet qui réalise l’action puisque c’est un autre, impersonnel, qui la réalise. Je prends appui sur ce point d’explication d’ordre grammatical, en référence à une autre discipline, qui permet de faire le lien avec l’inconscient et avec les « paquets de plaisir » sociaux qui circulent dans une culture spécifique : la culture chilienne.
Jouissance comme expression de l’inutile et l’absurde qui, dans les mots du poète Armando Uribe Maple, seraient localisés dans « le fantôme de la déraison et le secret de la poésie ». D’une façon ou d’une autre, « on dit » précisément que le Chili est un pays de poètes, mais qu’historiquement, l’État chilien ne reconnaît pas ses sujets créatifs à l’intérieur du territoire national. Poètes aussi bien qu’écrivains et peintres, que la culture française (qu’il s’agisse d’Alberto Blest Gana, Joaquín Edwards Bello, Vicente Huidobro, Pablo Neruda, Roberto Matta jusqu’à Juan Luis Martínez) a reconnus pour leur qualité de sujets de la création et de producteurs d’objets culturels et de beauté qui échappent à l’horreur du sinistre de la jouissance, du das Ding chilien, c’est-à-dire à un réel qui persiste et s’inscrit dans la définition du terme mapuche « l’Imbunche ». Nous sommes devant une identité marquée par l’absurde du mythe mapuche de l’Imbunche.
Qu’est-ce que l’Imbunche ? À partir de son étymologie, l’Imbunche peut aussi s’écrire avec les lettres n et v, soit « Invunche » au lieu d’« Imbunche », équivoque qui passe inaperçue aux yeux des linguistes qui ne lui donneraient pas d’importance majeure, mais c’est ce lapsus qui m’a motivé pour construire le fil conducteur du signifiant et pour l’associer à un autre signifiant culturel qui prendra la structure de l’inconscient et du refoulement ancestral exprimé dans le mythe.
Ce mythe peut avoir plusieurs significations et modes d’expression mais ce qui importe, c’est la notion de fracture, de mutilation du corps et de la langue dans une bouche fermée : « Pour transformer les enfants en invunches, les sorciers leur cousent les trous du corps, retournent leurs visages en arrière, avec une jambe collée dans le dos. Ils les jettent tout nus sur la paille, les nourrissant avec viande de morts qu’ils volent au panthéon et leur donnant à boire de l’eau de Picochihuan. »
Une autre définition du mythe : « Imbunche (de l’araucan : Invumche), m. Sorcier ou être méchant qui, d’après la croyance populaire de l’Araucan, vole des enfants de 6 mois et les emmène dans sa caverne pour les transformer en monstres. »
 
Le stade du miroir de l’Imbunche
 
 
Ce mythe araucan ou mapuche au sujet de l’Invunche ou Imbunche, qui peut être traduit dans sa racine étymologique comme personne monstrueuse, ou petit homme selon un autre sens, me permet de faire le lien avec la chose anthropologique établie par Sonia Montecino et Fidel Sepúlveda pour comprendre les effets de subjectivité dans ce qu’on appelle l’identité chilienne.
Un enfant de 6 mois est volé par les sorciers qui l’emportent dans une caverne pour lui faire des sorcelleries. Il est curieux que la création de difformités – mutilation et déformation du corps – coïncide avec le commencement du stade du miroir au cours du processus psycho-évolutif de l’enfance. Dans d’autres versions du mythe de l’Imbunche, il est dit que ce garçon, en plus de ce qui vient d’être évoqué, a la langue coupée. On lui coud les paupières et la bouche. Ces modalités de réduction nous permettent de dire qu’il s’agit là d’un signe à déchiffrer, à déconstruire. Signe qu’il faut relever pour comprendre le processus historique d’un pays, appelé Chili. Si nous entendons le terme « Chile » en tant que signification, sous la barre du refoulement, c’est à partir de ce mythe, de son matériau et de son image acoustique : l’Imbunche.
En inversant le signe et en lui donnant un statut de signifiant, le mythe organise un imaginaire social historique qui nous donnent des raisons pour expliquer ce qu’il en est du malaise dans la culture chilienne et qui produit des effets dans l’écoute psychanalytique.
L’image coagulée dans le registre imaginaire du corps, fragmenté par un « a » avec un « i » de « a », nous renvoie à une fixation pulsionnelle avec des effets évidents dans la clinique quotidienne. La langue, en étant coupée, recèle la grande faillite du symbolique à couper court à cette congélation dans l’image du miroir. Ce qui aurait dû agir, comme incidence de la loi paternelle ou fonction du nom du père dans la structure du sujet, prend la forme d’un mécanisme de déni de la castration. La clinique psychanalytique rend visible ce rapport imaginaire permanent avec le prochain, le petit autre : fragmentation et isolement du lien social, qu’on pourrait dire endogamique, coagulé dans l’image fixe de la Vierge du Carmen, appelée « La Sainte protectrice du Chili », laquelle, en raison d’un hasard objectif, est également la sainte protectrice des forces armées. La langue est fragmentée en un refoulement et une censure permanente de l’imbunchisme.
Depuis quelques mois seulement, les orifices de la bouche se sont enfin décousus. Il a fallu trente ans pour pouvoir parler, dans les médias, de « coup d’État » ou de « putsch militaire ». Auparavant on disait « soulèvement militaire ». Ce double code dans la parole, qui consiste à ne pas appeler les choses par leur nom, produit chez les sujets de la création un défi permanent de la poésie.
Les mythes agissent comme une organisation d’un imaginaire dispersé mais les personnages impliqués nous rendent à l’être de notre identité nationale.
Dans le corps de l’Imbunche serait tracée notre folle géographie, bien que, dans d’autres versions, un pied sortirait des omoplates et l’Imbunche serait condamné à continuer à sauter à cloche-pied, semblable en cela à ce que font les sorciers dans la caverne dont traite le mythe.
Cependant, cet Imbunche, comme métaphore de l’histoire récente, a conduit à un vrai processus de sauvagerie et de démantèlement de l’État qui avait obtenu des avancées importantes dans le monde de la production artistique. Situation à laquelle on a essayé de remédier par la création récente d’un ministère de la Culture.
L’histoire de la psychanalyse au Chili n’a pas échappé non plus à l’Imbunche. Ainsi, allez savoir pourquoi Alejo Carpentier parle du « vrai merveilleux » de l’Amérique latine. Cela s’est passé dans notre pays, à l’université du Chili, où un Otto Kenberg a été formé pour devenir le grand Imbunche de la psychanalyse de l’« American way of life ».
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