Analyse Freudienne Presse
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I.S.B.N.2749201578
98 pages

p. 169 à 174
doi: en cours

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no 8 2003/2

2004 Analyse freudienne presse

Le refoulement entre sujet et collectif, entre filiations et violences

Jean-Jacques Moscovitz
J’aborderai le thème du refoulement entre sujet et collectif, entre filiations et violences. Il existe de fait un rapport intéressant entre refoulement originaire et Verwerfung primordiale.
Gunther Anders, décédé en 1992, est l’auteur du livre Nous, fils d’Eichmann (éd. Payot Rivages, 1999). Autrichien, mari de Hannah Arendt, il faisait partie de l’école de Francfort. Selon lui, le refoulement opère non seulement pendant et après l’acte, mais aussi avant l’action. Il avance par ailleurs la notion de la « fonction de la non-pensée ». La question de la pensée rejoint la théorie de Lacan, pour qui « penser c’est penser contre un signifiant ». L’absence de la forclusion d’un signifiant permet « d’obéir aveuglément aux ordres », et c’est cela même qui est l’hypothèse de mon exposé. Soit le rapport, comme le propose l’argument du présent congrès entre refoulement originaire et forclusion primordiale, qui implique la question du père primordial, celui de la première identification chez Freud.
La question de la rupture de la civilisation, soit la Shoah et les camps de mise à mort en Europe, est ce sur quoi je fonde une partie de mon travail. Cet enjeu s’exacerbe notamment en ce qui concerne la relation des fils et des pères. Ainsi, les fils d’Eichmann sont devenus des négationnistes. Nous verrons en quoi nos enjeux entre violences et filiations font que les crimes des pères (la violence historique) vont se retrouver dans certaines paroles brisées des fils.
Dans L’interprétation des rêves, Freud cite le rêve d’un patient : « Il était mort, et il ne le savait pas », et il ajoute : « Selon le vœu du rêveur », ce qui indique un désir de mort. Nous sommes avec ce rêve dans quelque chose d’impensable, au moins dans un premier temps, tandis que, dans un deuxième temps, le refoulement va éventuellement être levé. Éclairons-nous d’une note clinique : tandis que, dans un premier temps, l’analysant allume la lumière dans son rêve dans lequel son père « revient de son tombeau », on assiste dans un second temps à une « victoire » du travail de l’analyse, l’analysant pouvant continuer à dormir sans allumer la lumière… Voyant le père de dos qui « ne sait pas qu’il est mort, qui est à côté de la plaque comme d’habitude » (ce qui dénote que c’est « bien de son père qu’il s’agit »), cela devient pensable. En l’occurrence, le vœu de mort du père est en place du signifiant.
Pour introduire le complexe d’Œdipe, Freud parle lui aussi avec force minutie « des désirs de mort de personnes chères » présents dans les rêves. Mais pour un enfant, comment la mort se sait-elle ? Comment savoir l’existence de la mort puisque l’inconscient ne la connaît pas ? Sinon par des désirs de mort, notamment de meurtre, et en particulier à l’endroit du père.
J’avance donc que si la mort a été attaquée dans la rupture de l’Histoire, elle est devenue un objet massivement distribuable.
Qu’en est-il aujourd’hui de notre perception de la mort au niveau clinique ? Cette problématique fait partie des théories sexuelles infantiles : désirs de meurtre pour le père et désirs d’inceste pour la mère. Ce sont des désirs indestructibles.
Cela ne fonctionne qu’avec l’investissement libidinal de la mort d’une personne chère et suppose l’existence d’un Autre contre lequel porter, penser un désir de mort. L’examen clinique nous impose souvent de voir comment un enfant ou un adulte pense la mort. Cet examen engendre de nombreuses surprises.
Dans Malaise dans la civilisation, Freud définit le malaise au sens politique par le fait qu’entre collectif et sujet il existe un aller-retour. L’individu laisse une part de sa sexualité partir du côté du collectif ; et un jour le sujet la réclame. C’est probablement le fondement du pouvoir, et donc du politique.
On peut ici se référer à l’exemple choisi par Lacan de la « livre de chair » de Shakespeare. Dans Le marchand de Venise, Shylock veut percevoir son dédit afin que la loi de la cité de Venise soit effective, mais il se voit refuser son dû. Le Juif devient alors le sacré du culturel, dont il est exclu en place de déchet pour constituer le collectif – le monde chrétien… Hypothèse reprise par Jean-Claude Milner dans son ouvrage (Éd. Verdier), Les penchants criminels de l’Europe démocratique, qui mériterait quelque débat.
Saut dans notre Europe des camps ; cela s’exacerbe avec le meurtre de masse, la Shoah, et est relancé par les problèmes actuels du Moyen-Orient et des attentats-suicides.
Par sa lecture de Lacan, Reignaut (Notre objet petit a, Éd. Verdier) énonce que le Juif est en place de l’objet petit a, de cause du désir de l’Occident chrétien. La mort serait croisée avec l’objet petit a et l’objet regard. À travers une lecture d’Edmond Drumont (La France juive, Flammarion, 1886), je note que la qualité donnée au Juif est celle d’être furtif. L’objet regard est investi : on demande au Juif de ne pas être trop visible, comme l’a relevé Hannah Arendt dans La tradition cachée (obligation d’être juif paria ou juif parvenu, de cour).
Voila donc mon mode d’approche de ce thème violences et filiations, qui permet à mon sens d’éclairer la notion de refoulement originaire.
Nous allons le voir avec L’homme Moïse et la religion monothéiste de Freud qui, selon moi, est une épopée dont le héros est le refoulement originaire. Cela s’articule en trois phases : l’acting out, l’héritage archaïque, et la genèse du monothéisme.
En ce qui concerne l’acting out, le texte dit : « Les Juifs préféraient renouveler leur acte [tuer Moïse], plutôt que de se remémorer qu’ils avaient tué déjà un père auparavant. » Plus loin, Freud avance que « l’humanité a toujours su que le hommes avaient tué un père, avant et encore avant… »
On arrive, logiquement à une absence de père primordial. Freud affirme dans le chapitre vii, « Analyse du moi et psychologie collective », que cette donnée n’est pas clinique, tandis que Lacan dit que cette place du père primordial est une antécédence de pure logique et qu’elle participe de l’immortalité de la libido.
Ce que je propose comme étant le poids de l’absence primordiale du père peut être directement lié à la question de l’origine, ce que j’ai appelé « origine symbolique » dans mon livre D’où viennent les parents ? (Armand Colin, 1991). Cette origine symbolique est vide, on peut la mettre en mots, tandis que si elle était remplie, elle ne pourrait plus l’être. C’est bien le pire qui puisse arriver, puisque c’est ce que les nazis ont fait en y mettant les Juifs, mis de façon violente en place de l’origine de l’humanité. Pour les détruire et en prendre la place…
S’agissant de l’héritage archaïque, Freud entend énoncer, dans L’interprétation des rêves, les données innées du psychique, notamment pour le meurtre du père. Il le reprend dans son Moïse.
Enfin, le monothéisme doit sa genèse au fait que le père tué se retrouve sous la forme du Dieu unique, le « un » qui a un rapport avec chacun, qui fonde la parole et chacun comme sujet.
Ce que Freud avance là peut choquer une assemblée comme la nôtre, on le lit dans des textes adressés au Bnaï-Brith, et dans celui lu par Anna, sa fille, lors de son soixante-quinzième anniversaire. Il y aurait, dit-il, une identité interne chez le Juif, une certaine familiarité dans sa construction psychique qui n’est ni la croyance ni le nationalisme, mais qui a trait à l’interstitiel, à l’entre-deux. Quelque chose là, dans cette notion de refoulement originaire, participe de ce retrait radical du père primordial, puisque la mort/meurtre du père primordial est le signifiant de la vie. Un père est tué à chaque fois que l’on tue ; l’existence de la mort nous interroge sur le renoncement à l’immortalité.
En guise de conclusion, je voudrais rappeler la question de Gunther Anders concernant l’insuffisance de l’annulation rétroactive de Freud, qui pourrait suffire à expliquer qu’il y ait négation d’un acte. Il s’est passé quelque chose dans l’atteinte de ce refoulement originaire, qui va rendre impensable la mort en tant que telle. Les fils se retrouvent négationnistes, soit-disant en voulant sauver leur père. Pourquoi, nous, fils, sommes-nous concernés par cela alors que les criminels ont été condamnés ?
On peut expliquer cela comme Anders par le fait que « le crime a lieu avant le criminel », à l’image du Minority Report de Spielberg sorti en 2002.
La silenciation, ou forclusion construite, qui est une sorte de fabrication d’ignorance, a des effets sur nous : suspendant la pensée, elle rend le crime impensable. On peut en effet penser à la Shoah, mais non la penser. Cela vient coller le sujet au collectif qui ne s’y retrouve plus comme sujet, et crée un amalgame entre structure et Histoire.
Ce suspens de la pensée devrait être reconnu comme tel : de nombreux films et livres sont du bon côté, celui des victimes ou des témoins essayant de sauver la pensée. On peut certes essayer de sauver la pensée en inventant des signifiants, comme la bande dessinée Maus d’Art Spiegelman, dans lequel les Juifs sont les souris et les nazis les chats. Ce qui est une imaginarisation sexuelle insupportable de la rencontre entre les nazis et les Juifs, puisqu’on remplit l’impensable par le sexuel. On peut également citer à ce sujet le Poupée, anale nationale d’Alina Reyes (Zulma).
Un autre exemple pouvant illustrer mon propos est celui de l’euthanasie active dans les services de néonatalité, où si c’est le chef de service qui décide de déclencher l’acte, celui-ci est exécuté par un membre subordonné de l’équipe. C’est à mon sens un point éthique très grave : c’est celui qui a décidé l’acte qui devrait l’accomplir. On retrouve la même problématique que celle de l’obéissance aux ordres.
Il est un enjeu que nous devons maintenir en tant qu’analystes, celui de cadrer la jouissance individuelle, par rapport à une dimension de jouissance collective, afin de déterminer comment le sujet se situe par rapport à sa jouissance. On peut à ce propos citer la phrase de Lacan dans « Radiophonie » : « C’est de la coupure de la jouissance que se produit le sujet. » C’est là un élément qui nous différencie de la psychothérapie.
La rupture de l’histoire entre donc en force dans les questions de l’intime. On assiste à un suspens de la pensée. Dans Intelligence artificielle de Spielberg, par exemple, c’est la science qui vient occuper la place du père pour fabriquer un robot ; et les robots gagnent, on atteint à l’immortalité.
Les artistes nous enseignent la valeur heuristique de la mort : le discours analytique n’est pas tout-puissant. Ce qui est au fond de la tête ne peut pas résoudre ce qui s’est passé au-dehors de celle-ci.
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