2004
Analyse freudienne presse
À propos du refoulement
Alain Vanier
Je proposerai quelques remarques pour la discussion. L’avancée théorique, la saisie de quelque chose par le concept, participe du même mouvement que celui de chaque analyse où il s’agit, sans cesse, de dégager la chose analytique. À chaque fois un certain nombre de difficultés surgissent qui marquent la butée imparable de l’effort théorique, tout en produisant un savoir. De plus, ces frayages se produisent en composant entre vérité et résistance. Octave Mannoni l’a montré à propos de la rédaction de l’Entwurf, qui intervient dans un moment aigu de résistance, et, en même temps, constitue, pour nous, un document théorique des plus précieux. Il en va ainsi des élaborations successives du concept de refoulement. Ainsi, cette notion, qui semble tellement évidente qu’elle est passée dans le langage courant, posa un certain nombre de problèmes, parmi lesquels on peut citer le rapport à la défense, le rapport entre refoulement et inconscient et la mise en place de la deuxième topique.
Lacan voulait faire « le ménage dans les écuries d’Augias du narcissisme », dont l’un des premiers effets a été le stade du miroir. Le « retour à Freud » était l’étape suivante. Il rencontre une dichotomie concernant le refoulement, dont les deux niveaux renvoient à la question de l’existence d’un répondant du côté de la structure de l’inconscient. Le premier temps implique un recouvrement de concepts hétérogènes – recouvrement simplificateur, mais nécessaire à l’époque – sous le même terme de « signifiant ». La seconde topique repose ensuite la question des instances du moi, puis la façon dont il y réintroduit une dichotomie. Le rebut du ménage entrepris par Lacan est donc la question du réel.
L’articulation des deux niveaux se figure dans une conception de l’inconscient comme troué. Les deux refoulements distingués par Freud sont d’une part un refoulement originaire, d’autre part un refoulement proprement dit. S’ils portent sur des représentations – des signifiants – ils s’articulent avec la dimension de l’objet, que son articulation au refoulement originaire sexualise, phallicise et sépare en entraînant une perte de jouissance. Le problème est celui de la métaphore paternelle comme formule du refoulement originaire chez Lacan. Quelque chose a déjà été pris dans la symbolisation : il y a des alternances dans le réel qui sont autant d’offres faites au signifiant ; les allers et retours de la mère, qui signifient quelque chose de son désir, le jour et la nuit, etc. Dans un second temps, le phallus intervient comme signifiant du manque, comme fonction séparatrice ; tout le sens devient phallique. Il reste un signifiant au-dehors qui, jamais inclus, en assure la finitude.
On peut noter dans les formulations et les écritures de Lacan de nombreuses oscillations et fluctuations. C’est notamment le cas sur la question du signifiant du Nom-du-Père et du phallus, de leur distinction ou de leur recouvrement. Il est possible, à partir de là, de resituer le refoulement, sans oublier la question ouverte, dès le premier séminaire, du refoulement réussi. Ces fluctuations ne sont pas à comprendre comme un progrès invalidant les étapes antérieures, mais comme une façon de mettre en exergue les hiatus et les points de butée, sorte de pratique du collage auquel Lacan compare son travail, pratique qui ne dissimule pas les jointures. Nous avons, sans doute, trop tendance à lisser la représentation picturale pour systématiser la théorie, bien que nous nous en défendions.
On peut percevoir une analogie dans la distinction entre Unterdrückung et Verdrängung. Lacan appelle Unterdrückung le fait de « tomber dans les dessous », et le met du côté de la poussée, mais l’accent est aussi à mettre sur le Drang qui se trouve dans Verdrängung. La distinction entre la répression et le refoulement est assez tardive chez Freud. De même, demeure la question de savoir s’il existe un inconscient d’avant le refoulement, un inconscient qui serait par exemple purement pulsionnel. Il existe un risque à faire de l’inconscient freudien tout ce qui n’est pas conscient.
Ces questions peuvent être approchées de différentes manières, par exemple à partir du temps de l’œdipe. Tandis que le mouvement de Melanie Klein situe l’œdipe plus tôt que chez Freud, et même de plus en plus tôt au fur et à mesure de ses élaborations, puisqu’il passe de l’âge de 2 ans à 6 mois entre l’avant et l’après-guerre. Ainsi, comment comprendre, chez Françoise Dolto, la présence des trois désirs au moment de la conception ? C’est tout le problème, rencontré par les analystes d’enfant, du recouvrement de l’infantile par l’enfant.
On peut dire que Lacan opère une désynchronisation. Pour lui, c’est une question plus logique que chronologique, puisque, au fond, le problème de l’œdipe se pose dès la naissance de l’enfant. Sa venue au monde s’opère dans le fantasme de la mère, c’est-à-dire dans un monde déjà réglé par le phallus.
Le problème de l’origine du refoulement peut se figurer dans le statut des phonèmes de la langue maternelle. Tous les nouveau-nés du monde ont le même babil ; pourtant, très tôt, on peut distinguer à quelle langue appartient un bébé selon les phonèmes sélectionnés. On sait, en effet, à quel point la prononciation de certains phonèmes posera problème plus tard pour l’apprentissage des langues étrangères. Quel est le statut des phonèmes non retenus par la prise, manifestement très précoce, dans la langue maternelle ?
La traduction a souvent été conçue comme une métaphore du refoulement. Mais il y a différentes façons de penser le fait de traduire : traduction littérale ou, à l’opposé, celle consistant à faire pivoter le texte autour de quelque chose qui lui est extérieur, c’est-à-dire qui n’est pas dans le texte mais qui y est articulable, comme le refoulement originaire pour le refoulement proprement dit.
Enfin, il y a bien quelque chose au départ qui ne revient pas. Cette chose est soit une forclusion originaire, soit un démenti fondamental revenant autrement que dans le registre du refoulement. Lacan réintroduit dans les années 1970 le concept de condensation pour le distinguer de celui de métaphore, en utilisant comme point de distinction le refoulement et la question de la jouissance en jeu dans l’opération.