2004
Analyse freudienne presse
Réponse à Jean-Jacques Moscovitz
Robert Lévy
Il faut remercier Jean-Jacques Moscovitz pour les éclaircissements qu’il a apportés sur les rapports entre collectif et refoulement. Il travaille à ces questions depuis longtemps, quoi qu’on puisse en discuter certains points.
En effet, bien que Jean-Jacques Moscovitz fasse des pas de géants entre collectivité et sujet, entre mort symbolique et réelle, et entre rupture de l’histoire et héritage archaïque, certaines articulations font défaut. Je vais tenter de les développer en centrant mes questions autour de la dimension de la pensée.
Ce qu’on peut résumer par l’impensable, c’est la façon dont on peut penser le génocide au moment où il se produit. Il est de la même façon impossible à penser du côté du bourreau comme du côté de la victime – quelque chose se lit plus en termes d’impensable sur ces deux versants.
Au sujet du fait que le crime aurait eu lieu avant le criminel, j’ai essayé de retrouver quelque chose d’archaïque au sens de la construction de l’appareil psychique, et j’ai trouvé des réponses aux questions que Jean-Jacques Moscovitz pose autour de la mort dans la façon dont elle se constitue, non pas en héritage archaïque, notion à laquelle j’ai du mal a adhérer, mais plus simplement en archaïque au sens le plus original.
Dans Les complexes familiaux, Lacan annonce la question de l’exclusion : « Cette joie de la première enfance de rejeter un objet du champ de son regard, puis, l’objet retrouvé, d’en renouveler inépuisablement l’exclusion, signifie bien que c’est le pathétique du sevrage que le sujet s’inflige à nouveau, tel qu’il l’a subi, mais dont il triomphe maintenant qu’il est actif dans sa reproduction. »
« L’objet que choisit l’agressivité dans les primitifs jeux de la mort est, en effet, hochet ou déchet, biologiquement indifférent ; le sujet l’abolit gratuitement, en quelque sorte pour le plaisir, il ne fait que consommer ainsi la perte de l’objet maternel. L’image du frère non sevré n’attire une agression spéciale que parce qu’elle répète dans le sujet l’imago de la situation maternelle et avec elle le désir de la mort. »
C’est dans cet archaïque-là qu’on peut situer la question à la fois de la mort, du désir de la mort, de l’exclusion et du frère dans ce qui se joue du désir de la mort (côté maternel) et ce qui se transmet. C’est uniquement en ce sens que l’on peut parler d’un héritage dans la mesure où, dans le sevrage, la mère transmet quelque chose relevant du désir de mort.
Ce point est lié à la question de la pensée et à celle d’exclure un objet, qui est au fond un signifiant. On peut se référer au fort-da de Freud, qui est la première fois qu’un enfant exclut un signifiant avec un objet qui lui est substitué. Ce premier rouage de la pensée est intrinsèquement lié à l’exclusion.
Lacan insiste sur le point de l’exclusion du frère, qui se trouve être également la première forme de socialisation, le social s’instaurant ainsi psychiquement.
Ainsi la question initiatique du crime est liée à la structure du signifiant, qui implique, dans sa transmission et dans cet héritage mère-enfant, quelque chose de nature à nous faire penser la question de la mort et par conséquent celle du crime.
Mais une fois posés ces jalons, comment passe-t-on de ces éléments individuels, de l’ordre du sujet, au collectif, tout en évitant de passer par l’archaïque lointain du père primitif et par les éléments cités par Jean-Jacques Moscovitz (et par lesquels je ne suis pas convaincu) ?
L’irréductible singularité de l’acte peut être située dans ce premier processus d’exclusion d’un signifiant ou d’un objet. Il existe ici un hiatus qui n’est autre que celui de pouvoir concevoir le réel à un niveau collectif. Comment passe-t-on de la singularité irréductible de l’acte au collectif, si on ne s’appuie pas sur un « au moins un » universel ? Or on ne peut s’appuyer que sur le réel, qui est l’impossible, congruent à l’impossible à penser, et où chacun y est attendu pour son compte, c’est-à-dire comme sujet divisé – il n’y a pas de réel collectif. Dans les catastrophes de l’histoire, les personnes torturées ou massacrées (en Amérique latine, durant la Shoah ou au Rwanda) font état d’une tout autre histoire lorsqu’ils parlent de ces faits. Le déroulement ne se situe pas dans l’histoire mais dans des réels parcellaires liés à cette dimension de l’irréductible singularité de l’acte. C’est là un élément de l’ordre de la structure même du signifiant, c’est-à-dire du langage. Le collectif passe toujours par une dimension identitaire. Malheureusement, la dimension identitaire du peuple juif s’est trouvée représentée en trop grande partie par la Shoah ces dernières années ; c’est un tort, car la question de l’identité juive n’est pas réductible à la Shoah. C’est là un point que je soutiens, que je maintiens et que je continuerai à défendre…
Mais si j’ai dit que le génocide était impossible à penser du côté du bourreau comme du côté de la victime, l’impensable n’a pas les mêmes raisons d’un côté et de l’autre. Je vous conseille le livre de Jean Hatzfeld, Une saison de machettes ; il y est rapporté que les meurtriers au Rwanda pouvaient faire leur travail et en parler le soir entre eux avec désinvolture. On ne peut pas dire que ce ne soit pas de l’ordre de l’impensable. La capacité de pensée du bourreau fonctionne sur le mode du déni. Le cas de la victime est totalement différent. Il est impensable car quelque chose de la métaphore du sujet a été touché (mais non pour des raisons de déni), et ne fonctionne plus. C’est bien toute la question du refoulement primaire et du refoulement secondaire qui est posée là. Faire l’hypothèse d’un inconscient non refoulé équivaut à supposer que quelque chose de la métaphore n’est pas encore en place, ce qui nous place encore dans la métonymie. Dans l’enfance, la toute première période est vraisemblablement dans la métonymie et pas encore dans la métaphore. Les victimes sont dans un impensable car la métaphore ne fonctionne plus.