2004
Analyse freudienne presse
La chaise
Jean-Claude Gross
Je vous demande s’il fait des statues lui aussi, ou s’il n’en fait pas lui non plus.
Raymond Queneau, Les fleurs bleues, Gallimard.
Peut-être que la seule chose à espérer dans nos affaires de psychanalyse, c’est que se transmette une sorte de surdité au sens, ne fût-ce qu’un instant, en un éclair, après quoi le sens reprendra aussitôt la main... Peut-être serait-ce là cette hypothétique « levée du refoulement » : un bref suspens où quelque chose de cette surdité sémantique se transmettrait. Quelqu’un comme Theodor Reik en avait en son temps esquissé la théorisation, avec cette « troisième oreille » qui ne lui valut pas que des amis dans l’american way of psychoanalysis !...
Si quelque chose du refoulé passe tant soit peu hors de « l’empire du sens », mais tout de même par les voies de la langue, alors par quelles formations ou déformations de ladite langue l’onde de choc s’en propagera-t-elle ? Je parle d’onde comme en physique acoustique, car c’est quasiment le cas.
Voici l’énoncé inaugural d’une séance : « Les chaises vides, ça donne le père. » Cette sentence au ton très « durassien » est prononcée en référence à une compulsion à collectionner toujours les mêmes photographies représentant « des chaises vides », invariablement. Que ça « donne le père » constituait la révélation du jour, une manière de levée du refoulement, il n’y avait aucune raison d’en douter…
Ce qui m’arrêta ici, c’est la première partie de l’énoncé, le fait que les chaises étaient dites « vides ». Parce que j’y entendis un pléonasme : une chaise est par nature « vide », sinon ce n’est plus une chaise, cela devient quelqu’un d’assis dessus, si j’ose dire. Alors, pourquoi cette redondance : chaise vide ? Le cliché du père absent, comme on dit dans les magazines ? Le coup de la chaise vide, comme la politique du même nom ? J’en étais là de mes réflexions lorsque se produisit ce que j’appelle « le phénomène ». Comme je me répétais in petto « la chaise, le père, la chaise, le père… », un léger déplacement de la scansion vint modifier la prosodie, pour donner à entendre : « Le père, la chaise, le père, la chaise », soit ce qu’une oreille française ne peut qu’entendre « le Père-Lachaise », comme le cimetière du même nom… Si c’était le père, alors c’était le père mort côté imaginaire (le sien était d’ailleurs bien vivant !), et, côté symbolique, sa métaphore, c’est-à-dire la Bejahung de Freud, l’affirmation inconditionnelle affectant à l’ensemble « chaise vide » l’attribut « père », ce qui fait que, depuis lors, les chaises se mettent à faire « papa » comme le fameux chien de Lacan, qui, pour n’être pas andalou, n’en faisait pas moins « miaou ».
Sans doute pourrais-je, après coup, attribuer ma sensibilité byzantine devant le pléonasme de la chaise vide au souvenir ému d’un bistrot étudiant nommé « La chaise au plafond », parce qu’un obus ennemi l’y avait plantée, la chaise, de sorte qu’on allait « boire à la chaise » comme d’autres au biberon. Le signifiant n’a que faire de la vraisemblance…
Mais elle (car « elle » il y avait), l’avait-elle seulement entendu, mon « Père-Lachaise », que j’avais murmuré dans ma barbe ? Rien n’est moins sûr, en tout cas elle n’en pipa mot…
Or, voici qu’à la séance suivante, sans doute pour me donner une contenance, je m’avise de ponctuer un de ses énoncés d’un « comme involontairement ? », à quoi elle rétorque : « Oui, comme avant l’enterrement. » Je jure que, dans le contexte, rien ne se rapportait à la mort ni à quelque enterrement…
J’espère avoir rendu sensible, dans cette petite vignette, ce que j’appelle transmission d’une surdité ou, si vous préférez, de malentendus, par la grâce de cet état spécial du signifiant qu’on appelle « trope », et qui fait le discours effectif de la cure, je veux dire son côté talking, parlé… bref, ce qu’on nomme par euphémisme l’ordinaire du psychanalyste, tant ça n’est pas du tout « ordinaire »…
Le Père-Lachaise pour le père-la chaise, c’est une antonomase, un nom propre pour un nom commun, une façon de le sortir de la mêlée, une opération « Nom-du-Père », en somme… On y entend assez, me semble-t-il, l’équivoque d’un « désir de père mort ».
C’est sur la ligne de l’inconscient A-S que « ça insiste ».
C’est sur la ligne de l’imaginaire m-a que « ça résiste ».
C’est sur le Z que ça peut passer par « isochronie, vibrations harmoniques, etc. » (cf. Lacan, Séminaire, livre II, Le moi… p. 373-374).
Quelque chose insistait à se dire sur la ligne A-S, que Lacan appelle « ligne de la parole pleine », à quoi la ligne imaginaire ma représentée ici par la compulsion photographique faisait barrage, interférence…
Il aura fallu qu’un certain rapprochement transférentiel s’opère avec l’Autre, représenté ici par le mot d’esprit « Père-Lachaise », pour que quelque chose du refoulé passe et soit authentifié dans un troisième temps par l’homophonie « comme avant l’enterrement ».
Je m’appuie, au fond, sur l’idée freudienne (voir la Verneinung), systématisée par Lacan (voir « L’instance de la lettre »), selon laquelle la rhétorique n’est autre que la « mise en forme » de l’inconscient, aveu et dénégation, affirmations et défenses, passe et impasse…
J’y ajoute une petite pointe de mon cru quant aux formes requises pour qu’une rhétorique « refoulante » transfère à une autre « assumante », le lien devant être de « vibrations harmoniques », etc.
L’aspect quelque peu forcé de ma construction, au sens de ces « constructions dans l’analyse » dont parle Freud à la fin de sa vie, me conduit à cette ultime figure de style, en forme d’aphorisme : la construction dans l’analyse, c’est la construction « de » l’analyste…