Analyse Freudienne Presse
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I.S.B.N.2749201578
98 pages

p. 37 à 46
doi: en cours

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no 8 2003/2

2004 Analyse freudienne presse

Mythe, roman familial et refoulement

Jacquemine Latham-Koenig
Afin de cerner les différences entre mythe et roman familial dans les rencontres avec des patients enfants, adolescents et adultes, j’avancerai quelques hypothèses à partir de ma pratique quant au fait que dans ces temps de la vie où il y a rencontre avec un analyste, la fonction du mythe n’est pas la même et quant à la manière dont le roman familial, au sens où Freud le décrit, vient boucler la question du refoulement secondaire de la sortie de l’œdipe. Comment à son tour ce bouclage permet la narration après coup de la légende familiale ? Sa narration n’est pas sans rapport avec le symptôme dans la mesure même où celui-ci va en utiliser les signifiants, en répéter les impasses dans ce que Lacan a appelé les différents réseaux et circuits du mythe.
Pour préparer ce travail, je me suis servie de l’article de Lacan « Le mythe individuel du névrosé », écrit en 1953, repris en 1966 et paru en 1978, de l’article de Freud sur le roman familial, de l’observation du petit Hans telle que Lacan la commente dans « La relation d’objet » et du séminaire II sur le moi.
Lorsqu’un enfant de 4, 5 ou 6 ans est écouté par un analyste, il est évident que ce sont ses parents qui l’amènent. En balayant une grande partie de la littérature, je constate qu’il est extrêmement rare que l’enfant soit écouté absolument seul ou tout à fait en dehors de ses parents. La plupart des praticiens admettent que ces enfants sont pris dans le discours de leurs parents et qu’ils n’ont à leur disposition que celui-ci. Leur propre discours se construit, mais si cela coince à ce moment-là de la vie, il semble certain qu’un enfant ait du mal à se dégager des signifiants en souffrance du côté de ses parents.
Lacan dit que les parents sont des signifiants vivants. Cela signifie qu’ils sont des signifiants potentiels et pas encore pris dans la chaîne. Dans cette conception, nous pouvons penser que l’enfant n’accède pas à la possibilité d’opérer la jonction du symbolique et de l’imaginaire dans la constitution du réel, comme Lacan le formule dans le livre I de son séminaire (p. 88). Car pour ce faire, il lui faut s’approprier le signifiant – ou les signifiants – Nom-du-Père afin de métaphoriser le Désir-de-la-Mère. Il doit pouvoir sortir du mythe d’Œdipe pour que son désir s’articule à la loi. Pour cette appropriation des signifiants, l’opération du refoulement doit pouvoir se produire. C’est dans les cas où cela ne marche pas que les enfants sont amenés, avec leur symptôme, ou comme symptômes, à l’analyste.
C’est là où le commentaire de Lacan sur l’observation de Freud du petit Hans nous apporte le plus d’éclairage et ne finit jamais de nous étonner par sa richesse. Beaucoup de ce que nous trouvons dans la littérature sur l’analyse avec les enfants et dans les cures commentées ou rapportées par des analystes peut s’éclairer de ce commentaire, en particulier quant à la fonction des mythes infantiles ; la plupart des cas d’enfants produisant des histoires et des fantasmagories pourraient être traités de la même façon.
Hans produit un symptôme : une phobie. Le père, dans un transfert à Freud, lui amène non pas l’enfant mais le symptôme de l’enfant. Il sert d’intermédiaire à Freud auprès de Hans et de porte-parole de Hans auprès de Freud.
Le commentaire de Lacan dégage les points suivants. La phobie du cheval est déjà pour Hans un moyen d’avoir peur de quelque chose dont il constitue un signifiant, le signifiant de sa phobie. Celle-ci, comme symptôme, est déjà une tentative de présentifier un arrêt de son angoisse provoquée par le problème que lui pose sa relation avec sa mère. Il s’agit pour lui de la question du phallus et de sa place entre sa mère et lui. Où est le phallus désiré par la mère ? L’a-t-elle ? L’est-il ? L’a-t-il ? Le problème, c’est que le père ne l’a pas et qu’il ne vient signifier ni que la mère ne l’a pas, ni que Hans ne l’est pas. Il n’y a pas pour Hans la signification de la différence des sexes, ni l’interdit sur le fait qu’il va combler la mère dans son désir. Le signifiant Désir-de-la-Mère est bien là mais il n’y a pas possibilité, pour Hans, de substitution métaphorique du Nom-du-Père. Hans doit donc trouver une solution dans sa tentative d’accéder au symbolique et d’apaiser son angoisse.
Je vais vous rappeler comment Freud permet à Hans de solutionner son problème en l’accompagnant dans sa structuration signifiante et surtout comment Lacan nous montre que l’enfant, par les permutations et les transformations du signifiant, finit par trouver une solution à sa phobie. Lacan dit plusieurs choses importantes :
  • ici, il n’y a pas répétition dans le transfert. Pas de transfert, pas de répétition, c’est pourquoi on trouve à l’état pur la construction des fantasmes. Les constructions mythiques de Hans sont à ciel ouvert, et sont accompagnées ;
  • grâce à l’intervention de son père, sa phobie se développe en tant que symptôme, parallèlement aux constructions mythiques où les signifiants permettent et représentent des signifiés différents. Ils n’ont jamais rien d’univoque. Rappelez-vous : cheval, girafes, tomber, mordre, trouver, visser-dévisser, revisser. Chaque élément signifiant est défini par son articulation avec un autre. C’est cela la relation du signifiant avec la théorie du mythe, car il a pour fonction de refondre de façon nouvelle le réel (premières formulations des années 1950). L’important, c’est que le signifié sera différent à la fin par rapport au début ;
  • la fécondité des constructions de Hans est ouverte par le fait que celui-ci trouve à qui parler. Freud lui énonce le mythe d’Œdipe, qui en tant que mythe, a une fonction de création de vérité. Cela n’agit pas parce que l’enfant le comprend et s’en sert mais parce que cela produit des effets dans l’inconscient. Cette intervention permet à la phobie de se développer. Lacan dit : « Il s’agit d’implanter un autre cristal dans la signification inachevée. » Si la phobie se produit toute seule, Freud apporte ce à quoi elle doit aboutir. Il s’agit pour Hans de trouver une suppléance à ce père qui s’obstine à ne pas vouloir le castrer. C’est une suppléance et non une solution.
La difficulté de Hans à accéder au symbolique va déterminer toute la suite de sa vie. Cependant, cette création paternelle va pouvoir être refoulée. C’est un mythe et non une véritable métaphore, car cette création reste inséparable de la phobie, de la constitution de son symptôme. Un grand nombre de circuits doivent être parcourus pour que la fonction de symbolisation de l’imaginaire soit satisfaite. Hans, jeune adulte, revient voir Freud et n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé, ni de son analyse. L’oubli de sa phobie et de son analyse, comme effacement, est comparable pour Lacan (mais aussi pour Freud qui remanie sa théorie peu de temps après la visite de Hans) à ce qui advient quand un rêve vous réveille, que vous l’analysez, que vous vous rendormez et que le matin vous avez tout oublié.
La mythification, par Hans, de sa phobie est une activité entre imaginaire et symbolique, comme le rêve. C’est ce qui lui rend inutile en fin de compte le premier élément de seuil, la première structuration symbolique : sa phobie.
La création de Hans est inséparable de son symptôme et ordonnable par rapport à lui. Cela lui permet de faire surgir le mythe œdipien. Ce mécanisme est très différent d’une réintégration par le sujet de son histoire par la levée d’une amnésie et par le maintien des éléments conquis. Cela nous conduit à essayer de cerner la différence d’avec le roman familial et ce qui se passe lorsqu’un analyste rencontre un sujet à un moment plus tardif de sa vie, à l’adolescence ou à l’âge adulte.
Tout d’abord, qu’appelle-t-on roman familial ? Ce concept apparaît chez Freud dans un article de 1909, « Le roman familial des névrosés », d’abord intégré à l’ouvrage d’Otto Rank Le mythe de la naissance du héros, et fait suite à quelques occurrences de 1887 à 1902. Freud distingue deux étapes, qu’il appelle stade asexuel et stade sexuel. Ainsi situe-t-il l’étape sexuelle autour de la puberté. D’abord, à l’étape asexuelle, l’enfant fantasme pour tenter de se séparer de ses parents : il s’invente une autre famille, par exemple. Puis, à la puberté et au-delà, à l’étape qu’il appelle sexuelle, naissent des « rêves diurnes » qui peuvent par exemple prêter à la mère des tas d’aventures avec des hommes prestigieux dont l’enfant serait issu. Cela peut être aussi une manière de contourner, par exemple, des désirs pour sa sœur alors justifiés par une illégitimité fantasmée. Freud interprète ces rêveries comme servant à accomplir des désirs, à corriger l’existence mais montrant en fait une tentative nostalgique de l’enfant pour restituer l’image des parents de son enfance, le père si fort et la mère si belle. C’est une manière de revenir à la surestimation des parents, caractéristique de la période œdipienne.
Chez Lacan, il n’y a pas d’occurrence du terme de roman familial en tant que tel. Il en décrit pourtant le processus dans le séminaire II sur le moi et il aborde aussi cette question dans l’article « Le mythe individuel du névrosé ». Dans le séminaire II, il part de l’idée qu’il s’agit pour l’analyste de rencontrer l’enfant dans la cure de cet adulte auquel il a affaire, la relation de l’enfant aux parents. Mais, dans le registre de son autobiographie, le problème se pose pour lui de l’assomption symbolique de son destin. Lacan rappelle alors que les enfants fantasment d’avoir une autre famille, phase typique du développement, dit-il, qui porte toutes sortes de rejetons dans l’expérience analytique. Tout cela pour nous dire que la problématique n’est pas le vécu mais le destin. La question se pose de ce que signifie son histoire. Ce qui est intéressant, c’est que le texte historique intègre la part méconnue du sujet.
C’est cet aspect que Lacan développe dans l’article « Le mythe individuel du névrosé ». Il y rappelle encore une fois sa conception du mythe : « Le mythe est ce qui donne une formule discursive à quelque chose qui ne peut pas être transmis dans la définition de la vérité, puisque la définition de la vérité ne peut s’appuyer que sur elle-même, et que c’est en tant que la parole progresse qu’elle la constitue. La parole ne peut pas se saisir elle-même, ni saisir le mouvement d’accès à la vérité, comme une vérité objective. Elle ne peut que l’exprimer – et ce, d’une façon “mythique”. » C’est pour cela que nous retrouvons toutes sortes de manifestations de ce type dans l’expérience analytique et dont on peut dire qu’il s’agit de mythes. Dans cet article, au sujet du cas de l’Homme aux rats, Lacan nous montre comment les fantasmes qui surgissent dans l’analyse sont définissables par une formule de transformation, à partir de ce qu’il appelle la constellation originelle (et il ajoute : « Au sens où en parlent les astrologues ») qui a présidé à la naissance de l’Homme aux rats [1]. Les points qui me semblent importants dans cet article et dans le séminaire II sont les suivants :
  • nous avons affaire à l’enfant dans l’adulte qui parle à l’analyste de ses relations à ses parents, telles qu’il nous les dit, c’est-à-dire à la façon dont s’est constitué pour lui le mythe familial et dont il prend place dans cette constellation ;
  • alors, bien sûr, ni l’Homme aux rats, ni la plupart des analysants ne font le lien avec quoi que ce soit qui se passe d’actuel pour eux. C’est dans le texte de son récit que Freud repère le déclenchement de sa névrose obsessionnelle. « Il y a stricte correspondance entre ces éléments initiaux de la constellation subjective et le développement dernier de l’obsession fantasmagorique », nous dit Lacan.
Ainsi, nous avons vu jusque-là à quoi peut servir le mythe chez un petit enfant en train de se confronter au nouage du symbolique avec l’imaginaire et le réel et comment cela ne change pas son destin. Nous venons de voir comment un adulte constitue son symptôme actuel en stricte concordance avec le mythe familial dont il parle dans la cure, reconstruit après coup. C’est comme si, nous dit Lacan, le sujet, lorsqu’il est en impasse, utilisait un autre réseau mythique pour reconstituer cette impasse et y rester. Dans ce texte, Lacan articule la difficulté de la triangulation œdipienne et dégage, chez l’Homme aux rats, une problématique sur deux plans différents non conciliables. Il s’agit, dans son symptôme actuel, de la répétition d’une problématique à quatre déjà présente au départ pour son père dans la constellation familiale – il y a dédoublement du sujet d’une part et dédoublement de l’objet d’autre part, ce qui empêche la division proprement dite. Il montre comment un nouveau fantasme surgit dans la cure elle-même, dans le transfert et la répétition autour de la fille de Freud, fantasme qui permet au patient de trouver une solution à ce dédoublement. Je vous rappelle qu’il s’agit d’organisation signifiante autour de la dette à partir du signifiant « Ratte », qui signifie rat, avec toutes ses acceptions en allemand – qu’on retrouve un peu en français.
Nous avons vu comment le mythe infantile est une tentative – à ciel ouvert – d’accéder au symbolique et institue le refoulement, par l’énonciation du mythe d’Œdipe par l’analyste. Le mythe individuel du névrosé – constitué par le retour du refoulé suite à une même difficulté du refoulement secondaire – vient redoubler dans le symptôme la légende familiale constituée dans un mythe à l’origine. La cure peut permettre de trouver une solution dans le transfert par une sorte de triangulation. Nous apercevons aussi comment le mythe d’Œdipe, comme constituant une vérité sur un père symbolique, indique sa valeur purement mythique puisque l’articulation père réel-père imaginaire-père symbolique ne peut être que ratage pour chacun, dans la mesure où le père de la réalité ne peut, dans sa carence et sa défaillance, incarner cette articulation. Peut-être même les mythes individuels des névrosés ne sont-ils que des constructions d’un quatrième terme, le sinthome venant suppléer à la substitution métaphorique plus ou moins défaillante.
Alors je soutiendrai l’hypothèse qu’à l’adolescence – où se fantasme en général le roman familial dont parle Freud et dont Lacan nous dit que nous en trouvons toutes sortes de rejetons dans l’expérience analytique –, nous ne sommes ni dans le cas de Hans ni dans celui de l’Homme aux rats. En effet, si c’est le moment où le sujet invente cette autre famille, c’est dans le coup d’une construction – retrouver une dernière fois la situation pré-œdipienne et œdipienne. Les signifiants potentiels que sont les parents vont bientôt devenir des signifiants. C’est un bouclage.
Dans ma longue expérience, je n’ai jamais entendu d’adolescents névrosés parler de leur constellation familiale, trop pris qu’ils sont à démêler leur discours de celui de leurs parents pour réinventer leur propre récit. Le plus souvent, lorsqu’un adolescent produit un symptôme, il dit vouloir qu’on le laisse tranquille. Il est alors obligé de faire avec des porte-parole et, parfois, malgré lui : enseignants, éducateurs, parents. Le symptôme est encore énoncé par un autre. Il me semble qu’alors le travail de l’analyste avec l’adolescent va accompagner la construction d’un « après-coup » qui va lui permettre de dire, de « parler de » et non plus de montrer, de faire ou de coexister.
Une condition de la construction du mythe familial est sans doute dans l’après-coup du remaniement adolescent de l’Œdipe, qui permet de constituer son propre discours sans avoir à protéger par d’autres opérations que le refoulement la prise dans le discours des parents. La narration du roman ne peut se faire que par le narrateur, la répétition dans le transfert sera dans la parole, les signifiants circuleront comme tels et non plus comme signifiants vivants. Je vais essayer de vous illustrer cela par quelques éléments de ma pratique avec un adolescent que j’ai revu adulte.
J’ai suivi pendant deux ans en institution un adolescent de 16 ans, deux fois par semaine. Il me parlait de nombreuses situations de sa vie. Ses parents étaient reçus occasionnellement par d’autres. J’ai reçu sa mère une fois. Il amenait parfois des rêves et évoquait ses difficultés relationnelles, sociales, scolaires ou amoureuses. Sa relation avec ses parents et en particulier avec sa mère était impossible à aborder. Il avait un grand amour pour elle et n’interrogeait jamais, ne mettait jamais en question cette relation. Certes, on pouvait déjà en entendre des petits éléments, sans plus. En deux ans, il a beaucoup changé, il disait être plus à l’aise dans sa vie mais ne touchait pas, dans son discours, à cette mère merveilleuse.
Plusieurs années plus tard, jeune adulte, il me recontacte, demandant de commencer une analyse. Au bout de deux ans, il raconte un rêve où sa mère a des cd (« décédé » ?). Pendant les mois suivants, il déconstruit sa relation à elle. Il parle de tout un pan de son adolescence concernant sa relation à sa mère à l’époque où il me rencontrait. Il peut aborder cette période de sa vie et tous les fantasmes qu’il avait alors construits. Il se souvient tout à fait bien qu’il me rencontrait à cette époque et qu’il ne pouvait absolument pas en parler. Il en invoque même les raisons. C’est seulement alors qu’il peut commencer à élaborer subjectivement l’histoire familiale et se poser la question de sa place dans cette constellation. Le père, dont il n’avait quasiment jamais parlé, prend consistance, avec un début de mise en rapport de ce que l’adolescent, lui, peut répéter de cette configuration paternelle.
Ainsi peut-on dire que l’analyse ne commence qu’à la fin de l’adolescence. Peut-être est-on alors dans l’instant du regard. L’adolescent est déjà à l’âge adulte quand le temps pour comprendre s’institue et que s’élabore le même travail que tout un chacun analysant.
Si les mythes infantiles permettent le passage entre imaginaire et symbolique pour que le refoulement s’instaure, il semble que le roman familial, lui, en tant que construction d’une histoire imaginaire, nostalgique de l’Œdipe, vienne clore le processus du refoulement pour qu’enfin le symptôme et le mythe familial originel puissent se mettre en concordance comme organisation signifiante déroulée dans une parole créatrice de vérité. C’est seulement alors que l’analyste va pouvoir décentrer les choses pour qu’en soient entendus les signifiants et qu’un remaniement de l’organisation signifiant/signifié devienne envisageable.
 
NOTES
 
[1]Là aussi je vous renvoie à la lecture de ce texte (publié par J.-A. Miller en 1978 et relu par Lacan, à partir d’une conférence au Collège de philosophie en 1953).
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