2004
Analyse freudienne presse
Refoulement et oubli
Fabrice Moisan
« En toute rigueur, je n’ai rien appris de neuf de cette analyse
[1] », énonce étrangement Freud vers la fin de l’article sur le petit Hans, pointant par là qu’il n’a fait que retrouver ce que lui avaient déjà appris les cures d’adultes. Mais à cette belle assurance succèdent bien des choses.
En 1922, quatorze ans après l’intervention, Freud décide soudain de modifier le texte. Il lui donne une conclusion nouvelle qu’il ne retouchera plus. Désormais, le récit, ce récit qui ne lui avait rien appris de neuf, s’achève sur… une question !
« Épilogue », dit ici la traduction française. Formule bien réductrice et définitive pour
Nachschrift zur Analyse des kleinen Hans
[2] : « Post-scriptum à l’analyse du petit Hans ».
Cet ajout fait suite à la visite de Hans devenu jeune homme. Visite heureuse où,
dixit Herbert Graf – nom du petit Hans –, Freud s’exclame qu’il n’aurait pu souhaiter meilleure validation de sa théorie que la belle santé du jeune homme en face de lui
[3]. La dégénérescence prédite par les adversaires acharnés de la psychanalyse n’a pas eu lieu et son fondateur peut se montrer content.
Dans son minutieux travail sur les signifiants du petit Hans, Geneviève Granier de Cassagnac-Grauloup épingle cette autosatisfaction : « À 19 ans, Hans a fait son temps dans le désir de Freud : Freud analyste
[4]. » Mais, ici, comment ne pas entendre le contraire : un fort sursaut du désir d’analyste ? Car, en dépit de la bonne humeur de la visite finale, on ne change pas le bonhomme qui décide de finir par… une énigme théorique. C’est curieux, dit-il, tout se passe comme si l’analyse n’avait pas préservé l’enfant de l’amnésie. Ainsi se clôt – ou s’ouvre ? – le récit du petit Hans.
Herbert Graf, en effet, ne se rappelle rien ou presque. Il y a de quoi être perplexe puisque le travail a suivi certaines règles : après quelques hésitations mentionnées par le récit, le petit garçon a pris son analyse en mains, des éléments essentiels lui ont été expliqués, qu’il a compris, ressentis, reformulés. Le symptôme s’est progressivement dissipé, le refoulement a laissé place à un devenir conscient. Et quatorze années plus tard, l’amnésie est plus forte que jamais !
Lacan s’empare de ce paradoxe dans la moitié de séminaire qu’il consacre au petit Hans en 1957. Il désigne cette amnésie comme une manifestation des limites de cette première cure d’enfant : il y a eu pour Hans maîtrise du symptôme, mais analyse ?
On peut juger le propos excessif. Nombre de praticiens rapportent ce constat : les patients suivis très jeunes ne s’en souviennent guère plusieurs années après. Quant aux analysants adultes, ils connaissent bien cet autre effet, sorte de voile d’oubli enveloppant peu à peu le matériel que la cure vient de travailler.
Néanmoins, la perplexité de Lacan touche un point crucial. Interrogeons-la ainsi : l’intervention auprès de Hans n’aurait-elle pas fabriqué du refoulement ? Un refoulement encore plus efficace qui se dispense du symptôme.
Refoulement réussi, c’est une expression qui parcourt les travaux et l’on rencontre plus encore son alter ego : l’échec du refoulement. Lacan lui-même semble emprunter cette voie dans l’un de ses premiers séminaires en 1954 :
« M. Hyppolite : C’est le mot réussi que je ne comprends pas dans la formule de Mannoni.
Lacan : C’est une expression de thérapeute. Le refoulement réussi, c’est essentiel
[5]. »
Et que dit d’autre Freud quand il précise que la névrose constitue un refoulement malheureux ? Notons cependant ce mot, « thérapeute », ainsi que le gouffre d’ambiguïté séparant la réussite d’un phénomène de son caractère réussi. À suivre le séminaire de 1957, une telle réussite pourrait bien être que Hans a tout oublié, trop oublié. Il s’est oublié
[6], tranche sobrement Lacan.
Mais en l’occurrence, pas tout à fait et c’est peut-être le plus intéressant. Car ça revient. Ça revient à l’initiative du sujet, ça revient par surprise,
ganz unerwartet. Des années plus tard, alors que Herbert Graf, à l’orée de l’age adulte, aborde un carrefour important de sa vie et de son désir
[7], on le retrouve à farfouiller sur un bureau, celui de son père. Quand tout à coup : boum
[8], retour au cabinet du professeur !
Proposons de le dire comme ça : boum dans le bide. Boum dans le bide, stoß in den Bauch, est un signifiant-clé du récit sur Hans. C’est cette expression qui, un après-midi de mars 1908, perturbe in extremis le bel ordonnancement de la visite à Freud :
« Pourquoi crois-tu donc, m’interrompit alors le père de Hans, que je t’en veuille ? T’ai-je jamais grondé ou battu ?
– Oh ! oui, tu m’as battu, corrigea Hans.
– Ce n’est pas vrai. Quand ça ?
– Ce matin, répondit le petit garçon,
et son père se rappela que Hans, tout à fait à l’improviste, lui avait donné un coup de tête dans le ventre, ce sur quoi il lui avait rendu, à la façon d’un réflexe, un coup avec la main [9]. » … Und der Vater erinnerte sich, daß Hans ihn ganz unerwartet mit dem Kopfe in den Bauch gestoßen [10]…
Le signifiant se manifeste quelques jours plus tard dans le fantasme à la baignoire où, à trop s’attarder sur la symbolique du perçage par un tiers, on en oublie les mots utilisés :
Da nimmt er einen großen Bohrer und stoßt mich in den Bauch
[11]. « Il prend alors un grand perçoir et me l’enfonce dans le ventre
[12]. »
Nouvelle insistance le 25 avril :
[…] rennt mir Hans mit dem Kopfe in den Bauch
[13], « Hans me rentre dedans, tête dans le ventre ». Puis dans le jeu de mots involontaire de l’enfant commentant ce geste impulsif et faisant entendre dans son identification au bélier
(Widder) la répétition
(Wieder). Un détail que la traduction française ignore remarquablement, datant même la scène du… 26 avril.
Que ce soit par le père, par Freud ou dans les travaux ultérieurs, ces signifiants où résonnent si fort les questions qui travaillent l’enfant sont bien peu soulignés.
Osons même une hypothèse : ce coup, ce stoß in den Bauch, ne remue-t-il pas aussi chez l’analyste ? En 1926, en effet, dix-sept ans après la première publication, quatre ans après le post-scriptum, Freud remet le texte du petit Hans sur l’ouvrage. Pas n’importe où mais au cœur du vaste élan théorique d’Inhibition, symptôme et angoisse.
À cette relecture, l’inventeur de la psychanalyse est à son tour frappé. Dans cette intervention qui ne lui avait rien appris qu’il ne sache déjà par les cures d’adultes, il découvre soudain un élément nouveau, capital : l’angoisse précède le refoulement, et non l’inverse comme il le pensait à l’époque.
L’énoncé majeur de 1926 ne doit pas écarter la réflexion. Que l’angoisse indubitablement précède le refoulement, où donc Freud est-il allé chercher cela dans le récit sur Hans ? L’observation précise-t-elle quoi que ce soit en ce sens ? Parfois ne semble-t-elle pas induire l’inverse ?
On pourrait arguer que, même si ce n’est pas explicite pour Hans, la clinique valide par ailleurs ce résultat. Mais est-ce si sûr ? Car, si le refoulement porte sur ce Vorstellungrepresentanz que Lacan nommera signifiant, comment ne pas entrevoir, à l’inverse de Freud en 1926, qu’il ne peut qu’eksister ? Du refoulement est déjà là.
Dès lors, ce que vient nous dire Freud avec cette nécessité d’une angoisse précédant le refoulement, ne pourrait-on l’entendre un peu différemment ? Par exemple : bien avant toute apparition des signes cliniques du refoulement, quelque chose s’en trouve déjà au travail chez l’enfant. Point de perspective premier, peut-être pas si distant de ce qu’en 1915, partant d’autres considérations, il avait désigné d’un concept infernal : le refoulement originaire.
En fin de compte, pour Hans, ce que l’on sait, ce qui est écrit, c’est qu’il est un enfant solitaire tourmenté par mille énigmes. À un moment, jaillit très fort chez lui une parole à son père : « Tu sais, je suis content ; quand je peux écrire au professeur je suis toujours content
[14]. » Les efforts de M. Graf et de Freud le permettent, c’est déjà essentiel.
Mais autre chose encore est dit. On ne s’avise jamais de la façon dont se termine le travail, alors que la question porte en germe la visite de 1922 et la polémique ultérieure : analyse, pas analyse, etc. Est-ce Freud qui y met un terme ? Non. Ce sont des lettres. Plusieurs lettres de la mère et une, finale, du père. Des lettres que Freud ne discute pas.
Il les discute quand même un peu : si j’avais été seul en charge de la situation, j’aurais abordé tel sujet
[15], indique-t-il vers la fin du récit. Mais il n’était pas seul.
L’intervention se termine donc – semble se terminer – sur quelque chose d’un consensus théorique et asymptomatique. Une sorte d’heureux foulement qu’il ne s’agit pas de dénigrer ni de banaliser mais de repérer comme l’axe où vacille le travail analytique avec un enfant, et pas uniquement avec un enfant.
R. Lévy écrit : « Le désir d’analyste ne constitue pas une catégorie à part qui concernerait les enfants d’un côté et les adultes de l’autre, et peut-être est-il nécessaire d’insister sur le fait que, tout spécialement avec les enfants, le désir d’analyste est une fonction et non un désir particulier qui s’adresserait à l’enfant. Ainsi, spécialement avec les enfants, cette fonction ne peut s’entendre que comme un “être là sans raison d’être”, car toute raison d’être de l’analyste renverrait les protagonistes inévitablement à une relation adaptative, pédagogique ou bien même thérapeutique, mais assurément pas analytique
[16]. »
Appliqué au récit du petit Hans, cet écueil peut se dire simplement : le désir d’un père – fût-il aidé de Freud – ne saurait fonctionner comme désir d’analyste pour son fils.
Il y a un détail qui n’est jamais travaillé. Il concerne la façon dont Hans se décide à consulter ce professeur qui peut le débarrasser de sa bêtise. Le jeune garçon ne veut pas y aller. « Il a une très jolie petite fille », ein sehr schönes Mäderl, dit alors M. Graf. Sur quoi son fils consent « tout de suite et avec joie », mais la bonne humeur entourant le rendez-vous ne laisse-t-elle pas d’ores et déjà entendre le signifiant, Mäderl, de cette promesse imaginaire où s’enlisera peu à peu la confrontation de Hans à l’analyse ?
Dès lors, ne saisit-on pas mieux la conclusion de 1922 ? Car Freud, après avoir posé l’énigme théorique de l’amnésie, ajoute deux phrases d’apparence badine. Ce phénomène le renvoie à une expérience courante de la cure, ces rêves qu’on analyse dans la nuit, juste après les avoir faits, analyses fort satisfaisantes, mais au matin : plus rien. L’article du petit Hans s’achève sur cette curieuse analogie. Éclairons-la en inscrivant ce rien dans une perspective aussi grosse d’ouverture que de résistance : l’autoanalyse.
Cela permet de souligner que le refoulement concerne un lieu qui insiste. La névrose en est peut-être l’échec mais elle signe aussi ce lieu : l’Autre, par où seulement se rencontre de l’analyse.
[1]
Traduction personnelle de : « Ich habe aus dieser Analyse, strenggenommen, nichts Neues erfahren… », dans S. Freud, 1909,
Analyse der Phobie eines fünfjahrigen Knaben, Der kleine Hans, S. Fischer Verlag GmbH, Frankfurt am Main, 1969, p. 122.
[2]
Ibid., p. 123.
[3]
H. Graf, 1972, « Mémoires d’un homme invisible », dans
L’unebévue,
epel, 1993, p. 23.
[4]
G. Granier de Cassagnac-Grauloup, « Hans et Freud »,
Analyse freudienne presse, Toulouse, érès, 2000, p. 89.
[5]
J. Lacan, 1954, Séminaire II,
Les écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, 1975, p. 216-217.
[6]
J. Lacan, 1957, Séminaire IV,
La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 408.
[7]
Le choix de sa carrière de metteur en scène d’opéra.
[8]
« Je ne me souvins de rien de tout cela jusqu’à bien des années plus tard, quand je tombai sur le texte dans le bureau de mon père et que je reconnus plusieurs des noms et des lieux que Freud avait laissés inchangés. Dans un état de grande excitation, je rendis visite au grand docteur à son cabinet de la Berggasse et me présentai à lui comme étant le petit Hans », H. Graf (1972), « Mémoires d’un homme invisible », dans
L’unebévue,
epel, 1993, p. 23.
[9]
S. Freud (1909),
Le petit Hans, Paris,
puf, p. 120.
[10]
S. Freud, 1909,
Analyse der Phobie eines fünfjahrigen Knaben, Der kleine Hans, op. cit., p. 41.
[12]
S. Freud, 1909,
Le petit Hans, op. cit., p. 138.
[13]
S. Freud, 1909,
Analyse der Phobie eines fünfjahrigen Knaben, Der kleine Hans,
op. cit., p. 78.
[14]
S. Freud, 1909,
Le petit Hans,
op. cit., p. 131.
[15]
Traduction personnelle de : « Hätte ich allein die Verfügung darüber gehabt, so hätte ich’s… », S. Freud, 1909,
Analyse der Phobie eines fünfjahrigen Knaben, Der kleine Hans, op. cit., p. 121.
[16]
R. Lévy, « De la spécificité de la notion de symptôme chez l’enfant et de ses conséquences sur la conduite de la cure. L’enfant pas sans les parents »,
La clinique lacanienne, le symptôme, Toulouse, érès, 2001, p. 125.