Analyse Freudienne Presse
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I.S.B.N.2749201578
98 pages

p. 55 à 66
doi: en cours

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no 8 2003/2

2004 Analyse freudienne presse

La paille dans l’œil de l’autre : réflexions sur le narcissisme et le refoulement  [1]

Roque Hernández Núñez de Arenas
Au-delà des alibis imaginaires se liant à son propre narcissisme, avec lesquels le sujet en devenir d’analyste s’investit, se justifie ou se protège, on trouve ou pas le désir d’analyste qui l’engage dans un acte qu’il doit accomplir seul, et ce dans chaque cure, étant donné qu’il s’agit d’un des lieux où il réalise que l’analyse n’est pas un savoir « prêt-à-porter » et qu’aucun idéal ne s’en dégage, ce qui le situe, dans la fonction d’analyste, face à une responsabilité fondée sur l’éthique de la psychanalyse.
Il ne s’agit pas pour autant d’arborer le drapeau de telle ou telle institution psychanalytique ni de s’engager dans des batailles où se produisent des effets imaginaires d’identification massive qui nous font méconnaître le besoin de régulation symbolique à travers un pacte. Pacte qui n’est pas scellé une fois pour toutes mais qui requiert une construction pas à pas parce que, au-delà de l’image des analystes, au-delà de l’image de l’institution et de ses petites ou grandes misères, au-delà du désir de reconnaissance, de la puissance ou de l’impuissance, ce sont l’engagement grâce à la parole et la psychanalyse telle que Freud l’ébauche qui comptent.
L’analyste, celui qui occupe cette fonction, ne saurait échapper aux formations de l’inconscient structuralement interminables, pas plus qu’aux fantasmes et aux résistances. Aussi bien l’analyste que l’analysant et le superviseur sont de même soumis à l’autonomie du symbolique dans le sens des effets que la parole produit sur le sujet, et ils sont là pour le reconnaître, dans la mesure du possible.
Freud montre de manière exemplaire ce besoin constant du sujet de vouloir suturer imaginairement et symboliquement la plaie narcissique, traumatique au niveau libidinal, ouverte dans la relation à l’Autre. Les formations de l’inconscient, le lapsus, le rêve, le symptôme constituent des énigmes à déchiffrer dans ce bouillon de culture imaginaire, symbolique et réel, énigmes qui constituent le transfert dans la cure ou dans le travail, dans cette alternance de présences et d’absences qui a lieu à chaque séance de l’analyse, de la supervision ou des espaces de travail.
Nous n’avons pas, en principe, d’autre voie que celle du langage et de l’imaginaire pour nous introduire dans les théories de la cure, ce qui nous conduit vers des dérives imaginaires proches des scénarios fantasmatiques de notre propre névrose. L’analyse personnelle, la supervision de cas et le travail avec d’autres analystes nous permettent, dans le meilleur des cas, de remettre en question n’importe quelle compréhension idéale de la cure, dont Lacan nous dit de nous méfier. La métapsychologie de Freud et les apports ultérieurs ne recouvrent pas dans sa totalité la diversité des manifestations du mal-être que nous rencontrons. Il n’y a pas d’adéquation et il n’y en aura jamais ; de fait, il y a un manque constitutif d’objet, lequel nous engage à ne pas répéter ou reproduire ce qui a déjà été donné et ne nous dispense pas de travail ni d’étude.
Dans la différence entre ce que l’on dit que l’on fait en tant qu’analyste et ce qu’on entend dans ce qui est dit, c’est-à-dire dans cet espace de transfert du travail ouvert aux effets de la parole, l’analyste, afin de pouvoir utiliser la théorie, doit symboliser sa propre castration.
 
La paille et la poutre
 
 
« Voir la paille dans l’œil du voisin et ne pas voir la poutre dans le sien » est un proverbe qui m’est venu à l’esprit alors que j’essayais de trouver, dans la précipitation, un titre pour cet exposé. J’associe ce proverbe à l’analyse d’une patiente nommée Aurora avec laquelle je travaille depuis longtemps. D’un autre côté, au cours des associations ultérieures, ce proverbe s’est avéré être également en relation avec un souvenir de mon adolescence : une scène de collège où le professeur fait l’appel par les noms de famille et où il faut répondre « présent ». Dans ce souvenir, une série de trois noms apparaissait, dont le mien, en troisième, Hernandez. Le jeune dont le nom de famille précédait le mien avait un œil blessé parce qu’il s’y était, soi-disant, enfoncé une paille. Cette interprétation s’articulait, en ce qui me concerne, à un symptôme de la vue dont j’ai longtemps souffert. D’un autre côté, d’autres thèmes s’associèrent alors que j’essayais d’articuler mon travail. Par exemple, je me suis souvenu de la première conférence lors de laquelle j’avais parlé de mon expérience institutionnelle de la déficience mentale et de la psychose, et que j’avais intitulée : « Apports de la psychanalyse à la déficience mentale ». Ce moment était très particulier du fait qu’il avait lieu dans un contexte de congrès international, face à un public cognitiviste et éducatif, et que je parlais de mon expérience en tant qu’analyste. Je franchissais ainsi une certaine crainte d’être mal vu, plus encore d’être mal compris, et je faisais cela en mon nom propre. Après avoir accompli cette tâche, je suis passé par une période initiale de satisfaction, suivie d’une sensation de perte et de solitude, accompagnée d’un temps où je suis tombé amoureux, moment peuplé d’images narcissiques de mon histoire et dont je pensais qu’elles tentaient de compenser, imaginairement, ce qui s’associait à l’horreur de l’acte.
En écrivant ces lignes, j’ai également en tête la rupture du groupe espagnol d’Analyse freudienne, moment d’une certaine illusion narcissique de groupe, laquelle noua de nouveau en moi la douleur d’une certaine chute de l’imaginaire et me fit poser la question : « Qu’est-ce que je fais ici en mon propre nom ? »
En ce qui concerne ma patiente dont je reparlerai par la suite, le proverbe s’associait à sa facilité à signaler et à couvrir constamment et dans un même temps la castration chez l’autre, après un premier temps d’analyse pendant lequel elle manifestait une angoisse qu’elle appelait « tension », angoisse constante, présente dans presque toutes les relations qu’elle entretenait, lesquelles se caractérisaient par une réponse dévouée à la demande de l’autre, avec une exigence du surmoi qui la conduisait à l’épuisement, y compris aux mauvais traitements, sans qu’elle soit consciente de la jouissance ainsi obtenue.
Après un détour par le Séminaire I de Lacan et par le schéma optique qu’il y développe, j’ai pensé que la première partie de la phrase « voir la paille dans l’œil de l’autre » pouvait être une représentation partielle qui rendrait compte, d’une certaine façon, de l’accommodation que l’homme se voit poussé à réaliser, par le symbolique, de manière à aborder sa réalité, étant donné que l’imaginaire est le champ privilégié où se joue la relation avec le semblable, s’acheminant vers la production de la bonne image, de la bonne forme, écho d’un narcissisme primaire perdu depuis toujours et que le sujet tente de reconquérir par le détour symbolique de l’idéal du moi. Celui-ci, comme le signalait Lacan, est non seulement la condition du refoulement mais aussi ce qui fournit au sujet un ancrage nécessaire pour rendre compte de son être.
L’œil peut nous servir de représentation symbolique du sujet bien que, comme Lacan l’affirme, le sujet ne se résume pas à un œil. Il rend également compte de l’organe (moi-corps-surface), dans lequel s’inscrit la pulsion dont les représentants refoulés laisseront place au symptôme.
L’œil de l’autre désigne le lieu où le sujet va voir son désir réalisé à la place de l’autre. Lacan l’exprime ainsi : « La projection du désir suit constamment celle de l’image. Corrélativement, il y a ré-introjection de l’image et ré-introjection du désir. Mouvement de balance, jeux de miroir. Cette articulation ne se produit pas qu’une fois. Elle se répète. Et au cours de ce cycle, l’enfant réintègre, réassume ses désirs […] Les désirs de l’enfant passent d’abord par l’autre spéculaire. C’est là qu’ils sont approuvés ou réprouvés, acceptés ou rejetés. C’est là la voie par laquelle l’enfant apprend l’ordre symbolique et accède à son fondement : la loi. »
La paille désigne la libido qui s’insère chez le sujet, marquant son corps et sa sexualité d’une manière particulière, et qui signale le trou dans l’image qui nous conduit à travers la privation et la frustration jusqu’à l’opération symbolique de la castration.
La seconde partie de la phrase « ne pas voir la poutre dans le sien » est la partie qui manque, la partie refoulée qui montre la méconnaissance du moi, lequel ne sait rien des désirs du sujet.
 
Une analysante
 
 
En ce qui concerne mon analysante, je ne donnerai que quelques informations générales. Elle est la troisième de quatre sœurs, le cinquième enfant est un garçon. Le père est un artiste professionnel, la mère s’occupe de son mari et de ses enfants. Aurora travaille dans une boutique d’art et fait de la sculpture mais ne se sent pas suffisamment une identité d’artiste.
Au moment où elle est venue me consulter, elle se plaignait d’une relation tourmentée avec son mari qu’elle décrivait comme un grand malade. Elle manifestait aussi des menstruations irrégulières et douloureuses. Peu de temps auparavant, on lui avait retiré des kystes de la matrice, événement qu’elle articulait à l’extrême frustration de ne pas avoir eu d’enfants. Cet aspect de maternité frustrée était fortement présent, au point que n’importe quelle question ou remarque à ce propos réveillait en elle une forte tendance à dramatiser et à s’affronter à l’analyste. Je dois dire que ce ton affectif était particulièrement élevé de sorte que la patiente parlait souvent de façon intempestive. Le refoulement se manifestait ainsi dans le transfert via la résistance.
D’un autre côté, elle se montrait excessivement sensible à la voix de l’autre. Elle disait que les mots entraient dans sa tête, lui faisaient mal et elle se montrait farouche lorsque l’analyste lui demandait de faire des associations sur tel ou tel point ou l’interrogeait sur un souvenir qu’elle-même avait éludé, comme si elle constituait un ordre du surmoi. Il a fallu décortiquer peu à peu le fantasme de mauvais traitements pour pouvoir écouter ce qui demeurait refoulé derrière cette plainte défensive. La voix forte, perçue comme une effraction violente, s’associa tout particulièrement aux cris d’une mère dominante avec laquelle elle avait livré une bataille silencieuse constante et à laquelle elle reprochait vivement de ne lui avoir transmis qu’amertume, en plus d’un discours négatif sur la maternité. Cette négativité à l’égard de l’enfant était étendue à tous les frères et sœurs qui eux-mêmes n’avaient pas d’enfants. Le père, au contraire, plaisantait ironiquement sur ce sujet. Le trait de sa voix nouait, pour Aurora, avec son frère, quelque chose de son mari dont elle s’était séparée peu de temps après avoir commencé son analyse et l’une de ses sœurs qui, profitant de ses difficultés dans la vie, la martyrisait par ses plaintes et ses sollicitations constantes. Cette sœur, parce que Aurora s’en sentait responsable de par l’insistance de ses parents, éveillait en elle un fort sentiment d’ambivalence. Ce trait s’associait également à d’autres personnages, hommes ou femmes, qui d’une certaine façon remplissaient aussi cette fonction de tourment, ce pourquoi Aurora se sentait aliénée, agressive et coupable.
Dans la mesure où elle a pu se rendre compte de sa position active au cœur de sa passivité apparente, lorsqu’elle a cessé d’être l’instrument de l’autre et a réalisé qu’elle était responsable de ce qu’elle faisait, enfin après avoir travaillé la question du père (dont je parlerai maintenant), le travail a pu s’ouvrir sur d’autres questions. Répondre automatiquement à l’appel de l’autre en laissant sa propre vie de côté n’était plus si impératif. Elle se consacrait à présent à des relations beaucoup plus paisibles et à l’exploration de son travail d’artiste.
Dès le début elle a parlé avec une haine viscérale de ce père égoïste et narcissique, uniquement intéressé par son art et auquel elle reprochait, dans une identification à la mère, de ne pas remplir ses devoirs de père et d’époux, flirtant toujours avec d’autres femmes et avec ses propres filles devant le regard souriant de leur mère. Les confidences que ses parents lui faisaient la violentaient.
Avec le temps cette image du père s’est effacée, avec elle a disparu l’agressivité qu’elle ressentait envers lui et, par extension, envers les hommes qui lui ressemblaient. On a pu voir d’une certaine manière comment, à partir de quelques fragments de la réalité, elle construisait son scénario fantasmatique.
Dans son fantasme, elle jouissait de façon autoérotique, d’une manière qu’elle supposait être celle de son père. Elle affirmait se satisfaire en pensant aux scènes les plus violentes possibles dans lesquelles elle y occupait tantôt les positions d’un couple sadomasochiste, tantôt la position de celle qui regarde.
Dans ses souvenirs, une première étape de son enfance apparaissait : celle d’un grand amour pour son père dont elle partageait les histoires et la vie dans son atelier d’artiste. L’irruption de la sexualité, chez Aurora, produisit un virage dans la perception du père et elle s’était alors posée en défenseur de sa mère.
Les souvenirs d’une autre de ses sœurs laissaient penser que celle-ci avait été l’objet de jeux sexuels infantiles durant lesquels Aurora jouait un rôle actif. Celle-ci a rapporté des souvenirs qui, pour elle, mettaient le père dans une position perverse par rapport à cette sœur. Elle se souvenait qu’il la mettait dans son lit, s’occupait d’elle, ce qui s’avéra un souvenir-écran dont surgirent différentes lignes associatives. Quant aux deux sœurs aînées, elles apparaissaient floues dans ses souvenirs bien qu’elle sache que celles-ci partageaient la même chambre, y compris le même lit, qu’on les habillait pareil et qu’on les obligeait à être toujours ensemble. Elle n’a presque pas de souvenir de son frère bien qu’elle le présente comme une personne à problèmes. Elle-même se situe dans cette position de garçon désiré par le père, une position de porteur de son art.
Dans la scène œdipienne reconstruite, on trouverait Aurora jouissant avec le père et la mère regardant la scène. Dans la réalité, elle voyait son père se refléter en d’autres hommes qu’elle rencontrait et elle se demandait ce qui se serait passé si sa mère les avait vus, la mère lui ayant transmis une certaine répugnance de la sexualité. Aurora disait ne pas avoir de satisfaction dans ses relations sexuelles, ne pas pouvoir faire coïncider l’objet du désir et l’objet d’amour, le clivage entre amour et sexe – la scène perverse jouée sur le terrain de la rivalité phallique – prévalant alors.
À travers des situations triangulaires par lesquelles elle est passée de manière répétée, des relations impossibles avec les hommes durant lesquelles l’identification de type hystérique était mise en jeu, des conditions qui opéraient sous le signifiant « rejet », elle se posait des questions sur sa féminité. Elle passait alors de la position de rejetée à celle de sujet qui rejette sa propre division dans sa forme féminine.
Le fait que sa jeune sœur donne naissance à une fille remit en question le mythe d’une interdiction des enfants qui, selon elle, pesait sur tous ses frère et sœurs. Au fond, elle pensait, dans sa toute-puissance infantile d’adulte, qu’elle seule aurait pu en avoir. Un lapsus lui fit entendre qu’elle se mettait inconsciemment dans la position de celle qui fermerait la généalogie familiale.
Son identification en tant qu’artiste souffrait d’une certaine interdiction, invoquée par la mère, de dépasser son père, bien que celui-ci ait reconnu sa valeur. Aurora avait l’habitude de parler de son travail de sculpteuse comme s’il s’agissait d’un moyen de défense, d’un refuge. Elle manifestait dans son œuvre le même refoulement que dans sa vie : elle ne s’autorisait pas à se mettre en marche. L’analyse lui a permis non seulement de concrétiser certains projets oubliés dans des pochettes rangées dans l’atelier de son père et qui lui faisaient honte parce qu’ils représentaient son scénario œdipien, mais aussi de valoriser son œuvre en offrant ses sculptures. Certaines lui étaient même volées. Elle a finalement pu faire des voyages, de la recherche en art plastique, participer à différentes expositions collectives d’artistes et vendre certaines de ses figurines.
Lacan rappelle que Freud explique d’abord le refoulement comme une fixation, mais qu’au moment de la fixation il n’y a pas du tout de refoulement. Lacan affirme que, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le refoulement ne vient pas du passé mais de l’avenir et que ce que nous voyons dans le retour du refoulé est le signal flou de quelque chose qui n’acquerra de valeur que dans le futur, à travers une intégration symbolique dans la vie du sujet. De plus, nous savons que le traumatisme prend une signification a posteriori.
Récemment, il y eut un moment de fixation libidinale, un temps de fascination pour l’image de la fille de sa sœur qui a coïncidé avec l’apparition d’une maladie grave chez le père, juste au moment où Aurora préparait résolument sa première exposition.
Comme toujours, elle s’est occupée de résoudre les problèmes familiaux, dont elle s’était, jusqu’à présent, tenue à distance. Cependant, cette fois il arriva du nouveau. La maladie du père déstabilisa l’équilibre de toute la famille et Aurora se proposa de mettre de l’ordre dans ce chaos.
L’aspect singulier de ce moment venait de questions qui, d’une manière bien particulière, tournaient autour du désir et de la mort. La relation de la patiente avec la petite fille se jouait sur un fond de désir inconscient de se substituer à sa sœur dans sa fonction de mère, sœur qui lui demandait de l’aide parce que sa fille refusait de s’alimenter. Aurora a répondu toutefois à cet appel avec l’intention consciente d’éviter à sa sœur et à la petite les tensions familiales qu’elle ressentait comme le reflet de sa propre expérience, déplaçant ainsi son agressivité vers le mari de sa sœur qui, pour elle, n’était pas à la hauteur, ni en tant que mari, ni en tant que père.
Aurora dit qu’elle préparait, dans sa tête, ce qu’elle allait dire à sa sœur, qu’elle y avait réfléchi afin d’éviter les tensions et pour essayer de changer les choses. L’analyste insista sur les raisons de toute cette préparation et de toutes ces précautions. La patiente, irritée, répondit : « Il faut que je change cette voix. Au bout du compte, ça me donne envie de la frapper, ma rage éclate. » Normalement, cette partie restait refoulée, non reconnue et lui produisait a posteriori de fortes tensions et des douleurs corporelles.
Quant au père, sa maladie a réuni toute la famille autour de lui. Tous attendaient, inactifs, sa mort, alors que le père, lui, ne cessait de travailler, la petite fille n’arrêtant pas de jouer et d’être très active. Aurora était obsédée par la crainte de la voir mourir. L’enfant pesait bien trop peu pour son âge, selon les pédiatres, et était à la limite de l’anorexie. « La maigreur des deux » était une phrase autour de laquelle s’articulait cette relation du désir et de la mort.
La petite fille métaphorisait, d’une certaine façon, le merveilleux de l’enfance. Aurora se voyait dans cette petite qui jouait avec son père. Elle a parlé de la sensibilité de cette enfant, de son regard, de son visage squelettique, de ses coups : « Cette enfant me fait mal, là, dedans ; elle me fait trop mal mais je ne peux rien faire, juste ressentir de l’amertume », dit-elle. Une autre fois, elle dit : « J’ai mal comme si c’était ma fille. »
Elle se rendait compte que la tension, qu’elle aurait voulu éliminer et qui était toujours si perceptible, s’associait à la relation de chacun avec son propre désir et qu’aussi bien son père que la petite fille étaient les plus vifs. « Je ne sais pas pourquoi les enfants jouent ainsi avec la nourriture », « je ne sais pas ce qui pousse mon père à continuer de travailler ». Le signifiant « je n’arrête pas » qui accompagnait Aurora lui permettait de se poser la question du « ne pas arrêter » du père, de la mère et du sien propre, lesquels la menaient jusqu’à l’épuisement même quand elle travaillait. Au-delà du réel de la mort, d’images fondamentalement ambiguës, la question de l’objet cause du désir ouvrait une voie.
En reprenant son travail après l’été, épuisée et malade, elle a demandé à reporter sa séance. L’analyste a insisté pour qu’elle vienne. « Je ne savais pas si je devais me droguer ou dormir pour m’en sortir… Mon père m’a dit d’oublier tout ça. » « Maintenant que j’ai cessé de m’occuper de cette situation, je ne sais pas quoi faire de ma vie, j’ai peur de penser à mes projets. Pour moi, c’est le vide et la solitude. » « Avec tous ces espoirs d’avant l’été ? » a dit l’analyste. « Tu interromps ta vie et lorsque tu reviens, les souvenirs sont là, les voix, la petite, exigeante, qui m’appelle… Vous comprenez ? » « Qu’y a-t-il ici à comprendre ? » a demandé l’analyste. « Je ne sais pas, ce sont mes frustrations, je ne sais pas trop… »
Le travail que je présente ne rend compte que de l’un des revirements nécessaires au cours desquels le sujet essaie de faire reconnaître son désir dans ce qu’il a de plus ineffable et dans lesquels l’analyste l’accompagne comme il le peut.
Lacan donne également des pistes très suggestives pour accompagner notre réflexion : « Une fois atteint le nombre de tours nécessaires pour qu’apparaissent les objets du sujet, et pour que son histoire imaginaire soit complétée, une fois nommés et réintégrés les désirs successifs, tendus, suspendus, angoissants, du sujet, tout n’est cependant pas terminé. Ce qui était d’abord en O puis en O’, et ensuite de nouveau en O, doit se déplacer vers le système complété par les symboles. Ainsi l’exige la sortie de l’analyse. »
« Dans cette perspective, le sujet met encore et encore la main à la pâte, et en parlant de son histoire à la première personne, il progresse dans l’ordre des relations symboliques fondamentales, où il doit trouver du temps, en résolvant les obstacles et les inhibitions qui constituent le surmoi. Cela demande du temps. »
À un moment donné, Lacan parle de la fin de l’analyse comme d’un déclin imaginaire du monde, voire d’une expérience qu’il limite par la dépersonnalisation.
« C’est alors que le contingent tombe – l’accident, le traumatisme, les difficultés de l’histoire. » C’est une expérience plus proche du réel.
 
NOTES
 
[1]Après ma présentation à Paris, je pense que cette insistance à vouloir articuler dans mon exposé différents niveaux dans un même processus : l’analyste traversé par son inconscient, l’analysant et ses dires rapportés dans un fragment de cas, la théorie et la pratique, tout cela pourrait être réélaboré à partir d’autres textes. Celui de Claude Dumézil, Le trait du cas, où l’on peut lire : « Non seulement le trait unit, mais il perfore, coupe, souligne, tire, trace, écrit, efface, barre. Il tue et il sépare […] le trait est un choc, quelque chose que l’analysant ou l’analyste, dit ; un moment de suspens dans la répétition qui ouvre une brèche dans la résistance du moi chez le patient cramponné au symptôme, et dans la résistance corrélative de l’analyste. » Le texte « À l’école du sujet » serait également à consulter.
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