Analyse Freudienne Presse
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I.S.B.N.2749201578
98 pages

p. 77 à 91
doi: en cours

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no 8 2003/2

2004 Analyse freudienne presse

Quelques aspects de la levée du refoulement dans la formation de l’analyste

Jean-Jacques Leconte
Lorsque j’ai été sollicité pour donner un titre à l’exposé que je devais faire dans le cadre d’un séminaire sur le refoulement – dont cet article est la version écrite –, je lisais une des Nouvelles conférences de Freud, intitulée « Angoisse et vie pulsionnelle ». J’étais surpris par l’attrait, l’intérêt très vif que j’y trouvais, alors que la première lecture, faite il y a quelques années, m’avait laissé plus ou moins indifférent. Ce texte déjà connu m’apparaissait sous un jour nouveau et je me demandais quelles étaient les raisons de ce changement. L’idée m’est venue que ce pouvait être l’effet de ma formation analytique, d’une levée de refoulements qui me permettait d’avoir un accès différent au texte, d’en faire une lecture nouvelle
Cette impression quant à la lecture de textes analytiques n’est pas nouvelle. J’ai fait ce constat depuis longtemps que j’oubliais les textes que j’avais lus, ou plus précisément que j’oubliais non seulement le contenu du texte mais le fait même de l’avoir lu. Des notes griffonnées dans la marge restaient les seules preuves tangibles que cette lecture avait bien eu lieu. Manifestement elle n’avait pas laissé d’autres traces. Comment expliquer cet oubli ? Dans « Analyse finie et analyse infinie », Freud dit sur ce sujet des choses que, en revanche, on n’oublie pas : « […] le lecteur n’est excité que par les passages où il se sent atteint, ceux donc qui concernent des conflits actuellement à l’œuvre en lui. Tout le reste le laisse froid ».
Ce qui impliquerait qu’au cours de cette première lecture les conflits à l’œuvre en moi n’entraient pas en résonance avec le texte. Ce ne serait plus le cas puisque maintenant j’y trouve un intérêt nouveau. La nature même de ce constat qui touche la sphère de l’intime et du privé s’opposerait à ce que j’en dise quelque chose qui soit de l’ordre d’une communication scientifique. Freud avait abordé cette question au moment de la publication de L’interprétation des rêves : « On éprouve une pudeur bien compréhensive à dévoiler tant de faits intimes de sa vie personnelle et on craint les interprétations malveillantes des étrangers. »
Mais, dit-il, parfois les conditions de l’auto-observation sont plus favorables que celle de l’observation des autres. Il faut donc s’élever au-dessus de tout cela : « Et si je me résigne à ce que le lecteur soit attiré d’abord par les indiscrétions que je suis obligé de commettre, je veux espérer que cette curiosité fera bientôt place à un intérêt plus profond pour les problèmes psychologiques que je compte élucider. »
Mais on peut éprouver de l’intérêt pour un texte sans qu’il soit nécessairement en relation directe avec les problèmes intimes du lecteur. Chez un analyste, il peut faire écho aux questions qu’il se pose au sujet d’un patient, et c’est le cas, puisque la séquence clinique évoquée par Freud m’a fait penser à une de mes patientes.
On peut aussi envisager cet oubli comme la conséquence d’un refoulement. Ce point de vue a l’avantage de mettre au jour un des aspects du refoulement souvent négligé. Dans ce cas, il ne se présente plus sous l’acception la plus répandue, celle de défense, mais comme un processus favorable au fonctionnement psychique, permettant à une représentation de s’enrichir lors de son séjour dans l’inconscient. Freud écrit dans son texte sur « Le refoulement » : « La psychanalyse nous montre, par exemple, que le représentant de la pulsion connaît un développement moins perturbé et plus riche quand il est soustrait par le refoulement à l’influence consciente. Il prolifère ainsi dans l’obscurité. »
Dans « Analyse finie et analyse infinie », il est question des « éclaircissements sexuels donnés aux enfants qui ne font rien des connaissances nouvelles qui leur ont été offertes […] Ils ne sont pas prêts à leur sacrifier leurs théories sexuelles infantiles […] Longtemps encore après avoir reçu les éclaircissements sexuels, ils se conduisent comme les primitifs auxquels on a imposé le christianisme et qui continuent en secret à adorer leurs vieilles idoles. »
Pour nous intéresser à ce qu’il a découvert, Freud écrit : « À moi-même certains détails m’ont semblé si extraordinaires et si incroyables que j’éprouve quelque hésitation à demander à d’autres d’y croire. » Lacan dit aussi : « Faites-moi confiance, ce que je dis vous paraît loufoque, réservez pour un temps votre jugement. » Ils cherchent à mobiliser le lecteur ou l’auditeur, à provoquer son intérêt, à lever le voile d’indifférence qui vient recouvrir tout ce qui est susceptible de générer de l’anxiété.
« Je demande au lecteur de vouloir bien pour un moment faire siennes mes préoccupations et participer aux mêmes événements de ma vie : un tel transfert augmente considérablement l’intérêt pour le sens caché du rêve », écrit Freud dans L’interprétation des rêves. Un transfert qui permettra de franchir l’écart irréductible qui s’instaure entre l’expérience analytique, ce qui se passe pendant la cure et le récit qui peut en être fait. Une difficulté à laquelle on se heurte sans cesse, qui touche de près à la question du refoulement et que je tente de mettre au travail. Sur ce point Freud est très clair, il ne dit pas que c’est difficile, il dit que c’est impossible : « Il est bien connu qu’il n’existe aucun moyen pour faire passer dans l’exposé d’une analyse la force convaincante qui résulte de l’analyse elle-même. »
En revenant au point de départ de l’exposé, on constate qu’un lien s’est noué entre plusieurs registres dont chacun est partie prenante de la formation de l’analyste. On peut les distinguer comme on distingue les deux faces de la bande de Möbius où l’on se déplace sans jamais franchir aucun bord, tantôt sur sa face interne, tantôt sur sa face externe. Ainsi, au cours de sa formation, l’analyste constate qu’il est tantôt sur le versant théorique comprenant la lecture et le commentaire de textes, l’écriture, la recherche et l’approfondissement de concepts, tantôt sur le versant clinique comportant différentes approches dont la cure elle-même mais aussi des dispositifs qui favorisent l’approche métapsychologique à partir de ce qui se passe pendant la séance, à partir de ce qui lui permet d’appréhender « la force convaincante qui résulte de l’analyse elle-même ». Quant au troisième registre, il est constitué par la bande de Möbius elle-même, c’est-à-dire l’institution analytique dans laquelle s’engage l’analyste. Un engagement qui opère un nouage entre la théorie, la pratique et l’institution, un nouage qui semble être à la base de la formation du psychanalyste.
Ce n’est ni simple ni évident et au cours de l’exposé oral j’ai fait un lapsus en disant : un engagement qui opère un nuage entre la théorie et la pratique… Un nuage qui vient peut-être de ce qu’on répète après Lacan qu’il n’y a pas de formation de l’analyste mais des formations de l’inconscient. Prendre au pied de la lettre cette formule favorise l’évitement d’une question essentielle, celle de la formation de l’analyste. Il y a et c’est évident une formation de l’analyste et une transmission de l’analyse. On en trouve la preuve dans le travail des analystes eux-mêmes, que ce soit dans leurs publications, leurs congrès, ou dans les cures qu’ils mènent dans le secteur public ou privé. L’expérience analytique se travaille aussi à travers les conflits, les dissensions, les scissions. Ils ne sont que les épiphénomènes d’un constant travail d’élaboration. C’est une formation qui se conçoit différemment de la formation au sens courant du terme, qui consiste à acquérir un ensemble de connaissances théoriques et pratiques dans une technique. Elle est plus proche du sens premier qui renvoie à l’éducation intellectuelle et morale d’un être humain. Elle est différente parce qu’elle prend en compte la découverte freudienne de l’inconscient et qu’elle est envisagée dans la perspective d’une réinvention par chacun de cette théorie.
Elle est différente aussi du fait que Freud a introduit un nouveau type de discours mis en évidence par Michel Foucault, lors d’une conférence faite à la Société française de philosophie, le 22 février 1969 et intitulée : « Qu’est-ce qu’un auteur ? » : « On a vu apparaître au cours du xixe siècle en Europe des types d’auteurs assez singuliers qu’on ne saurait confondre ni avec les “grands” auteurs littéraires, ni avec les auteurs religieux canoniques, ni avec les fondateurs de sciences. Appelons-les, d’une façon un peu arbitraires, “fondateurs de discursivité”. Ces auteurs ont ceci de particulier qu’ils ne sont pas seulement les auteurs de leurs œuvres, de leurs livres. Ils ont produit quelque chose de plus : la possibilité et la règle de formation d’autres textes. En ce sens ils sont fort différents, par exemple, d’un auteur de romans, qui n’est jamais, au fond, que l’auteur de son propre texte. Freud n’est pas seulement l’auteur de la Traumdeutung ou du Mot d’esprit ; Marx n’est pas simplement l’auteur du Manifeste ou du Capital : ils ont établi une possibilité indéfinie de discours. […] Ils n’ont pas rendu simplement possible un certain nombre d’analogies, ils ont rendu possible et tout autant un certain nombre de différences. Ils ont ouvert l’espace pour autre chose qu’eux et qui pourtant appartient à ce qu’ils ont fondé. […] Freud a rendu possible un certain nombre de différences par rapport à ses textes, à ses concepts, à ses hypothèses qui relèvent toutes du discours psychanalytique lui-même. »
La notion de levée de refoulement qui décrit un phénomène qu’on appréhende dans la pratique de l’analyse est parasitée par un sens familier et intuitif qui rend son usage difficile. On la trouve dans l’article « Constructions dans l’analyse » : « L’intention du travail analytique, comme on le sait, est d’amener le patient à lever les refoulements des débuts de son développement (le mot refoulement étant pris ici dans le sens le plus large), pour les remplacer par des réactions qui correspondent à un état de maturité psychique. » Cette définition présente l’avantage de faire référence aux débuts du développement, donc à une période précoce, pour tout dire à une origine.
Je reviendrai sur ce temps mythique, des débuts du développement, après avoir fait un détour non pas par les origines mais par les débuts de la psychanalyse, en me référant à la Correspondance entre Freud et Ferenczi. Il y est question de la levée du refoulement dans la formation de l’analyste. La sortie du premier tome de cette correspondance paraissait en France en 1992, environ cinquante ans après la naissance du projet de publication. Cet événement avait été interprété alors comme une levée de refoulement. On avait enfin accès à des lettres qui avaient fait scandale dans un milieu analytique plutôt frileux et bien-pensant, scandale lié entre autres aux démêlés amoureux de Ferenczi, dans lesquels Freud était impliqué. Dans cette histoire vivante de la psychanalyse, il est question de la formation du psychanalyste dont Ferenczi s’est fait très tôt le défenseur en exigeant que les futurs analystes soient eux-mêmes analysés. Exigence qui surprend plus d’un jeune collègue qui ont du mal à concevoir de nos jours que la plupart des premiers analystes, « ces grands des origines, ces géants du fauteuil », aient pu ne pas être analysés.
Je me référerai aux lettres concernant un épisode du voyage qu’ils entreprennent en Sicile et appelé depuis « l’incident de Palerme ». Il met en relief toute la complexité de la notion de levée de refoulement pendant la formation de l’analyste. Dans sa correspondance avec Groddeck, Ferenczi rapporte ainsi l’événement : « Pendant des années nous avons voyagé ensemble chaque été ; je ne pouvais pas m’ouvrir tout à fait librement à lui ; il avait trop de ce respect “pudique”, il était trop grand pour moi, il avait trop d’un père. Le résultat fut qu’à Palerme, où il voulait faire ce fameux travail sur la paranoïa (Schreber) en commun avec moi, en un soudain accès de révolte je bondis sur mes pieds dès la première soirée de travail, alors qu’il voulait me dicter quelque chose, et je lui expliquai que ce n’était pas un travail en commun, de tout simplement me dicter. “Alors c’est comme ça que vous êtes ?”, dit-il, étonné. “Vous voulez manifestement prendre le tout ?” Il dit, et dès lors travailla seul tous les soirs ; il ne me restait que le travail de correction – l’amertume me serrait la gorge. (Bien sûr, je sais maintenant ce que « travailler seul le soir » – et « la gorge serrée » veulent dire ! Ce que je voulais, c’était être aimé de Freud.) »
Cet incident met en évidence un contexte où entrent plusieurs éléments propices à la levée du refoulement, à la formation de l’analyste et au travail analytique dans ses différents registres, ceux dans lesquels s’élabore la théorie analytique et qui sont toujours d’actualité.
En premier lieu un travail analytique sur soi-même. Au cours de ce voyage, Freud tentait de résoudre le transfert qui le liait encore à son ami Fliess. On trouve la trace de ce moment d’analyse dans L’interprétation des rêves, dans une note en bas de page, ajoutée en 1911, donc après le voyage en Sicile : « […] Alors que je suis occupé à l’élaboration d’un certain problème scientifique, je suis hanté plusieurs nuits de suite par un rêve produisant une légère confusion, qui a pour contenu la réconciliation avec un ami depuis longtemps évincé. La quatrième ou la cinquième fois, je réussis enfin à saisir le sens de ces rêves. Il réside dans l’encouragement à abandonner pour de bon le dernier reste de considération pour la personne concernée, à se libérer pleinement d’elle, et il s’était déguisé en son contraire d’une manière hypocrite. J’ai communiqué, venant d’une autre personne, “un rêve œdipien hypocrite”, rêve dans lequel les motions hostiles et les souhaits de mort des pensées de rêve se font remplacer par une tendresse manifeste. »
Ensuite les effets du lien social produit par le discours analytique. Des élèves commencent à se regrouper autour de Freud et forment un collectif dans lequel se développent des effets de transfert, problématiques mais incontournables. Ils font partie intégrante de la formation de l’analyste. La demande d’amour de Ferenczi réactive chez Freud le souvenir de son amitié avec Fliess. On en a la trace dans la correspondance : « Je n’ai plus aucun besoin de cette totale ouverture de la personnalité, vous l’avez non seulement remarqué mais aussi compris, et vous êtes remonté fort justement à la cause traumatique de cet état de chose. Alors pourquoi vous êtes-vous ainsi entêté ? Depuis le cas Fliess, dans le dépassement duquel vous m’avez précisément vu occupé, ce besoin s’est éteint chez moi. Une partie de l’investissement homosexuel a été retirée et utilisée pour l’accroissement de mon moi propre. J’ai réussi là où le paranoïaque échoue. »
Enfin la réflexion théorique stimulée dans le cas présent par ce qui précède et par la lecture du livre de Daniel Paul Schreber : Mémoires d’un névropathe, que Jung lui a remis avant son départ et dont il publiera le commentaire, sous le titre : Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa : Dementia Paranoides (Le président Schreber). Il écrira plus tard dans « Une névrose démoniaque » ce que cette lecture lui permet de mettre au jour en matière de refoulement. « Il y a peu d’autres parties des découvertes faites par la psychanalyse sur la vie psychique de l’enfant qui paraissent aussi repoussantes et incroyables à l’adulte normal, que la position féminine à l’égard du père et le fantasme de grossesse qui s’ensuit pour le petit garçon. Nous ne pouvons en parler sans inquiétude et sans éprouver le besoin de nous en excuser que depuis que le président du Sénat de Saxe, Daniel Paul Schreber, a divulgué l’histoire de son affection psychotique et de son haut degré de guérison. » Une guérison qu’il faut relativiser puisque Freud dit qu’il « mena une vie normale, à ceci près qu’il passait chaque jour quelques heures à cultiver sa féminité dont il restait persuadé qu’elle progressait lentement jusqu’au but fixé par Dieu ».
Ce lien fait entre l’incident de Palerme et le thème de l’exposé ne m’est apparu que tardivement. J’ai d’abord commencé par orienter mon travail sur la levée du refoulement dans la formation actuelle de l’analyste, en partant de ma propre expérience. Elle comporte les différents registres que je distingue à l’aide de la bande de Möbius. C’est l’institution qui s’est d’abord manifestée par une demande, celle de donner un titre à cet exposé qui devait figurer parmi d’autres sur la liste de ceux prévus dans l’année. À ce moment-là, j’étais plongé dans la lecture d’un texte théorique, source d’étonnement, et j’associais à un cas clinique rapporté par Freud un fragment de la cure d’une de mes patientes. Le nouage de ces différents registres m’amenait à formuler le titre de l’exposé.
Le cas rapporté par Freud est le suivant : « J’étais une fois parvenu à libérer une demoiselle d’un certain âge du complexe symptomatique qui environ quinze années durant l’avait condamnée à une existence de tourments et l’avait exclue de la participation à la vie. Elle avait le sentiment d’être à présent en bonne santé et se précipita dans une activité fébrile pour développer ses talents qui n’étaient pas minces, et saisir encore au vol quelque possibilité de se mettre en valeur, d’obtenir jouissance et succès. »
Mais au lieu de cela…, « il lui arriva à chaque fois des accidents qui la mettaient hors d’activité pendant un temps et qui la faisaient souffrir. Elle était tombée et s’était foulé le pied ou un genou ; dans une manipulation quelconque, elle s’était abîmé une main. Après qu’on lui eut fait remarquer combien la part qu’elle prenait elle-même à ces apparents accidents pouvait être grande, elle changea pour ainsi dire de technique. À la place des accidents survenaient chez elle, lors des mêmes occasions, des maladies légères, catarrhes, angines, états grippaux, enflures rhumatismales, jusqu’à ce qu’enfin elle se résignât, ce qui mit fin aussi à ces accidents en série. »
Le cas que j’associe à celui-ci a quelques ressemblances. Il s’agit d’une femme d’un certain âge qui a repris des études. Ces études sont compromises par des douleurs qui l’obligent à manquer ses cours, douleurs dans lesquelles la somatisation hystérique joue un rôle non négligeable. Bien que la question du « besoin de punition » et du masochisme soit présente, je mettrai l’accent sur le refoulement, et plus précisément sur la question du refoulement primaire. Une forme d’angoisse que je qualifierai aussi d’originaire serait-elle accessible dans la cure, dans les formations de l’inconscient, sans qu’on puisse parler pour autant de levée du refoulement ? Dans quelle mesure cette angoisse aurait-elle à voir avec cette notion tout aussi énigmatique d’identification primaire dont Freud fait état dans « Le moi et le ça » : « […] la plus importante identification de l’individu : l’identification au père de la préhistoire personnelle. Celle-ci tout d’abord semble n’être pas le résultat ou l’issue d’un investissement d’objet ; c’est une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet. » Une note en bas de page spécifie : « Peut-être serait-il plus prudent de dire identification aux parents, car avant la connaissance certaine de la différence des sexes, du manque de pénis, père et mère ne se voient pas accorder une valeur différente. »
Je fais l’hypothèse qu’on retrouverait cette angoisse dans la cure prise dans le transfert et liée à la présence de l’analyste. Une présence qui actualiserait ce moment mythique où le sujet n’existe pas encore. Un moment traumatique, autre que celui dont parle Ferenczi dans Thalassa, ou Rank dans Le traumatisme de la naissance. Il serait en relation avec celui dont parle Lacan, le traumatisme de l’entrée dans le langage, qui ne va pas sans que s’y engouffre toute la sexualité de l’infans. Celui qui se répète chaque fois que nous prenons le risque de la parole sans savoir jusqu’où ce risque nous entraînera, et sur lequel viendra se greffer tout ce qui chez Freud est formulé comme étant de l’ordre de l’originaire.
Je me réfère à un moment de la cure où la patiente réagit vivement à une de mes interventions en écrivant le jour même un mot qu’elle me fait parvenir par la poste, m’annonçant qu’elle ne viendrait plus à ses séances. Au bas de ce mot, elle appose une signature surprenante, car elle ne signe pas du nom qu’elle porte habituellement, c’est-à-dire son nom de femme mariée, mais de son nom de jeune fille. Les deux noms sont à particule. Je me demande si cette réaction n’est pas en relation avec une angoisse liée à la question des origines.
J’ai rencontré cette femme pour la première fois dans le cadre d’une institution de soins pour enfants où son fils était suivi par une collègue qui m’avait demandé de la recevoir parce qu’elle la trouvait angoissée. Dès le premier entretien, elle avait fait allusion à un village lointain d’où sa famille est originaire. Il se trouve que ma famille est aussi originaire de ce village et que la question des origines y est très présente. Cette patiente se raconte dans un roman familial structuré autour d’une aïeule qui serait la fille illégitime d’un comte et de la femme d’un paysan. Quand j’ai entendu le nom du village dont je n’avais plus entendu parler depuis des années, et qui était loin pour moi dans le temps et dans l’espace, je n’ai pu retenir une manifestation d’étonnement qui a été perçue instantanément. Elle m’a alors demandé si je connaissais ce village, et je n’ai pu répondre que par l’affirmative. J’ai reçu cette femme plusieurs fois et je ne l’ai plus revue. Ce n’est que plusieurs mois après qu’elle m’a adressé une demande d’analyse.
Au cours de la séance après laquelle elle devait m’envoyer ce mot disant qu’elle ne reviendrait plus, elle avait fait allusion à ce village, et m’avait posé des questions que je jugeais indiscrètes. J’ai répondu qu’il n’était pas souhaitable que je lui communique des éléments de ma vie privée comme j’avais pu le faire lors de notre première rencontre, car nous étions maintenant, depuis qu’elle avait entrepris cette analyse, dans un contexte différent. Le refus, circonstancié, de répondre à sa question avait provoqué l’envoi du mot signé de son nom de jeune fille. Je l’ai appelée après avoir reçu ce mot, en lui disant que si mademoiselle X. – suivi de son nom de jeune fille – souhaitait s’absenter quelque temps je n’y voyais aucun inconvénient, mais qu’en revanche madame Y. – suivi de son nom de femme mariée – devait venir à sa séance. Elle est donc venue avec un rêve où il était question une fois de plus de son père, dont elle parlait beaucoup pendant cette période. Mais sans en tirer parti, et pour s’en plaindre tout en refusant l’association libre et en adoptant une attitude provocante à mon égard. Elle adoptait des postures bizarres sur le divan et envoyait promener aux quatre coins du cabinet les coussins censés lui rendre la position allongée plus confortable. Tout cela n’était pas sans produire sur moi une irritation qu’elle avait perçue et qui lui faisait peur. Une peur dont elle avait déjà parlé, qui était présente dans les séances où il était question de son père sans qu’elle fasse le lien entre les deux. Un lien qui apparaissait encore quand il était question d’un couteau de chasse accroché au mur de la demeure familiale, qui avait appartenu à un ancêtre brutal et sanguinaire dont on racontait les exploits en famille. L’un d’eux consistait à affronter au cours de la chasse des sangliers qu’il égorgeait à l’aide du fameux couteau. Je me demande si cette peur n’est pas à entendre comme la manifestation d’une angoisse primordiale, ayant un rapport avec le refoulement primaire, avec l’identification primaire, cette angoisse se frayant un chemin par le biais de la question énigmatique des origines, et qu’il serait plus juste de formuler comme la question de l’origine du signifiant pour un sujet.
C’est dans un deuxième temps correspondant à l’après-coup d’un séminaire au cours duquel il avait été mis en évidence combien la notion de refoulement primaire était problématique, que j’avais pris en note cette phrase : avec le refoulement originaire quelque chose disparaît, et cette disparition est constitutive du symbolique. Il m’était resté dans l’oreille le signifiant disparition, et quelques jours après j’entendais une patiente parler de disparition dans un rêve de transfert. Une disparition qui concernait le temps. C’était étrange d’entendre appliquer à une notion aussi abstraite que le temps l’idée de disparition. Il ne s’était pas écoulé, il n’était pas passé, il avait disparu. Le rêve est le suivant : elle se trouve dans un lieu public en compagnie de gens qui lui rappellent les collègues avec qui elle travaille habituellement. Elle surveille l’heure afin de ne pas être en retard à sa séance et constate qu’elle a encore une heure devant elle. Lorsqu’elle regarde de nouveau sa montre elle se rend compte avec effroi que l’heure de son rendez-vous est largement dépassée. Elle ne renonce pas pour autant à venir et part en courant, tout en notant au passage qu’elle ne se sert pas de son téléphone portable pour me prévenir de son retard. Elle me rencontre sur le chemin. Je suis dans ma voiture dans laquelle elle veut monter quelques instant pour s’excuser. Elle se dit qu’elle doit être brève et éprouve en même temps un grand besoin de parler. Je lui dis qu’elle a raté sa séance et elle sort de la voiture.
Elle dit après le récit du rêve, dans ses associations, parlant de ce temps énigmatique qui a disparu mais qui lui a permis indirectement de me rencontrer en dehors du cadre de la cure, qu’il y a comme un trou temporel, qu’une heure disparaît. Elle trouve également que le fait de monter dans ma voiture crée une situation scabreuse, mais elle précise, rassurée, que je la remets à sa place en lui disant froidement qu’elle a raté sa séance et qu’il est inutile d’insister. Ce rêve lui permet d’associer sur une scène de violence entre ses parents, la seule à laquelle elle ait jamais assisté. Son père avait surpris sa femme, proche de leur domicile, montant dans une voiture conduite par un homme inconnu de lui, et il les avait observés sans se montrer, jusqu’au moment où elle en était ressortie. Il l’avait alors rapidement précédée au domicile conjugal où il l’avait questionnée brutalement pour lui faire avouer son éventuelle infidélité.
Dans la cure, il est souvent question de la relation ambiguë qu’elle entretient avec son père. Il vit en province et elle lui a signifié qu’elle ne souhaitait plus le voir mais qu’elle lui donnerait de temps en temps de ses nouvelles. Il n’a pas encore répondu à sa lettre et elle vit dans la crainte de ses réactions, tout en reconnaissant que cette crainte est sans fondement. Elle imagine qu’il pourrait venir la voir un jour, à l’improviste, et la forcer à s’expliquer. Elle ne sait pas ce qui lui fait peur, mais c’est une peur intense, qu’elle a du mal à s’expliquer, qui lui paraît excessive, sans fondement valable.
On sent chez cette jeune femme une peur, mais elle ne semble pas provenir seulement de la relation qu’elle aurait avec son père, ni avec moi, ni avec sa mère, ni avec l’homme avec lequel elle songe à se marier, mais avec tous ces personnage, et peut-être en relation là aussi avec « la plus importante identification de l’individu : l’identification au père de la préhistoire personnelle », afin de se sauver d’une identification à l’objet de la jouissance maternelle, une identification dont elle se défend, mais qu’elle est contrainte peu à peu de reconnaître.
Cette disparition dans le rêve a-t-elle un rapport avec celle qui a été évoquée concernant non seulement le temps du refoulement originaire, mais aussi celui du refoulement secondaire ? Une disparition du temps qui lui permet de mettre en scène une situation scabreuse avec l’analyste, situation qui n’est pas sans rapport avec le fantasme originaire de séduction, et avec l’œdipe, un scénario dans lequel quelque chose disparaît et ne revient pas, mais qui permet l’accès à un fantasme originaire et à son élaboration œdipienne. Le premier processus de disparition, celui qu’on dit originaire, ne fraye-t-il pas un chemin aux disparitions secondaires, celles qui vont suivre, et dont celle du rêve serait un exemple ? C’est en ce sens que le refoulement primaire jouerait son rôle d’attraction pour les refoulements qui vont suivre. Une disparition comme celle relatée par la patiente ne viendrait-elle pas commémorer en quelque sorte la première disparition, l’originelle ? Cela à la faveur d’un contexte où la question du père au sens freudien du terme, celui qui sauve d’une identification au phallus de la mère, avec toute l’angoisse qu’elle comporte, viendrait réveiller cette première identification qui affleurerait dans la cure à la faveur du transfert, comme si le processus de disparition définitive lié au refoulement originaire avait permis à d’autres processus de disparition, temporaires ceux-là, d’émerger lorsque les formations de l’inconscient liées au trauma sont sollicitées ?
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