2004
Analyse freudienne presse
« La vérité menteuse ou trompeuse ? » ou l’inhibition ne fait pas forcément symptôme
Marcel Rockwell
Dans un temps préliminaire d’analyse, une jeune patiente revient après plusieurs séances manquées. Elle dit qu’elle n’a pas pu venir pour une raison d’horaire, de transport, un décès dans sa famille (éloigné, dit-elle, le père d’une de ses sœurs : plusieurs sœurs, et pères...) puis qu’elle n’avait pas envie de venir.
« Depuis la dernière séance, je ne sais plus qui je suis. » Entre cette nouvelle rupture avec son copain et des retrouvailles, elle ne s’y retrouve pas, encore moins lors des séances. Faire un choix dans sa vie amoureuse, dans son travail, poursuivre (ou non) ce travail (d’analyse) : « Ça je ne pourrai pas. » Je répète : « Oui, me faire entendre, de vous, de mon copain…“ça” je pourrai pas », comme parler du compagnon de sa grand-mère, qui lui a fait régulièrement des avances depuis toute petite jusqu’à l’adolescence. Et elle ne peut pas plus se faire entendre, quand elle en parle après coup à la grand-mère puis à ses parents, enfin à son oncle ; on la traite de menteuse. On ne veut plus l’écouter. « C’est une famille tout entière qui n’entend pas », dit-elle.
Je lui rappelle alors ce qu’elle a dit en revenant, après la dernière séance où elle ne savait pas si elle devait accepter ou non les avances de son ami. « Je ne sais plus qui je suis. » Elle qui devant d’autres avances n’a pas pu se faire entendre alors qu’elle disait « ça je pourrai pas ». Ce vécu de quasi-dépersonnalisation évoque d’ailleurs, au pied de la lettre, une crainte métaphorique d’amnésie de son identité.
« Ça je pourrai pas. » « Je ne me retrouve pas là-dedans – comme lien du sujet à un discours d’où il peut être réprimé, ne pas savoir que ce discours l’implique », dit Lacan dans l’article cité par C. Hoffmann (« La méprise du sujet supposé savoir », 1967), ajoutant : « Le formidable tableau de l’amnésie dite d’identité devrait ici être édifiant » (p. 334, Autres écrits).
« Ça je ne pourrai pas »… Elle toujours plutôt timide et réservée, sage et distante ; elle manifeste alors tous les signes de l’émotion, devenant au fil des enchaînements plus joyeuse, tout en étant au bord des larmes, quasi jubilatoire. « Alors je suis… » (Wo es war…) « ça je ne pourrai pas », être entendue de vous, entendue par mon ami, dans ma vie. Elle s’anime tout en s’apaisant. Ici, devant ce souvenir traumatique qu’elle m’avait plusieurs fois raconté et qui la hante de façon obsédante dans sa fonction écran, de sidération, elle fait le pas d’assumer le « ça je ne pourrai pas »… advenir où elle restait avec l’autre prisonnière d’une répétition à elle-même ignorée, inattendue par postulat, dans la signification trompeuse. Je suis pour ma part un peu sidéré également. « Je ne pensais pas pouvoir en dire autant aujourd’hui », conclut-elle avant de partir.
Dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud rappelle que l’inhibition, ici en cause dans cette sidération de la parole, ne fait pas forcément symptôme, pas plus d’ailleurs que l’angoisse. « Un seul et unique trait en fait une névrose, la substitution du cheval au père » (dans le cas du petit Hans). « Ce déplacement produit ce qu’on a le droit d’appeler un symptôme » (puf, p. 21).
Ici au contraire s’est produite une fixation sur une scène nullement refoulée et qui ne permet pas de substitution avec création de symptôme. On reste dans l’actuel d’autant plus dur et silencieux que la fixation participe du silence de la mère et de la grand-mère, depuis un acte criminel qui a effacé de la famille le grand-père maternel légitime qui l’a commis. Freud retrouvait la même difficulté de déplacement transférentiel dans le cas des névroses actuelles. Ici ce serait plutôt dans l’actuel des complexes familiaux… Et sans qu’il y ait de « secret de famille », à proprement parler, il n’est même question que de ça, il s’agit plutôt de famille secrète.
« L’analyste intervient concrètement dans la dialectique de l’analyse en faisant le mort, soit par son silence là où il est Autre (symbolique), soit en annulant sa propre résistance là où il est “autre” (imaginaire) » dit Lacan (« La Chose freudienne », 1955, dans Écrits). Il ajoute : « Il doit être pénétré de la différence radicale de l’Autre auquel sa parole doit s’adresser, et de ce second autre qui est celui qu’il voit et dont et par qui le premier lui parle. C’est ainsi qu’il saura être celui à qui ce discours s’adresse. »
On entend ici combien paralysante, stupéfiante a pu être dans ce cas clinique la prise imaginaire dans une scène traumatique qui vient bloquer toute fantasmatisation possible pendant bien des années et aussi son analyse, analyste compris dans un premier temps. Et ce côté « libérateur », quasi jubilatoire de ce moment où le sujet retrouve sa place d’être enfin désigné, entendu lui permet de reprendre vraiment son travail d’analyse. D’où peut-être la conclusion de l’exposé d’Hoffmann sur le distinguo entre les deux vérités, celle de la parole et celle du discours, du signifiant.
Ce qui rappelle le Lacan de « L’étourdit » (1973, Autres écrits) : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. » Puis il reprend : « C’est de la logique que ce discours touche au réel, à le rencontrer comme impossible, en quoi c’est ce discours qui la porte à sa puissance dernière : science, ai-je dis, du réel. » Le dire de Freud s’infère de la logique qui prend de source le dit de l’inconscient. Ce réel, impossible, s’annonce : « Il n’y a pas de rapport sexuel. » Ici, de ne pouvoir être refoulé (ce souvenir la hante constamment), il n’y a ni perte ni désir subjectivable, et le rapport sexuel sans question occupe le premier plan.
Pour cette analysante, cette articulation logique était obturée, dans un temps arrêté sur cette scène traumatique, sans accès à un temps du refoulement qui empêchait tout accès à une parole de perte, à la création du manque. Elle ne lui manquait en rien, à l’Autre, qui lui intimait de ne pas l’entendre. C’est un simple passage, un moment de déliaison dans l’analyse (du moins je le crois) dont je vous fais part ici, où le refoulement en question n’a pas prise sur le traumatique d’une scène écran (réelle au sens commun du terme), mais est empêché finalement d’avoir lieu (au sens d’être vraiment mémorisé, dans l’inconscient). Il ne laisse à voir qu’un paysage muet de jeune fille sage et triste, « de bonne volonté », mais que la tentation de la compréhension ne fait que perdre davantage. Alors le refoulement, une vérité, peut-être moins menteuse que trompeuse, comme le génie malin de Descartes, mais qui au moins donne à réfléchir, à entendre. Et à permettre la création de sens, voire de symptôme dans un premier temps, qui manquerait ici, remplacé par une inhibition figée.