2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
Temps croisés, mondes mêlés
La conscience de la globalité (commentaire)
Roger Chartier
EHESS
Les deux essais de Serge Gruzinski et Sanjay Subrahmanyam, rapprochés
dans ce numéro des
Annales comme ils l’ont été dans leur forme orale lors
de la Journée d’études « Penser le monde, XV
e - XVIII
e siècle » organisée en
mai 2000, sont inscrits sur une double trame d’interrogations et de propositions. La première est donnée par les débats menés lors du XIX
e Congrès
International des Sciences Historiques tenu en août dernier à Oslo et dont
le premier grand thème était consacré à la
global history
[1]. Une telle proposition était fondée sur une série de refus, que l’on retrouve chez S. Gruzinski
et S. Subrahmanyam : refus du cadre de l’État-nation comme si celui-ci
pouvait délimiter, rétrospectivement, une entité sociale et culturelle déjà
présente avant même son avènement politique ; refus des découpages traditionnels de la monographie historique explorant les spécificités d’une province, d’un « pays », d’une ville
[2]; refus, enfin, de l’approche micro-historique
qui, selon S. Gruzinski, a fait « négliger le lointain ».
À Oslo, les discussions ont porté sur la définition possible d’une histoire
pensée à l’échelle du monde. Doit-elle être une forme nouvelle du comparatisme tel que l’avait proposé Marc Bloch en 1928 dans une communication
devenue classique et prononcée lors du VI
e Congrès international des
sciences historiques, tenu lui aussi à Oslo
[3] ? Faut-il l’entendre comme
l’identification de différents espaces, ou « régions » au sens braudélien du
terme, qui trouvent leur unité historique dans les réseaux de relations et
d’échanges qui les constituent, indépendamment des souverainetés étatiques
[4] ? Ou encore, faut-il tenir cette histoire comme devant être, avant
tout, celle des contacts, des rencontres, des acculturations et des métissages ?
Plusieurs interventions à Oslo ont souligné le défi lancé à nos pratiques
par cette histoire à très large échelle, quelle qu’en soit la définition :
comment concilier, en effet, cette traversée des espaces et des cultures avec
les exigences qui régissent la connaissance historique depuis le XIXe siècle
au moins et qui supposent le dépouillement des sources primaires, la maîtrise
des langues dans lesquelles elles sont écrites et la connaissance en profondeur du contexte dans lequel est situé tout phénomène historique particulier ?
De grands exemples montrent que ce défi peut être relevé, mais le fait que
les plaidoyers les plus fervents en faveur d’une histoire globale n’aient
souvent mobilisé que des références à des ouvrages publiés en une seule
langue — l’anglais — n’est pas sans inquiéter...
La seconde trame sur laquelle situer les articles de S. Gruzinski et de
S. Subrahmanyam vient de la réflexion sur les variations d’échelles en
histoire telle que l’a récemment approfondie Paul Ric
œur
[5]. Lecteur attentif
de Carlo Ginzburg et de Giovanni Levi, mais aussi de Louis Marin, Bernard
Lepetit et Jacques Revel
[6], Ric
Å“ur note : « À chaque échelle on voit des
choses qu’on ne voit pas à une autre échelle et chaque vision a son bon
droit. » Il est donc tout à fait impossible de totaliser ces différentes manières
de voir le monde et vain de chercher le « lieu de surplomb » d’où elles
pourraient être tenues comme commensurables. La mise en garde est utile
pour éviter de faux débats sur la supériorité épistémologique supposée de
telle ou telle échelle d’observation : la référence accordée à l’une ou l’autre
dépend de ce que l’historien veut voir. La remarque peut concerner, d’ailleurs, une même échelle d’analyse et éviter une définition univoque de
l’approche micro-historique. L’écart est grand, en effet, entre la perspective
qui considère les découpages micro-historiques comme autant de laboratoires permettant d’analyser intensément des mécanismes de pouvoir qui
caractérisent une structure socio-politique propre à un temps et à une aire
délimités
[7], et celle qui tient ces mêmes découpages comme une condition
d’accès à des croyances et à des rites que, d’ordinaire, les sources taisent
ou ignorent, et qui renvoient, dans leur « anomalie » même (le mot est de
Ginzburg), à un socle culturel partagé par l’humanité entière. En ce dernier
sens, il n’est aucune contradiction entre une technique d’observation microhistorique et une description macro-anthropologique
[8].
L’originalité des découpages choisis par S. Gruzinski et S. Subrahmanyam est portée par leur récusation, tout à la fois, d’une histoire globale,
entendue comme une figure moderne de l’histoire universelle
[9], et d’une
histoire comparée, comprise comme purement morphologique
[10]. Ce qui
importe est l’élection d’un cadre d’é tude capable de rendre visibles les
connected histories qui ont mis en relation des populations, des cultures,
des économies et des pouvoirs. Avec la Monarchie catholique dont Serge
Gruzinski situe l’existence entre 1580 et 1640, c’est à l’intérieur d’une
même souveraineté, exercée sur des territoires disséminés sur quatre continents, que s’opèrent les circulations des hommes et des produits, la transmission des informations ou l’échange des savoirs, ainsi que le métissage des
imaginaires. Dans ce cas, les chaînes d’interdépendance qui lient à très
grande distance les individus et les communautés demeurent situées dans
un espace fragmenté et discontinu, mais gouverné par une même autorité
politique.
Dans l’étude des millénarismes du XVIe siècle telle que la mène
S. Subrahmanyam, la perspective est inverse dans la mesure même où
l’essentiel est l’utilisation d’une idéologie semblable, annonçant le proche
avènement de la monarchie universelle, par des souverainetés concurrentes
ou en conflit : celle des Habsbourg, des Ottomans, des Safavides, des Moghols
et des Aviz. Présent dans un immense espace étiré entre le Tage et le
Gange, le millénarisme d’État, au service des ambitions dynastiques, peut
être l’objet d’une double lecture : d’un côté, celle qui identifie les traits
communs qui le constituent, de l’autre, celle qui repère la transmission et
le réemploi des mêmes références dans des contextes différents. À suivre
S. Subrahmanyam dans son grand périple eurasiatique, il en va ainsi de la
légende d’Alexandre, interprétée dans un sens prophétique non seulement
par des écrivains occidentaux mais aussi des auteurs ottomans, persans et
indo-persans.
Une semblable analyse renvoie à la tension entre l’approche morphologique, qui dresse l’inventaire des parentés existant entre différentes formes
(esthétiques, rituelles, idéologiques, etc.), en dehors de toute attestation de
contacts culturels, et l’approche historique, qui repère les circulations, les
emprunts, les hybridations. C. Ginzburg a désigné avec acuité, à propos de
l’utilisation du double mortuaire dans de nombreux rites funéraires, la
difficile, voire impossible conciliation entre ces deux modes de la compréhension
[11]. Le premier conduit à la reconnaissance d’invariants, nécessairement rapportés à leur universalité, mais au risque de la décontextualisation
d’un élément particulier par rapport au système symbolique qui lui donne
sens et aux usages localisés et spécifiques qui constituent ses significations
propres. Le second rend compte avec rigueur de transmissions et d’appropriations toujours précisément contextualisées, mais au risque de l’effacement de l’identification du socle anthropologique universel qui fait l’« ê trehomme », comme dirait Ric
œur, et qui rend possibles les reconnaissances
en deçà des différences et des discontinuités. À côté de l’essai de Ginzburg,
l’article de Sanjay Subrahmanyam constitue une belle incitation à penser
la compatibilité ou, au contraire, l’incommensurabilité entre morphologie
et histoire.
« Penser le monde ». Mais qui le pense ? Les hommes du passé ou les
historiens du présent ? Le désenclavement des espaces, rendu possible au
XVe et XVIe siècles par les découvertes, les échanges et les conquêtes, autorise
pour la première fois la confrontation des savoirs propres à différentes
cultures et la possibilité de comparaisons déployées à l’échelle planétaire.
De là, l’attention portée par S. Gruzinski et S. Subrahmanyam aux perceptions de cette globalité et à leurs mobilisations dans divers contextes locaux.
La Monarchie catholique, installée entre Europe et Amérique, fournit de
nombreux exemples d’une redéfinition des identités collectives ou individuelles à partir d’une subtile dialectique (S. Gruzinski la désigne comme
une « alchimie intime des racines ») entre les appartenances premières et
la conscience d’une histoire commune qui les englobe. Les millénarismes
eurasiatiques présentent une figure plus paradoxale de cette incorporation
de l’altérité : celle de la lecture dans les traditions de l’ennemi des prophéties
qui annoncent sa propre perte. Suivre de telles pistes suppose la minutieuse
reconstruction du cheminement des textes, de leur accessibilité, de leurs
traductions et interprétations — ce qui est une manière de dire que l’histoire
qui adopte le plus grand angle de vision ne peut se construire que sur une
minutieuse érudition textuelle.
La conscience de globalité des contemporains commande, à sa manière,
celle demandée aux historiens. C’est pour cela qu’au Congrès d’Oslo Natalie
Davis a proposé, comme une des pratiques possibles de l’histoire universelle,
une histoire qui, sans renoncer à ses objets ou ses échelles classiques, soit
inspirée par une
global consciousness. Rejetant toute forme d’ethnocentrisme, ne rapportant pas les évolutions historiques à un modèle unique,
donné par la société occidentale, une telle histoire peut s’attacher aux
passages entre des mondes fort éloignés les uns des autres
[12] ou bien repérer
dans les situations les plus locales les interdépendances qui les lient au
lointain sans que toujours les acteurs en aient eu une claire perception.
L’indissociable union du global et du local, du
mundo et de la
patria en
pays espagnols, a pu conduire certains à proposer la notion de « glocal »,
qui désigne avec justesse, sinon élégance, les processus par lesquels des
références partagées, des modèles imposés, des textes et des biens circulant
à l’échelle planétaire sont appropriés pour faire sens dans un temps et un
lieu particuliers.
L’histoire des
connected histories ne peut donc éviter une réflexion
rigoureuse sur les catégories d’analyse les plus adéquates à son projet.
Comment penser la relation entre appropriation et acculturation, entre réemplois inventifs et arrachements culturels ? Comment caractériser les processus d’« interaction » ou de « négociation » (terme cher, à la fois, à la microhistoire du monde social et à la critique littéraire
new historicist) selon
qu’ils opèrent à l’intérieur de relations de domination ou dans des rapports
d’échange
[13] ? Ou encore, comment situer les métissages culturels entre
colonisation et globalisation des imaginaires ?
Ce ne sont là que quelques questions pour un examen mené en commun,
à l’écart de faux débats, mais avec la certitude que, comme le montrent
brillamment ces deux essais, les historiens ont repris aujourd’hui les routes
du grand large.
[1]
Proceedings/Actes, 19th International Congress of Historical Sciences/XIXe Congrès
International des Sciences Historiques, Oslo, 2000, « Perspectives on Global History : Concepts
and Methodology/Mondialisation de l’histoire : concepts et méthodologie », pp. 3-52.
[2]
Roger CHARTIER, « Science sociale et découpage régional. Note sur deux débats 1820-1920 »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 35,1989, pp. 27-36.
[3]
Marc BLOCH, « Pour une histoire comparée des sociétés européennes »,
Revue de synthèse
historique, XLVI, 1928, pp. 15-50.
[4]
Voir, à titre d’exemple, l’article publié ci-dessus de R. Bin WONG, « Entre monde et
nation : les régions braudéliennes en Asie », pp. 5-41.
[5]
Paul RICŒUR,
La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le Seuil, 2000, pp. 267-292.
[6]
Louis MARIN, « Une ville, une campagne de loin... : paysage pascalien »,
Littérature, 61,
1986, pp. 3-16 ; Jacques REVEL, « Micro-analyse et construction du social » et Bernard LEPETIT,
« De l’échelle en histoire »,
in J. REVEL (dir.),
Jeux d’é chelles. La micro-analyse à l’expérience,
Paris, Gallimard/Le Seuil, 1996, pp. 15-36 et 71-94.
[7]
À titre d’exemples de cet usage socio-politique de la micro-histoire, voir Giovanni LEVI,
L’eredità immateriale. Carriera di un esorcista nel Piemonte del seicento, Turin, Einaudi,
1985 (trad. frse
Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIe siècle,
Paris, Gallimard, 1989), et Jaime CONTRERAS,
Sotos contra Riquelmes. Regidores, inquisidores
y criptojudíos, Barcelone, Muchnik, 1992 (trad. fr.
Pouvoir et Inquisition en Espagne au
XVIe siècle, Paris, Aubier, 1997).
[8]
Voir le livre de Carlo GINZBURG,
Storia notturna, Una decifrazione del sabba, Turin,
Einaudi, 1989 (trad. fr.
Le sabbat des sorcières, Paris, Gallimard, 1992), et la note critique
de Roger CHARTIER, « L’invention du sabbat »,
in Le jeu de la règle. Lectures, Bordeaux,
Presses Universitaires de Bordeaux, 2000, pp. 89-96.
[9]
Cf. Reinhard KOSELLECK, « Geschichte »,
in O. BRUNNER, W. CONZE et R. KOSELLECK
(éds),
Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in
Deutschland, Stuttgart, Klett-Cotta, 1975, vol. 2, pp. 647-717 (trad. fr. « Le concept d’histoire »,
in L’expérience de l’histoire, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1997, pp. 15-99), et le commentaire
de Paul RICŒUR,
La mémoire..., op. cit., pp. 388-400.
[10]
Marcel DÉTIENNE,
Comparer l’incomparable, Paris, Le Seuil, 2000.
[11]
Carlo GINZBURG, « Représentation : le mot, l’idée, la chose »,
Annales HSS, 46-6,1991,
pp. 1219-1234 (repris dans
Occiacchi di legno. Nove riflessioni sulla distanza, Milan, Feltrinelli, 1998, pp. 82-99).
[12]
À titre d’illustration, voir les destins féminins entre Ancien et Nouveau Monde étudiés
par Natalie ZEMON DAVIS dans
Women on the Margins. Three Seventeenth-Century Lives,
Cambridge-Londres, Harvard University Press, 1995 (trad. fr.
Juive, catholique, protestante.
Trois femmes en marge au XVIIe siècle, Paris, Le Seuil, 1997).
[13]
On peut comparer, à cet égard, les situations très différentes décrites par Serge GRUZINSKI
dans
La colonisation de l’imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique
espagnol, XVIe - XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1988, et par Sanjay SUBRAHMANYAM dans
L’Empire
portugais d’Asie, 1500-1700, Paris, Maisonneuve et Larose, 1999.