2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
Questions d’histoire économique france, XIXe siècle
Libre-commerce du blé et représentations de l’espace français
Les crises frumentaires au début du xixe siècle
Nicolas Bourguinat
Université Marc Bloch-Strasbourg
Cet article étudie les représentations de l’espace économique de la production et
de la circulation des céréales en France au début du XIXe siècle, en s’appuyant sur
la comparaison entre la gestion de la crise frumentaire de 1811-1812 par le Premier
Empire et de la crise de 1816-1817 par le gouvernement de la Restauration. Nous
cherchons à caractériser ces politiques par rapport à leur adhésion proclamée au librecommerce, en montrant que le régime impérial ne le comprend que par des mesures
autoritaires tandis que la monarchie bourbonienne y adhère avec moins de restrictions.
Dans les deux cas, le pouvoir préfectoral se trouve en distorsion avec le pouvoir
central : tantôt en désavouant ou en appliquant contraint et forcé les consignes
antilibérales venues du sommet de l’État, tantôt en mettant les départements au
service de cloisonnements et d’obstacles aux flux de blé. Il s’agit enfin de montrer
quelles en sont les conséquences pour les représentations de l’espace : statique et
figée sous l’Empire, dynamique et actualisé sous la Restauration.
Our main theme is the spatial representations of the French grains flows and
supplies in the early nineteenth century, through the comparison between the subsistence crises of 1811-1812 and of 1816-1817 faced by respectively the Napoleonic
Empire and the Bourbon Restoration. We try to identify their politics relying on their
self-claimed adhesion to the free-trade, showing that the Empire admits liberalism only
if it wants to defend it sincerely. In both cases, the prefects of provincial France
disagree with the government view. Then, we consider the consequences that such
a division between periphery and center may have relatively to the representations
of space. The napoleonic view hesitates between compartmentalizing departments
and recombining them to create a new agricultural geography. The Restoration
view is also divided between two temptations: an abstract application of the legacy
of the eighteenth-century grain trade regional geography, or a modern cartography of the antagonisms reactualized by the subsistence shortage and opposing towns
themselves or towns and their provisioning hinterland.
En souvenir d’Hervé Bastien (1965-1996)
Dans le domaine du commerce des céréales, en France, la « bataille du
libéralisme » ne s’est pas achevée avec Louis XV. L’expérience révolutionnaire fut riche en revirements, des proclamations libérales de principe aux
mesures d’exception telles que le célèbre Maximum de l’an II. Lorsque la
conjoncture tournait à la pénurie et que les prix s’envolaient, quel que soit
l’état de la législation, physiocrates, traditionalistes et interventionnistes
[1]
n’ont pas cessé de s’opposer, au sommet de l’État. En ce cas, le souvenir
des disettes d’Ancien Régime et celui des réformes de Turgot plaidaient
en faveur des deux derniers de ces trois « courants ». À ce titre, la législation du 22 prairial an V relative à la libre-circulation des grains sur le
territoire français fut typique de la politique du Directoire : adoptée au
lendemain d’une période difficile pour les approvisionnements, qui avait
amené le régime à rétablir un contrôle des prix et à recenser autoritairement
les ressources, elle marquait d’abord sa volonté de stabilisation et n’était
pas le produit d’une école doctrinale particulière
[2]. Par la suite cependant,
elle devait servir de référence aux pouvoirs publics, du Consulat à la
Restauration.
L’étude des crises frumentaires de la fin de l’Empire et des débuts de
la Restauration montre pourtant que cette ligne de conduite libérale ne
s’imposa que très progressivement dans les références intellectuelles et
les mÅ“urs de l’administration : sur le terrain départemental, malgré la
centralisation, elle rencontrait toujours des résistances et, en ce qui concerne
le regard statistique et géographique de l’État, elle ne parvenait pas tout à
fait à nourrir une représentation « ouverte » du territoire.
Si le libéralisme était capable, une fois traduit dans la loi, de rendre les
représentations de l’espace économique conformes à son inspiration, la
question des subsistances ne serait qu’un problème technique, de pure
répartition des ressources. « Les grains s’écoulent, et sont remplacés, de
proche en proche. Vous fournissez les vôtres et le commerce les ramène ;
il égalise les quantités
[3] », affirme en 1817 l’administrateur de l’Allier aux
populations. La science économique contemporaine est ici absente : ni Say
ni Sismondi ne sont jamais cités ou convoqués. Sans nuancer les vues
héritées de Turgot et Condorcet, les hauts fonctionnaires considèrent volontiers que le commerce intervient pour transférer des ressources agricoles
d’un point à un autre dès lors qu’il y trouve bénéfice, c’est-à-dire quand
se produit un décalage notable du prix du blé entre chacun de ces points ;
seule une intervention humaine intempestive (une émeute de marché par
exemple) peut alors compromettre le rétablissement naturel de l’é quilibre
et l’ajustement des prix qui en résulte
[4]. L’espace, dans sa totalité, prime
alors sur les parties : fluidité (rendue par la métaphore traditionnelle de
« l’écoulement » des grains) et complémentarité les lient entre elles.
Cependant, dans le cas des crises de subsistances, les représentations
de l’espace économique et commercial ne sont pas dissociables des pratiques
à travers lesquelles les hauts fonctionnaires des ministères et des préfectures
assurent la gestion ou l’accompagnement de ces ajustements que réclame
la pénurie. D’un côté, outre le cadre intellectuel d’appréhension de l’espace
légué par la physiocratie, le centre dispose dès les débuts du Consulat de
travaux de terrain (des monographies lancées par Chaptal aux collectes
de données sur les productions agricoles
[5] ) et de bureaux spécialisés, les
uns et les autres contribuant à produire des représentations du territoire
— même expérimentales. De l’autre, les préfectures, qui participent de la
même culture économique, ont à suivre parfois au jour le jour l’évolution
de l’offre et des prix, à prendre des mesures susceptibles de créer ou de
favoriser les approvisionnements ; et il est permis de se demander si elles
accèdent aux schémas spatiaux élaborés par le centre et les intègrent dans
leurs décisions, si elles n’en enregistrent que des retombées tardives et
lointaines, ou bien si elles tentent d’y substituer des visions du territoire
qui leur sont propres.
Dans la confrontation de ces vues avec les crises de subsistances, la plus
grande distorsion nous paraît régner entre la géographie agricole élaborée par
le pouvoir central, sur la base de laquelle il ordonne et raisonne, et la vision
de l’espace qui transparaît, au niveau des départements, dans la décision
ou l’argumentaire économiques des préfets. En 1812, c’est le centre qui
prend le contre-pied de la lecture ouverte de l’espace que doit faire prévaloir
le principe du libre-commerce intérieur : il invite les départements à fixer
un maximum, un prix-plafond des transactions, et à contrôler les sorties de
grains à leurs frontières, tandis que les préfets, majoritairement, défendent
le libre-commerce et sa capacité à intégrer les territoires dans un schéma
global de la circulation. À l’inverse, en 1816-1817, là où le gouvernement
Richelieu se veut fidèle aux principes et à la lettre de la loi, ses préfets
multiplient les manÅ“uvres pour faire reconnaître à leur circonscription une
priorité d’accès aux subsistances. Et auprès des foules, ils ne veulent
être les porte-parole que d’un libéralisme tempéré, adapté à une demande
fondamentalement communautariste. Ainsi, deux lignes politiques opposées,
mais s’efforçant toutes les deux d’être respectueuses du dogme libéral,
tendent à être chacune modérées et réorientées par les conflits de pouvoir
et de représentations qui opposent centre et périphérie, et elles finissent par
converger dans une sorte de libéralisme de « juste milieu ».
Les deux crises de subsistances de 1811-1812 et 1816-1817, outre
leur proximité dans le temps, présentent beaucoup de traits communs qui
légitiment cette comparaison. Même si la première s’accompagne d’un
marasme des affaires financières et industrielles (surtout notable en 1811),
leur origine est d’abord agricole et climatique. Toutes deux se situent
également dans une phase d’expansion des ensemencements en blé (appelée
à se poursuivre) et de mutation de la géographie des zones de disette et de
contestation : plutôt axée sur le Bassin parisien et la Normandie sous
l’Ancien Régime, elle ressemble davantage, au milieu du XIX
e siècle, à un
arc réunissant les régions atlantiques, le Poitou, le bassin de la Loire
moyenne et la Bourgogne
[6]. En 1812 comme en 1817, l’empreinte des
inégalités d’accès aux ressources céréalières et les effets de la préhension
parisienne sont des caractéristiques du temps passé encore sensibles, mais
des orientations différentes s’esquissent aussi. De nouvelles régions sont
impliquées dans le commerce intérieur de longue distance du blé, comme
la Bretagne, le Poitou, le Berry, ou bien des terroirs qui ont approfondi
leurs spécialisations culturales (Nivernais, Côte-d’Or) sont devenus plus
dépendants de l’extérieur pour le blé. Mais les deux crises sont à la fois
proches et différentes. Ainsi, les fluctuations interannuelles du prix du blé
ne mettent pas en valeur les mêmes zones : le Midi, dans les deux cas,
conserve son positionnement, traditionnel depuis le milieu du XVIII
e siècle,
dans le quartile supérieur des prix du blé, mais il ne connaît qu’une
augmentation interannuelle assez modeste ; les fluctuations atteignent au
contraire une ampleur exceptionnelle (plus de 70 %), entre 1811 et 1812,
dans les régions de bas prix de la Loire et de la Bretagne, tandis qu’entre
1816 et 1817, c’est plutôt la France de l’Est (occupée, de plus, par les armées
des coalisés) qui se distingue pour la gravité de la hausse interannuelle.
À côté de la raréfaction de l’offre sur certains marchés (soit laissés pour
compte par la réorganisation des flux commerciaux, soit caractérisés par
une trop faible monétarisation de l’économie locale, ou encore sous l’influence des stratégies de rétention des détenteurs de grains qui anticipent
la hausse
[7] ), ce renchérissement relatif du prix du blé exerce à lui seul un
grand impact psychologique. Aucun de ces deux facteurs ne suffit cependant
à expliquer le déclenchement des incidents frumentaires. Sur ce point, les
crises de 1812 et de 1817 sont à la fois proches et dissemblables : pour la
première, le dispositif dirigiste installé par l’Empire réussit à éviter les
violences, du moins pour une large part (à côté de deux explosions sévèrement réprimées, à Caen et Issoudun, qui sont antérieures aux mesures
gouvernementales) ; dans la seconde, au contraire, outre les entraves et
tentatives de taxation des grains en Bretagne et en Normandie, de vastes
zones rurales sont en état d’insurrection dans l’Aisne, la Marne, l’Aube,
l’Yonne, et toutes les marges du Bassin parisien elles-mêmes productrices
de blé, prenant en écharpe les départements allant de la Vienne à la Côted’Or, connaissent des troubles. Cartographier les désordres nous intéresse
moins ici que réinsérer le territoire français dans un système de représentations où puissent apparaître les zones et les lieux que le pouvoir juge
indispensable de contrôler, bref les priorités du maintien de l’ordre : celle,
politique, affectée à la capitale et aux grandes villes (et, dans les départements, au chef-lieu seulement
[8] ) et celle, économique, donnée aux grandes
régions productrices, où prévention des désordres et protection du commerce
deviennent des enjeux d’intérêt général. On remarquera enfin que les deux
régimes répondirent aux crises en mettant en place des comités
ad hoc, le
Conseil des subsistances pour l’Empire, la Commission des subsistances
pour la Restauration : composés d’hommes d’État d’envergure et de représentants du négoce, ils devaient court-circuiter les organismes statistiques
du ministère de l’Intérieur et s’imposer comme l’instance centrale de super-vision des mouvements prix/production, des importations et des secours
[9].
Nous proposons donc de suivre les conflits de politiques, les concurrences de schémas spatiaux et les relations centre-périphérie pendant ces
deux crises frumentaires, et de montrer comment la convergence inattendue
de la gestion de ces deux disettes par l’Empire et la Restauration peut
éclairer les difficultés du libéralisme naissant à informer les représentations
de l’espace. Face aux problèmes de la pénurie, les discussions et les
mesures d’accompagnement engagées et décidées aident à mettre au jour
une véritable vision officielle de l’économie céréalière et des courants
commerciaux au sein de l’espace français : celui-ci, que l’esprit de la
législation voudrait parfaitement ouvert, apparaît en réalité objet de cloisonnements et de distorsions, attribuables à la manière dont fonctionne le
département.
Le Maximum napoléonien : un dirigisme d’esprit libéral,
un espace économique éclaté
Le 4 mai 1812, un décret impérial rétablissait des mesures classiques
de police des grains : la déclaration obligatoire des réserves par les cultivateurs et les détenteurs de blé, ou l’interdiction de la vente hors marché. Le
8 mai, un deuxième texte ordonnait que soit fixé un prix-plafond pour toutes
les transactions, variable selon les départements, mais en rapport avec un
prix de référence valant pour les terres à blé du pourtour de Paris. On
attribue en général cet épisode de la politique économique de la France
impériale, peu connu ou occulté par d’autres, à une inspiration purement
tactique de Napoléon, soucieux d’é viter des troubles sociaux sur ses arrières
au moment où il partait pour la campagne de Russie. Le ravitaillement de
l’armée avait moins d’importance qu’en l’an II. La France de 1812 était
encore en position hégémonique en Europe continentale, et la Grande Armée
pouvait se servir ailleurs, en ponctionnant les productions céréalières des
États alliés ou vassalisés du grand Empire
[10]. Il est donc exact que « Napoléon, en 1812, remit à l’ordre du jour l’économie de Terreur de l’an II afin
de servir les intérêts de la capitale
[11] », et essentiellement ceux-là.
Ce nouveau Maximum ne disait pas son nom, de par la volonté de
Napoléon, mais sa rhétorique était parfaitement explicite. La rédaction du
texte du 4 mai avait été confiée à Regnault de Saint-Jean d’Angély, président
de la section de l’Intérieur du Conseil d’État, « que Napoléon savait docile
avant tout, et très apte à colorer d’une rhétorique libérale des mesures
draconiennes
[12] ». Il sut en effet habilement se référer au langage révolutionnaire : « Lorsque le commerçant diffère de vendre, et que le capitaliste
emploie ses fonds en achats qu’il emmagasine pour provoquer ainsi l’enchérissement, [...] les grains [atteignent] une valeur factice et hors de proportion
avec la valeur effective de la denrée réunie au prix du transport et au
légitime bénéfice du commerce. » Quant au texte du 8 mai, sans doute
Å“uvre de Rémondat, chef du Bureau des subsistances et ancien fonctionnaire
du Comité de salut public montagnard, il ajoutait les notions de « spéculations et de calculs de la cupidité
[13] ». Il n’empêche qu’on en prenait à son
aise avec la loi et avec le dogme du libre-commerce, puisqu’aux termes de
l’article 1
er du décret du 4 mai, « la circulation [était] protégée dans tout
l’Empire », et que le décret du 8 mai ne rapportait pas celui du 4. Des
mesures d’accompagnement améliorèrent l’efficacité de ces textes, notamment la distribution gratuite des « soupes de Rumford » aux plus démunis,
et surtout la constitution de stocks nationaux de grains, aux portes de Paris,
pour parer à toute nouvelle dégradation de la situation alimentaire ; quelques
années plus tard, l’économiste B. A. Lenoir rendait un hommage appuyé à
l’Empereur pour avoir, par ce biais, « sauvé Paris de la famine et de
l’é meute
[14] ».
Paris-province, ou les effets pervers du Maximum
En province, l’accueil populaire se borna à une satisfaction bruyante
mais sans lendemain : « La classe inférieure des consommateurs, après avoir
accueilli les décrets avec une espèce d’enthousiasme, ne les a bientôt plus
regardés que comme la cause d’une disette factice
[15]. » De grandes villes
comme Lyon et Bordeaux trouvèrent une issue honorable, l’une en choisissant la taxe la plus haute de tout le pays, l’autre en obtenant les dérogations
nécessaires pour envoyer des acheteurs dans tous les pays de la Garonne
et de la Dordogne. Mais, la plupart du temps, dominèrent le mécontentement et le sentiment que le remède était pire que le mal. De manière
significative, le décret du 8 mai fixait d’abord le prix-plafond à 33 francs
l’hectolitre tel qu’il devait être respecté à Paris et dans les marchés des
cinq départements avoisinants
[16]. Seuls les préfets de ces cinq départements
céréaliers, qui fournissaient Paris en blé, furent consultés au préalable
— mais on voulait surtout leur souffler l’idée de solliciter la taxe de leur
propre initiative auprès de l’Empereur. Le Conseil des subsistances n’était
pas intervenu à ce niveau de décision, et n’avait fait qu’entériner la décision
prise en Conseil extraordinaire par Napoléon
[17]. Les autres préfets ne furent
pas informés de la préparation des décrets. Pris de court, dans la crainte
de désorienter les opérateurs du circuit blé/pain, certains durent demander
un délai pour compléter le texte impérial par des arrêtés qui prenaient en
compte la situation particulière de certains arrondissements, ou le répercutaient sur les céréales secondaires. Surtout, le texte les laissait décider eux-mêmes du niveau de la taxe le mieux adapté à leur situation, sans être
informés des réactions de leurs collègues des départements voisins.
Ne pas avoir choisi d’uniformiser la réglementation des prix dans tout
l’Empire provoqua alors des phénomènes inattendus. Les préfets qui avaient
décidé de taxer à un niveau supérieur aux 33 francs fixés pour Paris, soit
pour ne pas faire inconsidérément le jeu des consommateurs pauvres des
villes, soit parce que, début mai, les prix avaient déjà très fortement monté,
virent les grains affluer dans leur département, où ils étaient mieux rémunérés. À l’inverse, ceux qui avaient opté pour un maximum départemental
relativement plus bas, parce que leurs recensements des ressources les
assuraient que des réserves étaient disponibles sur place, ou parce que la
hausse des prix était restée modérée dans leur juridiction, virent les marchés
se vider. Et, semble-t-il, des départements disposant habituellement d’excédents exportables de céréales, y compris en période de soudure (mai-août),
basculèrent même dans la disette. L’aveu de cette incurie est fait par le
comte de Montalivet, l’année suivante :
Il est résulté une lutte des taxes, qui quelquefois a compromis la dignité
de l’administration. La liberté de taxer est devenue dangereuse, entre les
mains de magistrats qui ne connaissaient point assez leurs ressources et ne
se sont point concertés avec leurs collègues [...]. Les préfets qui ont adopté
des prix très inférieurs à ceux de leurs voisins se sont accordés à se
plaindre des décrets, tandis que leurs collègues qui, par une taxe très élevée,
ont attiré les grains des premiers, ont regardé les mesures des 4 et 8 mai
comme les plus convenables pour améliorer la situation de leur département [18].
Les préfets, professeurs de libéralisme économique ?
Comment interpréter ces dysfonctionnements ? On serait tenté de dire,
dans un premier temps, qu’ils illustrent un thème bien connu, à savoir
l’é cartèlement du préfet entre rhétorique nationale et urgences locales.
D’abord, il n’obtient pas de contrepartie systématique à l’information sur
les prix et les quantités qu’il adresse à Paris
[19]. Ensuite, il est le représentant
d’un État fort, gardien de l’intérêt général, au-dessus des querelles de
clocher et des clivages partisans, et il est simultanément un agent épousant
le patriotisme départemental « au point parfois de chercher à miner la
machine administrative dont il est un rouage
[20] ».
Examinons la première de ces deux hypothèses. Il ne fait aucun doute
qu’elle a joué un rôle, mais sans doute mineur. On peut s’en convaincre
sur d’autres sujets ; les préfets ne se concertaient guère entre eux, et les
échanges spontanés de lettres sont assez rares d’un département à un autre.
« S’il existe un corps en théorie, les préfets sont au quotidien des hommes
seuls
[21]. » Ils passent donc systématiquement par Paris pour se plaindre des
demandes de grains excessives des départements voisins, ou déplorer la
position de leur département par rapport aux principales routes commerciales, mais seuls les ministères ont une vision du problème frumentaire à
l’é chelle nationale et peuvent prétendre établir, dans ce cadre, des priorités.
De plus, depuis l’Ancien Régime, le pouvoir central affecte de devoir
respecter, « en matière de subsistances », une politique scrupuleuse de
secret. La Révolution, malgré la masse d’écrits scientifiques ou pamphlétaires parus sur le sujet, n’y a rien changé. Il serait impolitique de donner
en pâture à l’opinion publique le détail des ressources, des réserves et des
flux. Ignorante et pétrie d’idées fausses, la foule en ferait mauvais usage.
« Il est reconnu que s’il faut s’occuper beaucoup de subsistances, il faut,
officiellement, n’en parler jamais, ou en parler le moins possible », écrit ainsi
ce préfet impérial de la Haute-Loire
[22]. Or ce monopole exclut également les
courroies de transmission que sont les préfectures, qui ne reçoivent que des
renseignements vagues et parcellaires sur l’é volution des prix et des flux
commerciaux sur le reste du territoire. L’information demeure donc cloisonnée, et les politiques dictées par Paris — qu’elles soient interventionnistes,
comme ici, ou neutralistes, comme en 1816-1817 — n’ont pas à rendre
raison de leur cohérence, si ce n’est au niveau strictement théorique.
La seconde hypothèse est plus délicate à manier. Faut-il croire que les
préfets de 1812 n’accédaient pas à une claire compréhension de cette
interdépendance des parties du territoire qui est le corollaire du librecommerce, et qu’ils ont aveuglément prêché pour leur paroisse ? Ou bien
la coordination des politiques de taxation des grains n’aurait-elle pas été
effectuée avec suffisamment de fermeté et de clairvoyance par les ministères
de Napoléon ? La vérité est plus complexe encore. Les préfets, hommes de
culture libérale pour la plupart, étaient non seulement attachés à la liberté
des échanges mais « possédaient » bel et bien une géographie des courants
interrégionaux du commerce des céréales, et ils se rendaient compte des
perturbations et des barrières intérieures que les taxes allaient artificiellement provoquer. Mais ils ont aussi reçu un encouragement implicite à jouer
une carte personnelle, pourvu qu’elle ne soit pas en contradiction avec les
besoins de Paris, sans toujours savoir y résister.
C’est volontairement que le gouvernement central ne donna pas de
directive précise en dehors du « rayon de Paris » ; il multiplia les signes
d’indifférence ou d’exaspération à l’é gard de ceux qui se plaignaient de
l’inefficacité de la taxation à laquelle ils avaient présidé, en particulier à
la périphérie immédiate dudit rayon, qui souffrait traditionnellement de la
préhension parisienne sous l’Ancien Régime et la Révolution. Il en fut ainsi
dans le Calvados : la situation ne s’améliora guère à Caen (qui avait
été secoué par une très grave émeute en mars), mais elle devint surtout
catastrophique dans les régions d’é levage qu’étaient déjà le pays d’Auge
et la vallée d’Aure. Sans vergogne, Roederer écrivit alors au préfet Méchin :
Votre mal n’a été si cuisant ces jours derniers que parce que vous avez
taxé trop bas [...]. [Mais], si le maximum donne la famine, la famine doit
ramener les vrais prix. Il y a dans ce décret une haute sagesse, car il dit
au peuple : « Vous voulez le maximum, les recensements et les réquisitions. Eh bien, essayez ». En même temps, il dit aux préfets : « Si cela ne réussit
pas, vous profiterez de la lumière qui aura frappé le peuple pour lui rendre
la cherté à la place de la pénurie absolue ». Il y a dans ce décret l’art de
forcer le peuple à implorer les hauts prix qui sont inévitables au moment
[même] où il allait se porter aux derniers excès contre [ces] hauts prix [23].
C’est un peu comme s’il s’agissait de créer la pénurie par un surcroît
de dirigisme pour mieux faire réclamer le libéralisme par les foules !
Le cynisme de cette correspondance le dispute à la mauvaise foi, et le
gouvernement impérial en donna d’autres preuves. Ainsi, en réponse au
questionnaire que Montalivet leur adressa à la fin de l’été 1812, les hauts
fonctionnaires désavouèrent presque d’une seule voix l’inspiration antilibérale des décrets, spécialement celui du 8 mai — en recopiant servilement,
pour certains, des pages entières de Turgot et de Condorcet
[24]. Les bureaux
de l’Intérieur annotent sans illusion beaucoup de ces questionnaires avec
un bref : « Le préfet en tient pour le système des économistes » — qu’ils
considèrent avoir été « maintes fois réfuté ». Comme Montalivet, ils jugent
que les fonctionnaires ont agi à l’opposé de ces convictions affichées
a
posteriori, et cherché à fixer leur taxe au mieux des intérêts de l’entité
administrative qu’ils avaient en charge. Ces professions de foi libérales
témoigneraient de l’amertume de hauts fonctionnaires dont les calculs ont
été déjoués.
Pourtant, s’ils sont peu nombreux à oser défier le ministère à l’occasion
de ce questionnaire, on rencontre des préfets qui défendent jusqu’au bout
la thèse d’une intégration du département dans des flux qui le dépassent et
à l’intérieur desquels il n’est jamais qu’un point de passage. En d’autres
termes, ils lui accordent, en bonne logique, la place que l’économie libérale
reconnaît à une simple circonscription administrative. L’administrateur de
l’Ain, le baron Rivet, écrit ainsi :
Relativement au commerce et aux subsistances, on ne peut considérer
les départements comme formant des corps distincts. Ils ont sur leurs limites
respectives des lieux de marché, qui reçoivent inégalement des provisions
des divers départements limitrophes et qui les y reversent plus inégalement encore [25].
Globalement, les préfets qui ont eu le souci des répercussions de leur
politique de taxation sur les autres départements sont assez isolés : du reste,
ils n’ont aucun bénéfice à en espérer, tandis que le maintien du calme et
le soulagement de la misère dans leur circonscription peuvent leur valoir
les félicitations de leur ministre. Et aucun préfet de 1812 n’est réprimandé
simplement pour avoir fixé la taxe du blé à un taux discriminant pour les
départements voisins du sien. À l’inverse, ceux des départements de la
vallée du Rhône et du Midi provençal ne furent pas blâmés non plus pour
avoir délibérément ignoré la taxe : de fait, ils savaient qu’à moins de
surenchérir sur le taux très élevé de 45 francs choisi par le préfet du Rhône,
afin de garantir un prix de vente suffisamment rémunérateur sur les marchés
de Lyon, ils risquaient de compromettre la descente vers le Sud des blés
de la Bourgogne et de la Champagne. Or, elle était indispensable car, la
Méditerranée étant entièrement sous contrôle anglais, Marseille ne pouvait
jouer son rôle d’entrepôt importateur et les négociants phocéens avaient
choisi de prévenir la catastrophe en effectuant des achats massifs dans les
terroirs beaucerons et bas-normands dès l’automne 1811 ; aussi ces préfets
avaient-ils préféré décréter que le commerce restait libre et ignorer les
directives du gouvernement.
L’hétérogénéité des départements et l’impossible transparence de l’espace économique
Ces dysfonctionnements illustrent en fait le caractère inachevé et éclaté
de la représentation commerciale et agricole du territoire qui prévaut à la
fin de l’Empire, deux décennies après la départementalisation du pays.
Quoique de très courte durée (puisqu’il fut dans la plupart des cas rapporté
fin juillet, à l’approche rassurante de la nouvelle récolte), le Maximum de
1812 a renforcé le poids du département dans la perception des enjeux
frumentaires et sans doute freiné la constitution, aussi bien d’un point de vue
scientifique qu’administratif, d’une géographie régionale de l’agriculture.
Cela est d’autant plus déconcertant que l’environnement intellectuel et
la conjoncture politique du tournant de 1810-1812 plaidaient pour que son
application alimentât un processus de remise à plat, de déconstruction/
reconstruction du territoire. Sur le moment, les recensements et visites
domiciliaires furent exécutés mollement, et, de l’avis général, ils donnèrent
des résultats peu crédibles, mais le Maximum favorisa l’ouverture de nouvelles enquêtes sur les productions agricoles. Comme le souligne un préfet :
Le jugement se forme en cette matière d’après une multitude de considérations très délicates et d’indices séparément inappréciables : ce n’est point
un calcul, c’est une estime, [...] mais au moins elle n’est tenue que pour
estime et n’entraîne point dans les erreurs d’administration où l’on se
précipite en toute assurance sur la foi de ces états arithmétiques dont la
forme nous inspire malgré nous la confiance que le fond ne mérite pas [26].
Le problème, soulevé par Napoléon lui-même
[27], devait amener à renouveler les efforts pour compléter la statistique des prix par une véritable
statistique agricole, dans les toutes dernières années de l’Empire
[28]. Dans
les tableaux qui résultèrent de cette ultime quête d’information, on observe
que les ministères ne dédaignaient pas d’intégrer les départements des
frontières nord-est de 1792 (et de 1814) à de « grandes régions économiques » à dominante belge ou rhénane. Mais la chute de l’Empire suit de
trop près pour qu’on puisse affirmer si oui ou non ces regroupements étaient
promis à une fortune heuristique quelconque, comme ceux que pratiqua la
Statistique générale de la France (SGF) des années Guizot, par exemple.
Par ailleurs, et toujours du côté du pouvoir central, la tentation existait
de « traiter » les départements assujettis aux taxes préfectorales comme
des supports abstraits autorisant comparaisons, combinaisons et, in fine,
recomposition d’entités régionales, bref d’en faire la cellule de base d’un
système de représentation géographique. Dans l’esprit du décret du 8 mai,
l’objet à décrire et à traiter n’est pas le département comme espace, au
sens d’espace économique et humain doté de caractéristiques propres ; il
est devenu abstrait, défini par un degré de variation par rapport à une
norme. En tentant de bloquer le mouvement ascendant des prix, le texte
transforme le rapport production/consommation (mesuré à l’échelle de
chaque département) en un indicateur qui sert de principe de classement,
et éventuellement de regroupement. À côté de la norme, c’est-à-dire la
situation d’autosuffisance en céréales, deux catégories émergent : les départements qui enregistrent un déficit régulier et sont importateurs nets, et
ceux qui affichent un excédent et exportent des surplus.
Dans son rapport à Napoléon rédigé après la crise, Montalivet exprime
très clairement que cette division de l’Empire en départements 1) récoltant
au-delà de leurs besoins, 2) ne récoltant que pour la consommation locale,
3) n’atteignant jamais dans leur produit la quantité nécessaire dans leur
consommation, établit des distinctions dans la nature du commerce. Les
premiers ne font que le commerce d’exportation, si leur excédent est ordinairement considérable ; dans les seconds, le commerce, qui est peu important,
appartient aux blatiers et aux propriétaires, qui les uns et les autres livrent
au consommateur ; dans les troisièmes, qui [ont] toujours besoin d’un
secours étranger, le commerce se borne à l’importation si le pays qui reçoit
n’a guère lui-même de débouchés, [ou bien] on voit à la fois le mouvement
d’importation et d’exportation si les points principaux sur lesquels sont
apportés les grains sont placés d’une manière favorable au commerce
[29].
L’article 1
er du décret du 8 mai raisonnait sur la base d’une distinction
identique, mais compliquée de la référence au prix plafond fixé pour toute
la zone d’approvisionnement de Paris :
1) Les blés dans les marchés des départements de la Seine, SeineetOise, Seine-et-Marne, Aisne, Oise, Eure-et-Loir, ne pourront être vendus à
un prix excédant 33 F. 2) Dans les départements où les blés récoltés et
existants suffisent aux besoins, les préfets tiendront la main à ce qu’ils ne
puissent être vendus au-dessus de 33 F. 3) Dans les départements qui
s’approvisionnent hors de leur territoire, les préfets feront la fixation du
prix conformément aux instructions du ministère du Commerce et en prenant
en considération le prix de transport et les légitimes bénéfices du commerce. 4) Ces dispositions ne sont pas valables dans les départements où le prix
n’est pas supérieur à 33 F.
Ainsi, dans la problématique née de la crise de subsistances et de l’arme
du Maximum, le département perd de son existence concrète pour devenir
une simple variation par rapport à une moyenne, arbitrairement fixée ici pour
des motifs politiques, comme celle du pourtour de Paris. Cette évolution se
poursuivit jusqu’aux tableaux chiffrés de la SGF de l’è re Guizot, où les
départements ne se présentent plus que dans leur ordre alphabétique, et où
leurs ressources et leurs revenus ne sont plus décrits qu’à partir de catégories
uniformes. Ce processus était en cours depuis les entreprises révolutionnaires de mise à plat du territoire à travers les enquêtes, la politique de la
langue, la généralisation du système métrique, dont le cadre départemental
était l’outil majeur à la fois comme antithèse à la pluralité hétérogène des
provinces et comme terrain de collecte de l’information. Il nous semble
qu’il franchit un nouveau stade avec le Maximum de 1812. Car, au début
de l’Empire, à travers la place qu’elle laissait à la topographie et à l’inventaire de la diversité, l’entreprise de Chaptal n’avait encore abouti qu’à
diviser les départements eux-mêmes en une mosaïque de micro-espaces
géographiques, humains et naturels, mais qui restaient des « pays », des
lieux où s’enracinait la société. Le classement départemental que cherche
à promouvoir le décret du 8 mai est sans doute la première étape d’un
changement majeur, parce que « c’est moins l’espace qui est objet d’analyse
que les faits économiques [...] dans leur répartition spatiale. D’entité complexe
et plus ou moins bien intégrée, [le département] n’existe plus que par
rapport au centre : [...] les agrégats hétérogènes [prix et productions] sont
devenus écarts
[30] ». Il existe donc bien, en 1812, une géographie économico-administrative fondée sur le département : elle n’est pas une représentation
de l’espace issue de la théorie économique libérale, mais elle est davantage
le produit de l’inscription ou de l’impression maladroite de cette théorie
dans des pratiques de police des subsistances. Telle que nous essayons de
la reconstituer (carte 1), à l’aide des questionnaires traités par Montalivet
et des chiffres des récoltes, elle frappe par le rôle prépondérant qu’elle
accorde au blé et par la rigidité de sa grille qui distingue déficits, autosuffisances et excédents. Elle paraît très éloignée du type de cartographie qu’alimentèrent les enquêtes de 1837-1840 et de 1852 dont les modalités de
réalisation sont au fond identiques.
L’éparpillement, de nouveau
Sauf exception, les préfets ne relaient pas une représentation totalisante
de l’espace national et ils n’y accèdent ni conceptuellement ni pratiquement.
En effet, dans ce processus de réduction des entités départementales à un
écart par rapport au profil type, les agents de la centralisation française
jouent la plupart du temps un rôle de frein. Le plus fréquemment, ils
cherchent à défendre l’originalité des structures agricoles et commerciales
de leur département et leur non-réductibilité à la classification demandée.
Ainsi le préfet de la Haute-Vienne cherche-t-il à faire sentir à Montalivet
que la petite culture et le métayage, dominants en Limousin, induisent un
faible degré de commercialisation du blé sur les marchés, et qu’en conséquence le département rentre mal dans la logique économique essentiellement répartitive des décrets
[31].
Carte 1
L'image officielle de la France des céréales à la fin du Pre Excédents et déficits par département
AN, F 11,705-720, Réponses au questionnaire de Montalivet
AN, F 11,495-96, Réponses des préfets à l'enquête sur la récolte de 1811
D’autres cherchent à dégager la spécificité de certains de leurs arrondissements dont les terres n’ont pas forcément les mêmes potentialités ni les
mêmes spécialisations culturales (spécialement s’ils sont viticoles) : certains
sont le siège d’importants marchés-relais, d’autres non. Dans l’Allier, le
baron Pougeard du Limbert crut préférable d’appliquer le troisième paragraphe du décret du 8 mai aux arrondissements dont les marchés étaient
approvisionnés en grains venus de l’extérieur du département, notamment
Montluçon, La Palisse et Moulins. Alors qu’un taux de 33 francs aurait dû
convenir à un département autosuffisant comme l’Allier, le Maximum fut
relevé, dans ces zones dépendantes, jusqu’à 36 francs l’hectolitre au marché
de La Palisse, lieu important d’échange interrégional où des grains « é trangers » arrivaient et repartaient, et qui avait connu une hausse spectaculaire
suite « aux achats faits pour la Loire et le Rhône par les agents qui
parcouraient les campagnes
[32] ». En ce sens, l’initiative de Pougeard rejoignait les réserves du baron Rivet à propos du caractère artificiel des frontières départementales pour l’analyse d’un phénomène tel que la circulation
des denrées alimentaires.
D’autres hauts fonctionnaires, à l’inverse, tentent de se réapproprier la
nouvelle norme de distribution spatiale des départements suggérée par le
centre. Quelques-uns, qui ont servilement fait rentrer leur circonscription
dans le cadre du classement fixé par le décret du 8 mai et qui ont enregistré
des résultats négatifs (marchés désertés, exportations clandestines, etc.)
choisissent de ne pas en démordre. Le préfet de la Vienne, ainsi, a taxé le
blé à 33 francs,
parce qu’il était assuré qu’il y avait dans le département de quoi pourvoir
aux besoins [et] qu’on n’apportait presque jamais sur ses marchés des grains
des autres départements, parce que [33 F] était au-delà du double de la
valeur du blé dans les années même de médiocre abondance [33].
La réalité doit céder le pas, ici, devant l’abstraction. D’autres enfin, tel le
préfet du Tarn-et-Garonne, choisissent de surenchérir et formulent des
propositions prolongeant les décrets dans le sens d’un désinvestissement
de l’identité départementale :
Il sera fait une classification des départements de l’Empire sous le
rapport des subsistances. Dans la 1re classe seront compris les départements
dont le produit de la récolte ordinaire en froment excède les besoins de la
consommation locale. Dans la 2e classe, les départements dont le produit
de la récolte ordinaire en froment est inférieur [34].
Celui du Bas-Rhin, Lezay-Marnésia, se met à décliner l’utopie de relations
économiques interdépartementales totalement transparentes au regard de
l’État central : il rêve que, via les préfectures, chaque opérateur lui fasse
[...] connaître en même temps tous les points d’où il compte extraire
[les grains] et ceux où il compte les verser. Instruit par ces déclarations du
mouvement et de l’ensemble du commerce des grains, de même qu’il l’est
déjà par la mercuriale de tout l’Empire des points où la cherté est la plus
grande, et, par les états des récoltes, des points qui offrent le plus de
ressources, [le centre] devient en état d’influer très puissamment sur les
opérations [...], en limitant les autorisations ou licences d’extraction aux
provinces les moins épuisées et en dispersant les acheteurs de façon à ce
qu’ils ne puissent jamais affluer sur un même point. Idée qui mène à la
division du territoire français en 4 ou 5 grandes circonscriptions, lesquelles
lorsque l’hectolitre se serait élevé dans l’une d’elles à un certain prix ne
pourraient exporter de l’une à l’autre sans une autorisation ministérielle [35].
Magnifique ambition, mais la vérité est que le préfet du Bas-Rhin voit très
au-delà des moyens de l’État bonapartiste de 1812. La conversion de la
réalité économique française en un stock de données mesurables et comparables, même dans le domaine des prix, n’est encore qu’en cours.
On aboutit donc à un constat paradoxal. À travers cette « guerre des
taxes », le département a davantage représenté le cadre d’une logique
communautariste que d’une logique solidariste, alors même que c’est cette
dernière qu’il devait servir, en contribuant à la formation statistique d’un
espace économique transparent au regard de l’État central. Celui-ci, en
même temps qu’il concevait ses décrets en fonction d’une hiérarchie politique des espaces menacés de désordres, et jouait implicitement les départements les uns contre les autres, a esquissé une direction reconstructrice de
nouvelles représentations : l’éparpillement et le conflit des taxes pouvaient
être dépassés, et la variation départementale par rapport au critère population/ressources pouvait servir d’instrument à des regroupements qui renouvelaient la compréhension de l’espace économique français. Le pouvoir
préfectoral, au contraire, fut majoritairement le porte-drapeau d’une lecture
libérale des problèmes frumentaires et de l’espace de l’é change, mais il se
fit l’agent, au moins sous la forme d’une résistance passive, d’attitudes qui
maintenaient les cloisonnements territoriaux et de visions respectueuses de
l’irréductibilité départementale.
La Restauration : un libéralisme tempéré,
une géographie régionale surimposée
En 1816-1817, loin de la déviation paternaliste et dirigiste que les textes
de 1812 infligeaient au dogme libéral, la politique frumentaire défendue
par les Bourbons s’attache aux principes. Désormais, ordre est donné aux
préfets de défendre le libéralisme commercial et ses bienfaits (égalisation
des prix, comblement des déficits locaux), notamment auprès des foules,
et une masse de circulaires relayant dans les sous-préfectures et les mairies
un abc de ces notions, témoigne du zèle et du pouvoir de conviction qu’on
attend d’eux. Leur marge de manÅ“uvre est donc rendue étroite, mais on
voit quelques-uns d’entre eux reprendre à leur compte l’inspiration de la
politique impériale, en l’interprétant comme une manière de revendiquer
un accès prioritaire à ses propres ressources pour la « communauté » — é largie, donc, au cadre départemental.
Le département du côté de la « communauté » : contre la liberté des échanges
Face à la crise de subistances, la référence du gouvernement Richelieu
aux lois de prairial an V est un véritable leitmotiv. Le clivage majeur des
représentations officielles de l’espace économique qui en résulte se rapproche de celui des « é conomistes » du XVIII
e siècle, entre « l’intérieur » et
« l’étranger » — qui figurait aussi au programme des néo-mercantilistes —
alors que les autorités de 1812 raisonnaient à l’é chelle du grand Empire.
Au début de l’hiver 1816-1817, l’exportation des grains aux frontières
terrestres et maritimes du royaume fut interdite. De même, dans la conjoncture basse des années 1820, le système de l’é chelle mobile avait pour
fonction de soutenir les prix céréaliers, en indexant l’autorisation d’importer
et les droits à acquitter sur une série de prix-planchers, solution qui n’était
pas sans rappeler les vues de Galiani
[36]. À cette réserve près, l’espace
économique intérieur était celui que structurent les forces d’un marché
libre, et tous les préfets devaient en principe se reconnaître dans cette
résolution diffusée fin novembre 1816 :
Les circonscriptions du territoire n’ont été arrêtées que pour faciliter
l’administration du royaume. Mais elles ne peuvent rendre une province
étrangère à une autre, elles ne détruisent pas l’unité qui lie ensemble les
diverses localités, et qui fait de la France un tout et de ses habitants une
seule famille [...]. La disette d’un côté, la surabondance de l’autre, seraient
le résultat d’une faute que commettrait le gouvernement en tolérant les
atteintes à la libre-circulation [37].
À l’occasion, pourtant, les préfets des Bourbons peuvent avancer des arguments ou prendre des mesures opposés à la logique « nationale » des complémentarités économiques entre départements que Paris leur demande de
relayer auprès des habitants. Et se situer, donc, dans la continuité des hauts
fonctionnaires de 1812, qui l’avaient fait aussi, tout en affirmant que cela
allait à l’encontre de leurs convictions de libéraux. Nous chercherons
d’abord à l’interpréter à la lumière de ce qu’on observe fréquemment, au
cours de la crise de 1816-1817, du côté des municipalités : il était courant
que le maire de village, pour défendre en priorité les intérêts alimentaires
de ses concitoyens, opposât une résistance sinon active du moins passive
aux incursions des opérateurs commerciaux qui menaçaient l’intégrité des
ressources de sa commune
[38]; ou bien encore qu’il usât contre eux de son
pouvoir réglementaire et de police dans le sens souhaité par les foules
affamées
[39]. Or, en 1816-1817, quelques préfets en viennent à reprendre des
arguments structurants de cette « é conomie morale de la foule »
[40] qui sont
à l’
Å“uvre dans ces interventions et médiations des maires. Parfois, ils en
arrivent à désigner à l’attention policière les catégories d’opérateurs jugées
les plus malfaisantes dans la représentation populaire du problème des
subsistances. Et dans ce cas, le département devient, en lieu et place
du village, le cadre d’intellection d’un diptyque opposant consommateurs
« communautaires » d’un côté et marchands « é trangers » de l’autre.
Prenons l’exemple de la modélisation que le chevalier Pasquier, préfet
de la Sarthe en 1817, propose à Decazes, le ministre de la Police générale
du cabinet Richelieu :
Ce département, écrit-il, a peu de grains au-dessus de ses besoins. Cependant, il nous en est enlevé beaucoup. Convaincu que le commerce
des grains doit jouir de la plus entière liberté, je n’exige la présentation des
patentes et des passeports que pour les marchands étrangers. [Mais] je crois
qu’il est utile d’interdire le commerce qui se fait à l’insu des consommateurs,
soit dans les auberges, soit chez les cultivateurs. Ne parviendrait-on pas à
prévenir ces [ventes clandestines] et à faire cesser les murmures du peuple
qui en est la victime en obligeant les blatiers, quoique patentés, à se munir
d’un acquit-à-caution auprès du maire de la commune où ils font leurs
achats ? Cet acquit indiquerait, sur la déclaration du requérant, le lieu de
la destination, et devrait être certifié en décharge par le maire de ce dernier
lieu [...]. Adopté pour les chargements qui se font dans les ports, ne pourrait-il
pas être mis en vigueur dans l’intérieur ? [41]
Ce texte est habile en ce qu’il revendique une liberté « absolue » en
même temps qu’il expose des contraintes aboutissant à la limiter, bref en ce
qu’il cherche à réinsérer l’« é conomie morale » au c
Å“ur même du credo
libéral. De plus, bien loin d’ê tre le fruit d’une réflexion de longue haleine,
cette prise de position du préfet est directement puisée à la source de
la protestation populaire, puisque influencée par un incident frumentaire
récemment survenu dans la Sarthe : le 18 novembre, « une voiture de blé
destinée aux prisons de La Flèche, appartenant à un boulanger chargé
de l’approvisionnement de celles-ci, avait été déposée dans une auberge de
Malicorne, même arrondissement. Mais
le peuple, frappé de l’idée que ce
blé devait être exporté, obligea l’adjoint d’
exiger du voiturier un certificat
constatant la destination de son chargement [...]. J’ai enjoint au maire de
Malicorne de faire expédier immédiatement ces voitures
[42] », concluait
Pasquier.
Les ordres du gouvernement ont donc été appliqués, et l’autorité municipale réprimandée pour sa mollesse. Mais à quelques jours d’intervalle (du
18 novembre au 2 décembre), c’est bien l’acquit-à-caution, l’un des outils
les plus récurrents de l’arsenal des dispositions/obligations des pouvoirs
publics, et caractéristique de l’économie morale, que le préfet reprend à
son compte. Contrôlant la circulation des céréales au point de départ et au
point d’arrivée, il permet de vérifier que les grains soustraits à la communauté rurale vont satisfaire un besoin alimentaire réel, et non pas garnir les
magasins de quelque spéculateur. Et la référence aux pratiques des douanes
maritimes n’est-elle pas une réactivation explicite, aux frontières mêmes
de la Sarthe, du diptyque « intérieur/étranger » ?
Il y a plus frappant encore : l’é té suivant, le chevalier Pasquier rédige
un rapport faisant le bilan de la crise passée. Il y brosse une analyse des
tensions sociales sous-jacentes à la crise frumentaire exactement calquée,
à quelques nuances près, sur celle du discours populaire. Le soin qu’il
met à distinguer sa position de celle de l’é conomie morale ne fait qu’en
souligner davantage la proximité :
Le peuple, écrit-il, attribue la hausse à deux espèces d’hommes qu’il a
en horreur, ce sont les blatiers et les marchands de blé. Ces deux professions
(vu la nécessité de la libre-circulation des grains) sont incontestablement
utiles, mais elles devraient être maintenues et réglées par des statuts qui
apportent un frein à leur rapacité [43].
Suit un développement incendiaire sur les mécanismes et les motifs de leur
activité, usant du singulier de préférence au pluriel et faisant retomber du
vocabulaire de la profession dans celui de l’espèce : « [le marchand] spécule
sur des circonstances différentes et les fait même naître, il ne négocie qu’en
grand, il achète, met en réserve et conduit au loin ; il emploie des agents
qui eux-mêmes ont d’autres affidés ». La transition s’opère vers le lexique
de la clique et celui du « partisan », connoté très négativement à l’époque.
Ces affidés « se passent le blé de main en main, et opèrent la hausse comme
par magie, [...] enfin ils emploient tous les subterfuges possibles pour
tromper la bonne foi du laboureur
[44] ». La conclusion ne surprend pas : après
avoir dénoncé l’inflation du nombre des intermédiaires commerciaux, le
préfet aboutit au spectre populaire bien connu de l’« accaparement, [qui],
si l’on n’y met ordre, en sera plus étendu et plus dangereux
[45] ».
Curieusement, Decazes ne se scandalise pas et ne s’aventure même pas
sur le terrain de la discussion théorique, où il ridiculise souvent certains
hauts fonctionnaires moins doués pour arrondir les angles que le chevalier
Pasquier. Il préfère renvoyer ce dernier à l’état présent de la loi et au
partage des tâches entre l’administrateur et le législateur. Dans le brouillon
de sa réponse, on lit en effet :
Cette question a été longtemps l’objet des controverses des économistes
et des partisans du système opposé, et tout ce qu’on a pu dire à cet égard
a dû laisser les esprits dans une grande indécision. Mais enfin, elle a été
résolue par les lois en vigueur, sur lesquelles l’administration est forcée de
régler les marchés, car les abus mêmes qui résulteraient de ces lois ne
sauraient être tempérés par le pouvoir administratif, [mais sont] du domaine
de la législation [46].
On ne doit pas oublier pour autant que pendant toute la durée de la crise,
ces voix divergentes restèrent minoritaires. Bien d’autres administrateurs
choisirent de ne pas douter du credo libéral et du principe de la continuité
interdépartementale des échanges commerciaux. Mais de telles concessions
aux modes de représentation populaire des subsistances sont trop fréquentes
pour s’expliquer uniquement par des errements individuels. Sans doute
tiennent-elles partiellement à des caractères liés au profil de carrière des
hauts fonctionnaires de la Restauration. Pour les policiers, il existe quelques
cas très évidents, comme celui de de Sainneville, lieutenant de police à
Lyon, qui avait directement « eu part aux opérations qui [avaient] occupé
l’administration pour combattre le déficit de 1812
[47] ». Pour les préfets, il
faut se rappeler les clivages majeurs mis en évidence par les historiens
spécialistes du corps
[48]. Ceux de 1812 n’étaient certes pas d’anciens jacobins,
et lorsqu’ils avaient pris leur part à l’expérience révolutionnaire, c’é tait en
général seulement lors de sa phase initiale ou pendant le Directoire. C’étaient
bien des hommes dont la culture économique et philosophique était libérale,
et qui n’étaient guère portés à réclamer l’application du Maximum, ni à en
approuver les bases théoriques. En 1817, les hommes de Richelieu ont des
origines et des parcours peut-être finalement plus variés : au sein de leur
groupe, une plus grande proximité avec l’é conomie morale peut exister, à
la fois chez les anciens émigrés et les royalistes les plus fidèles, demeurés
attachés, sentimentalement et intellectuellement, à une certaine idée des
devoirs de la monarchie d’Ancien Régime et des droits des peuples sujets
de celle-ci, et, simultanément, chez les anciens serviteurs de Napoléon
instruits par l’expérience ou mus par la nostalgie. Pour les premiers, il faut
se référer à la manière dont au XVIII
e siècle, en période de disette, certains
parlements, les procureurs généraux, les commissaires de police se montraient intéressés à réactiver des vieux règlements protecteurs qui restreignaient la liberté du marché local des grains (y compris en 1775) — et
souvent contre l’avis ou derrière le dos des intendants et des subdélégués — ,
bref savaient revendiquer, en cas de nécessité, les droits de la « communauté » provinciale
[49]. Parmi les seconds, on peut penser à Étienne-Denis
Pasquier, qui était justement le frère du préfet de la Sarthe. L’ancien préfet
de police de Paris, devenu ministre de la Justice après les Cent-Jours, avait
tenté de faire prévaloir au sein même du gouvernement un point de vue
plus dirigiste, sans être pour autant très écouté : il avait poussé à la création
de la Commission des subsistances, mais Decazes et Becquey (le secrétaire
d’État à l’Intérieur) l’avaient emporté sur lui pour imposer le respect des
lois de prairial an V et rejeter toute référence aussi bien au Maximum de
l’an II, « ouvrage de nos temps d’anarchie », qu’aux décrets napoléoniens,
simples « règles de circonstance
[50] ».
Tout aussi vraisemblablement, ces concessions sont dictées par le harcèlement et l’intimidation que font peser sur les autorités de rang intermédiaire
les différentes occurrences de l’agitation frumentaire. La pression n’est pas
directe ni physique, comme celle que le maire peut subir de la part de
ses administrés, mais elle est constituée par l’environnement créé par la
multiplication des incidents : soit le modèle libéral s’en trouve « interrogé »
et malmené chez ceux-là mêmes qui ont pour mission de le promouvoir,
soit il s’agit d’une invitation tactique et symbolique faite au pouvoir central :
céder sur l’accessoire, et assumer de nouveau des prérogatives mineures de
contrôle des échanges céréaliers, pour gagner sur l’essentiel, c’est-à-dire
préserver l’ordre, désamorcer la colère et le sentiment d’abandon qui
gagnent les classes populaires.
À la taxe impériale, qui avait pourtant permis de faire l’économie d’une
flambée de violence, les préfets avaient répondu par des professions de foi
libérales et fait un éloge sans retenue du « système des économistes », avec
d’autant plus d’assurance que l’ordre n’avait pas — ou peu — é té troublé,
même dans les situations de misère noire (qui ne manquaient pas). À la
crise de 1816-1817, pendant laquelle l’ordre public fut sans cesse malmené,
ils représentent un pourcentage significatif (environ 20 %) à suggérer un
retour au moins partiel à davantage de dirigisme, ou à « [feindre] de croire
que le décret du 4 mai n’avait jamais cessé d’avoir force de règlement
[51] ».
Plus significatif encore, on ne trouve pas parmi eux les hommes qui sont
en fonction dans les départements touchés par des émeutes de grande
ampleur, c’est-à-dire ceux de l’est et du sud du Bassin parisien. La contestation y est si grave et si évidente qu’il serait inopportun, face à leur ministre,
de chercher à nier les problèmes du maintien de l’ordre pour finasser sur
ceux de la législation économique. En revanche, sont concernés nombre
de ceux qui ont à gérer des départements de situation intermédiaire, où les
troubles se résument à des entraves à la circulation commerciale.
L’ordre naturel des échanges, une idée à plusieurs usages
Cela n’est pas sans conséquence pour le problème que nous posions au
début de ce texte. Quel type de représentation économique du territoire
peut-on lire, à travers la gestion de cette crise de subsistances postérieure
de cinq ans à celle de l’Empire ? Ce que nous venons de dire des préfets
montre que la contradiction entre transparence et cloisonnement qu’avait
incarnée le prisme départemental en 1812 n’a pas été surmontée, ou plutôt
qu’elle est revenue par une voie différente. Au sommet de l’État, peut-on
au moins penser que l’on se règle unanimement sur l’idée d’un espace
rendu transparent à l’analyse et au regard par les courants commerciaux ?
A priori, dans l’outillage intellectuel d’un Decazes, d’un Becquey, et autres
représentants de l’élite dirigeante bourbonienne, la prégnance de notions
comme celles d’équilibre naturel ou de système général [i.e. de production
et de circulation des blés et farines] semble disqualifier tout droit de cité aux
antagonismes spatiaux ou aux rivalités interurbaines dans l’appropriation des
subsistances. A fortiori, le jeu normal de ces notions ne devrait pas permettre
au département de jouer le rôle de filtre dans la perception du mouvement
des denrées sur le territoire national. Mais en fait, nous allons voir que
l’analyse de la crise de 1816-1817 qui est proposée au sommet de l’É tat,
si elle ne reconnaît pas d’autonomie au département, ne réussit pas non
plus à le fondre dans des sous-ensembles régionaux : loin d’en faire la base
d’une reconstruction de l’espace, elle se contente de l’insérer dans une
géographie agro-commerciale, préexistante et figée.
Au cours de l’hiver 1816-1817, le cabinet s’emploie essentiellement à
nier l’ampleur de la crise et à réaffirmer sa confiance en la réalisation,
simplement retardée mais certaine, de l’équilibre naturel du circuit des
subsistances. Autrement dit, il s’efforce de justifier le laisser-faire commercial, tempéré par l’ordonnance royale interdisant la sortie des grains du
territoire et par le déblocage de fonds pour l’importation
[52]. Pendant un
temps, la ligne officielle est de soutenir que la France a récolté amplement
de quoi fournir à sa consommation intérieure (idée ancrée depuis l’Ancien
Régime) et qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer et de propager des rumeurs de
disette. Decazes balaie alors d’un revers de main les plaintes des départements qui éprouvent déjà la pénurie ou sont entraînés dans un mouvement
de hausse très anormal, et dont les responsables envisagent de recourir aux
souscriptions et achats municipaux, et de les diriger dans d’autres directions
que celles coutumières au commerce local privé.
Voici ce qu’il répond par exemple au préfet qui vient d’inciter les maires
des villes de Saône-et-Loire à former des magasins d’abondance en faisant
venir des blés du Midi :
Marseille et Lyon tirent habituellement les grains de la Saône, et Marseille
encore seulement toutes les fois que les prix le lui permettent. Comment
concevoir le mouvement inverse que vous voulez provoquer ? On ne pourrait
l’expliquer que par un manque absolu en Saône-et-Loire, mais alors vos
prix ne seraient pas à la baisse [53].
Au même moment, il reproche aux autorités lyonnaises d’avoir formé une
Commission qui tente de faire des achats à Marseille, et il leur oppose
une analyse complète du système général de la France du sud de la Loire :
Ces mesures, écrit-il, vont troubler l’ordre naturel qui touchait presque
au moment de se rétablir. Les demandes de Marseille sur le canal du Midi
avaient presque cessé, et les blés du Languedoc commençaient à revenir à
Bordeaux, où une baisse si utile s’était prononcée. L’infiltration des blés
espagnols dans nos départements des Pyrénées avait favorisé ce mouvement
rétrograde et cette baisse. Aujourd’hui, Marseille va sans doute redonner
de l’activité à ses demandes en Languedoc pour répondre aux demandes de
Lyon, et la conséquence doit en être fâcheuse pour Bordeaux, et par suite
pour les marchés du Poitou et de la Bretagne [54].
Cela signifie que le pouvoir considère que les gros pôles urbains du
pays puisent dans une sorte de réserve agricole naturelle et que le fait que
l’un d’eux tente d’en sortir porte forcément atteinte aux intérêts des autres.
Seul Paris aurait le droit d’é largir et de diversifier à sa guise sa zone
d’approvisionnement, et son « rayon » a été d’ailleurs agrandi d’autorité du
Loir-et-Cher et du Loiret. Fin 1816, le préfet de Saône-et-Loire a beau le
renvoyer à la réalité, constatée par lui-même et ses agents, le ministre de
la Police générale fait la sourde oreille. Renverser le sens structurel des
flux commerciaux traversant le seuil de Bourgogne ? Le préfet convient
bien entendu que, depuis Mâcon, il était « loin d’avoir un tel pouvoir ».
Mais informations chiffrées et observations de terrain l’établissent : « Les
blés du Midi s’offrant depuis longtemps à des prix plus avantageux que les
nôtres », ils ont déjà opéré ce mouvement vers l’amont. « Plusieurs bateaux
de grains ont remonté la Saône et débité sur nos ports, Lyon a constitué
ainsi ses magasins, le Jura [...] a conçu les mêmes projets
[55] ». De ces nouvelles
rapportées par l’observatoire départemental, Decazes ne tient aucun compte :
sans changer un iota à ses vues initiales, il écrit au préfet de Gironde qu’il
y a eu « quelque retard dans les arrivages de la Saône à Lyon », et que le
commerce lyonnais s’est laissé aller à « quelques achats inattendus dans
l’Auvergne, [d’où] une hausse accidentelle à Clermont
[56] ».
La suite des événements vint pourtant démentir son analyse et le
contraindre à encourager des mesures d’équilibrage dirigées à l’encontre
des courants « naturels » de la circulation des blés qu’il avait d’abord
appuyés. Un des faits marquant du printemps 1817 est l’augmentation rapide
des besoins des départements jurassiens, auvergnats et nivernais environnant
Lyon, et on redoute que le phénomène ne finisse par s’é tendre à la Haute-Saône. Decazes, jusque-là, a joué la carte de la réalisation de l’é quilibre
naturel, avec d’ailleurs le plein accord des autorités du Rhône, qui voyaient
leur zone d’approvisionnement comme « réservée ». En avril-mai, pris à
son propre piège, il tente alors de plaider pour qu’on ne grippe pas des
mécanismes de l’é quilibre en tentant d’en abuser :
Si Marseille pouvait fournir à vos demandes, écrit-il alors à Lyon [57], il
serait à souhaiter que le Bourbonnais fût un peu abandonné par vos commerçants : ce pays a tellement fourni à la circulation intérieure que la gêne y
est devenue très grande, et [...] cet état de choses a déjà occasionné quelques
troubles dans la partie la plus pauvre de l’Allier.
Bref, il reconnaît que les jeux marchands de l’équilibre naturel peuvent,
dans certains cas, ne servir à combler un déficit que pour mieux en faire
naître un autre.
Mais cette géographie se révèle ici abstraite et désincarnée. Les autorités
locales savent la retourner et la subvertir quand cela sert leurs intérêts. En
bonne orthodoxie libérale, elles expliquent que leur capacité d’influence
sur les politiques du commerce libre est très modérée : tout ce qu’elles
peuvent faire, c’est diriger les achats « administratifs » vers des zones de
prospection autres que celles fréquentées par le secteur privé, pour ne pas
créer une concurrence inutile qui desservirait le département client et son
chef-lieu. Pour le préfet du Rhône, l’ordre naturel fait de Lyon tout autant
un débouché désigné qu’un prédateur avide : « Persuadé que la ville de Lyon
est le débouché naturel de ces deux provinces [Auvergne et Bourbonnais], je
n’avais pas voulu permettre qu’il y fût fait aucun achat direct pour notre
compte
[58] », c’est-à-dire sous-traité par la Commission des subsistances de
la ville. Mais qu’y peut l’administrateur ?
Ce ne sont pas nos négociants, qui ne tirent rien de ces provinces, ce
sont des habitants du pays, petits marchands et rouliers qui exclusivement
font ce commerce et trouvent plus d’avantage à vendre leur denrée à
Lyon [...]. Nous n’allons point y chercher nos ressources, on nous les procure volontairement [59].
Dès lors, à qui revient-il de juger si Lyon a tiré à l’excès de ses fournisseurs
naturels, au point de risquer d’étouffer ces régions ?
On peut d’ores et déjà diagnostiquer que, pendant l’hiver 1816-1817, le
régime de Louis XVIII a perdu beaucoup de temps en s’en remettant à
l’inertie naturelle des phénomènes d’ajustement et en tardant à prendre la
mesure des modifications des flux céréaliers qui s’étaient opérées pendant
ces quelques mois. L’information sur les subsistances dont disposait le
gouvernement via les départements était sollicitée pour confirmer des prénotions sur les mécanismes naturels de l’économie de marché, davantage
que pour tenter d’apprécier les transformations zonales de l’agriculture et
saisir ou favoriser l’é volution des flux interrégionaux de blé et de farine
provoquée par la crise. Mais le bilan de l’action de coordination gouvernementale n’est pas davantage positif, en 1816-1817, pour la France du nord
de la Loire. De façon moins surprenante, le cabinet Richelieu s’y occupa
surtout de défendre du mieux qu’il pouvait les approvisionnements nécessaires à Paris et aux armées d’occupation stationnées près des frontières
nord et est du pays. D’équilibrage naturel des ressources, il ne sera pas
longtemps question, puisque toutes les autorités départementales de la
France de l’Est se mettront, pendant la période de soudure de mai-juin
1817, à regarder de concert vers Marseille et son commerce maritime. Mais
dans bien des cas, le pouvoir central sut utiliser à bon escient sa géographie
idéelle du commerce des blés pour faire taire les départements mis à
contribution bien au-delà de ce qui leur était habituel, voire pour nier
l’existence de flux dont les préfets lui apportaient les preuves matérielles.
Ainsi le comte de Montlivaut, déjà déplacé de l’Isère pour avoir critiqué
la priorité donnée à Lyon sur les grains de la Bresse et du Dauphiné,
dénonce à Decazes le poids excessif des achats parisiens sur sa nouvelle
préfecture, le Calvados. En mai 1817, Decazes lui oppose la force des
choses créée par les différentiels régionaux de prix, et lui conseille de faire
des ateliers de charité au lieu de se plaindre :
Les besoins des départements du Nord et de l’Est ont donné un grand
mouvement au commerce. Les extractions ont naturellement lieu dans les
contrées où la denrée est en quantité suffisante pour rendre les achats
faciles, et où elle est à un prix qui permette le transport [et la revente avec
bénéfice]. Tout ce que ferait l’administration pour contrarier ce mouvement
ne ferait qu’empêcher le niveau de s’établir au détriment des contrées qui
souffrent le plus [60].
Le 15 septembre, le préfet rédige un rapport particulièrement critique, où
il avance des preuves précises que, « outre les demandes d’exportation par
mer [...], les grains s’é coulent par terre du côté de l’Eure et de la Seine-Inférieure
[61] ». Le 21 septembre :
Sur la seule route de Lisieux à Paris, il est sorti depuis le 6 de ce mois
34 000 kg de blé et 42 000 kg de farine, [des] achats du gouvernement [...]. Ce n’est point dans le Calvados qu’on doit [en] faire, ni [les] protéger,
parce que c’est prendre sur son nécessaire [62].
Decazes ne lui oppose que faux motifs et menaces :
Si l’on portait un peu plus de sang-froid à ces questions, on s’étonnerait
moins de voir les marchés peu approvisionnés à une époque où la préparation
des terres pour les semailles retient les cultivateurs aux champs et ne leur
laisse le temps ni de battre le blé, ni de le porter aux marchés [...], mais
tel est l’intérêt qui s’attache à cette matière que chacun en parle par
sentiment bien plus que par réflexion. Cette manière de juger ne peut
convenir à ceux qui par état sont appelés à exercer quelque influence sur
l’administration ; la raison seule doit les guider [63].
La carte 2 tente de reconstituer cette géographie économique idéelle de
l’État monarchique de 1817, et de montrer que, bien qu’il raisonne sur un
espace ouvert et organisé par les jeux de l’échange, sa vision est plus figée
dans l’abstraction qu’ancrée dans une observation pragmatique. D’une part,
elle continue d’intégrer des considérations politiques, comme le droit de
préhension des grandes entités de population, d’autre part, elle ne réussit
aucunement à intégrer la dynamique réelle de l’échange. Dynamique surtout
notée par des préfets, non sans partialité, nous l’avons vu : souvent prompts
à dénoncer comme exceptionnels des courants d’exportation très ordinaires
ou de petite échelle, ils ne signalent parfois les mutations des flux que
pour mieux s’y opposer et manifester leur attachement à un département
« communautarisé »... Pas plus qu’à l’époque impériale, donc, les représentations de l’espace où se déploie le commerce des blés ne sont susceptibles
d’établir le consensus entre centre et périphérie.
Carte 2
L'image officielle de la France des céréales au début de la Rest Excédents et déficits par département, « système général »
AN, F 11,721-736, Départements, et AN, F 11,300-302, Commission des subsistances
Au total, on a peine à se convaincre de l’utilité des savoirs accumulés
par l’État central dans la gestion des crises frumentaires du début du
XIXe siècle. L’espace économique est imparfaitement transparent, et aucun
mécanisme statistique satisfaisant ne permet encore d’exploiter l’information concernant ses parties pour le représenter comme un tout. Dans le cas
de l’Empire, la décentralisation des décisions portant sur la taxe conduit à
éclater cet espace en entités étrangères les unes aux autres. Dans le cas de
la Restauration, des lectures préconçues de l’organisation interrégionale des
grands flux céréaliers et des mécanismes naturels les liant entre eux finissent
par neutraliser le département comme entité géographique et centre de
consommation, mais sont inadaptées, a contrario, pour se fonder sur lui
afin de reconstruire une géographie. De plus, les schémas officiels du
territoire agricole et commercial de la France sont mis au service de visées
politiques pro-parisiennes chaque fois que cela est possible, ce qui favorise
des distorsions importantes — parfois aussi à l’avantage d’autres grands
centres comme Lyon. Le suivi des prix, l’é valuation des ressources et la
description des mouvements commerciaux qui sont fournis en temps réel
par les préfets non seulement ne sont pas exploités à leur valeur, mais
sont souvent volontairement ignorés. L’expérience impériale illustre les
contradictions créées par une lecture départementalisée de l’espace économique : d’abord par la faute de l’excès de schématisme de la « tripartition »
issue du décret du 8 mai par rapport aux possibilités réelles de supervision
des échanges dont dispose, en son temps, un régime comme l’Empire ;
ensuite par la faute de l’éparpillement excessif des politiques frumentaires
qui s’en est trouvé encouragé, contre la volonté (du moins la volonté
affichée) de la majorité des préfets. Pour la Restauration, près d’un quart
d’entre eux se prononcent en faveur d’un devoir public de régulation et
d’une réactivation de l’idée populaire de « communauté » à l’é chelle du
département. C’est le revers d’une médaille, où le pouvoir préfectoral
répond à la confiance aveugle dans les mécanismes naturels de marché que
professe le centre. Cette confiance contribue à faire du territoire national
un champ neutre, non conflictuel, où il est acquis que telle contrée puisera
dans telle autre et finira éventuellement par verser dans une troisième. Les
départements jouent alors le rôle qui leur est assigné : ils viennent inscrire
simplement leur fonctionnement dans les cases d’un cadre dont la cohérence
interne est déjà établie, et ce n’est pas de leur rencontre, fusion ou agrégat,
que peut naître l’é quilibre d’une géographie : il lui préexistait.
[1]
Richard COBB,
La protestation populaire en France, 1789-1821, Paris, Calmann-Lévy,
1975, rééd. Pocket, 1989, pp. 259-269.
[2]
Voir Tim J. A. LE GOFF et Donald M. SUTHERLAND, « The Revolution and the Rural
Economy »,
in A. FORREST et P. M. JONES (dir.),
Reshaping France. Town, Country and Region
during the French Revolution, Londres, Manchester University Press, 1991, p. 73
sq.
[3]
« Proclamation du préfet de l’Allier à ses administrés », 6 mai 1817, Archives nationales
(AN), F
11, 722.
[4]
Tous les acteurs, en tout cas, ont le souci de postuler que ces vues étaient parfaitement
acceptées et démontrées par l’expérience. Pour les débats du XVIII
e siècle, voir Steven
L. KAPLAN,
Bread, Politics and Political Economy under the Reign of Louis XV, 2 vols, La
Haye, Martinus Nijhoff, 1976, et Pierre DOCKÈS,
L’espace dans la pensée économique, Paris,
Flammarion, 1972. Pour les notions de marché-entrepôt et de marché-relais, voir Dominique
MARGAIRAZ,
Foires et marchés dans la France préindustrielle, Paris, Éditions de l’EHESS,
1988.
[5]
Marie-Noëlle BOURGUET,
Déchiffrer la France. La statistique départementale à l’é poque
napoléonienne, Montreux, Éditions des Archives Contemporaines, 1991 ; Jean GEORGELIN,
« La science appliquée :
De l’industrie aux feux de la critique historique »,
in M. PÉRONNET
(dir.),
Chaptal (Actes du colloque de Montpellier, novembre 1986), Toulouse, Privat, 1988,
pp. 263-273.
[6]
Charles TILLY, « How Protest Modernized in France, 1845 to 1855 »,
in R. FOGEL (dir.),
The Dimensions of Quantitative Research in History, Princeton, Princeton University Press,
1972, p. 206 ; voir aussi John D. POST,
The Last Great Subsistence Crisis in the Western
World, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1977, pp. 27-85, ou Roger PRICE,
The
Modernization of Rural France. Communications Networks and Agricultural Markets Structures in Nineteenth-Century France, Londres, Hutchinson, 1983, pp. 165-174.
[7]
À propos des aléas de l’offre céréalière, voir, pour le XVIII
e siècle, Olwen HUFTON, « Social
Conflict and the Grain Supply in Eighteenth-Century France »,
Journal of Interdisciplinary
History, 14,1983, pp. 303-331, et Jean-Yves GRENIER,
L’économie d’Ancien Régime. Un
monde de l’échange et de l’incertitude, Paris, Albin Michel, 1996, pp. 269-290.
[8]
Ainsi pour ce préfet de la Charente à propos d’Angoulême : « Il serait utile de procurer
quelques approvisionnements à la ville du chef-lieu, qui est le Paris du département, qui en
règle un peu le cours, comme elle en décide de la tranquillité. » (Lettre de Creuzé de Lesser
à Decazes, 7 juin 1817, AN, F
11, 723.)
[9]
Sur la genèse et la composition de ces deux structures, voir Léon de LANZAC DE LABORIE,
Paris sous Napoléon, Paris, Plon-Nourrit, 1908, t. 5,
Assistance et bienfaisance. Approvisionnement, pp. 254-282, Roland CATY, La Commission des subsistances. Politique et action du
gouvernement de Louis XVIII devant la disette de 1816-1817, thèse de 3
e cycle, Université
de Provence, 1977, pp. 84-106 et Francis DEMIER, Nation, marché et développement dans la
France de la Restauration, thèse de doctorat ès lettres, Université de Paris X-Nanterre, 1991.
[10]
Selon Montalivet, le ministre de l’Intérieur — ici confortablement juge et partie — ,
« toutes les ressources du rayon de Paris, régulateur des prix dans l’Empire, celles des
départements baignés par la Saône et le Rhône, celles des départements du Languedoc furent
réservées à l’action du commerce
pour la consommation civile ». (« Exposé de la situation de
l’Empire en 1811 et 1812, présenté au Corps législatif le 25 février 1813 »,
Archives parlementaires, 2
e série, Paris, Paul Dupont, 1867, t. 11, pp. 253-254.)
[11]
R. COBB,
La protestation populaire..., op. cit., p. 267.
[12]
L. de LANZAC DE LABORIE,
Paris sous Napoléon, op. cit., p. 260.
[13]
Ibid., p. 262, n. 1.
[14]
De la probabilité d’une disette prochaine, Paris, 1828, p. 20.
[15]
Montalivet, « Rapport à l’Empereur sur l’application des décrets des 4 et 8 mai » (s. d.,
ca. février 1813), cité d’après une copie de 1853, AN, F
11, 2752.
[16]
Sur la notion de « rayon de Paris », qui s’est substituée à celles des « couronnes »
d’Ancien Régime, voir Steven L. KAPLAN,
Provisioning Paris. Merchants and Millers in the
Grain and Flour Trade in the Eighteenth Century, Ithaca, Cornell University Press, 1984,
p. 88
sq.; Louis BERGERON, « Approvisionnement et consommation de Paris sous le I
er Empire »,
Paris & Île-de-France, 14,1963, pp. 197-232 ; et Nicolas BOURGUINAT, Ordre naturel, ordre
public et hiérarchie sociale dans la France de la première moitié du XIX
e siècle. L’É tat et les
violences frumentaires, Lyon, doctorat de l’université Lumière-Lyon 2,1997, pp. 157-220.
[17]
Le 14 avril 1812, suivi le lendemain d’un « conseil d’administration » [conseil des
ministres] à Saint-Cloud à l’issue duquel furent introduits les préfets du « rayon », que
l’Empereur voulait haranguer et endoctriner. À ce stade, selon Napoléon, « on ne taxe point
le blé : on demande seulement que tels et tels fermiers s’engagent à livrer sur les marchés
locaux telle quantité de grains à tel prix. Cette mesure doit être recommandée aux préfets
avec l’avertissement que l’intention positive de Sa Majesté est qu’elle se réalise. » (AN,
AF
IV, 1240).
[18]
« Rapport à l’Empereur sur l’application des décrets des 4 et 8 mai », copie de 1853,
AN, F
11, 2752.39 préfets seulement sur 129 ont jugé la mesure positive, spécialement ceux
des départements qui « ont habituellement un excédent que le commerce emploie à l’exportation
intérieure, [mus] par la crainte de la voir s’écouler complètement et d’être exposés à manquer
eux-mêmes, comme [...] l’Aisne, la Dyle, l’Escaut, la Seine-et-Marne, l’Oise, l’Eure-et-Loir,
le Mont-Tonnerre ».
[19]
Les préfets (et même les sous-préfets, en avril 1817) font l’objet de relances pour
adresser directement à l’Intérieur et à la Police générale des états exceptionnels des prix et
des quantités vendues sur les marchés de leur ressort, ce qui laisse penser que le Bureau des
subsistances, chargé du traitement des données « ordinaires », n’avait pas la souplesse nécessaire pour les situations d’urgence. De plus, Conseil et Commission des subsistances ont leurs
propres informateurs, prospecteurs, et contacts dans le milieu commerçant.
[20]
Vincent WRIGHT, « Comment les préfets se voyaient »,
in J. AUBERT (dir.),
Les préfets
en France (1800-1940), Genève, Droz, 1978, pp. 70-78.
[21]
V. WRIGHT, « Comment les préfets... », art. cit., p. 74.
[22]
AN, F
11, 712 : Lettre au ministre de l’Intérieur, 12 octobre 1812.
[23]
Cité par G. LAVALLEY, « Napoléon et la crise de 1812 à Caen »,
Travaux de l’Académie
des sciences, arts et belles-lettres de Caen, 1896, p. 289.
[24]
Le préfet du Calvados lui-même (20 juillet 1812, AN, F
11, 707) utilise quasi mot à mot la
« Lettre d’un laboureur de Picardie à M. de Necker » et l’article « Monopole et monopoleurs ».
[25]
AN, F
11, 705 : Lettre du 28 mai 1812.
[26]
AN, F
11, 716 : Lettre de Ramont, préfet du Puy-de-Dôme, à Montalivet, 3 août 1812.
[27]
« La plus crasse ignorance a présidé à ces affaires dans les bureaux de l’Intérieur [
i.e.
le Bureau des subsistances et le Bureau d’agriculture], qui m’ont donné de faux renseignements,
de sorte que je suis arrivé dans la crise sans avoir mes magasins remplis. » (Lettre à Collin
de Sussy, ministre des Manufactures et du Commerce, 19 juillet 1812,
in Correspondance de
Napoléon Ier, Paris, Plon-Nourrit, 1868, t. 23, p. 77.)
[28]
Sur le succès mitigé de celle-ci, voir Stuart WOOLF, « Contribution à l’histoire des
origines de la statistique en France, 1789-1815 »,
in L. BERGERON (dir.),
La statistique en
France à l’époque napoléonienne, Bruxelles, Centre G. Jacquemyns, 1981, pp. 45-126.
[29]
AN, F
11, 2752, copie de 1853.
[30]
Marie-Noëlle BOURGUET, « Espace régional, territoire administratif : l’image de la Champagne dans la statistique napoléonienne »,
in La Champagne et ses administrations à travers
le temps, Montreuil, La Manufacture, 1990, pp. 339 et 351.
[31]
AN, F
11, 719-720 : Réponse au questionnaire sur l’application des décrets des 4 et 8 mai, 23 juillet 1812. « Dans cet état de choses, il ne paraît jamais de grains en grande quantité sur
les marchés, et ceux-là seulement qui ont des besoins pressants d’argent y en conduisent. On
ne peut changer cet usage, il est inhérent à la localité, au mode de culture du pays. »
[32]
AN, F
11, 705 : Réponse au questionnaire..., 29 juillet 1812.
[33]
AN, F
11, 719-720 : Réponse au questionnaire..., 28 septembre 1812.
[34]
Dès lors il y a interdiction de la vente hors-marché et application de réquisitions « toutes
les fois que le prix d’un hectolitre de froment acquerra une valeur au-delà de 33 francs dans
un au moins des départements de la 1
re classe » (AN, F
11, 719-720,20 juillet 1812).
[35]
AN, F
11, 719-720 : Mémoire adressé à Montalivet, 19 décembre 1812.
[36]
Voir le
Dialogue sur le commerce des blés (1770),
in E. DAIRE et G. MOLINARI (éds),
Mélanges d’économie politique, [Paris, 1848], rééd. Genève, Slatkine Reprints, 1980, pp. 14-20.
[37]
AN, F
11, 721, Mayenne.
[38]
En 1812, ce genre de résistance visait plutôt des agents de l’É tat, gendarmes ou soldats
assurant recensements et réquisitions.
[39]
Sur ce point, voir Nicolas BOURGUINAT, « L’É tat et les violences frumentaires en France
sous la Restauration et la monarchie de Juillet »,
Ruralia, 1,1997, pp. 20-22.
[40]
Nous reprenons ici l’expression forgée par Edward P. THOMPSON (« The Moral Economy
of the English Crowd in the Eighteenth Century »,
Past & Present, 50,1971, pp. 71-136,
rééd.
in Customs in Common, Londres, The Merlin Press, 1991), afin de distinguer ce concept
du simple paternalisme philanthropique de la monarchie. Il s’agit de bien plus : d’un jeu
compliqué de réciprocités, d’obligations et de soumission, d’attentes impérieuses et de sanctions, qui lient entre eux peuple et pouvoir, avec revendication de droits collectifs, d’
entitlements, garantis en dernière instance par un souverain.
[41]
AN, F
11, 733 : Lettre de Pasquier à Decazes, 2 décembre 1816.
[42]
AN, F
11, 733 : Lettre de Pasquier à Decazes, 25 novembre 1816.
[43]
AN, F
11, 733 : Rapport à Decazes, 12 septembre 1817
.
[44]
AN, F
11, 733 : Rapport à Decazes, 12 septembre 1817
.
[45]
AN, F
11, 733. Nous ne voulons pas dire que l’accaparement n’existerait que comme
artefact de discours, et serait absent en tant que pratique. Nous montrons juste comment un
haut fonctionnaire, partant des principes libéraux qu’il est en charge de défendre, arrive à
faire surgir une figure clé du mythe populaire du complot de famine (cf. Steven L. KAPLAN,
Le complot de famine. Histoire d’une rumeur au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1982).
[46]
AN, F
11, 733 : Brouillon d’une lettre de Decazes à Pasquier, 9 novembre 1817.
[47]
AN, F
11, 732 : Lettre de Decazes à de Sainneville, 23 novembre 1816.
[48]
Voir par exemple Nicholas RICHARDSON,
The French Prefectoral Corps (1814-1830),
Londres, Cambridge University Press, 1966, pp. 68-90 et 182-188 ; Edward WHITCOMB, « Napoleon’s Prefects »,
American Historical Review, 79,1974, pp. 1089-1118.
[49]
Lire pour la Normandie, Olivier CHALINE, « Le juge et le pain. Parlement et politiques
d’approvisionnement d’après les papiers du procureur général de Rouen »,
Annales de Normandie, 39,1989, pp. 21-36 ; Judith A. MILLER, « Politics and Urban Provisioning Crises : Bakers,
Police and Parliaments in France, 1750-1793 »,
Journal of Modern History, 64,1992,
pp. 527-562.
[50]
AN, F
11, 732 : Lettre de Decazes au chancelier de France, 23 novembre 1816. Voir
également l’analyse de Judith A. MILLER,
Mastering the Market. The State and the Grain Trade
in Northern France, 1700-1860, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, pp. 226-252.
[51]
AN, F
11, 732 : Lettre de Becquey au chancelier de France, 1
er janvier 1817.
[52]
Marchés passés par la Commission des subsistances avec divers banquiers et négociants,
qui diffèrent de ceux concédés par la Réserve de Paris, et dont une partie du produit sera
redistribuée dans les départements de l’est et du sud-est du Bassin parisien. Voir J. A. MILLER,
Mastering the Market..., op. cit., pp. 251-256 et R. CATY,
La Commission..., op. cit., pp. 187-291 et 374-405.
[53]
AN, F
11, 732 : Lettre de Decazes au préfet de Saône-et-Loire, 8 décembre 1816.
[54]
AN, F
11, 732 : Lettre de Decazes au comte Chabrol, préfet du Rhône, 23 décembre 1816.
[55]
AN, F
11, 732 : Lettre du préfet de Saône-et-Loire à Decazes, 12 décembre 1816.
[56]
AN, F
11, 726 : Lettre au préfet de Gironde, 18 décembre 1816.
[57]
AN, F
11, 732 : Lettre de Decazes au préfet du Rhône, 9 mai 1817.
[58]
AN, F
11, 732 : Lettre du préfet du Rhône à Decazes, 16 mai 1817
.
[59]
AN, F
11, 732 : Lettre du lieutenant de Saineville à Decazes, 22 mai 1817.
[60]
AN, F
11, 723 : Lettre de Decazes à Montlivaut, 15 mai 1817.
[61]
AN, F
11, 723 : Pré-rapport sur les subsistances, 15 septembre 1817.
[62]
AN, F
11, 723 : Rapport sur les subsistances (texte définitif), 21 septembre 1817, souligné
par le préfet.
[63]
AN, F
11, 723 : Lettre de Decazes à Montlivaut, 2 octobre 1817.