2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
Questions d’histoire économique france, XIXe siècle
Marseille (1831-1865)
Une révolution industrielle entre europe du nord et méditerranée
Xavier Daumalin
CNRS-UMR TELEMME/Université de Provence
Olivier Raveux
CNRS-UMR TELEMME/Université de Provence
Le processus d’industrialisation de la région marseillaise au cours de la première
moitié du XIXe siècle a longtemps été sous-estimé dans son ampleur comme dans sa
précocité. Depuis maintenant dix ans, de nombreuses publications ont permis de
combler cette lacune de l’historiographie française et européenne. Atypique et diversifiée, l’industrie marseillaise a su saisir les opportunités offertes par sa double inscription dans les espaces économiques méditerranéen et européen, et offre un remarquable
exemple de révolution industrielle durant les années 1831-1865. Le cas marseillais
permet de souligner l’importance de la demande comme facteur préalable à la
modernisation des industries traditionnelles et met en valeur la nécessaire mise en
place de combinaisons entre dynamisme intrinsèque et ouvertures sur l’extérieur afin
d’accomplir une profonde transformation industrielle.
The process of industrialization in the Marseille area during the first half of the
nineteenth century has long been underrated in extent as well as in precocity. For
about ten years now, publications by numerous economic historians have been filling
this gap in French and European historiography. Being atypical and diversified,
the industry of Marseille has taken advantage of the opportunities arising from its
double insertion in the European and Mediterranean economic spaces and gives a
remarkable example of industrial revolution in the 1831-1865 period. The case of
Marseille allows to underline the importance of demand as a preliminary factor in
modernization of traditional industries and brings out the necessary implementation
of combinations between intrinsic dynamisms and openness to the outside in order
to accomplish a deep industrial transformation.
L’industrialisation marseillaise a toujours été perçue et décrite par les
historiens français comme un phénomène rapide qui se serait produit sous
le Second Empire. Une « époque extraordinaire », écrit Louis Girard en
1961, où Marseille, « immobile depuis des siècles », attire les hommes, les
capitaux, démultiplie ses compétences, repousse les limites de son horizon
commercial et entre dans l’ère contemporaine grâce à la « confluence, très
rare dans l’histoire, des conjonctures techniques, économiques et politiques
[1] ». En 1975, Louis Pierrein confirme que la fonction industrielle du
port de Marseille n’est pas apparue avant 1855
[2]. Dans l’imaginaire collectif
comme dans les faits, cette date ne doit rien au hasard. Elle correspond à
la mise en service des premiers hauts fourneaux marseillais. Pas d’industrie
sans sidérurgie. Le modèle anglo-saxon, qui demeure le mètre-étalon de
l’analyse historique des processus d’industrialisation, offre une vision réductrice de la géographie industrielle de l’Europe de la première moitié du
XIX
e siècle
[3]. Avant les années 1850, l’économie marseillaise souffre de
son appartenance à un espace méditerranéen jugé essentiellement agricole,
commercial, et dont l’industrie peine à surmonter ses problèmes techniques
ou financiers et à trouver des débouchés. Fondamentalement, elle reste à
la périphérie d’une Europe industrielle du Nord-Ouest qui seule peut lui
fournir les moyens de sa modernisation et de son essor.
Cette interprétation n’est plus admise aujourd’hui. Au cours des années
1990, les historiens français ont rouvert le dossier et sont parvenus à
une vision entièrement renouvelée du cas marseillais. Les racines de ce
changement ne se trouvent pas uniquement au sein d’une dynamique propre
à la recherche hexagonale. À dire vrai, tout s’est d’abord joué dans les
pays voisins de la Méditerranée. Depuis la fin des années 1960, les chercheurs italiens, espagnols et grecs se sont lancés dans un mouvement de
relecture de leurs histoires industrielles, sur la base d’une remise en cause
des cadres traditionnels de l’analyse. Leurs recherches ont débouché sur un
constat sans appel en ce qui concerne les pays du nord de la Méditerranée :
la variété des activités de production, les différences de rythme dans les
processus d’industrialisation, la présence de logiques de fonctionnement
atypiques, aussi bien pour la gestion des marchés que pour celle des facteurs
de production, et l’importance des dynamiques internes entraînent la nécessité de s’affranchir du modèle anglo-saxon pour prendre la mesure de
mouvements différents de ceux de l’Europe du Nord-Ouest
[4]. Si longtemps
présente dans les analyses, la notion de périphérie apparaît réductrice
[5].
Avant tout, l’é conomie méditerranéenne doit être étudiée pour elle-même.
Les modèles de référence doivent permettre des comparaisons porteuses
d’explications et non pas constituer les cadres rigides d’une recherche
centrée sur les déclinaisons du « retard » et sur les conséquences des liens
de dépendance entre les différentes zones européennes.
Les historiens français ont tardé à adopter une telle approche mais,
profitant de cette dynamique de la recherche en Méditerranée, ils ont fini
par se lancer dans une relecture de l’histoire industrielle de la façade
méditerranéenne. S’appuyant sur les travaux de quelques devanciers comme
l’historien américain William Sewell
[6], plusieurs publications proposent
désormais une image différente de la chronologie et de la nature de l’industrialisation marseillaise. En 1990, dans
L’imaginaire de Marseille, Marcel
Roncayolo lance le débat en attirant l’attention sur la « densité exceptionnelle
[7] » des années 1830, lorsque le « modèle libéral » impose à la ville
une nouvelle définition de ses fonctions économiques. La même année,
Michel Lescure démontre que « la croissance économique qui eut lieu
à Marseille après 1860, marquait une seconde phase dans le processus
d’industrialisation plutôt qu’un point de démarrage
[8] ». Peu après, Gérard
Chastagnaret met en valeur l’importance du travail des minerais et métaux
non ferreux à Marseille au cours du deuxième tiers du XIX
e siècle
[9]. Toujours
en 1991-1992, la grande exposition « Marseille au XIX
e siècle
[10] » accélère
la prise de conscience, oriente les historiens vers de nouvelles approches
[11]
et suscite deux synthèses, les premières depuis l’
Å“uvre inégalée de Paul
Masson
[12].
Loin d’enfermer leurs analyses dans un cadre régional trop limité, ces
différents travaux ont souvent fondé leurs problématiques sur des comparaisons avec les espaces français, européen et méditerranéen, et permettent
ainsi de s’interroger sur plusieurs points fondamentaux des processus
d’industrialisation. Si la notion de révolution industrielle a perdu sa valeur
explicative générale, ne reste-t-elle pas un des outils pertinents pour la
compréhension de certains mouvements d’industrialisation ? Quels sont les
facteurs déterminants des réussites nées de stratégies industrielles fonctionnant sur des emboîtements d’espaces économiques et politiques, de natures
et d’échelles diverses ? Comment s’articulent les dynamismes endogènes et
exogènes dans les processus de modernisation industrielle ? Doit-on attribuer
une spécificité au développement de villes et de régions inscrites dans des
espaces nationaux marqués parfois par l’insuffisance des débouchés et,
souvent, par la fragmentation des marchés ? Le cas marseillais ne permet
certes pas d’élucider l’ensemble de ces problèmes, mais il offre, aussi bien
par sa spécificité que par sa richesse, des pistes de réflexion et quelques éléments de réponse pour l’espace européen comme pour l’espace méditerranéen.
Un exemple de révolution industrielle
Que l’industrialisation marseillaise ait été brutale, et donc en complète
contradiction avec le schéma graduel qui caractérise l’industrialisation française
[13], est un fait indéniable : les derniers travaux ne font que confirmer
les analyses plus anciennes et ils rejoignent celles qui portent sur d’autres
cas méditerranéens désormais bien connus, comme Barcelone et Le Pirée
[14].
Le seul changement important concerne la périodisation du phénomène. Ce
n’est pas pendant le Second Empire ni grâce à lui que Marseille s’industrialise, mais dès les années 1830. S’il s’agit d’une découverte pour les historiens, la mise en lumière de la précocité du phénomène est aussi, et peut-être surtout, une réhabilitation de la mémoire des contemporains. Au cours
des années 1830-1840, les économistes marseillais et français, tout comme
leurs collègues catalans, étaient en effet pleinement conscients de l’importance des changements en cours
[15].
La mesure des changements
Il est relativement difficile de réunir des séries de données permettant de
mesurer l’évolution de l’industrie marseillaise entre 1831 et 1865. Quelques
chiffres, toutefois, concernent le nombre des ouvriers, la valeur de la
production industrielle, l’équipement des usines en machines à vapeur et
les capitaux affectés à la modernisation des structures de la production.
Ces quatre indicateurs sont partiels, mais, pris ensemble, ils permettent de
saisir l’ampleur et la rapidité du processus d’industrialisation par les ordres
de grandeur qu’ils fournissent.
L’emploi est le premier élément qui donne une bonne vision de ces
transformations radicales. Vers 1830, l’industrie marseillaise (manufactures
et usines à vapeur) occupe près de 18 000 ouvriers ; ils sont 21 500 dix ans
plus tard et 35 à 40 000 en 1850
[16]. Sous la Restauration, le négoce et
l’artisanat représentent la part dominante des emplois. Dès l’avènement du
Second Empire, l’industrie prédomine. En moins de trois décennies, Marseille
est devenue une cité ouvrière, comme Barcelone à la même époque ou Le Pirée
dans le dernier tiers du XIX
e siècle.
L’évolution de la valeur de la production industrielle offre les mêmes
caractères de rapidité et d’intensité. Si cette donnée est lacunaire en raison de
l’absence de renseignements précis sur les valeurs ajoutées, elle a toutefois le
mérite de souligner les modifications de l’échelle des productions. En 1830,
la valeur des produits fabriqués par les industries marseillaises s’élève à
136,5 millions de francs ; en 1841, le montant dépasse 190 millions, soit
une augmentation d’environ 40 % en douze ans seulement et une croissance
annuelle moyenne de presque 3 %
[17]. Au cours des deux décennies suivantes,
la progression se poursuit avec la même vigueur pour culminer à près de
272 millions de francs en 1861 et représenter une valeur commerciale
de 422 millions de francs
[18]. En trente ans, le montant de la production
industrielle a doublé. Ville du négoce, Marseille est aussi devenue une
cité industrielle.
Afin de changer les échelles de fabrication, l’industrie marseillaise a
fait appel à de nouveaux équipements. Cette modification dans l’équilibre
des facteurs de production témoigne également de la vigueur du mouvement
d’industrialisation de la ville. Il faut attendre 1818 pour que Marseille
reçoive sa première machine de type Watt. Entre 1818 et 1830, malgré
l’installation de quelques unités, l’industrie marseillaise se refuse à entrer
dans l’ère de la vapeur et n’utilise l’énergie hydraulique qu’avec parcimonie.
En 1835, seulement 14 machines à vapeur tournent dans une dizaine d’établissements. C’est à ce moment précis que Marseille adopte de manière
massive et régulière l’énergie vapeur. En 1843, au moins 80 machines
fonctionnent dans les arrondissements d’Aix-en-Provence et de Marseille ;
le chiffre passe à environ 200 en 1855, et, dix années plus tard, plus de
450 machines à vapeur actionnent les mécanismes des usines des BouchesduRhône. Toutes les branches industrielles ont été touchées par ce mouvement d’adoption. Marseille, devenue une ville de la vapeur, ne recourt
quasiment pas à l’énergie hydraulique. Ce cas de figure peut sembler paradoxal
alors que le rôle de la machine à vapeur, durant la première révolution
industrielle, a été revu à la baisse depuis les travaux pionniers de Nick von
Tunzelmann, et ceux de Louis Bergeron et Serge Benoît
[19]. Marseille ne
constitue pourtant pas un cas original en Méditerranée. Même si la densité
est moindre, la ville du Pirée connaît une situation globalement similaire
entre le début des années 1860 et 1900
[20]. Barcelone fait mieux encore et
plus rapidement au cours de sa première période de développement industriel, fondée sur la
coal fuel technology
[21]. Bien que polluante et coûteuse,
la vapeur s’est imposée en Méditerranée lors des phases initiales d’industrialisation. Seule énergie adaptée aux rythmes des processus d’industrialisation,
elle offrait une réponse au problème de l’absence de cours d’eau utilisables
tout au long de l’année et permettait de surmonter les difficultés pour établir
rapidement des canaux de distribution d’eau à l’intérieur de grands centres
urbains
[22]. L’adoption d’un type d’énergie motrice ne s’explique pas uniquement par la recherche du coût de fonctionnement le moins élevé et par les
conditions géologiques et hydrographiques au niveau local. La nécessité
d’établir au plus vite des structures de production performantes se pose en
impératif absolu face à une brusque croissance des marchés.
Le dernier grand indicateur est l’évolution de la part des capitaux investis
dans les sociétés qui utilisent la vapeur comme source d’énergie par rapport
au total des fonds investis dans les entreprises marseillaises au cours de la
première moitié du XIX
e siècle. Après avoir stagné en deçà de 3 % jusqu’en
1829, elle passe à 5 % en 1830-1834,12 % en 1835-1839,50 % en 1840-1844 pour retomber à 30 % entre 1845 et 1849
[23]. En moins de vingt ans,
au prix d’un investissement global d’environ cinquante millions de francs,
les Marseillais se sont dotés de structures industrielles solides qui vont
alimenter la prospérité de la ville pendant tout le XIX
e siècle. Rapide et
important, cet effort financier dans la modernisation des structures de
production n’est pas sans rappeler l’action menée par les patrons catalans
du coton en faveur de la mécanisation de leurs filatures et de leurs ateliers
de tissage
[24] ou, toute proportion gardée, celle des entrepreneurs grecs des
années 1868-1875
[25]. Ces trois cas invitent à formuler une hypothèse radicale : en Méditerranée, lors du démarrage des processus d’industrialisation,
l’investissement productif n’est pas le fruit d’une lente accumulation au
sein d’entreprises déjà anciennes. Il se fait massivement, dans l’« urgence »,
et à l’intérieur de structures de production le plus souvent neuves.
N’en déplaise à tous ceux qui trouvent l’expression « un peu trop
commode », voire « flatteuse pour un esprit un peu simplificateur ou paresseux
[26] », quantitativement et qualitativement, c’est une vraie révolution
industrielle. À l’instar des travaux de Maxine Berg et Pat Hudson sur la
Grande-Bretagne des années 1760-1820
[27], la notion de rupture radicale dans
les processus de développement industriel est remise à l’honneur. Il ne
s’agit pas de réhabiliter cette notion comme modèle exclusif d’interprétation
et de relancer le débat — désormais dénué d’intérêt — entre partisans de
la rupture et « gradualistes », mais de souligner plus simplement que le
concept de révolution industrielle est une clé de lecture qui se révèle
encore pleinement opératoire. Les voies qui mènent à l’industrialisation
sont multiples ; il convient de n’en négliger aucune.
Les facteurs du démarrage
S’interroger sur les caractéristiques de cet essor marseillais si soudain
et si rapide, c’est, bien entendu, se poser les questions controversées des
facteurs et des conditions nécessaires au développement industriel. L’attitude des entrepreneurs pose problème
[28]. Pourquoi attendirent-ils le début
des années 1830 pour « vaporiser » leurs moyens de transport et leur système
de production, et pourquoi, d’un seul coup, se mettent-ils tous à utiliser
l’énergie vapeur ? Plusieurs facteurs, en effet, auraient dû entraîner cette
conversion dès la Restauration et d’une façon plus graduelle : l’extrême
faiblesse du potentiel hydraulique local; l’existence d’un gisement de charbon
à proximité de la ville
[29]; une connaissance, une maîtrise et une certaine facilité d’accès à la technologie de la vapeur dès 1818 ; la reprise des échanges
après les troubles de la période napoléonienne ; l’efficacité des réseaux
commerciaux locaux qui permettent à Marseille d’être en contact constant
avec toutes les grandes places d’Europe et de la Méditerranée ; l’abondance
des capitaux et la performance des structures juridiques de financement des
entreprises.
Si ces facteurs n’ont pas joué le rôle qui aurait pu être le leur, c’est
qu’ils ont été neutralisés par un élément autrement plus important aux yeux
des entrepreneurs marseillais : les marchés. Tant que ceux dans lesquels ils
évoluent ne sont pas libérés des différents obstacles qui entravent leur
essor, les chefs d’entreprises s’abstiennent de faire évoluer leur système de
production. Ils préfèrent s’en tenir à des structures, à des méthodes ou à
des matériels éprouvés par le temps et déjà largement amortis. Cette stratégie
est une constante du capitalisme local. Elle est aussi et surtout une des
clés de la réussite économique et sociale de cette révolution industrielle.
L’innovation se produisant au meilleur moment possible — lorsque les
marchés s’ouvrent —, elle est alors durable et créatrice d’emplois, y compris
dans les branches qui utilisent traditionnellement une main-d’
Å“uvre abondante. L’exemple du raffinage du sucre est, de ce point de vue, particulièrement révélateur. Entre 1829, date à laquelle les raffineries de sucre ne
recourent pas encore à la vapeur, et 1850, où elles sont toutes converties
à cette énergie, le nombre des établissements passe de 20 à 6 et celui des
emplois de 600 à 1 000 personnes. Le même constat vaut pour la chimie de
la soude : entre 1828 et 1844, la « vaporisation » du système de production se
traduit par une concentration des usines et une augmentation de près de
480 emplois. Si on ajoute à cela les 2 600 emplois créés par l’émergence
de nouvelles activités qui, dès le début, misent sur la vapeur (huileries de
graines oléagineuses et métallurgie), on comprend mieux pourquoi il n’y a
pas eu à Marseille, dans ces années-là, de violentes manifestations pour
protester contre l’introduction des machines à vapeur. Lorsque l’innovation
technologique n’est pas subie, lorsqu’elle est anticipée au cours d’une phase
de croissance, elle n’est pas synonyme de chômage technologique. Une
telle rapidité dans la modernisation des structures de production sous l’impulsion du marché se retrouve avec le cas du textile catalan. Tout se joue
en quelques années seulement, quand le retour de la paix civile et l’action
de l’État permettent la naissance et le développement d’un marché national
unifié et protégé de la concurrence étrangère
[30]. En Méditerranée, l’industrie
ne se développe qu’avec l’existence de marchés suffisamment importants
pour être à même de rassurer les entrepreneurs sur les possibilités d’amortir
assez vite leurs investissements dans la modernisation des moyens de production ou dans la création de nouvelles unités de production. L’échec de
Mohammed Ali en Égypte et les difficultés du développement de l’industrie
dans les États de l’Italie pré-unitaire ne font que souligner l’inadéquation
d’une politique de l’offre dans le cadre de marchés fragmentés, étriqués et
difficilement capables de constituer un socle ferme pour la croissance
économique
[31].
Ce rôle prépondérant des marchés est d’autant plus intéressant dans le
cas de Marseille qu’il ne se limite pas à une seule branche d’activités. La
simultanéité avec laquelle des productions parfois indépendantes les unes
des autres connaissent une forte croissance doit retenir l’attention. Deux
grands facteurs explicatifs peuvent être avancés. On retrouve, tout d’abord,
l’impact du politique sur l’économique. L’économie marseillaise puise sa
dynamique de sa large ouverture internationale, mais possède aussi la
chance d’être insérée dans un espace national doté d’un appareil étatique
suffisamment puissant pour peser sur les questions de développement économique. En se lançant à la conquête de l’Algérie et du Sénégal, en participant
au financement d’une compagnie de chemin de fer qui intéresse directement
les Marseillais (Société des Mines de la Grand’Combe et des Chemins de fer
du Gard), puis en adoptant une politique d’économie mixte pour la construction ferroviaire, en lançant ses propres vapeurs au départ de Marseille (ligne
postale du Levant) ou en protégeant plus ou moins fortement telle ou telle
production, l’État français a incontestablement favorisé l’expansion de certains
marchés ou orienté les flux commerciaux. Le port de Marseille ne serait
jamais devenu le principal entrepôt français du sucre de canne d’origine
coloniale, si le sucre de betterave ne s’était pas imposé dans les raffineries
du Nord ou du Bassin parisien grâce à la protection douanière dont il
bénéficiait depuis le Premier Empire. La construction et la réparation navales
n’auraient pas non plus connu un tel essor sur le littoral provençal si la
monarchie de Juillet ne s’était pas investie à ce point dans la navigation à
vapeur à Marseille et à Toulon, si elle n’avait pas fait le choix de conquérir
le Sénégal et l’Algérie ou si le gouvernement n’avait pas établi des tarifs
douaniers permettant aux Marseillais d’éviter la redoutable concurrence
anglaise. Inversement, l’État a parfois freiné l’essor industriel. Le maintien
du système de l’échelle mobile a longtemps bloqué la croissance des minoteries marseillaises en freinant les importations de blés étrangers. Sur d’autres
marchés, comme celui des oléagineux, une branche très importante puisqu’elle déterminera la croissance de la savonnerie, de la chimie de la soude
et de l’acide sulfurique, l’État intervient peu et c’est cette fois le dynamisme
des entrepreneurs marseillais qui joue un rôle fondamental, aussi bien dans
la création d’unités de production que dans la mise en place de réseaux
commerciaux internationaux qui drainent vers le port provençal des matières
premières brutes à transformer. Comme le souligne un consul de Belgique
en 1860, « il n’y a pas de doute que la France et Marseille en particulier
doivent en très grande partie la prospérité et l’extension de leur commerce
à l’établissement soit de maisons françaises à l’étranger, soit de maisons
étrangères en France
[32] ». L’essentiel, en fin de compte, est que la combinaison entre facteurs exogènes et endogènes suscite une dynamique de croissance, tant dans les sources d’approvisionnement que dans les débouchés.
Fluctuations conjoncturelles et recompositions structurelles
Si les années 1830-1865 sont marquées par des changements intenses
et profonds, il ne faut toutefois pas en conclure que le mouvement d’industrialisation de la région marseillaise s’articule autour d’une progression
parfaitement linéaire. Au cours de cette période, quatre crises affectent
durement la régularité du processus de croissance. Celles des années 1837
et 1857, brèves, relèvent plutôt du conjoncturel.
Caractérisée par une grande activité jusque vers 1835, l’économie marseillaise est touchée par une première crise en 1837 qui entraîne bon nombre
de faillites de sociétés industrielles et plonge les activités commerciales
dans le marasme. Liée essentiellement au secteur du textile et aux difficultés
financières de l’Angleterre et des États-Unis, la crise de 1837 est toutefois
de courte durée et ne casse pas durablement la courbe de la croissance
industrielle marseillaise. Dès 1838, la prospérité est de retour et les initiatives reprennent à un rythme soutenu. La période 1838-1847 constitue même
très certainement le moment le plus important du processus d’industrialisation de la ville. C’est durant cette décennie que les entrepreneurs lancent
définitivement le mouvement amorcé au début de la monarchie de Juillet.
La crise de l’année 1857, un peu de même nature, voit ses répercussions
limitées à quelques secteurs d’activités
[33]. Seules les entreprises sidérurgiques
naissantes sont véritablement atteintes avec la faillite des Hauts Fourneaux
de Cassis et les problèmes rencontrés par ceux de Saint-Louis
[34]. En revanche,
les difficultés de la période 1847-1851 et du milieu des années 1860 diffèrent
totalement des précédentes, aussi bien par leur nature que par les effets qu’elles
provoquent.
Malgré quelques originalités par rapport aux autres centres industriels
français, Marseille n’échappe pas à la récession qui s’installe à partir de
1847-1848
[35]. Le commerce et la grande majorité des branches de production
sont gravement touchés. Certaines difficultés sont internes à l’économie
marseillaise et la récession n’est que le révélateur des difficultés qu’éprouvent les nouvelles activités industrielles à s’enraciner profondément au
niveau local. La récession des années 1847-1851 met donc à l’épreuve la
solidité des branches récemment créées ou modernisées. Les problèmes
externes posent des questions plus inquiétantes. Ils démontrent la vulnérabilité des industries marseillaises sur la question des marchés. Désormais
fortement liée à la fois à l’économie nationale et aux courants d’échanges
internationaux, Marseille se trouve atteinte dans ses espaces de fonctionnement, et surtout dans ses débouchés. Pour faire face aux répercussions de
la crise, qui prend fin en 1851, l’économie marseillaise voit se développer
une série d’initiatives financières qui modifient le profil des grands secteurs
industriels. La première consiste en une montée en puissance d’un mouvement de concentration au sein de plusieurs branches d’activités. Ce phénomène s’observe notamment dans la construction navale et la mécanique
marine avec le rachat des chantiers navals de La Ciotat par les Messageries
Nationales en 1851 et la création, deux ans plus tard, de la Société des
Forges et Chantiers de la Méditerranée. Le financement de ces restructurations provoque la seconde grande initiative du milieu du XIX
e siècle : l’arrivée en force des capitaux parisiens. Convaincus par l’essor des années 1830-1840 et conscients des opportunités offertes par la métropole provençale, les
entrepreneurs et financiers de la capitale se lancent à partir de 1851 dans
une politique d’investissement de grande envergure. Dans les conseils d’administration des grandes sociétés, la prédominance des locaux disparaît au
profit d’hommes extérieurs à la ville
[36].
Les difficultés du milieu des années 1860 marquent l’entrée de l’économie française dans la grande dépression du dernier tiers du XIX
e siècle. Si
Marseille fut relativement épargnée pendant cette longue période de trois
décennies
[37], les années 1866-1867 symbolisent la fin de la première phase
de l’industrialisation de la ville, tant par la redéfinition des espaces économiques que par les grandes modifications sectorielles qui s’opèrent. Trois
facteurs expliquent l’importance de cette crise. Le premier concerne les
transports. Le développement du réseau ferroviaire français entraîne l’émergence d’un véritable espace économique national
[38]. Il décloisonne les marchés
régionaux et institue une féroce compétition entre les entreprises françaises.
Le deuxième élément d’explication est douanier. Si l’instauration du libreéchange permet quelques nouvelles réussites comme la minoterie, qui ne
souffre désormais plus de ses problèmes chroniques d’approvisionnements
en grains (disparition du système de l’échelle mobile), elle cause de profonds
dégâts dans l’industrie chimique, la construction navale et la mécanique
marine, trois branches désormais sans protection face à la concurrence des
entreprises britanniques. La levée du protectionnisme dans les années 1860
est d’ailleurs un problème plus largement français et méditerranéen. En
Catalogne, les tarifs Figuerola de 1869 affectent durement l’industrie textile
au cours d’une période déjà rendue difficile par les effets de la guerre de
Sécession (« el hambre de algodó n »). Enfin, dernier facteur, conséquence
des larges ouvertures vers les espaces maritimes, les entrepreneurs marseillais doivent faire face à des recompositions importantes dans certains circuits
du commerce international. C’est le cas notamment de l’industrie du plomb
qui, court-circuitée par sa rivale britannique
[39], n’arrive plus à trouver les
matières premières espagnoles nécessaires à son activité. Dans le domaine
des oléagineux, la montée en puissance de la concurrence anglaise et
allemande conduira les entrepreneurs marseillais à réclamer (et à obtenir)
la colonisation de certains de leurs fiefs traditionnels, comme le Dahomey
[40].
Par son effet de recomposition des structures et des espaces de fonctionnement, la crise du milieu des années 1860 perturbe durablement le système
industriel qui s’était constitué à partir de 1830.
Les branches emblématiques
La spécificité de la révolution industrielle marseillaise ne se limite pas
à un processus d’industrialisation ramassé dans le temps, antérieur au
Second Empire et presque uniquement fondé sur l’énergie vapeur. Elle se
manifeste encore dans ses branches motrices, et c’est sans aucun doute en
raison de cette caractéristique que le phénomène est longtemps passé inaperçu. Contrairement aux régions du nord-ouest de l’Europe, qui demeurent
toujours les références obligées de l’industrialisation, l’essor industriel
méditerranéen — mis à part le cas exceptionnel de la Catalogne — ne
repose ni sur le textile ni sur les activités minières ou sidérurgiques, mais
« sur un très large éventail d’activités »
[41] que l’on retrouve aussi bien à
Naples que dans les Cyclades
[42]. L’exemple marseillais symbolise parfaitement la multiplicité des cheminements industriels. Ses
leading branches
sont centrées sur le transport maritime et sur la transformation de produits
agricoles qui proviennent principalement du bassin méditerranéen ou d’espaces coloniaux tels que l’Inde, les Antilles, les îles de l’océan Indien et
les franges côtières de l’Ouest africain. La navigation à vapeur, l’huilerie
de graines oléagineuses et le raffinage du sucre sont les trois branches
emblématiques de la révolution industrielle marseillaise. Dans leur sillage,
ces branches motrices vont entraîner plusieurs autres activités qui prendront
à leur tour une part très active dans l’essor industriel de la ville (savonnerie,
stéarinerie, extraction minière, fabrication des produits chimiques, métallurgie, industries mécaniques, etc.). Laissant de côté la question du transport
maritime, le propos se limitera aux trois activités de production les plus
importantes des années 1830-1860 : le raffinage du sucre, l’huilerie et la
métallurgie
[43].
Le raffinage du sucre
Jusque vers 1830, les raffineurs de sucre marseillais manquent de matières
premières. Le sucre de canne est rare, il est cher — 50 francs les 100 kilogrammes à l’entrepôt, en 1828 — et sa consommation reste limitée
[44]. Avec
leurs chaudières à feu nu, les raffineurs ont une capacité de fonte d’environ 18 000 tonnes de sucre brut par an. Mais, en raison du système du
Pacte colonial qui limite, en les surtaxant, les importations de sucre brut
d’Amérique ou des Indes, en raison aussi de la concurrence très active des
ports du Havre et de Nantes, qui attirent la majeure partie de la récolte
coloniale, ils ne reçoivent jamais plus de 10 000 tonnes de sucre brut en
moyenne annuelle. Les Marseillais ont beau essayer de compenser la faiblesse des arrivages coloniaux par des achats, d’ailleurs très coûteux, dans
les autres ports de France, leur capacité de fonte demeure toujours supérieure
aux possibilités d’approvisionnement. Chaque année, ils sont ainsi obligés
d’éteindre leurs chaudières pendant plusieurs semaines, voire plusieurs
mois. L’appareil de production est trop largement dimensionné par rapport
aux possibilités d’approvisionnement et aux capacités de consommation.
Dans ces conditions, à quoi bon engager des frais supplémentaires dans
l’achat d’une machine ou d’une chaudière à vapeur, même si ces appareils
permettent de meilleurs rendements ? Le marché ne s’y prête pas et cela
ne ferait qu’aggraver une situation financière déjà bien compromise par la
rareté et la cherté du sucre de canne, ou par l’intermittence du travail.
Tout change, en revanche, au tournant des années 1830. Le Pacte colonial
limite toujours les importations de sucre brut étranger mais, à l’intérieur
même du marché national, on assiste à une profonde évolution structurelle
avec l’apparition d’une nouvelle matière première : le sucre de betterave.
Ce sucre indigène, comme on disait alors, dont la culture a débuté sous le
Premier Empire dans le cadre de la politique du blocus continental, ne
supporte aucune taxe. Protégé par le Pacte colonial, sa culture a constamment progressé : 4 835 tonnes en 1828,7 296 tonnes en 1833,30 350 tonnes
en 1835,50 000 tonnes en 1838, avant d’être à son tour taxé par l’État.
Dès 1832, le sucre de betterave fait son entrée dans la plupart des raffineries
parisiennes et du nord de la France ; en 1837, il représente déjà près de la
moitié de leur fonte
[45]. Cette nouvelle donne constitue une véritable aubaine
pour les Marseillais. D’un prix inférieur à celui du sucre de canne, le sucre
de betterave finit par peser à la baisse sur l’ensemble du marché. En 1838, le
sucre de canne ne vaut plus, à Marseille, que 32 francs les 100 kilogrammes à
l’entrepôt. Par ailleurs, en s’imposant dans les raffineries de la région
parisienne et du Nord, le sucre de betterave repousse le sucre de canne vers
les ports du Sud. En moins de dix ans, Marseille en devient le principal
entrepôt : 10 343 tonnes en 1827,26 412 tonnes en 1839, près de 30 000 tonnes
en 1844. Le sucre colonial n’étant plus une denrée rare, son prix a baissé;
l’offre et la demande ont été simultanément libérées. C’est dans ce contexte
que les raffineurs commencent à introduire des chaudières et des machines
à vapeur dans leurs fabriques. Joseph Grandval est le premier à franchir le
pas, en 1832. Il est bientôt imité par la plupart des autres entrepreneurs de
la branche. En 1844, douze ans seulement après l’initiative de Joseph
Grandval, plus de 70 % des raffineries de sucre fonctionnent à la vapeur.
Les principaux débouchés de ces usines sont alors le Midi de la France,
l’Italie (29 % des sucres exportés entre 1839 et 1841, l’Algérie 20 % et la
Suisse 20 %).
L’huilerie de graines oléagineuses
L’essor des huileries de graines oléagineuses s’inscrit dans la même
logique de marché. Depuis le début du XIX
e siècle, la croissance de la
savonnerie marseillaise est bloquée. L’huile d’olive, matière première de
base dans la fabrication du savon de Marseille et symbole de qualité aux
yeux des consommateurs
[46], devient de plus en plus onéreuse en raison de
la sous-production des régions oléicoles méditerranéennes et de l’augmentation de la demande européenne. Manquant de matière première, les savonniers ne parviennent plus à satisfaire la demande européenne, notamment
dans l’industrie textile où le savon est utilisé pour l’apprêt et le blanchissage
des cotonnades. Leur situation est d’autant plus préoccupante que, dans le
même temps, les savonniers de Londres, Bristol et Liverpool ne cessent
d’augmenter leurs ventes grâce à la mise au point d’un savon bon marché
— mais d’une qualité inférieure à celle du savon de Marseille —, fabriqué
avec des mélanges d’huiles de graines oléagineuses (huile de lin, d’
œillette,
de palme et d’arachides). Les Marseillais n’ont guère le choix. S’ils veulent
sauver leur activité et retrouver une certaine compétitivité, ils doivent faire
évoluer leur procédé de fabrication : les savons exclusivement composés
d’huile d’olive ont vécu. Les savonniers n’entendent pas pour autant imiter
servilement les Anglais en ne produisant que des savons à base d’huiles
de graines oléagineuses et en renonçant, du même coup, aux qualités
traditionnelles — au « capital image » — de leur produit
[47]. Entre les savons
exclusivement composés d’huile d’olive et les savons anglais à base d’huiles
de graines oléagineuses, ils choisissent donc une troisième voie, celle des
mélanges, des savons mixtes.
Des essais sont d’abord réalisés avec des graines de coton, d’
œillette,
de ravison et de lin, sans grand succès. Ces expériences peu concluantes
donnent néanmoins naissance à une nouvelle activité, l’huilerie de graines
oléagineuses. En 1834, Marseille compte quatre huileries, mais aucun de
ces établissements n’utilise encore la vapeur. Le déclic se produit au cours
de la décennie suivante, quand les négociants Nicolas Reggio et Victor
Régis rapportent des échantillons de graines de sésame et d’arachide de leurs
expéditions commerciales dans le Levant et le long de la côte occidentale
d’Afrique. Après de nouveaux essais, les huiliers constatent que les huiles
obtenues se marient très bien avec l’huile d’olive sans altérer la qualité du
savon de Marseille, et il s’ensuit aussitôt un véritable « boom » agricole
(le Sénégal et la Guinée se couvrirent de champs d’arachide) et commercial :
entre 1832 et 1842, les arrivages d’oléagineux passent de 430 à 36 700 tonnes
pour atteindre 65 700 tonnes dix ans plus tard, et 118 200 tonnes en 1862
[48].
La pénurie des matières grasses n’est plus qu’un mauvais souvenir. Dès
1844, vingt huileries fonctionnent à plein régime et emploient plus de
550 ouvriers. Dix-neuf d’entre elles utilisent la vapeur, la première ayant
sans doute été installée par Louis Euzière en 1835, avec l’assistance d’un
technicien local, Jean-Baptiste Falguière.
Il est intéressant de comparer le raffinage du sucre et de l’huilerie car,
à partir d’un même processus d’industrialisation, on débouche sur des
structures micro-économiques différentes. Dans l’huilerie, activité nouvelle,
les établissements sont plus nombreux, éphémères, et le nombre d’ouvriers
par usine tourne autour de trente personnes (moyenne de l’année 1844) ;
dans le raffinage du sucre, la tendance à la concentration de la production
est au contraire très forte (20 établissements en 1830,3 en 1860) et le
nombre moyen des ouvriers s’élève à un peu plus de 160 personnes par
usine. De la même manière, la demande technologique est plus forte dans
les raffineries de sucre (deux à trois machines par établissement) que
dans les huileries (une seule machine, généralement). Bien entendu, toutes
ces différences se répercutent dans la taille des usines et les structures
financières des sociétés.
Une métallurgie puissante et diversifiée
Parmi les nombreuses activités stimulées par la croissance des branches
motrices de la révolution industrielle marseillaise, l’une d’elles, la métallurgie, connaît un essor sans précédent et devient un des principaux piliers de
l’industrie locale au cours des années 1830-1865. C’est très certainement
sur ce secteur que la recherche a effectué les avancées les plus importantes
[49].
Amorcée par les intuitions de Marcel Roncayolo et de Gérard Chastagnaret
[50],
une série d’études récentes est venue combler une des grandes lacunes de
l’historiographie industrielle marseillaise
[51]. En prêtant attention au traitement
des métaux non ferreux et aux industries d’assemblage et de transformation
de produits semi-finis, plusieurs de ces travaux ont permis de redécouvrir
l’histoire oubliée d’un secteur puissant et diversifié, capable de pallier la
pauvreté du sous-sol provençal par la capacité de ses entrepreneurs à
s’insérer dans des circuits commerciaux et à se spécialiser dans les fabrications les plus favorables en termes de coûts de production et de concurrences
nationale et internationale.
Inexistante sous la Restauration, la métallurgie marseillaise apparaît vers
1830 avec la création de la fonderie des frères Puy. L’année suivante, Jean-Baptiste Falguière installe une usine de construction d’appareils à vapeur.
Dès lors, la demande en biens d’équipement ne cessant de croître, les
créations d’entreprises se multiplient et entraînent la constitution d’une
branche composée essentiellement de petites unités dans laquelle fonderies
et ateliers de mécanique fonctionnent en parfaite complémentarité. L’apparition de la métallurgie est d’abord conséquence puis moteur du développement industriel. Éléments centraux d’un système industriel qui est né au
début des années 1830, les fonderies et ateliers de mécanique sont liés aux
commandes passées par les raffineries de sucre, les huileries, les compagnies
de navigation et les minoteries, et permettent à ces industries d’accroître
leur productivité par une offre de biens de production parfaitement adaptée
à leurs besoins.
Le début des années 1840 est marqué par une diversification des productions et la croissance de la taille des entreprises. À la demande industrielle
s’ajoutent celles du transport ferroviaire et des grands aménagements urbains
et portuaires. Outre les appareils à vapeur fixes et les machines marines,
les pièces de fonte ou de fer, les presses hydrauliques et les cylindres
d’écrasement, l’industrie marseillaise fabrique désormais des moteurs pour
les locomotives et des produits laminés en cuivre et en plomb. Près de
2 000 ouvriers travaillent alors dans le secteur, à La Ciotat ou dans les
différents établissements de Marseille. Pénalisée par l’absence d’une sidérurgie locale, la métallurgie marseillaise se trouve confrontée au problème
du coût d’approvisionnement en matières premières. De nombreux avantages, telles les aides de l’État et l’insuffisance des réseaux de transport
français, lui permettent toutefois de surmonter cette difficulté. Les entreprises sont protégées des concurrents britanniques par une législation douanière très protectionniste et des constructeurs français par le prix élevé du
transport des machines. Les débouchés sont donc surtout locaux mais
quelques exportations ont lieu dans le bassin méditerranéen où des entrepreneurs marseillais comme Louis Benet ou Philip Taylor ont commencé à
concurrencer les grandes entreprises britanniques. Le faible coût des transports maritimes et les primes accordées par l’État à la construction de
machines pour la navigation internationale offrent quelques débouchés vers
les États italiens, l’Espagne ou l’Empire ottoman. Le rôle de l’État est donc
déterminant. Sur ce point, le cas marseillais s’oppose à ceux de l’Espagne
et du royaume de Piémont-Sardaigne, dont les industries mécaniques sont
pénalisées par des choix de politique économique radicalement différents.
Dans ces deux États, la modernisation des industries de biens de consommation et des sociétés de transport sont prioritaires
[52]. Les entrepreneurs des
branches motrices — notamment ceux engagés dans les industries textiles
et les chemins de fer — ont pu importer des machines étrangères, faiblement
taxées. La construction mécanique nationale, jeune et engagée dans une
stratégie de diversification des productions pour remédier à l’insuffisance
des débouchés, ne pouvait lutter contre les entreprises britanniques, belges
ou françaises. Cette absence de protection constituait un handicap d’autant
plus lourd qu’elle touchait, par ricochet, une autre branche essentielle : une
sidérurgie protégée par des tarifs douaniers mais coupée de son principal
débouché. Comme l’a souligné Maurice Aymard, les problèmes de l’industrie méditerranéenne du XIX
e siècle ne sont donc, en aucune manière, provoqués par un protectionnisme paralysant
[53]. Les exemples marseillais et
espagnols en sont les contre-exemples les plus évidents. Le débat ne doit
pas se porter sur la validité des choix entre libre-échange et protectionnisme
ou entre industries de biens de consommation et de biens d’équipement,
mais sur le juste équilibre entre les deux, calculé en fonction des possibilités
du marché, de la marge de man
Å“uvre des entreprises en matière d’investissements et de l’appréciation d’une phase de maturité pour des secteurs susceptibles de résister à la concurrence internationale.
La politique de l’État français a permis à la métallurgie marseillaise de
gagner en ampleur et en diversité à partir de 1846. Le développement
de l’industrie du plomb, la création de forges et de hauts fourneaux sont
venus s’ajouter aux activités de la période précédente pour placer les
Bouches-du-Rhône à la tête du classement métallurgique des départements
français lors de la grande enquête industrielle du début des années 1860
[54].
Deux activités sont alors les symboles de cette réussite : l’industrie du
plomb et la construction mécanique. La première activité est née en 1846
sous l’impulsion de l’Espagnol Luis Figueroa
[55]. En drainant vers la Provence
les galènes de plomb argentifère de la Sierra de Carthagène et en introduisant
en France le procédé de désargentation mis au point par l’Anglais Pattinson,
cet
afrancesado inaugure un cycle d’une ampleur exceptionnelle
[56]. Entre
1846 et 1853, huit usines marseillaises se lancent dans ce type d’activité.
En 1859, le port provençal est devenu la principale zone française de production
des métaux non ferreux. Alors à son apogée, la valeur des productions
représente, avec trente millions de francs, plus de la moitié du total national.
La construction mécanique connaît une réussite aussi brillante en se spécialisant dans les travaux pour la navigation. La maîtrise technologique, la moindre
importance du prix des matières premières dans les coûts de fabrication,
les aides de l’État et la bonne insertion dans des réseaux politiques et
financiers sont les quatre clés du succès des entreprises de mécanique
marine. Les chantiers navals de La Ciotat et l’atelier de Menpenti étaient
les seuls à travailler dans cette spécialité à la fin des années 1840. Lors de
la décennie suivante, près d’une dizaine d’établissements s’engagent dans la
même voie et participent ainsi à l’essor de cette activité.
Toutes ces branches, motrices ou induites, débordent largement le terroir
marseillais. Dès le début, la croissance industrielle de Marseille s’inscrit
dans l’espace régional. Des rives de l’étang de Berre à Toulon, avec un
arrière-pays qui s’étend aux bassins de l’Arc et de l’Huveaune, les Marseillais organisent l’espace provençal en créant des poches d’activités spécialisées, à la fois complémentaires et dépendantes de leur propre industrie :
la chimie du sel autour de l’étang de Berre et à Septèmes (soude, acide
sulfurique), l’exploitation du charbon dans le triangle Gardanne-Saint-Savournin-Peypin, la construction navale à La Ciotat et à La SeynesurMer. Marseille a façonné son arrière-pays, et ses relations avec l’espace
national sont donc loin de se limiter au seul couloir commercial rhodanien.
Des hommes et des réseaux
Au cours de cette révolution industrielle, les entrepreneurs marseillais
ont su constituer ou s’insérer dans des réseaux de natures et de niveaux
très divers. Ce phénomène, particulièrement flagrant dans deux domaines
déterminants, la technologie et les moyens de financement, est important à
double titre. Il démontre d’abord que le retard technique ne constitue en
rien un obstacle insurmontable pendant la première révolution industrielle
[57].
La Méditerranée n’a jamais été ce désert technologique supposé de l’Europe
du XIX
e siècle. Comme Barcelone ou Naples, Marseille a su acquérir, quand
il le fallait, les technologies qui lui faisaient défaut. Le second point
important est que les capitaux ne manquent pas quand les opportunités du
marché sont réelles. En s’appuyant sur les dynamismes locaux et en s’ouvrant sur l’extérieur, les industriels marseillais ont souvent trouvé les solutions les plus efficaces pour régler le problème du financement de la
croissance et assimiler rapidement les techniques de production les plus
complexes.
Les filières technologiques
Pour rendre possible la mise en place de nouvelles activités et favoriser
le changement d’échelle des productions, Marseille a su emprunter les deux
voies possibles qui s’offraient à elle pour acquérir ou élaborer les compétences techniques nécessaires. Les entreprises créées au cours des années
1830-1840 ont d’abord puisé dans le vivier constitué par les hommes issus
de l’artisanat. L’exemple le plus significatif est ici celui de la construction
mécanique. Les artisans, machinistes et contremaîtres de la Restauration, tels
Jean-Baptiste Falguière, Elzéar Degrand, Étienne Chambovet ou Dominique
Demange, ont su se transformer en constructeurs d’appareils à vapeur ou
de presses hydrauliques quand la croissance des secteurs industriels a suscité
une véritable demande en biens d’équipements. Ces techniciens ne se sont
pas contentés d’imiter les modèles d’appareils auparavant importés de Paris
ou de Londres. Très vite, ils ont acquis les connaissances et les compétences
suffisantes pour innover et proposer des appareils performants et parfaitement adaptés aux besoins des usines locales. Ainsi, Marseille a-t-elle
grandement participé aux améliorations techniques dans l’huilerie et le
raffinage du sucre pour devenir, dès la fin des années 1830, le pôle français
de modernisation dans ces deux secteurs
[58]. En somme, rien n’a empêché
les artisans locaux les plus habiles de participer activement au mouvement
général de modernisation des structures de production
[59], d’autant plus que
les techniques appliquées aux différents secteurs industriels, relativement
simples avant les années 1870-1880, ne demandaient pas de compétences
scientifiques particulières, même dans le cas des machines à vapeur
[60].
Le problème est totalement différent pour la réalisation de moteurs pour
les transports. Les machines marines et les locomotives sont très certainement les deux éléments les plus complexes du système technique de la
première révolution industrielle. Quand les entrepreneurs marseillais souhaitent se lancer dans ces types de fabrication à la fin des années 1830, ils
sont pleinement conscients de l’impossibilité de s’appuyer sur les compétences des mécaniciens locaux. La fabrication des machines marines et des
locomotives relève de la technologie britannique. La solution s’impose
d’elle-même. Pour que l’industrie marseillaise soit capable de franchir
l’obstacle, il faut nécessairement avoir recours à des Anglais ou à des
Écossais. Entre 1835 et 1845, plus d’une quinzaine de techniciens et plusieurs dizaines d’ouvriers qualifiés britanniques viennent à Marseille afin
de mettre en route la production des machines pour la navigation et les
chemins de fer
[61]. Il s’agit d’un vaste mouvement touchant l’ensemble de
l’aire méditerranéenne : de l’Égypte de Mohammed Ali à la Grèce des
années 1860-1870, de la Catalogne des années 1830-1840 au royaume des
Deux-Siciles de Ferdinand II, toutes les régions méditerranéennes ont eu
recours aux techniciens britanniques dans ces secteurs d’activités spécifiques
[62]. Leur arrivée s’effectue selon des modalités différentes. Certains
sont engagés dans un cadre précis, comme les ouvriers recrutés en Angleterre
par Luis Figueroa pour mettre en place le procédé Pattinson de désargentation des plombs argentifères. Quelques-uns, attirés par les opportunités de
réussite offertes par Marseille, s’installent de manière individuelle pour
tenter leur chance en tant que dirigeants d’entreprises. C’est notamment le
cas de Philip Taylor, inventeur de la machine à vapeur horizontale, propriétaire d’un atelier de mécanique dans le quartier de Menpenti à partir de
1835 et fondateur de la Société des forges et chantiers de la Méditerranée
en 1853. D’autres, enfin, trouvent à s’employer par le jeu d’une collaboration
poussée entre entreprises et réseaux d’entrepreneurs. C’est grâce aux liens
tissés entre un groupe d’hommes d’affaires marseillais, les Talabot, et le
baron James de Rothschild que Stephenson dépêche des ouvriers de Newcastle à La Ciotat en 1839 pour la construction de locomotives et persuade
John Barnes, filleul de James Watt, de rejoindre la même entreprise, en
1841, pour construire la première machine marseillaise destinée à la navigation internationale.
La présence de ces techniciens ne doit pas être uniquement perçue dans
l’optique du concept réducteur de dépendance technique à l’égard de la
Grande-Bretagne. La venue des Britanniques s’explique avant tout par le
dynamisme marseillais et la réussite de ces hommes dépend au moins autant
des caractéristiques économiques de la ville que de leurs compétences
techniques. Plus qu’un rapport de dépendance, l’histoire des techniciens
britanniques à Marseille est celle d’une rencontre entre deux dynamismes.
Cette association se retrouve d’ailleurs dans tous les cas méditerranéens.
Ce sont les développements industriels de Séville, de Barcelone, de Gênes,
de Naples, du Pirée, du Caire et d’Alexandrie qui rendent possible, et expliquent
la venue des techniciens britanniques comme salariés ou entrepreneurs. Le
mouvement des arrivées cesse vers 1845 pour Marseille. Les ingénieurs
britanniques disparaissent petit à petit, mais cela ne provoque aucune répercussion négative sur l’industrie marseillaise. Les plus importants, devenus
entrepreneurs, sont restés, et les établissements marseillais ont trouvé une
relève efficace et compétente auprès des techniciens français. Le plus bel
exemple de cette relève nationale est celui de François Bourdon, ancien
ingénieur des ateliers Schneider du Creusot et chef de l’établissement de
mécanique marine de Philip Taylor à partir de 1852
[63]. L’inversion des rôles
montre bien qu’une page est définitivement tournée. Dans l’atelier de
Menpenti, l’entrepreneur marseillais est britannique et l’ingénieur français.
Au cours de la même période, le mouvement est similaire à Barcelone.
Dans les ateliers de la Maquinista Terrestre y Marítima, le technicien d’outre-Manche a cessé d’être indispensable
[64].
Les modes de financement
Cette réussite, née d’une alchimie subtile et toujours évolutive entre
dynamismes internes et ouvertures sur un extérieur national ou international,
se retrouve dans un autre domaine clé de la croissance industrielle, celui
des modes de financement. Suivant l’activité dans laquelle ils se trouvent,
selon l’époque et la taille de l’entreprise, les Marseillais ont privilégié telle
ou telle source d’investissement. Dans les premiers temps, les industriels
n’ont pas vraiment eu besoin des banques. Celles-ci, d’ailleurs, délaissent
complètement l’industrie pour les délices de l’escompte. Sur la soixantaine
d’établissements bancaires fondés entre 1809 et 1848, le mariage entre la
banque et l’industrie n’est officiellement annoncé que dans les statuts de
trois sociétés
[65] et, autant qu’on puisse en juger dans les actes notariés, leurs
investissements dans l’industrie sont plutôt rares et toujours modestes. Si
les premiers industriels marseillais n’ont pas vraiment besoin des banques,
c’est qu’en dépit du coût des matières premières, des machines et des frais
d’entretien ou de réparation, le « seuil d’entrée
[66] » dans l’industrie est moins
élevé à Marseille qu’ailleurs : 250 000 francs, en moyenne, pour une huilerie
ou une raffinerie de sucre à vapeur dans les années 1830-1844; 550 000 francs
pour une compagnie de navigation à vapeur. On est donc loin des 50 millions
de la Compagnie d’Anzin (1840) ou des 4 millions de l’usine sidérurgique
du Creusot (1836). Ainsi, les Marseillais ont pu, dans une très large part,
autofinancer leur révolution industrielle. En 1844,90 % des entreprises de
production qui emploient la vapeur sont des sociétés en nom collectif. Dans
cette phase fondatrice, l’appel aux capitaux bancaires, notamment parisiens,
est exceptionnel. Lorsqu’ils ont vraiment besoin d’argent, les entrepreneurs
préfèrent puiser dans l’épargne locale en ayant recours à des prêts à court
terme ou aux formes juridiques souples et peu contraignantes des sociétés
en commandite simple ou par actions (entre 1830 et 1844,18 % des compagnies de navigation sont des commandites simples et 82 % des commandites
par actions). Il peut arriver qu’un banquier local prenne part à la commandite
mais, d’une façon générale, l’industrie marseillaise reste, dans ses années
fondatrices, une affaire de famille
[67]. Les rares fois où les banques se
manifestent, leur rôle s’avère cependant décisif, comme le montre l’entrée
de James de Rothschild dans le capital de Louis Benet & C
ie, des Mines de
la Grand’Combe et des chemins de fer du Gard ou de la Compagnie du
chemin de fer de Marseille à Avignon. De même, si les armateurs Charles
et Auguste Bazin, les premiers à s’être lancés dans la navigation à vapeur,
n’avaient pas été constamment soutenus par les banquiers suisses Van
Berchem et Eynard, leurs investissements n’auraient certainement pas été si
nombreux et protéiformes (minoterie, huilerie, mines de charbon, construction
mécanique, armement, chemin de fer). Les grandes banques nationales ne
commencent vraiment à s’intéresser aux industries marseillaises que dans
le courant des années 1850. Elles choisissent alors des sociétés déjà bien
établies, dont la poursuite de la croissance exige de nouveaux investissements ou une intégration à de grands groupes nationaux. L’arrivée des
succursales bancaires anglaises et des premières banques de dépôts, permises
par les lois de 1862 et 1863
[68], ne fait qu’accélérer la dilution des capitaux
marseillais dans la masse des investissements nationaux ou internationaux.
Les entrepreneurs marseillais ne sont plus les seuls maîtres de leur destin
industriel.
Les travaux menés depuis une dizaine d’années sur la première phase
de l’industrialisation marseillaise ont permis de combler une des grandes
lacunes des historiographies française, européenne et méditerranéenne et de
montrer un cas de développement industriel à la fois atypique et exemplaire
au cours de la première moitié du XIXe siècle. Les recherches ont révélé un
exemple de révolution industrielle fondamentalement différent des cas du
nord-ouest de l’Europe et se rapprochant en de nombreux points des expériences voisines en Méditerranée. Au-delà de la diversité des situations, des
évolutions et des chronologies, Barcelone, Naples, Le Pirée ou Marseille
ont partagé le même ensemble de problèmes : la concurrence des pays
européens déjà industrialisés, la faible dotation en ressources naturelles
favorables, l’étroitesse des marchés locaux, régionaux et même nationaux ;
la nécessité de réunir dynamismes intrinsèques et ouvertures sur l’extérieur ; la prudence des entrepreneurs face à la modernisation des structures
de production ; l’importance accordée à la structuration et au renouvellement
des routes commerciales ; la capacité de répondre au plus vite aux signaux
du marché; et la difficulté, de la part de l’État, d’établir une politique
douanière cohérente pour l’ensemble des branches d’activités.
Les résultats obtenus et les méthodes de travail utilisées par les historiens
travaillant sur l’industrialisation marseillaise confirment les limites des
analyses macro-économiques. Essentielle pour la mesure de la croissance
d’une manière générale, l’approche quantitative laisse de côté plusieurs
facteurs primordiaux comme les fondements culturels des prises de décision
et des pratiques, les stratégies sur les espaces, les changements qualitatifs
dans les structures de production, et dilue trop souvent les phénomènes
localisés à des échelles inférieures en privilégiant les cadres nationaux
nécessaires à l’élaboration de séries statistiques
[69]. Les études sur l’industrialisation marseillaise se poursuivent actuellement, notamment sur le travail
des enfants, la formation et les pratiques des élites industrielles
[70]. Toutefois,
le chantier reste encore ouvert et se présente même comme un laboratoire
important pour l’étude des processus d’industrialisation. Si l’ampleur et la
rapidité du développement industriel de la région marseillaise sont désormais bien connues, et si les ressorts de cette histoire ont été appréhendés
de façon globale, il reste encore des lacunes importantes sur deux points
fondamentaux : la variété des combinaisons des facteurs de production et la
capacité d’une industrie à fonctionner dans un ensemble complexe d’espaces
économiques mêlant le local, le régional, le national, la Méditerranée et
l’extra-méditerranéen. Il faudra encore insérer cette histoire régionale dans
des ensembles géographiques beaucoup plus vastes, afin de procéder à des
études comparatives susceptibles de mettre au jour les logiques de fonctionnement d’une industrie méditerranéenne dont on perçoit aujourd’hui toute
la richesse. Par ce biais, la recherche sur les processus d’industrialisation
y trouvera de nouvelles perspectives : « L’inventaire des différences » doit
se poursuivre
[71]. En étant à la fois le support des essais typologiques et le
moyen de déterminer des concepts généraux, il demeure la seule garantie
d’une avancée dans la compréhension d’un phénomène dont la complexité
décourage souvent les tentatives de synthèse
[72].
[1]
Louis GIRARD,
Marseille sous le Second Empire, Paris, Plon, 1961, p. 76.
[2]
Louis PIERREIN,
Industries traditionnelles du port de Marseille : le cycle des sucres et
des oléagineux, 1870-1968, Marseille, Institut historique de Provence, 1975, p. 32.
[3]
Sur ce thème, voir les mises au point de Gérard CHASTAGNARET, « La Méditerranée ou
l’industrialisation masquée »,
Alliages, 24-25,1995, pp. 295-306, et « L’industrie en Méditerranée : une histoire en construction »,
Méditerranée, 3-4,1997, pp. 5-12.
[4]
Notamment sous l’impulsion de Christine Agriantoni, Luigi Bulferetti, Luigi De Rosa,
Marco Doria, Christos Hadziihossif, Giorgio Mori, Jordi Nadal et Carles Sudriá.
[5]
Sur l’idée de périphérie, voir Ivá n T. BEREND et György RANKI,
The European Periphery
and Industrialization, 1780-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.
[6]
William H. SEWELL, « La classe ouvrière de Marseille sous la Seconde République :
structure sociale et comportement politique »,
Le mouvement social, 76,1971, p. 33.
[7]
Marcel RONCAYOLO,
L’imaginaire de Marseille : port, ville et pôle, Marseille, CCIMP,
1990, p. 24.
[8]
Michel LESCURE, « Companies and Manufacturers of the First Period of Industrialisation
of Marseilles »,
in P. JOBERT et M. MOSS (dir.),
The Birth and Death of Companies : An
Historical Perspective, Princeton, Princeton University Press, 1990, p. 117.
[9]
Gérard CHASTAGNARET, « Marsella en la economía internacional del plomo »,
Revista de
Historia Industrial, 1,1992, pp. 11-38.
[10]
Voir Gérard CHASTAGNARET et Émile TÉMIME, « L’âge d’or de l’industrie à Marseille »,
in Marseille au XIXe siècle, Marseille, Réunion des musées nationaux, 1991, pp. 109-113.
[11]
Gérard CHASTAGNARET et Philippe MIOCHE (dir.),
Histoire industrielle de la Provence.
Actes du colloque de juin 1996, Aix-en-Provence, PUP, 1998.
[12]
Paul MASSON (dir.),
Encyclopédie départementale des Bouches-du-Rhône, t. VIII,
L’industrie, Marseille-Paris, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1926 ; Xavier
DAUMALIN et Marcel COURDURIÉ,
Vapeur et révolution industrielle à Marseille, Marseille,
CCIMP, 1997 et Olivier RAVEUX,
Marseille, ville des métaux et de la vapeur au XIXe siècle,
Paris, CNRS Éditions, 1998.
[13]
Voir Denis WORONOFF,
Histoire de l’industrie en France du XVIe siècle à nos jours,
Paris, Le Seuil, 1994 ; André LOUAT et Jean-Marc SERVAT,
Histoire de l’industrie française
jusqu’en 1945 : une industrialisation sans révolution, Paris, Bréal, 1995.
[14]
Voir Jordi MALUQUER DE MOTES, « La Revolució n industrial en Cataluña »,
in N. SÁ NCHEZ
ALBORNOZ (dir.),
La modernizació n econó mica de Españ a, 1830-1930, Madrid, Alianza Editorial, 1985 ; Jordi NADAL, « La formació n de la industria moderna en Cataluña »,
in Cataluñ a,
la fá brica de Españ a. Un siglo de industrializació n catalana (1833-1936), Barcelone, Ayuntamiento de Barcelona, 1985 ; Jordi NADAL
et alii,
Història econòmica de la Catalunya contemporània, Barcelone, Enciclopèdia catalana, 1994; Christine AGRIANTONI, « Ville et industrialisation
en Grèce au XIX
e siècle : l’industrialisation dans une seule ville »,
Villes en parallèle, 9,1986,
pp. 23-34 ; Christine AGRIANTONI, Les débuts de l’industrie en Grèce (les années 1870-1880),
Thèse de doctorat, Paris X-Nanterre, 1984 ; Christos HADZIIHOSSIF,
La Vieille lune. L’industrie
en Grèce, 1830-1940, Athènes, 1993 (en grec), et Vasias TSOKOPOULOS,
Le Pirée, 1835-1870.
Introduction à l’histoire du Manchester grec, Athènes, Ekdoseis Kastaniôtê, 1984 (en grec).
[15]
Aîné BLANQUI,
Cours d’économie industrielle, Paris, 1837, pp. 489-496, et Jules JULLIANY,
Essai sur le commerce de Marseille, Marseille, 1842. Publiée en 1849, l’
Estadística de
Barcelona de Laureano FIGUEROLA est emblématique de cette situation pour Barcelone.
[16]
« Rapport sur la situation de l’industrie en 1850 à Marseille »,
Répertoire des Travaux
de la Société de Statistique de Marseille, 1853, t. XVI, p. 142.
[17]
J. JULLIANY,
Essai sur le commerce...,
op. cit., t. III, pp. 391-392.
[18]
P. MASSON (dir.),
Encyclopédie départementale...,
op. cit., p. 155.
[19]
Nick von TUNZELMANN,
Steam Power and British Industrialization to 1860, Oxford,
Clarendon Press, 1978, et
Les moteurs hydrauliques et leurs applications industrielles en
France, Paris, Mission du patrimoine ethnologique, CILAC-EHESS, 1982.
[20]
Durant cette période, le nombre d’établissements à vapeur en Grèce passe d’une vingtaine
à deux cent vingt. La majeure partie de cette croissance est assumée par les entreprises du
Pirée (C. AGRIANTONI, Les débuts de l’industrie..., thèse citée, pp. 330-331).
[21]
En 1833, Josep Bonaplata installe à Barcelone la première machine catalane. Entre 1836
et 1840,33 appareils sont installés dans les fabriques de la province. En 1848, la ville de
Barcelone en compte 94. Pour les trois provinces de la Catalogne, le total s’élève alors à 125 unités (L. FIGUEROLA,
Estadística..., op. cit., p. 288). En 1862, la seule province de
Barcelone utilise 290 machines à vapeur (Jordi MALUQUER DE MOTES, « La grande mutation
(1833-1898) »,
in Histoire de la Catalogne, Toulouse, Privat, 1982, p. 439). À partir des
années 1860, l’industrie catalane entre dans une nouvelle phase énergétique, marquée par le
développement de l’énergie hydraulique (voir Gracia DOREL FERRÉ, « L’eau ou le charbon ?
L’alternative énergétique de l’industrialisation catalane »,
in A. CARRERAS
et alii (dir.),
Doctor
Jordi Nadal. La industrialitzaciò i el desenvolupament econòmic d’Espanya, Barcelone, Université de Barcelone, 1999, pp. 1057-1067).
[22]
Olivier RAVEUX, « Marseille et Barcelone (1831-1848) : contrainte énergétique et industrialisation »,
in R. BELOT
et alii, La technologie au risque de l’histoire, Paris, Berg international/
UTBM, 2000, pp. 43-50.
[23]
X. DAUMALIN et M. COURDURIÉ,
Vapeur et révolution industrielle...,
op. cit., pp. 270-271.
[24]
Jordi MALUQUER DE MOTES, « La estructura del sector algodonero en Cataluña durante
la primera etapa de la industrializació n (1832-1861) »,
Hacienda Pú blica Española, 38,1976.
En 1860, le capital investi dans le textile catalan est de l’ordre du milliard de
reales (Jaime
VICENS VIVES,
Manual de historia econó mica de España, Barcelone, Editorial Vicens Vives,
1967, p. 608).
[25]
« En moins d’une décennie (1868-1875), une centaine d’usines mécaniques, toutes
neuves, sont installées dans le pays » (C. AGRIANTONI, « Ville et industrialisation... », art. cit.,
p. 28). Ce mouvement concerne avant tout Le Pirée et Hermoupolis.
[26]
François COCHET et Gérard-Marie HENRY,
Les révolutions industrielles. Processus historiques. Développements économiques, Paris, Armand Colin, 1995, p. 3.
[27]
Maxine BERG,
The Age of Manufactures : Industry, Innovation and Work in Britain,
1700-1820, Oxford, Oxford University Press, 1985, et Maxine BERG et Pat HUDSON, « Rehabiliting the
Industrial Revolution »,
Economic History Review, 45,1992, pp. 24-50.
[28]
Sur le patronat marseillais, se reporter à Roland CATY et Éliane RICHARD,
Armateurs
marseillais au XIXe siècle, Marseille, CCIMP, 1988, et surtout Roland CATY
et alii,
Les patrons
du Second Empire, t. 5,
Marseille, Paris, Picard, 1999.
[29]
Il s’agit d’un gisement de lignite et non de houille. En raison de sa forte teneur en
soufre, le lignite, bien moins cher que la houille, ne peut pas être utilisé tel quel. Mais,
mélangé à de la houille, il permet de réduire le coût de la facture énergétique (voir Xavier
DAUMALIN, « Rareté de l’eau et développement industriel : l’exemple de Marseille »,
Cahiers
de l’ASPPIV, 29,1999, pp. 25-33).
[30]
Tarifs protecteurs d’avril 1832 sur les tissus de coton ; suppression des dernières douanes
intérieures de l’Espagne en 1841 ; création de la
Guardia Civil en 1844 qui permet de lutter
plus efficacement contre la contrebande (Jordi NADAL,
Moler, tejer y fundir. Estudios de
historia industrial, Barcelone, Ariel, 1992, p. 112, et Albert BRODER,
Histoire économique
de l’Espagne contemporaine, Paris, Economica, 1998, pp. 35-36).
[31]
Pour l’Égypte, voir Jean BATOU, « L’Égypte de Muhammad-’Ali : pouvoir politique
et développement économique, 1805-1848 »,
Annales ESC, 46-2,1991, pp. 401-428, et Jacques
COULAND, « L’Égypte de Muhammad Ali : transition et développement »,
in C. COQUERY -
VIDROVITCH
et alii,
Pour une histoire du développement, Paris, L’Harmattan, 1988, pp. 127-154;
Pour l’Italie, le royaume de Piémont-Sardaigne constitue un bon exemple (Luigi BULFERETTI
et Claudio COSTANTINI,
Industria e commercio in Liguria nell’età del Risorgimento, Milan,
Banco Commerciale Italiana, 1966).
[32]
Lettre du consul de Belgique à Marseille, 29 janvier 1860 (
Recueil consulaire du
royaume de Belgique, t. V, 2
e partie, année 1859, Bruxelles, H. Tarlier, 1860, pp. 67-68).
[33]
Pour la crise de 1857 en France, se reporter à Maurice LÉVY-LEBOYER, « La croissance
économique en France au XIX
e siècle. Résultats préliminaires »,
Annales ESC, 23-4,1968,
pp. 788-807.
[34]
Olivier RAVEUX, « Un demi-siècle de sidérurgie provençale : les Hauts Fourneaux de
Saint-Louis-Marseille (1855-1905) »,
Industries en Provence, 3,1999, pp. 18-27.
[35]
La crise est globalement plus tardive dans la région marseillaise (voir sur ce point
Pierre GUIRAL, « Le cas d’un grand port de commerce : Marseille »,
in E. LABROUSSE (dir.),
Aspects de la crise et de la dépression de l’économie française au milieu du XIXe siècle, La
Roche-sur-Yon, 1956, pp. 200-225).
[36]
M. RONCAYOLO,
L’imaginaire de Marseille...,
op. cit., pp. 323-325.
[37]
Michel LESCURE, « L’industrialisation : les perspectives du XIX
e siècle »,
in G. CHASTAGNARET
et P. MIOCHE (dir.),
Histoire industrielle..
.,
op. cit., p. 13.
[38]
Sur ce point, se reporter à Jean-Claude TOUTAIN, « Les transports en France de 1830
à 1865 »
, Cahiers de l’ISEA, 9,1967.
[39]
Gérard CHASTAGNARET, « Conquista y dependencia : la explotació n del plomo español
en el siglo XIX »,
Areas, 6,1986, pp. 181-188.
[40]
Xavier DAUMALIN, « La conquête du Dahomey : une solution à la récession des
échanges entre Marseille et l’Ouest africain ? »,
in Mélanges en l’honneur de Jean-Louis
Miège, Aix-en-Provence, Institut d’histoire des pays d’outre-mer/PUP, 1993, pp. 51-67.
[41]
G. CHASTAGNARET, « L’industrie en Méditerranée... », art. cit., pp. 7-8.
[42]
Christine AGRIANTONI et M.-C. CHATZIOANNOU, « Le citta della Graecia moderna e il
caso di un’industrializzazione effimera »,
Quaderni Storici, 2,1985, pp. 521-528, et
G. ALBERTI, « La vita economica a Napoli nella prima metà dell’ottocento »,
in Storia di
Napoli, Naples, Società editrice di Napoli, 1972, IX, pp. 579-644.
[43]
L’industrie des produits chimiques est une composante essentielle de l’industrie marseillaise mais son démarrage s’effectue sous l’Empire. Elle échappe donc à notre chronologie
(Xavier DAUMALIN, « La formation du complexe chimique de Marseille-Berre l’Étang (1808-1811) »,
Marseille, avril 2000, pp. 12-31.
[44]
Pour cette sous-partie, voir Xavier DAUMALIN, « Les raffineries de sucre au c
œur de
la révolution industrielle à Marseille »,
in G. CHASTAGNARET et P. MIOCHE (dir.),
Histoire
industrielle...,
op. cit., pp. 61-73.
[45]
Jacques FIÉRAIN,
Les raffineries de sucre des ports de France, XIXe -début XXe siècle,
Paris-Lille, Champion/Atelier de reproduction de thèse, 1976, pp. 10-11.
[46]
Patrick BOULANGER,
Marseille, marché international de l’huile d’olive, un produit et
des hommes, 1725-1825, Marseille, Institut historique de Provence, 1996.
[47]
Moins mousseux et plus dur que les savons à base d’huile de graines oléagineuses,
le savon de Marseille s’use moins vite.
[48]
Xavier DAUMALIN,
Marseille et l’Ouest africain, l’outre-mer des industriels (1841-1956), Marseille, CCIMP, 1992.
[49]
Dans cette redécouverte, il faut souligner une nouvelle fois l’importance de la recherche
menée dans les autres pays méditerranéens depuis les travaux fondateurs de Jordi Nadal,
Mario Abrate et Luigi De Rosa. Voir notamment Jordi NADAL, « Los comienzos de la
industrializació n española (1832-1868) : la industria siderú rgica »,
in Ensayos sobre la economía española a mediados del siglo XIX, Madrid, Banco de España, 1970, pp. 203-233, et
id.,
« Industrialisation et désindustrialisation du Sud-Est espagnol, 1820-1890 »,
in P. LÉON
et
alii,
Industrialisation et désindustrialisation en Europe au XIXe siècle, Paris, Éditions du
CNRS, 1972, pp. 201-212) ; Mario ABRATE,
L’industria siderurgica e meccanica in Piemonte
dal 1831 al 1861, Turin, Einaudi, 1961, et Luigi DE ROSA,
Iniziativa e capitale straniero
nell’industria metalmeccanica del Mezzogiorno, Naples, 1968.
[50]
M. RONCAYOLO,
L’imaginaire de Marseille...,
op. cit., et Gérard CHASTAGNARET, L’industrie métallurgique à Marseille au XIX
e siècle, conférence au Musée d’Histoire de Marseille,
1991 (document dactylographié communiqué par l’auteur).
[51]
Gérard CHASTAGNARET, « De Marseille à Madrid, du plomb à la noblesse et au pouvoir
d’État : la construction de la fortune de la casa Figueroa »,
Cahiers de la Méditerranée, 46-47, 1993, pp. 115-126, et
id, « Marsella... », art. cit. ; X. DAUMALIN et M. COURDURIÉ,
Vapeur
et révolution industrielle...,
op. cit. ; Anne-Françoise GARÇON,
Mine et métal (1780-1880).
Les non ferreux et l’industrialisation, Rennes, PUR, 1998, et O. RAVEUX,
Marseille, ville
des métaux...,
op. cit.
[52]
Pour les chemins de fer et le développement de l’industrie mécanique, voir, par
exemple, Michèle MERGER, « L’industrie italienne de locomotives, reflet d’une industrialisation tardive et difficile (1850-1914) »,
Histoire, Économie, Société, 3,1989, pp. 335-370.
[53]
Maurice AYMARD, « La Méditerranée : un autre développement »,
Bulletin d’histoire
contemporaine de l’Espagne, 27,1998, p. 14.
[54]
Statistique de la France, Paris, Imprimerie nationale, 1873, t. XIX, p. 787.
[55]
Pour plus de renseignements sur le rôle des Figueroa, se reporter à G. CHASTAGNARET,
« De Marseille à Madrid... », art. cit.
[56]
Pour les aspects commerciaux et industriels, voir G. CHASTAGNARET, « Marsella... »,
art. cit. Sur les techniques, lire A.-F. GARÇON,
Mine et métal...,
op. cit.
[57]
Sur ce point, voir David S. LANDES, « Does It Pay to Be Late »,
in J. BATOU (dir.),
Between Development and Underdevelopment : The Precocious Attempts at Industrialization
of the Periphery 1800-1870, Genève, Droz, 1991, pp. 43-66.
[58]
O. RAVEUX,
Marseille, ville des métaux...,
op. cit., pp. 150-151, et X. DAUMALIN et
M. COURDURIÉ,
Vapeur et révolution industrielle...,
op. cit., pp. 30,62 et 90-95.
[59]
Les recherches menées sur l’Espagne du XIX
e siècle confirment l’existence d’un
phénomène que l’on retrouve à l’échelle méditerranéenne : cf. Jordi NADAL et Jordi CATALAN
(dir.),
La cara oculta de la industrializació n española. La modernizació n de los sectores
no líderes (siglos XIX y XX ), Madrid, Alianza Editorial, 1994, et Santiago LÓ PEZ GARC
ĺ A et
Jesú s María VALDALISO,
¿ Que inventen ellos ? Tecnología, empresa y cambio econó mico
en la España contemporá nea, Madrid, Alianza Editorial, 1997.
[60]
Patrick VERLEY,
L’échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Paris,
Gallimard, 1997, p. 108.
[61]
Olivier RAVEUX, « Les ingénieurs anglais de la Provence maritime sous la monarchie
de Juillet »,
Provence historique, 177,1994, pp. 301-320.
[62]
G. AMBRICO, « Note sull’ubicazione e sulle vicende storiche delle officine meccaniche
e fonderie in Napoli »,
Economia e Storia, 12,1965, pp. 531-537 ; L. DE ROSA,
Iniziativa e
capitale...,
op. cit.; J. BATOU, « L’Égypte de Muhammad-’Ali... », art. cit., et Olivier RAVEUX,
« El papel de los técnicos ingleses en la industria metalú rgica y mecá nica del norte del
Mediterrá neo (1835-1875): una primera aproximació n »,
Revista de Historia Industrial, 6,
1994, pp. 143-161.
[63]
Pour la carrière de François Bourdon à Marseille, se reporter à Olivier RAVEUX,
« François Bourdon, ingénieur autodidacte »,
Le Musée des Arts et Métiers.
La Revue, 22,
1998, pp. 14-21.
[64]
Francesc CABANA I VANCELLS,
Fàbriques i empresaris. Els protagonistes de la Revoluciò Industrial a Catalunya, Barcelone, Enciclopèdia catalana, 1992, vol. I.
[65]
X. DAUMALIN et M. COURDURIÉ,
Vapeur et révolution industrielle...,
op. cit., pp. 43-48.
[66]
D. WORONOFF,
Histoire de l’industrie..., op. cit., p. 260.
[67]
Plusieurs travaux majeurs ont déjà démontré que les premiers apports dans l’industrie
de type « moderne » n’atteignaient pas des montants très importants et que ces capitaux se
trouvaient assez facilement dans le cercle de la famille et de ses alliés (François CROUZET,
Capital Formation in the Industrial Revolution, Londres, Methuen, 1972, et Patrick VERLEY,
La révolution industrielle, Paris, Gallimard, 1997, pp. 68-69).
[68]
En 1865, une initiative locale entraîne la création de la Société Marseillaise de Crédit.
Le Crédit Lyonnais et le Crédit Agricole ouvrent des succursales en 1865 et sont rapidement
imités par la Banque de Londres et de la Méditerranée (voir Vincent ARIMONDO, Banque et
croissance à Marseille (1835-1883), Mémoire de maîtrise, Université Aix-Marseille I, 1998,
pp. 106-112).
[69]
Sur ce point, voir Gérard CHASTAGNARET et Olivier RAVEUX, « Espaces et stratégies
industrielles : le laboratoire méditerranéen des XVIII
e et XIX
e siècles » (à paraître en 2001
dans la
Revue d’histoire moderne et contemporaine).
[70]
Sous l’impulsion de Roland Caty, Éliane Richard et Laurence Américi.
[71]
L’expression est empruntée à Paul VEYNE,
L’inventaire des différences, Paris, Le Seuil,
1976.
[72]
Sur ce point, se reporter à Patrick O’BRIEN, « Do we Have a Typology for the Study
of European Industrialization in the Nineteenth Century ? »,
Journal of European Economic
History, XV, 1986, pp. 291-333, et P. VERLEY,
L’échelle du monde...,
op. cit., pp. 78-80.