Annales. Histoire, Sciences Sociales
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.9782713213847
292 pages

p. 177 à 181
doi: en cours

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56e année 2001/1

2001 Annales. Histoire, Sciences Sociales Lire George L. Mosse

De l’histoire intellectuelle à l’histoire culturelle : la contribution de george l. mosse

Jay Winter Columbia University
Les Annales avaient ouvert l’année 2000 avec un dossier sur « Le corps dans la Première Guerre mondiale » ; elles ont souhaité faire écho à la réflexion alors proposée par cette note sur George L. Mosse. Il a paru opportun en effet d’attirer l’attention sur les apports de cet historien trop méconnu en France car, justement, le renouvellement que connaît aujourd’hui l’histoire de la guerre de 1914-1918 s’est nourri, en partie, des analyses qu’il avait menées sur le nazisme en proposant la notion de « brutalisation », entendue comme rupture des codes de conduite civile de la vie en société et comme régression des individus par des actes qui relèvent d’une violence brute. Or, les combats dans les tranchées se sont accompagnés du déchaînement d’une sauvagerie que les protagonistes ont non seulement subie mais qu’ils ont aussi perpétrée. Aussi, la Première Guerre mondiale constitue un laboratoire où l’historien du XXe siècle peut observer et interroger le développement et la banalisation de telles pratiques, et certains des travaux de George Mosse lui offrent des clés d’interprétation pour leur compréhension.
Parmi les changements remarquables observés dans la littérature historique ces trente dernières années, il faut souligner l’émergence de l’histoire culturelle comme ensemble d’enquêtes et de pratiques distinctes à la fois de l’histoire intellectuelle et de l’histoire sociale, et même volontairement en réaction contre elles. Historien américain d’origine allemande, George Lachmann Mosse (1919-1999) contribue à situer ce changement dans un contexte international spécifique marqué, d’un côté, par l’histoire de l’exil des savants européens, chassés d’Europe centrale lors de la Seconde Guerre mondiale, et, de l’autre, par le succès puis le déclin de l’histoire sociale scientifique. Celle-ci consistait en un strict positivisme, pour une part, et, pour une autre, dans la poursuite de l’histoire des paysans, des ouvriers et des femmes, jusqu’alors laissés en dehors du grand récit du passé européen.
La carrière de George Mosse — historien du culturel — s’é tend sur ces deux périodes. Il partageait bien des traits caractéristiques des réfugiés allemands, qui migrèrent vers l’Ouest après la montée des nazis. Issu d’une famille très fortunée — son père possédait le plus grand empire éditorial de Berlin — , il conjuguait une attitude politique libérale avec une vie culturelle de Juif assimilé. Mais après avoir trouvé refuge d’abord en Grande-Bretagne puis aux États-Unis, Mosse s’était forgé ses propres conceptions, à l’issue de ses études poursuivies à Haverford College et à Harvard University. Beaucoup, parmi les autres savants émigrés, apportaient avec eux un engagement antérieur en faveur de l’histoire intellectuelle, conçue comme une Geistesgeschichte ou recherche des grandes idées qui manifestent l’esprit du siècle, et cet engagement, ils le conservaient en exil. Cet héritage hégélien joua un rôle considérable dans l’émergence de l’« histoire culturelle », ainsi que dans le développement de l’histoire de l’art et des études classiques aux États-Unis, en Grande-Bretagne et dans les possessions britanniques.
George Mosse portait en lui certains traits de cette approche de l’histoire, évidents dans ses premiers travaux sur la Réforme en Angleterre. Ainsi, son étude pionnière, The Holy Pretence (La sainte prétention, 1957) [1], s’intéressait-elle à la rencontre de la morale réformée et de la pensée politique machiavélienne. Selon lui, aucune des deux n’emporta le combat, l’une inspirant l’autre selon un rapport dialectique. Nul doute que les valeurs chrétiennes furent transformées — voire érodées — au contact du champ politique, dont l’articulation entre traditions culturelles et activité politique était déjà visible, comme il en sera dans les travaux ultérieurs ; mais l’attention critique de Mosse porte bien davantage sur les valeurs et les idées que sur les comportements.
Lorsque, dans les années soixante, Mosse se tourna vers l’histoire moderne, en particulier l’histoire allemande des XIXe et XXe siècles, son Å“uvre franchit une étape. Il développa un type d’histoire culturelle qui n’était pas en vogue à l’époque, mais qui semble étonnamment familier aujourd’hui. Là, il fut pionnier, innovant sur un terrain que la plupart de ses collègues négligeaient.
En 1964, il publiait The Crisis of German Ideology (La crise de l’idéologie allemande) sous-titrée : « Origines intellectuelles du Troisième Reich », examinant l’é volution du mythe du Volk et de sa diffusion à travers les fêtes, les cérémonies et le théâtre de la politique. Deux ans plus tard était éditée sa collection de textes choisis sur la culture nazie, prélude à un ensemble de livres dans lesquels il traitait de la culture politique dans les fascismes italien et allemand [2]. Désormais l’histoire intellectuelle est presque complètement éclipsée par l’histoire culturelle, l’histoire de la politique comme style ou l’histoire de l’esthétique des mouvements de masse.
Au cours de ces mêmes années, les travaux de Mosse convergèrent sur la « brutalisation » comme processus historique. Il désignait par là l’échec progressif, sur tout le continent européen, des codes de tolérance et de civilité, d’esprit libéral, selon lesquels il avait été élevé dans l’Allemagne de Weimar. Il fit de cette notion le noyau décisif de l’histoire culturelle du fascisme. Dans ses recherches, Mosse prêta une attention particulière à la force mobilisatrice de ce qu’il nommait la « liturgie », expression émotionnelle et créative d’une vérité autrefois située dans le champ de la théologie, puis, après 1800, dans le nationalisme. Il était « l’historien par excellence [*] » de la liturgie politique et de la manière dont elle institutionnalisait le désir des masses et leur fournissait un point de ralliement pour l’action. Comme beaucoup d’autres réfugiés, Mosse était mû constamment par le besoin de comprendre ces forces redoutables et irrationnelles qui avaient balayé sa famille et beaucoup de ce qu’il considérait comme le « monde civilisé » de l’Europe d’avant 1914.
George Mosse prit ses distances avec l’histoire intellectuelle dans les années soixante, précisément à l’époque où elle était la plus influente. Il s’agissait d’un déplacement d’intérêt conscient et critique : l’histoire intellectuelle n’offrait à ses yeux pas assez de prise pour rendre compte du pouvoir et de la séduction du fascisme. En 1969, Mosse réfléchit à la réorientation de son propre travail au cours de la décennie écoulée. Il avait alors, dit-il, de la sympathie pour l’histoire intellectuelle en tant qu’étude « la grande chaîne de l’Ê tre », selon le mot d’Arthur Lovejoy, observable dans le travail des intellectuels et les courants de pensée. Il ajoutait :
S’il doit y avoir une place dans l’histoire intellectuelle pour cette sorte d’histoire des idées, le temps est venu d’aller au-delà de l’étude de ces groupes élitaires et de faire une véritable enquête des pratiques et sentiments populaires. À l’ère de la politique et de la culture de masse, l’historien intellectuel a besoin de nouvelles démarches qui prennent en compte les notions populaires qui ont joué un rôle si essentiel dans l’évolution de l’homme et de la société [3].
George Mosse fit de cet objectif l’Å“uvre de sa vie ; il allait orienter ses publications dans les trente dernières années conformément à ce projet. Pendant les années soixante et soixante-dix, les écrits de Mosse se dévelop-pèrent également suivant une autre tendance historiographique et, dans une certaine mesure, en opposition avec elle. Mosse était avant tout, et essentiellement, un historien du politique. Son objet était l’histoire culturelle des mouvements politiques et, pour lui, la politique était partout. Il refusa donc d’admettre le tournant des années soixante et soixante-dix vers l’histoire sociale, c’est-à-dire l’histoire de tout sauf la politique. Ce virage était dû pour partie à des circonstances personnelles : être expulsé d’Europe a de grandes chances de lui avoir, comme à d’autres, inculqué l’idée que le domaine politique s’étend très loin, qu’il touche tous les aspects de la vie sociale. Mais c’était aussi une question de tempérament. Mosse partageait avec un autre réfugié, Isaïah Berlin (victime d’une autre tyrannie), une allergie envers les systèmes, qui le rendait incapable — après un bref engagement avec le marxisme dans les années trente — d’accepter une approche marxisante de l’histoire des idées ou de l’histoire de la vie culturelle. Ê tre opposé aux systèmes signifiait également être immunisé contre la quantification ; il ignora ainsi tous les projets à la mode des années soixante et soixante-dix.
Quand le projet marxiste se décomposa à grande vitesse et que le clairon de l’histoire quantitative fut réduit au silence, tout ce que Mosse avait pu dire, dans son travail d’historien hors normes, devint de plus en plus central. L’histoire culturelle qu’il a pratiquée s’est avérée avoir évité la plupart des écueils rencontrés par les autres approches. Ses écrits renoncent à l’histoire intellectuelle comme histoire des intellectuels ; il n’a jamais succombé aux délices du déterminisme historique ou au partage infrastructure/superstructure. Sans avoir recours aux notions de Gramsci ou à d’autres concepts marxiens, il a posé en principe une manière de comprendre l’agression contre les institutions et les croyances libérales en Europe depuis 1850.
Son Å“uvre a eu une résonance particulièrement forte en Italie, et un impact semblable en Allemagne. En France, sa contribution spécifique a été quasiment ignorée jusqu’à ces dernières années [4]. Mais comme un certain nombre d’historiens ont développé un intérêt pour l’histoire culturelle de la violence et de la brutalité dans la France moderne, ils ont trouvé dans les travaux de Mosse des vues qui sont des instruments utiles pour leurs propres recherches [5].
En outre, Mosse a montré combien les codes culturels et les structures normatives d’une société sont révélés dans leur manière d’identifier l’étranger. Ainsi, une étude des attitudes envers les Juifs ou les homosexuels, sujets sur lesquels Mosse a écrit des travaux faisant autorité, nous dit au moins autant sur ces codes et ces normes que sur ceux qui sont relégués à la périphérie par la culture et par la loi [6]. L’histoire de la respectabilité, thème essentiel chez Mosse, est selon lui incompréhensible si l’on ne prête pas une grande attention à ce qui n’est pas considéré comme respectable. De surcroît, cette série de livres est parue bien avant que l’histoire de l’« autre », ou l’histoire du pouvoir performatif des sexes, deviennent des voies fréquentées et prestigieuses dans la profession d’historien. Que nous les considérions aujourd’hui comme parties intégrantes de notre discipline ne doit pas nous faire oublier le rôle pionnier de Mosse, qui a donné leur légitimité à ces objectifs.
On se souviendra de George Mosse comme un des historiens du projet fasciste les plus importants de sa génération. Bien plus que d’autres savants, il prit au sérieux l’attrait exercé par la pratique fasciste. Il était pleinement conscient de la part de grotesque qui entourait les mouvements s’en réclamant. Si son père, l’éditeur du grand quotidien allemand Berliner Tageblatt, s’en moquait, disant des nazis qu’ils n’apparaissaient pas dans son journal, mais dans le supplément humoristique hebdomadaire (Ulk), George Mosse ne fit pas cette erreur. Il comprit que les interprétations marxistes du fascisme, faisant de celui-ci l’expression de la lutte des classes, n’exprimaient qu’une part de vérité. Les conceptions libérales sous-estimaient quant à elles l’attraction exercée par la sacralisation de la politique par les nazis. Mosse offrait une rectification. Il mit au centre de notre compréhension du XXe siècle ce que Hitler appelait « la nationalisation des masses [7] ».
L’attrait du nationalisme radical ou des théories de la pureté ethnique, qui conduisent à la purification ethnique, n’est évidemment pas épuisé aujourd’hui. Relire les Å“uvres de George Mosse peut être d’un grand intérêt pour comprendre la difficile situation de l’Europe aujourd’hui, issue de la coexistence malaisée entre la tolérance libérale de certains Européens et l’exclusion anti-libérale d’autres, nationalistes ethniques. Aujourd’hui encore, des hommes continuent à mourir en Europe parce que cette contradiction n’est pas résolue. Cette histoire est notre histoire, et George Mosse a fait plus que les autres pour la dire, avec sa manière implacable et dérangeante.
Traduit par Frédéric Lefebvre
 
NOTES
 
[1] George L. MOSSE, The Holy Pretence. A Study in Christianity and Reason of State : from William Perkins to John Winthrop, Oxford, Basil Blackwell, 1957.
[2] George L. MOSSE, The Crisis of German Ideology. Intellectual Origins of the Third Reich, New York, Grosset & Dunlap, 1964 ; George L. MOSSE (éd.), Nazi Culture : Intellectual, Cultural, and Social Life in the Third Reich, traduction de Salvator Attanasio et alii, New York, Grosset & Dunlap, 1966.
[*]En français dans le texte.
[3] George L. MOSSE, « History, Anthropology, and Mass Movements », American Historical Review, no 75-2,1969, p. 447. Je remercie Anson Rabinbach qui a attiré mon attention sur ce passage.
[4] Voir, à ce sujet, l’article ci-après de Stéphane Audoin-Rouzeau (NDLR).
[5] George L. MOSSE, Towards the Final Solution : A History of European Racism, New York, Howard Fertig, 1978 ; George L. Mosse, Fallen Soldiers : Reshaping the Memory of the World Wars, New York, Oxford University Press, 1990. (Traduction française : De la Grande Guerre au totalitarisme : la brutalisation des sociétés européennes, de Édith Magyar, préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Hachette, 1999.) Voir aussi : George L. MOSSE, The Fascist Revolution : Towards a General Theory of Fascism, New York, Howard Fertig, 1999.
[6] George L. MOSSE, Nationalism and Sexuality : Respectability and Abnormal Sexuality in Modern Europe, New York, Howard Fertig, 1980 ; George L. MOSSE, The Image of Man : The Creation of Modern Masculinity, New York, Oxford University Press, 1996. (Traduction française : L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, de Michèle Hechter, Paris, Éditions Abbeville, 1997.)
[7] George L. MOSSE, The Nationalization of the Masses. Political Symbolism and Mass Movements in Germany from the Napoleonic Wars Through the Third Reich, New York, Howard Fertig, 1975.
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