2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
Lire George L. Mosse
De l’histoire intellectuelle à l’histoire culturelle : la contribution de george l. mosse
Jay Winter
Columbia University
Les Annales avaient ouvert l’année 2000 avec un dossier sur « Le corps dans la
Première Guerre mondiale » ; elles ont souhaité faire écho à la réflexion alors
proposée par cette note sur George L. Mosse. Il a paru opportun en effet d’attirer
l’attention sur les apports de cet historien trop méconnu en France car, justement,
le renouvellement que connaît aujourd’hui l’histoire de la guerre de 1914-1918 s’est
nourri, en partie, des analyses qu’il avait menées sur le nazisme en proposant la
notion de « brutalisation », entendue comme rupture des codes de conduite civile de
la vie en société et comme régression des individus par des actes qui relèvent
d’une violence brute. Or, les combats dans les tranchées se sont accompagnés du
déchaînement d’une sauvagerie que les protagonistes ont non seulement subie mais
qu’ils ont aussi perpétrée. Aussi, la Première Guerre mondiale constitue un laboratoire
où l’historien du XXe siècle peut observer et interroger le développement et la banalisation de telles pratiques, et certains des travaux de George Mosse lui offrent des clés
d’interprétation pour leur compréhension.
Parmi les changements remarquables observés dans la littérature historique ces trente dernières années, il faut souligner l’émergence de l’histoire
culturelle comme ensemble d’enquêtes et de pratiques distinctes à la fois
de l’histoire intellectuelle et de l’histoire sociale, et même volontairement
en réaction contre elles. Historien américain d’origine allemande, George
Lachmann Mosse (1919-1999) contribue à situer ce changement dans un
contexte international spécifique marqué, d’un côté, par l’histoire de l’exil
des savants européens, chassés d’Europe centrale lors de la Seconde Guerre
mondiale, et, de l’autre, par le succès puis le déclin de l’histoire sociale
scientifique. Celle-ci consistait en un strict positivisme, pour une part, et,
pour une autre, dans la poursuite de l’histoire des paysans, des ouvriers
et des femmes, jusqu’alors laissés en dehors du grand récit du passé
européen.
La carrière de George Mosse — historien du culturel — s’é tend sur ces
deux périodes. Il partageait bien des traits caractéristiques des réfugiés
allemands, qui migrèrent vers l’Ouest après la montée des nazis. Issu d’une
famille très fortunée — son père possédait le plus grand empire éditorial
de Berlin — , il conjuguait une attitude politique libérale avec une vie culturelle de Juif assimilé. Mais après avoir trouvé refuge d’abord en Grande-Bretagne puis aux États-Unis, Mosse s’était forgé ses propres conceptions,
à l’issue de ses études poursuivies à Haverford College et à Harvard University.
Beaucoup, parmi les autres savants émigrés, apportaient avec eux un engagement antérieur en faveur de l’histoire intellectuelle, conçue comme une
Geistesgeschichte ou recherche des grandes idées qui manifestent l’esprit
du siècle, et cet engagement, ils le conservaient en exil. Cet héritage hégélien
joua un rôle considérable dans l’émergence de l’« histoire culturelle », ainsi
que dans le développement de l’histoire de l’art et des études classiques
aux États-Unis, en Grande-Bretagne et dans les possessions britanniques.
George Mosse portait en lui certains traits de cette approche de l’histoire, évidents dans ses premiers travaux sur la Réforme en Angleterre.
Ainsi, son étude pionnière,
The Holy Pretence (La sainte prétention, 1957)
[1],
s’intéressait-elle à la rencontre de la morale réformée et de la pensée
politique machiavélienne. Selon lui, aucune des deux n’emporta le combat,
l’une inspirant l’autre selon un rapport dialectique. Nul doute que les valeurs
chrétiennes furent transformées — voire érodées — au contact du champ
politique, dont l’articulation entre traditions culturelles et activité politique
était déjà visible, comme il en sera dans les travaux ultérieurs ; mais
l’attention critique de Mosse porte bien davantage sur les valeurs et les
idées que sur les comportements.
Lorsque, dans les années soixante, Mosse se tourna vers l’histoire
moderne, en particulier l’histoire allemande des XIXe et XXe siècles, son
Å“uvre franchit une étape. Il développa un type d’histoire culturelle qui
n’était pas en vogue à l’époque, mais qui semble étonnamment familier
aujourd’hui. Là, il fut pionnier, innovant sur un terrain que la plupart de
ses collègues négligeaient.
En 1964, il publiait
The Crisis of German Ideology (La crise de l’idéologie allemande) sous-titrée : « Origines intellectuelles du Troisième Reich »,
examinant l’é volution du mythe du
Volk et de sa diffusion à travers les
fêtes, les cérémonies et le théâtre de la politique. Deux ans plus tard était
éditée sa collection de textes choisis sur la culture nazie, prélude à un
ensemble de livres dans lesquels il traitait de la culture politique dans les
fascismes italien et allemand
[2]. Désormais l’histoire intellectuelle est presque
complètement éclipsée par l’histoire culturelle, l’histoire de la politique
comme style ou l’histoire de l’esthétique des mouvements de masse.
Au cours de ces mêmes années, les travaux de Mosse convergèrent sur
la « brutalisation » comme processus historique. Il désignait par là l’échec
progressif, sur tout le continent européen, des codes de tolérance et de
civilité, d’esprit libéral, selon lesquels il avait été élevé dans l’Allemagne
de Weimar. Il fit de cette notion le noyau décisif de l’histoire culturelle du
fascisme. Dans ses recherches, Mosse prêta une attention particulière à la
force mobilisatrice de ce qu’il nommait la « liturgie », expression émotionnelle et créative d’une vérité autrefois située dans le champ de la théologie,
puis, après 1800, dans le nationalisme. Il était « l’historien par excellence
[*] »
de la liturgie politique et de la manière dont elle institutionnalisait le désir
des masses et leur fournissait un point de ralliement pour l’action. Comme
beaucoup d’autres réfugiés, Mosse était mû constamment par le besoin de
comprendre ces forces redoutables et irrationnelles qui avaient balayé sa
famille et beaucoup de ce qu’il considérait comme le « monde civilisé » de
l’Europe d’avant 1914.
George Mosse prit ses distances avec l’histoire intellectuelle dans les
années soixante, précisément à l’époque où elle était la plus influente.
Il s’agissait d’un déplacement d’intérêt conscient et critique : l’histoire
intellectuelle n’offrait à ses yeux pas assez de prise pour rendre compte du
pouvoir et de la séduction du fascisme. En 1969, Mosse réfléchit à la
réorientation de son propre travail au cours de la décennie écoulée. Il avait
alors, dit-il, de la sympathie pour l’histoire intellectuelle en tant qu’étude
« la grande chaîne de l’Ê tre », selon le mot d’Arthur Lovejoy, observable
dans le travail des intellectuels et les courants de pensée. Il ajoutait :
S’il doit y avoir une place dans l’histoire intellectuelle pour cette sorte
d’histoire des idées, le temps est venu d’aller au-delà de l’étude de ces
groupes élitaires et de faire une véritable enquête des pratiques et sentiments
populaires. À l’ère de la politique et de la culture de masse, l’historien
intellectuel a besoin de nouvelles démarches qui prennent en compte les
notions populaires qui ont joué un rôle si essentiel dans l’évolution de
l’homme et de la société [3].
George Mosse fit de cet objectif l’Å“uvre de sa vie ; il allait orienter ses
publications dans les trente dernières années conformément à ce projet.
Pendant les années soixante et soixante-dix, les écrits de Mosse se dévelop-pèrent également suivant une autre tendance historiographique et, dans
une certaine mesure, en opposition avec elle. Mosse était avant tout, et
essentiellement, un historien du politique. Son objet était l’histoire culturelle
des mouvements politiques et, pour lui, la politique était partout. Il refusa
donc d’admettre le tournant des années soixante et soixante-dix vers l’histoire sociale, c’est-à-dire l’histoire de tout sauf la politique. Ce virage était
dû pour partie à des circonstances personnelles : être expulsé d’Europe a
de grandes chances de lui avoir, comme à d’autres, inculqué l’idée que le
domaine politique s’étend très loin, qu’il touche tous les aspects de la vie
sociale. Mais c’était aussi une question de tempérament. Mosse partageait
avec un autre réfugié, Isaïah Berlin (victime d’une autre tyrannie), une
allergie envers les systèmes, qui le rendait incapable — après un bref engagement avec le marxisme dans les années trente — d’accepter une approche
marxisante de l’histoire des idées ou de l’histoire de la vie culturelle. Ê tre
opposé aux systèmes signifiait également être immunisé contre la quantification ; il ignora ainsi tous les projets à la mode des années soixante et
soixante-dix.
Quand le projet marxiste se décomposa à grande vitesse et que le clairon
de l’histoire quantitative fut réduit au silence, tout ce que Mosse avait pu
dire, dans son travail d’historien hors normes, devint de plus en plus central.
L’histoire culturelle qu’il a pratiquée s’est avérée avoir évité la plupart des
écueils rencontrés par les autres approches. Ses écrits renoncent à l’histoire
intellectuelle comme histoire des intellectuels ; il n’a jamais succombé aux
délices du déterminisme historique ou au partage infrastructure/superstructure. Sans avoir recours aux notions de Gramsci ou à d’autres concepts
marxiens, il a posé en principe une manière de comprendre l’agression
contre les institutions et les croyances libérales en Europe depuis 1850.
Son
Å“uvre a eu une résonance particulièrement forte en Italie, et un
impact semblable en Allemagne. En France, sa contribution spécifique a
été quasiment ignorée jusqu’à ces dernières années
[4]. Mais comme un certain
nombre d’historiens ont développé un intérêt pour l’histoire culturelle de
la violence et de la brutalité dans la France moderne, ils ont trouvé dans
les travaux de Mosse des vues qui sont des instruments utiles pour leurs
propres recherches
[5].
En outre, Mosse a montré combien les codes culturels et les structures
normatives d’une société sont révélés dans leur manière d’identifier l’étranger. Ainsi, une étude des attitudes envers les Juifs ou les homosexuels,
sujets sur lesquels Mosse a écrit des travaux faisant autorité, nous dit au
moins autant sur ces codes et ces normes que sur ceux qui sont relégués à
la périphérie par la culture et par la loi
[6]. L’histoire de la respectabilité,
thème essentiel chez Mosse, est selon lui incompréhensible si l’on ne prête
pas une grande attention à ce qui n’est pas considéré comme respectable.
De surcroît, cette série de livres est parue bien avant que l’histoire de
l’« autre », ou l’histoire du pouvoir performatif des sexes, deviennent des
voies fréquentées et prestigieuses dans la profession d’historien. Que nous
les considérions aujourd’hui comme parties intégrantes de notre discipline
ne doit pas nous faire oublier le rôle pionnier de Mosse, qui a donné leur
légitimité à ces objectifs.
On se souviendra de George Mosse comme un des historiens du projet
fasciste les plus importants de sa génération. Bien plus que d’autres savants,
il prit au sérieux l’attrait exercé par la pratique fasciste. Il était pleinement
conscient de la part de grotesque qui entourait les mouvements s’en réclamant. Si son père, l’éditeur du grand quotidien allemand
Berliner Tageblatt,
s’en moquait, disant des nazis qu’ils n’apparaissaient pas dans son journal,
mais dans le supplément humoristique hebdomadaire
(Ulk), George Mosse
ne fit pas cette erreur. Il comprit que les interprétations marxistes du
fascisme, faisant de celui-ci l’expression de la lutte des classes, n’exprimaient qu’une part de vérité. Les conceptions libérales sous-estimaient
quant à elles l’attraction exercée par la sacralisation de la politique par les
nazis. Mosse offrait une rectification. Il mit au centre de notre compréhension du XX
e siècle ce que Hitler appelait « la nationalisation des masses
[7] ».
L’attrait du nationalisme radical ou des théories de la pureté ethnique,
qui conduisent à la purification ethnique, n’est évidemment pas épuisé
aujourd’hui. Relire les Å“uvres de George Mosse peut être d’un grand intérêt
pour comprendre la difficile situation de l’Europe aujourd’hui, issue de la
coexistence malaisée entre la tolérance libérale de certains Européens et
l’exclusion anti-libérale d’autres, nationalistes ethniques. Aujourd’hui
encore, des hommes continuent à mourir en Europe parce que cette contradiction n’est pas résolue. Cette histoire est notre histoire, et George Mosse
a fait plus que les autres pour la dire, avec sa manière implacable et
dérangeante.
Traduit par Frédéric Lefebvre
[1]
George L. MOSSE,
The Holy Pretence. A Study in Christianity and Reason of State : from
William Perkins to John Winthrop, Oxford, Basil Blackwell, 1957.
[2]
George L. MOSSE,
The Crisis of German Ideology. Intellectual Origins of the Third Reich,
New York, Grosset & Dunlap, 1964 ; George L. MOSSE (éd.),
Nazi Culture : Intellectual,
Cultural, and Social Life in the Third Reich, traduction de Salvator Attanasio
et alii, New
York, Grosset & Dunlap, 1966.
[*]
En français dans le texte.
[3]
George L. MOSSE, « History, Anthropology, and Mass Movements »,
American Historical
Review, n
o 75-2,1969, p. 447. Je remercie Anson Rabinbach qui a attiré mon attention sur
ce passage.
[4]
Voir, à ce sujet, l’article ci-après de Stéphane Audoin-Rouzeau (NDLR).
[5]
George L. MOSSE,
Towards the Final Solution : A History of European Racism, New
York, Howard Fertig, 1978 ; George L. Mosse,
Fallen Soldiers : Reshaping the Memory of the
World Wars, New York, Oxford University Press, 1990. (Traduction française :
De la Grande
Guerre au totalitarisme : la brutalisation des sociétés européennes, de Édith Magyar, préface
de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Hachette, 1999.) Voir aussi : George L. MOSSE,
The
Fascist Revolution : Towards a General Theory of Fascism, New York, Howard Fertig, 1999.
[6]
George L. MOSSE,
Nationalism and Sexuality : Respectability and Abnormal Sexuality in
Modern Europe, New York, Howard Fertig, 1980 ; George L. MOSSE,
The Image of Man : The
Creation of Modern Masculinity, New York, Oxford University Press, 1996. (Traduction
française :
L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, de Michèle Hechter, Paris,
Éditions Abbeville, 1997.)
[7]
George L. MOSSE,
The Nationalization of the Masses. Political Symbolism and Mass
Movements in Germany from the Napoleonic Wars Through the Third Reich, New York,
Howard Fertig, 1975.