Annales. Histoire, Sciences Sociales
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.9782713213847
292 pages

p. 183 à 186
doi: en cours

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56e année 2001/1

2001 Annales. Histoire, Sciences Sociales Lire George L. Mosse

George L. Mosse : réflexions sur une méconnaissance française

Stéphane Audoin-Rouzeau Université de Picardie-Jules Verne
George Lachmann Mosse s’est donc éteint à l’âge de quatre-vingts ans, le 22 janvier 1999, sans que son Å“uvre soit parvenue, de son vivant, à susciter l’intérêt des historiens français. La barrière de la langue, pourtant moins étanche qu’autrefois, a valeur ici d’épreuve de vérité : deux de ses livres seulement ont été traduits, le premier deux ans avant sa mort, le second à titre posthume [1]. À notre connaissance, une seule interview a été réalisée en langue française [2], et deux brefs articles, tout au plus, lui ont été consacrés dans une revue de vulgarisation [3]. Inversement, n’est-il pas révélateur que ce soit dans un périodique anglo-saxon qu’un historien français ait rendu compte, de manière d’ailleurs assez critique, d’un de ses derniers et plus grands livres [4] ? On ne compte guère que les historiens de la « culture de guerre » de 1914-1918 pour avoir pris en compte, au cours des dix dernières années, une partie au moins de l’Å“uvre de Mosse — celle qui concerne en particulier les effets d’une « brutalisation » de la Première Guerre mondiale sur les sociétés européennes de l’entre-deux-guerres [5].
On en conviendra : voilà qui est bien peu pour une Å“uvre considérable, essentielle à la compréhension du XXe siècle européen, et qui, de surcroît, s’est déployée sur près d’un demi-siècle. Entamée dès le début des années 1950 avec l’étude de la Réforme en Angleterre au XVIe siècle [6], poursuivie au cours de la décennie suivante avec un premier ouvrage d’histoire intellectuelle contemporaine [7], puis progressivement centrée sur ce qui est devenu, dans une large mesure, l’unique sujet de Mosse : l’Allemagne, le nazisme, le racisme et l’antisémitisme [8]. Toute son Å“uvre n’a été que recherche, directe le plus souvent, indirecte parfois, sur l’histoire allemande de l’entre-deux-guerres. Poursuivie jusqu’à l’extrême fin de la vie de l’historien, elle est, répétons-le, d’une importance décisive [9] : en orientant son travail, dès les années 1960, vers une histoire culturelle désormais moins attentive à l’histoire des idées qu’à celle des représentations, des attitudes, des pratiques et des sensibilités du plus grand nombre, le legs de Mosse à l’histoire du nationalisme européen, de l’Allemagne, du totalitarisme, est immense. L’historiographie actuelle des fascismes, anglo-saxonne, italienne, allemande (cette dernière plus tardivement il est vrai) a été imprégnée en profondeur par l’approche qu’en a fait Mosse, qui n’a cessé de conseiller de se placer dans l’« Å“il » du fascisme et du nazisme afin de les mieux saisir, de les appréhender, à vrai dire, dans leur aspect eschatologique, sous l’angle de ce qu’il a identifié comme une véritable « religion civile ».
Pourquoi une telle approche, pourquoi une telle Å“uvre sont-elles passées inaperçues en France ? Rien, dans ses thématiques, ne paraît pourtant de nature à avoir rebuté les historiens français, pour lesquels l’histoire culturelle — et l’histoire culturelle du politique en particulier — a depuis longtemps droit de cité [10]. Mais il est vrai que la réception en France de l’Å“uvre de l’historien germano-américain a pu souffrir de toute une série de handicaps à l’endroit desquels son auteur — il faut l’avouer — n’est pas sans porter une part de responsabilité. Ainsi, Mosse s’est toujours voulu comparatif. Pourtant, c’est l’Allemagne qui l’intéresse au premier chef, l’Italie et l’Angleterre en second lieu. Or, si la France n’est jamais absente de son champ de vision, ce n’est pas lui faire insulte que de dire qu’il la connaît mal. Il multiplie les erreurs d’appréciation à son sujet, et cette méconnaissance n’a sans doute pas facilité l’acceptation en France de ses travaux. À cela s’ajoute le fait que Mosse ne communiait guère dans le culte de la Grande Nation : ne discerne-t-il pas dans la Révolution française l’origine de ce qu’il appelle la « nationalisation des masses » ? Pire encore : ce dernier ne manquait jamais d’insister sur la profondeur de l’antisémitisme français avant 1914, et, un peu à l’image de Zeev Sternhell, il n’excluait nullement la France du champ de ses recherches sur les origines du fascisme européen.
Il faut aussi compter avec les limites d’une méthode. Mosse était d’abord l’homme des intuitions. Dans l’étude du passé, il privilégiait la problématique et il excellait aussi dans la découverte de connexions cachées entre des phénomènes apparemment étrangers les uns aux autres. Ce n’était pas l’homme des gros corpus d’archives, des longues bibliographies, des partis pris d’exhaustivité. La plupart de ses livres sont des essais, eux-mêmes basés sur des exemples : de telles pratiques auraient-elles inquiété des lecteurs soucieux de méthodologie rigoureuse et d’exhaustivité ?
En France, l’Å“uvre de George Mosse n’a pourtant pas été critiquée, et ce parce que le milieu des historiens français a ignoré son existence. La raison doit sans doute être cherchée non dans quelque désaccord de fond (on l’a dit, il n’y eut jamais de débat avec Mosse, comme il y en eut un, et d’une rare violence, avec l’historien israélien Zeev Sternhell), mais dans une méconnaissance à peu près totale de ses thèses : un coup d’Å“il sur les bibliographies des meilleurs ouvrages est révélateur à cet égard. La raison essentielle tiendrait-elle, tout simplement, à une tendance longue au repli historiographique sur le pré carré national, à une fermeture à l’historiographie étrangère beaucoup plus grande qu’on ne veut bien généralement l’admettre, voire à la simple pénurie d’outils bibliographiques ? Après tout, pourquoi ne pas reconnaître qu’aucune bibliothèque française ne possède la totalité des ouvrages du grand historien, qu’aucune n’en possède ne serait-ce que la plupart [11] ?
Évoquons aussi la discordance entre les horizons d’attente du public français et les thèses du grand historien au moment où son Å“uvre eût pu être reconnue et, en quelque sorte, « intériorisée » par l’historiographie nationale. Les années 1970 ont ainsi été celles de la découverte de Norbert Elias, dont la traduction de La civilisation des mÅ“urs fut, en 1973, « une véritable révélation pour le public français » [12]. Et ce succès a été durable parmi les historiens de ce pays, comme en témoignent, par exemple, de vastes pans de l’Å“uvre d’Alain Corbin. Or, rien de plus étranger à la pensée de Mosse que la thèse de la « civilisation des mÅ“urs ». Son hypothèse de la « brutalisation » (au sens anglo-saxon de « rendre brutal ») en prend même l’exact contre-pied en postulant l’émergence d’une brutalité nouvelle au sein des sociétés européennes à dater de l’expérience matricielle du premier conflit mondial. Ainsi le terrain n’était-il pas dégagé pour faciliter la réception de la pensée de Mosse par ses collègues français [13].
L’ignorance prolongée dont ses livres ont pâti éclaire d’un jour assez peu favorable cinquante années de pratiques intellectuelles françaises en histoire contemporaine. Au regard de tout l’apport de ce très grand historien, l’heure n’est-elle pas venue de rattraper le temps perdu ?
 
NOTES
 
[1] Il s’agit de L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Paris, Éditions Abbeville, 1997 (The Image of Man : The Creation of Modern Masculinity, New York, Oxford University Press, 1996), et de De la Grande Guerre au totalitarisme, Paris, Hachette-Littérature, 1999 (Fallen Soldiers : Reshaping the Memory of the World Wars, New York, Oxford University Press, 1990).
[2] Voir l’interview due à Bruno Cabanes et parue sous le titre : « Du Baroque au nazisme : une histoire religieuse de la politique. Entretien avec George Mosse », Revue européenne d’histoire, 1-2,1994, pp. 247-252.
[3] Bruno CABANES, « Les deux guerres de George Mosse », L’Histoire, 199, mai 1996, pp. 13-14, et Annette BECKER, « Barbarie de la Grande Guerre », L’Histoire, 241, mars 2000, p. 23.
[4] Cf. le compte rendu de Fallen Soldiers..., op. cit., par Antoine PROST dans The Historical Journal, mars 1994, pp. 209-217.
[5] Nous voulons parler du Centre de recherche de l’Historial de Péronne (Somme), créé en 1989, et présidé par Jean-Jacques Becker. Tout un pan de l’historiographie actuelle du premier conflit mondial a contracté une dette importante à l’égard des travaux de George L. Mosse, qu’il s’agisse des concepts qu’il a mis en Å“uvre, de sa vision d’ensemble du conflit, de sa manière de relier celui-ci aux pratiques politiques de l’entre-deux-guerres, ou encore de sa volonté de renouer des fils trop artificiellement rompus entre 1914-1918 et 1939-1945. Depuis dix ans, une masse considérable de travaux de jeunes historiens américains, allemands, britanniques, italiens, anglais (et, heureusement, français) ont été engagés, consciemment ou non, à partir de pistes ou d’intuitions dégagées dans G. L. MOSSE, De la Grande Guerre au totalitarisme, op. cit. Une table ronde a d’ailleurs été organisée autour de l’Å“uvre de l’historien en janvier 2000 à l’Historial de la Grande Guerre : « Les histoires culturelles de la Grande Guerre. Hommage à George Mosse. »
[6] Voir en particulier : The Holy Pretence : A Study in Christianity and Reason of State from William Perkins to John Winthrop, Oxford, Basil Blackwell, 1957.
[7] George L. MOSSE, The Culture of Western Europe : The Nineteenth and Twentieth Centuries. An Introduction, Londres, John Murray, [1961] 1963.
[8] Cf. The Crisis of German Ideology : Intellectual Origins of the Third Reich, New York, The Universal Library, Grosset & Dunlap, 1964.
[9] Pour une analyse de cette Å“uvre, qui n’est pas notre propos ici, nous renvoyons à notre préface de De la Grande Guerre au totalitarisme, op. cit. On peut toutefois juger de la fécondité de l’historien en consultant la liste de ses principaux ouvrages, en dehors de ceux déjà cités : Nazi Culture : Intellectual, Cultural and Social Life in the Third Reich, Londres, W. H. Allen, 1966 ; The Nationalization of the Masses : Political Symbolism and Mass Movements in Germany from the Napoleonic Wars through the Third Reich, Ithaca-Londres, Cornell University Press, 1975 ; Towards the Final Solution : A History of European Racism, New York, Howard Fertig, 1978 ; Masses and Man. Nationalist and Fascist Perceptions of Reality, Detroit, Wayne State University Press, 1980, réed. 1987 ; Nationalism and Sexuality. Respectability and Abnormal Sexuality in Modern Europe, New York, Howard Fertig, 1985 et The Fascist Revolution : Towards a General Theory of Fascism, New York, Howard Fertig, 1999. À quoi s’ajoute toute une série de contributions à l’histoire du judaïsme proprement dit : Germans and Jews : The Right, the Left, and the Search for a “ Third Force” in Pre-Nazi Germany, New York, Howard Fertig, 1970 ; German Jews Beyond Judaism, Bloomington, Indiana University Press, 1985 ; Confronting the Nation : Jewish and Western Nationalism, Hanovre-Londres, Brandeis University Press, 1993.
[10] Jean-Pierre RIOUX, Jean-François SIRINELLI (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Le Seuil, 1997.
[11] La BNF n’en possède tout simplement aucun en langue anglaise. C’est à l’IEP de Paris et à la BDIC que l’on trouvera les échantillons les plus riches — encore que très incomplets — de l’Å“uvre de George L. Mosse.
[12] André BURGUIÈRE, Dictionnaire des sciences historiques, Paris, PUF, 1986, p. 239.
[13] Pour une discussion de la thèse de la « brutalisation » opposée à celle de la « civilisation des mÅ“urs », voir le chapitre 1 d’Annette BECKER et Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, 14-18. Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, chap. 1. Je remercie par ailleurs Christophe Prochasson de m’avoir suggéré cette hypothèse explicative.
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[4]
Cf. le compte rendu de Fallen Soldiers..., op. cit., par A...
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[6]
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