2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
Lire George L. Mosse
George L. Mosse : réflexions sur une méconnaissance française
Stéphane Audoin-Rouzeau
Université de Picardie-Jules Verne
George Lachmann Mosse s’est donc éteint à l’âge de quatre-vingts ans,
le 22 janvier 1999, sans que son
Å“uvre soit parvenue, de son vivant, à
susciter l’intérêt des historiens français. La barrière de la langue, pourtant
moins étanche qu’autrefois, a valeur ici d’épreuve de vérité : deux de ses
livres seulement ont été traduits, le premier deux ans avant sa mort, le
second à titre posthume
[1]. À notre connaissance, une seule interview a été
réalisée en langue française
[2], et deux brefs articles, tout au plus, lui ont
été consacrés dans une revue de vulgarisation
[3]. Inversement, n’est-il pas
révélateur que ce soit dans un périodique anglo-saxon qu’un historien
français ait rendu compte, de manière d’ailleurs assez critique, d’un de ses
derniers et plus grands livres
[4] ? On ne compte guère que les historiens de
la « culture de guerre » de 1914-1918 pour avoir pris en compte, au cours
des dix dernières années, une partie au moins de l’
Å“uvre de Mosse — celle
qui concerne en particulier les effets d’une « brutalisation » de la Première Guerre mondiale sur les sociétés européennes de l’entre-deux-guerres
[5].
On en conviendra : voilà qui est bien peu pour une
Å“uvre considérable,
essentielle à la compréhension du XX
e siècle européen, et qui, de surcroît,
s’est déployée sur près d’un demi-siècle. Entamée dès le début des années
1950 avec l’étude de la Réforme en Angleterre au XVI
e siècle
[6], poursuivie
au cours de la décennie suivante avec un premier ouvrage d’histoire intellectuelle contemporaine
[7], puis progressivement centrée sur ce qui est devenu,
dans une large mesure, l’unique sujet de Mosse : l’Allemagne, le nazisme,
le racisme et l’antisémitisme
[8]. Toute son
Å“uvre n’a été que recherche,
directe le plus souvent, indirecte parfois, sur l’histoire allemande de l’entre-deux-guerres. Poursuivie jusqu’à l’extrême fin de la vie de l’historien, elle
est, répétons-le, d’une importance décisive
[9] : en orientant son travail, dès
les années 1960, vers une histoire culturelle désormais moins attentive à
l’histoire des idées qu’à celle des représentations, des attitudes, des pratiques
et des sensibilités du plus grand nombre, le legs de Mosse à l’histoire
du nationalisme européen, de l’Allemagne, du totalitarisme, est immense.
L’historiographie actuelle des fascismes, anglo-saxonne, italienne, allemande (cette dernière plus tardivement il est vrai) a été imprégnée en
profondeur par l’approche qu’en a fait Mosse, qui n’a cessé de conseiller
de se placer dans l’«
Å“il » du fascisme et du nazisme afin de les mieux
saisir, de les appréhender, à vrai dire, dans leur aspect eschatologique, sous
l’angle de ce qu’il a identifié comme une véritable « religion civile ».
Pourquoi une telle approche, pourquoi une telle
Å“uvre sont-elles passées
inaperçues en France ? Rien, dans ses thématiques, ne paraît pourtant de
nature à avoir rebuté les historiens français, pour lesquels l’histoire culturelle
— et l’histoire culturelle du politique en particulier — a depuis longtemps
droit de cité
[10]. Mais il est vrai que la réception en France de l’
œuvre de
l’historien germano-américain a pu souffrir de toute une série de handicaps
à l’endroit desquels son auteur — il faut l’avouer — n’est pas sans porter
une part de responsabilité. Ainsi, Mosse s’est toujours voulu comparatif.
Pourtant, c’est l’Allemagne qui l’intéresse au premier chef, l’Italie et l’Angleterre en second lieu. Or, si la France n’est jamais absente de son champ
de vision, ce n’est pas lui faire insulte que de dire qu’il la connaît mal. Il
multiplie les erreurs d’appréciation à son sujet, et cette méconnaissance n’a
sans doute pas facilité l’acceptation en France de ses travaux. À cela s’ajoute
le fait que Mosse ne communiait guère dans le culte de la Grande Nation :
ne discerne-t-il pas dans la Révolution française l’origine de ce qu’il appelle
la « nationalisation des masses » ? Pire encore : ce dernier ne manquait
jamais d’insister sur la profondeur de l’antisémitisme français avant 1914,
et, un peu à l’image de Zeev Sternhell, il n’excluait nullement la France
du champ de ses recherches sur les origines du fascisme européen.
Il faut aussi compter avec les limites d’une méthode. Mosse était d’abord
l’homme des intuitions. Dans l’étude du passé, il privilégiait la problématique et il excellait aussi dans la découverte de connexions cachées entre
des phénomènes apparemment étrangers les uns aux autres. Ce n’était pas
l’homme des gros corpus d’archives, des longues bibliographies, des partis
pris d’exhaustivité. La plupart de ses livres sont des essais, eux-mêmes
basés sur des exemples : de telles pratiques auraient-elles inquiété des
lecteurs soucieux de méthodologie rigoureuse et d’exhaustivité ?
En France, l’
Å“uvre de George Mosse n’a pourtant pas été critiquée, et
ce parce que le milieu des historiens français a ignoré son existence. La
raison doit sans doute être cherchée non dans quelque désaccord de fond
(on l’a dit, il n’y eut jamais de débat avec Mosse, comme il y en eut un,
et d’une rare violence, avec l’historien israélien Zeev Sternhell), mais dans
une méconnaissance à peu près totale de ses thèses : un coup d’
œil sur les
bibliographies des meilleurs ouvrages est révélateur à cet égard. La raison
essentielle tiendrait-elle, tout simplement, à une tendance longue au repli
historiographique sur le pré carré national, à une fermeture à l’historiographie étrangère beaucoup plus grande qu’on ne veut bien généralement
l’admettre, voire à la simple pénurie d’outils bibliographiques ? Après tout,
pourquoi ne pas reconnaître qu’aucune bibliothèque française ne possède
la totalité des ouvrages du grand historien, qu’aucune n’en possède ne
serait-ce que la plupart
[11] ?
Évoquons aussi la discordance entre les horizons d’attente du public
français et les thèses du grand historien au moment où son
Å“uvre eût pu
être reconnue et, en quelque sorte, « intériorisée » par l’historiographie
nationale. Les années 1970 ont ainsi été celles de la découverte de Norbert
Elias, dont la traduction de
La civilisation des mÅ“urs fut, en 1973, « une
véritable révélation pour le public français »
[12]. Et ce succès a été durable
parmi les historiens de ce pays, comme en témoignent, par exemple, de
vastes pans de l’
Å“uvre d’Alain Corbin. Or, rien de plus étranger à la pensée
de Mosse que la thèse de la « civilisation des m
Å“urs ». Son hypothèse de
la « brutalisation » (au sens anglo-saxon de « rendre brutal ») en prend
même l’exact contre-pied en postulant l’émergence d’une brutalité nouvelle
au sein des sociétés européennes à dater de l’expérience matricielle du
premier conflit mondial. Ainsi le terrain n’était-il pas dégagé pour faciliter
la réception de la pensée de Mosse par ses collègues français
[13].
L’ignorance prolongée dont ses livres ont pâti éclaire d’un jour assez
peu favorable cinquante années de pratiques intellectuelles françaises en
histoire contemporaine. Au regard de tout l’apport de ce très grand historien,
l’heure n’est-elle pas venue de rattraper le temps perdu ?
[1]
Il s’agit de
L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Paris, Éditions
Abbeville, 1997 (
The Image of Man : The Creation of Modern Masculinity, New York, Oxford
University Press, 1996), et de
De la Grande Guerre au totalitarisme, Paris, Hachette-Littérature,
1999 (
Fallen Soldiers : Reshaping the Memory of the World Wars, New York, Oxford University
Press, 1990).
[2]
Voir l’interview due à Bruno Cabanes et parue sous le titre : « Du Baroque au nazisme :
une histoire religieuse de la politique. Entretien avec George Mosse »,
Revue européenne
d’histoire, 1-2,1994, pp. 247-252.
[3]
Bruno CABANES, « Les deux guerres de George Mosse »,
L’Histoire, 199, mai 1996,
pp. 13-14, et Annette BECKER, « Barbarie de la Grande Guerre »,
L’Histoire, 241, mars 2000,
p. 23.
[4]
Cf. le compte rendu de
Fallen Soldiers..., op. cit., par Antoine PROST dans
The Historical
Journal, mars 1994, pp. 209-217.
[5]
Nous voulons parler du Centre de recherche de l’Historial de Péronne (Somme), créé en
1989, et présidé par Jean-Jacques Becker. Tout un pan de l’historiographie actuelle du premier
conflit mondial a contracté une dette importante à l’égard des travaux de George L. Mosse,
qu’il s’agisse des concepts qu’il a mis en
Å“uvre, de sa vision d’ensemble du conflit, de sa
manière de relier celui-ci aux pratiques politiques de l’entre-deux-guerres, ou encore de
sa volonté de renouer des fils trop artificiellement rompus entre 1914-1918 et 1939-1945.
Depuis dix ans, une masse considérable de travaux de jeunes historiens américains, allemands,
britanniques, italiens, anglais (et, heureusement, français) ont été engagés, consciemment ou
non, à partir de pistes ou d’intuitions dégagées dans G. L. MOSSE,
De la Grande Guerre au
totalitarisme, op. cit. Une table ronde a d’ailleurs été organisée autour de l’
Å“uvre de l’historien
en janvier 2000 à l’Historial de la Grande Guerre : « Les histoires culturelles de la Grande
Guerre. Hommage à George Mosse. »
[6]
Voir en particulier :
The Holy Pretence : A Study in Christianity and Reason of State
from William Perkins to John Winthrop, Oxford, Basil Blackwell, 1957.
[7]
George L. MOSSE,
The Culture of Western Europe : The Nineteenth and Twentieth Centuries. An Introduction, Londres, John Murray, [1961] 1963.
[8]
Cf.
The Crisis of German Ideology : Intellectual Origins of the Third Reich, New York,
The Universal Library, Grosset & Dunlap, 1964.
[9]
Pour une analyse de cette
Å“uvre, qui n’est pas notre propos ici, nous renvoyons à notre
préface de
De la Grande Guerre au totalitarisme, op. cit. On peut toutefois juger de la
fécondité de l’historien en consultant la liste de ses principaux ouvrages, en dehors de ceux
déjà cités :
Nazi Culture : Intellectual, Cultural and Social Life in the Third Reich, Londres,
W. H. Allen, 1966 ;
The Nationalization of the Masses : Political Symbolism and Mass Movements in Germany from the Napoleonic Wars through the Third Reich, Ithaca-Londres, Cornell
University Press, 1975 ;
Towards the Final Solution : A History of European Racism, New
York, Howard Fertig, 1978 ;
Masses and Man. Nationalist and Fascist Perceptions of Reality,
Detroit, Wayne State University Press, 1980, réed. 1987 ;
Nationalism and Sexuality. Respectability and Abnormal Sexuality in Modern Europe, New York, Howard Fertig, 1985 et
The
Fascist Revolution : Towards a General Theory of Fascism, New York, Howard Fertig, 1999.
À quoi s’ajoute toute une série de contributions à l’histoire du judaïsme proprement dit :
Germans and Jews : The Right, the Left, and the Search for a “ Third Force” in Pre-Nazi
Germany, New York, Howard Fertig, 1970 ;
German Jews Beyond Judaism, Bloomington,
Indiana University Press, 1985 ;
Confronting the Nation : Jewish and Western Nationalism,
Hanovre-Londres, Brandeis University Press, 1993.
[10]
Jean-Pierre RIOUX, Jean-François SIRINELLI (dir.),
Pour une histoire culturelle, Paris,
Le Seuil, 1997.
[11]
La BNF n’en possède tout simplement aucun en langue anglaise. C’est à l’IEP de Paris
et à la BDIC que l’on trouvera les échantillons les plus riches — encore que très incomplets —
de l’
œuvre de George L. Mosse.
[12]
André BURGUIÈRE,
Dictionnaire des sciences historiques, Paris, PUF, 1986, p. 239.
[13]
Pour une discussion de la thèse de la « brutalisation » opposée à celle de la « civilisation
des m
Å“urs », voir le chapitre 1 d’Annette BECKER et Stéphane AUDOIN-ROUZEAU,
14-18.
Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, chap. 1. Je remercie par ailleurs Christophe
Prochasson de m’avoir suggéré cette hypothèse explicative.