2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
COMPTES RENDUS
Comptes rendus. Histoire de la médecine
Mirko D. GRMEK et Bernardino FANTINI
(dir.), Histoire de la pensée médicale en
Occident, vol. 1, Antiquité et Moyen  ge,
Paris, Le Seuil, 1995,382 p.
Les études réunies sous ce titre par
Mirko D. Grmek et son collaborateur Bernardino Fantini sont d’abord parues en
italien
[1], et on ne peut que se réjouir de
disposer désormais de son adaptation française. Comme son titre l’indique d’emblée, le recueil se démarque d’autres « histoires de la médecine » : il ne s’agit pas
de redécouvrir ou rassembler une fois de
plus les faits marquants et les grands noms
attachés à l’histoire de l’art médical de
l’Antiquité au Moyen  ge en Occident
comme autant de jalons, mais de mettre
en lumière les transformations, leurs
rythmes et leurs acteurs, à l’
œuvre dans
le processus qui a mené le savoir-faire
médical au statut d’art particulier au cours
de la période considérée. Le regard porté
se veut double : reconstruire l’évolution
de la pensée médicale exige en effet de
montrer les diverses influences qui se sont
exercées sur des pratiques et des théories,
tout autant que d’étudier les effets qu’a
produits à son tour la pensée médicale
dans d’autres domaines du savoir et dans
le comportement des hommes en général.
La pensée médicale est donc mise en relation et, pour ainsi dire, saisie en amont et
en aval.
Dans ce but, M. D. Grmek s’est entouré
d’une équipe internationale de savants aux
spécialités variées et complémentaires, et
la diversité des éclairages sur la question
contribue à la richesse et à l’originalité de
l’entreprise : au total, onze contributions
permettent d’aborder différents aspects du
problème. La médecine du monde antique
et son évolution dans le monde hellénistique, ainsi que les grandes figures qui y
sont liées, sont réexaminées en profondeur
dans les articles de Jacques Jouanna (« La
naissance de l’art médical occidental ») et
de Mario Vergetti (« Entre le savoir et la
pratique : la médecine hellénistique ») ; le
monde romain, pour sa part, est abordé
par Danielle Gourevitch autour de la question des différentes sectes médicales, sur
lesquelles Galien légua un traité fameux
(« Les voies de la connaissance : la médecine dans le monde romain »). Ces contributions, qui constituent de précieux récapitulatifs historiques sur l’évolution de la
pensée et de la science médicales, et où
l’on trouve notamment repris en détail
le « dossier » d’auteurs fondamentaux
comme Hippocrate ou Galien, entrent utilement en résonance avec des études plus
monographiques comme celles d’Alain
Touwaide (« Stratégies thérapeutiques :
les médicaments »). Ce spécialiste de
l’Å“uvre toxicologique de Dioscoride s’intéresse ici au médicament, à sa conceptualisation et à son emploi en fonction des
différentes théories sous-tendant la pharmacothérapie, depuis la Collection hippocratique jusqu’au Moyen  ge latin en passant par les médecines byzantine et arabe,
auxquelles Gotthard Strohmaier consacre
pour sa part une étude permettant d’apprécier sur pièces le rôle d’héritières et l’originalité des doctrines et des Å“uvres nées
dans ces aires géographiques (« Réception
et tradition : la médecine dans le monde
byzantin et arabe »).
Son article sert enquelque sorte de transition entre l’Antiquité et le Moyen  ge
occidental, période à laquelle Jole Agrimi
et Chiara Crisciani, puis Danielle Jacquart
consacrent deux beaux essais : les deux
premières (« Charité et assistance dans la
civilisation chrétienne médiévale ») s’intéressent à la notion d’assistance, aux présupposés religieux qui l’animent et à sa
mise en pratique dans l’Occident médiéval, phénomène qui fait le lien entre
une certaine conception de la médecine et
du corps souffrant et ses répercussions
sociales ; D. J acquart (« La scolastique
médicale ») entreprend quant à elle de
resituer la scolastique médiévale, encore
volontiers taxée de propension à l’argutie
et de stérilité (alors que les spécialistes de
l’histoire de la langue ont reconnu depuis
longtemps à la scolastique médiévale une
certaine créativité linguistique), sur le
chemin qui mène la médecine des traductions de Constantin l’Africain jusqu’au
XVe siècle : non seulement la médecine
scolastique n’est pas tout à fait morte avec
le Moyen  ge et a légué des méthodes de
raisonnement encore en usage aux XVIe et
XVIIe siècles, mais surtout elle se caractérise
par une constante remise en question, une
réflexion toujours renouvelée sur les bienfondés de sa démarche qui justifient pleinement qu’elle soit aujourd’hui replacée
en pleine lumière. Pour compléter le
tableau de la médecine et de ses incidences sur les modes de pensées et de
comportement au Moyen  ge, l’article de
Michael Mac Vaugh répond et succède à
celui de A. Touwaide en se concentrant lui
aussi sur un mode d’action thérapeutique
(« Stratégies thérapeutiques : la chirurgie »)
et reconstruit l’histoire de la chirurgie, de
ses origines hippocratiques jusqu’à la fin
des temps médiévaux, sans négliger quelques
aperçus de son histoire dans le monde
arabe. Ou comment une discipline tenue
en piètre estime par les médecins du
Moyen  ge a conquis peu à peu ses lettres
de noblesse, à la suite d’un réveil survenu
d’abord en Italie du Nord puis en France,
et grâce à quelques grandes figures
comme Henri de Mondeville ou Guy de
Chauliac, capables d’innover en matière
de soins ou de techniques comme de poser
les bases rationnelles de leur art. Pedro
Gil-Sotres s’attelle pour sa part (« Les
régimes de santé ») à raconter l’histoire,
l’évolution et la diffusion d’un type d’écrit
médical florissant aux derniers siècles du
Moyen  ge, mais dont il retrace les origines
dans l’Antiquité grecque : les régimes de
santé. Caractérisé par son orientation vers
l’hygiène individuelle, ce genre, initialement destiné à des individus d’un rang
social élevé, connut un succès qui s’étendit à d’autres couches de la société, et la
forte augmentation de la demande à la fin
de l’époque médiévale se reflète notamment dans leur production en langue vulgaire ou en vers, ce qui en facilitait la
réception par un public plus populaire.
Deux études, enfin, se présentent comme
résolument transversales, excédant les
limites imposées par les domaines géographiques ou les césures chronologiques traditionnellement admises, institutionnellement sinon scientifiquement fondées :
outre une copieuse introduction s’interrogeant sur les buts et les moyens de l’histoire de la médecine, sans parler d’un
précieux bilan historiographique en la
matière, M. D. Grmek nous livre un essai
sur « Le concept de maladie » ; il montre
clairement que cette notion a évolué au
cours de l’histoire et que son étude relève
autant de l’histoire de la médecine que
de l’anthropologie culturelle : à côté de
critères objectifs entrant en ligne de
compte dans la conceptualisation de l’état
morbide, des jugements d’ordre moral ou
esthétique ont aussi leur place, variables
selon les lieux et les époques qu’il envisage. Le volume se clôt sur l’article de
Jean-Noël Biraben intitulé « Les maladies
en Europe : équilibres et ruptures de la
pathocénose ». À la recherche des maladies, des conditions sanitaires et des idées
médicales de nos ancêtres, l’auteur fait
démarrer son enquête aux périodes préhistoriques, réaffirmant au passage avec
force ce que l’histoire de la médecine doit
au développement de la paléopathologie,
comme l’avait déjà bien montré M. D.
Grmek
[2]. L’étude des états pathologiques
caractérisant chaque population historique
amène ainsi J.-N. Biraben à reconstruire
dans ses grandes lignes l’histoire de différentes maladies et épidémies : l’exemple
longuement développé de la peste, inconnu
des écrits hippocratiques ou galéniques, le
porte ainsi jusqu’aux rives de notre
époque et c’est sur l’idée terriblement
actuelle de contagion, pressentie aux
époques précédentes mais formulée expressément seulement au XIX
e siècle, que
s’achève la série des contributions.
Le volume n’est pas terminé pour
autant : doté d’une abondante bibliographie, l’ouvrage d’érudition se fait instrument de travail et tous ceux que concerne
de près ou de loin l’histoire de la médecine
et de son impact pendant l’Antiquité et
le Moyen  ge disposent désormais d’une
liste recensant d’une part les anthologies
et éditions de sources existantes, d’autre
part la bibliographie critique la plus à jour
en la matière ; un index des noms propres
(excluant certes les auteurs cités en bibliographie), achève de rendre plus aisée la
consultation du recueil.
On ne peut donc que saluer ce livre
pour son érudition et sa rigueur scientifique, mais aussi son souci de maniabilité
et son originalité : si les principes de
regroupement des différentes contributions peuvent dérouter quelque peu au
début, le lecteur acquiert vite la conviction
que l’ensemble a aussi le mérite de revisiter les traditionnels cloisonnements entre
périodes historiques et espaces géographiques, et de mettre en évidence l’existence de problèmes ou de thèmes transversaux (parmi lesquels les questions liées
aux traductions d’un domaine à l’autre)
justifiant par exemple l’enchaînement
d’articles consacrés respectivement à la
« scolastique médicale », au « concept de
maladie » et aux « médicaments » depuis
l’Antiquité. Un ouvrage fondamental,
donc, pour qui veut connaître en toute
rigueur les grandes idées ayant orienté le
développement de l’art médical du
Ve siècle avant J.-C. au XVe siècle, mais
surtout saisir les incidences de la pensée
médicale sur les comportements, les techniques et l’épistémè au cours de ces
vingt siècles.
Laurence MOULINIER
Danielle JACQUART, La médecine médiévale dans le cadre parisien, XIVe - XVe
siècle, Paris, Fayard, « Penser la médecine », 1998,587 p.
Il est plusieurs manières de lire la somme
de près de six cents pages que nous offre
Danielle Jacquart. D’abord comme une
histoire de la médecine à Paris, débarrassée
des voiles dont l’a recouverte une tradition
déjà ancienne : le chapitre initial s’ouvre,
du reste, par une réjouissante série de
démontages des topoï légués par Quesnay,
polygraphe du XVIIIe siècle peu scrupuleux
dans l’interprétation des documents ; au
passage, D. Jacquart renouvelle totalement le portrait d’Henri de Mondeville
qu’avait naguère tracé Marie-Christine
Pouchelle. Mais ces récits de vie et d’origine sont toujours mis en relation avec
l’université où la médecine parisienne
s’est épanouie : il nous manquait un panorama équilibré des développements de
l’enseignement médical à Paris, et c’est
ce à quoi précisément s’emploie le second
chapitre, avec précision et nuance, serrant
au plus près les informations sur les effectifs, les examens et les carrières que fournissent les registres tenus par les doyens
de la faculté. Les maîtres parisiens, aux
pas desquels D. Jacquart attache les siens,
ne se contentaient pas d’enseigner les
autorités d’un programme guère original.
Ils avaient aussi des clients, des malades,
qui, en ces temps de pestes meurtrières,
avaient parfois peur de mourir et plus souvent encore de souffrir entre les mains
d’un opérateur peu habile. La relation,
conflictuelle et complexe, entre le praticien et le patient est au cÅ“ur des préoccupations de la Chirurgie de Mondeville,
point de départ du livre ; elle traverse les
comptes rendus de visites collectives (ou
collationes) consignés par un étudiant
allemand vers 1400 ; elle court comme un
fil rouge jusqu’au monumental commentaire du Canon d’Avicenne que Jacques
Despars a patiemment élaboré entre 1432
et 1453 : c’est par lui que D. Jacquart a
commencé naguère ses recherches, c’est
avec lui que ce livre s’achève. Là, en effet,
viennent s’entrecroiser les fils, longuement dévidés par l’auteur, de l’ouverture
à la pratique (la via pragmatica) et de
l’élaboration doctrinale, cette via scholaris qui a donné lieu aux répertoires raisonnés d’autorités d’un J ean de Saint-Amand ou d’un Pierre de Saint-Flour.
Car les débats qui opposent entre eux les
médecins parisiens des XIVe et XVe siècles
ne sont pas différents de ceux qui divisent
leurs confrères européens. Et du coup,
c’est toute la pensée médicale occidentale
que le livre de D. Jacquart permet d’approcher, comme le suggère d’ailleurs son titre.
Pour éclairer les positions de tels ou tels,
l’auteur fournit de précieuses et copieuses
mises au point sur les autorités qu’ils allèguent et sur les notions fondamentales
qu’ils utilisent. C’est ainsi qu’en entreprenant de démontrer qu’il est inexact de croire
que « l’É glise a horreur du sang » (adage
fabriqué de toutes pièces au XVIIe siècle),
elle réinterprète le canon 18 du concile
de Latran IV (1215) — souvent évoqué,
rarement cité et tout à fait incompris —
et surtout rappelle ce que sont les représentations médiévales du sang (il vaudrait
mieux écrire des « sangs »), sangs artériel,
veineux et menstruel étant parfaitement
distingués, même s’ils s’inscrivent dans un
circuit. Le problème, rappelle D. Jacquart
à propos de ce canon, n’est pas de répandre
le sang, mais d’ouvrir le corps au risque
de faire mourir le malade. C’est la même
préoccupation qui incite Boniface VIII à
interdire, en 1299, non la dissection,
comme on l’a si souvent et si paresseusement écrit, mais le démantèlement des
cadavres en vue de l’inhumation.
En procédant ainsi, D. Jacquart affirme
sa cohérence avec le projet, qu’elle a exposé dès l’introduction, d’une histoire des
sciences qui soit attentive aux ruptures,
innovations ou mutations tout en les replaçant dans leur cadre social et culturel. Un
exemple entre cent de la fécondité de ces
analyses croisées : si, à partir des années
1270, les statuts de la faculté parisienne
remplacent la dénomination de physicus
par celle de medicus, ce n’est pas parce
que les médecins sont devenus moins
savants mais, au contraire, parce que la
faculté est si bien installée qu’il ne lui est
plus nécessaire de rappeler la composante
théorique la rattachant à une philosophie
naturelle par ailleurs bien suspecte en ces
années-là. On débouche ainsi sur une histoire intellectuelle qui prend au sérieux le
contenu des textes, finement traduits et
longuement analysés. C’est dire si le
novice aura du mal à ne pas tout retenir
de ce flot d’analyses : le goût du texte
juste que D. Jacquart puise aux manuscrits
eux-mêmes ; le souci de ne pas s’en laisser
compter par les interprétations admises —
peut-être acquis au contact des commentaires médiévaux, qui ne méritent vraiment
pas leur réputation de bavardages répétitifs.
Au-delà, se profilent toutefois des lignes
de force.
D’abord un schéma global d’évolution
de la médecine, partagée entre science et
art (Avicenne et Averroès s’opposent de
ce point de vue), entre théorie et pratique :
dualité centrale, car elle permet de préserver la spécificité de la discipline, tout
en la distinguant des pratiques empiriques.
Les travaux antérieurs de D. Jacquart
— notamment quelques-uns des articles rassemblés dans un volume de Variorum —
avaient éclairé la première étape de l’évolution : l’implantation en profondeur,
sinon dans la société médiévale du moins
dans le milieu intellectuel, d’une médecine savante ayant acquis le statut de
science, grâce à l’effort des Salernitains
du XIIe siècle. Le présent livre est plutôt
consacré au grand tournant vers la pratique qui marque les derniers siècles
médiévaux : développement de la diététique (récemment mis en valeur par la
thèse de Marilyn Nicoud), multiplication
des recettes et des types d’écritures
centrés sur le cas (consilia ou collationes
déjà évoquées), autant d’indices qui traduisent l’effort d’adaptation aux conditions réelles, avec pour justification une
« utilité commune » que Mondeville
emprunte explicitement à la P olitique
d’Aristote ; n’est-ce pas à la demande
expresse du roi que le corps des régents
parisiens élabore un Compendium de epidemia destiné à expliquer cette nouveauté
effrayante qu’est l’é pidémie de 1348 ?
D. Jacquart montre bien que ce Compendium, quoique fondé sur la détermination
astrale, classe clairement la peste parmi
les maladies « contagieuses » qui « par
l’attraction de l’air corrompu et empoisonné qu’exhalent les patients [...] contaminent les personnes présentes ». Mais
elle montre aussi que les médecins ne se
sont que difficilement résolus à admettre
l’existence de la contamination par
contact avec les malades.
Car, et c’est le second grand enseignement de ce livre, les XIVe et XVe siècles
sont marqués par la complexification doctrinale d’une médecine qu’on croit trop
souvent avoir été un simple ressassement
de Galien et d’Hippocrate. Les étudiants
en médecine ne bénéficièrent pas, à
l’instar de leurs condisciples d’autres
facultés, de manuels d’initiation, et l’on
peut douter qu’il y ait eu une doctrine
médicale du Moyen  ge : le simple
examen des questiones suscitées par le
commentaire des autorités montre l’extrême variété des préoccupations et des
débats qui rapprochent ou opposent philosophes et médecins et irriguent tout le
champ intellectuel. La typologie des
« esprits » débouche sur la psychologie,
tandis que la notion d’attraction par le
chaud a des échos en physique (la polarisation magnétique, une des rares découvertes médiévales) ; quant à la latitude
des formes qu’induisent le classement des
tempéraments et le calcul des degrés des
médicaments composés, autrement dit la
question de la quantification des effets
qualificatifs, elle trouve sonparallèle dans
les élaborations mathématiques des Mertoniens. La recherche de la forme spécifique — c’est-à-dire les propriétés d’un
simple qui ne sont pas liées à ses qualités
premières de température et d’humidité,
concept totalement ignoré des Anciens —
ouvre a priori le champ de l’expérience.
Mais celui-ci est étroitement balisé, et
même Jacques Despars n’en déduit pas
automatiquement l’erreur des autorités.
Les réélaborations doctrinales sont le fruit
de rapports, aussi féconds que complexes,
avec des disciplines connexes comme
l’astrologie et même l’alchimie. Là aussi,
il y eut débat, et, pour la rigueur d’un
Nicole Oresme, constatant qu’il est impossible de démontrer l’influence des astres
sur l’extrême diversité du monde terrestre
et qu’invoquer cette influence revient à
nier la science, combien de médecins se
référaient aux jours critiques pour établir
un calendrier des saignées ou transformaient l’examen uroscopique en banale
interrogation astrologique ? Quant à l’approche philologique de Despars (collation
des manuscrits destinée à éliminer les
erreurs, attention portée à la cohérence
initiale du discours, qui contraste avec
l’art scolastique de la fragmentation), elle
est en phase avec l’humanisme français
dans lequel le médecin eut quelques relations.
Le moindre mérite du livre de D. Jacquart
n’est pas de réévaluer la médecine parisienne, considérée à tort comme le parent
pauvre de la tradition médicale d’Occident. Certes, on n’y trouve guère d’auteurs
de premier plan, mais l’originalité du
trajet mérite d’être rappelée. La médecine
parisienne s’est définie en partie dans son
rapport conflictuel avec la chirurgie au
début du XIVe siècle, d’où la place accordée
à Henri de Mondeville : D. J acquart
éprouve de la sympathie pour l’homme,
sur lequel elle revient à plusieurs reprises ;
mais pas au point d’en faire, comme certains, le précurseur de Galilée parce qu’il
a combattu la « louable suppuration » de
l’« é cole » chirurgicale « dominante » ; au
reste, Mondeville a échoué à imposer aux
chirurgiens la formation théorique qu’il
estimait indispensable, la « pratique de
cyrurgie roborrée par théorique ». Cependant, ses confrères parisiens du XVe siècle
se sont peu à peu intégrés, sinon fondus,
dans le monde universitaire et, à la fin du
siècle, la faculté organise elle-même des
dissections, dont D. Jacquart décrit minutieusement le déroulement grâce aux
comptes fort détaillés en conservant les
débours. La lutte d’influence et de compétence avec les chirurgiens, comme d’ailleurs avec les empiriques, n’a pas absorbé
toutes les forces des universitaires parisiens. Nombre d’entre eux ont écrit, et il
faut souligner l’originalité des genres
qu’ils ont explorés, souvent liés à l’enseignement, comme le pari qu’a représenté
le choix du français : ainsi pouvait-on
adresser des conseils pratiques aux barbiers comme aux patients illettrés, tout en
maintenant une grande liberté de ton et
de formes, qui ne se limitent pas, loin de
là, à la simple traduction littérale depuis
le latin ; symptomatique est le cas
d’É vrard de Conty, dont les audaces, dans
le Livre des problèmes que lui commanda
Charles V, sont pointées par D. Jacquart.
Avec d’autres moins fameux, que l’auteur
avait déjà dénichés dans des manuscrits
peu fréquentés, il a contribué à faire pros-pérer une médecine parisienne à la fois
singulière et exemplaire.
Bruno LAURIOUX
Mary LINDEMANN, Medicine and Society
in Early Modern Europe, Cambridge,
Cambridge University Press, « New
Approaches to European History »,
1999,240 p.
Professeur d’histoire à la Carnegie
Mellon University, Mary Lindemann est
spécialiste de la médecine dans l’Allemagne
du XVIIIe siècle. À partir d’une bibliographie essentiellement anglo-saxonne, elle
publie une synthèse sur la médecine en
Europe à l’époque moderne. Quant on
connaît la variété des évolutions politiques
et sociales des différents pays du XVIe au
XVIIIe siècle, le projet semblait à première
vue irréalisable. À l’arrivée, il ne fait
aucun doute que le pari a été gagné : la
synthèse est intelligente et précise, le ton
est vif et les talents pédagogiques de l’auteur sont éminents. Critiquant la vieille
histoire de la médecine, qui ne prenait en
compte que les progrès de la « science »
à travers quelques grandes figures emblématiques, opposées à un monde de routine
et de superstitions, elle s’attache à traiter
la question de la santé et de la maladie
avec les méthodes et les acquis de l’histoire sociale. Cette approche a été particulièrement illustrée en Angleterre par de
nombreux chercheurs, favorisés par les
bourses, postes et outils de travail offerts
par la Fondation Wellcome, au point que
l’on a pu avoir l’impression qu’il n’y avait
d’histoire sociale de la médecine qu’en
Angleterre.
Le livre de M. Lindemann s’efforce de
comparer le cas anglais aux autres exemples européens, quitte à montrer qu’il n’est
pas aussi original que ses collègues anglosaxons ont pu le penser, avec un double
souci : informer sur les acquis de la
recherche historique récente et critiquer
un certain nombre d’idées reçues. Les
deux premiers chapitres, consacrés aux
maladies et épidémies, telles que les
vivent les gens de l’époque, donnent un
tableau remarquablement clair des théories médicales héritées d’Hippocrate et de
Galien, et montrent que les conceptions
anciennes sont partagées par tous, lettrés
comme analphabètes, courtisans comme
paysans. Les distinctions classiques fondées sur les oppositions savant/populaire
ou urbain/rural ne lui semblent pas pertinentes dans la mesure où tous, médecins,
chirurgiens, guérisseurs, malades, partagent les mêmes conceptions de la maladie
et soignent de la même façon. Il est clair
qu’elle ne croit pas à l’autonomie et à la
« rationalité » propre de la médecine dite
« populaire », qui ne serait pour elle
qu’une reconstruction a posteriori de certains historiens. Le troisième chapitre analyse l’évolution des doctrines médicales
pendant la période : théories de Paracelse
et de Harvey, nouvelles écoles iatrochimiques et iatromécaniques, apports de
Boerhaave, Haller, Sydenham, médecine
des Lumières, débuts de la clinique, nouveaux remèdes venus d’outre-mer (quinquina, ipécacuana, thé et chocolat). L’idée
défendue ici est qu’il ne faut pas parler
de « révolution scientifique » : lorsque
Frascator, au XVIe siècle, décrit la contagion, il n’est pas plus moderne que Harvey
au XVIIe siècle quand il découvre la circulation du sang. Ces deux novateurs sont
davantage les héritiers de leurs prédécesseurs que les fondateurs d’un monde nouveau ; les anciens modes de pensée sont
toujours là. Il ne faut pas non plus opposer
les doctrines médicales successives les
unes aux autres, en pensant que les plus
récentes abolissent les précédentes : la
plupart des praticiens étaient capables de
fonctionner, en améliorant à leur façon le
vieux socle galénique par un petit mélange
de plusieurs doctrines nouvelles. Le quatrième chapitre, consacré à l’é ducation
médicale, montre que si les universités,
avec leurs méthodes livresques, forment
la majorité des médecins et quelques chirurgiens, il existe aussi une formation pratique par l’apprentissage pour de nombreux praticiens (apothicaires, sagesfemmes, chirurgiens et même certains
médecins). À propos des hôpitaux (chapitre V), M. Lindemann montre qu’ils
n’ont pas seulement été des lieux d’assistance ; contrairement à la « légendenoire »,
ils ont eu très tôt des médecins et des
chirurgiens à demeure et, au XVIIIe siècle,
avec la création de nouveaux établissements, ils sont devenus, partout en
Europe, des lieux d’observation où a pu
se développer une nouvelle médecine : la
« naissance de la clinique », à la fin du
XVIIIe siècle, n’a pas été une rupture brutale
mais un lent mouvement de fond, dont
les causes sont multiples. Le sixième chapitre montre que le rôle de l’É tat dans
les politiques de santé n’a pas attendu le
XVIIIe siècle pour s’exercer : dès la fin du
Moyen  ge, les épidémies de peste et le
soin des pauvres donnent l’occasion aux
pouvoirs municipaux et étatiques de produire des règlements d’hygiène et de quarantaine pour protéger la santé des populations. Aux siècles suivants, cette action est
renouvelée par les théories populationnistes soutenues par l’essor de l’arithmétique politique. L’importance accordée à
l’environnement dans l’hippocratisme des
Lumières conduit à la rédaction des topographies médicales et entraîne un nouvel
hygiénisme. S’il n’est jamais exclusif
d’initiatives privées de charité, l’ampleur
du rôle de l’É tat varie selon les pays : il
est à son maximum avec le caméralisme
des cours germaniques et à son minimum
en Grande-Bretagne, où fleurissent des
institutions issues de la philanthropie
privée. La pratique des soins forme la
matière du dernier chapitre : il apparaît
que les différents recours sont utilisés
conjointement à tous les niveaux de la
société. Le concept de « professionnalisation », qui a été à la mode il y a quelques
années chez les historiens, ne paraît pas
pertinent pour expliquer l’évolution du
rôle des praticiens, étant donné que tous,
des lettrés aux charlatans, répondent à une
demande de soins à la fois très variée et en
expansion. Le XVIIIe siècle voit le patient
se transformer en un consommateur
confronté à de nouvelles offres de soins
et de services qui prolifèrent, et c’est ce
consumérisme qui sape les bases du vieil
ordre médical corporatif. Car, pour en
finir avec une vision négative de l’époque
moderne, M. Lindemann souligne qu’il y
a toujours eu beaucoup de praticiens, à la
campagne comme à la ville ; les gens se
soignaient, avec des moyens qui ne sont
pas les nôtres, mais qu’il faut se garder
de juger à l’aune de notre médecine
contemporaine.
Au total, voici un livre vivant qui mêle
agréablement l’exposé des connaissances
sous une forme synthétique, les remises
en question historiographiques et des
exemples développés qui donnent des
touches concrètes aux développements.
Regrettons néanmoins quelques erreurs :
page 45, une des deux gravures de la peste
de Rome de 1656, légendée comme « le
transport de morts », représente en fait un
haut personnage allant en carrosse visiter
un hôpital ; Florence n’est pas sur le Pô
(p. 160) ; et il ne faut pas confondre le
philosophe Claude-Adrien Helvétius
(1715-1771), avec son grand-père Jean-Adrien Helvétius (1661-1727), médecin
de la cour de Louis XIV et inventeur des
fameuses boîtes de remèdes (le texte,
comme l’index, n’en font qu’un seul et
même personnage). On s’étonnera aussi de
ne rien trouver sur les hôpitaux d’enfants
trouvés, si nombreux en France et en Italie
pendant toute la période ; en Angleterre, à
Londres, le Foundling Hospital fonctionne
de 1739 à 1781, mais il n’y a pas d’établissement de ce type en Allemagne, ce qui
explique sans doute cet oubli de l’auteur.
Marie-France MOREL
Laurence BROCKLISS et Colin JONES, The
Medical World of Early Modern France,
Oxford, Clarendon Press, 1997,960 p.
Voici un livre que sa taille « gargantuesque » impose d’emblée comme un
incontournable, mais aussi comme une
sorte de provocation pour le lecteur français : pourquoi faut-il que ce soient deux
Anglais (l’un professeur à Warwick,
l’autre à Oxford) qui viennent écrire en
anglais la première grande synthèse sur
l’histoire de la médecine française des
XVIe - XVIIIe siècles ? La préface du livre
explique la genèse du projet. Les auteurs
sont deux spécialistes reconnus de la
France moderne : Laurence Brockliss a
étudié l’enseignement universitaire aux
XVIIe et XVIIIe siècles, particulièrement en
médecine ; Colin Jones a travaillé, entre
autres, sur l’assistance et les hôpitaux au
XVIIIe siècle et sur la faculté de Montpellier. Les deux auteurs ont pour ambition d’écrire une « histoire totale », « à
la Braudel », de la médecine française
à l’époque moderne, qui permettrait de
faire des comparaisons avec la médecine
anglaise, beaucoup mieux documentée.
Pour arriver à leurs fins, ils ont d’abord
synthétisé les apports de leurs nombreux
collègues anglo-saxons, travaillant sur la
France en histoire de la médecine ou des
sciences (A. G. Debus, Toby Gelfand,
Ann La Berge, Hilary Marland, Roy
Porter, Matthew Ramsey, Dora Weiner),
ainsi qu’en histoire politique ou sociale
(W. H. Beck, P. Benedict, Richard Bonney,
Robert Darnton, Oliver Hufton). On ne
peut s’empêcher de relever de leur part
un évident sentiment de supériorité à
l’é gard de leurs malheureux collègues
français qui n’ont qu’une vue fragmentée
et tronquée de leur propre histoire : peu
d’entre eux trouvent grâce à leurs yeux
(Alain Croix, Mirko Grmek, François
Lebrun, J acques Léonard et Roselyne
Rey); les historiens de l’école des Annales,
sont très critiqués à cause du faible intérêt
qu’ils manifesteraient pour l’histoire des
idées. Pour compléter leur documentation,
les deux auteurs ont fait des recherches
originales dans plusieurs fonds d’archives
(entre autres, facultés de médecine de Paris
et Montpellier, Société royale de médecine, ainsi qu’une vingtaine de dépôts
d’archives départementales et municipales).
« L e monde médical » de la France
moderne est défini comme l’ensemble de
tous les praticiens, savants ou non,
hommes et femmes, y compris dans certains cas d’auto-médication, les patients
eux-mêmes ; ce qui aboutit, dans un livre
de 900 pages de texte et 3 000 notes, à la
mention de quelque 720 praticiens de
toutes origines ou notoriété. Ce monde est
dominé par un corps de praticiens savants
groupés dans des institutions corporatives
qui constituent son « noyau dur », les
autres, plus isolés ou moins formés,
constituant la « pénombre médicale ». Le
livre est construit en deux grandes
périodes chronologiques, en liaison avec
l’histoire de la peste, importante jusqu’en
1680 et en voie de disparition après cette
date. On peut s’étonner de cette articulation formelle de l’ouvrage autour de la
peste, car elle est relativement peu présente dans les développements, sauf au
début de chaque partie et à la fin du livre,
qui se termine sur un commentaire du
tableau de Gros, Les pestiférés de Jaffa,
où Bonaparte pose la main sur un malade
avec le geste du roi de France touchant
les écrouelles. De toute manière, il est
clair que les deux auteurs n’ont pas voulu
écrire une histoire des malades et des
maladies. Le livre est essentiellement une
étude des théories médicales clairement
expliquées dans leur succession chronologique : « vulgate » galénique, « hérésie »
de Paracelse, théories de Fernel, Harvey et
la « révolution scientifique », iatrochimie,
iatromécanisme, vitalisme, empirisme. La
diffusion des nouvelles théories est mesurée
grâce à l’étude des thèses (en latin) des
facultés de Paris et de Montpellier. Au total,
les auteurs soulignent qu’au cours des
trois siècles la théorie médicale s’est renouvelée en conservant le vieux galénisme,
suffisamment plastique pour digérer ces
nouvelles idées, sans s’effondrer.
Un autre point fort du livre est l’étude
détaillée des professions de santé : tripartition des fonctions entre médecins, chirurgiens, apothicaires; oppositions anciennes
entre le médecin éduqué en latin à l’université qui disserte sur les corps et pratique un art libéral, et le chirugien « mécanique » qui touche les corps ; histoire des
corps de praticiens : collèges de médecins,
communautés de chirurgiens et d’apothicaires ; étude des rivalités entre médecins
et chirurgiens ; rôle ambigu du pouvoir
royal protégeant les communautés à leurs
débuts, comme un rouage de la constitution de l’É tat moderne, mais utilisant en
même temps à la Cour une grande variété
de praticiens, dont certains ne sont pas
membres des communautés et sont parfois
même de simples charlatans; lutte des médecins contre la concurrence des charlatans
et des empiriques. Mais, pour Brockliss
et Jones, le monde médical est un : il n’y
a pas lieu d’opposer le savant et le populaire ; il y a du savant dans le populaire
et vice-versa. Plusieurs aspects des professions médicales sont particulièrement
bien documentés : les études médicales
avec leurs exigences académiques et le
coût final des diplômes, variable selon les
lieux ; le fonctionnement des collèges de
médecins et des corps de chirurgiens dans
les grandes villes aux XVIe et XVIIe siècles,
étudié longuement, grâce à l’utilisation
fine des registres de délibérations d’un
certain nombre de communautés. Les
charlatans, guérisseurs et autres empiriques ont droit à plusieurs chapitres hauts
en couleur, où sont présentés des personnages fort gênants pour les collèges de
médecins, mais qui avaient souvent la protection de la Cour. Le rôle ambigu des
premiers médecins et chirurgiens des rois
est aussi très bien mis en valeur, à partir
de l’étude des praticiens faisant partie au
XVIe siècle de la troupe des « artisans suivant la cour », du temps où la Cour était
itinérante. Ce corps de médecins et de
chirurgiens de cour qui ont la faveur du
roi ne cesse de grandir à l’époque moderne
et devient un concurrent redoutable pour
les praticiens urbains groupés en corps.
Beaucoup de portraits très vivants de ces
premiers médecins et chirurgiens sont présentés, qu’il s’agisse, par exemple, d’un
héros du combat contre la peste de Marseille
comme Chicoyneau (plus tard médecin de
Louis XV), ou d’un courtisan fabuleusement enrichi comme Lassonne, médecin
de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Les
archives de la Prévôté de l’Hôtel du Roi
sont très habilement exploitées à propos
des autorisations de remèdes secrets : on
voit que la protection monnayée du roi
permet à un grand nombre de praticiens
de la « pénombre médicale » de se livrer
à un commerce lucratif de remèdes et
d’eaux minérales.
Quant au patient, il est analysé avec le
regard des praticiens, grâce à l’exploitation de plusieurs carnets de médecins :
celui de Lazare Riverius à Montpellier, de
1630 à 1640, celui de Vivant-Augustin
Ganiare à Beaune de 1736 à 1777, ou celui
de l’accoucheur Pierre Robin à Reims de
1770 à 1792 (qui avait déjà été étudié par
Jacques Gélis dans La sage-femme ou le
médecin, Paris, Fayard, 1988). Les maladies de Louis XIV et de ses courtisans
n’ont plus de secret pour nos deux auteurs,
même si le lecteur préfèrerait parfois en
savoir plus sur les malades ordinaires.
Les évolutions capitales de la médecine
des Lumières sont bien mises en valeur
dans les derniers chapitres : assomption
de la chirurgie, abolition progressive de
la distance entre médecins et chirurgiens
au cours du XVIIIe siècle, avec de plus
en plus de praticiens qui ont une double
formation, transformation des hôpitaux à
la même époque, avec le début d’une
observation clinique au lit du malade, rôle
novateur des hôpitaux militaires. Enfin,
un très bon chapitre, truffé d’exemples
précis, analyse l’entrée de la médecine et
des médecins dans le champ de la consommation et de la publicité au cours du
XVIIIe siècle.
Ce livre important laisse cependant le
lecteur français insatisfait sur certains
points. Le refus de toute perspective anthropologique est gênant : on ne saura pratiquement rien sur la conception paysanne
de la maladie et sur les thérapeutiques
populaires, alors que, pour le XVIIIe siècle
au moins, les sources ne manquent pas :
on peut lire « en creux » un certain nombre
de textes des médecins critiquant les pratiques paysannes ; à partir de 1778, les
archives de la Société royale de médecine
(exploitées trop rapidement par les deux
auteurs) comptent beaucoup de lettres de
médecins de campagne décrivant, avec
précision et sans romantisme, l’état sanitaire des populations au milieu desquelles
ils vivent. Il est significatif à cet égard
que la bibliographie ne cite pas le premier
tome de l’ouvrage de Jacques Gélis sur
l’histoire de la naissance (L’arbre et le
fruit, Paris, Fayard, 1984), qui est une
anthropologie de la naissance construite à
partir de sources historiques. On s’étonne
aussi de ne pas trouver mention des
articles de Jean-Pierre Peter sur les épidémies à la campagne, d’après les archives
de la Société royale de médecine (Ethnologie française, 1987 et Atlas de la Révolution française, tome 7, Médecine et
santé). La douleur des patients est aussi
un thème totalement absent : par exemple,
les auteurs nous décrivent minutieusement
les différentes opérations de la « taille »,
destinées à enlever les calculs dans la
vessie ; une planche de l’Encyclopédie
reproduite nous montre combien les malheureux patients devaient être solidement
attachés. S’il nous est dit que les plus
renommés des chirurgiens ne dépassaient
pas trois minutes pour opérer, il aurait
fallu souligner que c’est parce qu’il était
difficile de contenir plus longtemps un
patient dont on découpait le périnée à vif.
Il est dommage aussi, quand on veut fait
une histoire « totale », de négliger l’apport
des travaux de Denis Crouzet sur la violence pendant les guerres de Religion
ou de J ean-Claude Perrot sur Caen au
XVIIIe siècle. Rien non plus sur Mauriceau
et Mauquest de la Motte, grands accoucheurs du XVIIe siècle. Relevons enfin
quelques erreurs : sur le concile de Trente
qui se termine en 1563 (et non en 1561),
sur l’orthographe des Carmes Déchaussés
(et non Déchaussées), sur la paroisse
Saint-J acques du Haut-Pas (et non pas
Saint-Jean), et sur l’architecte de la chapelle de la Salpêtrière qui est L ibéral
Bruant et non pas Mansart, comme le
mentionne à tort la légende de la gravure
de la page 680. Au total, cependant, les
erreurs sont très peu nombreuses et ce
livre rendra d’éminents services à tous les
spécialistes de la période, même s’il reste
encore de larges pans de cette histoire
à travailler.
Marie-France MOREL
Andrew WEAR, Knowledge and Practice
in English Medicine, 1550-1680, Cambridge, Cambridge University Press,
2000,496 p.
Professeur d’histoire de la médecine,
Andrew Wear a, depuis une dizaine d’années, approché son objet par de multiples
articles, regroupés dans quatre livres parus
depuis 1992. Celui qu’il publie aujourd’hui
est une synthèse excellente, et convaincante,
qui fait concorder de manière cohérente
les différentes approches de ses ouvrages
précédents.
Comme l’auteur le rappelle dans son
premier chapitre, « Setting the scene », où
il plante le décor et retrace les conditions
de vie et de mort dans l’Angleterre des
XVIe et XVIIe siècles, ses travaux s’inscrivent dans un renouveau remarquable des
études consacrées à l’histoire de la médecine, dynamisées par les recherches sur la
démographie historique de l’école anglaise
des années 1970-1980. Il s’en démarque
cependant et rappelle systématiquement,
en abordant chaque nouvelle thématique
de son travail, que, s’il s’inscrit bien dans
cette histoire sociale de la médecine, il
opère ce que nous appellerions une « histoire d’en bas ». Son objet est en effet de
cerner au plus près et de la manière la
plus concrète la connaissance et la pratique d’une culture médicale qui nous est
maintenant étrangère, mais qui fut partagée par les patients et les médecins des
XVIe et XVIIe siècles. Son intérêt se porte
sur un aspect primordial pour les malades
d’alors dans leur expérience vécue de la
maladie : les remèdes, les discours d’explications, les conseils qui leur furent
donnés.
En digne héritier des Annales, dont il
se réclame explicitement, il inscrit son
travail dans la problématique de la diversité des temporalités historiques, celles
des ruptures et/ou des continuités. Il élabore une histoire des croyances et des
pratiques, histoire presque immobile, du
moins non affectée par les grands changements historiques. Son cadre chronologique va en effet du milieu du XVIe jusqu’aux dernières décennies du XVIIe siècle,
ce qui neutralise l’événementiel politique,
pourtant lourd. Le terminus a quo est celui
de la révolution du savoir médical opérée
par Jan Baptist Van Helmont (1579-1644),
dont les découvertes sur la chimie des
processus physiques commencèrent à pénétrer les milieux médicaux britanniques à
la fin du XVIIe siècle. Il consacre la dernière partie de son ouvrage à cette problématique : en une centaine de pages, il
retrace la « révolution helmontienne »
puis démontre son insuccès à pénétrer
dans les pratiques avant de conclure son
travail sur les changements et les continuités, titre de son dixième et dernier chapitre.
Le point de départ de l’ouvrage est
moins explicité, si ce n’est par un court
paragraphe de l’introduction : le milieu du
XVIe siècle s’est imposé comme la période
où « les tentatives des médecins savants,
c’est-à-dire formés à l’université, pour
réformer la médecine anglaise étaient déjà
bien avancées, de même que l’édition
d’ouvrages médicaux populaires qui s’efforçaient de répandre largement le savoir
médical auprès des profanes et des praticiens ».
Pendant ce long siècle, la médecine
anglaise a gardé un caractère ouvert et
non structuré qui permettait la pénétration
réciproque de la connaissance et de la
pratique. L’absence de frontières entre la
culture savante et la culture empirique,
mieux, leurs emprunts réciproques et leurs
interférences systématiques, tenaient à
l’acceptation unanime, par les hommes et
les femmes, les savants comme les profanes, les praticiens ou les malades, de
la théorie des humeurs de Galien et des
certitudes hippocratiques (Most people
and physicians). Tous partageaient la
croyance en l’unité du cosmos, en l’identité de nature d’une part entre l’homme,
l’animal, l’eau et la terre, d’autre part
entre l’organique et l’inorganique. Aussi
inscrivaient-ils tous la santé et la maladie
dans un dérèglement de ce rapport entre
l’individu et son milieu, la cure visant à
rétablir l’équilibre et la prévention à préserver la relation la plus harmonieuse possible entre les hommes et leur milieu. C’est
aussi pourquoi savants et profanes partageaient une même vision de la maladie
où la putréfaction tenait le rôle de cause
seconde, après la volonté divine.
Sur cette base de démonstration, l’auteur remet bien d’autres certitudes en
cause. Il montre que la religion ne s’oppose ni à l’intervention soignante ni à
l’analyse savante des causes de la maladie.
De ce fait, nul fatalisme dans l’attitude
des contemporains face à la maladie et
à l’épidémie : l’auteur démontre dans un
chapitre remarquable, celui sur la peste,
qui clôt la première partie de son travail,
que même devant l’issue souvent fatale
de cette maladie, ni les malades ni les
médecins ne se sont déclarés impuissants.
L’historien de la maladie et de la santé
plus encore que tout autre se doit d’éviter
la théorisation, la désincarnation de son
écriture. Le travail de A. Wear est une
cathédrale du gothique flamboyant : au
foisonnement des citations, jamais trop
longues et toujours concluantes, à l’abondance des sources dépouillées (manuels de
santé pratiques, correspondances privées,
livres de comptes tenus par des médecins
et des patients...), à la variété des thématiques abordées (les remèdes simples ou
composés, la médecine, la chirurgie...),
répondent aussi rigueur et cohérence du
plan et de la démonstration. Dans cet
ouvrage, la peur de la maladie, le repérage
des symptômes, le discours tenu au chevet
du malade, les recettes de fabrication et
la cuisson des remèdes, tout ce caractère
concret de la maladie et de la médecine
est rendu palpable au lecteur par un choix
de citations souvent émouvantes, parfois
drôles, toujours pertinentes. L’ouvrage de
A. Wear est une réussite : son questionnement et sa méthode balisent des chemins
encore peu empruntés par l’historiographie
française.
Marie-Claire VITOUX
Guido GIGLIONI, Immaginazione e malattia. Saggio su Jan Baptiste Van Helmont, Milan, Franco Angeli, 2000,187 p.
Jan Baptiste Van Helmont, philosophe
flamand né en 1579 et qui, à l’âge de dix-sept ans, avait donné des conférences au
Collège médical de Louvain, a réalisé « la
dernière grande synthèse médicale, théologique et philosophique qui avait pour
sujet l’imagination avant la fracture
opérée par Descartes » (p. 10). Cet élève
de Paracelse semble n’avoir été connu que
pour avoir donné le nom au « gaz » (d’un
mot flamand qui voudrait dire « fermenter », ou bien d’un autre qui indiquerait l’« esprit », ou encore du mot grec
« chaos »). Or, les historiens de la médecine et de l’alchimie savent qu’il a découvert le gaz carbonique et les sucs gastriques.
Le livre de Guido Giglioni l’insère dans
les courants philosophiques du XVIIe siècle
pour nous montrer la profondeur de sa
pensée et l’originalité de ses constructions intellectuelles.
Pourchassé par l’Inquisition et condamné
comme hérétique, son ouvrage principal
l’Ortus medicinae. Id est, initia physicae
inaudita, a été publié après sa mort par
son fils François Mercure en 1648. Mais
G. Giglioni ne se borne pas à considérer
cette œuvre posthume : il se penche sur
toute la production de Van Helmont, de
son premier travail publié à Paris en 1621,
la Disputatio de magnetica vulnerum
naturali et legitima curatione, jusqu’à
l’Ortus medicinae, pour pouvoir suivre
l’évolution de sa pensée philosophique.
Nous découvrons ainsi le cheminement
d’un intellectuel qui essaie de lier ses
inquiétudes religieuses, ses conceptions
du métier qu’il exerce, la médecine, et ses
préoccupations philosophiques. Malgré
les reconnaissances obtenues en tant que
médecin, Van Helmont suit le parcours
qui avait été celui de Paracelse, contestant
la technique médicale de son temps : ses
pairs sont taxés de se contenter d’un faux
savoir, masqué par des comportements et
des attitudes ritualisés. Le vrai savoir ne
peut être que d’origine divine, ne peut que
dériver de Dieu, à travers un processus
d’illumination qui nous rapproche de la
véritable essence des choses. Le mythe de
la caverne devient ainsi le sujet d’une
vision onirique de Van Helmont : lui seul
aurait pénétré dans les profondeurs de la
crypte où se trouve le trésor de la connaissance, alors que tous ceux qui avaient tenté
l’entreprise avant lui, avaient échoué, à
commencer par Galène, ou bien n’étaient
pas allés jusqu’au bout de leur recherche,
comme Paracelse.
Cette illumination peut être donnée par
Dieu comme une lumière qui nous fait découvrir la vérité ; sur ce point, Van Helmont
se rapproche de certains mystiques orientaux, particulièrement de ceux qui avaient
vécu une expérience « illuminante » à
travers ou à côté d’une formation néo-platonicienne. Il serait intéressant de
savoir si notre philosophe-médecin avait eu
connaissance des mouvements mystiques
de la chrétienté orthodoxe : d’ailleurs,
G. Giglioni souligne souvent l’analogie de
certaines réflexions de Van Helmont avec
la pensée de Jean Damascène.
Mais Van Helmont est en premier lieu
un médecin, même s’il oppose le faux
savoir de ses collègues à la vraie connaissance obtenue grâce à l’illumination
divine, dont il a fait la preuve. C’est sur
ce plan qu’il avance des propositions qui
concernent le rôle de l’imagination dans
la détermination de la maladie et dans les
moyens pour la soigner. Contre la théorie
d’Avicenne, qui attribuait à l’imagination
une importance primordiale dans les processus de guérison, Van Helmont repère
également en elle l’une des principales
causes des maladies : « Elles sont le produit d’une production arbitraire et anormale d’idées, d’une force imaginative qui
ne demande pas le consensus de l’âme et
qui agit à notre insu. » La peste n’échappe
pas à l’action de l’imagination : « Pour
que la contagion se diffuse dans l’organisme atteint, il faut qu’il y ait appropriation et assimilation de l’infection (transmise par le ferment pestilentiel) de la part
de l’imagination « archéal ». C’est seulement lorsque le processus matériel est
transcrit et représenté du point de vue
des images que nous pouvons dire que
l’organisme commence effectivement à
tomber malade. Le devoir du médecin est
donc d’agir aussi sur l’imagination, cause
de la maladie. Si le fléau de la peste peut
atteindre l’homme en vertu de l’image de
la terreur (imago terroris) qu’elle produit,
les remèdes doivent concerner en premier
lieu les façons de desserrer le nÅ“ud de
l’imagination et de la peur. La vraie thérapie du médecin consiste à éteindre l’idée
morbide qui est à la base de la maladie.
Le livre de G. Giglioni est cependant
beaucoup plus riche qu’une étude sur l’imagination et la maladie. L’auteur nous restitue la figure de ce scientifiquephilosophethéologien, sans jamais entrer dans des
détails stérilement biographiques, et, en
même temps, il nous renseigne sur la pensée
de Van Helmont sans se limiter au sujet
examiné, mais en essayant de l’insérer
dans un ensemble plus vaste, qui prend en
considération tout l’univers philosophique
d’un esprit très complexe. C’est un livre
à recommander à ceux qu’intéresse l’univers fascinant des dernières philosophies
avant la naissance d’un esprit scientifique,
commode certes, mais moins producteur
de rêves et de constructions que celui de
leurs prédécesseurs.
Paolo ODORICO
Robert DUCREUX, Le médecin radoteur ou
les pots pourris et autres textes, Rodolphe
TROUILLEUX et J.-M. ROY (éds), Paris,
Honoré Champion, « Pages d’archives »,
1999,380 p.
Les hasards de la recherche sont bons
à penser. Ils corroborent la réalité concrète
du merveilleux quotidien. Ainsi Rodolphe
Trouilleux trouve-t-il dans des séries d’archives de la police ( XVIIIe siècle) les procèsverbaux d’un commissaire au Châtelet
classés par celui-ci dans des chemises de
remploi : vieux feuillets couverts d’écritures exclues de compétence. On regarde
néanmoins, on s’étonne, on arrive, au prix
d’un long travail, à retrouver le fil de plus
de 280 pages en 70 feuillets, tout en désordre.
Au terme, dix cahiers sont reconstitués,
essais d’un assez modeste bourgeois parisien (1717-1764), avocat en Parlement,
propriétaire rentier, bon vivant et assidu
lecteur, qui prit plaisir à noter ses idées,
humeurs et conceptions dans de petits
traités qui ne furent jamais publiés (il l’eût
cependant souhaité). Ils vinrent à sa mort
aux mains de son ami, exécuteur testamentaire, le commissaire au Châtelet qui s’en
servit pour faire des chemises où mettre
ses dossiers.
Jacques Louis Robert Ducreux est un
homme ordinaire, de santé fragile sans
doute (il meurt assez précocement) et donc
porté à s’inquiéter de tout ce qui la
menace, dès lors attentif aux médecins
(jamais satisfaisants), aux médecines, aux
aliments (sont-ils de confiance ?), à tout
ce qui dans l’environnement menace un
égrotant ou un hypocondriaque, l’eau,
l’air, et d’une certaine façon toutes choses.
Comme il se doit, il s’entend en médecine,
je veux dire qu’il fait preuve d’une
connaissance familière de ce qui constitue
les savoirs populaires relatifs à la santé et
à la maladie. Populaire, c’est le qualificatif traditionnel mais ambigu. Il serait
plus approprié de parler d’un savoir profane ou commun. Il y a surtout que dans
le cas de Robert Ducreux, un homme instruit, ce fond commun est majoré de l’appoint que lui fournit une juste perception
et familiarité avec les principes de base
de la médecine savante dans son fond
hérité de l’hippocratisme : souci de l’équilibre, nature médicatrice, système des qualités (qui rend notre auteur disert sur les
procédures ou circonstances propres à
l’échauffement ou au rafraîchissement, au
dessèchement ou à l’humectation), modalités des évolutions (réparation, détente,
tension, relâchement, resserrement), évaluation des propriétés (l’astringent,
l’acide, le stryphique, les irritants, les
détergents, ramollissants, nourrissants,
etc.).
L’essentiel du contenu des textes,
cependant, c’est que rien ne va bien. L’air
de Paris est en trop d’endroits corrompu
et tous les aliments sont frelatés, dangereusement adultérés par la malhonnêteté
des marchands ou bien, souvent, du fait
de la dépravation du goût dans un public
dévoyé par les modes. Le pain (les farines
en amont), le vin, la bière (par ses
levures), le lait, le sucre sont les objets
constants de trafics et dénaturations visant
à des profits sordides au détriment des
malheureux consommateurs abusés et
promis aux pires maux, à la ruine de leur
santé. De là cette série de pamphlets,
plaintes et mises en garde tout ensemble,
des textes très aigus dans l’anathème, et
pertinents dans l’argumentaire médical ou
paramédical d’époque, intéressants dès
lors pour l’histoire de la médecine, par
l’usage qui y est fait des termes propres à
un héritage déjà proche de l’obsolescence
à cette date, mais surtout par l’arrangement personnel que fait notre auteur des
logiques et systèmes propres à un état
de l’« Art » conçu et pratiqué au siècle
antérieur, ici mené à une forme singulière.
Frappante est la façon dont cet observateur est habité par la pensée (une quasi-imprégnation par la théorie) des sympathies, analogies, influences et correspondances. De sorte que, dans un essai sur
La qualité de l’air des différents quartiers
de Paris où il rapporte sa promenade
exploratoire dans la ville avec un ami, ce
qu’il dit faire l’agrément ou l’infection de
telle rue ou tel quartier (ils en parcourent
la plupart dans le centre actif de la ville
d’alors), ce sont moins les émanations
heureuses des jardins ou délétères des
cloaques, que l’effet d’un air tempéré par
les professions décentes et la civilité des
gens, ou les produits nauséabonds et
asphyxiants, étouffants des passions ou
des vices de ceux qui ici, là, se livrent
aux activités du lucre, de la corruption, à
la rapine. Odeurs affreuses et suffocantes
de sang, régnant dans les endroits où les
uns s’occupent (métaphoriquement, pour
nous s’entend, mais pour lui, la ligne de
partage est infime) à sucer le sang des
autres et en vivent. Notre sensible témoin
en défaille, étouffe, et se révolte.
La nature, notre mère commune, est
ainsi presque partout violentée ou ignorée.
C’est donc la passion de cet homme-là de
le faire savoir en décrivant, en protestant.
Une passion de « radoter » comme il dit,
pour plaider en faveur d’un retour à la
simplicité, à la droiture, pour faire barrage
à tout ce qui corrompt. Ainsi s’institue-t-il médecin, pour guérir en dénonçant.
D’où ces petits traités de la pathologie
commune : l’enflure sociale, dont les chirurgiens sont un exemple, gens de labeur
mécanique (manuel), qui prétendent abusivement se constituer en Académie, une
institution pourtant réservée aux métiers
de parole. Pathologie encore, dans le goût
commun pour la sophistication des aliments qui empoisonnent. Sottise de la pratique et de la vogue des mélanges, en tous
domaines — les « pots pourris ». Associer
des contraires, c’est évidemment provoquer fermentations et pourrissements.
Un bon médecin de l’époque — il y en
eut de remarquables et ils peuplèrent peu
après la Société royale de médecine, qui
fut le prélude à la naissance de la grande
école clinicienne, gloire du siècle suivant — , un médecin sérieux eût souri de
ces aimables prétentions, du verbiage
décalé, de cette humeur sombre copiée de
Jean-Jacques. Un chirurgien de l’Hôtel-Dieu (par exemple Desault, maître de
Bichat) lui aurait fait connaître les avancées remarquables de la chirurgie dans le
demi-siècle, les écrits et les utiles conceptions novatrices, particulièrement en anatomie pathologique, des membres de cette
récente Académie.
Mais nous, historiens, habitués à reconnaître l’intérêt singulier des choses ordinaires, le bonhomme nous séduit. Sujet
moyen, grognon mais vivant, analyseur
disert. Il agace, il attache, témoin particulier, producteur alerte d’une connaissance du minuscule, porteur de sa petite
musique. Il vaut tout à fait d’être lu. Mais
il n’a pas la dimension d’un Restif, d’un
Mercier. Merci pourtant à qui nous l’a
rendu.
Jean-Pierre PETER
Oscar DI SIMPLICIO, Inquisizione, stregoneria, medicina. Siena e il suo stato
(1580-1721), Sienne, Edizioni Il Leccio,
« Documenti di Storia, 35 », 2000,226 p.
L’ouverture des Archives du Saint-Office, au Vatican, a permis aux chercheurs travaillant sur l’Inquisition dans le
territoire de Sienne de prendre connaissance d’un fonds dont l’importance documentaire mérite l’attention, d’autant plus
qu’il contient quatre-vingt-quatre volumes
et couvre un arc chronologique ample
(1580-1780), et est arrivé pratiquement
intact jusqu’à nous. Il s’agit sans doute
d’une des plus importantes découvertes
documentaires, en matière d’Inquisition,
concernant l’Italie des XVIe - XVIIIe siècles.
Les archives intéressant le monde de la
magie dans son ensemble dépassent le
millier. Une recherche qui croiserait informations quantitatives et analyses qualitatives (y compris dans le domaine lexicographique et textuel) est donc possible.
Les données quantitatives obtenues par
l’auteur sont présentées dans six graphiques, imprimés au début de l’ouvrage,
qui présentent un intérêt historiographique
indéniable : ils offrent en effet à l’historien de l’Inquisition et de la sorcellerie
européennes la possibilité d’étudier les
phénomènes qui les préoccupent à partir
d’un modèle régional italien précis, qui
n’est d’ailleurs ni exclusivement urbain ni
exclusivement rural ou montagnard.
Bien des chiffres confirment d’autres
recherches sur l’Inquisition en Italie, en
particulier celles de James Tedeschi et de
William Monter. Les activités de magie
et de sorcellerie diabolique (graphiques 1
et 2) ont en effet retenu l’attention du
tribunal inquisitorial siennois dans des
proportions très semblables à celles des
autres tribunaux inquisitoriaux italiens.
D’autres données contiennent des nouveautés. Parmi les accusations de magie,
de maléfice, de sorcellerie diabolique et
de nécromancie, celles qui concernent les
crimes de maléfice correspondent à 22 %
(graphique 3), ce qui est considéré par
l’auteur comme une donnée tout à fait
intéressante. Selon certaines études
(J. Tedeschi), la plus grande partie des cas
discutés par l’Inquisition ne portaient pas
sur les maleficia. En outre, dans le territoire de Sienne, la période qui va de 1580
à 1660 environ doit être considérée comme
celle où la peur du maleficium a été la
plus forte. Mais à partir de 1660 et jusqu’en 1721, l’accusation de maléfice n’est
attestée que dans trois cas (graphique 5).
De toutes ces données chiffrées, celles du
graphique 5 sont les plus radicales. Elles
posent le problème d’une diminution drastique ainsi que de l’arrêt progressif des
procès pour maléfice dans la seconde
moitié du XVIIe siècle. Le phénomène n’est
pas neuf en soi : mais la possibilité que
nous avons de le chiffrer de manière aussi
claire est de nature à inciter à une
réflexion d’ensemble.
Comment doit-on en effet combiner les
données qui proviennent du graphique 5
avec celles que nous livre le graphique 4,
qui démontre que le système de croyances
locales liées à la magie ne subit pratiquement aucune variation notable pour l’ensemble de la période considérée ? Pour
tous les différents types de magie, les données quantitatives du XVIIIe siècle équivalent
en effet à celles qui proviennent des actes
du XVIe siècle. La flexion que l’on constate
dans les années centrales du XVIIe siècle
est vraisemblablement due à des volumes
qui ont été abîmés par l’humidité. La
question se pose donc de savoir si la documentation siennoise est en mesure de
confirmer la thèse selon laquelle la fin des
persécutions de la sorcellerie en Europe
peut être imputée aux médecins. Cette thèse
avait été avancée par Robert Mandrou en
1971, avant d’être reformulée par Carlo
Ginzburg en 1977. Plus récemment, certains
historiens ont cependant émis des doutes,
de sorte que le rapport entre médecine
et sorcellerie attend « encore une analyse
historique appropriée » (Giovanni Romeo,
1990). Selon James Sharpe (1996) également, les dimensions médicales de l’histoire de la sorcellerie constituent encore
l’une de ses grandes zones d’ombre.
La documentation siennoise ne pourrait
pas, à elle seule, résoudre une question
aussi délicate. Mais l’analyse que nous
offre Oscar Di Simplicio ne peut être
ignorée. Après avoir constaté l’arrêt brutal
des procès pour maléfice après 1660, l’auteur a soumis les procès pour magie thérapeutique à une analyse textuelle, comprenant un examen lexicologique détaillé.
L’effort a été récompensé. Une telle exégèse présente en effet des éléments nouveaux. Les dépositions des années 1580-1650 mettaient l’accent sur la mortalité
infantile. Dans les témoignages postérieurs à 1650, au contraire, l’attention est
centrée sur la santé. Même à propos de la
« sorcière », on assiste à une nouveauté,
puisque ces témoignages révèlent une tendance à ne plus définir une guérisseuse
par le nom de « sorcière ».
L’affaiblissement, parmi les classes
sociales non instruites, de la croyance au
maléfice est-elle donc un signe de modernité ? La coïncidence chronologique qui
existe entre l’arrêt brutal des procès pour
maléfice, après 1660, et les changements
lexicaux que l’on peut relever dans les procès
des dernières décennies du XVIIe siècle
permet de le supposer. Mais O. Di Simplicio
a raison de rester prudent : la modification
du vocabulaire des procès du XVIIe siècle
avancé ne peut être considérée comme
preuve de l’éloignement des ruraux du
« circuit thérapeutique illégal » auquel
l’Inquisition accorde une si grande attention. Plusieurs témoignages, en particulier
celui du vicaire de Pitigliano (ou encore
celui de Chiusi, par lequel se termine cette
enquête), ainsi que les données du graphique 4 font penser que les guérisseurs
continuaient à avoir plus de succès que
les médecins et les prêtres.
Autrement dit, tout se passe comme si
les grandes mutations — d’ordre typologique et lexical — , cachées dans la documentation inquisitoriale siennoise des
Archives du Saint-Office, ne seraient pas
dues à des transformations sociales en profondeur, touchant en particulier le rapport
entre médecine et sorcellerie, mais relèveraient de la culture haute, celle des juges
et de l’É glise. Affaire à suivre.
Agostino PARAVICINI BAGLIANI
Jacques MAÎTRE, Anorexies religieuses,
anorexie mentale. Essai de psychanalyse
sociohistorique. De Marie de l’Incarnation à Simone Weil, Paris, Le Cerf, 2000,
200 p.
Le titre de ce livre attachant porte en
double scansion les énoncés d’un diagnostic : anorexie. La suite de l’ouvrage en
aménage le sens, en raison même du parcours dans le temps historique : d’abord
un modèle de conduite chrétien (l’ascétisme alimentaire des femmes mystiques
médiévales ou de l’âge classique) ; ensuite
la recomposition contemporaine de ce
modèle, dont rend compte désormais le
système d’interprétation qui en fait une
maladie (phobie de l’aliment et du poids).
Soit une sécularisation du phénomène, la
médicalisation de son statut.
L’apport très stimulant de l’auteur est
justement de nous écarter du mouvement
banal par lequel nous pourrions voir dans
l’inanition volontaire des saintes (ou des
candidates à la sainteté) un cas de figure
énigmatique que le progrès de la connaissance scientifique aurait permis de
résoudre maintenant en le posant comme
une pathologie, brouillée jadis sous les
apparats du champ religieux, venue désormais à sa netteté symptomatologique :
volonté absolue de maîtrise de soi, tension
fascinée vers la performance, marche à la
mort — une psychose.
Ce qu’au contraire Jacques Maître propose, en sociologue, c’est de reprendre le
phénomène d’assez près pour faire saisir
ce qui, des mystiques anciennes aux ultraminces top models d’aujourd’hui, conjugue
des traits communs qui ne forment pas nécessairement le tableau d’une pathologie.
C’est là qu’il introduit, auprès de ces
femmes et dans le temps, la démarche
d’une écoute fine du discours muet que
laisse entendre leur conduite, cas par cas
(il en retrace attentivement un certain
nombre) ; une écoute sans a priori ni catégories préalables, visant la neutralité bienveillante, s’assignant à l’analyse sensible,
critique et productive des affects que
l’é coute procure à l’é couteur. C’est la
démarche du psychanalyste, ici appliquée
à une réalité socio-historique. Non pour
une cure, évidemment. Mais dans la perspective d’une sorte de clinique analytique
(c’est le terme même dont use l’auteur)
visant à faire s’énoncer de soi-même le
discours intime, singulier, que tiennent une
à une ces conduites, et rendre audible ce
qui parle, là-dedans, d’une posture existentielle, vitale, et que l’auteur dénomme
une (ou des) façon(s) anorectique(s) d’être
au monde.
Expliquons. C’est une manière de vivre.
Dans le registre du social ou de l’historique, il s’agit d’expressions idéologiques
particulières de la féminité, relativement
à la procréation (un refus), à l’alimentation (la maîtrise, voire l’abstinence), dont
le style se modèle en fonction des conditions successives propres aux champs du
religieux, du politique, du médical, qui
décident des normes, des contraintes, de
l’exemplarité, de l’excellence singulière,
de l’héroïsme légitime, avalisable ou inimaginable. Dans chaque cas, se découvre
et travaille « tout un noyau de désirs,
angoisses et fantasmes tournant autour du
rapport à la lignée féminine ». L’auteur
ajoute que c’est à ce niveau que ses études
sur la mystique affective féminine catholique (de Claire d’Assise et Catherine de
Sienne ou Marie de l’Incarnation à Thérèse de Lisieux) lui ont fait comprendre
quelque chose de plus sur l’anorexie
contemporaine, dite mentale, sur ses
contenus, son sens, son origine. L’une,
l’ancienne, fut valorisée ; la seconde est
psychiatriquement dévaluée, mais leur
visée biologique est la même (émaciation,
aménorrhée), leur code de conduite est
similaire (perfectionnisme), elles ont un
horizon commun (une transcendance).
Nous sommes là au cÅ“ur de l’hypothèse
qui dirige cette étude minutieuse et
féconde : saisir dans l’« anorexie mentale »
des jeunes femmes d’aujourd’hui un avatar
de l’anorexie mystique, comme « sécularisation d’un héritage chrétien dans le
rapport dualiste entre l’âme et le corps,
au sein des sociétés ouest-européennes et
anglo-saxonnes ». Hypothèse pertinente.
Peut-être aurait-elle pu être poussée plus
avant. Si ces conduites traduisent bien
quelque chose d’une revendication de la
féminité face à l’espace clos de sociétés où
la maîtrise et l’expression par les femmes
de leurs choix existentiels sont barrées,
alors on devrait explorer aussi ce que peuvent être les formes de ces conduites de
protestation et d’émancipation, des formes
certainement différentes mais homogènes,
dans d’autres cultures qu’occidentale et
chrétienne. J. Maître en suggère d’ailleurs
l’idée, à la mesure même de son embarras
pour situer ou modéliser le cas de la mystique taoïste Tanyangzi ( XVIe siècle). J’inclinerais à penser que partout où un mode
de spiritualité dessine une voie que l’être
peut emprunter pour aller vers une illumination propre conduisant à quelque espèce
de statut d’immortalité hors du monde,
là peuvent se manifester des tentatives
féminines pour endosser une « façon anorectique d’être au monde » afin de pouvoir,
à ce monde, échapper. Ainsi du bouddhisme
tibétain, du taoïsme, du zen, peut-être
aussi de certaine mystique musulmane.
Parfaitement pertinente est en tout cas
la longue étude de l’auteur sur l’« inédie » (jeûne absolu de plusieurs mois ou
années), histoire d’un mythe issu des
hagiographies d’anachorètes du premier
temps chrétien, un mythe qui s’est particulièrement développé une fois passé le
temps des grandes figures mystiques
médiévales et renaissantes. L’inédie
implique, pour la survie, l’intervention
divine, le miracle. Nombreuses sont les
femmes (quelques hommes...) qui, dès le
XVIe siècle, mais surtout au XVIIIe, ont prétendu être le théâtre de ces merveilles.
Très vite le doute s’est déclaré, la médecine et l’É glise s’attachant à démasquer
les simulatrices sans que la croyance et
le prestige corrélatif se dissipassent pour
autant. J ’ai trouvé moi-même dans les
archives médicales des années 1770-1790
les médecins assignés à décider, dans les
campagnes, de cas non rares chez de jeunes
paysannes pour qui ce statut d’exception,
fût-il pitoyable, permettait de tenir une
place hors du commun. L’entourage favorisait généralement les ruses et fauxsemblants au grand dépit des médecins.
J. Maître montre comment les choses allèrent en Angleterre au XIXe siècle jusqu’à
des démonstrations et spectacles publics
de ces fasting girls. Jamais, ressort-il du
dossier, ces dégradations les plus profanes
du mythe n’ont manqué d’une dimension
souterraine de sacralité (fût-elle en quelque
sorte sportive) à travers le fantasme largement répandu d’une purification dramatique du corps par l’abstinence alimentaire radicale.
La troisième partie du livre est consacrée à la personne, aux parcours, expériences et engagements de Marie de l’Incarnation (Marie Guyart, XVIIe siècle) et
de notre contemporaine Simone Weil, une
double étude qui complète et élargit dans
une perspective du temps long historique
le beau travail de Jean-Noël Vuarnet sur la
première (L’Aigle-Mère, Paris, Gallimard,
1995), celui de Ginette Raimbault et
Caroline Eliatcheff, où la seconde tenait
déjà une forte place (Les Indomptables.
Figures de l’anorexie, Paris, Éditions Odile
Jacob, [1989] 1996).
Acharné à démêler l’énigme du rejet de
la fécondité (i.e. d’une certaine fécondité,
la biologique), l’ouvrage sensible de
J. Maître, qui foisonne de textes parlants
et d’analyses minutieuses, apporte aux
historiens des perspectives et outils novateurs.
Jean-Pierre PETER
Barbara MAFFIODO, I borghesi taumaturghi. Medici, cultura scientifica e
società in Piemonte fra crisi dell’Antico
Regime ed età napoleonica, Florence,
Leo S. Olschki, 1996,337 p.
Dans son étude sur la culture et la pratique médicale dans la Maison de Savoie
entre la fin du XVIIIe siècle et l’époque
napoléonienne, Barbara Maffiodo aborde
le rapport complexe entre les savants de
l’Académie des sciences de Turin et les
médecins qui travaillent sur le territoire et
demandent d’avoir à la fois une audience
scientifique, une légitimité et une promotion socio-culturelle. L es mémoires,
envoyés à la prestigieuse institution
depuis les lieux les plus reculés du Piémont, sont une source utile pour repérer
les caractéristiques des rapports centrepériphérie, comparer les références culturelles et les différentes méthodes de travail, et pour tracer la carte des « lieux »
et des parcours de la recherche médicale
locale, qui se mesure à l’aune d’un savoir
tout à fait académique et cosmopolite.
Une riche documentation d’archives
permet aussi à l’auteur d’étendre le champ
de la recherche à l’organisation sociale.
En effet, les médecins (parfois inscrits
à l’Académie et présents sur les listes
des autorités municipales républicaines)
conjuguent passionnément l’engagement
scientifique, social et politique, et le souci
de la santé des citoyens pauvres hospitalisés dans les hôpitaux publics, dans
les hospices, ou emprisonnés. On est à
l’origine de la formation du médecin
« social », qui ira s’affirmant dans la
seconde partie du XIXe siècle au plus tôt,
pendant l’« â ge d’or » du positivisme
scientifique et de l’« utopie hygiéniste ».
Les trente années examinées représentent une période cruciale pour la délimitation du passage entre l’« ancien » et le
« nouveau » dans le processus d’affirmation de la profession médicale et de la
médecine même. Les médecins piémontais ont, sans aucun doute, un profil
mineur face à de plus illustres collègues
d’autres disciplines scientifiques (comme,
par exemple, le mathématicien Lagrange
ou le chimiste Avogadro) : pour autant, leur
rôle n’en est pas moins déterminant dans
la construction du « savoir ». Comprendre
comment le bagage d’une communauté
scientifique « périphérique », qui ne peut
pas être ignorée par le « centre », se structure et fusionne, même graduellement,
avec l’autorité des grandes académies, est
pour l’auteur une des clés de lecture du
passage — dont la bourgeoisie a été protagoniste — de l’âge moderne à l’âge
contemporain.
Les médecins jacobins de la fin du
XVIIIe siècle conservent fièrement leur
indépendance vis-à-vis du régime napoléonien, restent dans l’ombre de l’É tat et
adoptent une position d’antagonisme tout
en imprimant une accélération au mouvement de construction de la nouvelle catégorie professionnelle. Celle-ci se positionne en partie à côté, en partie contre
le pouvoir, elle revendique un poids plus
grand dans les institutions comme dans la
société et ordonnance un « milieu » scientifique et un système organique de connaissances.
B. Maffiodo analyse d’abord la position
de l’Académie des sciences de Turin à
l’intérieur du vaste panorama des académies présentes en Europe, avant de parcourir les étapes qui, selon la vocation des
Lumières, ont permis à ces lieux « privilégiés » et « fermés » du savoir de diffuser
la connaissance, sous la pression de finalités utilitaristes nouvelles. Dans les premières années du XVIIIe siècle, l’organisation académique des disciplines médicales
et chirurgicales est fragile et elle reste la
même jusqu’aux années quarante du XIXe
siècle, au moment de la création d’une
académie médico-chirurgicale, spécifiquement vouée au progrès de la médecine.
Cette académie, dotée d’une solide organisation intérieure, dispose de son propre
organe de presse et bénéficie de la protection royale. Jusqu’alors, et surtout dans
la période d’instabilité politique due au
passage de l’Ancien Régime à l’époque
de la domination française, l’Académie
des sciences de Turin reste la principale
(ou l’une des principales) autorité culturelle en la matière. Au début du XIXe siècle,
l’astronomie, la mathématique, la physique expérimentale, l’histoire naturelle,
la chimie sont à la base de la « modernisation » de cette institution, qui trouve dans
la méthode expérimentale le point de
repère commun et unificateur des disciplines, lesquelles vont développer des histoires et des orientations différentes.
Les savants discutent beaucoup sur la
méthode scientifique : les problèmes à
résoudre ne concernent pas seulement la
recherche d’une homogénéité à l’intérieur
du travail des membres (indispensable
pour affermir l’image d’une institution,
qui détient une connaissance articulée),
mais aussi l’orientation qu’ils doivent
donner aux recherches. Cette dynamique
n’a rien de linéaire. En effet, l’Académie
ne confirme pas toujours les thèses et les
mémoires qui lui sont présentés : l’originalité des propositions et des résultats, la
maîtrise de la littérature scientifique et
une sérieuse vérification expérimentale,
dans la tradition d’un Galilée ou d’un
Bacon, sont, à Turin comme ailleurs, les
qualités fondamentales requises afin d’en
obtenir l’approbation. La disparité du rôle
social de chacune des parties ne nuit pas
à l’affirmation d’un échange quasiment
paritaire ; les grandes attentes des médecins et chirurgiens du Piémont forcent les
savants de la capitale à se mesurer avec des
problèmes inédits et activent la diffusion
des connaissances. On a dit que le dynamisme de cette nouvelle classe de professionnels a connu, au cours de la brève
expérience jacobine de la fin du siècle,
une accélération telle qu’elle a renouvelé
le rôle des « intellectuels-techniciens ».
La chute de la Maison de Savoie alimente
les espoirs de ceux qui dénoncent le système médical du Piémont. De même, sur
le plan laïque, s’ouvrent de nouvelles
convergences entre le gouvernement, les
médecins démocrates et la municipalité
de Turin, auxquels s’opposent le pouvoir
ecclésiastique et les hauts fonctionnaires,
nullement révolutionnaires, d’autant que
le gouvernement instauré par les Français
a une origine aristocratique et bourgeoise.
Les enjeux, nombreux, se complexifient
dans les années suivantes : à la question de
l’identité professionnelle et du rôle social,
s’ajoute la volonté d’ouvrir un débat sur
la question de la santé publique. Les
médecins piémontais se sentent fondés à
devenir les acteurs de la construction
d’une nouvelle politique hygiénique et
sanitaire. Tout cela devient manifeste au
milieu des années de la domination française, lorsque l’assistance publique est laïcisée et confiée à la responsabilité des
municipalités et au contrôle de l’É tat. Et
même si la politique administrative, mise
en place par Bonaparte, ne se réalise pas
à cause de la pénurie des ressources financières octroyées, elle favorise les médecins qui ont été formés sous la monarchie
de la Maison de Savoie (ainsi que des
propriétaires terriens, des administratifs et
des citoyens enrichis par le commerce et
les adjudications publiques, qui constituent la base sociale du régime napoléonien). Ces praticiens sont prêts pour la
grande coupure institutionnelle et politique, et ils s’engagent à opérer la soudure
entre les exigences d’une bonne administration et l’utopie de la science au service
de la collectivité. Avec le retour au pouvoir de la Maison de Savoie, médecins
et chirurgiens se trouvent rassemblés par
l’expérience commune universitaire et
hospitalière, grâce à la loi française de
1803, et ils s’apprêtent à vivre en acteurs
de plein droit cet événement d’une extraordinaire portée qu’est la « révolution
jennerienne », qui marque le départ de la
vaccination antivariolique de masse.
Le parcours de B. Maffiodo (à qui l’on
reproche parfois d’user d’une écriture trop
hermétique) s’intègre donc dans l’hypothèse, proposée par Jean-Pierre Goubert,
de la présence d’un « corps médical à deux
vitesses » dans les sociétés modernes du
XVIIIe siècle, et repère les mécanismes
internes de cette cohabitation. Sa contribution est également importante pour ceux
qui étudient la période historique suivante
et observent, dès le milieu du XIXe siècle,
la fin de l’opposition rigide entre deux
mondes scientifiques ainsi que la mise en
place du binône médecine privée/médecine publique, sous l’impulsion du gouvernement libéral de l’Italie unie, comme
dans le cas des gouvernements de pays du
nord de l’Europe, économiquement plus
avancés.
Serenella NONNIS VIGILANTE
Mirko D. GRMEK (dir.), Histoire de la
pensée médicale en Occident, vol. 3, Du
romantisme à la science moderne, Paris,
Le Seuil, 2000,428 p.
Produite et éditée à l’initiative de l’éditeur italien Laterza, l’
Histoire de la pensée
médicale en Occident est peu à peu traduite et publiée en France. Il s’agit là du
troisième volet de l’
Å“uvre magistrale à
laquelle Mirko D. Grmek (1924-2000) a
consacré la fin de sa vie. Ce dernier avait
l’intention de réaliser une « histoire intellectuelle de l’art médical », une synthèse
visant à rapprocher les « histoires particulières », à « fondre les méthodologies différentes et les intérêts théoriques multiples
dans un seul effort collectif ». L’objectif
était de retracer les « idées guides » de
l’histoire de la médecine, d’en montrer
la complexité dans ses rapports avec « la
réalité biologique et sociale des populations humaines », de déterminer enfin
« les influences les plus diverses » exercées sur le développement de cette pensée
médicale tout autant que « l’impact de
cette pensée sur les autres branches du
savoir et sur le comportement humain aux
différentes époques historiques ». Cela
supposait un rappel pour chaque période
des grandes transformations de la pathocénose, mais aussi l’impossibilité d’approfondir les aspects techniques et institutionnels de l’histoire de la médecine
[1]. Comme
pour les deux précédents volumes, la
période est abordée par thèmes et non dans
une perspective chronologique qui aurait
fait apparaître des tournants essentiels
(l’anatomo-pathologie, l’expérimentation,
le pastorisme) mais aussi des décalages
nationaux et régionaux dans l’expansion
des innovations. Ces transformations sont
traitées et recoupées par des entrées thématiques couvrant des articles sur le
normal et le pathologique (François
Duchesneau), le psychisme et le cerveau
(Georges Lantéri-Laura), le concept de
maladie (M. D. Grmek), le diagnostic
(Steven J. Peitzman et Russel C. Maulitz),
les stratégies thérapeutiques (Giovanni
Federspil et Tito Berti), les moyens d’exploration du corps (Alain Ségal), les médicaments (François Chast), l’essor de la
chirurgie (Ulrich Tröhler) et les maladies
dominantes (M. D. Grmek et Jean-Charles
Sournia). Autant de questions servies par
des contributions de grande qualité, visant
à chaque fois une synthèse des travaux
connus (quitte à écarter les controverses
historiographiques) et la présentation
d’une problématique spécifique à la
période qui met en relief les travaux
importants (Claude Bernard, Rudolf Virchow, Louis Pasteur, Robert Koch...)
comme la transformation des pratiques
(anesthésie, asepsie, vaccination...). Ces
thèmes auraient pu tout aussi bien être
abordés dans les volumes traitant des
périodes antérieures au XIX
e siècle (c’est
le cas pour la majorité d’entre eux). Les
articles sur le rapport médecine/philosophie romantique (Nelly Tsouyopoulos), la
physiologie et la médecine expérimentale
(Frederic L. Holmes), la microbiologie
médicale (Bernardino Fantini) et la naissance des spécialités (Louis Premuda) tendent en revanche à spécifier l’originalité
d’une période marquée par un mouvement
d’invention théorique, de division du travail scientifique et d’emprunt de modèle
à d’autres domaines. On pourrait interroger le dédoublement de la thérapeutique
en « stratégies thérapeutiques » et « médicaments » alors qu’aucun chapitre n’est
dédié à l’hôpital, mais c’était là une option
justifiée dans l’introduction au premier
volume. Bien que le programme initial ait
pris soin de refuser tout parti pris historiographique, on reconnaît dans les contributions francophones le meilleur de l’école
épistémologique de Canguilhem avec des
analyses conceptuelles portées par une
démarche « clinique » et une volonté de
restituer des moments clefs qui rend accessibles aux non-spécialistes des questions
souvent complexes. Si on ajoute à ce fait
que la plupart des contributeurs sont médecins, il faut reconnaître à cet ouvrage
une indéniable capacité à détecter ce qui
fait sens dans le passé au regard du savoir
médical actuel. Évitons à ce sujet la caricature : les auteurs sont parfaitement
capables de mettre à distance, si nécessaire, l’historiographie (F. L. Holmes par
exemple, p. 75), et qu’on ne compte pas
sur moi pour critiquer cette perspective
parfois qualifiée de « présentiste » au nom
d’une conception historienne de l’histoire
[2]. Paraphrasant Paul Veyne, je serais
tenté de penser que si l’épistémologie en
histoire est floue, elle l’est parce que son
objet bouge tout le temps. L’intelligibilité
de nos objets s’éprouve dans l’expérience
du récit et les textes ici produits me semblent assumer « l’anachronisme contrôlé
[3] ».
Des quelques essais de synthèse édités sur
le même thème en langue française, celui-ci s’impose, de loin, comme le plus réfléchi, le plus informé et le plus abouti. L’ensemble est appelé sans aucun doute possible à devenir un classique. Ceci étant
posé, je me demande s’il est possible de
rendre hommage au maître récemment
disparu en suggérant la nécessité d’explorer plus avant une voie tracée en introduction. Que le lecteur veuille bien lire
en ce sens la subjectivité du point de vue
qui suit.
De même que les meilleures peintures
jouent d’ombres et de lumière, il y a dans
cette histoire comme dans le savoir
médical qu’elle prend pour objet ce que
J acques Léonard appelait des « zones
d’ombres ». Le titre même du tableau est
équivoque. Lorsqu’on lit Histoire de la
pensée médicale, il faut entendre, nolens
volens, pour cet ouvrage, « histoire de la
pensée ayant contribué au progrès de la
science médicale, telle que l’on peut l’évaluer aujourd’hui ». Que l’on s’interroge
sur les retombées de la médecine romantique pour la médecine à venir ou que l’on
s’intéresse à la généalogie intellectuelle
de la théorie cellulaire parce qu’elle est
la « clé de voûte de la science biologique
et de la médecine scientifique jusqu’à nos
jours » (p. 30), la visée est la même. Ce
que l’on nous donne à suivre est un récit
des progrès accomplis, une voie à sens
unique qui aboutit, dès ce troisième
volume, au présent. Sont ici célébrées les
victoires de la médecine contemporaine.
Elles sont réelles et considérables.
L’ensemble, par sa qualité même, paraît
donc clos, ouvert au seul avenir d’une
révolution épistémologique dont la première phase s’inscrirait dans notre actualité. M. D. Grmek livre à cet égard une
brève et très éclairante analyse posant que
la génétique et les sciences cognitives
démontrent, pour la première fois dans
l’histoire des sciences, l’existence de phénomènes naturels irréductibles « aux lois
de la matière et l’énergie », déterminés
historiquement et structurés comme un
langage (pp. 335-336). Pleinement légitime, cette histoire mise au service d’une
meilleure connaissance des « idées biomédicales de notre temps » (vol. 1, p. 23)
n’est pas sans conséquences : les chemins
de traverses et les voies parallèles y sont
peu explorés, les résistances et les controverses se trouvent minimisées. Si on
replace ce volume dans l’économie générale du projet éditorial, on constate que la
dialectique du passé et du présent fait
l’objet d’un traitement asymétrique. Plus
cette histoire intellectuelle se rapproche
du présent et plus sa réticence est manifeste à cerner les affects et les imaginaires
à l’
Å“uvre dans la pensée médicale. Pou-vait-il en être autrement ? Tout se passe
comme si la narration voulait démontrer
l’existence d’un processus lent mais
inexorable de rationalisation de la médecine occidentale, culminant au XIX
e siècle.
Le fait même de centrer la problématique
sur la pensée médicale (et non l’histoire
de la médecine) autorisait pourtant, pour
cette traversée du XIX
e siècle, d’autres itinéraires. Le champ de la pensée médicale
ne se réduit pas, loin s’en faut, au savoir
médical reconnu. L es articles pointent
bien à cet égard les facteurs sociaux, politiques et culturels qui jouent dans la
construction des connaissances scientifiques, et ce n’est pas là le moindre intérêt
de cette histoire intellectuelle que de
refuser une approche strictement « internaliste ». Mais cette mise en contexte
repart plus difficilement de la médecine
vers la société. Ainsi, lorsqu’on développe
la démarche expérimentale bernardienne,
ce n’est que pour mieux saisir son apport
à la médecine, alors que M. D. Grmek
connaissait mieux que tout autre les résonances extra-médicales de ces recherches.
L’
Å“uvre de Claude Bernard a influencé
— à tort ou à raison, c’est une autre question — bien d’autres discours savants, de
la psychologie à la littérature. Au-delà
même de ce cas, la médecine a joué au
XIX
e siècle — plus qu’à un autre ? — un
rôle majeur comme modèle scientifique.
Elle a été, à ce titre, une étape obligée
dans le processus de disciplinarisation des
sciences humaines
[4]. Que l’on songe seulement à la place prise par les médecins et
la pensée médicale dans la constitution de
l’anthropologie, de la psychologie, de la
sociologie, de la criminologie. Et comment
oublier les lectures psychopathologiques
de l’histoire, des études de Lélut sur
Socrate et Pascal à la psychologie morbide
de la Commune de 1871, proposée par
l’aliéniste Laborde ? Certes, la thèse
médicale de Karl Theodor Groddeck sur
la révolution de février 1848 est bien mentionnée dans ce volume, mais c’est au
détour d’une exposition des arguments
échangés entre les « naturalistes » et les
« normativistes » sur la définition de la
maladie (pp. 333-334). De même, Francis
Galton est signalé pour sa contribution
au perfectionnement de l’outil statistique
(p. 163) mais pas pour sa définition de
l’eugénisme. On traite de l’expérimentation médicale à plusieurs reprises, mais à
aucun moment on ne se demande comment
les médecins pensent (et pratiquent) l’expérimentation animale et humaine. De
l’extérieur pourtant, les résistances furent
grandes, comme en témoignent, au début
du siècle, les
Mémoires de Chateaubriand
ou, un peu plus tard, ces « antivivisectionnistes » que l’aliéniste Magnan range dans
la classe des « héréditaires dégénérés ».
Replacé dans cette perspective, le long
XIXe siècle se démarque des périodes précédentes par un double processus de médicalisation de la société et de la sociabilité
dont nous sommes les héritiers. Le chapitre
« médecine et société » (W. F. Bynum)
s’accommode mal à cet égard de la primauté donnée à « l’histoire intellectuelle ». L’auteur est en effet contraint de
ramasser en une vingtaine de pages les
questions essentielles que sont l’institutionnalisation de la profession médicale à
travers son enseignement et ses conditions
d’exercice, ses grandes évolutions théoriques (apport de la science expérimentale,
de la microbiologie), l’essor de l’hygiène
publique, la rétribution du médecin et
l’émergence d’un contrôle international
des maladies. Il lui est donc impossible
de développer les contradictions et les
chronologies différentielles de cette institutionnalisation, impossible également
d’entrouvrir seulement le lourd dossier de
l’impact de la pensée médicale dans les
représentations collectives. Bien que la
médicalisation de la société fasse l’objet
d’un traitement transversal, un chapitre
spécifique aurait permis de mettre en
valeur des recherches (Olivier Faure,
Jacques Léonard, Isabelle von Bueltzingsloewen, Matthew Ramsey...) qui ont remis
en cause un mouvement apparemment
simple. Cette histoire sociale démontre de
façon convaincante que la médicalisation
de la société ne s’est pas faite par le seul
élan de médecins combattant des pratiques
obscurantistes, et que l’automédication, la
demande populaire de soins, les médecines « parallèles » et la religion y ont pris
leur part. Le second thème essentiel, qui
me semble ici minoré, est la médicalisation de la sociabilité. La pensée médicale
pèse en effet d’un poids nouveau dans les
théories savantes expliquant les comportements individuels et la vie en collectivité.
Les institutions juridiques sont au XIXe
siècle en dialogue continu — et parfois
en conflit — avec le savoir médical. Il
y va là des fondements mêmes de notre
sociabilité lorsque l’on s’interroge, à l’occasion d’un crime horrible et sans mobile,
sur les moyens de juger et les raisons
de punir. La pensée médicale participe
également à la formation d’une nouvelle
perception du soi intime et des corps en
s’introduisant dans l’alimentation, la
sexualité, la vie professionnelle, l’éducation physique et morale, en cautionnant
enfin — faut-il l’oublier ? — des classifications hiérarchisantes et des discriminations d’âges, de sexes, de classes et de
races. Ces absences ne sont le produit ni
de méconnaissances ni de lacunes historiographiques mais, me semble-t-il, la
conséquence d’une progressive éviction
de l’imaginaire et de l’inconscient (des
médecins, des historiens) au fil de la chronologie. Il est significatif à cet égard que
les travaux d’Alain Corbin ne soit pas
cités dans la bibliographie générale. Il ne
s’agit pas d’en appeler ici à l’écriture du
livre noir de la médecine, mais de souligner qu’il subsiste de l’impensé dans cette
histoire, comme il y en a dans les sciences
médicales du XIXe siècle et, n’en doutons
pas, du XXe siècle. Or, c’est ici l’humaine
leçon que je voudrais tirer de ce livre : si
l’on veut saisir et interroger la place de
la médecine dans les sociétés occidentales
aujourd’hui, il faudra continuer de lutter
contre l’implicite refus des historiens à
considérer la médecine comme un objet
d’histoire à part entière mais aussi, simultanément, poursuivre la mise au jour du
refoulé dans les sciences médicales.
Ouvert depuis ces années soixante qui ont
vu monter la contestation du pouvoir
médical et de ses institutions, ce second
terrain suppose, pour s’y engager, le refus
de faire la part du feu, l’application d’un
« principe de symétrie » à nos explications
causales, une certaine déprise des rationalités dominantes (fussent-elles scientifiques), la mise en jeu des catégories
d’analyses mais aussi de nos méthodes,
au péril de nos certitudes d’historien « de
métier ». Avec cette Histoire de la pensée
médicale en Occident, M. D. Grmek nous
lègue à la fois un formidable outil pour
la première bataille et un appel à poursuivre la seconde. Gageons que c’est dans
la continuation de ces recherches et la
confrontation dialoguée de ces démarches,
plutôt que dans l’éviction de l’une par
l’autre, que se dessinera l’avenir de l’histoire de la médecine.
Marc RENNEVILLE
Sabine BARLES, La ville délétère : médecins et ingénieurs dans l’espace urbain
( XVIIIe - XXe siècles), Seyssel, Champ
Vallon, « Milieux », 1999,373 p.
Sur les villes corrompues et les projets
hygiénistes, on pensait avoir tout lu parce
que les historiens auraient tout écrit. Il
n’en était rien, comme le montre magistralement Sabine Barles. Non seulement elle
substitue largement les ingénieurs aux
médecins mais elle remplace aussi l’eau
par le sol.
L’objet sol, qui guide l’auteur dans la
conduite de son travail, a compté bien
davantage qu’on ne l’a dit jusque-là dans
les réflexions sur la ville et dans les projets
d’aménagement et, globalement, plus que
l’air, du moins si l’on veut bien ne pas
limiter les enquêtes aux seuls médecins.
Ceux-ci croient du reste pendant longtemps à la putréfaction du sol qui respire
et transpire. Ils attribuent certaines maladies comme la nyctalopie (l’aveuglement
nocturne) au dessèchement du sol, à sa
nature et aux filons minéraux. Même le
très « moderne » Ramazzini, inventeur des
maladies professionnelles, impute les
affections des mineurs aux émanations
des minerais. Le fameux questionnaire de
la Société royale de médecine (1776),
qui guide les topographies médicales, ne
commence pas non plus par l’air mais bien
par la nature du sol et la composition du
sous-sol. Le temps est enfin largement
dépendant des mouvements de la terre,
de la présence des météores. Certes, les
médecins finissent par abandonner la terre
pour le ciel, puis pour la société. Ce rappel
du rôle du sol n’est pas seulement utile,
il est indispensable.
Il permet de comprendre pourquoi ce
sont les ingénieurs qui s’emparent de l’hygiène. Le sol est l’objet principal de ces
hommes, rapidement décrits comme corps
professionnel (mais les travaux ne manquent pas sur ce thème). Dans les chapitres
qui relatent la dynamique de la constitution du savoir de l’ingénieur, S. Barles
réussit à être toujours passionnante et
claire sur des sujets apparemment aussi
rébarbatifs a priori que l’histoire de la
mécanique des sols et, dans une moindre
mesure, de la cartographie. À son corps
défendant, on se prend à s’enthousiasmer
pour la découverte de la courbe de niveau,
la détermination du niveau de la mer
(l’étrange notion du niveau moyen de la
mer moyenne), pour les techniques de
damage et de battage des sols pour déterminer leur résistance. Il est vrai que ces
sujets arides sont bien servis par des ingé211
nieurs qui ne manquent ni de talent littéraire, ni de goût pour la formule. Avant
la courbe de niveau, dit du Carla, « voir
une carte, c’est voir la base du palais » (et
seulement elle). « L’hydrologie », affirme
Belgrand, « c’est l’application de la géologie à l’art de l’ingénieur et de l’agriculteur ». Ces descriptions non seulement
fascinent l’historien non technicien mais
elles le convainquent. Elles montrent
combien ce n’est pas la science qui
commande les travaux mais bien l’inverse.
Face aux demandes multiples qui s’adressent à eux (construire des ponts, maîtriser
l’inondation, amener l’eau en abondance),
les ingénieurs sont amenés à se poser des
questions sur la résistance, l’étanchéité, la
perméabilité des matériaux et à construire
dans l’urgence des solutions provisoires.
Aménager la ville, c’est tracer et paver
des rues, bâtir des ponts, creuser des
égouts et des canalisations. Dans tous ces
domaines, on l’a dit, c’est bien l’ingénieur
qui a le dernier mot et non le médecin qui
abandonne l’espace pour investir le social
dans le cadre d’une stratégie qui lui
semble plus solide pour étayer son pouvoir
scientifique et social. Aussi n’y a-t-il pas
continuité entre un pré-hygiénisme qui
serait médical et un hygiénisme de l’ingénieur qui se contenterait d’appliquer plus
tard les souhaits des médecins. Le travail
de l’ingénieur a ses propres logiques : il
privilégie la vitesse, véritable obsession,
la circulation, l’assèchement. Ces trois
choix conditionnent ainsi durablement
toute la politique de la ville qui applique
l’approche hydraulique à tous les autres
types de circulation. C’est seulement
depuis quelques années que l’on redécouvre, timidement, les vertus de l’humidité et de la lenteur. Cette redécouverte
n’est pas le fait d’une sensibilité qui naîtrait ex nihilo, mais bien le fruit des
impasses auxquelles conduit le trio de
l’ingénieur : adduction d’eau, imperméabilisation des sols, évacuation souterraine.
Dès le milieu du XIXe siècle, la macadamisation à outrance (à ne pas confondre avec
le bitumage), la construction des trottoirs,
la multiplication des habitations réduisent
la part des surfaces perméables, accentuent l’abondance des boues. Au même
moment, l’usage croissant de l’eau (voir
les recherches de J ean-Pierre Goubert)
transforme les excreta en déchets liquides,
appauvris et invendables. Le phénomène
s’accroît dans la mesure où il coïncide
avec la mort de l’économie ancienne des
déchets (très belles pages sur le corps des
salpêtriers et sa disparition). Pour y faire
face, on essaie d’abord la dessiccation dans
les voiries suburbaines. On croit ensuite
trouver la panacée dans l’usage à rebours
des puits artésiens dont le médecin Piorry,
lyrique, dit qu’il s’agit « d’une de ses ressources précieuses que la Providence a
préparées pour l’homme et qu’il rencontre
au moment où il semble arrêté dans l’essor
de son développement ». On s’aperçoit
très vite que la méthode n’est pas sans
danger, tout comme celle des épandages.
Bref on invente une nouvelle pollution.
Par rapport à l’ancienne, qui existait bel
et bien, « la pollution moderne c’est la
volonté de corrompre là pour assainir
ici ». Ajoutons à cela que l’imperméabilisation à outrance engendre la poussière,
au moment même où surgissent les germes
pastoriens. Il n’en faut pas plus pour susciter une nouvelle hantise (on repère une
ligue de lutte contre la poussière) qui vient
s’ajouter à celle de la boue. On est donc
passé de plain-pied dans le contemporain.
Nîmes, Vaison-la-Romaine et les récentes
inondations catastrophiques ne sont pas
loin, couronnant une politique séculaire et
pas seulement des dérèglements récents :
dur mais fondamental constat.
On l’aura compris : malgré son sujet,
ce livre est un régal. On est tour à tour
étonné de ce qu’on y découvre (la hantise
des mouches et du dépérissement des
arbres — un Waldsterben avant la lettre),
impressionné par la massivité des sources
et de la bibliographie, fasciné par les
enchaînements imparables et impeccables,
admiratif devant les permanents allers et
retours entre la science et le terrain, le
social et le milieu. L’historien ressort
modeste d’une telle lecture. Il a décidément beaucoup à attendre des ingénieurs
qui, dans le sillage d’André Guillerme,
mêlent si bien l’urbain et le sanitaire, ce
que ne font pas toujours les historiens
murés dans leurs chapelles.
Olivier FAURE
Jacalyn DUFFIN, To See with a Better Eye :
A Life of R. T. H. Laennec, Princeton,
Princeton University Press, 1998,453 p.
Avec cette biographie de Laennec, qui
succède à un ouvrage consacré à un
médecin canadien de la deuxième moitié
du XIXe siècle, Langstaff, Jacalyn Duffin
s’impose comme la praticienne et la théoricienne principale du retour du genre biographique en histoire de la médecine. Ce
retour est bénéfique. Il écarte non seulement les erreurs des hagiographies à l’ancienne, mais il permet de remettre en
cause la réalité de certaines généralisations hâtives et d’explorer des connexions
jusqu’alors inconnues. Partant, comme il
se doit, d’archives privées et, en particulier,
des correspondances détenues par l’université de Nantes (mais aussi dispersées entre
de nombreux descendants que J. Duffin a
su repérer et amadouer), l’ouvrage permet
déjà de rectifier quelques erreurs pieusement recopiées par les différentes biographies dont la plus sérieuse remonte à 1912.
L’essentiel n’est bien évidemment pas là
mais dans la démarche féconde de l’auteur. Il s’agit bien, en suivant un individu,
de voir comment il franchit les frontières
artificielles qu’établissent les historiens
entre des groupes dont la cohérence est
trop souvent exagérée, comme les écoles
médicales. Plus encore, la biographie est
un moyen de décloisonner l’étude des
malades, des hôpitaux, des praticiens, etc.
Au total, il s’agit bien de resituer Laennec
dans l’histoire de la médecine et d’injecter
de l’histoire sociale dans la biographie de
Laennec. Pour en finir avec la démarche,
J. Duffin aborde le problème de la tentation permanente, pour l’historien de la
médecine, de juger en fonction du présent
et de raisonner avec nos propres concepts.
La solution qu’elle choisit est assez convaincante. Si elle n’hésite pas à utiliser le vocabulaire de notre époque, elle précise toujours qu’il ne s’agit ni de juger Laennec à
l’aune de nos connaissances, ni de prouver
qu’il pensait comme nous, mais simplement de comprendre, grâce à des termes
accessibles, son raisonnement et son évolution.
De cette démarche exemplaire, la figure
et l’Å“uvre de Laennec sortent passablement
modifiées. Du personnage, on connaissait
bien le catholicisme intransigeant, l’attachement à la Bretagne, l’engagement aux
côtés des ultras, ses polémiques avec
Broussais. Sur tous ces plans, J. Duffin
apporte des précisions, et même des nuances
sur les polémiques avec Broussais et sur
le rôle de la Congrégation dans le monde
médical. Outre Laennec, Buisson et Bayle
adhèrent à cette puissante société, au rôle
occulte. Le livre ne gomme pas le côté
carriériste de Laennec, qui rédige rapidement une thèse sur Hippocrate, non par
attachement au grand homme ou par conviction philosophico-médicale mais parce
qu’il vise la chaire de médecine hippocratique et des maladies rares, détenue par
Thouret. Au passage, l’ouvrage jette d’intéressants éclairages sur la course aux
places et à la gloire, qui joue un rôle au
moins équivalent aux débats politiques et
aux querelles scientifiques dans la naissance des rivalités et des écoles médicales.
L’un des mérites de l’association de l’histoire sociale et de l’histoire des sciences
est de montrer, à propos de Laennec, les
correspondances entre les choix politiques
et sociaux et l’orientation vers une médecine holistique, sans faire de cette dernière
la conséquence mécanique des choix idéologiques. En fait, comme beaucoup de
contemporains, et pas seulement dans le
monde médical ou chez les « réactionnaires », L aennec appartient à la vaste
constellation de tous ceux qui, au lendemain
de la Révolution, tentent de réconcilier
science et foi, spiritualité et physiologie ;
il est ici en compagnie des homéopathes,
des saint-simoniens, etc. Passant plutôt
vite sur la biographie politique, individuelle et familiale de Laennec, ignorant
— de façon étonnante — les quelques
pages écrites par Jacques Léonard dans
sa thèse (non citée) sur la diffusion du
stéthoscope opérée en grande partie grâce
au réseau familial et amical de René
Théophile, J. Duffin offre en revanche des
données précises sur la clientèle, les inévitables patients célèbres (Chateaubriand,
Lamennais), les émoluments que Laennec
en tire, les prix auxquels se négocient les
manuscrits (7 000 F pour le Traité de
l’auscultation médiate — on croit rêver).
Malgré ces richesses biographiques et
ces bonheurs d’histoire sociale, le cÅ“ur
du propos de J. Duffinest bienla reconstitution du processus de découverte de
l’auscultation médiate. Le propos se fait
ici plus fort, tout entier centré autour
d’une question sans cesse réaffirmée.
Pourquoi Laennec est-il reconnu comme
pathologiste mais jamais comme physiologiste, alors que la distinction entre ces
deux disciplines n’existe pas à son
époque ? Plus encore, Laennec est l’un
des premiers, avec Buisson et Dupuytren
(d’où la querelle d’antériorité avec celui-ci), à être convaincu que l’anatomie pathologique ne peut tout expliquer et que les
lésions proviennent de processus physiologiques. Sans adhérer explicitement à la
notion de force vitale, dont la lésion entraînerait des dommages physiques (ce que
dit Bayle), Laennec est attentif aux tempéraments, aux constitutions, aux événements personnels et émotionnels. C’est
donc dans le cadre d’une clinique physiologique que Laennec s’intéresse à l’auscultation. Du reste, la première édition
de son traité ne se ventile pas selon les
maladies ni selon les altérations anatomiques, mais bien selon les fonctions physiologiques (la toux, le râle). S’il n’est pas
le seul, à cette époque, à réexplorer une
technique déjà mentionnée sous l’Antiquité, il le fait avant tout pour étudier
les maladies cardiaques. C’est uniquement
parce que les bruits de la respiration couvrent très souvent ceux du cÅ“ur que
Laennec s’aperçoit, mais après coup, de
l’importance de la pectoriloquie dans le
diagnostic de différentes affections pulmonaires.
S’il en était besoin, l’histoire de
Laennec contée par J. Duffin démontre
que les découvertes médicales n’obéissent
guère à une logique implacable, pas
davantage qu’aux attentes. Elles surgissent plutôt en dehors des schémas préconçus et des projets préétablis. Le génie
du chercheur n’en est pas amoindri mais
« déplacé ». Il consiste à voir de suite le
profit que l’on peut tirer d’une découverte
inopinée. J. Duffin discute ensuite, dans
sa conclusion, l’appartenance de Laennec
au vitalisme, mais on regrette à ce propos
que l’auteur ignore ici largement les travaux de la regrettée Roselyne Rey. Certes,
on sait bien que l’histoire de la médecine
française est essentiellement faite outre-Atlantique, mais l’ignorance française des
travaux anglo-saxons, trop fréquente,
n’excuse pas la réciproque. Resterait enfin
à savoir pourquoi Laennec a été intégré dans
la catégorie des anatomo-pathologistes et
exclu de celle des physiologistes. L’auteur
suggère quelques pistes qui concluent
heureusement cet excellent ouvrage, qui
va bien plus loin que son seul sujet avoué.
Olivier FAURE
Silvano MONTALDO, Medici e società. Bartolomeo Sella nel Piemonte dell’Ottocento, Turin, Carocci Editore, 1998,
360 p.
Esquisser une biographie n’est pas une
tâche facile pour un historien, surtout
lorsque le personnage choisi est doté
d’une personnalité aussi complexe et
contradictoire que celle du médecin Bartolomeo Sella : ce cadet d’une riche famille
d’entrepreneurs est éduqué à l’école janséniste, converti à la pensée des Lumières,
jacobin, opposé à la politique française
après l’annexion du Piémont au début du
XIXe siècle, et enfin fonctionnaire napoléonien chargé de la présidence du canton de
Mosso, dans une vallée alpine du Piémont même.
Silvano Montaldo, qui navigue avec
habileté à travers les riches épistolaires,
analyse le registre des patients (rédigé
minutieusement pendant vingt ans), épure
ses sources des éléments pittoresques et
reconstruit les étapes d’une vie professionnelle à laquelle s’entrelacent très fortement les épisodes personnels, tout en
brossant une fresque très vivante de la
culture rurale préindustrielle.
Son but est de tracer le portrait d’un
représentant de la médecine libérale dans
l’Italie du Nord, et en particulier dans
l’É tat de la monarchie de Savoie, au cours
de la première moitié du XIXe siècle. De
tels médecins, matérialistes et laïques, se
montrent très attentifs à ce qui se passe
dans l’Europe post-révolutionnaire ; privilégiés par l’appartenance sociale et économique, ils ont tout loisir d’exercer l’art
médical selon des modalités également
privilégiées au sein des communautés
qu’on leur a assignées.
L’analyse de l’expérience professionnelle de Sella nous confirme que ces
médecins ne sont pas isolés sur le plan
culturel, bien qu’ils travaillent dans des
lieux décentrés. Ils étudient, écrivent,
entretiennent une correspondance avec
leurs collègues (y compris ceux qui doivent leur prestige à une appartenance aux
académies italiennes et étrangères), et surtout ils sont libres d’expérimenter sur les
patients leurs connaissances scientifiques
puisqu’ils ne sont pas encore contraints
par une rigide déontologie professionnelle. Cela dit, il faut rappeler qu’ils ne
constituent pas encore une catégorie, qui
va s’affirmer graduellement et non sans
peine pendant le XIXe siècle. Cette catégorie est gênée dans son parcours par le
pouvoir académique, représentant la
médecine privée qui s’oppose à la naissance d’une médecine publique ; par les
élites politiques, centrales et locales, qui
redoutent le rôle actif que ces médecins
pensent assumer à l’intérieur du processus
de médicalisation et de laïcisation de la
société ; par le clergé, qui craint la perte
de l’emprise des curés sur la population
au niveau local ; par la population elle-même, qui est soumise à des changements
radicaux de mentalités dans le domaine
hygiénico-sanitaire.
Bartolomeo Sella n’arrivera jamais à se
mesurer ni avec la microbiologie et la
« révolution pastorienne », ni avec
l’« utopie hygiéniste », mais son travail
sur le territoire n’en sera pas moins riche
d’innovations. Il vit dans une relation très
étroite avec la communauté où il exerce,
estimé et respecté, même si parfois son
intégrité professionnelle semble être
menacée par les rumeurs sur les nombreuses relations érotiques et sentimentales entretenues avec ses patientes ; il ne
rencontre pas non plus de problèmes
importants dans ses rapports avec les
autres notables ni avec l’administration
municipale de son lieu d’exercice. Son
comportement libertin (dont l’auteur parle
avec juste ironie), n’ôte rien à ses mérites
en ce qui concerne les résultats obtenus
auprès des habitants de Mosso. Sa vaste
clientèle est hétérogène sur le plan social,
constituée de malades pauvres aussi bien
que de moyens et de hauts bourgeois. Il
exerce sur elle une sorte de contrôle social
et moral : il est conseiller et « complice »
en même temps, dans une société où la
sexualité est encore refoulée par des interdictions communautaires et religieuses.
S. Montaldo souligne à ce propos : « Au
fur et à mesure que le médecin affirmait
sa maîtrise sur le corps malade, il était
également chargé de la responsabilité de
son bien-être moral, du traitement de la
douleur, de la gestion du sentiment de
culpabilité qui accompagnait et accompagne encore l’apparition de la maladie ».
Sella est conscient d’exercer à une
époque où la médecine ne garantit ni le
diagnostic ni la guérison, et il le démontre,
lorsqu’il écrit : « L’art de guérir n’a pas
fait de nos jours des progrès équivalents
aux autres disciplines scientifiques [...] les
raisons en sont imputables à la mauvaise
direction prises par les études médicales
et dans les universités et dans les cliniques
publiques et privées [...]. La médecine ne
dispose pas encore d’expérience et de faits
réels suffisants pour créer une discipline
bien fondée dans ses principes. »
En raison de cette conception réaliste
de sa profession, il ne refuse pas a priori
la collaboration de rebouteux et d’accoucheuses (jouant encore un rôle important
dans la communauté) et examine leurs
connaissances empiriques. En ce qui
concerne le prêtre et la foi chrétienne, il
adopte une attitude modérée et, malgré
son scepticisme d’athée et d’homme de
science, il reconnaît son utilité et accepte
sa collaboration, car il n’ignore pas que
l’un et l’autre sont « le seul lien avec la
médecine savante ». L’hostilité ou, plutôt,
les incompréhensions avec les curés de
son canton ne sont que des épisodes isolés
dans sa carrière.
En employant des méthodes scientifiques, sûrement discutables, Sella développe une action pédagogique utile à la
population. Il s’agit d’une démarche
moderne, même si elle n’est pas encore
révolutionnaire du point de vue scientifique, où l’on perçoit les traits nouveaux
de la prévention des affections (y compris
les maladies vénériennes), de l’hygiène du
corps, du contrôle de la sexualité et de
la fertilité du couple. Il n’épargne aucun
moyen pour soulager ses patients et essaie
de guérir les nombreuses maladies qui
affligent les habitants du canton de Mosso
(comme d’ailleurs toute la société italienne dans les campagnes et dans les
villes). Plus encore, il suggère aussi des
infirmités « fictives » aux jeunes qui veulent éviter le service militaire introduit par
le régime français, redonne, à l’approche
du mariage, une virginité aux jeunes filles
pour lesquelles l’honneur et les noces
mêmes étaient gravement compromis, pratique des avortements en des interventions
téméraires, opère des hommes craignant
d’être stériles, accompagne ses malades
jusqu’à la mort. En somme, il est au cÅ“ur
de la vie communautaire, influence les
comportements, joue le rôle de médiateur
entre l’É tat et la population — un rôle
indispensable (encore embryonnaire à
l’époque) pour l’affirmation de la politique libérale de l’É tat de la Maison de
Savoie, qui avait initié le processus de
laïcisation de la santé publique à partir de
la seconde moitié du XVIIIe siècle.
L’auteur souligne que ce médecin,
notable de la communauté par ses origines
familiales avant même que par sa profession, ne correspond plus au profil modèle
du médecin de campagne ; toutefois, il
affirme que l’analyse de sa carrière permet
de dépasser les lieux communs engendrés
par une historiographie qui a surtout mis
l’accent sur la pauvreté des médecins
ruraux ainsi que sur les vexations des
administrateurs locaux à leur égard. Nous
ne sommes que partiellement d’accord
avec cette réflexion : les sciences sociales
ne doivent-elles pas mettre en évidence
sous une forme dialectique les différents
groupes de médecins, ce qui jusqu’à présent n’a pas été réalisé de manière exhaustive ?
Si l’image pitoyable de certains médecins, que l’histoire et la littérature nous ont
transmise, nous semble trop stéréotypée, il
faut également avouer qu’existent, à la
période examinée ici, de nombreux médecins publics — dans les campagnes aussi
bien que dans les villes — qui exercent
dans des conditions de lourde infériorité
sociale et économique. Les chercheurs ont
encore beaucoup à découvrir sur ces
médecins publics mal payés, menacés par
l’instabilité du poste de travail, qui subissent le scepticisme de la population ainsi
que l’absence de considération de la part
de leurs collègues universitaires et des
médecins hospitaliers. Il leur reste encore
surtout à mettre en lumière les différentes
phases historiques, qui les ont conduits à
la prise de conscience définitive de l’importance de leur rôle dans la société du
XIXe siècle. Une société où la bourgeoisie
cherchait à élaborer un nouvel « ordre
moral », proposant, entre autres, l’affirmation du binôme bien-pensant/bien portant
à travers l’action et le contrôle du
« médecin de famille ».
S. Montaldo aime bien son « personnage » ; c’est pourquoi peut-être le tient-il trop à l’abri de la confrontation avec la
catégorie des collègues moins privilégiés.
Il démontre néanmoins un très bon
contrôle de ses sources et de sa démarche,
équilibrée entre histoire et anthropologie.
Serenella NONNIS VIGILANTE
Alison WINTER, Mesmerized. Powers of
Mind in Victorian Britain, Chicago-Londres, University of Chicago Press,
1998,466 p.
Sur Franz Anton Mesmer et le mesmérisme, une durable nuit s’est chez nous
peu à peu éclaircie. Depuis le recueil des
écrits du médecin viennois publié par
Robert Amadou
[1], puis la traduction de la
somme d’Henri Ellenberger
[2], où Mesmer
est donné en grand précurseur, les travaux
se sont peu à peu multipliés. Un essai de
Stephan Zweig a revu le jour
[3], la belle
thèse de Franklin Rausky
[4] a posé les
concepts opératoires, Robert Darnton a
replacé le phénomène dans son contexte
social et politique, et dans le débat des
idées pré-révolutionnaires
[5]. J’ai, dans différents articles de revues de psychanalyse,
posé la question des ambiguïtés et étrangetés, de l’indicible même, et fait paraître
l’importance du marquis de Puységur, disciple puis continuateur de Mesmer, surtout
rénovateur de la pratique par la découverte
du somnambulisme artificiel, fondatrice
des thérapies par l’hypnose
[6]. L’importante
étude de Bertrand Méheust
[7] vient de
remettre au jour toute l’histoire oubliée
du féroce débat, une guerre intellectuelle
véritable, qui opposa au XIX
e siècle partisans et adversaires du magnétisme, selon
un partage entre deux rationalités opposées (scientisme académique ; recherches
sur le psychisme), un épisode qui fit
« choc dans la culture ». Il faut observer
que ce conflit, porté à un degré de violence
extrême, a concerné surtout le domaine
culturel français. Le monde germanique,
l’espace anglo-saxon furent beaucoup plus
ouverts et finalement attentifs, y compris
de façon intelligemment critique, aux
recherches, aux phénomènes.
Les travaux de recherche sur cette question, chez nous, sont aujourd’hui tous
marqués par un haut degré d’abstraction,
par une forte tendance à privilégier la
dimension conceptuelle du déchiffrement
des positions, propositions et situations.
Les études anglaises ou américaines, de
façon plus tranquille, productive, illustrative et sereine, s’assignent à retracer la
réalité concrète, vivante, sociale ou politique, voire économique, principalement
culturelle des circonstances, actions, engagements, épisodes et leçons que la diffusion du « mesmérisme » (du magnétisme)
a eu pour effet de produire dans la vie
courante, l’intimité des familles et l’esprit
des gens.
C’est ce qu’on trouvera dans l’heureux
et solide travail qu’Alison Winter a consacré
à ce que fut l’inscription du magnétisme
et de l’hypnotisme dans l’Angleterre victorienne, aux confins de la mode, de la
science et de l’ésotérisme, peut-être même
de l’ivresse. En effet, une certaine vulgate
du mesmérisme (transes, étrangetés)
pénètre partout, des pubs aux cottages et
aux châteaux, produisant des scènes singulières, devient une composante à part
entière de la culture de ces années-là.
Constante est l’ambiguïté entre ce qui
relève, dans les esprits, d’une expérimentation scientifique, tantôt rigoureusement
menée, tantôt faite entre soi par des amis,
comme un jeu. Jusqu’à la volonté chez
certains d’éprouver sur soi-même. Vertiges du désir de savoir, du désir de sortir
de soi, d’aller au-delà. Jeux du désir aussi
de fasciner, d’exercer une influence et de
prendre un ascendant sur autrui. Autorité
scientifique, autorité psychique, les frontières sont floues, les affects ne le sont pas.
Archipel mesmérien dans l’île britannique, séances londoniennes, sujets médiums, chapelles, excès, naissance d’institutions, réplique des institutions, réponse
du corps social, expertises scientifiques,
acmé, retombée : l’auteur parcourt avec
alacrité et érudition l’ensemble de cet intéressant dossier. J’accorderai une attention
spéciale, de surcroît, au chapitre bien
documenté sur l’expérimentation des
moyens d’anesthésie opératoire offerts par
le magnétisme et l’hypnotisme qu’ont
menée systématiquement des chirurgiens
britanniques avant que l’éthérisation ne
l’emporte dans les opérations. L’extension
de l’anesthésie magnétique en Inde, véritable laboratoire expérimental pour des
chirurgiens militaires, est un épisode trop
ignoré que le livre retrace et analyse avec
une très heureuse précision. Un ouvrage
à traduire.
Jean-Pierre PETER
Marc RENNEVILLE, Le langage des crânes.
Une histoire de la phrénologie, Paris,
Institut d’É dition Sanofi-Synthélabo,
« Les empêcheurs de penser en rond »,
2000,356 p.
On doit à tel de nos maîtres cette mise
en garde, à savoir que les pseudo-sciences
n’ont pas d’histoire. Elles n’en ont pas en
tant simplement qu’elles n’appartiennent
pas à l’espace propre de la science ni,
partant, de son histoire, étant disqualifiées
par leur impropriété même. Mais, qu’est-ce qu’une pseudo-science ? Et qu’est-ce
qui aurait donc vertu d’échapper à l’historicité ? Les démarches inexactes sur des
objets mal définis peuvent en dépit de leur
inadéquation avoir, en quelque point, frôlé
du réel auquel elles ont à l’occasion su
poser une question pertinente dans un discours biaisé. Une idée préconçue les égarait, mais leur attention à un objet faussé
par leur astigmatisme pouvait avoir capté
au passage quelque propriété non dépourvue d’une réalité partielle, d’une validité
potentielle.
Ainsi de la phrénologie, la science des
crânes, la théorie du bon docteur Franz
Joseph Gall sur la répartition géographique,
dans le cortex cérébral, des facultés, instincts et penchants humains, tels que les
révèle et les situe la morphologie de la
boîte crânienne. C’est à la phrénologie
que Marc Renneville, prenant le relais du
travail refondateur de Lantéri-L aura
(Paris, 1970), consacre cet ouvrage d’historien minutieux et attentif. Attentif, il
l’est, en effet, à tous les plans et les
aspects — disciplinaire, théorique, technique, pratique, conceptuel, moral, politique, institutionnel, culturel, passionnel
et diplomatique — au long et au travers
desquels s’est étendue, sur plus d’un
demi-siècle, cette histoire d’une doctrine
inexacte des mécanismes de l’esprit. Elle
contenait cependant, en le masquant,
l’embryon d’un domaine scientifique
promis à la reconnaissance que l’on sait :
la localisation des fonctions cérébrales.
Au terme, l’auteur tient son pari, faire
reconnaître à la phrénologie sa place en
quelque sorte buissonnière, néanmoins
positive, dans l’histoire de l’anatomie du
cerveau, des repérages visant à découvrir
l’organisation du cortex cérébral, dans
l’histoire enfin des sciences de l’homme,
au sens le plus étendu.
La vertu de ce livre qu’il faut lire, c’est
en effet qu’il abandonne d’emblée le jugement rétrospectif posant la phrénologie
218
comme erreur avérée, pour partir, tel le
voyageur en pays inconnu, à la découverte
d’un territoire singulier, d’une histoire où
ce qui se pense et se dit, ce qui s’est
pratiqué et s’est écrit, nous instruit sur
l’activité incessante de questionnement,
d’exploration, de détours et d’emprise de
l’esprit humain (celui des phrénologistes
aussi bien que le nôtre) dans l’infinie et
permanente quête de la connaissance.
Intelligente, donc, la démarche de ce livre,
en ceci qu’elle participe de l’effort novateur de certains, ces années-ci, pour
dépasser nos orgueils théoriques, et penser
la différence en termes d’une diplomatie
d’esprit qui sache s’approcher de l’extrême inverse dans l’interlocution plutôt
que dans la volonté de convertir et de
pousser à la reddition. Après tout, la
théorie de Gall fut d’abord condamnée par
l’empereur François II pour sa logique
matérialiste contraire à la morale et à la
religion (janvier 1802). Plus tard, les travaux de Broca ayant permis, par une
recherche de morphologie anatomique
d’inspiration authentiquement biologique,
de procéder au repérage strict des premières localisations cérébrales expérimentalement avérées, la « doctrine des
bosses » fut dès lors abandonnée, et même
flétrie pour sa logique incertaine, soupçonnée d’une sorte d’idéalisme moralisant
trop éloigné de la science positive. Ces
réfutations inverses l’une de l’autre et ces
ressauts indiquent assez que l’objet porte
en lui des éléments et des perspectives
susceptibles de multiples leçons et interprétations, lesquelles furent différemment
dégagées selon les temps ou les milieux.
Elles restent diversement saisissables à
présent pour une histoire, largement
entendue, des savoirs, des représentations,
des pouvoirs ; pour une histoire de la
réception des idées, et en elles du légitime
et de l’illégitime, du vrai, du faux et de
l’avalisable. Comme le dit Marc Renneville, « l’expérience phrénologique questionne [...], comme toute science rejetée,
le statut de la vérité dans notre société ».
Dialectique de l’erreur, des vérités, du
préjugé.
C’est bien là ce qui donne toute sa
valeur à ce travail, que dans cette histoire
d’une strate originaire de nos connaissances sur les fonctions du cerveau de
l’homme, l’auteur prend en compte tout
ce dont elle est faite, et en particulier
redonne du sens à une pensée « perdue »,
donne du poids à l’écho que suscita celle-ci, aux contrastes des réactions, aux acquis
indéniables, aux aventures. Ainsi l’intéressant retour à Toulon (novembre 1840)
de l’expédition scientifique de Dumont
d’Urville. À bord, entre autres, une cinquantaine de moulages de crânes d’indigènes divers (sans compter quelques têtes
réelles...) dus aux efforts zélés d’un savant
phrénologue embarqué, Alexandre Dumontier. On eut la conviction de pouvoir disposer ainsi des instruments d’une authentique histoire naturelle de l’homme et
d’une classification scientifique des races.
Ainsi, les joutes conceptuelles d’emblée,
entre tenants de cette organologie et ceux
d’une psychologie spiritualiste de la
conscience et de l’âme, spécificités
humaines, les ambiguïtés de l’adhésion
passionnée chez Broussais, le feuilletage
des opinions, des choix et engagements
politiques dans les partages qui affrontèrent partisans et opposants de la doctrine.
Car, au-delà d’une conviction scientifique,
pour nombre de protagonistes la craniologie fut une cause, et celle-ci profondément inscrite dans l’évolution des débats
et combats politiques dans la France du
premier XIXe siècle. Mais une cause en fin
de compte assez floue, sur ce plan, du
moins mouvante dans ses définitions. Elle
attache certains héritiers des Lumières, en
heurte d’autres. Selon tel ou tel de ses
traits, elle attire aussi bien des tenants de
l’ordre, modérés, que des champions des
libertés, parfois révolutionnaires. Et des
bonapartistes. Ou des carbonari. Enfin, il
y eut un âge d’or de l’adhésion commune,
et toute européenne ; avec, chez les plus
touchés, l’espoir d’un monde où les
facultés de chacun étant connues et mobilisées grâce à la méthode craniologique,
une ère de paix et de bonheur verrait le
jour. Utopies. Il y eut des disciples, des
militants, des dissidents. On rivalisa dans
la conception d’appareils pour mesurer
plus fidèlement toute la parole muette des
crânes et affiner la géodésie de ces vocabulaires.
En conclusion, l’auteur rappelle la
volonté arrêtée des neurobiologistes et
généticiens de parvenir bientôt à « percer
le mystère des comportements humains »,
soit dans « l’intimité de la matière cérébrale », soit dans l’arrangement de nos
plus petites unités constituantes. Mais
qu’y a-t-il donc dans la tête des scientifiques, qu’ils n’en finissent de vouloir
ainsi tenir en main ces clés ? Pour quel
pouvoir ? À quoi d’eux-mêmes veulent-ils accéder là, qui puisse les rassurer ? Un
clone sans mystère et sans histoire, sans
histoires ? Et nos « sciences humaines » ?
N’ont-elles pas elles-mêmes un projet de
connaissance sur les comportements
humains ? Il est moins interventionniste,
moins déterministe, assurément. Mais
dans son fond, tout aussi violent, tenaillé
de désir. Rapport de la machine désirante
chez les gens de savoir, à la liberté de
tout autre, de chaque homme ? C’est la
question qui clôt le livre. Question
inquiète...
Dans ce travail d’une réelle et exigeante
érudition, pas une page qui, outre sa valeur
informative, ne donne un plaisir de lecture.
L’historien accompli qu’est M. Renneville, pour ce qui est du recueil des
sources, de leur traitement, de sa capacité
à dégager d’une problématique les lignes
d’un questionnement allant à l’intellection, autant dire à un système de pensée,
dispose de surcroît d’une aisance de
plume, d’un sens du récit, d’un art du
tableau — d’un style, c’est évident — qui
font se demander si par hasard il n’aurait
pas aussi, en quelque endroit de sa boîte
crânienne, la « bosse » de l’écrivain.
Notons enfin qu’en une préface toute à
l’approbation du travail de M. Renneville,
un court essai de réflexion épistémologique engage, sur les questions de la phrénologie, des considérations, des vues, une
conceptualisation toutes d’une grande
compétence et, si je puis dire, délicieusement intelligentes. Elles sont dues au
Pr. Georges Lantéri-Laura, neuropsychiatre, pionnier dans ce domaine d’études
d’histoire des sciences — un savant et
un maître.
Jean-Pierre PETER
Silvana RAFFAELE, Dalla beneficenza
all’assistenza. Momenti di politica assistenziale nella Sicilia moderna, Catane,
CUECM, 1990,357 p.
L’historiographie italienne a multiplié,
depuis une vingtaine d’années, les travaux
portant sur l’histoire du paupérisme et de
l’assistance. Il s’agit, la plupart du temps,
de monographies, consacrées à une ville
ou à un État, qui analysent tout à la fois
la sociologie des pauvres et le traitement
qui leur est réservé. Le livre de Silvana
Raffaele est un peu différent, dans la
mesure où il consiste très largement en
une publication de documents.
Le thème général de l’ouvrage est celui
du passage de la bienfaisance privée,
fondée en grande partie sur la charité chrétienne, à une assistance publique, fille des
Lumières et soucieuse de contrôle social,
dans la Sicile des XVIIIe et XIXe siècles. La
démonstration, que l’on accepte aisément,
repose d’abord sur une brève étude des
institutions d’assistance de Catane, ville
peu marquée par l’idéologie de l’enfermement, et dont la carte hospitalière fut assez
profondément remaniée après le tremblement de terre de 1693. Mais la démonstration se fonde bien davantage sur l’analyse
de la législation. La Sicile des Bourbons
n’est avare ni de textes législatifs, ni de codification des lois et c’est dans ce corpus
que l’auteur puise pour nous donner
cinquante-sept documents à l’intérêt soutenu. Une étude préliminaire guide le
lecteur, non seulement pour présenter les
fonds qui ont été mis à contribution, mais
surtout pour souligner, autour de quatre
thèmes, les lignes de force de cette législation de l’assistance.
La santé publique est l’objet de la sollicitude des régimes de despotisme éclairé.
Or nous sommes ici au pays de Caracciolo.
Dès le milieu du XVIIIe siècle existait d’ailleurs un souci de centralisation en ce
domaine auquel la peste de Messine, en
1743, n’est pas étrangère. La mendicité
est de plus en plus considérée comme un
danger social à éliminer, et les mendiants
comme une force de travail à canaliser. La
politique de moralité publique s’efforce
de contrôler la prostitution, de manière
policière, et même de manière médicale à
partir de 1781. Elle s’évertue aussi à lutter
contre les mariages clandestins, et c’est
peut-être dans ce domaine que la lutte de
l’É tat contre l’É glise apparaît le mieux.
Inversement, dans le dernier thème, celui
de l’enfance abandonnée, on perçoit bien
comment le rôle de l’É glise peut demeurer
essentiel dans la répression de l’avortement, de l’infanticide et de l’exposition.
D’autant que l’Embryologia sacra (1758)
de Francesco Emanuele Cangiamila,
inquisiteur, chanoine de la cathédrale de
Palerme, exerce une grande influence en
ces matières.
L’ouvrage n’établit sans doute pas toujours les comparaisons que l’on attendrait
entre cette politique et celles suivies ailleurs en Italie ou hors d’Italie. Mais il a,
à coup sûr, le double mérite d’être une
contribution à l’histoire de l’É tat et de
fournir un instrument de travail grâce aux
documents publiés.
Jean-Pierre GUTTON
Daniel TEYSSEIRE, La médecine du peuple
de Tissot à Raspail (1750-1850), Créteil,
Conseil général du Val-de-Marne/
Archives départementales, 1995,141 p.
Ce livre constitue les Actes d’une
journée d’études consacrée à l’essor de la
médecine et ses agents à l’occasion du
bicentenaire de la naissance de Raspail.
La première partie est consacrée à une
approche des moyens de diffusion de la
médecine officielle vers le peuple avant la
Révolution française. Corinne Verry-Jolivet
évoque notamment les Médecines des
pauvres, premières tentatives d’ouvrages
de vulgarisation médicale qui apparaissent
au XVIIe siècle et connaissent un regain de
publication après 1760. Destinées avant
tout aux intermédiaires philanthropes et
cultivés, elles ont pour but de lutter contre
les charlatans et les pratiques traditionnelles ; Hecquet, Helvétius père, Tissot
partagent le même souci pédagogique et
social de maintenir le peuple en état de
santé (d’où l’importance des conseils
d’hygiène dans leurs ouvrages), qui les
conduit, dans le cas de Tissot, à réclamer
une réforme de la profession médicale
dans l’Avis du peuple sur sa santé (1761).
Geneviève Artigas-Menant s’est, pour sa
part, penchée sur le Nouveau magasin
français, mensuel publié à Londres de janvier 1750 à décembre 1752, auquel collabore régulièrement le médecin rouennais
Nicolas Le Cat.
La deuxième partie de l’ouvrage, la plus
dense, est consacrée à la période révolutionnaire. Yves Pierronne analyse la place
du corps médical dans le personnel révolutionnaire de la région parisienne (1789-1800) : un représentant sur trois du corps
médical joue, à des titres divers, un rôle
politique au sein de la communauté villageoise ; la majorité de ce personnel révolutionnaire semble se situer plutôt dans
une mouvance politique modérée, même
si certains s’engagent davantage pendant
l’an II. Cette prise de responsabilité croissante préfigure l’ascension du médecin
contre le notable au XIXe siècle. Daniel
Teysseire démontre, à travers l’étude d’un
projet de décret du Comité de mendicité
créé en janvier 1790, que la Révolution
a toujours été attentive au problème de
la santé publique. Se fondant sur le principe de la solidarité sociale, le projet de
décret commence par dénoncer la sous-médicalisation des campagnes, livrées aux
empiriques et aux mauvais chirurgiens,
avant de proposer la mise en place d’un
maillage serré de médecins cantonaux des
pauvres, destinés à assurer à la population
laborieuse des soins gratuits à domicile,
mais également chargés de dresser des
statistiques et des recueils d’observations
(les médico-topographies locales). Dans
ce projet, les hôpitaux sont supprimés, à
l’exception des grands hôpitaux départementaux voués à la chirurgie lourde, à la
lutte contre les épidémies, à la recherche
et à l’accueil des errants.
La troisième partie, enfin, se concentre
sur la figure de Raspail, « bienfaiteur du
peuple ». Henri Dubief présente le chercheur controversé, le philanthrope socialiste et révolutionnaire rejeté par l’establishment médical, qui se tourne logiquement
vers la vulgarisation et propose aux
pauvres une automédication bon marché
fondée sur l’usage du camphre. Bernardino Fantini développe la contribution de
Raspail à la théorie cellulaire, qui se situe
davantage dans l’héritage du vitalisme que
dans la perspective ultérieure des travaux
de Virchow. Signalons enfin une présentation du fonds Raspail des archives départemental du Val-de-Marne (Alain Nafylian),
ainsi qu’une transcription inédite d’un
manuscrit de Raspail évoquant sa polémique avec le grand médecin contemporain Orfila au sujet de l’utilité du camphre.
Anne CAROL
Andrew R. AISENBERG, Contagion :
Disease, Government and the « Social
Question » in Nineteenth-Century France,
Stanford, Stanford University Press, 1999,
238 p.
Comme son titre l’indique, ce petit livre
tiré d’une thèse ne manque pas d’ambition
voire de témérité. Son propos vise ni plus
ni moins à démontrer que, tout au long
du siècle, les hygiénistes et observateurs
sociaux auraient milité de façon constante
en faveur d’une intervention de l’É tat.
Leur moyen essentiel aurait été de privilégier les liens entre la maladie et le logement, transformant ainsi un problème
moral en une tâche de gouvernement.
Disons-le tout de suite, la démonstration
n’est pas convaincante. D’abord, sans
doute, parce que l’analyse repose ouvertement sur le seul examen des discours et
plus particulièrement sur ceux tenus au
sein d’institutions parisiennes. De plus,
elle n’accorde pas toujours assez d’importance à la polysémie de termes comme
celui de contagion, central dans le livre.
Le mot est pris soit au sens banal du terme
(l’immoralité contagieuse) soit au sens
scientifique, mais Andrew R. Aisenberg
distingue mal — et quelquefois confond —
les notions d’infection et de contagion.
L’analyse du discours et la volonté de
démontrer à toute force une thèse amènent
aussi à établir des continuités contestables, des rapprochements étonnants
(entre Broussais et Claude Bernard). Les
besoins de la thèse contribuent encore à
sélectionner les propos (dire que Villermé
plaide pour l’intervention de l’É tat relève
de l’affirmation plus que de la démonstration), à édifier des catégories homogènes
plutôt artificielles (les hygiénistes semblent un groupe soudé et invariant), à
négliger les contextes politiques divers au
profit d’une continuité sans doute exagérée et reconstruite a posteriori. Asséner
que « c’est en portant attention aux références à la maison dans ces rapports que
l’on peut comprendre combien l’explication et la régulation de la maladie contagieuse forma et fut formée par la politique
sociale de la Troisième République » est
pour le moins imprudent. Le caractère
péremptoire des affirmations s’explique
enfin par la faible connaissance de nombreux travaux, l’impasse totale faite sur
la tuberculose, l’ignorance du rôle de la
médecine libérale. Bref, à vouloir trop
démontrer et trop étreindre, le livre déçoit
dans son propos général.
En revanche, il est beaucoup plus riche
lorsqu’il se limite à des sujets précis.
Ainsi, l’ouvrage apporte de nombreux éléments sur les limites du pastorisme, sur
la diversité de cette mouvance. Il insiste
en particulier sur ceux qui mettent en
valeur les problèmes sociaux et moraux
favorisant le développement des germes
pathologiques. Ainsi redonne-t-il leur
place à des hommes comme Bouchard,
Colin, Ollivier, Jules Arnould dans des
passages bienvenus. L’étude attire aussi
l’attention sur les commissions des logements insalubres. L’auteur est l’un des
premiers à se confronter à ces structures,
même s’il se limite aux discours des
commissions parisiennes, et il en tire d’intéressantes conclusions sur les rivalités
qui opposaient les deux préfectures parisiennes et mettaient aux prises différents
types de commissions. On ne peut que
regretter que l’auteur n’ait pas orienté son
étude sur le fonctionnement concret de
l’hygiénisme à Paris.
Olivier FAURE
James C. RILEY, Sick not Dead. The
Health of British Workingmen during the
Mortality Decline, Baltimore, The Johns
Hopkins University Press, 1997,349 p.
Le travail de James C. Riley est fondé
sur l’examen des archives d’une friendly
society — une mutuelle — britannique,
The Ancient Order of Foresters Friendly
Society (AOF), créée en 1834 par scission
avec une association déjà existante. La
forêt dont il est question a valeur d’allégorie : pour la mutuelle primitive, The
Royal Order of Foresters, la vie s’entend
comme un « voyage à travers la forêt de ce
monde » (p. 45). Les voyageurs, membres
d’un ordre où rituels, bannières et défilés
avaient leur importance, étaient enfait des
workingmen, des membres de la classe
ouvrière urbaine. Le nom, évoquant un
difficile cheminement à travers l’existence, fait de l’ouvrier touchant des gages
l’héritier du pèlerin spirituel de J ohn
Bunyan, et du « chevalier sans peur »
médiéval. La question — en apparence
simple — du mécanisme d’entraide matérielle fournie par la mutuelle se double
d’une question bien plus complexe, celle
des dispositions morales au fondement de
l’institution mutuelle, et que celle-ci doit
maintenir et promouvoir. Nous reviendrons sur ce point, présent en filigrane
dans le livre de J. C. Riley, qui étudie le
phénomène de la maladie au sein de la
classe ouvrière anglaise pendant une période charnière caractérisée par l’intégration sociale de cette classe — son accès
progressif à l’éducation, au suffrage,
l’émergence d’une formation politique
censée la représenter, l’augmentation de
son niveau de vie — et par l’ébrèchement
du paradigme contractuel du libéralisme.
Au cours de la période 1872-1910,
l’AOF était l’une des premières friendly
societies britanniques. L’effectif total des
adhérents à ces mutuelles était de 4,2 millions en 1898 : chiffre à comparer à celui
des effectifs syndicaux, environ 1,6 million. L’auteur dispose donc d’une base
statistique fiable, suffisamment ample,
pour entreprendre l’étude du phénomène
de la maladie chez les ouvriers britanniques — durée, fréquence, typologie des
maladies, différences régionales, effets
induits par la taille de l’agglomération —
pendant cette période de « déclin de la
mortalité », qui débouche sur la création,
en 1911, d’un premier mécanisme d’assurance nationale obligatoire.
Du point de vue des mutuelles, la maladie
relève d’une définition que J. C. Riley qualifie de « fonctionnelle ». La maladie est un
état qui se traduit par l’incapacité d’accomplir les tâches économiques qu’impose un
employeur, et qui donnent lieu au paiement
d’un salaire. Les mutuelles, qui naissent au
XVIIIe siècle, en avance donc sur le capitalisme industriel, auraient anticipé, selon
l’auteur, sur les besoins de l’entreprise
commerciale moderne. Car les mutuelles
supposent et consolident le lien contractuel
entre un employeur et l’ouvrier engagé, en
établissant entre l’Ordre et ses membres
un autre engagement : le paiement éventuel
d’un revenu de substitution contre le paiement régulier d’une cotisation. Pour la
période dont il est ici question, les
mutuelles étaient en mesure de garantir à
un ayant droit jusqu’à 40 % — s’agissant
des rémunérations les plus faibles — des
gages perdus pour cause de maladie. Les
mutuelles apparaissent comme un modèle
de bonne gestion : finances en équilibre,
bonne capacité de négociation vis-à-vis des
médecins qu’elles engagent comme prestataires pour leurs membres, modicité des
cotisations, qui ne dépassent pas, selon
l’auteur, 0,557 % des gains annuels de
l’ouvrier adhérent.
Nous en restons encore à l’exploitation
positiviste des données de l’archive lorsque
l’auteur pointe les transformations du phénomène de la maladie au cours de la
période : derrière la définition fonctionnelle, diverses évolutions sont en cours, et
notamment le basculement d’une condition
ouvrière qui est vécue avec la mort
constamment en surplomb — on constate
une baisse de 22 % du taux de mortalité
entre 1872 et 1911 chez les membres de
l’AOF — vers une condition marquée par
la récurrence, au cours d’une vie, d’états
de maladie passagers. En 1911, le temps
annuel de maladie — toujours mesuré
selon la définition fonctionnelle — é tait en
augmentation de 53 % par rapport à 1872.
On constate aussi, au cours de la période,
le passage d’une prédominance de pathologies infectieuses à celle des pathologies
dégénératives — lésions d’organes, cÅ“ur
et bronches notamment — , ainsi qu’un
décalage temporel entre facteurs de mortalité et facteurs de maladie, avec la persistance d’une haute incidence des affections
respiratoires, alors que celles-ci ne figurent
plus parmi les causes principales de mortalité.
Le constat d’une augmentation des incidences de maladie — comptabilisées à
partir des archives sous forme d’arrêts de
travail indemnisés par la mutuelle — qui
est concomitante d’un recul du taux de
mortalité peut paraître un truisme, simple
confirmation du sens commun. J. C. Riley
parvient à troubler quelque peu cette évidence, en analysant les statistiques selon
les quatre corrélations théoriquement possibles : hausse de la mortalité et de la
maladie; baisse des deux; baisse de la
mortalité et hausse de la maladie; hausse
de la mortalité et baisse de la maladie.
C’est la troisième hypothèse qui correspond à la supposition d’un bon sens épris
de la notion d’un « progrès ». J. C. Riley,
pour sa part, propose un modèle plus exigeant de progrès en matière de santé. La
seconde hypothèse impliquerait le dépassement d’une médicalisation de l’existence,
jusqu’à présent consentie comme prix à
payer pour une baisse du taux de mortalité,
et la répétition, pour la maladie, de l’évolution constatée à partir du XVIIIe siècle pour
le taux de mortalité. Quant à la quatrième
hypothèse, elle se vérifie dans les recoupements statistiques, une moindre incidence
de la maladie couplée avec un taux plus
élevé de mortalité étant le trait distinctif
des villes de plus de cent mille habitants,
la concentration restant — avec la nature
de l’activité industrielle pratiquée dans ces
villes — , jusqu’à la fin du XIXe siècle, un
facteur de surmortalité.
L’idée présente en filigrane dans le livre
est qu’il existe une intéressante parenté
entre les dispositions que prône le chercheur et celles qu’il identifie dans son
corpus, les archives de l’AOF. Car le livre
comporte une dimension prospective : « Il
s’agit également de poser l’articulation
mortalité-maladie dans des termes clairs,
permettant son analyse dans le présent, de
même que la réorientation des politiques
publiques et des comportements personnels, de manière à promouvoir pour le
siècle à venir des vies plus longues, sujettes
à des périodes plus courtes de maladie »
(p. 12).
La prospective exerce sans doute des
effets sur la rétrospective, et vice versa.
Entre les deux, un phénomène d’accommodement, peut-être préjudiciable à l’analyse
rétrospective, ne peut que se produire. À
travers l’examen des archives de l’AOF,
l’auteur dispose d’un matériau qui permet
l’étude d’un habitus spécifique, activement
entretenu au sein de l’association. Si la vie
est un voyage à travers une forêt semée
d’embûches, c’est par l’entretien de la disposition morale appropriée qu’on saura
déjouer les pièges. La mutuelle suppose
l’engagement volontaire de l’adhérent.
L’aide mutuelle a ainsi pour préalable un
premier acte de self-help. J. C. Riley situe
en 1900, à un moment où plus de la moitié
des adultes de sexe masculin appartenaient
à des mutuelles, l’apogée du mouvement
de self-help ouvrier en Grande-Bretagne.
Le constat d’un déclin de ces dispositions
ne peut qu’être lié à l’instauration progressive d’un autre dispositif, fondé sur la prise
en charge des risques à travers un système
d’assurance nationale, au lieu de l’engagement mutuel entre la friendly society et
son membre.
Peut-être faut-il supposer une articulation cachée structurant le travail de l’auteur : si l’état de liberté idéal pour le
voyageur de l’existence est celui où il peut
subvenir à ses besoins en dehors de toute
entrave ou dépendance, la maladie peut se
définir comme un état de non-liberté. Mais
l’enserrement de ce voyageur dans un
complexe d’obligations légales peut également se définir comme induction d’un état
de non-liberté. Notons la curieuse phrase
de J. C. Riley, qui va bien au-delà de la
simple exploitation des données statistiques : « Dans les années 1890, les friendly
societies ont perdu confiance [...] elles ont
commencé à capituler face aux conseils et
au dirigisme des détenteurs de connaissances spécialisées et secrètes qu’elles
avaient auparavant refusées » (p. 121). Un
savoir secret, connu des seuls experts, rendrait impossible le maintien du lien
contractuel transparent entre la mutuelle et
le médecin qu’elle engage. Cette première
perte de confiance, rançon de la complexification des techniques médicales, est le
prélude à une ultime défaite des mutuelles,
à travers l’instauration par la loi de 1911
d’une prise en charge obligatoire, qui
s’entend comme signe de l’éviction en
cours d’une éthique de self-help, d’autonomie assumée. Certes, l’auteur avoue son
scepticisme « à propos de la possibilité,
ou du caractère souhaitable, d’une renaissance de ces mutuelles ». Dans la phrase
suivante, l’auteur déclare son admiration
pour la population laborieuse de la
Grande-Bretagne du XIXe siècle, pour tout
ce qu’elle aura fait pour elle-même. Le
motif d’admiration est cette capacité de
self-help, terme très proche de la notion
d’empowerment, aujourd’hui utilisé pour
désigner la réappropriation par l’individu
de pouvoirs autrefois aliénés, par concession à la puissance publique.
Un paradigme très actuel est lisible dans
la trame de ce livre. Il guide le travail
entrepris dans les archives. Cependant,
l’absence d’une analyse critique du
schéma utilisé est peut-être la limite de
cette étude, qui fait des membres de l’AOF
des héros de notre époque, hommes dessaisis en leur propre temps de leur liberté
et de leur responsabilité expropriées par
une institution étatisée dont on peut
aujourd’hui, prospectivement, penser le
dépérissement libéral.
Cornelius CROWLEY
Dominique DESSERTINE et Olivier FAURE,
La maladie entre libéralisme et solidarités (1850-1940), avec une introduction
de Maurice Garden, Paris, Mutualité
française, « Racines mutualistes », 1994,
163 p.
Depuis le livre pionnier de Henri Hatzfeld
[1], l’histoire de la législation sociale
française avait été délaissée
[2]. Largement
guidés par l’idée du retard français
[3], les
historiens s’étaient plutôt attachés à en
comprendre les causes ; les études portant
sur les formes alternatives et privées de
prise en charge de la question sociale :
mutualité, philanthropie avaient ainsi
dominé l’historiographie. C’est récemment, grâce à l’étude des lois d’assistance
de la Troisième République
[4], que l’idée
d’une voie française (non fondée sur l’assurance) a remis en cause celle du « retard
français » en matière de protection
sociale. Soulignant plus fortement la
complémentarité entre les systèmes privés
et publics, les études tendent par ailleurs
à nuancer les oppositions entre une politique publique et les initiatives privées
[5].
C’est dans cette mouvance que s’inscrit
l’ouvrage de Dominique Dessertine et
Olivier Faure. Comblant une importante
lacune de l’historiographie, les auteurs
présentent un tableau des initiatives en
matière de médecine charitable et sociale
sur un siècle, en insistant sur les complémentarités, mais aussi les tensions, entre
les différents secteurs (médecine publique
d’une part, associations charitables ou
mutualistes de l’autre). Cela leur permet
de conclure que c’est bien d’abord autour
de la maladie que se construit un nouveau
mode de gestion de la question sociale.
La nouveauté et l’intérêt du livre résident
par ailleurs dans la perspective adoptée ;
les auteurs cherchent avant tout à mettre
en évidence le fonctionnement réel des
institutions décrites, plutôt qu’à en présenter les fondements idéologiques. Ce
point de vue exige le recours à des sources
très diverses qui justifie le choix de l’analyse monographique (région lyonnaise) ;
les conclusions dépassent toutefois le
cadre de la région choisie.
La première partie constitue une présentation des types de prises en charge des
malades pauvres et indigents, dont les revenus ne sont pas assurés. Au XIXe siècle,
elles prennent trois formes : les initiatives
charitables dont l’efficacité est minime,
l’assistance hospitalière ou ouverte (médecine cantonale, médecine des pauvres) et
la mutualité, fondée sur l’idée assurantielle. Ces trois secteurs n’assurent pas un
traitement satisfaisant des malades tant sur
le plan quantitatif que qualitatif. On note
toutefois, durant tout le siècle, une tendance nette à leur « médicalisation ». Les
caisses de secours mutuelles garantissent
plus systématiquement le recours au praticien : en 1893, la loi d’assistance médicale
gratuite permet aux indigents inscrits sur
les listes de consulter gratuitement le
médecin tandis que l’hôpital devient plus
nettement un lieu où l’on soigne. Cette
évolution, qui répond à une attente de la
population, explique l’intérêt accru porté
à un système de prise en charge des soins
mieux adaptés aux besoins croissants ; ce
sera l’assurance maladie (5 avril 1928).
Celle-ci doit compter avec les institutions
déjà existantes, et en particulier la mutualité, considérée par ses représentants comme
l’ancêtre de l’assurance sur une base
volontaire. Grâce à des ajustements légaux
successifs, la mutualité organisée parvient
à conquérir une place importante mais toujours fragile (28 octobre 1935) dans la
gestion de l’assurance obligatoire. La
volonté de respecter les institutions existantes complique d’ailleurs singulièrement
l’organisation de celle-ci dont la gestion
demeure éparpillée entre une multitude de
caisses générant rapidement une bureaucratie envahissante. Les caisses départementales centralisées apparaissent toutefois
comme l’ossature du nouveau système ;
elles serviront de fondement à l’assurance
maladie après la Seconde Guerre mondiale.
En dépit de ses lacunes, l’assurance
autorise une meilleure prise en charge de
la maladie. C’est ce que tend à montrer
la seconde partie. Les progrès se mesurent
d’abord à l’accroissement du nombre des
bénéficiaires ; des catégories largement
exclues auparavant comme les femmes ou
les vieillards (même s’ils étaient partiellement pris en charge par le biais de l’assistance médicale gratuite) sont intégrées à
l’assurance. Celle-ci est toutefois loin de
couvrir l’ensemble de la population et ses
lacunes autorisent le maintien de caisses
mutualistes indépendantes. Grâce à des
cotisations plus élevées que dans les
caisses mutualistes, l’assurance maladie
offre par ailleurs une meilleure couverture
des soins. Les indemnités journalières sont
supérieures, le traitement médical et la
livraison de médicaments sont de meilleure qualité, mais surtout les prestations
sont moins aléatoires que dans les
anciens systèmes.
L’assurance maladie se transforme toutefois difficilement en véritable assurance
sociale, le corps médical constituant, à cet
égard, un frein important. Les médecins
avaient déjà réussi, à la fin du XIXe siècle,
à imposer leurs conditions aux caisses
mutualistes (libre choix du médecin et des
honoraires) ; bien organisés, au sein de la
confédération des syndicats médicaux, ils
parviennent à maintenir ces avantages
dans le cadre du nouveau système
(25 juillet 1930). Pour contourner les
résistances du corps médical, mutuelles et
médecine gratuite d’abord, caisses d’assurance maladie ensuite vont mettre en place
un réseau d’institutions alternatives
qu’elles gèrent directement (dispensaires,
cliniques), au sein desquelles elles vont
tenter de développer une médecine
sociale. Essentiellement préventive, celle-ci est fondée sur des mesures, relevant de
l’hygiène sociale, qui sont loin toutefois
de répondre à l’ensemble des besoins.
On peut regretter que les patients, les
assurés sociaux, en un mot les « consommateurs » n’aient pas trouvé leur place
dans cette présentation, mais un tel projet
aurait outrepassé le cadre nécessairement
réduit des ouvrages de cette collection. En
tant que tel, il comble incontestablement
une lacune de l’historiographie, qui avait,
jusqu’à présent, délaissé l’étude du fonctionnement réel des institutions sociales.
Ses conclusions dépassent largement la
dimension monographique qui a servi de
base à l’étude tant en ce qui concerne
l’organisation précise de la première assurance maladie que l’attitude des médecins
ou les balbutiements de la médecine
sociale. À cet égard, et ce n’est pas le
moindre de ses mérites, il ouvre des pistes
à des recherches futures qui pourraient,
elles, intégrer davantage le point de vue
des « clients » des institutions de soin.
Sandrine KOTT
Marta Aleksandra BALINSKA, Une vie
pour l’humanitaire. Ludwik Rajchman,
1881-1965, Paris, L a Découverte,
« L’espace de l’histoire », 1995,399 p.
Créateur de l’UNICEF, directeur de la
section d’hygiène de la Société des
Nations, le docteur Ludwik Rajchman est
peut-être surtout connu par la caricature
que Céline a tracée dans sa première
Å“uvre, une charge féroce contre la SDN,
de celui qui fut son bienfaiteur. Son
arrière-petite-fille, historienne américaine,
lui rend aujourd’hui un plus juste hommage.
Né en 1881, Rajchman se définit comme
un patriote polonais, épris de liberté et de
progrès social. Très jeune, il milite au sein
du parti socialiste et, entre deux actions
destinées à délivrer son pays du joug de
la Russie tsariste, il poursuit des études
de médecine à Cracovie, qu’il complète
en France à l’Institut Pasteur. Devenu bactériologiste, il exerce au Royal Institute
of Public Health à Londres. C’est là que
la guerre mondiale le surprend et l’immobilise.
Dès novembre 1918, il parvient à regagner
son pays et s’efforce, dans une Pologne
ravagée par la guerre, de combattre les
épidémies qui déciment la population. Son
efficacité, sa ténacité et sa capacité à
obtenir auprès des gouvernements des
engagements et des actions retiennent l’attention. Les Britanniques appuient sa candidature et, en 1921, il devient directeur
de la section d’hygiène de la toute jeune
Société des Nations. Pétri des idéaux de
solidarité et d’arbitrage internationaux,
Rajchman engage son talent au service de
l’idée encore neuve de santé publique
internationale.
Une subite passion pour la Chine fait
basculer son destin. Envoyé dans ce pays
en 1929, il se lie d’une profonde amitié
avec T. V. Soong, beau-frère de Tchang
Kaï-chek. Découvrant l’ampleur des
besoins en matière de santé publique et
rompu aux nécessités de la diplomatie, il
commence à promouvoir en Chine la mise
en Å“uvre d’une de ses idées maîtresses,
l’« auto-assistance ». Il vise non l’assistance des plus pauvres par les plus riches,
mais la collaboration internationale. L’attaque perpétrée par le J apon contre la
Mandchourie puis la guerre sino-japonaise
trouvent en lui un défenseur acharné de
la Chine et un antifasciste convaincu.
Accusé de se départir de la neutralité
indispensable à un fonctionnaire de la
SDN, en délicatesse avec le gouvernement
polonais des colonels, il est remercié en
1939 et doit quitter la Société des Nations.
À l’instigation de son grand ami Jean
Monnet, il part pour les États-Unis où
il travaille à la fourniture d’armes et de
matériel de guerre à la Chine, puis, à partir
de septembre 1939, à l’organisation de
secours alimentaires à la Pologne démembrée par le pacte germano-soviétique. Les
réticences américaines et les dissensions
qui déchirent le gouvernement polonais
en exil le mettent rapidement en porte-à-faux. C’est au titre de « citoyen privé » et
en travaillant auprès de Soong qu’il passe
le restant de la guerre aux États-Unis.
À partir de 1944, il collabore à
l’UNRRA, organisation de secours aux
réfugiés placés sous l’égide des Nations
Unies. Il anime la délégation polonaise,
mais se trouve ligoté par la confrontation
américano-soviétique. Il inspire la création, au sein de l’ONU, de l’Organisation
mondiale de la santé, mais est écarté de
sa direction. Finalement, pour surmonter
la catastrophe du retrait américain de
l’UNRRA, il crée en 1946 une organisation
prévue pour être temporaire, l’UNICEF,
qui devait secourir et aider les enfants et
les mères de tous les pays, au-delà des
clivages politiques et même de l’appartenance à l’ONU. Aux États-Unis, ses liens
avec la Pologne communiste le désignent
aux investigations maccarthystes. Il quitte
l’Amérique pour s’installer en France où
il meurt, en 1965, ses dernières années
assombries par la maladie.
On ne peut manquer d’ê tre impressionné par la diversité et l’ampleur des
sources, en diverses langues européennes,
utilisées par Marta A. Balinska. À travers
la vie de Rajchman, l’auteur brasse quatrevingts ans d’histoire, offrant des aperçus
sur des domaines nouveaux : l’histoire des
bureaux techniques de la SDN, les débuts
de l’action humanitaire des organisations
intergouvernementales, la place des
réseaux de relations personnelles. On
pourra certes lui reprocher une démarche
parfois plus descriptive qu’analytique et
une vision un peu manichéenne des événements : Rajchman apparaît trop souvent
comme la victime de jalousies. Malgré
quelques longueurs, elle réussit, dans un
dernier chapitre très bien mené, « Un
Polonais en mission internationale », à
embrasser avec beaucoup de clarté certains points cruciaux : quels étaient la philosophie et les résultats concrets de l’activité de santé publique de Rajchman ?
Quelle était la limite de l’action humanitaire que pouvaient déployer les organisations intergouvernementales sous peine
d’ingérence ? Rajchman eut-il des complaisances envers le régime communiste polonais ? On aurait souhaité qu’elle développe
davantage l’idée forte qu’elle propose pour
expliquer le sens des engagements de
Ludwik Rajchman : « Rajchman croyait
profondément à la possibilité de progresser
et de trouver le moyen de coopérer en dépit
des origines et des convictions des autres. »
Bénédicte VERGEZ-CHAIGNON
Anne-Marie MOULIN (dir.), L’aventure de
la vaccination, Paris, Fayard, « Penser
la médecine », 1996,500 p.
Un livre important, par les parcours
qu’il retrace (prodromes et établissement
de la vaccination, obstacles, applications,
résistances), par les informations qu’il
délivre, souvent inédites ou inattendues,
par les questions qu’il pose, parfois troublantes. Après tout, dans les circonstances
où nous sommes (années sida, nouveaux
virus comme ceux des hépatites B et C,
reprise ou endémisation persistante des
maladies infectieuses classiques et des
parasitoses dans le Tiers Monde), il n’est
pas vain de reprendre l’histoire de nos
moyens de résistance à la maladie, des
découvertes dont ils ont procédé, des obstacles surmontés et des traverses répétées.
C’est la très remarquable performance
de cet ouvrage que d’avoir réuni plus de
trente contributeurs, spécialistes de disciplines très diverses, biologistes, médecins,
historiens, économistes, pour retracer, des
origines à la crise de doute actuelle, l’évolution d’une pratique de prévention née
dans l’indistinction, parvenue au triomphe
pastorien, acclimatée partout aujourd’hui
non sans difficultés et remise en question
par les progrès mêmes de la recherche
butant sur des apories : une gageure, d’associer autant de participants aux orientations et préoccupations si diverses. Le
résultat est probant et même brillant, quels
que soient, et peut-être même plutôt parce
qu’existent, certaines contradictions, des
divergences, des écarts dans les démarches,
dans les idées, dans la façon de rendre
compte, dans les motivations enfin qui
animent leur travail respectif de repérage
et de connaissance. Le dialogue que cet
ensemble, à le parcourir, instaure en nous,
lecteurs, conduit à découvrir la variété
même de l’objet dans sa multiplicité.
C’est le mérite d’Anne-Marie Moulin
d’avoir su ordonner en un plan cohérent
ces contributions tout instruites, et vivement significatives ; d’avoir surtout donné
en ouverture une réflexion de fond, une
synthèse réellement fondatrice d’une
sociologie historique de la vaccination
dans sa nature, ses conceptions et son évolution. Une philosophie de l’objet.
Le volume s’ouvre évidemment sur la
séquence mythique du triomphe empirique
par lequel, succédant à la variolisation
(inoculation traditionnelle d’une variole
vraie mais de faciès bénin, avec évidemment des dérapages), la recherche pragmatique de Jenner prenant au sérieux l’expérience commune des vachers, fit la preuve
de l’effet immunisant, contre la variole,
de l’inoculation d’une maladie bovine, la
« vaccine ». Histoire de cette découverte,
jusqu’à sa phase finale, de nos jours :
l’éradication définitive de la variole par
un programme intensif de vaccination.
Question posée, aussi, de cette immunité
croisée entre la variole, maladie strictement humaine, et la vaccine (cow pox,
« picotte des vaches »).
Inoculer, « vacciner », le mot fait métaphore, et induisit tout l’effort postérieur
— c’est ici l’ère pastorienne — afin de
parvenir, pour chaque maladie, à des
immunités spécifiques par inoculation de
cultures atténuées des micro-organismes
pathogènes responsables : le vaccin.
Comment atténuer ? Faut-il plutôt, par
prudence, tuer les germes (« inactiver ») ?
Quels sont les risques de déclencher
malgré tout la maladie elle-même, ou
d’autres que le vaccin réveillerait ? Il reste
que choléra, peste, tuberculose, typhus
plus tardivement, ont trouvé leur vaccin.
Pour d’autres (diphtérie, tétanos), il aura
fallu la découverte des anatoxines. Les
animaux aussi ont bénéficié de ce mouvement vaccinal de prévention universelle
(charbon, fièvre aphteuse, etc.). Bien plus
préoccupante est l’impuissance à produire
les vaccins efficaces contre les maladies
parasitaires (paludisme, bilharziose, leishmaniose). Le cas de la poliomyélite, ses
deux vaccins concurrents, les accidents ;
celui des maladies virales, prodigues en
déceptions (réussite presque épique pour
la rubéole, ambiguïtés grippales, résistance profonde des hépatites et du sida),
enfin une forte partie terminale sur la vacciniologie en elle-même, comme mode de
pensée, comme logique scientifique,
comme opérateur social, comme question
d’éthique, comme espace économique et
aussi politique, tout cela leste cet important ouvrage d’un poids de faits, de
savoirs, d’idées, d’interrogations, qui font
date. Livre de référence. Histoire vraie.
Je retiendrai l’intérêt de ce qui concerne
la construction du mythe vaccinal : son
audace, sa conception universelle d’une
immunisation artificielle de l’humanité
entière pour toutes les maladies. Sur cet
aspect et dans ce domaine, l’ouvrage offre
un bel ensemble d’articles. Par ailleurs, la
nature des obstacles rencontrés conduit à
de précieux enseignements. La crainte de
contaminer par le vaccin (ainsi pour la
syphilis) a souvent freiné les recherches,
d’autant que la culture de micro-organismes
afin de les atténuer ne peut se faire, souvent, que in vivo, et risque de donner lieu
à des contaminations du vaccin. Dans certains cas, même, les procédures d’atténuation doivent s’effectuer sur des lignes de
cellules humaines en culture continue,
sortes de clones cancéreux seuls capables
de se propager indéfiniment (je cite ici
A.-M. Moulin) ; de sorte que, même purifiés, les produits peuvent alors jouer un
rôle dans la cancérogenèse chez le sujet
traité.
Au terme, nous vivons aujourd’hui une
crise du vaccin. Question de choix d’abord.
Les antibiotiques ne peuvent-ils pas répondre mieux à l’objectif thérapeutique ?
D’autant que la recherche bute sur l’impossibilité de résultats vaccinaux probants
dans des domaines aux enjeux vitaux :
lèpre, syphilis, parasitoses, sida, prion.
Les bases théoriques seraient à réviser.
La génétique elle-même, actuellement, ne
parvient pas à trouver, dans le génome
des objets viraux résistants qui sont de
taille infime, la base moléculaire de leur
virulence. Et le défi que pose le virus du
sida à la conception classique du vaccin,
c’est qu’il est installé au cÅ“ur de la
machine immunitaire elle-même.
Il y a aussi que de larges fractions du
Tiers Monde, par négligence, par pauvreté
(les vaccins efficients sont désormais si
sophistiqués que leur coût, comme des
produits de luxe, les rendent prohibitifs),
ne poursuivent plus l’action préventive,
de sorte que tétanos, rage, méningite,
poliomyélite s’y étendent, toutes infections pourtant enrayables par des vaccins efficaces.
Il y a encore « la résistance » à la vaccination, qui s’est développée largement
depuis un demi-siècle, par sentiment que
les actions vaccinales massives, obligatoires, sont des atteintes aux droits des
individus et des groupes à disposer d’eux-mêmes. Les rares mais réels accidents
démontrent l’existence d’un risque individuel. Une sensibilité croissante à ce risque
fait répugner à le courir, serait-ce au nom
d’un bien assuré pour la collectivité.
Dernière question qui trouble les chercheurs : l’éradication d’une maladie dans
le monde, projet rationnel et généreux de
la pensée préventive, quelles conséquences inattendues ne risque-t-elle pas
d’avoir ? Le concept de pathocénose que
nous devons à l’intelligence historique du
docteur Mirko Grmek, cette mise en évidence d’une histoire des maladies et de
leurs germes dans la longue durée, une
histoire où les populations pathogènes se
remplacent, se succèdent, s’équilibrent
toujours, les plus rares ou marginales
occupant alors la niche écologique abandonnée par d’autres et proliférant alors
soudain, cette hypothèse assez largement
corroborée ne laisse-t-elle pas craindre
qu’une victoire sur le terrain par l’élimination de telle ou telle affection microbienne
ou virale n’ouvre le champ à des ennemis
inconnus ? Éradication réussie de la variole.
Et voici le sida, et voici le prion...
Ce livre n’en finit pas de nous tenir
en haleine.
Jean-Pierre PETER
Laurent VIDAL, Le silence et le sens. Essai
d’anthropologie du sida en Afrique,
Paris, Anthropos, 1996,217 p.
Ce livre rend compte de l’expérience
d’individus infectés par le virus HIV dans
leurs relations avec autrui. Anthropologue, Laurent Vidal s’appuie sur des
enquêtes de terrain effectuées en Côted’Ivoire de 1990 à 1994. L’essentiel des
données provient d’entretiens entre l’auteur et des malades ainsi que de dialogues
avec les médecins des centres antituberculeux d’Abidjan où ont été sélectionnés,
par tirage au sort, les séropositifs sujets
de l’enquête : une population de femmes
et d’hommes qui appartiennent aux catégories urbaines à faibles revenus ou sans
revenu personnel. À partir de l’analyse des
cheminements de malades à la recherche
de soins, L. Vidal met tout particulièrement en évidence la diversité des pratiques
thérapeutiques et des interprétations auxquelles donne lieu le sida dans une ville
cosmopolite comme Abidjan. Cependant,
son objectif n’est pas de présenter un
tableau systématique des thérapies et des
représentations de la maladie, il s’agit de
rendre intelligible l’expérience des séropositifs : comment se passent leurs rencontres avec la série des discours, conseils
de vie, injonctions, morale, en quoi
consiste l’offre thérapeutique accessible à
un citadin de Côte-d’Ivoire au début des
années 1990 ? Comment les malades
s’orientent-ils par rapport aux avis et aux
prescriptions de leur entourage, de l’opinion, des médecins, des thérapeutes extérieurs à la médecine officielle (responsables d’É glises, guérisseurs et notamment
guérisseurs « spécialistes » du sida
[1]...).
Ainsi, par rapport aux centres de soins où
se déroule l’enquête, cette démarche vise-t-elle à cerner non seulement les principes
et les logiques de santé publique mis en
œuvre, mais prioritairement les actes et
discours par lesquels ces principes et les
connaissances bio-médicales sont traduits
dans les échanges concrets entre médecins
et patients.
La notion d’expérience est essentielle à
la démarche de l’auteur. Elle désigne les
modalités du rapport à soi et à autrui par
lesquelles l’individu se définit comme
sujet malade. Cerner ces modalités du rapport à soi et à autrui suppose que les
malades aient la possibilité d’exprimer
comment ils vivent l’infection par le HIV.
Or l’on sait que cette infection se manifeste selon des caractéristiques temporelles singulières, c’est-à-dire sous la
forme d’événements imprévisibles qui, à
chaque fois, risquent fort de mettre en
danger les arrangements et les explications auxquels le malade et son entourage
accordaient une relative confiance. C’est
le propre même du sida, en tant qu’affection « successivement et conjointement
chronique et aiguë [...] traitée mais jamais
guérie » (p. 187), d’avoir une évolution
clinique imprévisible, et, de ce fait, le sida
menace les malades sur le plan à la fois
physiologique et social : l’affection évolue,
et cette évolution par crises met à l’épreuve,
fréquemment et soudainement, les équilibres de vie des sujets, leurs relations
avec des thérapeutes, avec des parents,
avec tous ceux dont ils reçoivent ou espèrent le soutien. Cette modalité, dramatique, de la maladie — les caractéristiques
temporelles de l’infection par le HIV —
justifie la démarche biographique adoptée
par L. Vidal ; il montre, en effet, que, dans
le cas d’une telle expérience, la prise de
parole du malade, en réponse à l’anthropologue, exprime une préoccupation intense
née de l’incertitude où il vit : la demande
d’explications et la recherche de manières
d’agir qui donnent prise, paraissent donner
prise, sur la progression du sida. Pour
le malade, parler avec autrui (y compris
l’anthropologue), c’est accumuler des
informations, multiplier ses repères au fur
et à mesure des crises, c’est tenter de
résister au sentiment d’impuissance —
sentiment qui, par ailleurs, peut aussi
atteindre l’observateur (anthropologue ou
soignant) — « dans un système d’accès
illusoire aux molécules antivirales [où]
l’intervention thérapeutique du médecin
nécessite de fait une mise à l’écart provisoire d’un savoir scientifique devenu inapplicable » (p. 190), et où, faute d’argent,
la plupart des patients ne peuvent suivre
les traitements prescrits.
Cette recherche d’informations et de
repères, d’aides et de sens veut anticiper
les nouvelles dégradations de l’état physique. C’est cette modalité dramatique de
l’expérience du sida que la démarche biographique permet de cerner et décrire,
mais non pas en l’isolant d’autres points
de vue sur la maladie ; pour l’auteur, il
s’agit d’observer aussi, face au sida, les
raisonnements et pratiques de médecins
exerçant dans l’appareil de santé publique,
traitant les malades dont l’anthropologue
recueille l’histoire. Analyse donc d’une
confrontation de savoirs, d’expériences, et
d’idées d’une part, car le patient jauge les
représentations de la maladie que lui livre
son soignant, les évalue par rapport à
celles qu’il tient d’autres sources, extérieures à la médecine officielle ; d’autre
part, échange concret de mots et de représentations au cours des face-à-face entre
un thérapeute qui fonde son attitude sur le
système de connaissances bio-médicales et
un individu qui comprend ces discours du
médecin comme une option thérapeutique
parmi d’autres. L. Vidal souligne du reste
qu’au moment du dialogue réel entre
patients et soignants se façonne un discours syncrétique qui emprunte à la fois
aux représentations des malades et aux
compétences cliniques des médecins.
Ce dernier constat permet de mettre en
évidence l’apport propre à l’anthropologie
dans la « lutte contre le sida » en Afrique,
et les tâches que l’anthropologue peut
légitimement accomplir grâce à ses relations spécifiques au personnel médical et
aux séropositifs : agir comme médiateur
ayant pour objectif de « renforcer la capacité d’initiative » des malades. Le livre de
L. Vidal justifie cet argument.
Marc LE PAPE
Christine SALOMON, Savoirs et pouvoirs
thérapeutiques kanaks, Paris, PUF,
« Ethnologies », 2000,160 p.
« Comment, en Nouvelle-Calédonie, les
gens de la Grande-Terre — du moins ceux
de la région Centre-Nord, aux marges des
aires a’jië et paicî — perçoivent-ils les
faits de maladie, quelles explications en
donnent-ils et quels modes de résolutions
de ces faits ont-ils élaborés ? »
C’est ainsi que commence le livre de
Christine Salomon qui nous transporte
dans l’univers des « savoirs et pouvoirs
thérapeutiques kanaks » de la Nouvelle-Calédonie. D’une écriture fluide et claire,
l’auteur nous livre les résultats d’une
enquête d’ethnologie menée en 1991-1992
sur les thèmes de la maladie et de sa
résolution. Cette enquête, loin de se
limiter à la question stricte des pathologies
de l’être humain, engage, en fait, une analyse complexe du fonctionnement d’un
monde social confronté à la souffrance du
corps (en tant que corps animé recouvrant
le soma et la psyché).
Le concept occidental de la maladie qui,
dans son sens premier, s’applique exclusivement à l’état physiologique des organismes vivants, ne trouve pas de strict
équivalent dans les conceptions kanaks.
La maladie est le signe d’un déséquilibre
qui touche la personne en tant que sujet
individuel mais aussi en tant qu’ê tre
social, dont l’origine est à chercher dans
le rapport que cette personne entretient
avec le monde en général : « L’ordre de
l’espace, le monde interne et externe,
l’ordre de la temporalité, les ancêtres et
les vivants » (p. 52). La maladie n’est pas
une affaire privée, le sujet n’étant envisagé qu’à l’intérieur des relations sociales
qui déterminent son existence. Le déséquilibre qu’elle révèle concerne, au-delà du
malade, le groupe social auquel il appartient en son entier, le lignage d’abord mais
parfois le clan et ses alliés.
Les Kanaks distinguent deux grandes
catégories de maladies historiquement
déterminées les « maladies d’autrefois » ou
« maladies des indigènes », et les « maladies d’aujourd’hui », « maladies importées » ou encore « maladies des Blancs ».
Cette classification, cependant, renvoie
moins à un clivage entre différents types
de maladies qu’à des conceptions du soin
et de la guérison qui s’appliquent tantôt
au malade en tant que sujet kanak tantôt au
symptôme lui-même de la maladie. L e
symptôme est renvoyé du côté du docteur
(blanc) qui a pour rôle de l’éradiquer
tandis que le sujet est renvoyé du côté du
voyant et/ou guérisseur chargé de mettre
en place une thérapie capable de résoudre
le conflit dont la maladie, au fond, témoigne. Derrière les symptômes d’une maladie se cache donc un ensemble d’interprétations proprement kanaks qui révèle un
tout autre ordre de sens. La thérapeutique
kanak consiste à comprendre l’origine du
mal en cherchant une causalité qui, selon
les cas, se situe dans l’ordre naturel ou
social.
C’est avec une grande finesse d’analyse
que le livre de C. Salomon nous dévoile
progressivement un ensemble cohérent et
différencié de savoirs et pouvoirs thérapeutiques, « gestionnaires non seulement
de la maladie mais de l’ensemble des malheurs individuels et sociaux » (p. 150),
dont la compréhension exige de revenir
au fondement d’une culture, à la conception des origines du monde, à la genèse
de l’être humain, au rôle des forces ancestrales, qui sont à la source d’un certain
nombre de troubles, de maladies ou d’accidents contre un individu ou plusieurs,
parfois le lignage en son entier, ou contre
les groupes ennemis en répandant la
maladie dans une logique qui perpétue les
guerres kanaks anciennes interdites avec
la colonisation. Les grandes épidémies
comme la peste, au début du siècle, sont
interprétées comme le résultat d’une
guerre entre forces ancestrales.
S’ajoute une autre catégorie de maladies
dites « fabriquées », directement liées à
l’action malveillante de spécialistes détenant des pouvoirs de nuisance. Loin de
disparaître, elles ont tendance à prendre le
pas sur les « maladies dues aux ancêtres »
dans le discours kanak aujourd’hui. Diversifiées au cours du siècle, elles incorporent
des « pouvoirs importés » attribués à des
gens venus d’ailleurs, de J ava ou du
Vanuatu.
Les extraits d’entretiens que l’auteur
nous livre témoignent d’un savoir thérapeutique kanak dynamique auquel les
individus adhèrent encore très largement
sans pour autant rejeter la médecine occidentale. Assez largement diffusé dans la
société kanak, il est manié de façon privilégiée par les « voyants et guérisseurs »
qui jouissent d’un très grand prestige et
que l’on va trouver avant de « passer chez
le docteur ». Leur rôle est d’autant plus
important, dans la société actuelle, que le
discours concernant la maladie, et particulièrement la menace des « maladies fabriquées », semble s’amplifier. Les « guérisseurs et voyants » apparaissent alors
comme des médiateurs essentiels permettant de contenir la violence individuelle
et collective en rappelant les normes
sociales et leur sens conformément aux
« fondements de la culture kanak ».
Le livre de C. Salomon marque une
étape importante dans l’ethnologie de la
santé en Nouvelle-Calédonie, jusque-là
assez pauvre et très datée. L’un de ses
apports essentiel est de révéler autour du
thème de la maladie les modalités de fonctionnement de relations sociales kanaks
dynamiques.
Isabelle MERLE
Didier FASSIN, Les enjeux politiques de la
santé. Études sénégalaises, équatoriennes,
françaises, Paris, Karthala, 2000,344 p.
Sociologue et anthropologue, Didier
Fassin a effectué plus de quinze années
de recherche principalement au Sénégal,
en Équateur et en France. Cette expérience
est ici au cÅ“ur d’une série d’études venues
d’horizons différents dont chacune met le
politique à l’épreuve de la santé. L’inégalité, le pouvoir, le gouvernement, la cité,
par exemple, sont autant d’enjeux auxquels
la santé est nécessairement confrontée (ils
constituent les chapitres du livre) et sont
autant de thèmes étudiés à travers les opacités, les contraintes, voire les illusions
que chacun d’entre eux peut comporter.
Entreprise d’autant plus originale que le
regard porte souvent ici sur les dimensions
les moins visibles, et pourtant marquantes,
des politiques de santé : les choix implicites qui sous-tendent la construction des
statistiques sanitaires, les évidences supposées sur lesquelles repose l’établissement des priorités en matière de prévention, mais aussi l’expérience quotidienne
qu’ont de leur système de soins les habitants d’un village africain ou d’un quartier
parisien. Cette « inégalité sanitaire », par
exemple, est d’autant moins étudiée ou
même perçue dans la population immigrée que ce n’est pas ce type d’inégalité
qui est généralement le premier mis en
avant ou même pensé, alors même que
ses conséquences peuvent être majeures,
massives, en particulier quant au dépistage
et à l’accès aux soins ; ou cette « gouvernementalité » toujours identifiée dans son
rapport avec les instances centrales, alors
même qu’elle l’est beaucoup moins dans
son rapport avec les instances locales,
niveau dont tout montre pourtant les
enjeux dans la gestion quotidienne des
comportements, des espaces, des flux. Le
texte multiplie les exemples : municipalités prenant la décision « affichée » de
remédier au saturnisme mais se limitant
à donner aux propriétaires d’habitations
insalubres des facilités pour réaliser eux-mêmes des travaux plutôt que de lancer un
vaste programme de relogement ; autorités
locales multipliant les enquêtes, les forums,
les « points écoute », les « boutiques santé »,
mais demeurant silencieuses sur de possibles initiatives concrètes à grande échelle.
Les effets sanitaires des politiques locales,
pour s’en tenir à cet exemple, sont disséminés, peu spectaculaires, éloignés des
grands messages, alors même qu’ils portent sur les aspects les plus variés du quotidien. Ce qui autoriserait une moindre
vigilance, une illusion sur les causalités,
l’entretien d’errances ou de discours
écran.
Ce sont les versants les moins immédiatement visibles, les moins perçus aussi,
ceux-là mêmes pourtant dont le « bas
bruit » est souvent inversement proportionnel aux conséquences qui sont ici étudiés ;
ce sont les versants nocturnes du politique,
ceux dont les effets sur la santé sont souvent mis au jour avec retard ou de façon
biaisée, ceux dont l’origine est rarement
comprise. Seul alors un travail d’investigation et d’objectivation précis peut
mettre en évidence ce qu’une vision paresseuse tend à négliger. Seule aussi une
réflexion sur les aspects les plus variés du
sanitaire au quotidien permet cette ouverture sur le politique et ses décisions.
D’où l’enjeu très profond de ce texte :
il recompose les vigilances et réoriente
le regard. D’où aussi l’importance d’une
conclusion évoquant le projet scientifique
lui-même : distanciation sans doute, mais
encore engagement pour que nombre
d’opacités sur la santé soient levées.
Georges VIGARELLO
Roselyne REY, Histoire de la douleur,
Paris, La Découverte, « Histoire des
sciences », 1993,414 p.
Ce livre très érudit de Roselyne Rey
tente d’emblée, et clairement, d’éviter les
faux problèmes. Autant le dire, cette histoire n’est pas celle de quelque changement dans les seuils de douleur. L’auteur
le montre bien : il est non seulement difficile, sinon impossible, d’obtenir des
indices sur ce que seraient ces seuils, mais
il est difficile aussi de rendre crédible la
croyance apparemment banale prêtant aux
hommes de l’ancienne France une insensibilité et un endurcissement plus grands.
Croyance qu’infirment les quelques mots
d’Ambroise Paré, souligné par R. Rey, de
ce valet du milieu du XVIe siècle victime
d’une intense rage de dents et avouant que
« s’il n’eût peur d’être damné il se fût jeté
par une fenêtre dans les fossés et se fût
noyé pour être exempt de sa douleur »
(p. 76).
D’autres thèmes sont plus révélateurs
que ces inaccessibles intensités intimes :
l’attitude à leur égard, les manières de les
apprécier et d’en parler, la transformation
des savoirs et des pratiques à leur sujet
en sont l’exemple ; autant de façons d’être
et de connaître traduisant plus sûrement
les sensibilités collectives, les opinions,
les idées. Leur analyse provoque alors un
itinéraire historique original et suggère
une attention particulière à des débats
oubliés : cette certitude longtemps durable,
par exemple, que la douleur a une valeur
et un sens. D’où les réticences, fortes
encore au XVIIe siècle, à prescrire de
l’opium, justifiées de surcroît par des
arguments de type « scientifique ».
L’opium serait d’autant moins accepté
qu’il annulerait un effet de la douleur :
celui d’aider à « expulser » le mal ou de
provoquer quelque réaction salutaire. Il
faut une « première guerre de l’opium »
pour que s’affirme une opinion contraire
et que Sydenham puisse proclamer en
1683 : « Entre tous les remèdes dont le
Dieu tout-puissant [...] a fait présent aux
hommes pour adoucir leurs maux, il n’en
est pas de plus universel ni de plus efficace
que l’opium. » Ou cette autre certitude,
longtemps durable aussi : celle d’attendre
de la douleur des indications sur la gravité,
le lieu et la forme du mal. D’où ce principe
médical présent encore au XVIIIe siècle, de
suivre avec la plus grande vigilance les
modulations des cris du patient pour en
tirer des conclusions sur les tissus atteints.
La douleur demeure un guide. Elle oriente
les attitudes mentales, les gestes, les pratiques. Elle est un signe aussi : celui censé
traduire directement l’être interne du corps.
R. Rey souligne la première grande rupture que constitue la « pensée des
Lumières », celle où la lente déchristianisation de la société et la laïcisation de
la pensée facilitent la transformation de
l’attitude envers la douleur, son étude plus
objective aussi. La physiologie parvient
au XVIIIe siècle à poser le problème des
mécanismes sensibles en dehors de toute
interrogation sur le péché, le mal ou le
châtiment. Il en résulte une recherche plus
ouverte des fonctions et des trajets des
fibres ou des nerfs, et une vision plus libre
de l’importance attribuée à la douleur.
Décrochage lent, certes, réalisé sur plusieurs décennies, que l’attitude de Larrey,
le chirurgien des armées napoléoniennes,
traduit clairement lorsqu’il insiste sur la
nécessité d’opérer les blessés avec les
gestes les plus rapides et les plus précis :
non seulement pour être efficace, mais
pour éviter toute douleur inutile.
Raccourcir, atténuer les souffrances,
limiter la durée et la force des douleurs
devient un objectif avouable et entendu,
d’autant que, pour la première fois, ces
douleurs semblent à beaucoup insoutenables et toujours « é prouvées en pure
perte ».
La deuxième grande rupture est plus
savante, plus technique aussi, tout entière
ramassée dans la pratique de l’anesthésie,
autour de 1850. Il s’agit ici encore d’un
combat. Un combat pour accepter d’opérer
un malade totalement insensible, rendu
« effrayant » par son état de mort apparente. Un combat pour prendre la mesure
de toutes les possibilités d’insensibilités
offertes par les travaux des premiers chimistes du XIXe siècle, alors que les vieux
repères d’une douleur utile n’ont pas totalement disparu, devenus seulement plus
subtils, plus masqués. Le moindre accident opératoire, par exemple, entraîne un
recul des convictions. Le chloroforme
reçoit un aval quasi officiel lorsqu’il est
administré à la reine Victoria en 1853
pour la naissance de son quatrième enfant,
mais le combat pour l’anesthésie s’étend
sur plusieurs années encore.
Il faut enfin, pour entrer dans des
périodes plus contemporaines, non seulement que la douleur perde son lien avec la
faute, et que la prévention de la souffrance
gagne une franche légitimité, mais encore
que les interrogations et les recherches
sur le mal deviennent interdépendantes de
tout repère sur la douleur. Selon le mot
magistral de Leriche : « Presque toujours
la maladie est un drame en deux actes,
dont le premier, sournois, se joue dans le
morne silence de nos tissus, toutes
lumières éteintes. Quand la douleur arrive,
il est déjà trop tard. » Avec cet éloignement décisif de toute légitimité de la douleur, c’est aussi l’approche du mal et de
la maladie qui est bouleversée.
Le mérite de ce livre est de nous alerter,
avec un savoir aussi luxuriant que précis,
sur les massives transformations de mentalité dont nos attitudes banales à l’égard
de la douleur sont le résultat.
Georges VIGARELLO
Bernard DURAND, Jean POIRIER et Jean-Pierre ROYER (textes réunis par), La
douleur et le droit, Paris, PUF, 1997,
514 p.
À l’heure de la condamnation de la
France, par un arrêt de la Cour européenne
des droits de l’homme en date du 28 juillet
1999, pour tortures (voir Le Monde,
29 juillet 1999, p. 1), la lecture d’un
ouvrage sobrement intitulé La douleur et
le droit paraît opportune. En effet, comme
le rappellent les préfaciers, le droit a
constamment eu partie liée avec la douleur, qu’il l’ait utilisée, par exemple pour
obtenir des aveux par la torture, ou qu’il
se soit fixé pour tâche de la réparer. Il
était logique de tenter de la définir, avant
d’examiner ces points. Trois temps structurent donc l’ouvrage, recueil de vingt-neuf articles encadrés d’une introduction,
d’un résumé en anglais et d’une conclusion, fruit d’un colloque organisé, sous
le patronage des universités Lille II et
Montpellier I, de deux facultés (la faculté
de médecine et la faculté de droit de Montpellier), et de deux unités associées du
CNRS (l’Institut des anciens pays de droit
écrit de Montpellier et le Centre d’histoire
judiciaire de Lille). Cet ensemble d’une
grande richesse ne tient malheureusement
pas toutes ses promesses. Comme le note
l’auteur de la conclusion, l’entreprise était
un pari ; mais on peut penser que ses
termes n’avaient pas été suffisamment
explicités au préalable, ce qui le rendait
tout particulièrement risqué.
La variété du champ recouvert par les
contributions de l’ouvrage dans le temps
et l’espace, l’é rudition dont la plupart
témoignent, la clarté de la présentation
générale, la diversité des disciplines représentées : telles sont les incontestables qualités d’un recueil dont la lecture enrichira
le juriste de droit positif et où l’historien
(pas nécessairement du droit) trouvera
sans doute de quoi glaner références et
informations sur l’évolution du statut des
Intouchables en Inde, la pratique d’Ancien
Régime extorquant sous serment à la parturiente dans les douleurs le nom du père
(naturel) de l’enfant, la torture, en France
et dans le Japon impérial, le contentieux
de la contamination par le virus du SIDA
à la suite de transfusions sanguines, ou
encore l’« homme-criminel » de Lombroso,
caractérisé par son insensibilité à la douleur, l’historique de la réparation de la
douleur par une somme d’argent... On ne
peut que procéder à une énumération non
exhaustive des sujets traités tant il apparaît
difficile de résumer fidèlement l’ensemble
de l’ouvrage, sinon en paraphrasant sa
belle préface qui tisse, de façon problématique, le lien entre tous les articles. Toute-fois, le caractère presque autosuffisant de
la préface est aussi un symptôme des faiblesses de l’ouvrage. Faute, en effet, de
mieux cerner son objet (la douleur et le
droit), le livre provoque quelque déception
de forme tout d’abord, de fond ensuite.
Sans doute le genre (un colloque) est-il
pour beaucoup dans cette impression
négative : comment éviter les répétitions
d’un article à l’autre, assurer une qualité
homogène de l’ensemble par un effort de
recomposition en le rendant plus dialectique ? Ainsi, l’article sur l’euthanasie
aurait mérité une réponse.
Si la préface établit des ponts, la première partie de l’ouvrage (« Définir la
douleur ») est la moins satisfaisante.
Certes, ici et là, point l’idée que la douleur
est rarement l’objet explicite d’un discours juridique et que toute définition a
priori de la notion est dès lors vouée à
l’échec. Un juriste se sent bien plus à son
aise quand on lui explique comment est
utilisée la douleur (objet de la deuxième
partie) et, surtout, comment elle est réparée
(troisième partie). C’est du reste dans ces
sections, bien plus que dans la première,
que l’on trouve les définitions les plus
riches de la notion : par exemple, compte
tenu de l’ambivalence de la douleur
(« intériorisation d’un fait de conscience
non visible » et « extériorisation d’un fait
physiologique observable »), faut-il la
réparer ? Il semble bien qu’une démarche
inductive s’imposait, qui eût fait figurer
les définitions de la douleur (cette fois
enrichies par les contributions historiques
et anthropologiques) après l’analyse du
fonctionnement de la douleur en droit.
En effet, contrairement aux apparences,
il n’est pas si sûr que la douleur soit un
objet pertinent pour le droit. Si l’on retient
l’approche très ouverte adoptée dans le
livre, on englobe finalement tout le droit,
envisagé ici de façon élargie comme
« norme juridique et valeur sociale ». Le
droit postulant la sanction, et la sanction
étant génératrice de douleur, physique ou
morale, il est en permanence conjugué à
la douleur. Mis en Å“uvre par les tribunaux, le droit est par définition pathologique, en ce sens qu’il révèle une douleur
ressentie et filtrée par le jugement, mais
aussi pathogène, du fait que pour réparer
un mal, il en cause souvent un autre.
Même hors contentieux, on peut aussi dire
que la règle de droit elle-même, non seulement par la menace de sanction qui
entoure sa violation éventuelle, mais aussi
par le respect d’une balance des intérêts
qu’elle cherche à assurer, est douloureuse.
Afin d’éviter que les consommateurs ne
soient floués, on contraint les producteurs ; ce qui protège les salariés constitue
une entrave pour les employeurs, etc. Le
thème de la douleur peut alors dégénérer
en simple prétexte pour traiter de tel ou
tel pan du droit.
Assurément, le champ de la douleur
considérée comme réparable par les juristes
s’est, surtout à notre époque, considérablement étendu, jusqu’à englober, par
exemple, le préjudice consistant dans la
perte du bénéfice des joies de l’existence à
la suite d’un dommage corporel ; pourtant,
n’importe quel désagrément ou tourment
ne saurait être érigé en objet juridique.
C’est pourquoi on peut fortement douter
de l’intérêt de la contribution consacrée
aux « peines de l’héritage en Provence
alpine » : certes, la privation d’un droit
successoral suscite de la douleur, mais, à
ce compte, le droit entier est douloureux
(voir la question de la violence institutionnelle), quand bien même il tente de remédier à la douleur. Comment alors sortir du
piège logique consistant à confronter une
notion (le droit) à une sorte de double
(la douleur) ?
Un inventaire plus systématique de
toutes les occurrences explicites de la douleur en droit aurait peut-être rehaussé l’intérêt de l’ouvrage, car il aurait permis
d’exclure certains sujets (le droit des successions par exemple), d’en approfondir
d’autres, certes mentionnés dans l’ouvrage
(les modes d’évaluation du dommage corporel ; la législation sur la souffrance des
animaux), mais surtout de ne pas passer
à côté de champs dans lesquels la notion
de douleur est expressément invoquée au
soutien de l’application d’une règle. On
pense ici tout particulièrement à la question très controversée actuellement, mais
seulement évoquée au détour d’une phrase
dans le livre, de l’indemnisation, intégrale
ou partielle, des personnes réduites à un
état végétatif chronique ; ici, la question
de la douleur est centrale : selon qu’on la
considère dans sa dimension objective ou
subjective, on indemnisera intégralement
le sujet qui la ressent (indépendamment de
la représentation que la victime pourrait
se faire du dommage qu’elle a subi) ou
partiellement (parce que la conscience de
la souffrance serait une condition de l’indemnisation du sujet).
Certes, l’ouvrage ne prétend pas avoir
de visée totalisante mais il aurait gagné
en densité s’il avait commencé par identifier la place et la fonction de la douleur
dans le droit positif actuel (français ou
autre), ce qui aurait permis de déployer la
réflexion en direction de l’histoire, du
droit comparé, de l’anthropologie, de la
psychologie et de la sociologie. Alors
aurait-on vu se dessiner les traits du
« droit de la douleur », rapidement évoqué
en conclusion, mais de façon trop allusive.
La méthode (ou l’absence de méthode)
de l’ouvrage exerce sans doute l’indéniable
attraction des magasins de curiosités. Ici,
malheureusement, elle fonctionne mal, car
le caractère quasi consubstantiel de la
douleur au droit (« coextensif », lit-on,
hélas trop tard, à la dernière page du
livre !) imposait l’usage d’un filtre qui
permette de faire ressortir les conditions
auxquelles la douleur est pertinente pour
le droit. On s’aperçoit alors que, du fait
même de la consubstantialité de la douleur
au droit, il faut que, d’une façon ou d’une
autre, celui-ci extériorise celle-là. La
structure binaire (instrumentalisation/
réparation) se justifie alors. Sous la
rubrique « instrumentalisation », bien
attestée par les développements sur la torture, la prison, les châtiments corporels,
les tatouages (considérés comme un signe
d’insensibilité à la douleur, donc de tendance criminelle), la douleur apparaît
comme un véritable objet pour le droit,
mais un objet contingent ; par contraste,
on peut alors insister sur le fait que, de
contingente, la fonction de réparation de
la douleur est devenue essentielle au droit,
ce qui rend d’autant plus utile un mécanisme d’extériorisation : celle-ci prendra
alors la forme d’une objectivation, par
exemple par les barèmes d’indemnisation
du dommage corporel, servant de pont
entre une souffrance subjective et un dommage que le droit est bien obligé d’appréhender objectivement. C’est sans doute
dans l’articulation de ces différents éléments, qui forment le socle de la douleur
(subjectivité/objectivité ; corps/âme ; intériorité/extériorité), et dans leur confrontation avec les contraintes du raisonnement
juridique et, plus précisément, judiciaire,
que l’on pouvait au mieux exploiter la
riche matière procurée par l’ouvrage.
Florence BELLIVIER
Robert CARVAIS et Marilyne SASPORTES
(dir.), La greffe humaine. (In)certitudes
éthiques : du don de soi à la tolérance
de l’autre, Paris, PUF « Science, histoire
et société », 2000,1 000 p.
Voici un volume imposant : 1 000 pages
juste. Il n’y aurait pas à relever un chiffre
aussi emblématique si cet ensemble de
contributions n’était pas, en lui-même, un
document ethnographique placé « sur la
corde raide entre la souffrance privée et
la santé publique ». Ce livre témoigne en
effet d’une rencontre significative de la
médecine hospitalière avec son environnement scientifique et social, comme il s’en
est produit par exemple autour du Sida.
À côté des médecins, chirurgiens transplanteurs, réanimateurs, immunologistes,
sont massivement présents les juristes et
les chercheurs en sciences humaines. Économistes, philosophes, spécialistes des
sciences de l’information et de la communication, anthropologues, sociologues,
psychologues, psychanalystes mais, curieusement, aucun historien professionnel,
bien que l’histoire du corps, de la mort
de la médecine soit fréquemment évoquée
par les auteurs, que certains historiens
soient cités (Philippe Ariès) et qu’un
médecin spécialiste de l’histoire de l’immunologie soit intervenu.
L’ouvrage fait suite à un colloque qui
s’est tenu à Paris en 1996. Notons d’abord
que la pratique en cause — la greffe d’organe chez l’homme — sollicite puissamment l’imaginaire. Avant de devenir dans
les années 1960-1970 une réalité concrète
et de connaître une expansion rapide à
partir de 1985, avec les progrès de l’immunologie et l’usage de la ciclosporine
(médication anti-rejet), la greffe avait sa
place dans les rêves thaumaturgiques des
médecins et surtout des chirurgiens,
comme dans les fantasmes relatifs au
corps et à la personne tout au long de
notre histoire culturelle. Aussi n’est-il pas
indifférent que cet ouvrage si précis et si
rigoureux embraye directement, et sans
introduction d’aucune sorte, sur une image
exemplaire (c’est la seule image du volume
si on excepte la couverture) tirée d’un
retable du XVe siècle. Il s’agit d’une transplantation sainte et sanglante (le couvrelit écarlate coule comme la jambe sectionnée) : la « greffe » de jambe miraculeusement opérée par les saints Côme et Damien.
Dans les discours produits aujourd’hui par
les médecins lorsqu’ils évoquent l’histoire
des greffes, elle revient constamment
comme un motif obligé. Elle fonctionne
en effet comme un mythe fondateur, c’est-à-dire comme une histoire efficace qui
a d’abord cimenté la communauté des
préleveurs-transplanteurs (communauté
disjointe depuis les lois de 1994, au grand
regret de certains de ses membres), et
qui, aujourd’hui encore, garantit symboliquement, et donc légitime, l’activité des
équipes, plus du côté des greffeurs que
des préleveurs sans doute.
Il est frappant que cet épisode hagiographique apparaisse ici en frontispice littéralement greffé sur l’ouvrage. Il fournit à
J ean Bernard, le préfacier, une « voie
d’abord », comme disent les chirurgiens,
pour évoquer « l’aventure » de la transplantation au XXe siècle (et donc la concrétisation du miracle grâce au progrès
médico-scientifique). Quelques pages plus
loin la préface se termine sur l’idée rassurante que « l’ordre cannibale est temporaire ». Les transplantations seraient en
effet appelées à diminuer en importance
et en fréquence, « avec les progrès prévisibles des thérapeutiques étiologiques qui
agissent sur les causes [...] des désordres
responsables des maladies. Et, avec cette
diminution, s’atténueront la fréquence, la
gravité, des problèmes éthiques que nous
affrontons actuellement ».
Nous voici au cÅ“ur du problème. Et à
l’origine de l’ouvrage. Car si la diminution des greffes pour cause de progrès
scientifique n’est pas encore à l’ordre du
jour, il se trouve que depuis 1991 « l’ordre
cannibale » manque de greffons, c’est-à-dire d’organes à greffer. La situation est
évoquée en termes de « pénurie » : en
1995 on a enregistré 35 % d’oppositions
au prélèvement d’organes (dont 75 %
venaient des familles) contre 16 % en
1991. Du coup, puisque dans un état
démocratique on ne peut envisager de
forcer légalement les consentements (certains y ont cependant pensé), voici que
les questions éthiques prennent un poids
qu’elles n’avaient pas jusqu’ici.
Il aura fallu cette résistance dans la
population, l’inquiétude des équipes
médicales pour leurs patients en attente
de greffe et la présence à la tête de l’Établissement français des greffes d’un chirurgien particulièrement ouvert aux
dimensions symboliques et culturelles de
la transplantation, pour que le milieu
médico-hospitalier se mette à questionner
sa propre pratique et s’ouvre pour de bon
et très largement à des disciplines qui lui
sont étrangères, avec lesquelles il entretient parfois des relations très conflictuelles sur le terrain (les psychologues par
exemple, dont on sait la position encore
très fragile dans nombre de services). Car
il y a urgence, au sens strict.
À quoi tient donc cette raréfaction des
« dons » d’organes ? Serait-elle en rapport
avec la production des rumeurs de vols
d’organes ? Que raconte cette pénurie, et
sur quoi ? Sur le lien social, ses ruptures
et l’accentuation des inégalités sur le plan
national et international ? Sur la gestion
économique des ressources rares ? Sur
l’organisation des prélèvements ? Sur le
comportement des équipes de réanimation
par rapport aux familles ? Sur les représentations relatives à la mort ? En toile de
fond on trouvera la crise de confiance
qu’ont suscitée « les affaires », citées à
maintes reprises par différents intervenants : celle du sang contaminé et, dans
l’univers des greffes proprement dites, un
prélèvement d’yeux (on dit pudiquement
de cornée) publiquement contesté (c’est
« l’affaire d’Amiens »). Mais tout un
ensemble de contributions, qu’il n’est pas
possible de reprendre une à une ici, vont
beaucoup plus loin et dressent un panorama très complet des multiples dimensions du phénomène. Nous ne pourrons
en aborder que quelques-unes.
Commençons par ce qui figure dans
l’ouvrage en « après-propos » (90 pages) :
les résultats d’une enquête d’opinion, à
l’échelle nationale, sur le don et la greffe
d’organes. Un questionnaire d’une centaine
de questions a été soumis à 1 011 individus (à partir de quinze ans), sélectionnés
de manière aléatoire.
Les limites méthodologiques d’une telle
démarche sont clairement posées par les
auteurs. Il reste qu’un certain nombre
d’éléments a pu être mis en lumière, en
particulier une distorsion intéressante
entre les dispositions prévues par le législateur pour le prélèvement et les représentations en usage dans la population. S’ensuivent des pratiques qui, sur le terrain,
ne correspondent pas à l’esprit de la loi
actuelle, mais à la persistance des règles
anciennes du droit commun. « Dans cette
conscience nationale, les fondements légitimes du droit sont le consentement et
la famille ». Ainsi, tandis qu’en 1998 est
instauré, sous l’influence des groupes de
pression médicaux (mais ces derniers
sont-ils représentatifs de l’ensemble des
praticiens de terrain ?), un registre des
refus concrétisant l’idée que toute personne n’ayant pas notifié par écrit de son
vivant son refus de prélèvement sera
considérée comme un donneur potentiel,
une très large majorité (80 % des personnes interrogées) s’en tient au consentement préalable explicitement donné par la
personne avant sa mort ou ensuite par sa
famille. Et, bien que la loi n’oblige pas
vraiment le médecin à rechercher le
consentement des familles, dans la pratique c’est bien ce qui se passe assez souvent. Autre décalage entre le droit et les
sensibilités communes : les Français
s’avèrent favorables au développement
des transplantations rénales à partir de
donneurs vivants (proches consanguins ou
conjoint). Or en France les règles juridiques restreignent sévèrement ce genre
de possibilités, à la différence de ce qui
se passe dans l’Europe du Nord ou aux
États-Unis. D’où un questionnement, audelà du domaine de la greffe, sur les rapports qu’entretiennent le droit et la société
à laquelle il s’applique. « Est-ce une gageure
de concilier éthique et droit ? »
Dans l’enquête rapportée comme dans
l’ensemble du volume, une large place
est faite aux représentations relatives à la
mort, plus chez les « civils » que chez les
hospitaliers peut-être supposés adhérer en
bloc à la définition désormais légale de la
mort par arrêt irréversible de la fonction
cérébrale. La tentation pourrait être grande
pour les transplanteurs d’agir sur l’opinion
par des campagnes d’information (de propagande ?) adéquates. Elle est d’ailleurs
évoquée dans ce volume. Toutefois l’inspiration générale du colloque et de l’ouvrage tend beaucoup plus au respect de la
libre opinion ainsi que des sensibilités. Il
s’agit bien d’une acceptation de la différence de l’autre, comme le dit le titre
de l’ouvrage, qu’il faut entendre de deux
manières. En matière de transplantation,
il s’agit de la tolérance biologique — et
psychologique, comme le montrent les
greffes de rein entre conjoints — entre
« donneur » et receveur. En matière de citoyenneté, il s’agit de tolérance réciproque
entre plusieurs façons de voir, savoir et
ressentir. Or nous savons que jusqu’ici les
institutions médico-hospitalières se sont
plutôt caractérisées par leur intolérance à
l’égard de la parole du patient, et a fortiori
de toute notion de compétence appliquée
à ce dernier. Ici est proposée une autre
approche. À propos de la mort, et parce
que celle-ci nous plonge tous, scientifiques compris, dans l’incertitude de
« l’après », est posée une question qui va
à l’encontre des habitudes normatives de
la médecine. Comment faire, dans une
situation de pénurie aux conséquences tragiques, pour que soit réellement préservée
la liberté de consentement des individus
et de leur famille, sans qu’interviennent
de jugements de valeur des soignants sur
les croyances de ceux qui refusent ou
sur leur apparent manque de solidarité ?
Car ces « dons », qui n’en sont pas au
sens anthropologique du terme puisqu’ils
n’entraînent pas de contre-dons directs en
raison de leur anonymat et de leur gratuité,
ces « dons » posent avec une dramatique
acuité la question de la dette symbolique
du receveur à l’égard de son donneur ainsi
que celle du lien social et de son élasticité.
Ils sont d’autant plus paradoxaux qu’ils
mettent simultanément en jeu chez le donneur ou ses proches deux dimensions diamétralement opposées de la solidarité :
une solidarité relativement désincarnée
(puisqu’elle s’adresse à un receveur
inconnu), mais dont l’exigence touche au
plus concrètement intime (puisqu’elle
conduit au sacrifice du corps propre ou
pire sans doute d’un proche). Les relations, ou l’absence de relations, entre donneur et receveur sont abordées de multiples façons au fil des contributions. On
retiendra le démenti apporté à une idée
reçue très fortement ancrée dans les
équipes de transplantation, concernant
l’appropriation du greffon par le receveur.
Contrairement à ce que croient volontiers
les soignants, les greffes qui réussissent
le mieux à long terme sont celles où le
greffon, ayant en effet échappé à l’ordre
cannibale de l’ingestion, reste explicitement pour le receveur distinct de lui-même, et est clairement vécu comme la
présence en lui du donneur, devenu symboliquement un allié avec lequel le sujet
est en mesure de traiter.
Ces « dons » mettent en même temps
en scène, l’ouvrage le montre bien, un
très difficile passage pour les endeuillés,
passage d’autant plus violent qu’il est soudain et rapide, entre d’une part la dimension privée de la personne défunte
enserrée dans un réseau affectif et intime
qui la reconnaît dans sa spécificité et son
individualité, et le statut public qu’acquiert tout à coup un corps qui a toutes
les apparences de la vie mais qui est
devenu une réserve de matériaux biologiques anonymes destinés à l’éparpillement. Alors que l’idéologie et la pratique
de la transplantation reposent sur une circulation généralisée (dans tous les sens du
terme, y compris automobile ou aérienne),
sur la perméabilité des circuits et sur la
suppression de tout délai, la prise en
compte individuelle, familiale et sociale
de la mort du donneur impose des arrêts,
des frontières et des seuils malvenus, mais
qui commencent aujourd’hui à être
reconnus comme légitimes, sinon indispensables au sein même des activités de
transplantation.
Il s’avère en effet, au vu des résultats
d’une monographie qui fait l’objet d’une
contribution spécifique à ce volume, que
les conditions dans lesquelles ont été jusqu’ici recueillis le consentement ou le
refus des familles laissent grandement à
désirer, et que c’est là sans doute un facteur important de refus de prélèvement.
Cela tient sans doute à l’histoire des
greffes. Lorsque les préleveurs étaient
aussi les transplanteurs, les aspects psychologiques du deuil chez les proches des
défunts « techniqués » en réanimation
n’ont pas toujours pesé bien lourd dans
l’ardeur de l’action, dans la perspective
enthousiasmante de sauver des êtres en
péril (et, ce qui n’est pas clairement dit,
dans l’envie de faire plus et plus vite que
l’équipe concurrente). Beaucoup reste à
faire, et d’abord au niveau des équipes
de réanimation, avant même l’intervention
des préleveurs. Comme le dit l’un des
participants au colloque, il resterait à
considérer que la prise en charge d’un
individu (est-ce encore une personne ?) en
état de mort cérébrale appartient bien au
soin et soit valorisée en tant que telle.
Ici intervient le rapport que les équipes
médico-infirmières entretiennent avec la
mort, spécialement en réanimation. Relation avec la mort, mais aussi relation avec
les familles, ces dernières étant en France
traditionnellement exclues de la réanimation, souvent décrite dans les termes d’un
ultime champ de bataille où se déploieraient d’héroïques charges thérapeutiques
contre la mort. En dehors des civils, par
définition gênants.
C’est dire si l’abord proposé dans ce
volume constitue, à maints égards, le
retournement raisonné d’un certain
nombre d’attitudes propres au milieu hospitalier et ordinairement couvertes par la
loi du silence. Les organisateurs du colloque et les directeurs du volume ont pris
le risque d’affronter les réalités de la pratique de la transplantation ainsi que les
représentations des usagers potentiels, et
de solliciter les interprétations de scientifiques de tous bords. Il en résulte un
volume passionnant, très documenté,
pourvu de riches bibliographies. Bref,
c’est un outil de référence non seulement
pour les chercheurs en sciences humaines
Å“uvrant dans le domaine de la santé et de
l’épistémologie, mais aussi pour ceux qui
travaillent dans le champ de l’histoire et
de l’anthropologie juridiques, et finalement dans celui de notre histoire politique,
tant y est clairement posée la question
de notre citoyenneté et du contrat social
aujourd’hui face au savoir et au pouvoir
des experts.
Marie-Christine POUCHELLE
[1]
Mirko D. GRMEK et Bernardino FANTINI
(études réunies par),
Storia del pensiero
medico occidentale, Rome, Laterza, 1993.
Depuis la rédaction de ce compte rendu, malheureusement, Mirko D. Grmek et Sole
Agrimi ont disparu ; je salue ici leur mémoire.
[2]
Mirko D. GRMEK,
Les maladies à l’aube
de la civilisation occidentale, archaïque et
classique, Paris, Payot, 1983.
[1]
Mirko D. GRMEK (dir.), « Introduction »,
Histoire de la pensée médicale en Occident,
vol. 1,
Antiquité et Moyen  ge, Paris, Le Seuil,
1995, pp. 23-24.
[2]
Voir, sur l’usage de cette opposition dans
l’histoire des sciences de l’homme, Loïc
BLONDIAUX et Nathalie RICHARD, « À quoi sert
l’histoire des sciences de l’homme ? »,
in
C. BLANCKAERT
et alii, L’histoire des sciences
de l’homme. Trajectoire, enjeux et questions
vives, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 109-130.
[3]
Nicole LORAUX, « Éloge de l’anachronisme en histoire »,
Le genre humain, 27,
« L’ancien et le nouveau », 1993, pp. 23-39.
[4]
Roger SMITH,
The Fontana History of
Human Sciences, Londres, Fontana Press,
1997.
[1]
Le magnétisme animal, Paris, Payot,
1972.
[2]
À la découverte de l’inconscient, rééd.,
Paris, Fayard, 1998.
[3]
La guérison par l’esprit, trad. fr., Paris,
Payot, 1977.
[4]
La révolution thérapeutique, Paris,
Payot, 1982.
[5]
Mesmer and the End of the Enlightment
in France, trad. fr., Paris, Perrin, [1968] 1984.
[6]
Jean-Pierre PETER,
Un somnambule
désordonné, Paris, Synthélabo, 1999.
[7]
Somnambulisme et médiumnité, Paris,
Sanofi-Synthélabo, 1999,2 vols.
[1]
Henri HATZFELD,
Du paupérisme à la
sécurité sociale (1850-1940), Paris, Nancy,
PUN, [1971] 1989.
[2]
Les synthèses sur la politique sociale
de l’État français émanent essentiellement des
États-Unis; voir en particulier Sanford ELWITT,
The Third Republic Defended. Bourgeois
Reform in France, 1880-1914, Baton Rouge,
Louisiana State University, 1985, ou Judith
STONE,
The Search of Social Peace : Reform
Legislation in France, 1890-1914, New York,
State University of New York Press, 1985. Il
faut mettre à part l’ouvrage de François
EWAL D,
L’État Providence, Paris, Grasset,
1986, qui est avant tout une réflexion sur le
système assurantiel.
[3]
Voir à cet égard, Allan MITCHELL,
The
Divided Path German Influence on Social
Reform in France after 1870, Chapel Hill, The
University of North Carolina Press, 1991.
[4]
Onse reportera en particulier à l’ouvrage
de Colette BEC,
Assistance et République. La
recherche d’un nouveau contrat social sous
la Troisième République, Paris, Les Éditions
de l’Atelier, 1994.
[5]
Voir par exemple les contributions dans
André GUESLIN et Pierre GUILLAUME (dir.),
De
la charité médiévale à la sécurité sociale,
Paris, Les Éditions ouvrières, 1992, et Colette
BEC
et alii (textes réunis par),
Philanthropie
et politiques sociales en Europe, Paris, Économica, 1994.
[1]
Sur la pratique de ces guérisseurs spécialistes, on peut citer : Jean-Pierre DOZON,
« Médecine traditionnelle et sida. Les modalités de sa prise en charge par untradipraticien
ivoirien »,
in J.-P. DOZON et L. VIDAL (éds),
Les sciences sociales face au sida, Paris,
ORSTOM, 1995, pp. 187-193 ; sur la crise
des solidarités familiales face au sida on peut
se reporter à Sylvie DELCROIX et Agnès
GUILLAUME, « Le devenir des familles affectées par le sida : une étude de cas en Côted’Ivoire »,
in M. PILON
et alii, Ménages et
familles en Afrique, Paris, Centre français sur
la population et le développement, 1997,
pp. 345-369.