2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
COMPTES RENDUS
Comptes rendus. La mort et l’au-delà
• Fulvio CONTI, Anna-Maria ISASTIA et
Fiorenza TAROZZI, La morte laica, I,
Storia della cremazione in Italia (1880-1920), Turin, Scriptorium, 1998, XVI -
271 p.
Augusto COMBA, Emma MANA et Serenella
NONNIS VIGILANTE, La morte laica, II,
Storia della cremazione a Torino (1880-1920), Turin, Scriptorium, 1998,218 p.
Claude MASSET, Les dolmens. Sociétés
néolithiques, pratiques funéraires, Paris,
Errance, 1993,182 p.
Ce petit ouvrage sur les sépultures dolméniques mérite attention. D’abord parce
que Claude Masset, excellent fouilleur de
tombes collectives, sait de quoi il parle :
les questions qu’il aborde sur les pratiques
funéraires sont de longue date au cœur de
sa recherche. Il y a donc beaucoup de
vécu dans ses observations. Ensuite, pour
tout ce qui touche à l’architecture ou à la
société, l’auteur n’est apparemment prisonnier d’aucune « école ». C’est pourquoi on le sent très à l’aise dans certains
débats passionnés : il se permet ainsi d’assener des remarques pleines de bon sens,
sans sacrifier aux effets de mode.
En préambule, l’auteur pose des questions essentielles : pourquoi réunir les
morts ? Pourquoi les gratifier d’une sépulture imposante, voire géante, alors que
d’autres populations qui n’aimaient pas
moins leurs disparus les ont mis en terre
de façon plus discrète ? Bâtir, on l’a dit
et redit, pour la magnificence, pour
impressionner les vivants, pour affirmer
une présence, certes, mais C. Masset émet
quelques réserves sur le procédé qui
consiste à aller trop loin dans ce genre de
spéculation. Il est vrai qu’il n’y a pas de
loi unique pour expliquer le dolménisme.
En Occident, on le considère comme un
avatar de la sédentarisation, l’un des traceurs précoces de la fixation au sol à une
époque où les territoires de chaque communauté s’enracinent définitivement. Au
Proche-Orient, où l’ancrage agricole est
particulièrement ancien, le dolménisme
est globalement tardif (les dernières estimations placent son décollage au début
du Bronze ancien, autour de - 3000) et ce
serait des groupes humains plutôt nomadisants, à vocation pastorale, qui en seraient
les meilleurs géniteurs, tout particulièrement aux débuts du Bronze moyen I
(cf. les travaux de Claire Epstein et de
Mattanyah Zohar).
L’auteur montre, avec juste raison, qu’on
ne saurait dans le temps lier dolmens et
sépultures collectives. Ces dernières existent, dans quelques cas, dès le Paléolithique supérieur, et la grotte Margaux, à
Freyr, en Belgique, fournit l’exemple d’une
tombe collective mésolithique regroupant
sept corps disloqués dans un tertre ovale.
On pourrait ajouter qu’il a existé des
tombes dolméniques destinées (à l’origine
du moins) à un seul sujet : certains monuments du Proche-Orient, du Caucase ou
de Bulgarie répondraient à cette variante.
Sans verser dans une typologie fastidieuse, l’ouvrage dresse un tour d’horizon
des principaux modèles architecturaux
du mégalithisme occidental. L’Europe du
Nord-Ouest y est mieux traitée que la
Méditerranée occidentale (péninsule Ibérique comprise) mais il est vrai que les
monuments y sont globalement plus imposants. Autre question abordée, fort intéressante dans la mesure où on ne la détache
jamais complètement de perspectives
démographiques et sociales, la densité des
monuments et la part des destructions
totales. Certaines données laissent songeur. En 1848, il existait 219 allées couvertes dans la région de Uelzen, au sud
de Hambourg. Il en reste 17 aujourd’hui,
soit moins de 8 % des monuments recensés
au siècle dernier. On pourrait faire le tour
des accusés de ce vandalisme : le christianisme, les chercheurs de trésors (on parle
de 3 000 tertres éventrés en Galice sur
un patrimoine estimé à 5 000 unités), les
villageois en quête de pierre à bâtir, les
constructeurs de routes, les fouilleurs de
naguère. Et bien des mégalithes ont
constitué, à un moment ou à un autre,
d’appréciables carrières. Tout ceci invite
à beaucoup d’humilité sur l’estimation des
densités originelles de tombes ; il demeure
donc bien difficile, à partir de ce qui nous
reste, de dresser sans correction des estimations de territoires ou de limites de
communautés. À l’heure d’une archéologie
spatiale galopante, sans doute convient-il
de prendre la mesure de ces disparitions
avant d’affirmer.
Précisément, sur les inévitables liens
entre les tombes et leurs commanditaires,
on a souvent insisté sur le besoin de mobiliser, pour bâtir une tombe, un effectif
conséquent de manœuvres. Autant de
bouches à nourrir. Et l’auteur d’observer
qu’au XXe siècle de notre ère, dans une île
d’Indonésie, le volume d’un mégalithe est
d’abord conditionné par le nombre de
cochons que l’on peut offrir pour sustenter
les mégalitheurs et non par le nombre prévisible de défunts destinés à dormir de leur
dernier sommeil dans la chambre funéraire. À méditer.
Les meilleures pages de l’ouvrage sont
certainement celles où C. Masset puise
dans sa proche expérience d’anthropologue et de fouilleur. Ainsi sur la dualité
des traditions funéraires : inhumation et
incinération peuvent être contemporaines,
la dernière nommée étant plus fréquente
qu’on ne le croit (rappelons qu’elle est
majoritaire en Irlande). Ou encore sur la
notion, fort répandue, du dolmen considéré comme une sépulture secondaire,
idée récusée par l’auteur de même que
l’opposition, souvent défendue, entre un
« rite-caveau » (pour les monuments à
sépultures primaires) et un « rite-ossuaire »
(pour les tombes à dépôts au second
degré). Or le désordre observé dans les
sépultures serait imputable à des pratiques
de réduction des corps, de nettoyage et de
remue-ménage des inhumations originelles. On ne peut pourtant manquer d’observer dans quelques tombes correctement
étudiées l’absence de certains ossements.
L’explication de C. Masset est simple : la
tombe n’a pas été le réceptacle d’ossements sélectionnés, ce sont, au contraire,
des parties de corps à l’origine entiers
qui ont été volontairement prélevées et
chassées du tombeau. On n’a pas de
réponse claire sur ces refoulements, partiels ou massifs, mais il semble bien que
de telles vidanges aient été assez fréquentes.
L’un des derniers développements de
l’anthropologie funéraire réside dans la
mise en évidence de liens « familiaux »
pouvant unir certains sujets reconnus dans
une même sépulture : à partir de l’observation de caractères anatomiques discrets,
s’accentue l’impression de mariages réalisés en fonction de certaines règles matrimoniales ou de pratiques traditionnelles
de parenté : une perspective dont l’intérêt
dépasse de beaucoup la seule période néo-lithique.
Les monuments enfin ont aussi une vie,
plus ou moins longue, et leur utilisation
peut durer plusieurs siècles. Les préhistoriques, au fil du temps, ne se sont pas
privés de modifier les tombes, par agrandissement, transformation, voire amputation. Et les fouilleurs d’aujourd’hui de
décortiquer patiemment la chaîne des
mutations subies par l’histoire de chaque
monument. Car les néolithiques, pour des
raisons diverses, furent tout autant de
redoutables « casseurs » de monuments
que de remarquables constructeurs. Litholâtres mais aussi lithoclastes. Et l’auteur,
depuis sa fouille de l’allée de la Chaussée-Tirancourt, a bien pris la mesure de ces
incessantes modifications qu’ont pu subir
les tombeaux.
J’ai dit, au début de cette recension, que
C. Masset n’était prisonnier d’aucune idée
reçue. Il nous en apporte la preuve à travers l’un de ses sujets favoris : les diverses
façons de condamner définitivement les
monuments dès lors que les préhistoriques
avaient décidé de mettre un terme à leurs
relations avec une tombe. Ces « rites »
pouvaient prendre un aspect destructeur :
incendies, concassages ou, carrément, bris
de certaines dalles. Mais cette condamnation pouvait aussi être constructive :
entrées murées, agrandissement de tumulus,
pose de lourdes tables sur des caveaux
« en fosse » jusqu’ici demeurés à l’air
libre ou couverts par un dispositif aisément amovible. Pourquoi les dalles de
couvertures de certaines allées couvertes
de la culture de Seine-Oise-Marne, ou de
Westphalie, qui sont, il est vrai, souvent
dépourvues de « toit », ne seraient-elles
pas plutôt d’ultimes constructions destinées à sceller définitivement le tombeau,
à le couper irrémédiablement des vivants ?
L’exemple de l’allée de Méréaucourt
(Somme) invite à réfléchir sur ce sujet,
généralement éludé. Certains trouveront
qu’ici C. Masset va un peu loin. Mais,
après tout, qui sait ?
Jean GUILAINE
Eva CANTARELLA, Les peines de mort en
Grèce et à Rome. Origines et fonctions
des supplices capitaux dans l’Antiquité
classique, Paris, Albin Michel, 2000,
320 p.
Ce livre est né d’un engagement personnel de l’auteur. À l’heure où la conscience
sociale européenne s’émeut des exécutions capitales toujours pratiquées dans
quatre-vingt-dix pays et notamment aux
États-Unis, Eva Cantarella s’interroge sur
l’utilité sociale de la peine de mort. À
ce questionnement, l’auteur apporte le
concours de l’histoire, tirée de la plus
haute Antiquité, grecque et romaine. C’est,
dit-elle, lorsque naît la « mort d’É tat » que
se dévoilent le mieux les raisons qui poussent à l’infliger. Non pas à travers des
justifications théoriques qui viendront
bien plus tard, mais à travers les formes
par lesquelles la mort est donnée. Alors
que les systèmes de droit pénal moderne,
lorsqu’ils prévoient encore la peine de
mort, décident en même temps de son
mode d’exécution unique (guillotine, pendaison, chaise électrique, chambre à gaz
ou injection d’un liquide mortel), le droit
grec et le droit romain connaissent de
multiples supplices capitaux. C’est à cet
inventaire que l’auteur consacre ses
recherches. Les rites, les gestes, les instruments de la mort sont minutieusement
décrits, non pour dresser une sorte d’archéologie des horreurs, mais pour en
comprendre la signification profonde. Ou
plutôt les significations, car chaque mode
d’exécution a sa raison d’être. Celle-ci ne
réside pas tant dans la privation de la vie
que dans la fonction attribuée à l’élimination, fonction révélée par les moyens de
la mise à mort. En Grèce comme à Rome,
les supplices capitaux répondent, explique
E. Cantarella, à trois fonctions différentes :
châtier, expier, venger. Dès l’époque précivique, ces trois fonctions se traduisent
par des formes d’élimination bien différenciées. À l’époque de la cité, le pouvoir
politique se pose en arbitre et en garant
de la coexistence civique. Comme tel, il
tend à définir les comportements passibles
de mort. Dans cette perspective, toutes les
exécutions capitales peuvent passer pour
des châtiments. La cité, pourtant, doit
compter avec les pratiques anciennes et
elle-même inscrit la mise à mort dans le
prolongement des pratiques antérieures :
pour la cité, il s’agit d’« affirmer l’autorité
de l’É tat », d’« é carter le sentiment collectif d’angoisse et le danger qui découlait
de la peur qu’un acte illicite ne cause la
souillure et la vengeance divine », d’« é viter que les victimes, n’obtenant pas justice, se fassent justice elles-mêmes ».
C’est surtout la Grèce qui permet d’apprécier cette continuité dans les fonctions
et les rituels de la mort, car l’histoire des
supplices capitaux peut être menée dès
les temps pré-civiques grâce aux poèmes
homériques et aux mythes. À la fonction
de châtier correspond le supplice du
poteau. Il a commencé par être le châtiment ordonné par le chef de l’oikos dans
sa maison avant d’être infligé publiquement par la polis sous le nom d’apotympanismos : c’est ainsi que meurent les
voleurs, les traîtres, les adultères et les
homicides, attendant longuement la fin
solidement liés à une pièce de bois. À la
fonction d’expiation correspond la précipitation. Considérée depuis un temps
immémorial comme un moyen de rejoindre
les dieux, notamment chtoniens, la précipitation (dans le fameux barathron à
Athènes) est d’abord réservée à ceux qui
ont offensé les dieux, avant d’être utilisée
pour exécuter les criminels politiques. À
la fonction de vengeance, enfin, correspond l’élimination d’un coupable par la
victime ou ses parents. La cité, en ce
domaine, n’impose guère qu’un contrôle
judiciaire du bien-fondé de la vengeance,
tout au moins jusqu’au IVe siècle. Héritage
encore de l’é poque pré-civique, les
femmes meurent en privé et selon des
modalités spécifiques : pendaison ou
enterrement vivante. La seule véritable
innovation introduite par la cité est la
ciguë. Celle-ci, toutefois, ne fut jamais
une peine institutionnelle, mais un privilège accordé à ceux qui auraient dû subir
la précipitation, privilège d’une mort plus
douce sous réserve qu’ils aient les moyens
de s’offrir le prix élevé du poison.
Rome, elle, n’eut ni Homère, ni corpus
de mythes comparables à celui des Grecs.
L’histoire pré-civique des supplices capitaux est donc plus difficile à établir, d’autant plus qu’à la différence de la polis
grecque, la civitas romaine n’a pas hésité à
inventer de nouveaux modes d’exécution.
Comme en Grèce, la mort des femmes
obéit à des formes particulières : strangulation, inanition, voire enterrement vivante
dans le cas de la Vestale impure. Pour les
hommes, la panoplie des supplices est plus
large qu’en Grèce, mais ils peuvent être
regroupés selon les mêmes fonctions :
châtier, expier, venger. Pour punir celui
qui n’a pas respecté son autorité, le magistrat supérieur use de la décapitation à la
hache, instrument symbole de son imperium. D’autres exécutions, parce qu’elles
ont pour fonction de satisfaire un désir de
vengeance, sont déléguées à la victime
d’un tort ou à ses parents. Mais c’est la
fonction d’expiation qui donne lieu aux
plus longs développements. Plusieurs supplices répondent en effet à l’exigence de
purifier la collectivité souillée et mise en
danger par un comportement qui, en
offensant une divinité, est susceptible de
provoquer sa colère. Ainsi la flagellation
à mort : le condamné, suspendu à un arbre
infelix, meurt sous les coups de verges.
C’est le sort du séducteur de la Vestale,
de l’« enchanteur » et du traître. La précipitation de la roche tarpéienne punit également la trahison, plus exactement tout
manquement à un devoir de loyauté, ce qui
constituait un délit religieux. Le bûcher
expierait également les crimes religieux.
La poena cullei sanctionne le parricide,
enfermé dans un sac en compagnie de
quatre animaux, puis jeté à l’eau. Tout le
cérémonial atteste qu’il s’agissait à l’origine de la procuratio d’un prodige. Enfin,
la sacratio frappe des comportements
divers qui, tous, violaient un certain devoir
religieux. Ce magistral essai enrichit un
débat très animé depuis quelques décennies sur la peine de mort en droit romain.
Sans nul doute, il donnera lieu à de fructueuses discussions. La vivicombustion ne
repose-t-elle pas d’abord sur l’idée de
vengeance dans la mesure où sa plus ancienne application vise l’incendie volontaire ? La flagellation à mort ne vient-elle
pas punir le traître seulement à partir du
moment où la décapitation à la hache disparaît en ville ?
Ces questions ne remettent d’ailleurs
pas en cause l’économie générale de l’ouvrage, ni sa force. L’auteur apporte une
contribution inattendue, mais de premier
ordre, au débat contemporain sur la peine
de mort. Et son livre appelle une suite.
Dès lors que les philosophes, les historiens
et les juristes ont commencé à réfléchir
sur la peine de mort, des principes abstraits sont venus en justifier l’usage. Dans
quelle mesure ces justifications théoriques
correspondent-elles aux fonctions qu’elle
assumait en pratique ? Cela exigerait un
autre livre, remarque E. Cantarella en
conclusion. Souhaitons que cet appel
soit entendu.
Claire LOVISI
Margaret L. KING, The Death of the Child
Valerio Marcello, Chicago-Londres,
The University of Chicago Press, 1994,
484 p.
Le 1er janvier 1461, à Venise, dans un
palais bordant le Grand Canal, entouré
par sa famille, des amis, des médecins,
Valerio, un enfant âgé de huit ans, meurt.
Son père, Jacopo Antonio Marcello, est si
désespéré que, durant les années qui suivent le décès, il rassemble des lettres, des
oraisons, des traités de consolation, des
poèmes, etc., rédigés par les plus grands
humanistes du nord-est de la péninsule
italienne (plus de quatre cents pages
manuscrites) pour en faire un livre. À
partir de ce fait divers et de cette compilation, Margaret L. King étudie le milieu
humaniste vénitien de la fin du Moyen
 ge, la vie et la carrière d’un noble citadin
et les relations particulières qui se sont
nouées entre le père et le fils, pour tenter
d’expliquer les raisons de ce deuil impossible.
Afin de réaliser ce recueil, Marcello a
regroupé des lettres qui lui ont été adressées, quelques jours ou quelques mois
après la mort de Valerio, mais il a aussi
demandé personnellement des traités de
consolation à ses amis humanistes : Niccolo
Sagundino (secrétaire ducal), Perleone (enseignant à l’école San Marco, chargée de
former les futurs secrétaires de la République
vénitienne), Georges de Trebizonde (traducteur de la Cosmographie de Ptolémée),
Isotta Nogarela, Francesco Filelfo (longtemps à la cour des Sforza, il écrit pour
Marcello l’un des plus importants livres
de consolation de l’époque, De obitu
Valerii filii consolatio), Gregorio Tifernate
(helléniste, traducteur de la Géographie
de Strabon, il rédige un Oratio de obitu
Valerii filii), Orsini (grand géographe et
historien de Venise), Fortebraccio (Consolatio), Vicentine Montorio Mascarello (Dialogus consolatorius) et Battista Guarini.
C’est à partir de cet ensemble de
sources, habilement confrontées à des
chroniques, que M. L. King reconstitue la
carrière et la vie de Marcello en montrant
les erreurs ou les amplifications volontaires réalisées par ces écrivains. Sous leur
plume, Jacopo Antonio Marcello (1398-1464), comparé à Hannibal ou à Scipion,
devient le grand libérateur de Vérone ou
de Brescia ; on lui attribue de hauts faits
d’armes que d’autres ont réalisés (en particulier ceux de Gattamelata). En réalité,
même s’il a souvent participé aux opérations militaires et aux négociations précédant la paix de Lodi (1454), à l’apogée
de la cité des Doges, il n’a pas joué le
rôle central que les panégyristes lui
octroient. Il a occupé la fonction de
provveditore pendant près de vingt-six ans
et a été chargé d’ambassades auprès des
villes de Padoue et de Ravenne, épaulé
souvent par un compagnon d’armes de
renom : Francesco Sforza (qui devient duc
de Milan en 1450). Il est aussi un grand
mécène, partageant sa vie entre son palais
vénitien et le château de Monselice, à
vingt-cinq kilomètres au sud de Padoue,
nouant des contacts avec les grands humanistes de son temps. Ainsi, il demande et
soutient financièrement la traduction de la
Géographie de Strabon par Guarino (de
1455 à 1459), qu’il offre lui-même au
roi René d’Anjou. Consciemment, avec
beaucoup d’audace, ce noble vénitien a
donc voulu être représenté et glorifié
comme les grands condottieri de la cité.
M. L. King se montre particulièrement
efficace à démanteler cette gigantesque
entreprise de travestissement biographique, à chercher la réalité au-delà de la
création d’un mythe.
Si, de 1438 à 1460, Jacopo Antonio
Marcello a été très actif dans les domaines
militaire, littéraire et politique, la mort de
son fils le conduit, même s’il reste soldat,
durant les quinze dernières années de sa
vie, à reconstruire son passé, à le mythifier
et surtout à pleurer Valerio. Les humanistes font de ce dernier un puer-senex,
comparant sa précocité à celle d’Hercule
ou d’Alexandre, s’inscrivant ainsi dans
une tradition hagiographique, alimentée
par des références antiques. Ils évoquent
la vision que Marcello aurait eue de son
fils Valerio pendant la grossesse de sa
femme. Ils rappellent la première rencontre au cours de laquelle Valerio, âgé
de trois mois, voyant son père pour la
première fois, délaisse le sein maternel,
tel un saint, pour venir se blottir dans les
bras de son père. Ils insistent sur l’enfant
prodige qui parle très tôt sans babiller, qui
apprend les lettres à six ans et travaille
alors si durement que sa mère s’inquiète
pour sa santé. Ils décrivent un enfant qui,
doué d’une prodigieuse mémoire, aime le
latin et le grec, s’intéresse aussi à la navigation, aux armes, à la politique et à l’histoire de Venise, et proclame qu’il veut
imiter les faits et gestes de son père. Cette
précocité est telle que lorsqu’il tombe
malade, à partir d’août 1460, il donne des
indications très précises sur sa maladie et
tente de rassurer ses parents. Sa mort est
une fin idéale, digne de celle prônée par
l’ars moriendi du temps.
L’amour du père, très présent, est toujours difficile à cerner à cause des procédés littéraires par lesquels il s’exprime,
dans une rhétorique stéréotypée fort éloignée de la réalité. Le père, ou les humanistes qui le servent, aime(nt) et admire(nt) les qualités déjà adultes de Valerio
et non ses qualités puériles. La relation
père-fils telle qu’elle est présentée nous
apprend moins sur la réalité que sur l’idéal
humaniste de ce lien. L’exclusion presque
totale de la mère permet de mieux faire
ressortir cette relation et reflète bien les
conceptions éducatives des humanistes.
Ces derniers tentent de raisonner Marcello, insistant sur l’immortalité de l’âme,
lui assurant que, tel un ange, Valerio
occupe une place particulière au paradis,
lui montrant que la durée de son chagrin
n’est pas digne de son rang et de son sexe,
ne comprenant pas comment peuvent
coexister en une seule et même personne
un soldat de sa stature et un père aussi
affligé. Mais rien n’y fait ! Marcello finira
sa vie sans jamais avoir fait le deuil de
son fils.
Valerio n’est pas le premier fils de
Marcello à mourir, ni l’aîné ou le benjamin, ni le fils unique. Après ce décès,
cinq fils de Marcello sont encore vivants.
Alors, comment expliquer ce statut spécifique, cette relation particulière ? Pourquoi
ce deuil si long ? À cause de la précocité
de Valerio, sa beauté, sa ressemblance
frappante avec son père sur laquelle les
humanistes insistent ? Il est bien évident
qu’aucune de ces raisons n’est satisfaisante et que le mystère demeure.
On reprochera à M. L. King d’utiliser
beaucoup trop rapidement les travaux de
John Bowlby et de Freud pour réinscrire
la « mélancolie » de Marcello dans une
attitude pathologique en montrant les différentes phases d’un travail de deuil. On
regrettera aussi que l’auteur, qui décrypte
si brillamment la réalité de la carrière de
Marcello, ne s’interroge jamais sur la réalité du deuil du père. Ayant montré
comment l’ensemble de l’ouvrage est une
reconstitution, la question qu’il convient
également de se poser est : quel intérêt ce
noble vénitien trouve-t-il à faire coexister
ces deux images publiques et antinomiques de lui-même ? On déplorera enfin
que l’auteur ait parfois tendance, dans le
domaine toujours très difficile de l’affectivité, à généraliser à l’ensemble de la
société préindustrielle ce qu’elle perçoit à
partir de la société très spécifique de
l’Italie du Quattrocento, présentant une
vue trop évolutionniste de l’histoire du
« sentiment de l’enfance » — les travaux
de Philippe Ariès et de ses principaux
défenseurs et opposants sont cités mais
jamais discutés.
Ceci dit, le grand intérêt de ce livre est
de reconstituer, avec beaucoup de minutie,
l’environnement affectif d’un enfant dans
une riche famille vénitienne à l’apogée de
la cité, la fascination de la mort tout à fait
caractéristique de l’automne du Moyen
 ge, et la mise en place d’une stratégie
littéraire de deuil paternel. Ajoutons à cela
la richesse des appendices qui donnent de
précieux détails sur la famille de Marcello
et les lieux qu’elle a occupés, des extraits
originaux latins des principaux passages
utilisés, une chronique très précise et un
index qui font de cet ouvrage, non seulement un beau livre, mais aussi un précieux
instrument de travail.
Didier LETT
Gilles VEINSTEIN (dir.), Les Ottomans et
la mort. Permanences et mutations,
Leyde, E. J. Brill, 1996,324 p.
Les études et recherches sur la mort
ont donné lieu, depuis quelque temps, en
France et dans le monde occidental, à
maints travaux qui ont apporté des
lumières sur le comportement des vivants
face à cet événement. Il n’en a pas été de
même en Orient, et c’est pourquoi il faut
saluer la publication de l’ouvrage, dirigé
par Gilles Veinstein, sur Les Ottomans et
la mort.
Il s’agit là d’un ensemble de quatorze
articles, dotés d’une préface substantielle
de G. Veinstein et présentés en quatre parties : Antécédents et persistances ; Le derviche et la mort ; Le sultan et la mort ;
Héritage ottoman, innovations républicaines. Outre son caractère novateur, cet
ouvrage offre les particularités d’abord de
s’intéresser à un monde marqué par des
traditions anciennes spécifiques et par
l’islam, ensuite de se dégager des méthodes
occidentalistes, et enfin de faire appel,
outre à l’histoire, à diverses disciplines
des sciences humaines : philologie, linguistique, anthropologie, ethnologie, littérature, politologie. Il convient aussi de
noter que, loin de se limiter strictement à
la période ottomane, il traite également
des antécédents turcs et préislamiques,
déborde du cadre anatolien pour toucher
à l’Asie centrale, aux Balkans, voire à
l’É gypte, et surtout fait d’Istanbul le cœur
des recherches en raison de la somme des
documents et matériaux funéraires (cimetières notamment) qui s’y trouvent, de
l’importance politique qu’y ont revêtue
les funérailles des sultans, et du désir de
nombreux hauts personnages d’y être
inhumés.
Dans la première partie, Louis Bazin
attire l’attention sur la similitude, relativement fréquente, entre les inscriptions funéraires préislamiques türk, uygur, kirghiz
et les inscriptions funéraires ottomanes,
similitude remarquable notamment dans
l’emploi de la première personne, la mention des titres, l’évocation de l’envol de
l’âme, la déploration funèbre exprimée par
l’agit ou par la fatiha. Rémy Dor souligne
le rapport, chez les Kirghiz, entre les cris,
les gémissements, les sifflements pour les
morts (qu’il dénomme « huchements ») et
l’appel des animaux ; pour sa part, Hélène
Perrin met l’accent sur l’édification d’une
structure architecturale funéraire, la yurt
noire, chez les Kazakh et les Kirghiz, abri
pour le mort avant l’inhumation, dressée
pendant trois jours dans la cour de la
maison, cérémoniel accompagné par les
manifestations du deuil des assistants.
Nedim Gürsel montre combien le grand
romancier Yachar Kemal a utilisé — et
composé — de nombreux agit où le
lyrisme côtoie la violence et la colère.
La deuxième partie comprend un article
d’Alexandre Popovik sur les croyances
populaires liées aux tombes des saints et
à la mort, nombreuses dans les milieux des
confréries musulmanes et des derviches
des Balkans ; il montre notamment que
ces tombes sont parfois situées sur l’emplacement d’un sanctuaire chrétien ou préchrétien, et sont l’objet de vénération tant
de musulmans que de chrétiens. Dans la
même perspective, Michèle Nicolas analyse
les pèlerinages aux « gisants » d’Anatolie
et montre que les lieux consacrés sont à
mettre souvent en liaison avec des faits
plus historiques que religieux, mais aussi
avec des saints réputés thaumaturges.
Thierry Zarcone évoque le devoir du mystique de se préparer à la mort et même
d’en faire l’expérience de son vivant,
thème que l’on trouve déjà dans des
œuvres anciennes comme le Kutadgu Bilik
( XIe siècle), la poésie mystique d’Ahmed
Yesevî ( XIIe siècle) et la poésie populaire
mystique de Yunus Emre ( XIIIe siècle) ;
l’exercice de la contemplation de la mort
est très présent chez les derviches naqshbandîs et constitue même l’élément principal de l’initiation à la confrérie.
Dans la troisième partie, Nicolas Vatin
s’est attaché à montrer comment les cimetières s’insèrent, à l’époque ottomane,
dans le tissu urbain d’Istanbul, selon
quelles règles (l’autorisation du sultan est
en principe nécessaire, d’où découle un
« contrôle » gouvernemental) et quels critères (obligation pour le défunt d’avoir
occupé un rang social élevé). Maryta
Espéronnier présente, au travers des témoignages de Maqrîzî et d’Ibn Iyâs, le cérémonial funéraire des hauts personnages dans
le régime mamelouk d’É gypte ( XVe siècledébut XVIe ). N. Vatin et G. Veinstein décrivent la mort du sultan Mehmed II qui a
donné lieu à révolte, dissimulation, manipulations avant l’avènement de Bayezid II,
cause ensuite d’un conflit avec son frère
Djem ; aux funérailles du sultan apparaissent encore des pratiques préislamiques
qui disparaîtront peu à peu au XVIe siècle.
Les mêmes auteurs étudient ensuite le
déroulement des obsèques des sultans, de
Mehmed II à Ahmed Ier, d’où il ressort
que, petit à petit, se met enplace un protocole toujours plus impérial dans lequel le
successeur du défunt décide personnellement du cérémonial, du lieu d’inhumation
(c’est souvent lui qui fait construire le
tombeau monumental — türbe — de son
prédécesseur). Matei Cazacu évoque la
« mort infâme » : la décapitation et l’exposition des têtes à Istanbul, mort qui diffère, dans quelques détails, selon l’appartenance à l’islam ou non du condamné
pour lequel, lorsqu’il s’agit d’un grand
personnage, la strangulation précède souvent la décapitation ; c’est seulement à
partir du milieu du XVIIIe siècle que l’exposition des têtes et des corps a été accompagnée d’un texte écrit (yafta) relatant les
crimes de la victime.
La quatrième partie donne l’occasion
à Michel Bozdemir de présenter le rite
funéraire républicain, manifeste notamment lors des obsèques d’Atatürk en 1938
où l’élément islamique a été pratiquement
absent, de même que dans le cimetière
d’É tat d’Ankara et dans le cimetière militaire. En revanche, de nombreux signes
religieux se sont affichés lors des funérailles du président Turgut Ö zal (avril
1993). Enfin, Étienne Copeaux, analysant
les manuels turcs d’histoire, montre que
l’évocation de la mort s’y trouve dans
le récit des grandes batailles ou dans la
disparition de grands personnages, que les
seuls martyrs sont ceux qui sont morts pour
le Prophète ou pour la République; Atatürk
est bien entendu célébré, mais aussi le prophète Muhammad et le sultan Mehmed II ;
la question arménienne n’est pas absente
et est traitée de façon « nuancée ». Dans
l’ensemble, la turcité est largement exaltée.
Ce livre ouvre maints horizons et surtout apporte une connaissance nouvelle du
comportement social des Turcs, et plus
particulièrement des Ottomans « historiques », face à la mort. Certes, il ne s’agit
là que d’une approche ponctuelle, mettant
l’accent sur des faits épars, distincts, où
les seuls éléments communs sont la survie
de quelques traditions préislamiques et
l’impact du rituel musulman. Il conviendrait que d’autres études abordent les
points encore laissés dans l’ombre, de
façon à pouvoir ultérieurement comparer,
une fois de plus, Orient et Occident, mais
aussi les différents pays musulmans entre
eux : on souhaite que des travaux relatifs
aux pays arabes, à l’Iran ainsi qu’à la
place des religions non musulmanes dans
ces pays, viennent compléter nos connaissances dans ce domaine de la mort.
Robert MANTRAN ✝
Robert BENOIT, Vivre et mourir à Reims
au Grand Siècle (1580-1720), préface
d’Yves-Marie Bercé, Arras, Artois
Presses Université, « Histoire », 1999,
256 p.
Depuis le renouveau des études démographiques, et depuis le livre de Jean-Noël Biraben sur la peste, les études de
démographie urbaine ont fleuri ; toutes ont
dressé des bilans peu flatteurs pour un
XVIIe siècle connu à la fois par ses pestes
récurrentes et pour ses catastrophes frumentaires. Robert Benoit entreprend ici
d’analyser ce que fut le sort de Reims,
capitale économique et religieuse d’une
Champagne aux richesses contrastées.
Comme toutes les villes de cette époque,
Reims est une ville ceinte de murs, aux
rues étroites et tortueuses, mal pavées et
privées de lumière. Avec ses quatorze
paroisses, un hôtel-Dieu, un hôpital général
et celui de Saint-Marcoul (comment en
serait-il autrement dans une ville où, par
le sacre, le roi guérit les écrouelles ?), des
cimetières trop nombreux et trop petits,
Reims, entourée de marais et d’étangs,
n’ayant à sa disposition que l’eau souvent
polluée de ses puits, ne respire pas la santé.
Mais la ville est riche de son terroir et de
ses vins, riche de 2 000 maîtres de métiers,
de 7 000 à 8 000 ouvriers qui travaillent
la laine et qui fabriquent annuellement
plus de 80 000 pièces de tissus, surtout
des étamines ; riche aussi d’une faculté de
médecine fondée en 1550.
Vers 1500, la ville peut compter 12 000
habitants ; en 1615, ils sont 18 000 ; vers
1665, la population atteint un maximum
avec quelque 35 000 habitants. La peste de
1668 et les deux grandes crises frumentaires
de la fin du règne de Louis XIV ramènent
cette population à 26 000 habitants vers
1710. Mais alors, que penser des 5 400 feux
mentionnés par le libraire Saugrain dans
le Dénombrement du royaume..., publié
en 1709, mais dont on sait, grâce à Jacques
Dupâquier, que les données remontent aux
environs de 1685 ?
Les délibérations du Conseil de ville,
de nombreux documents sur les épidémies tirés des archives communales, des
registres de l’hôtel-Dieu, un état civil qui
semble au-dessous du médiocre pour certaines paroisses, permettent de suivre le
développement, sinon l’impact, des épidémies et des crises. Sur ce plan, les développements de l’auteur sont exemplaires.
La peste de 1635 est minutieusement étudiée, avec ses loges pour isoler les malades,
ses quarantaines, ses maisons désinfectées
(une carte, p. 131, précise la localisation des
324 maisons touchées). L’épidémie réduit
et désorganise les échanges, même si la
foire de La Madeleine, indispensable à
l’équilibre économique de la ville, est maintenue. Au total, en l’absence de données
sûres, on peut estimer les morts au nombre
de 600, pour une population de 26 000 habitants; rien de comparable à une grande
catastrophe.
La peste de 1668, qui touche toutes les
provinces situées au nord de la Seine, survient après les années difficiles de la
Fronde et de la guerre, et après la crise de
l’Avènement qui nécessite de gros achats
pour nourrir les pauvres. L’épidémie vient
du Nord et émeut jusqu’aux autorités parisiennes, qui craignent pour le roi et pour
la capitale. À ce propos, l’auteur, qui mentionne dans ses sources deux manuscrits
de la collection Joly de Fleury, aurait pu
tirer d’utiles renseignements du manuscrit
2530 qu’il semble ne pas connaître et qui
concerne la Picardie, la haute Normandie
et la Champagne dans leurs rapports avec
Paris. Là encore, aucun bilan global n’est
possible : les registres de sépultures sont
trop lacunaires. Tout ce qu’on sait, et c’est
bien peu, c’est que le nombre de baptêmes
passe de 1 394 en 1667, à 1 363 en 1668
et à 1 296 en 1669; on ne peut donc parler
d’un effondrement des conceptions en
1668.
Après les pestes, les mortalités liées aux
périodes de disette ou de famine. Sur les
conditions climatiques et les niveaux de
récoltes, l’auteur n’apporte rien qu’on ne
sache déjà. Comme presque partout, deux
mauvaises récoltes, en 1692 et en 1693,
entraînent la misère physiologique et
poussent la ville à s’endetter pour acheter
du seigle. Les « fièvres malignes et pestilentes », sans doute le typhus (on n’est
pas loin des troupes et de la frontière),
peut-être la typhoïde, achèvent ce que la
famine a commencé. L’absence de registres
pour l’hôtel-Dieu (lacunes de 1688 à
1700) oblige à ne tenir compte que des
registres paroissiaux : 837 morts en 1692,
1 091 en 1693,965 en 1694, pour une
moyenne qui doit se situer à 800 décès
environ en période normale. Si l’on
compare cette situation à celle qu’on
connaît pour d’autres villes et d’autres
régions, l’augmentation est nette mais elle
ne prend pas un caractère catastrophique.
L’auteur ne dit rien du mouvement des
mariages et des naissances pendant cette
même période.
Sur le plan démographique, l’impact de
l’hiver 1709 est mieux connu, même si
l’auteur ne prend pas la peine de mettre
en tableaux les données que l’on peut tirer
des histogrammes. Les conceptions baissent nettement en 1709, puisque l’on enregistre à peine 700 naissances en 1710
contre 1 300 en année moyenne, et il en est
de même pour les mariages (125 environ
contre 300). Si le nombre des décès augmente peu dans les paroisses (825 morts
en 1709 et 910 en 1710, contre 700 d’ordinaire), il faut noter une grosse augmentation de la mortalité à l’hôtel-Dieu : 753
morts en 1709,774 en 1710, dont 194
pour le seul mois de janvier 1710 ; là
encore, la maladie frappe les plus malheureux malgré l’abondance de l’orge.
On ne peut que regretter les lacunes
du mouvement de la population mais il
semble que l’auteur n’ait pas tiré tout le
parti espéré de ce qui est disponible, par
exemple une étude des âges au décès, une
autre de la baisse des conceptions et des
mariages en fonction de la situation
sociale des différentes paroisses.
Tel qu’il se présente, le livre de
R. Benoit, extrait d’une thèse qui apporte
sans doute beaucoup plus, constitue une
bonne étude d’une ville face à l’adversité
épidémique et frumentaire, mais il laisse
le lecteur insatisfait en de nombreux
domaines. Pour être honnête, j’ajouterai
qu’il se lit très agréablement grâce à une
typographie et une présentation soignées.
Voilà donc, malgré ses apports limités et
sa nouveauté toute relative, un bon livre
d’histoire régionale.
Marcel LACHIVER
Verónica ZÁRATE TOSCANO, Los nobles
ante la muerte en México. Actitudes,
ceremonias y memoria (1750-1850),
Mexico, El Colegio de México/Instituto
Mora, 2000,298 p.
Voici un ouvrage original et novateur
dans l’ensemble de l’historiographie
mexicaine, conçu à partir d’une thèse de
doctorat soutenue par l’auteur au prestigieux Colegio de México. En s’inspirant
notamment des recherches menées en
France par Michel Vovelle, Pierre Chaunu
et Philippe Ariès, Veró nica Zá rate Toscano étudie les attitudes de la noblesse
mexicaine devant la mort. Jusqu’à présent
les testaments, source principale de cette
recherche, n’avaient pas fait l’objet d’une
analyse sérielle au Mexique. Un corpus
de trois cent trois documents fournit une
riche base de données comprenant non
seulement la ville de Mexico, mais aussi
quelques villes du Bajío, l’une des régions
les plus urbanisées du centre du pays.
D’autres sources (sermons, manuels à
l’usage des notaires, etc.), surtout associées aux lignages des familles nobles
mexicaines, proviennent des Archives
nationales de Mexico ainsi que d’archives espagnoles.
Ce livre s’attache à la période 1750-1850, en raison d’une augmentation des
titres nobiliaires octroyés par la royauté
espagnole entre 1770 et 1790 et d’une
plus grande concentration de testaments à
cette époque. Au total, cent quatre-vingt
un nobles ont été considérés, dont 73 %
d’origine mexicaine, 22 % d’origine péninsulaire, le reste étant issu des autres domaines de l’Empire espagnol.
L’étude est divisée en six chapitres. Le
premier est consacré à la caractérisation
des testaments et en particulier à la continuité des lignages nobiliaires dont ils
témoignent. Le deuxième entreprend de
mieux définir la noblesse étudiée : les
familles concernées, leurs formes d’ascension, leur soutien, leur présence publique
et leur sort pendant les décennies qui ont
suivi l’indépendance mexicaine obtenue
en 1821. Les chapitres suivants traitent
des relations à l’intérieur et à l’extérieur
des familles, en particulier à travers les
mariages, la descendance, les héritiers, leur
distribution ainsi que l’habitat des nobles,
puis des formes de piété rattachées à la
mort, de nature individuelle et collective.
Ses diverses expressions sociales sont la
charité envers les pauvres, l’appartenance
à des confréries et la construction d’églises,
chapelles, retables et autels. Contrairement aux constats de Michel Vovelle pour
la Provence, la piété exprimée par les dévotions à la Sainte-Trinité, à la Vierge et aux
saints ne semble pas avoir diminué au
Mexique entre 1750 et 1850. Les deux derniers chapitres analysent les expressions
de la piété associées au moment même de
la mort. Tout d’abord les maladies, l’agonie
et l’entourage du mourant dont les figures
principales sont le médecin et le notaire.
L’ouvrage s’achève ensuite par les rites
et cérémonies des funérailles en insistant
sur leur localisation dans l’espace urbain
de Mexico.
Quelques considérations s’imposent à la
lecture de cet ouvrage. D’abord, le titre
apparaît comme réducteur au regard d’un
contenu qui dépasse largement les attitudes de la noblesse devant la mort. C’est
en effet un apport réel à la connaissance
de l’univers nobiliaire mexicain dont les
futures recherches devront tenir compte.
Dans le sillage de travaux récents, V. Zárate
Toscano reconsidère les modèles simplistes.
Ainsi, l’idée reçue selon laquelle les
créoles profitaient de leur position aisée
pour épouser les péninsulaires opportunistes dotés d’un titre nobiliaire afin d’accéder à la noblesse locale. En outre, l’auteur met en relief le caractère urbain de
la noblesse, ainsi que sa puissance économique dont le principal champ d’activité
était la production minière — d’où, d’ailleurs, le vif intérêt de certains nobles pour
les sciences. Finalement, la solidité de
cette recherche nous permet d’avoir une
vision nuancée de la participation politique de la noblesse, jusque-là quelque peu
minorée par certains historiens, considérant
que l’organisation corporative de la société
en Nouvelle-Espagne et les privilèges qui
en découlaient étaient un frein aux pouvoirs politiques de l’aristocratie.
Notons que l’étude de V. Zárate Toscano
vient, sans se l’avouer explicitement,
conforter le concept de noblesse caractéristique du monde hispanique et récemment développé par les médiévistes
[1]. Il
conçoit la noblesse non comme un ordre
social dans le sens d’un corps fermé, mais
plutôt comme un idéal ontologique et
moral auquel aspire une société organisée
pour la guerre pendant des siècles. Il n’y a
pas une voie unique d’accès à la noblesse.
À la participation au gouvernement de la
res publica héritée de l’Antiquité romaine
s’ajoutent, à partir du XIII
e siècle, les services militaires dus au roi ainsi que l’obtention de grades universitaires, activité
étroitement associée à la très ancienne
vocation de la royauté hispanique en
faveur du savoir et de l’enseignement.
Dans sa version hispanique, l’idée de
noblesse présente donc une plus grande
ouverture et incite à se défier de l’application à d’autres réalités du concept
emprunté à l’Europe du Nord, et en particulier à la France, selon lequel la noblesse
n’était qu’un des ordres de la société.
Par le biais d’une étude sur la mort
— qui, à la différence de certains travaux
espagnols, n’est pas une imitation mécanique de recherches françaises —, l’auteur
a le mérite de mettre en évidence les continuités dans les mœurs nobiliaires au-delà
de l’indépendance, et de dresser un portrait renouvelé de la noblesse qui n’apparaît plus comme un groupe purement
« oisif » de la société.
Óscar MAZĺN
Robert V. WELLS, Facing the « King of
Terrors ». Death and Society in an American Community, 1750-1990, Cambridge, Cambridge University Press,
2000,301 p.
Paradoxalement, écrit Robert V. Wells,
les historiens ont fait preuve de peu de
curiosité en ce qui concerne les attitudes
et les pratiques face à la mort. Il existe
cependant, comme nous le montre son premier chapitre, un certain nombre de travaux sur ce domaine outre-Atlantique,
entre autres le livre de David E. Stannard
sur les puritains
[1]. En outre, on dispose de
schémas qui peuvent servir de référence et
constituent d’ailleurs le moule dans lequel
se coule l’auteur. D’un côté, les grandes
phases décrites par Philippe Ariès : la
mort apprivoisée, la mort de soi, la mort
de toi, la mort interdite
[2]; de l’autre côté,
les neuf étapes du rituel mortuaire empruntées à Huntington et Metcalf ainsi qu’à
Paxton
[3] : la perception du danger ; la
réconciliation et la pénitence ; le moment
de la mort ; la préparation et l’exposition
du cadavre ; les services funéraires à la
maison et à l’église ; la transition ; la procession ; au tombeau ; l’intégration ; le
souvenir des morts ; la réintégration des
survivants dans la communauté. Armé de
ce double cadre théorique, R. V. Wells en
teste la pertinence sur la longue durée
— deux siècles et demi — dans le cas de
la ville de Schenectady, située dans le
nord de l’État de New York. Des collections d’archives privées lui permettent de
donner quelque chair aux observations
d’une portée plus générale, même si elles
sont trop peu nombreuses pour constituer
un échantillon significatif (pour une meilleure compréhension des relations de
parenté, des arbres généalogiques auraient
d’ailleurs été les bienvenus).
Des cinq périodes analysées, la première — des années 1661 (date de la fondation) à 1880 — est la plus obscure, faute
de témoignages suffisants. On ne dispose
d’aucune statistique sur les causes de
décès. Les tombes subsistantes dans les
trois cimetières de l’époque (le premier
attenant à l’église réformée hollandaise
est créé en 1721) indiquent trois types
d’attitude face à la mort : le style simple,
sans aucun élément figuratif, manifeste un
esprit de résignation ; la présence d’une
tête de mort suggère un sentiment d’effroi,
tandis qu’une image d’ange témoigne de la
confiance en la vie éternelle. Au XVIIIe siècle,
le pourcentage de tombes comportant des
épitaphes ne cesse de croître, les unes
invitant à se préparer à la mort, d’autres
célébrant la résurrection, plus rarement les
vertus du défunt. Autres traces de cette
phase de « la mort de soi », les testaments,
les quelques notices nécrologiques et les
poèmes parus dans les journaux jettent de
brefs aperçus sur les mentalités du temps.
Le chagrin ne dure pas.
La première moitié du XIXe siècle correspond à ce qu’Ariès appelait « la mort
de toi » (le thy death sonne quand même
mieux à l’oreille !). Schenectady commence
à s’industrialiser. Les données démographiques deviennent plus nombreuses ;
l’espérance de vie semble plafonner autour
de quarante ans, car on ne distribue pas
d’eau pure et la saleté des rues facilite la
propagation des épidémies. Les autorités
publiques conservent une superbe indifférence devant les questions de santé, sauf lors
des assauts du choléra en 1832 (cinquante-six morts) et en 1849. Dans les rituels
mortuaires, il n’y a pas de solution de
continuité avec le siècle précédent, mais
on remarque des inflexions. Désormais,
dans les notices nécrologiques, on célèbre
la vie du défunt (d’où « la mort de toi »)
plus que sa manière de mourir. Bien mourir
devient de moins en moins pertinent dans
un monde qui juge les gens d’après la
façon dont ils ont vécu. Avec l’expansion
urbaine, les cimetières se multiplient. Sur
les tombes, la pierre noire cède la place
au marbre qui sera lui-même remplacé,
dans la seconde moitié du siècle, par le
granit. Si la majorité des pierres tombales
ne portent aucune image figurative, celles
qui en ont représentent des saules et des
urnes ; à travers les épitaphes de moins
en moins nombreuses, le vivant parle au
défunt, se lamente de sa perte ou l’assure
qu’il n’est pas oublié. Les rites mortuaires
ne concernent pas seulement les familles ;
en cet âge où l’on célèbre l’esprit républicain et les vertus démocratiques, les décès
des grands hommes politiques donnent
lieu à des cérémonies publiques. Ces mêmes
décennies voient appraître les premiers
signes d’une professionnalisation de la
mort : les médecins cherchent à retarder
l’échéance fatale ; la première entreprise
de pompes funèbres s’ouvre en 1832 et
n’hésite pas à recourir à la publicité pour
faire valoir ses services. Mais, au total, il
n’y a pas de rupture brutale avec le passé :
les phases d’Ariès se chevauchent.
La guerre de Sécession avec ses lourdes
pertes frappe Schenectady : on y compte
au minimum cent quarante-sept militaires
tués ou décédés de maladie pour une
population qui atteint onze mille âmes en
1870. En outre, le choléra (en 1854 et
1866) et la variole reviennent périodiquement, sans que cela incite les autorités
municipales et les citoyens à nettoyer les
rues ou à se préoccuper de la distribution
d’une eau pure. Entre 1850 et 1870, la
principale transformation affecte les cimetières. En 1857 est ouvert le cimetière Vale,
« rural », pittoresque, dans le style des jardins, répondant aux goûts de la classe
moyenne, définitivement éloigné des églises.
Une association y vend des lots carrés de
4,88 m de côté susceptibles d’abriter huit
tombes. Parfois, un obélisque de taille
monumentale signale l’importance de la
famille, mais la stratification sociale au
sein du cimetière ne paraît pas très forte ;
Vale, nous dit l’auteur, unit plus qu’il ne
divise la communauté car, bien qu’accueillant surtout des protestants, il réduit
la part des cimetières réservés aux diverses
confessions religieuses. L’ostentation des
cérémonies funéraires (il en coûte en
moyenne trois cent quatre-ving-deux dollars) renforce la position des professionnels — tailleurs de pierres tombales et
entrepreneurs de pompes funèbres.
À partir de 1870 s’amorce une « grande
transition » qui se prolonge jusqu’en 1930,
voire 1950. Le premier bouleversement
est d’ordre démographique. Schenectady
devient un puissant centre industriel avec
l’installation des usines de la General Electric en 1886, peuplé d’environ cent mille
habitants au début du XX
e siècle. Comme
on dispose enfin, à partir de 1882, de statistiques d’état civil, le démographe qu’est
R. V. Wells tire de l’analyse des données
des conclusions finalement proches de ce
qu’on subodorait à la lecture des quelques
travaux du même ordre publiés récemment.
L’espérance de vie augmente très sensiblement : de quarante ans en 1880 à cinquante
en 1900 et soixante-deux en 1930, essentiellement à cause de la réduction de la mortalité infantile. Les maladies infectieuses,
notamment la tuberculose, cèdent le premier rang comme causes de la mortalité aux
maladies cardio-vasculaires et aux cancers.
Sans qu’il puisse apporter de preuve formelle, l’auteur y voit la marque des progrès en matière de santé publique : reconnaissance des germes, développement
d’une politique de prévention (vaccins),
intervention des autorités publiques qui
construisent des réseaux d’égouts (1885)
et de distributiond’eau pure, interdisent le
rejet des ordures dans la rivière Mohawk,
imposent des codes (1905). E n 1920,
Schenectady est devenue une ville modèle
pour la santé publique — ce qui n’empêche
pas d’observer une mortalité différentielle
selon l’origine ethnique (Italiens, Russes
et Polonais ont une espérance de vie plus
faible), les quartiers, voire les rues. À l’automne 1918, l’épidémie de grippe espagnole fait encore quatre cent quatre-vingt-dix-sept victimes. En même temps que
chute le taux de mortalité, les rituels mortuaires se transforment. On meurt de plus
en plus à l’hôpital, et non plus chez soi.
La mort est médicalisée; on la combat, elle
cesse d’être quelque chose de naturel. La
préparation du corps est confiée non plus
aux membres de la famille et aux amis,
mais à des professionnels qui pratiquent
l’embaumement et offrent des prestations
variées à des coûts très variables (de dix
à huit cent onze dollars). La mort est une
affaire rentable, qui attire la concurrence :
cinq firmes de pompes funèbres en 1900,
trente-cinq vers 1940. C’est dans ces dernières que se pratiquent de plus en plus
les services funéraires (14 % en 1930,
96 % en 1950). En ce sens, R. V. Wells
peut dire que la mort devient une affaire
familiale privée qu’on ne partage plus
avec la communauté. Les lettres de condoléances se standardisent, ont de moins en
moins de références religieuses ; la biographie
in memoriam remplace le sermon
funèbre et célèbre les vertus du « cher disparu ». Les cimetières et les tombes reflètent
eux aussi les changements de mentalité.
L’auteur accepte, avec des nuances, la
chronologie proposée par Hijiya
[4] : au style
éclectique des grands monuments qui
exprime un sentiment d’individualisme et
de défi à la mort, aurait succédé à partir
de 1900 un style plus simple qui témoigne
d’une sorte d’indifférence, elle-même liée
à l’augmentation de l’espérance de vie et
donc au besoin réduit de porter le deuil ;
or, à Schenectady, après 1900, les tombes
de taille réduite permettent néanmoins de
graver des jugements sur la personne du
défunt.
La longue transition aboutit finalement
à la cinquième et dernière période, celle
qu’Ariès, qui faisait explicitement référence aux États-Unis, appelait « la mort
interdite » afin de préserver le bonheur.
R. V. Wells se montre quelque peu réservé
face à cette généralisation ; il parle, pour
la seconde moitié du XXe siècle, d’une
« intimité par délégation avec la mort »,
d’une intimité médiatisée. La mort n’est
pas interdite, elle devient distante, présente constamment à la télévision, dans
les films, dans les romans policiers ; elle
se vend bien. Inversement, il est vrai, elle
est traitée comme un pur problème médical,
justifié par les énormes progrès en matière
d’espérance de vie (le taux de mortalité
infantile tombe de 173 à 8 ‰ entre 1900 et
1988). Les rituels mortuaires sont de plus
en plus privés et placés sous le contrôle
des professionnels ; il n’y a plus guère de
grandes cérémonies publiques (sauf pour
le gangster DiCocco en 1989). Les entreprises de pompes funèbres prennent désormais tout en main ; comme leurs tarifs
paraissent exagérés, on recourt de plus en
plus à l’incinération, moins coûteuse. Des
thérapeutes et des conseillers offrent leurs
services aux survivants affligés. La physionomie des cimetières se transforme :
aux tombes individuelles puis familiales
d’antan succèdent des lots plus petits avec
des pierres de granit standardisées,
presque au ras du sol.
La mort vue de Schenectady n’est pas
très différente de l’expérience recensée en
d’autres lieux aux États-Unis, mais elle
incite à nuancer les remarques péremptoires
d’Ariès : « Il est faux de dire, conclut l’auteur, que la mort a perdu son sens, car
cela suggère qu’elle ne compte plus. Or
ce n’est pas du tout le cas. La “ reine des
terreurs ” peut bien avoir été domptée, elle
est toujours présente... La mort ne peut être
refusée... Bien mourir reste l’un des grands
accomplissements de la vie » (p. 288). Ce
qui s’est perdu, c’est le vocabulaire approprié pour discuter de la mort ; la main de
Dieu a été remplacée par les explications
scientifiques. Le mourant se trouve toujours, comme avant, face à la « reine des
terreurs ».
Jean HEFFER
Gary LADERMAN, The Sacred Remains,
American Attitudes Toward Death,
1799-1883, New Haven-Londres, Yale
University Press, 1996,227 p.
Le livre de Gary Laderman vaut la peine
d’être lu bien qu’il ne tienne pas toutes
les promesses de son titre : il ne nous
donne pas une vision globale de l’attitude
des Américains devant la mort au XIXe siècle,
ce qui aurait sans doute été une entreprise
difficile, mais s’intéresse exclusivement
aux protestants du Nord des États-Unis, et
plutôt à ceux qui appartiennent aux classes
moyenne et supérieure. Il n’est question
ni des catholiques irlandais, qui sont une
composante importante de la population à
l’époque, ni des Blancs du Sud, ni des
Noirs. Par ailleurs, la mort qu’il prend pour
objet d’étude se réduit au corps mort, au
cadavre. Les questions posées sont relativement simples : comment le traite-t-on ?
Comment l’enterre-t-on ? Quelles représentations en a l’imaginaire collectif ? Enfin,
la chronologie est encadrée par deux cérémonies funèbres qui sont l’enterrement
de George Washington en 1799 et celui
d’Abraham Lincoln après son assassinat
en 1865. L’auteur n’accorde que très peu
de place à la période qui suit la guerre de
Sécession. Dans ces limites, l’objet du
livre est le changement dans le traitement
du corps mort et « le statut du cadavre »
entre l’époque qui précède la guerre et celle
qui la suit.
Dans les premiers chapitres, l’historien
rappelle, sans rien apporter de très nouveau, le rituel qui entourait la mort des
individus dans les régions rurales du Nord
des États-Unis. Il évoque le rôle des femmes
dans la préparation du corps, la présence
de la famille, des voisins, le caractère collectif des pratiques funéraires, les solidarités « communales » qui les accompagnent. À quoi s’opposent les pratiques
individualistes qui vont devenir la règle
dans la ville en pleine expansion tout au
long du XIXe siècle. Si ces pratiques se
privatisent et se différencient selon les
classes, elles s’uniformisent aussi, car elles
sont de plus en plus soumises aux règlements municipaux et aux effets de la
commercialisation : la préparation du
corps et la mise en bière ne sont plus
du ressort des familles mais des professionnels.
La première moitié du siècle voit le
déclin du puritanisme et l’influence croissante de l’évangélisme; une nouvelle culture
religieuse modifie l’attitude devant la mort
et les croyances en une vie dans l’au-delà.
Sentimentalisme et optimisme transforment l’image de la mort et les pratiques
qui entourent le traitement du défunt.
Parallèlement, se diffusent de nouvelles
idées scientifiques qui contribuent à replacer
la disparition des humains dans le cycle
de la nature, à voir dans la décomposition
du corps un processus naturel, non une
punition divine. À cette époque, écrivains,
artistes et philosophes exaltent le rôle
consolateur de la nature. Dans les années
1830-1860, le corps mort connaît une
vogue esthétique dans la peinture avec
le « portrait posthume », tout comme dans
la technique — nouvelle — de la « photographie post mortem ».
Mais, selon G. Laderman, le grand
changement d’attitude des protestants du
Nord devant la mort viendra avec le carnage de la guerre de Sécession (six cent
mille morts). « La guerre, dit-il, a un impact
sur les attitudes à l’égard du corps,
conduisant à des pratiques alternatives et
non orthodoxes de disposer des morts »
(pp. 96-97). L’auteur s’intéresse à l’aspect
matériel des choses : que faire de l’amoncellement de ces morts en voie de putréfaction ? Comment les enterrer dignement ?
L’historien s’attarde sur les différents
modèles de récupération des corps. C’est
là qu’intervient l’innovation qui va transformer les pratiques funéraires : la diffusion des techniques de l’embaumement.
Utilisée couramment dès avant-guerre
dans le milieu médical, en partie grâce à
la traduction du livre du chimiste français
J ean-Nicolas Gannal, Histoire de l’embaumement, cette technique fut généralisée à l’époque de la guerre pour le transport des corps vers le Nord, assuré à
grands frais par les familles riches. Lardery parle de l’ouverture d’une entreprise
d’embaumement à Washington et de la
présence d’embaumeurs près du front.
Cette pratique ne touchait malgré tout
qu’un nombre réduit de familles ; le grand
souci du gouvernement étant de donner
une sépulture décente à ses soldats, il
décida de créer le Graves Registration
Service et acheta des terrains pour y installer des cimetières : c’est ainsi que le
cimetière national d’Arlington fut implanté
en 1862 sur des terres appartenant au
général sudiste Robert Lee.
La guerre de Sécession s’accompagne
d’un discours patriotique, nationalreligieux, qui investit d’une forte puissance
symbolique les corps des soldats martyrs
morts dans la lutte pour l’unité nationale
et la liberté. Deux fois plus de soldats sont
morts de maladies que sur les champs de
batailles, mais quelle que soit la cause de
leur disparition, ils sont des héros et le
sang versé assurera la régénération de la
nation. La charge symbolique de ces centaines de milliers de morts était extraordinairement forte. Il n’est question que
d’« ultime sacrifice », des « jours de la
Résurrection », de « sang rédempteur », de
« gloire de la nation ». Ce discours atteint
son apogée avec la mort de L incoln,
comparé au Christ. En même temps, pendant la guerre même, sa durée, le nombre
des tués finissent par créer une certaine
indifférence du public, une relative insensibilité à la mort. De plus, la nécessité
d’empêcher à tout prix les épidémies
amena les autorités à prendre des mesures
qui traitaient les morts avec pragmatisme
dans le souci prioritaire de maintenir des
conditions sanitaires sûres. D’où, selon
G. Laderman, une perte de la valeur symbolique des corps, qui aurait à son tour
modifié l’attitude des protestants du Nord.
« Le cadavre devint un signe d’échec et
de vulnérabilité et était incapable de récupération symbolique » (p. 143). Cela
apparut tout particulièrement dans les
photographies de guerre, les plus connues
étant celles du remarquable photographe
Matthew B. Brady qui, en 1862, organisa
une exposition sur « Les morts d’Antietam », laquelle connut une grande popularité. Les photographes de la guerre civile
inaugurèrent l’esthétisme et la mise en
scène de la mort au combat, bien connus
aujourd’hui.
La dernière partie du livre de G. Laderman, qui s’intitule « Naissance de l’industrie de la mort », décrit en détail le traitement du cadavre du président Lincoln qui
fut présenté au peuple lors d’un long
périple funèbre à travers tout le pays. Il
y voit le triomphe des embaumeurs professionnels et la légitimation du « business
de la mort » auquel il consacre son dernier chapitre.
Le progrès scientifique et la technique
de l’embaumement, perfectionnée à l’occasion de la guerre, vont permettre, grâce
à l’avènement de la société de consommation, l’essor de « l’industrie de la mort »
à la fin du XIXe siècle. L’embaumement,
qui était tabou au début du siècle, puis se
pratiqua presque clandestinement en
milieu médical dans les années qui suivirent, devint légitime et respectable après
la guerre. Et c’est là que l’analyse de
G. Laderman est un peu courte. Suffit-il
que le corps ait perdu de sa valeur symbolique potentielle, en raison du déclin des
croyances religieuses ou de la tuerie de la
guerre, suffit-il de l’avènement de la
société de consommation pour expliquer
l’engouement des Américains pour l’embaumement ? Ne retrouverait-on pas ces
éléments dans d’autres pays qui n’ont pas
pour autant adopté « the American way of
death » pour reprendre le titre du livre de
Jessica Mitford (1963) traduit en français
sous le titre Le cher disparu ? Il aurait
fallu explorer davantage certaines des implications de la société de consommation :
dans une telle société, tout devient marchandise, même le corps du mort. C’est
aussi que, comme le dit Jean Baudrillard,
« le bonheur c’est la référence absolue de
la société de consommation ». La société
américaine a non seulement le culte du
bonheur, mais elle a aussi celui de la jeunesse et de la santé : même les morts doivent rester jeunes. L’auteur ne s’interroge
pas sur ce refus de voir la mort telle qu’elle
est, sur le fait que maquillée, elle devient
presque un pseudo-événement. Et c’est ce
maquillage qu’il aurait fallu analyser en
le replaçant dans le contexte de la culture
américaine de la fin du XIXe siècle, dont
certains aspects durent encore. On aurait
aimé que l’auteur se demande ce que cette
pratique doit à cette culture. Il aurait pu
suivre les pistes intéressantes ouvertes par
Umberto Eco dans ses analyses du goût
des Américains pour l’« hyperréalité »,
une « réalité » entièrement fabriquée, un
chef-d’œuvre du faux (La guerre du faux,
1985) et par Miles Orvell dans The Real
Thing, Imitation and Authenticity in American Culture, 1880-1940, 1989). Orvell
voit le XIXe siècle comme le siècle de
l’imitation, la technique, c’est-à-dire la
machine, permettant de tout reproduire.
« L’industrie de la mort » montrerait jusqu’où cet art de l’imitation peut aller puisqu’elle peut donner au mort l’apparence
du vivant. En ce sens, la commercialisation de l’embaumement n’offre-t-elle pas
un condensé de la culture de masse qui
prend son essor à la fin du XIXe siècle
et qui allie le culte de la technique, la
fétichisation du corps et l’obsession de la
« real thing » qui se nourrit de simulacres
ou d’illusions ?
Marianne DEBOUZY
Avner BEN-AMOS, Funeral, Politics and
Memory in Modern France, 1789-1996,
Oxford, Oxford University Press, 2000,
425 p.
Robert Hertz soulignait le fait que la
mort d’une personne ne marquait pas seulement la disparition d’un individu mais
signifiait aussi l’amputation d’une société
de l’un de ses membres. C’est avec ce
présupposé ethnographique qu’Avner
Ben-Amos interroge dans ce livre remarquable les pratiques funéraires mises en
œuvre par l’État en France depuis la Révolution française. Son enquête dépasse
d’ailleurs ce seul terrain. Elle insère en
effet les funérailles d’État dans tout un
ensemble de politiques symboliques dont
la République, qui est au centre de l’analyse de A. Ben-Amos, a fait une forte
consommation. La politique des grands
hommes, et notamment celle qui s’exprime dans la panthéonisation, avec tous
les risques que celle-ci pouvait faire courir
à un régime qui prétendait rompre avec
l’incarnation pour mieux promouvoir la
représentation, se déploie au premier chef
dans la politique funéraire d’État analysée
sur la longue durée. Cette échelle d’observation est d’ailleurs peut-être le seul point
que l’on pourrait lui disputer tant elle
risque d’écraser les contingences politiques. S’agit-il vraiment toujours de la
même histoire qui se rejoue sur deux
siècles ? A. Ben-Amos ne nous le laisse
jamais croire, tant il manie avec bonheur
les armes d’une anthropologie historique
parfaitement maîtrisée.
Tout en mobilisant les ressources
offertes par l’ethnologie et l’anthropologie
de l’État, de Geertz à Mauss, de Hertz à
Van Gennep, mettant particulièrement en
évidence la nature du moment que constituent les funérailles (un rite de passage,
délicat donc, pour les vivants et pour le
mort), l’auteur ne cesse d’insister sur l’importance de la chronologie pour mieux
comprendre la signification des funérailles, dont certaines servent à inclure
quand d’autres excluent. Il souligne aussi
toute l’importance de l’observateur qui
rapporte l’événement et qui en définit les
qualités intégratrices ou discriminatoires.
Il n’est que de prendre l’exemple de la
panthéonisation de Voltaire sous la Révolution pour apprécier la double fonction
de celle-ci : elle intègre en célébrant le
génie de la Révolution mais elle exclut en
écartant de la cérémonie funéraire l’Église
contre laquelle elle tente alors de mettre
en place un cérémoniel propre. Les funérailles de Lepelletier ou de Marat s’apparentent cependant davantage à des rituels
d’exclusion en se présentant d’abord
comme des cérémonies de revanche répondant à leur assassinat.
La participation plus ou moins importante du public et les formes par lesquelles
elle se manifeste sont des traits utiles pour
éclairer la fonction des funérailles d’État.
Il est d’ailleurs frappant de voir celui-ci s’approprier parfois des obsèques trop
populaires. Cette récupération est nette
dans le cas d’Arago (1853) ou dans celui
de Béranger (1857) : les funérailles se font
alors inclusives aux fins de couper l’herbe
sous le pied de l’opposition. Le cas est
aussi patent lors des obsèques de Thiers en
septembre 1877, alors même que l’ancien
président de la République avait repris du
service dans les rangs républicains en vue
des élections provoquées par le coup du
16 mai. Mac Mahon lui accorda en vain
des funérailles nationales précisément afin
d’éviter toute politisation en pleine campagne électorale. Il n’y parvint pas : l’inhumation de Thiers, enterré au cimetière du
Père-Lachaise, fut un immense succès
populaire.
On l’aura compris, faire l’histoire des
funérailles d’État (nationales ou financées
par l’État), c’est d’abord faire de l’histoire
politique, au sens le plus classique du
terme. Car on voit s’y articuler des discours sous une autre forme, plus malléable
sans doute, plus ambiguë, que celle qui
commande le discours des mots, mais dont
l’efficacité peut s’avérer redoutable. La
subversion, si ce n’est la révolution, peut
naître à l’occasion de funérailles. Celles de
Nicolas Lallemand (juin 1820), du général
Foy (novembre 1825) et, plus encore, du
général Lamarque (5 juin1832), qui furent
l’occasion d’une véritable journée révolutionnaire à la suite d’une tentative de
détournement du corps vers le Panthéon,
en sont des cas bien connus. D’autres
exemples, moins paroxystiques, pourraient
être choisis, au niveau local ou national,
qui montrent à quel point les funérailles
furent souvent le lieu d’une expression
politique. Il convient aussi de rappeler que
tout au long du XIXe siècle les funérailles
civiles permirent aux républicains de délivrer leur message : Talma (1826), Lamennais
(1854), Enfantin (1864), Proudhon (1865)
ou Sainte-Beuve (1869) furent des temps
forts de la subversion républicaine. À tel
point d’ailleurs qu’en 1873, à Lyon, le
préfet de l’Ordre moral, Ducros, en vint à
réglementer fermement les pratiques d’enterrement civil. Dans les années 1870, les
obsèques de Quinet, Michelet ou Raspail
furent également des tribunes où s’expri-mèrent les grandes voix du républicanisme
devant des dizaines de milliers de personnes.
Le cœur de la démonstration de A. Ben-Amos réside dans les passages consacrés
à la IIIe République. Si le régime se passa
fort bien d’une loi définissant ce qu’étaient
les funérailles nationales et qui y avait
droit (seule la coutume fit que les présidents de la République aient pu profiter
d’obsèques nationales), la pratique en fut
répandue. L’auteur relève, entre 1877 et
1940, quatre-vingt-deux événements funéraires incluant funérailles et panthéonisations retardées (Jaurès ou Gambetta entre
autres exemples). La sociologie de ces
privilégiés de la mort dit quelque chose
des « valeurs républicaines », trop vite
assimilées à celles de l’esprit. Les deux
premiers groupes concernés par ces cérémonies sont en effet les « hommes politiques » (30) et les militaires (23). Viennent ensuite les écrivains et les hommes
de lettres (9), les savants enfin (8). Il n’en
reste pas moins vrai que ces deux dernières catégories sont sensiblement mieux
représentées que sous le Second Empire.
La guerre de 1870, mais plus encore la
Première Guerre mondiale, introduisirent
une nouvelle pratique de funérailles d’État
auxquelles s’apparentent toutes les cérémonies en mémoire des soldats disparus.
A. Ben-Amos revient très finement sur le
cas des monuments aux morts mais aussi
sur l’histoire du soldat inconnu. Il rappelle
que c’est le même jour, le 4 septembre
1920, qu’eurent lieu, d’une part, l’inhumation du soldat inconnu sous l’Arc de
Triomphe, d’autre part la panthéonisation
du cœur de Gambetta. La première cérémonie, sur la rive droite, fut soutenue par
la majorité conservatrice du Bloc National,
quand la seconde se déroula sur l’autre
rive géographique et politique.
A. Ben-Amos donne d’autres exemples
de funérailles durant lesquelles s’exprime
fort bien le clivage droite/gauche ou, plus
fréquemment encore, cléricaux/anticléricaux. Ainsi en va-t-il du fort contraste
existant entre les obsèques de l’amiral
Courbet en 1885, qui se déroulèrent comme
de véritables contre-funérailles catholiques à celles de Victor Hugo, et celles
de Paul Bert, en 1886, qui se jouèrent
comme une cérémonie laïciste, bien que
la rumeur de la conversion de Paul Bert au
seuil de la mort ait abondamment couru,
comme bien souvent dans le cas des militants anticléricaux.
La richesse exceptionnelle de ce livre
en fera, et pour longtemps, un livre de
référence qui illustre à merveille les nouvelles façons de faire de l’histoire politique. Il dégage de nouveaux registres de
l’expression politique et en révèle tous les
déplacements sur des terrains plus profonds. Pour mener à bien un tel travail,
il fallait emprunter des outils à d’autres
sciences sociales, ce que les historiens de
la politique contemporaine ont parfois
quelque mal à admettre. En se pliant à
cet effort, A. Ben-Amos donne toute sa
légitimité à une histoire contemporaine
qui ne se réduit pas à la chronique des
événements de notre passé proche. Il en
propose une interprétation forte à la
lumière de sa grande culture théorique
et historiographique.
Christophe PROCHASSON
Patricia HIDIROGLOU, Rites funéraires et
pratiques de deuil chez les juifs en
France, XIXe - XXe siècles, Paris, Les Belles
Lettres, 1999,448 p.
Constatant, à partir d’une évocation du
cimetière du Père-Lachaise, que la manière
dont se déroulent aujourd’hui en France
les funérailles juives s’inscrit dans une
tradition qui remonte aux changements
mis en place par la Révolution et l’Empire,
Patricia Hidiroglou se demande si « les
rites du début de l’Empire étaient différents de ceux pratiqués auparavant », et si
« ceux qui se pratiquent encore de nos jours
dans les mêmes lieux sont identiques ».
Aux deux dates du titre et aux deux questions correspondent les deux parties du
livre : « La politique funéraire napoléonienne et les juifs au XIXe siècle »; « Patrimoine funéraire et culte de la mémoire
au XXe siècle ».
Un préambule trace les grandes lignes
du sujet : les premières règles d’hygiène
concernant les enterrements au XVIIIe siècle,
les traditions juives d’inhumation, la nouvelle législation, les pompes funèbres avec
leurs classes d’enterrements et leur décorum
repris de la tradition catholique, l’existence légale, de 1804 à 1881, de cimetières
confessionnaux distincts, le judaïsme
organisé à la française, la prééminence du
consistoire central et de celui de la Seine,
l’accroissement considérable et la diversité de la population juive parisienne. Le
consistoire œuvre délibérément dans le
sens de la modernisation et de l’intégration, même s’il doit défendre la spécificité
du judaïsme et s’il ne maîtrise pas toujours
les réticences de ses coreligionnaires.
Dans la première moitié du siècle, il tente
d’obtenir un aménagement des fosses
communes. Dans la seconde, les familles
juives qui parviennent à une certaine
aisance cherchent, dans le cadre de sociétés
de secours mutuel, à accéder à la tombe
individuelle, mais la population juive
s’accroît sans cesse de nouveaux venus
misérables qui restent promis à la fosse
commune. Les riches, au contraire, dans
leur désir d’intégration, orientent le culte
israélite vers une imitation de la religion
majoritaire : rôle confié au rabbin lors des
funérailles, passage par la synagogue,
faste mortuaire et adoption d’un art funéraire très semblable à celui des non-juifs.
La suppression des cimetières confessionnaux, en 1881, et la réorganisation des
pompes funèbres en 1904 obligent à de
nouveaux accommodements. Les rites
mortuaires ont dû se couler dans le cadre
né de l’adaptation du judaïsme traditionnel à la France issue de la Révolution.
Cette première partie du livre reposait
sur l’étude des tombes, sur le dépouillement des périodiques et des archives provenant du consistoire de la Seine, du
ministère de l’Intérieur et de la préfecture
de Police. La seconde partie, qui reprend
le problème un siècle plus tard, recourt,
elle aussi, aux monuments, aux publications et aux archives ; elle fait une large
place aux ouvrages normatifs, mais la base
la plus originale et la plus frappante de
sa documentation consiste en entretiens
menés soit avec des « professionnels de
la mort », soit avec des particuliers rencontrés lors des recherches que l’auteur
avait précédemment consacrées à d’autres
rites du judaïsme.
Au cours des chapitres, l’auteur rappelle
la succession des gestes à observer quand
on rend les derniers devoirs au corps du
défunt ou les étapes dans le calendrier
du deuil ; mais l’intéressent davantage les
pratiques réellement mises en œuvre, les
traditions reçues des générations précédentes, simplifiées, adaptées, réinventées,
et la façon dont elles sont interprétées.
Les témoins qui appartiennent à des
familles plus ou moins religieuses décrivent les étapes d’un deuil récent. Ceux qui
viennent de familles presque déjudaïsées
expliquent qu’ils ont tenu en cette circonstance à se comporter en juifs vis-à-vis de
leur défunt alors qu’ils ne savaient pas trop,
jusque-là, en quoi cela pouvait consister ;
qu’ils ont appris auprès d’un rabbin ou
d’une entreprise de pompes funèbres spécialisée dans les enterrements juifs ce
qu’il convenait de faire et comment ils
l’ont compris. Ces rites les ont aidés dans
leur deuil et ils se félicitent d’avoir souhaité ce type d’obsèques : « même si la
croyance n’y est pas », c’était ne pas se
trahir soi-même ; il aurait été impensable
de ne pas dire le Qaddish, « ça n’a rien à
voir avec la croyance ».
Après l’inhumation, la façon de vivre
la semaine de deuil, quand on l’observe,
dépend plus des traditions familiales que
communautaires : manger des aliments
ronds ou oblongs, laisser des amis se
charger des tâches matérielles, rester assis
par terre, recevoir des visiteurs. Même
quand les témoins ne parlent pas de
prières, ils ont l’impression d’avoir fait
quelque chose pour le mort. Le bout de
l’an et les anniversaires du décès sont
le plus souvent interprétés sur le mode
psychologique comme des étapes du détachement à la mémoire. La présence dans
le calendrier familial des anniversaires de
défunts de plusieurs générations renforce
le sentiment de la continuité familiale et
l’obligation de réciter pour le mort le Qaddish, donc de trouver un minyan (au moins
les dix hommes majeurs de treize ans dont
la présence est obligatoire pour la récitation de certaines prières), renforce le sentiment communautaire.
L’auteur conclut cette partie en remarquant que les rituels sont interprétés de
différentes façons mais que, dans tous les
cas, ils sécrètent du souvenir, qu’une
communauté a besoin de commémoration
pour se perpétuer, que les rites funéraires
aident à dépasser la mort individuelle par
la conscience de la survie du groupe.
En conclusion, l’auteur montre que si
les transformations qu’avait imposées ou
induites le XIXe siècle ont fait disparaître
certaines phases du rituel et en ont modifié
d’autres, elles n’en ont pas détruit l’enchaînement général. Si cet ajustement a
été possible, c’est que l’ordre des sociétés
juives devant la mort repose sur la tradition qui ne relève pas nécessairement de
croyances religieuses mais d’une logique
sociale du souvenir. Comme on respecte
les grandes lignes du rituel, on peut y
introduire des usages ou des façons de
faire qui sont en train de devenir des coutumes, et qui vont recevoir leur signification du passé. Le rite offre un cadre qui
permet l’acculturation non seulement au
milieu ambiant mais, dans la diachronie,
à une civilisation qui change.
L’intérêt anthropologique de la seconde
partie du livre incite le lecteur à revenir
en arrière et à se demander quels étaient
les rites réellement pratiqués au XIXe siècle,
indépendamment de ceux dont parle l’auteur et que la vie dans la France post-révolutionnaire dans une ville énorme rendait difficiles à suivre, et comment ils
étaient vécus par les personnes qui y participaient. Dans sa conclusion, l’auteur
explique que les règlements des sociétés
de secours mutuel permettent, mieux que
les combats du consistoire, de comprendre
ce qui semblait à l’époque important dans
le rituel. Cette piste, pourtant, n’a pas été
assez utilisée : on a trop l’impression que
la Révolution française est le premier événement qui ait atteint les communautés
juives et que jusque-là, et jusqu’à leur
arrivée à Paris, tous vivaient dans une
civilisation traditionnelle conforme en
tous points aux textes normatifs — alors
que ces textes eux-mêmes ont une date —
et que cette civilisation les aurait dispensés de ressentir les choses individuellement. Parce qu’il n’y a pas assez d’ethnologie dans la partie historique, l’auteur
donne ainsi de l’histoire une vue tronquée.
Inversement, la partie ethnologique a délibérément évacué l’histoire qui ne fait
l’objet que d’une seule remarque : entre
1989 et 1998, le nombre des personnes
qui découvrent la religion à l’occasion
d’un décès diminue. Tous ces témoignages sont si riches et émouvants que je
n’arrive pas à imaginer ce qu’on aurait pu
en tirer de plus. Il est pourtant vraisemblable que l’histoire des locuteurs ou celle
du judaïsme nord-africain, sans cesse présent à cette date et qui ne peut lui non plus
être confiné dans le monde imaginaire de
la tradition, auraient permis de tirer de ces
témoignages un parti encore plus grand.
Ces critiques ne sont pas entièrement
négatives, car on ne peut les formuler qu’à
l’encontre d’un livre qui a le très grand
mérite d’aborder son sujet à la fois par le
biais de l’histoire et par celui de l’ethnologie.
Anne ZINK
Fulvio CONTI, Anna-Maria ISASTIA et
Fiorenza TAROZZI, La morte laica, I,
Storia della cremazione in Italia (1880-1920), Turin, Scriptorium, 1998, XVI -
271 p.
Augusto COMBA, Emma MANA et Serenella
NONNIS VIGILANTE, La morte laica, II,
Storia della cremazione a Torino (1880-1920), Turin, Scriptorium, 1998,218 p.
« Le seul moyen absolument certain de
supprimer radicalement la dangereuse
insalubrité des cimetières est la destruction des corps par le feu, l’incinération ou
crémation. » Cette affirmation du docteur
Bédoin tenue en 1890 pourrait servir de
toile de fond au texte récemment publié
par les éditions Scriptorium sur la crémation en Italie à la fin du XIXe siècle. Les
auteurs insistent à juste titre sur la manière
dont les hygiénistes italiens et plus largement européens de la fin du XIXe siècle
prennent en compte de façon tout à fait
nouvelle et particulière la gestion de la
mort, ses rituels, ses institutions.
Longue histoire bien sûr que celle du
rapport des hygiénistes avec le corps mort,
histoire dont un des épisodes marquants
a été, à la fin du XVIIIe siècle, le spectaculaire et laborieux déménagement des
cadavres de cimetières urbains du centre
vers des cimetières de la périphérie ;
après, faut-il le dire aussi, qu’ait été discutée puis interdite l’inhumation des corps
dans le sol des églises. Le putride, ses
émanations, ses gangrènes mobilisent très
spécifiquement l’imaginaire des hygiénistes, jusqu’à révéler quelquefois le cœur
de leur démarche et de leur sensibilité.
L’originalité de la fin du XIXe siècle, les
auteurs le montrent bien, est l’apparition
de propositions inédites : non plus le
déplacement toujours plus éloigné des
corps, mais leur crémation, la transformation des gestes et des rituels. Cette originalité est aussi l’apparition d’institutions
inédites : près de soixante sociétés constituées en faveur de la crémation existent
par exemple dans l’Italie des années 1880,
dont certaines comptent jusqu’à cinq mille
ou six mille membres. Insensible changement des pratiques encore : près de deux
mille incinérations ont lieu en Italie autour
de 1890. Le phénomène, plus largement
d’ailleurs, est européen : le quatrième
congrès international d’hygiène, tenu à
Genève en 1882, et le cinquième tenu à
La Haye en 1884, adoptent à l’unanimité,
comme les précédents congrès internationaux, un vœu insistant en faveur de la
crémation. Une loi est votée, à Paris, le
30 mars, sur la légalité de l’incinération
des cadavres, à laquelle s’ajoute la loi du
15 novembre 1887 sur « la liberté des
funérailles ».
L’intérêt majeur de l’enquête, tient pourtant, au-delà des faits clairement restitués,
toujours mesurés et chiffrés, à la réflexion
qu’il propose sur les contextes : l’environnement culturel et social de la crémation.
Le milieu « technique » d’abord, avec les
machines crématoires, le calcul des nuisances et des coûts, la visée d’une industrialisation de l’hygiène à la fin du
XIXe siècle : il fallait des espaces et des
moyens nouvellement pensés pour que
naissent les sociétés en faveur de la crémation. Le milieu « politique » surtout.
L’exemple de l’Italie s’avère alors décisif :
objet d’un bouleversement culturel, la crémation est aussi l’objet d’un bouleversement politique, celui d’une prise de
conscience, celui de l’autonomie possible
d’une bourgeoisie éclairée en l’occurrence
face au pouvoir de l’Église et de la tradition. Le titre du livre, « La mort laïque »,
le monde géographique et culturel sur
laquelle il porte, l’Italie, prennent alors
tout leur sens. Le texte montre avec force
combien se retrouvent dans cette « lutte »
bourgeois éclairés et franc-maçons pour
tenter de subvertir une pratique installée au
cœur des traditions, combien ce choix de
la crémation permet une opposition aux
plus anciennes croyances, combien il
permet aussi de tenter d’« éclairer le
peuple » sur une laïcité dont celui-ci
semble encore éloigné. La « mort laïque »
s’avère être autant une politique qu’une
pédagogie.
Que le chiffre des crémations reste quasi
dérisoire par rapport à celui des autres
rituels de la mort dans l’Italie de la fin
du XIXe siècle, n’est pas le plus important.
Ce que ces livres montrent avec une belle
clarté, c’est combien la lutte nouvelle pour
la « mort laïque » est à la bascule irrémédiable d’une vision de l’hygiène mais
aussi d’une vision du monde.
Georges VIGARELLO
Nicolas OFFENSTADT, Les fusillés de la
Grande Guerre et la mémoire collective
(1914-1999), Paris, Éditions Odile Jacob,
1999,285 p.
Pour un journaliste, dit-on, un train qui
arrive en retard est plus intéressant que
les convois qui arrivent à l’heure. Pour un
historien, c’est le contraire. Il faut
entendre par là que le métier d’historien
consiste d’abord à déterminer et à analyser
les grands traits d’une société. Doit-il pour
autant se désintéresser de ce qui est en
marge ou très minoritaire ? Certes non,
mais il ne doit jamais oublier qu’il fausse
l’histoire s’il en profite pour se livrer à
des généralisations abusives. Le livre de
Nicolas Offenstadt, par la qualité des
recherches qu’il a supposées et pour beaucoup de ses développements, n’échappe
pas à la tendance de substituer l’histoire
« à la marge » à l’histoire tout court.
Le premier chapitre fait le point de
façon tout à fait sérieuse sur les fusillés
de la Grande Guerre, — encore qu’on soit
surpris que n’apparaisse pas un moment
particulièrement cruel de cette histoire,
quand des volontaires « russes » d’origine
juive se révoltent contre les brimades que
leur font subir des sous-officiers antisémites de la Coloniale, et qu’un certain
nombre d’entre eux sont fusillés. Toute-fois, l’auteur a le mérite particulier d’avoir
conduit parallèlement ses recherches chez
les autres belligérants. Mais, après avoir
apprécié toutes les qualités de ce premier
chapitre, le lecteur devient perplexe. Le
but de l’ouvrage annoncé dans le titre, de
façon discrète d’ailleurs — mais l’éditeur
est probablement responsable de la typographie employée destinée à favoriser la
vente — n’est pas une étude sur les
« fusillés de la Grande Guerre », mais de
leur place dans la mémoire collective
depuis 1914 (la mémoire se constitue bien
vite pour l’auteur) jusqu’à nos jours, très
précisément jusqu’à la date de publication
de cet ouvrage, 1999. Le sujet était tout
à fait intéressant, mais il aurait fallu que
l’étude réponde à son titre, c’est-à-dire
qu’elle recherche réellement la place que
la question avait occupée dans la mémoire
collective. Il n’en est malheureusement
rien. Il n’y a pas le moindre effort pour
essayer d’évaluer cette place, dont il faut
bien dire qu’elle a été faible, et dont on
est surpris quand — sans la moindre
preuve — N. Offenstadt affirme qu’elle a
été « omniprésente ». Ce n’est là que pure
pétition de principe. Pour en réaliser la
démonstration, l’auteur s’est contenté
pour l’essentiel d’emprunts aux publications de la Ligue des droits de l’homme,
ainsi qu’aux publications communistes,
d’extrême-gauche ou ultra-pacifistes, ce
qui permet alors de faire croire — je force
à peine le trait — que depuis quatre-vingts
ans le souvenir de la Grande Guerre fut
essentiellement celui des six cents fusillés
pour des raisons diverses (il y a eu aussi
parmi eux des condamnés de droit
commun). Six cents fusillés, c’est trop,
c’est terrible, mais il va de soi que cela a
pesé peu par rapport aux l 400 000 morts
de la guerre et à tout un peuple endeuillé,
parents, veuves, orphelins de combattants
morts, sans compter les centaines de milliers de mutilés, par rapport aux raisons
que des millions d’hommes ont eues de
tenir jusqu’au bout. C’est d’ailleurs parce
qu’ils étaient bien conscients de ce qu’en
pensait l’opinion publique que des
proches de fusillés se sont obstinés à
obtenir leur réhabilitation. Ils supportaient
difficilement — on le comprend — d’être
placés au banc d’infamie. La population,
comme le dit N. Offenstadt, a pu être
« féroce » envers les familles de ceux
qu’elle estimait avoir failli...
Ce que livre ici N. Offenstadt, ce n’est
pas une étude de la mémoire collective
globale, même pas de la mémoire de
gauche, au mieux de celle de l’extrêmegauche (et encore aurait-il fallu fouiller
davantage, car bien des pacifistes d’aprèsguerre avaient commencé par faire une
« belle » guerre, comme on disait à
l’époque). À vrai dire, l’essentiel des protestations a concerné non pas les fusillés
de la Grande Guerre en soi, mais ceux qui
avaient été manifestement victimes des
erreurs ou des a priori des tribunaux militaires et qui furent effectivement réhabilités. Le sujet annoncé était un beau sujet,
mais en cours de route il lui en a été
substitué un autre, très complexe d’ailleurs s’il s’était attaché à montrer les différences de comportements suivant les
époques et suivant les sensibilités politiques variées de l’extrême-gauche ellemême.
On s’interroge sur les raisons qui ont
pu conduire un jeune auteur incontestablement sérieux à un tel dérapage. Peut-être
une intrusion trop rapide dans une période
qui n’était pas la sienne — il est d’abord
médiéviste — et une méconnaissance des
méthodes d’analyse de l’opinion à
l’époque contemporaine. Néanmoins, on
a le sentiment qu’à chaque moment du
livre il y a une sorte de fuite en avant,
une volonté de démonstration, d’où l’exagération et la mise en évidence sans
examen critique de tout ce qui peut
concourir à cette démonstration. Prenons
seulement deux exemples : N. Offenstadt
cite Le Feu, où se déroule un récit d’exécution, et il en conclut que le fusillé devient
« figure de littérature », alors que cet épisode parmi tant d’autres occupe une place
tout à fait réduite dans l’ouvrage de Barbusse. Autre exemple, lors de la commémoration du 80e anniversaire de l’armistice, à la surprise générale, les émissions
de radio ou de télévision, les articles dans
les journaux ont été multipliés. L eur
grande majorité cherchait à montrer pourquoi la Grande Guerre restait un élément
essentiel dans la conscience française, et
à expliquer pourquoi elle a été largement
le creuset de la société du XXe siècle. Que
retient de tout cela N. Offenstadt ? Uniquement les émissions de J ean-Pierre
Guéno qui, à coup de lettres triées et tronquées dont les seuls passages retenus
étaient ceux mettant en cause la guerre,
s’est employé à donner une image démagogique et anti-historique de la participation des Français à la Grande Guerre.
Sans qu’elle soit clairement reprise par
l’auteur, à force d’être utilisée, une idée
sous-tend tout l’ouvrage. Ces fusillés de
la Grande Guerre l’ont été pour l’exemple.
Il aurait été pour le moins nécessaire d’ouvrir un débat sur ce qu’est un fusillé pour
l’exemple. Tout acte judiciaire contient
d’évidence une part d’exemplarité; on
peut donc évidemment prétendre que tous
les soldats condamnés l’ont été pour
l’exemple, de même d’ailleurs que tous
ceux qui ont eu maille à partir avec la
justice à n’importe quelle époque. Mais
ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il est sous-entendu ou dit clairement que tous ces
fusillés n’étaient pas vraiment coupables,
ils ont été pris au hasard pour faire des
exemples, ils ont donc été des martyrs,
démonstration d’autant plus facile à faire
que, sorties du contexte de la guerre et le
temps passant, la justification des condamnations, comme le dit d’ailleurs l’auteur,
s’estompe.
La question est donc : y-a-t-il eu des
fusillés pour l’exemple ? En fait il existe
un cas, celui retrouvé par Gilbert Meynier
et qui concerne une unité tunisienne qui
avait lâché pied tout au début de la guerre
— elle n’a pas été la seule, Maurice Genevoix donne plusieurs exemples de ces
paniques — mais, dans ce cas, on s’est livré
à une véritable décimation des fuyards.
Toutefois, toutes les recherches, et en particulier celles de Gilbert Meynier, n’ont
pas permis de retrouver un seul autre cas.
Il y a eu les jugements pour le moins
rapides des « cours martiales » au début
de la guerre, où l’exemplarité l’a probablement emporté dans un certain nombre
de cas sur la conviction de la culpabilité,
encore qu’il faille tenir compte du rôle
joué par des officiers incompétents,
affolés et dépassés par les circonstances
imprévues d’une terrible retraite. Mais,
pour le reste, il n’y a pas eu de fusillés
pour l’exemple. Certes on peut, on a pu
discuter de la façon dont fonctionnaient
certains des tribunaux militaires et dont ils
évaluaient les faits qui leur étaient soumis,
mais les jugements ont toujours été liés à
des délits au vu du code de justice militaire en temps de guerre. C’est particulièrement vrai pour les condamnés lors des
mutineries de 1917, ceux pour lesquels le
premier ministre Lionel Jospin dans son
discours sur le Chemin-des-Dames en
1998, et à l’occasion de l’inauguration
d’une statue rappelant les souffrances des
soldats, utilisa la formule « fusillés pour
l’exemple », une formule en ce cas particulièrement impropre. S’il devait être fait
un reproche aux procédures suivies, c’est
justement de ne pas avoir été assez exemplaires, dans la mesure où les tribunaux
ont bien trop peu tenu compte que, pour
un très grand nombre des actes délictueux,
voies de fait contre des supérieurs en particulier, qui leur étaient soumis, ils avaient
été accomplis sous l’emprise de la
boisson, que bon nombre des soldats
condamnés avaient pu être des soldats
courageux et méritants jusqu’alors.
Sans vouloir être excessivement pointilleux, on est surpris d’un certain nombre
d’erreurs ou d’ignorances : notre collègue
Claire Salomon-Bayet, éminente philosophe devenue historienne ; Craonne,
considéré comme un lieu de mutineries
alors que ce qui caractérise Craonne, ce
n’est pas une chanson créée bien ultérieurement, mais la violence des combats qui
y eurent lieu sur un terrain exceptionnellement difficile dans des conditions météorologiques affreuses (en l’absence de mutineries, qui n’ont jamais eu lieu sur le
champ de bataille à proprement parler) ;
Streseman, un homme de gauche !
Contrairement à ce que dit N. Offenstadt,
la question des fusillés de la Grande Guerre
est bien loin d’avoir été « omniprésente »
depuis quatre-vingts ans — on pourrait
même dire exactement le contraire ; elle
reste néanmoins sensible (mais peut-être
pas dans le sens où l’auteur a voulu la
comprendre). Pour preuve, la vivacité des
réactions hostiles au discours du Premier
ministre, à vrai dire mal compris, voire
déformé (consciemment ?) par de grands
organes de presse qui ont voulu y voir une
réhabilitation des « mutins de 1917 », en
réalité très raisonnable pour sa plus grande
part, sauf la formule malheureuse sur les
« fusillés pour l’exemple » rajoutée au
discours initial pour des raisons inconnues
(de nous du moins).
Ne tirons pas un constat exagérément
sévère de ce compte rendu. L’ouvrage de
N. Offenstadt est loin d’être inintéressant
et inutile, il est dommage qu’il ne traite
pas le sujet annoncé, ou qu’il n’en traite
qu’une part en déformant ainsi gravement
les conclusions.
Jean-Jacques BECKER
Jérôme BASCHET, Le sein du père.
Abraham et la paternité dans l’Occident
médiéval, Paris, Gallimard, « Le temps
des images », 2000,413 p.
Jérôme Baschet signe un ouvrage au
titre poétique, Le sein du père, qui se
propose d’analyser les représentations de
la paternité dans l’Occident médiéval, au
travers d’un dossier iconographique de
trois cents images sur un motif particulier : le sein d’Abraham, dont l’apogée se
situe entre 1150 et 1250, mais dont les
premières manifestations apparaissent à la
fin du Xe siècle et les dernières dans les
livres d’heures des années 1480-1520. Il
rappelle d’emblée la terrible ambivalence
de cette figure paternelle : le père prêt
à sacrifier son fils unique Isaac et le
patriarche qui accueille dans son sein les
élus après leur mort, blottis soit dans ses
bras, soit dans son manteau ou dans un
linge. Cette dernière figure est le plus souvent associée, dans les manuscrits (deux
tiers des cas), à la parabole de Lazare et
du mauvais riche. Tandis que le mauvais
riche est torturé en enfer, Lazare goûte le
repos éternel dans le sein d’Abraham.
Dans les œuvres monumentales, le sein
d’Abraham est généralement intégré à un
J ugement dernier, comme marqueur du
royaume céleste dans la géographie de
l’au-delà. J. Baschet s’interroge sur les
ressorts du succès de l’image abrahamique
que l’on trouve sculptée au tympan des
cathédrales et des abbatiales (Compostelle, Monreale, Arles, Conques, Zwolle...),
figurée sur leurs peintures murales
(Civate, Loreto Aprutino, Pomposa...) ou
leurs mosaïques (Torcello), mais aussi
dans les pages des manuscrits liés à la
piété (bibles moralisées, évangéliaires,
psautiers, sacramentaires, missels, livres
d’heures, nécrologes...).
L’étonnante diffusion de cette image
tient à sa « pertinence sociale » dans la
mesure où elle répond aux aspirations des
fidèles et aux évolutions sociales en cours.
En effet, le sein d’Abraham a su offrir une
image idéalisée de la parenté spirituelle,
fondée sur la charité (caritas) qui unit tous
les chrétiens — elle peine à se réaliser dans
un monde marqué au sceau du péché —
mais elle s’accomplira pleinement dans
l’au-delà. De plus, ce sein paternel remplit
des fonctions maternelles de protection et
d’enveloppement, et répond dans son ambivalence même à une pulsion de retour
à l’indivision matricielle (références aux
travaux de Sandor Ferenczi, disciple de
Freud). En même temps, par sa dimension
collective, le sein d’Abraham permet l’absorption du moi par la communauté : que
ce soit la communauté monastique ou
canoniale, ou celle du cimetière chrétien,
en cours de stabilisation et de théorisation.
En effet, Abraham est présenté par les
commentateurs de la liturgie (Jean Beleth
notamment) comme le fondateur du cimetière chrétien, depuis qu’il a acheté le
champ d’Hébron en prévision de son inhumation et de celle de son épouse Sarah.
Ultime fonction intégratrice : le sein
d’Abraham permet à l’Église catholique
de s’approprier le père des trois grandes
religions monothéistes.
Son excellente connaissance des images
médiévales permet à J. Baschet d’élargir
son corpus pour repérer dans un « hyperthème » toutes les figurations du sein (in
sinu). S’en dégagent des figures positives : le sein angélique (fig. 84-87), le
sein divin dans les images trinitaires
(fig. 89-91), mais également des figures
négatives : le sein de Satan réservé au
mauvais riche (fig. 29) et celui de la
femme mère des vices (fig. 88). Enfin,
J. Baschet achève son ouvrage par un tour
d’horizon sur la paternité en Occident,
notamment à partir du dossier iconographique de la généalogie du Christ, sous
la forme d’une longue chaîne d’images
représentant un père et son fils de génération en génération (Bible de Pampelune,
fin du XIIe siècle : fig. 107-112).
J. Baschet se rapproche de « l’ogre historien », cher à Marc Bloch, dans la mesure
où il se montre attentif à toutes sortes de
sources : en premier lieu, bien sûr, l’iconographie, mais celle-ci est articulée avec
les textes théologiques et liturgiques, ainsi
que les pratiques sociales. Il pose précisément le problème de l’articulation de ces
sources plurielles : la liturgie semble plus
proche de l’image dans la mesure où elle
procède, comme elle, par association ou
accumulation (notamment de visions paradisiaques), tandis que la théologie analyse
et décompose les significations propres
à chaque représentation. L’historien nous
donne une leçon de méthode dans le soin
qu’il met à reconstituer le contexte de
chaque image analysée, contexte social
autant que pictural, avant de la replacer
dans une série, seul moyen de repérer les
variations significatives. Dans ce but, une
approche statistique est appelée à la rescousse, sous la forme de comptages de
mots ou d’expressions (in sinu) dans le
cédérom du Corpus christianorum, Continuatio mediaevalis, mais aussi de pourcentages et de graphiques destinés à visualiser des cycles dans la fréquence
comparée des représentations du sein
d’Abraham et du Jugement dernier. Le
corpus iconographique qui sous-tend la
démonstration est donné in extenso, jusqu’aux images de la Vierge au manteau
qui semblent prendre le relais, à la fin du
Moyen  ge, de cette représentation de
la protection d’essence divine promise à
chaque fidèle. Un premier cahier offre huit
images en couleurs tandis que les autres,
en noir et blanc, jalonnent l’ouvrage (113
au total). Mais on regrette que les sermons,
qui s’appuient souvent sur les images
environnant le prédicateur, ne soient pratiquement pas pris en compte, alors que la
parabole de Lazare et du mauvais riche a
été largement commentée par exemple
dans les Sermones aurei de Jacques de
Voragine. On s’interroge enfin sur la possibilité d’élargir encore ce riche corpus,
en direction des sceaux et de l’épigraphie
par exemple.
Après les flammes de l’enfer, J. Baschet
offre donc aux lecteurs une vision apaisée
de l’au-delà et ouvre une nouvelle voie à
la compréhension des craintes et des
espoirs des hommes et des femmes du
Moyen  ge.
Marie Anne POLO DE BEAULIEU
Michelle FOURNIÉ, Le ciel peut-il attendre ?
Le culte du Purgatoire dans le Midi de
la France (1320 environ-1520 environ),
Paris, Le Cerf, 1997,585 p., 114 fig.
Cet ouvrage, qui représente l’essentiel
de la thèse de doctorat d’État soutenue
par Michelle Fournié en 1993, est la
concrétisation des recherches qu’elle
poursuit depuis une quinzaine d’années.
Après les recherches de Jacques Le Goff
sur la genèse du troisième lieu, l’auteur
étudie l’extension du culte des âmes du
purgatoire à partir du XIVe siècle, essentiellement dans le Sud-Ouest de la France
entre 1320-1330, moment où se situe la
fin des hérésies méridionales, et 1520-1530, période où les idées réformées se
répandent dans le Midi.
La première partie de l’ouvrage traite
des manifestations concrètes de la dévotion au purgatoire au cours du XVe siècle.
M. Fournié étudie la prédication et le
théâtre religieux méridional ; les sources
ne sont guère abondantes : un jutgamen
general rouergat et deux recueils de sermons anonymes conservés à Rodez et
Toulouse. Les sources iconographiques,
elles, se révèlent beaucoup plus riches :
retables et tableaux, pour l’essentiel catalans, où le purgatoire est présent, associé
au culte de saint Michel qui est représenté
délivrant des âmes. Dans un très vaste
Sud-Ouest, l’auteur relève l’existence de
seize Purgatoires, sous forme de peintures
murales, datées de 1450-1470 à 1592. Ces
peintures correspondent à la reprise économique qui débute, en gros vers 1450 ;
on les trouve surtout dans les églises de
montagne, les grands édifices urbains
ayant été fortement remaniés. M. Fournié
se fait historienne de l’art pour analyser
ces peintures. Elle note que celles-ci montrent la solidarité des vivants et des morts,
privilégiant, parmi tous les suffrages, les
messes. Ces Purgatoires sont très souvent
intégrés à des J ugements derniers, les
anges remplaçant saint Michel dans la
libération des âmes du purgatoire. La fermeture définitive du troisième lieu s’effectue alors. Dans les églises où les peintures sont bien conservées, le Jugement
dernier s’intègre dans un programme iconographique développant une pédagogie
du salut (représentation des vices et des
vertus). Ces peintures sont un relais de la
prédication, et les ecclésiastiques propagent les nouveautés dogmatiques comme
le purgatoire tout en les intégrant à un
enseignement moral.
L’auteur fournit, à partir de la source
testamentaire essentiellement, une cartographie des « bassins du Purgatoire » qui
sont des plats de quête que l’on fait circuler dans l’église pour les âmes du purgatoire au moment de la messe, avant de
consacrer quatre chapitres aux « comptabilités d’ici-bas ». Nous avons là une très
fine analyse de cinq registres de comptes
des Bassins des  mes du purgatoire de
Toulouse, Lavaur, Lectoure et Cordes,
concernant le XVe siècle et le début du
XVIe siècle. Les quêtes rapportent l’essentiel des recettes. M. Fournié met en évidence le succès des quatre fêtes des âmes
(jours de commémoration des morts) qui
doublent les principales fêtes de l’année
liturgique, et se maintiennent encore dans
cette région au XIXe siècle. Elle fait d’ailleurs référence à plusieurs reprises aux
travaux des ethnologues (notamment
Daniel Fabre et son séminaire sur la parole
des morts). Les dépenses sont bien destinées aux  mes du purgatoire, puisque 80
à 90 % du budget sont consacrés aux
gages des prêtres célébrant les messes
pour les morts. Les bassiniers pratiquent
aussi le prêt en échange du versement
d’une rente annuelle en blé ou argent qui
représente les intérêts.
Le culte du purgatoire est aussi un culte
civique : les desservants en sont les fils
de la paroisse, ils prient d’autant plus efficacement pour les patres qu’ils en sont
les descendants ; le contrôle de la gestion
des bassins, le recrutement du personnel
font partie des attributions des consuls,
les messes pour les âmes du purgatoire
sont souvent célébrées à l’autel paroissial.
Mais le succès du purgatoire entraîne la
prolifération, surtout dans la seconde
moitié du XVe siècle et au début du XVIe,
d’un clergé parallèle que les évêques souhaitent réduire et discipliner.
La deuxième partie de ce travail est
consacrée à l’émergence du culte du purgatoire au XIVe siècle dans une région où
cette croyance était repoussée auparavant.
Si, au XIIIe siècle, le Breviari d’amor de
Matfre Ermengau, composé vers 1298, ne
consacre que 26 vers sur 35 000 au purgatoire contre plus de 2 000 à l’enfer, les
manuels de théologie et de liturgie (spécialement le Compendium pauperis de
Jean Rigaud) opèrent une mise au point
capitale sur cette question. Dans cet
ouvrage, un élément est particulièrement
intéressant : les âmes peuvent être purgées
dans divers lieux correspondant aux
endroits où elles ont péché; on a donc
affaire à un purgatoire double : un purgatoire « commun », situé près de l’enfer, et
de multiples lieux purgatoires sur terre,
tandis que les morts peuvent apparaître
aux vivants sur les lieux du péché.
Dans le premier tiers du XIVe siècle persistent dans le Midi de la France beaucoup
d’incertitudes en ce qui concerne le sort
de l’âme après la mort, ainsi que le montrent les expériences des mystiques (Narbonne, Montpellier) et les révélations des
défunts ; l’auteur consacre tout son chapitre XII aux « erreurs méridionales ». Le
dossier le plus fourni est celui de l’armier
(messager des âmes) Arnaud Gélis, interrogé par Jacques Fournier. Tous les morts
qui lui apparaissent sont des âmes en peine
qui errent en bande, généralement pendant
un an, avant d’atteindre un lieu de repos
situé sur terre, le paradis terrestre ; le
paradis céleste ne s’ouvre qu’au moment
du Jugement dernier, il accueillera tout le
monde, l’enfer reste vide. Arnaud Gélis
est associé à un prêtre obituaire qui célèbre
des messes pour ces morts.
Le chapitre XIV est consacré aux sermons de Jean XXII sur l’au-delà. Pour ce
pape méridional, la vision béatifique n’a
lieu qu’après le J ugement dernier, les
âmes des justes sont, quant à elles, dans
le repos. Jean XXII se rétracte sur son lit
de mort : les âmes séparées sont aux cieux
et voient Dieu face à face « autant que le
permet leur statut et condition ». M. Fournié
pense qu’il est toutefois aventureux d’attribuer à J ean XXII des « relents de
croyances populaires ». La rectification
doctrinale et l’encadrement du culte sont
ensuite évoqués. Le chapitre XV traite
de la constitution Benedictus Deus de
Benoît XII (préparée par le « de statu animarum sanctorum ante generale judicium »), qui met un terme à la querelle
sur la vision béatifique. Le sort de l’âme
après la mort est définitivement précisé :
jugement particulier avec sentence immédiate (paradis, enfer ou purgatoire), solidarité des vivants et des morts par le biais
des suffrages. Les revenants ne peuvent
être que des âmes du purgatoire réclamant
messes et prières. Le chapitre XVI, consacré à l’action des évêques méridionaux,
traite des statuts synodaux de Mirepoix
rédigés probablement entre 1340 et 1348
par Pierre de Lapérarède, qui a succédé à
Jacques Fournier, statuts où le purgatoire
tient une très grande place ainsi que l’efficacité des suffrages pour les morts. Est
évoquée aussi la création des fêtes d’âmes.
Le chapitre XVII passe en revue les représentations du purgatoire au XIVe siècle, en
particulier le retable sculpté de Narbonne
sur le thème du Jugement dernier, daté
entre 1340 et 1360. Les évêques méridionaux œuvrent à la promotion du purgatoire
et y réussissent parfaitement.
En définitive, il s’agit d’un beau livre
où l’auteur fait preuve de réelles qualités
d’écriture et utilise avec autant de brio
sources historiques et iconographiques.
Une des grandes qualités de ce travail est
de susciter tout unensemble de réflexions.
Tout d’abord sur l’aire spatiale d’où provient l’iconographie du purgatoire. Jusqu’où est-on fondé à parler d’une France
du Midi en intégrant la Catalogne et le
Levant espagnol pour les retables et
tableaux, le Massif central et le val d’Aran
pour les peintures murales (souvent très
tardives) ? On peut se poser la même question pour les enluminures des manuscrits
du Bréviaire d’Amour : même si Matfre
Ermengau est Biterrois, les manuscrits
conservés semblent d’origine fort diverses
(en français, en catalan).
Ensuite, la piété méridionale s’est-elle
exprimée à peu près uniformément à la
même époque ? Les testaments du Toulousain, jusqu’en 1450, dénotent effectivement un succès du purgatoire; mais si 80
à 100 % des testateurs des bourgades et
villages leur font un legs, ils ne sont que
20 à 30 % des citadins à y songer. Peut-être effectuait-on ce legs là où l’Église y
insistait particulièrement, dans les zones
où il était le plus nécessaire d’encadrer
les fidèles, car les errements de la période
précédente sont toujours là. Cela expliquerait en partie la présence de représentations du purgatoire dans les petits villages
de montagne. De plus, on note la persistance, autant en 1450 qu’en 1400, de cérémonies commémoratives le lendemain du
décès, au neuvième jour et au bout de
l’an, ce qui peut laisser penser à une
croyance en un passage progressif du
défunt dans l’autre monde, avec l’aide des
vivants. L’accumulation de messes immédiatement après le décès, signe de l’importance accordée au jugement particulier et
au désir d’abréger le temps-purgatoire, se
fait pour 40 % des testateurs aux jours
traditionnels de commémoration, et elle
commence tardivement, à partir de 1400
à Toulouse, 20 ou 40 ans plus tard au fur
et à mesure qu’on s’éloigne de cette ville.
Il semble que l’on concilie les idées traditionnelles du passage progressif dans l’audelà avec la nouveauté du purgatoire ;
cette nouvelle dévotion se superposerait
aux anciennes croyances sans complètement les faire disparaître et connaîtrait un
succès mitigé, au moins jusque vers 1450.
Le succès définitif du purgatoire daterait
peut-être seulement de la seconde moitié
du XVe siècle.
Marie-Claude MARANDET
Jean DELUMEAU, Que reste-t-il du paradis ?, Paris, Fayard, 2000,535 p.
L’itinéraire d’un grand historien ne se
mesure pas seulement en nombre de
livres, mais dans sa capacité d’approfondir une intuition — une « pensée de derrière », aurait dit Pascal — en en renouvelant sans cesse les champs de recherche,
les méthodes et les problématiques. Parti
— on l’oublie trop souvent — voilà près
d’un demi-siècle, fort des encouragements
de Fernand Braudel, de l’histoire économique et sociale à travers la découverte
et l’exploitation de deux sources exceptionnelles (les Avvisi de la Rome pontificale en pleine expansion du second
XVIe siècle, et les comptes des mines de
l’alun de la Tolfa, à la fois source et
mesure de la dynamique politique, culturelle et artistique de la cité sainte, et de son
progressif épuisement), Jean Delumeau a
dessiné depuis quatre décennies, en une
série impressionnante d’une vingtaine
d’ouvrages et de synthèses, une réflexion
sur le destin de la culture et de la société
d’un âge « moderne », conçu très largement (du XIIIe au XXe siècle) et saisi à travers le prisme du religieux — un religieux
entendu non pas comme une spécialité
étroite ou une spécificité confessionnelle
(même si une méditation aiguë et souvent
inquiète sur la destinée du christianisme
irrigue cette vaste fresque historique et lui
donne cohérence et exigence), mais comme
une voie royale d’accès aux croyances et
aux savoirs, aux attitudes et aux comportements, aux représentations et aux images
mentales des hommes et des femmes de
ce temps si proche, et si lointain déjà.
On sait, depuis Michelet, combien l’historien a partie liée avec les morts et la
mort, et comment, en travaillant sans cesse
sur les traces que nous ont léguées ceux
qui ne sont plus, toute œuvre d’histoire
interroge un devenir et ce qu’on appelait
jadis les « fins dernières » : chacun à leur
manière, selon leur sensibilité et leur intelligence du passé, Philippe Ariès, Pierre
Chaunu, Michel Vovelle ont parcouru ces
voies. L’itinéraire intellectuel qui a conduit
J. Delumeau à traiter, en historien, du
thème du paradis (« le paradis a une histoire, qui est celle de ses évocations successives », p. 13) mérite à cet égard, dans
sa singularité, attention. Dès les premières
pages de son dernier opus, l’auteur s’emploie à rendre compte à son lecteur du
chemin parcouru : une histoire de l’angoisse et de la culpabilité tout d’abord,
ponctuée par La peur en Occident (1978),
Le péché et la peur (1983) et un ouvrage
collectif sur Les malheurs des temps
(1987) ; une histoire du « sentiment de
sécurité » ensuite, avec Rassurer et protéger (1989) et, moins connue, une belle
synthèse sur le sacrement de confession,
L’aveu et le pardon (1990), auquel il faut
sans doute adjoindre, dans la même ligne
directrice, une Histoire des pères et de la
paternité (1990), co-dirigée avec Daniel
Roche ; une histoire du bonheur enfin (Ils
sont nombreux à dire : Qui nous fera voir
le bonheur ?, selon le psaume 4 du roi
David, dont l’interrogation ouvre le livre
et dont la réponse est dans le verset suivant : « Fais lever sur nous la lumière de
ta face, Seigneur ! »), avec une Histoire
du paradis déclinée en deux volumes, l’un
consacré à la nostalgie du jardin d’Éden
(Le jardin des délices, 1992), l’autre à la
tentation de l’utopie (Mille ans de bonheur, 1995), ainsi que des Entretiens sur
la fin des temps (1998) réunissant, entre
autres, Umberto Eco.
Le présent travail, Que reste-t-il du
paradis ?, s’inscrit ainsi au sommet d’un
triptyque dont les trois panneaux s’ouvrent (de la gauche vers la droite en partant du trône où siège l’Agneau, en bonne
iconologie chrétienne) sur la hantise du
péché, la quête d’une protection et le désir
du bonheur. Dédié à la mémoire de
Madame Jeanny Delumeau, disparue alors
que le livre était en cours de rédaction, il
est tout entier parcouru par une interrogation, subtile et savante, érudite et souriante, émaillée de références, de textes,
d’images et de sons, diserte et flâneuse
parfois, toujours teintée d’un parti-pris
d’intelligence critique et de sympathie
humaine, sur le devenir, dans le cœur et
dans l’esprit des hommes, de cette aspiration dont la culture médiévale avait
fait une vertu : l’espérance. Non pas le
« principe espérance » d’Ernst Bloch, lecture sécularisante des « âges d’or » et des
messianismes anciens et récents, analysée
par l’auteur, selon de tout autres prémisses, dans les deux volumes de son Histoire du paradis; mais l’espérance chrétienne en un temps — l’éternité — et en un
lieu — le paradis — dont sont tour à tour
déclinés les fondements de croyance, les
modes d’appréhension et de conception,
les représentations culturelles, l’histoire
enfin dans ses dynamiques, ses oscillations, ses essoufflements et ses déconstructions. Nourri d’innombrables lectures
et de généreuses citations ainsi que d’un
important dossier iconographique (il faut
en particulier féliciter l’éditeur d’avoir
reproduit, en double page et en couleur,
à l’orée du livre, l’admirable retable de
l’Agneau mystique de Van Eyck, conservé
en l’église Saint-Bavon de Gand), ouvert
à l’ensemble de la culture théologique et
spirituelle, mais aussi scientifique, philosophique et artistique des siècles considérés, le livre sait encore dialoguer sans
relâche avec l’historiographie, de la Naissance du Purgatoire (1981) de Jacques
Le Goff au Heaven. A History (1988) de
Colleen McDannell et Bernard Lang, sans
perdre le fil de la « petite musique » intérieure qui guide l’auteur et son lecteur
dans le déroulement sans fin de la pulsion
édénique de l’Occident chrétien.
De ce parcours foisonnant, on ne saurait
ici dégager que quelques lignes maîtresses. On soulignera en premier lieu
— parce qu’elle devient un enjeu, à certains égards dramatique pour les générations à venir, d’une intelligence de l’histoire globale de l’humanité — la rigueur
et la profondeur, la variété et la finesse
de la culture religieuse chrétienne de l’auteur : le dossier scripturaire du paradis dans
sa double tradition juive et chrétienne, de
la Genèse à l’Apocalypse ; le dossier
patristique, de la Cité de Dieu de saint
Augustin à La hiérarchie céleste du pseudo-Denys l’Aréopagite ; le dossier théologique, de Bède le Vénérable, Théodore
Stoudite et saint Thomas d’Aquin à Luther
et Calvin jusqu’à Paul Tillich, Rudolf
Bultmann et Karl Rahner au XXe siècle ;
la littérature spirituelle des « voyageurs
de l’au-delà » et des mystiques de l’âge
médiéval et moderne (sainte Hildegarde
de Bingen, sainte Brigitte de Suède, sainte
Angèle de Foligno, sainte Catherine de
Sienne, saint Ignace de Loyola, sainte
Thérèse d’Avila, sainte Thérèse de Lisieux,
sœur Élisabeth de la Trinité) ; la tradition
littéraire enfin, de la Divine Comédie de
Dante au jésuite allemand Théodore
Drexel, auteur, au XVIIe siècle, d’un très
populaire et très prolixe Tableau des joyes
du paradis; tous ces éléments, indispensables à la compréhension intellectuelle
de la question traitée, sont magistralement
maîtrisés et clairement exposés au fil de
l’analyse dans la seule perspective qui
convienne à l’étude des objets de croyance,
celle de la longue durée.
Un second axe original de l’étude repose
sur la capacité de l’auteur à confronter et
mettre en perspective le champ des
croyances et des représentations religieuses
avec le savoir scientifique — cosmologique et astronomique, au premier chef,
mais aussi mathématique, architectural ou
musical — qui leur est contemporain. La
thèse majeure de l’ouvrage consiste ainsi
dans la double démonstration de la cohérence historique, durable et profonde, ayant
existé entre le système des huit « sphères
célestes » élaboré par Ptolémée, enrichi
successivement de deux autres sphères
(le « premier mobile » ou « ciel cristallin »,
siège de la rotation et l’« empyrée »,
demeure immobile de Dieu, des anges et
des élus), et les représentations du paradis
à l’âge antique et médiéval ; et de la rupture introduite par le système héliocentrique de Copernic et de Galilée qui vient
briser « l’harmonie des sphères » longtemps défendue tant par le concile de
Trente et les autorités romaines que par
Luther et Calvin, et opérer une « déconstruction » radicale des représentations
antérieures. « Le système de Copernic et
de Descartes », écrit sans ambages Diderot
à l’article « Paradis » de l’Encyclopédie
(cité p. 421), « a non seulement renversé
l’ancienne hypothèse de Ptolémée sur
l’ordre et sur la structure de ce monde ;
mais il a encore mis dans la nécessité de
proposer ailleurs un endroit propre à
placer le séjour des bienheureux qu’on
nomme vulgairement paradis... »
Aussi cette histoire du paradis est-elle
davantage celle, un peu nostalgique dans
sa profusion érudite, d’un « Paradis
perdu » : non point la sévère méditation
puritaine d’un Milton, mais de huit siècles
d’images et de représentations, de couleurs et de sons, d’« éblouissements » et
de « bonheurs », progressivement relégués,
d’une vivace espérance spirituelle, intellectuelle et charnelle en un au-delà précisément, spatialement et théologiquement
défini, vers un « imaginaire » chrétien
déréalisé et délocalisé. Dans ce voyage
vers la « Jérusalem céleste » auquel J. Delumeau convie son lecteur et qu’il sait généreusement illustrer par un foisonnement
étourdissant de citations et d’illustrations,
sont tour à tour détaillés et décrits, à partir
d’un dossier iconographique (essentiellement italien et flamand) d’une extraordinaire richesse, les éléments d’une imagination du bonheur : clarté, couleurs et
parfums ; jardins et fontaines ; représentations de Dieu (sous la forme de l’Agneau),
de la Vierge et des saints ; images des
élus surtout, transfigurés par la vision béatifique de Dieu « face à face » (I Corinthiens 13,12). La vision médiévale, puis
ses réélaborations et ses transformations
à l’âge baroque font l’objet de deux parties
distinctes, dont on retiendra quelques éléments particulièrement significatifs ou
novateurs : un très original chapitre (XII)
tout entier centré sur les scènes du couronnement et de l’Assomption de la Vierge
Marie comme figures centrales du paradis
médiéval; deux chapitres (XIV et XV) particulièrement inspirés, et qu’on pourrait
presque dire euphoriques, consacrés à la
musique céleste (« Le paradis est chant et
musique, car les élus ne cessent de louer
le Dieu qu’ils contemplent », p. 195), ses
harpes et ses cithares, ses chœurs et ses
hymnes, ses concerts d’anges musiciens,
mis directement en rapport avec l’évolution de la musique profane et sacrée aux
XVe et XVIe siècles; ou encore une réflexion
très aiguë, en termes d’histoire de la perspective et de l’architecture, sur les rapports de la verticalité (essentiellement
eschatologique) et de l’horizontalité dans
les figurations de « l’échelle du ciel »
(arbres de Jessé et métaphores ascensionnelles de la littérature d’édification), et
sur le rôle du cercle et de la coupole dans
la représentation d’une unité du genre
humain réconcilié avec Dieu dans l’art
baroque ; mais c’est aussi pour déboucher,
dans une réflexion très dense (chap. XXII),
inspirée de la Fable mystique de Michel
de Certeau, sur la « déchirure » du ciel et
l’irruption du divin dans la méditation des
mystiques devant « l’indicible » que s’efforceront de fixer les architectes du Gesù,
de San’Ignazio ou d’Ottobeuren en plafonds et en coupoles comme Andrea del
Pozzo ou le Greco en peinture.
La quatrième et ultime partie de l’ouvrage, consacrée tout entière aux processus de « déconstruction » des représentations du paradis, ouvre sur les ruptures
de la « modernité » des questions essentielles, qui touchent autant aux croyances
qu’à la culture de l’âge contemporain. Si
« l’envol mystique » se fonde sur une
aspiration pathétique à l’irruption du divin
et à la déchirure du ciel, c’est plutôt vers
une « poétisation » du paradis dans le
champ littéraire et vers une « abstraction »
croissante du discours théologique, plus
didactique et moralisant du côté catholique, plus sobre du côté protestant (comme
en témoignent le Pilgrim’s Progress de
J ohn Bunyan, mais surtout la « discrétion » calvinienne et sa défiance devant la
mystique et autres « questions entortillées »), que conduit la crise ouverte par
le progressif triomphe des thèses héliocentriques : le ciel n’apparaît plus ni harmonique, ni immobile, ni inaltérable, et l’empyrée cède la place à l’hypothèse d’une
pluralité des mondes. Le « désenchantement du monde » (Entzauberung), induit
selon Max Weber par la culture de la modernité, est inséparable du projet (aujourd’hui bien caduc) de « démythologisation »
(Entmythologisierung) du christianisme
élaboré à partir des années 1920 par le
théologien luthérien Rudolf Bultmann.
Toujours est-il qu’enfer et paradis (pour
ne pas parler du purgatoire) n’offrent
plus qu’une présence discrète dans les
consciences des fidèles (selon un sondage
réalisé en 1999,42 % des Français estiment que l’être humain disparaît totalement après la mort) comme dans les discours des Églises. Pourtant, l’espérance
de retrouver dans l’éternité parents et amis
demeure tenace. Au terme d’un long processus d’effacement du paradis par abstraction et humanisation croissantes dans
une révolution du sentiment et un investissement dans l’affectif, ne resterait-il des
splendeurs médiévales et baroques de
l’Eden, s’interroge J. Delumeau en conclusion de son parcours historique, qu’une
« convivialité éternelle », que l’espérance
de « retrouvailles » et que cette conviction
antisartrienne : que « le paradis, c’est les
autres » ? C’est à cet enfouissement contemporain du sacré, pour reprendre la belle
expression d’Alphonse Dupront, que la
foi chrétienne continue de répondre, au
rebours du processus de sécularisation que
l’historien s’est employé à décrire dans
toute son ampleur (et ce sont là pourtant
les ultimes lignes de son étude), que
« grâce à la résurrection du Sauveur, un
jour nous nous donnerons tous la main et
nos yeux verront le bonheur ».
Philippe BOUTRY
[1]
Cf. notamment Adeline RUCQUOI,
Histoire médiévale de la péninsule Ibérique,
Paris, Le Seuil, 1993.
[1]
David E. STANNARD,
The Puritan Way
of Death : A Study of Religion, Culture, and
Social Change, New York, Oxford University
Press, 1977.
[2]
Philippe ARIÈS,
Essais sur l’histoire de
la mort en Occident du Moyen  ge à nos
jours, Paris, Le Seuil, 1975.
[3]
Richard HUNTINGTON et Peter METCALF,
Celebrations of Death : The Anthropology of
Mortuary Ritual, Cambridge, Cambridge University Press, 1979 ; Fredrick S. PAXTON,
Christianizing Death : The Creation of a Ritual
Process in Early Modern Europe, Ithaca, Cornell University Press, 1990.
[4]
James A. HIJIYA, « American Gravestones and Attitudes Toward Death : A Brief
History »,
Proceedings of the American Philosophical Society, 127,1983, pp. 339-363.