2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
Braudel et l’asie
De la méditerranée à l’asie : une comparaison nécessaire (commentaire)
Maurice Aymard
EHESS
L’essai de R. Bin Wong — tout comme, dans une certaine mesure, et
même si je suis loin de partager l’ensemble de la démarche et les conclusions
de ces auteurs, le livre récent de Peregrine Horden et Nicholas Purcell
[1],
premier tome d’une entreprise plus vaste — marque à mes yeux la meilleure
et en fait la seule façon de lire aujourd’hui Braudel. Le problème n’est pas
de l’imiter ou de le répéter, mais de s’en inspirer librement, pour élaborer
des hypothèses à tester sur d’autres périodes et sur d’autres lieux : ou, si
l’on préfère, de l’utiliser comme une clef pour ouvrir des portes encore
fermées, et non des portes désormais largement ouvertes. Sur ce plan, la
voie avait été tracée de façon exemplaire par Denys Lombard, dans le
Carrefour javanais
[2] : il l’avait fixée dès le colloque organisé en 1985 avec
Jean Aubin sur les réseaux marchands en Asie du Sud et du Sud-Est
[3], et
l’avait ensuite systématiquement poursuivie jusqu’à la veille de sa mort,
avec le colloque organisé en avril 1996 à Kuala Lumpur sur la « Méditerranée du sud-est asiatique
[4] ».
Le même essai de R. Bin Wong et, chacun à leur manière, les deux
articles de Serge Gruzinski et Sanjay Subrahmanyam viennent confirmer
qu’à l’heure du « micro » et de l’individualisme érigé en méthode contre
tous les holismes, il est encore à la fois légitime, fructueux et indispensable
de jouer aussi sur des échelles d’analyse spatiales et temporelles infiniment
plus larges, pour poser des questions et envisager des problèmes, y compris
culturels, qui ne peuvent l’être, précisément, qu’à ce niveau. Les trois
contributions ouvrent des pistes nouvelles pour une histoire comparée ambitieuse, que la « déseuropéanisation du monde » (Wolf Lepenies) et l’exigence de surmonter, pour s’en libérer, tout un système conceptuel élaboré
par les sciences sociales par référence à la seule expérience européenne
rendent plus que jamais nécessaire. L’Europe a cessé d’être la mesure de
toutes choses : l’histoire a cessé d’ê tre (ou d’être considérée comme) son
monopole, et ne peut qu’y gagner. Aux historiens de savoir tirer profit de
cette liberté.
Mais cette liberté a un prix. Elle exige un double effort. Le premier est
un effort de reconnaissance de l’autre : il faut accepter, en leur reconnaissant un statut d’é galité, l’existence à l’é chelle mondiale d’autres historiographies qui, fondées sur des traditions plus ou moins anciennes, posent au
passé d’autres questions à partir d’autres points de vue (spatiaux, culturels,
etc.). Et qui, même si elles empruntent à l’expérience européenne des
interrogations, des méthodes, des conceptualisations et des modèles d’analyse, ne peuvent le faire utilement que si elles commencent par se les
réapproprier pour les adapter à leurs besoins. Le second effort est un effort
d’apprentissage : même si l’arabe, le turc, le japonais, le chinois voire le
russe ne sont pas (encore ?) considérés aujourd’hui comme des langues
qu’il serait aussi normal pour l’historien de savoir lire que l’allemand,
l’anglais, le français et les autres langues romanes, les traductions et les
synthèses concernant les pays qui les parlent et les écrivent sont aujourd’hui
assez nombreuses pour priver de toute excuse une ignorance encore trop
souvent affichée comme allant de soi, la connaissance de ces mêmes pays
étant laissée aux seuls spécialistes.
Quel que soit pourtant l’effort consenti, il sera encore longtemps nécessaire de recourir à des médiateurs, maîtrisant l’ensemble de la littérature
scientifique des pays concernés, et de nous la rendre accessible au moins
dans ses grandes lignes. R. Bin Wong est, sans aucun doute, l’un de ces
médiateurs. Il l’avait montré avec son grand ouvrage, rédigé en coopération
avec Pierre-Étienne Will, sur le système public d’approvisionnement en
grains de la Chine impériale à l’époque moderne
[5]. Il l’avait confirmé dans
son livre plus récent sur l’originalité irréductible de l’expérience historique
chinoise
[6]. Il nous en donne aujourd’hui une autre preuve, dans le cadre
d’une réflexion de plus grande ampleur.
L’objectif d’ensemble en est l’identification dans le monde asiatique, et
par référence tout particulièrement à la Chine, puis la mise à l’é preuve de
cadres spatiaux d’analyse cohérents qui se distinguent aussi bien des États
territoriaux et des sociétés nationales que des grands systèmes d’explication
comme les systèmes-mondes ou les civilisations. Les premiers sont en effet
des constructions historiques récentes, dans certains cas encore fragiles ou
inachevées, qui n’expliquent rien par elles-mêmes et dont la formation doit
au contraire être expliquée. Les seconds échappent difficilement au triple
risque du renfermement sur eux-mêmes, de la tautologie et de la prophétie
auto-réalisatrice. Cet objectif se décline autour de quatre grandes interrogations : l’application d’un modèle de « région » inspiré de la Méditerranée
braudélienne à l’analyse de l’espace asiatique au cours du dernier millénaire ; le rôle joué par les facteurs culturels dans la formation et l’évolution
des constructions étatiques ; la spécificité du cas de l’Empire chinois, et sa
mobilisation multiséculaire, politique autant que militaire, en direction du
Nord-Ouest et de l’Asie centrale plutôt que de l’Asie du Sud-Est, vers
laquelle aurait dû l’attirer son expansion économique ; le défi qu’a représenté, entre XIXe et XXe siècle, la « modernisation » et la montée en puissance
du Japon, qui ont accompagné l’émergence d’une nouvelle région, l’Asie
orientale (celle-ci a incorporé la « Méditerranée chinoise » dans un ensemble
plus vaste, où la Chine, forte de la croissance économique qu’elle a enregistrée au cours de ces deux dernières décennies, peut aujourd’hui réaffirmer
sa présence).
L’ensemble permet de mettre en évidence un faisceau d’oppositions
significatives entre les deux pôles extrêmes de l’Eurasie. D’un côté, une
Chine qui a réalisé très tôt, grâce à l’action de ses gouvernants successifs,
une « identité entre les unités politiques et culturelles de la vie sociale »
dont l’État post-impérial actuel a pu faire la base de son pouvoir, en
reprenant à son compte, sous une forme nouvelle, le programme de ses
prédécesseurs : « Un programme d’action opérant dans la sphère culturelle
et calculé pour préserver l’ordre social ». De l’autre, une Méditerranée (et,
faudrait-il ajouter, une Europe) dont la division en ensembles culturels
distincts, cohérents et, malgré les échanges et les influences mutuelles,
souvent affrontés, a constitué le point de départ de la formation des États
territoriaux qui ont cherché ensuite dans l’affirmation et l’imposition d’une
identité nationale l’unité culturelle qui leur manquait : ces États ne sont
« modernes » que par la période de leur naissance — l’époque dite moderne
et contemporaine — , et non par une supériorité intrinsèque qui les opposerait
à toutes les autres constructions politiques qui n’auraient d’autre choix que
de s’aligner sur eux, ou de disparaître.
L’opposition entre ces deux pôles définit un large éventail de solutions
intermédiaires possibles, dont certaines ont été historiquement réalisées,
alors que d’autres auraient pu se réaliser si la domination européenne n’était
pas venue en bloquer le développement. Les plus fréquentes sont celles qui
concilient un État calqué en apparence sur le modèle occidental, et une
hybridité culturelle dans laquelle Denys Lombard avait vu la caractéristique
originale du cas javanais. Mais on peut également penser, en suivant les
réflexions de Ravinder Kumar sur le cas de l’Inde (« nation state or civilization state ? »), à d’autres unités culturelles : celles qui ont échoué (sauf, pour
l’Inde, durant la période coloniale, grâce à l’action d’un pouvoir étranger, ou,
pour le monde arabe, pendant de brèves périodes) à s’identifier avec une
unité politique stable
[7], mais aussi celles qui ont résisté tant au morcellement
politique qu’à l’affirmation de structures impériales qui, comme l’Empire
moghol, ou, pour le monde arabe, la majorité des kalifats successifs, n’en
ont jamais contrôlé qu’une partie.
La réflexion sur la dynamique des régions asiatiques tout au long de
l’é poque moderne, dans leur triple rapport au politique, à l’é conomie et à
la culture, permet ainsi à R. Bin Wong à la fois de minimiser l’impact de
l’influence européenne sur l’Asie, en mettant l’accent sur les originalités,
les réappropriations et les réinterprétations des apports extérieurs, et de
relativiser la valeur exemplaire de l’expérience européenne telle qu’elle a
été acceptée ou exaltée par la tradition dominante en histoire comme dans
les autres sciences sociales. La clef empruntée à la
Méditerranée braudélienne lui sert non à plaquer sur l’Asie une grille de lecture et d’interprétation
empruntée au-dehors, mais, bien au contraire, à se libérer de l’européocentrisme et de ses téléologies multiformes, sans pour autant céder à la tentation
du relativisme absolu : les « histoires distinctes des régions ont été animées,
chacune à sa manière, par des dynamiques de changement à la fois parallèles
et connectées, et en même temps par des processus annexes plus spécifiques
à chaque contexte ». Une formulation que ne récuseront sans doute ni Sanjay
Subrahmanyam, qui analyse ici les développements eux aussi « distincts,
parallèles et connectés » des millénarismes chrétien et musulman tout au
long du XVI
e siècle, ni Serge Gruzinski, qui plaide également en faveur des
connected histories. Se mouvant tous les trois avec aisance sur de très
larges espaces, nos auteurs appellent les historiens à repenser leurs façons
habituelles de pratiquer la généralisation et la comparaison : une comparaison dont on savait déjà qu’elle n’impliquait pas l’existence d’invariants
mais qu’elle pouvait parfaitement être conduite « à géométrie variable », à
partir de la sélection justifiée d’un nombre limité de facteurs
[8], et dont ils
viennent nous rappeler qu’elle n’implique pas une réduction à l’identique
mais doit faire sa part à la différence et accepter la spécificité de chaque
situation particulière.
Mais cette exigence même nous autorise en contrepartie à revenir sur
le cas de la Méditerranée braudélienne, choisie par R. Bin Wong comme
« cadre intellectuel de référence pour organiser nos analyses sans avoir à
nous référer en priorité aux États nationaux ou au monde considéré dans
sa totalité géographique ». Il est vrai qu’elle a servi de modèle, dans une
série d’ouvrages récents, pour suggérer la cohérence, sur une durée de
plusieurs siècles, de trois grands ensembles spatiaux : l’océan Indien pour
K. N. Chaudhuri, l’Asie du Sud-Est pour Anthony Reid et Denys Lombard,
la Chine du Nord-Ouest pour Joseph Fletcher. Ce qui justifie la démarche
de R. Bin Wong. Mais toute définition d’un modèle à partir d’un exemple
implique simplification, à travers le choix de certains éléments jugés plus
permanents ou significatifs, mais aussi aux dépens de certains autres : donc,
sous une forme ou une autre, un appauvrissement.
Ces éléments sont, dans le cas de la
Méditerranée braudélienne, au
nombre de cinq. Un milieu géographique fondant son unité sur la diversité
et sur la complémentarité des ressources entre plaines, collines et montagnes,
autant et plus encore que sur son homogénéité climatique ou géophysique.
Une économie basée sur l’é change, sur la circulation, à courte comme à
longue distance, des marchandises, des animaux et des hommes, et sur
l’articulation entre commerce intérieur et échanges avec l’extérieur, d’où
arrivent les produits de luxe et les métaux précieux. Une situation culturelle
marquée à la fois par une référence rituelle à une unité passée — le moment
romain — et par la coexistence, tantôt pacifique, tantôt belliqueuse, de
civilisations concurrentes, elles-mêmes solidement inscrites, à l’exception
d’une seule, absente de la première édition du livre et réintroduite dans la
seconde comme l’exception qui confirme la règle : « Une civilisation contre
toutes les autres : le destin des Juifs
[9] ». Une position géographique, exploitée
et valorisée par une histoire pluri-millénaire, de carrefour entre les trois
continents qui la bordent, en attendant la découverte d’un quatrième par
les Méditerranéens eux-mêmes : cette position lui permet de vivre à son
rythme tout en enregistrant celui, ou plutôt ceux, du reste du monde. Un
cadre politique enfin, marqué, au XVI
e siècle, par l’affrontement entre deux
empires, engagés par ailleurs l’un et l’autre sur d’autres fronts. Leur rapide
expansion, portée par la croissance rapide des économies, durant les premières décennies du siècle, leur permet de se partager la quasi-totalité de
l’espace de la mer, et d’occuper pour un temps le devant de la scène. Mais
il leur faut faire face à l’émergence, victorieuse à moyen et long terme, de
nouvelles structures politiques, celles de l’« É tat moderne » : inventé dans
l’Italie de la Renaissance, le modèle en sera finalement récupéré et réadapté
par d’autres, et d’abord par les monarchies « nationales » de France et
d’Angleterre.
La complexité de cette grille, qui associe intimement unité et diversité,
échanges et affrontements, cohérences et recouvrements, permanences et
évolutions, suffit à la protéger contre toute tentation réductionniste, à la
différence notamment des « aires culturelles », dont Braudel avait emprunté
pour la VIe Section de l’EPHE aux États-Unis le modèle, retenu pour ses
vertus interdisciplinaires, mais sans, précisément, l’appliquer à la Méditerranée. Cette complexité est telle qu’elle rend difficile l’utilisation de cette
grille à des fins de comparaison, sauf pour dresser un inventaire des différences : ce qui est le cas, précisément, des principaux ouvrages utilisés ici
par R. Bin Wong, dans leur analyse des grandes « régions » asiatiques. Plus
que la grille elle-même, dont seuls certains éléments sont utilisés dans
chaque cas, ils retiennent surtout de la Méditerranée braudélienne une
inspiration d’ensemble — la nécessité de penser l’espace sur des durées
assez longues — et une leçon de méthode — la mise en relation de facteurs
multiples, relevant de champs d’analyse habituellement distingués, comme
l’é conomie, la politique, le social ou le culturel. Cette démarche est d’autant
plus inévitable que cette grille simplifie elle-même un ensemble de formulations infiniment plus complexes et nuancées, Braudel montrant une attention
extrême à ne pas se laisser enfermer dans un cadre dont il serait ensuite
prisonnier. En témoignent les faux débats, contre lesquels il ne s’est pas
toujours défendu, entre déterminisme et liberté, ou entre les « destins collectifs » et les initiatives des acteurs.
À lire de près l’ensemble de son
œuvre, et non la seule
Méditerranée,
il apparaît à l’évidence que Braudel n’a jamais cessé de s’interroger sur le
« personnage » historique dont il avait fait le cadre de son livre. Et ceci
autour de trois séries de questions principales. La première, dont le résultat
sera la seconde rédaction de l’ouvrage, vise à en compléter l’information,
en y incorporant les conclusions des travaux que son livre, dans sa première
version, avait suscités et stimulés, et de ses propres recherches dans les
archives, notamment à Venise et à Dubrovnik : la seconde édition est, de
ce point de vue, portée par le Centre de recherches historiques, que Braudel
avait créé et dirigé personnellement jusqu’à la fin des années 1950. La
seconde série de questions tourne autour de la longue durée de la
Méditerranée : même si le cadre chronologique de son livre est un long XVI
e siècle,
cette Méditerranée de la fin du Moyen  ge et des débuts de l’é poque
moderne n’est qu’une configuration particulière d’une histoire infiniment
plus longue, à laquelle il consacra tour à tour ses
Mémoires de la Méditerranée, rédigés pour Albert Skira en 1968-1969, et restés inédits jusqu’à une
date toute récente
[10], puis la série télévisée achevée en 1976 qui débouche
elle-même sur deux ouvrages richement illustrés
[11]. La troisième série de
questions le conduit à changer à la fois d’échelle spatiale et de point de vue :
elle correspond à la rédaction de son manuel sur le monde actuel (1963)
[12],
réédité après sa mort sous le titre
Grammaire des civilisations, et, audelà, à la trilogie
Civilisation matérielle, économie et capitalisme, achevée
en 1978
[13].
La longue durée de la Méditerranée lui sert à reformuler la double
question de la construction historique de la Méditerranée, et de ses configurations successives. Le paradoxe est en effet pour lui que cette construction
s’est fondée, autour de la Grèce puis de Rome, sur un double processus
d’acculturation et de diffusion d’une civilisation « supérieure », qui a recouvert et en partie, mais en partie seulement, incorporé les civilisations
« locales » dont certaines l’avaient précédée et parfois menacée : Perses,
Puniques et Celtes notamment. S’y ajoute le fait que la même unité s’est
maintenue au cours des siècles malgré l’affirmation et la diffusion d’autres
civilisations qui ont à leur tour recouvert et en partie, mais en partie
seulement, incorporé les civilisations grecque et romaine. L’unité de la
Méditerranée antique s’é tait nourrie de diversités sans jamais les effacer
totalement. Elle a survécu à Rome en faisant place à de nouvelles diversités,
qui l’ont définitivement divisée comme espace de civilisation, mais se sont
moulées dans les niches préexistantes des trois grandes civilisations grecque,
phénicienne et romaine, elles-mêmes inscrites dans le cadre d’un espace
méditerranéen que chacune d’entre elles gardait l’ambition de dominer
totalement. La Méditerranée est devenue le cadre géopolitique de leurs
rivalités et de leurs conflits ; elle est restée le cadre économique, culturel
et humain de leurs échanges. Et si le milieu du XVIIe siècle pouvait, dans
la seconde édition du livre, marquer la fin d’une certaine époque de la
Méditerranée, qui « sortait de la grande histoire » pour laisser la place à
une Europe désormais tournée vers l’Atlantique, il ne marque pas pour
autant la fin de la Méditerranée ni comme « région », au sens où R. Bin
Wong emploie ici ce mot, ni comme construction historique : elle cesse
seulement d’ê tre le point de vue privilégié pour observer et comprendre le
monde.
Une seconde piste conduit Braudel à préciser son utilisation du concept
de civilisation, dans des termes auxquels le format du manuel donne une
efficacité pédagogique particulière. Les civilisations sont des espaces, des
sociétés, des économies. Elles sont aussi des continuités, d’une durée plus
longue encore que celles des religions : « Les civilisations mettent un temps
infini à naître, à aménager leur logement, à rebondir. » Les religions nouvelles, Chrétienté et Islam, pour s’en tenir à l’espace méditerranéen, « ont,
chaque fois, saisi le corps de civilisations déjà en place. Chaque fois elles
en furent l’â me : dès le départ, elles eurent l’avantage de prendre en charge
un riche héritage, un passé, tout un présent, déjà un avenir
[14] ». Chaque
niveau d’analyse conserve ainsi son importance et sa nécessité, donc aussi sa
légitimité : aucun n’épuise à lui seul la lecture, qui ne peut être que plurielle.
La troisième piste conduit enfin Braudel à utiliser le concept d’économie-monde, qu’il avait lui-même traduit de l’allemand pour l’appliquer en 1949
à la Méditerranée, mais qu’Immanuel Wallerstein avait à son tour repris
à son compte pour mettre en perspective la dynamique du système-monde
de l’économie capitaliste, qui prend naissance à ses yeux dans l’Europe du
milieu du XV
e siècle, et dont l’expansion mondiale va dominer l’histoire de
la seconde moitié du second millénaire. Refusant une nouvelle fois de se
laisser enfermer dans un cadre trop contraignant, il saisit l’occasion pour
réaffirmer l’existence d’autres capitalismes avant le nôtre, pour mettre en
évidence l’existence, tout au long de l’é poque moderne, d’autres économies-mondes longtemps autonomes par rapport à celle de l’Europe, et pour
s’interroger sur le futur prévisible du capitalisme actuel, dont le destin se
joue à ses yeux — dix ans avant la chute du mur de Berlin — autour de la
tension entre État et économie. Parmi ces économies-mondes, trois retiennent alors son attention : « la plus étendue » d’entre elles — l’Extrême-Orient — , la Russie, « longtemps une économie-monde à elle seule », et une
troisième, plus surprenante pour qui s’en tiendrait à une lecture univoque
de la
Méditerranée, celle de l’Empire turc, un « univers caravanier » longtemps assez puissant pour « sauvegarder son espace maritime », et que,
« souvent, le commerce européen effleure seulement [...] ou ne fait que traverser
[15] ». Mais, se hâte-t-il de rappeler, « l’é conomie-monde n’est qu’un
ordre face à d’autres ordres ».
Toutes ces remarques, qui visent à souligner la complexité de la réflexion
braudélienne
[16] et la difficulté de la réduire à une seule formulation, ne
retirent rien à l’intérêt et à la nouveauté stimulante de la démarche proposée
ici par R. Bin Wong : elles voudraient seulement suggérer la possibilité
d’approfondir la comparaison nécessaire amorcée ici par lui dans d’autres
directions. La
Méditerranée ne représente qu’une première étape, qui n’a
de sens que si elle est suivie par d’autres. Elle a été elle aussi, pour Braudel,
un « ordre face à d’autres ordres », dont il a conçu la pertinence d’abord
depuis Alger, en la libérant de l’hypothèque que la colonisation française
faisait peser sur la référence au passé et à l’héritage de Rome, puis depuis
le Brésil, en comprenant que l’Atlantique des Ibériques avait été une création
méditerranéenne. Mais elle ne prend son sens que par rapport à d’autres
espaces. Ceux des civilisations, des religions ou des économies-mondes, si
l’on s’en tient aux « objets » qui ont retenu son attention. Mais sans aucun
doute d’autres encore, qu’il nous appartient de définir, car la liste n’est
pas close.
[1]
Peregrine HORDEN et Nicholas PURCELL,
The Corrupting Sea. A Study of Mediterranean
History, Oxford, Blackwell, 1990.
[2]
Denys LOMBARD,
Le carrefour javanais, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990,3 vols.
[3]
Denys LOMBARD et Jean AUBIN (éds),
Marchands et hommes d’affaires asiatiques dans
l’Océan Indien et la Mer de Chine, 13e -20e siècles, Paris, Éditions de l’EHESS, 1988.
[4]
Tuan H.J. MOHD, Ariff Bin YUSOF et Denys LOMBARD (éds),
Cultures in Contact, Kertas
kerja Simposium antarabangsa mengenai hubungan antara kebudayaan (Actes du Symposium
de Kuala Lumpur, 2-3 avril 1996), Kuala Lumpur-Paris, Kementerian Kebudayaan, Kesenian
dan Pelancongan Malaysia/École française d’Extrême-Orient, 1997.
[5]
Pierre-Étienne WILL et R. Bin WONG,
Nourish the People. The State Civilian Grabary
System in China, 1650-1850, Ann Arbor, University of Michigan/Center for Chinese Studies
Publications, 1991.
[6]
R. Bin WONG,
China Transformed. Historical Change and the Limits of European
Experience, Ithaca, Cornell University Press, 1997.
[7]
Ravinder KUMAR, « L’Inde : “ É tat-nation ” ou “ É tat-civilisation ” ? »,
Hérodote, 71,
1993, pp. 43-60.
[8]
Maurice AYMARD, « Histoire et comparaison »,
in Marc Bloch aujourd’hui. Histoire
comparée des sciences sociales, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990, pp. 271-278.
[9]
Fernand BRAUDEL,
La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II,
Paris, Armand Colin, 1966, t. II, pp. 135-155.
[10]
Fernand BRAUDEL,
Les Mémoires de la Méditerranée. Préhistoire et Antiquité, Paris,
Éditions de Fallois, 1998.
[11]
Fernand BRAUDEL (dir.),
La Méditerranée, I,
L’Espace et l’Histoire; II,
Les Hommes
et l’héritage, Paris, Arts et Métiers Graphiques, 1977-1978.
[12]
Fernand BRAUDEL (en collaboration avec S. Baille et R. Philippe),
Le monde actuel,
histoire et civilisations, Paris, Belin, 1963. Seule la partie rédigée par F. Braudel figure dans
Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud/Flammarion, 1987.
[13]
Fernand BRAUDEL,
Civilisation matérielle et capitalisme, Paris, Armand Colin, 1967,
puis
Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe - XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin,
1978,3 vols.
[14]
F. BRAUDEL,
Grammaire des civilisations..., op. cit., p. 76.
[15]
F. BRAUDEL,
Civilisation matérielle..., op. cit., t. 3,
Le Temps du Monde, pp. 406-415.
[16]
Maurice AYMARD, « One Braudel or Several ? »,
Review, XXIV-1,2001, pp. 13-24.