Annales. Histoire, Sciences Sociales
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.9782713213847
292 pages

p. 5 à 41
doi: en cours

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Braudel et l'asie

56e année 2001/1

2001 Annales. Histoire, Sciences Sociales Braudel et l’asie

Entre monde et nation : les régions braudéliennes en asie

R. Bin WONG Université de Californie-Irvine
Partant de l’inspiration que les historiens de l’Asie ont tirée de La Méditerranée de Fernand Braudel, cet article interroge l’importance des unités régionales d’analyse pour l’histoire de l’Asie. Alors que, dans de nombreux cas, la formation des gouvernements et leur population de sujets sont étudiées de manière optimale dans un contexte régional, les parties d’un empire agricole comme la Chine sont mieux à leur place dans différents contextes régionaux qui relient des groupes spécifiques de Chinois à différents groupes d’autres peuples. En suivant l’exemple de Braudel, le destin historique de différentes régions d’Asie est retracé à travers le temps et l’espace, pour suggérer des modèles de changement à la fois semblables et différents de modèles européens plus familiers. Les contrastes qui en résultent montrent un chemin pour échapper aux limites des histoires nationales : tout en étant ancrée dans des contextes historiques particuliers, la recherche peut viser une histoire plus globale. Beginning with the inspiration of Fernand Braudel’s Mediterranean to historians of Asia, this article considers the importance of regional units of analysis for Asian history. While the formation of many governments and their subject populations can best be seen in a regional context, the parts of an agrarian empire like China are better placed in different regional contexts that link specific groups of Chinese with different groups of other people. Following Braudel’s lead, the historical fates of different Asian regions are retraced across space and through time to suggest patterns of change both similar to and different from more familiar European ones. The resulting contrasts offer an historiographical path to escape the limitations of national histories as we search for more global histories while still grounded in particular historical contexts.
Pour les historiens de l’Asie orientale, et plus généralement pour les historiens non occidentalistes, la relation avec l’historiographie du passé de l’Europe est contradictoire. D’un côté, nous cherchons à identifier dans les aires que nous étudions des caractéristiques évoquant les phénomènes mieux connus en Europe, afin de remettre en question le caractère prétendument unique de celle-ci. De l’autre, nous nous efforçons de ne pas nous contenter de classer nos objets d’étude en fonction de catégories dérivées de l’expérience européenne, car cela tendrait à faire croire que tout ce qui « marche » est au miroir de l’Europe, alors que le reste représente autant de « mauvais choix » par rapport à la voie européenne de développement.
Cette ambivalence par rapport à ce que nous enseigne l’histoire de l’Europe renvoie à un ensemble plus général de problèmes dont il y a lieu de se préoccuper à l’orée du nouveau millénaire. Du fait d’un ensemble de transformations économiques et politiques, la stabilité et la cohérence de l’État-nation, conventionnellement tenu pour une création de l’Europe, ne semblent plus aller autant de soi qu’il y a un demi-siècle. L’État-nation n’est plus nécessairement le résultat final des processus historiques initiés à l’époque moderne. Et c’est pourquoi maints chercheurs en sont arrivés à penser qu’on a de bonnes raisons de remettre en question le rôle privilégié qu’il occupe dans la façon dont on raconte l’histoire. Tout aussi légitime est la recherche d’unités pertinentes, à l’intérieur desquelles reconstruire les processus d’évolution ; tout comme l’on peut se demander si les Étatsnations ne constituent pas, au mieux, une de ces unités à considérer parmi d’autres.
S’il faut nous interroger sur nos unités d’analyse, il convient aussi que nous réfléchissions sur les structures plus larges au sein desquelles nous situons nos recherches spécialisées. La plupart des formations professionnelles dans le domaine historique se concentrent au bout du compte sur la littérature concernant un seul pays, autrement dit sur des unités se définissant au sein d’un monde moderne composé d’É tats et de sociétés discrets. Ce cadre est aujourd’hui perçu de plus en plus comme limitatif et fournissant une base trop fragile à beaucoup d’égards pour formuler les questions que nous nous posons sur le monde dans lequel nous vivons. Les historiens ont donc emprunté deux directions. Certains ont trouvé dans le « local », sous une forme ou sous une autre, un espace pertinent à l’intérieur duquel ils pouvaient définir leurs objets ; d’autres ont émigré hors des structures nationales qui leur étaient familières, et leur recherche d’indicateurs à consulter et de chemins à emprunter les a conduits à considérer le monde comme un tout. Ainsi, l’histoire globale a-t-elle acquis une certaine visibilité comme entité analytique et pédagogique, encore que bon nombre d’outils et de structures nécessaires à son élaboration restent à inventer. Même s’il est devenu courant pour les spécialistes du monde non occidental de s’organiser professionnellement par « aires culturelles », nous manquons de repères historiographiques majeurs de nature à faire réfléchir les historiens en général et à leur donner à considérer des unités d’analyse se situant quelque part entre l’É tat-nation et le monde entier.
La Méditerranée de Fernand Braudel fait exception. Depuis cinquante ans, elle occupe une position historiographique peu ordinaire : très admirée, mais imitée seulement de façon partielle, elle devrait pourtant nous rappeler que nous disposons depuis toutes ces années d’un cadre intellectuel de référence pour organiser nos analyses sans avoir à nous référer en priorité aux États nationaux ou au monde considéré dans sa totalité géographique [1]. Je voudrais dans cet article montrer, d’abord, comment certains traits de l’Å“uvre remarquable de Braudel ont inspiré la recherche sur l’histoire de l’Asie. Je m’intéresserai ensuite aux problèmes de la formation et de la transformation des États dans des perspectives régionales multiples : je m’interrogerai sur la façon dont les unités régionales d’analyse nous aident à réfléchir sur ces processus hors du cadre de référence eurocentrique qui continue de déterminer notre approche générale de ce que sont les États, et de ce qu’ils devraient être.
 
La Méditerranée comme région
 
 
La cohérence de la Méditerranée en tant que région tient d’abord à la géographie, et c’est bien ainsi que Braudel commence par la présenter à ses lecteurs. La géographie de la Méditerranée distingue entre les montagnes, les plateaux et les plaines, chaque milieu offrant un ensemble différent de possibilités matérielles. Ces milieux sont connectés entre eux par des formes variées de mouvements affectant les hommes, les animaux et les marchandises : la transhumance et le nomadisme dessinent la limite de l’agriculture sédentaire, laquelle s’étend jusqu’à la mer. L’agriculture était le principal secteur de l’économie et fournissait aux populations tant leur pain quotidien que le poivre et les épices qui élargissaient l’é ventail des saveurs dans leur alimentation ; les industries urbaines produisaient les articles d’usage quotidien pour les gens ordinaires et les spécialités artisanales que seuls les riches pouvaient s’offrir. En raison des possibilités matérielles limitées de cette économie, le commerce à longue distance ne transportait pas seulement du poivre, des soies ou des porcelaines, mais aussi, dans certaines parties de la Méditerranée, de larges quantités de grains. L’économie était autant organisée pour assurer la survie du plus grand nombre que pour procurer des bénéfices à la minorité de marchands spécialisés dans les produits de luxe à haute valeur ajoutée. Au XVIe siècle, l’é lément vital de la circulation commerciale à travers la Méditerranée était injecté du dehors : c’était l’argent des Amériques. Braudel encadre cette époque dominée par l’argent par une phase antérieure, où le métal dominant est l’or, et une phase postérieure, où c’est le cuivre. Ce sont ces flux monétaires qui ont créé des connexions entre la Méditerranée et le reste du monde ; et c’est l’argent espagnol qui achète les produits asiatiques arrivant du Levant. Braudel signale aussi les limites de cette économie si prospère lorsqu’il remarque qu’elle s’édifiait au prix d’une polarisation croissante entre riches et pauvres à l’intérieur de la société : la pauvreté était à l’arrière-plan de la prolifération des bandits et brigands qui se jouaient des moyens déployés par les riches et les pouvoirs publics pour contenir leurs pillages.
Pour Braudel, les civilisations sont le socle des expériences humaines : elles ont une qualité de permanence virtuelle qui leur confère à la fois leur stabilité et leurs traits distinctifs au regard des autres civilisations avec lesquelles elles entrent en contact. Il n’oppose pas simplement, et banalement, les chrétiens et les musulmans, mais distingue la civilisation latine à la fois de la civilisation turco-musulmane à l’est et de l’Europe protestante au nord. Pour lui, en outre, la survie de la civilisation grecque se perçoit dans le maintien de l’Église orthodoxe nonobstant les attaques de la catholicité latine, lesquelles expliquent la préférence des Grecs pour la tolérance religieuse plus grande manifestée par les Turcs. Les civilisations peuvent bien avoir des centres de gravité géographiques, elles ne possèdent pas de frontières nettes les séparant les unes des autres. C’est ainsi que Braudel nous guide à travers les mélanges culturels complexes situés aux deux extrémités de la Méditerranée au XVIe siècle : à l’est, nous pouvons suivre les Turcs jusque dans les plaines balkaniques ; à l’ouest nous suivons les musulmans jusqu’en Espagne. Dans les deux cas il suggère la façon dont la présence islamique s’est répandue dans chacune des deux zones avant de faire retraite. Concernant la Méditerranée orientale, il écrit :
Le Turc supprimé, le Bulgare ne s’est-il pas retrouvé bulgare, le même paysan qui, cinq siècles auparavant, parlait la même langue, priait dans les mêmes églises, cultivait les mêmes terres, sous le même ciel ? [2]
Si l’on envisage les trois parties du livre comme un tout, la cohérence de la région méditerranéenne est révélée au lecteur à de multiples niveaux. Depuis la dimension géophysique et climatique jusqu’à l’é conomie, des connexions apparaissent qui relient la qualité de la vie aux deux extrémités du monde méditerranéen. On repère aussi des parallélismes entre ses différentes parties : des transformations sociales comparables, liées à la polarisation des revenus, accompagnent la commercialisation ; la même dynamique dans l’édification d’empires s’appuyant sur l’expansion économique se retrouve dans le contexte espagnol et dans le contexte turc. Mais pour Braudel, la Méditerranée représente bien plus qu’un univers merveilleux existant pour lui-même : au XVIe siècle, c’est le centre du monde. Elle est reliée aux autres parties de l’Europe, à l’Afrique, à l’Asie et au Nouveau Monde. En un mot, ce que nous retirons de cette Å“uvre c’est la conscience d’une Méditerranée vibrante, de ce qui fait son unité pour le chercheur, et de la façon dont elle se connecte au vaste monde hors de ses limites.
Comment la Méditerranée de Braudel se compare-t-elle à d’autres régions étudiées par les historiens ? La ressemblance avec un certain nombre de types différents d’unités spatiales n’est que partielle. Certaines d’entre elles, qui nous sont plus familières, se définissent par leurs frontières, particulièrement leurs frontières politiques. D’autres se caractérisent par des traits essentiels qu’elles possèdent en commun, comme par exemple la « chrétienté » médiévale. Dans une veine comparable, les « aires culturelles » semblent identifier des régions à partir de caractéristiques partagées ; mais si l’on y regarde de plus près, les multiples différences existant au sein de l’Asie orientale, de l’Asie du Sud ou de l’Asie du Sud-Est, sans parler de l’Asie en général, nous rappellent les limites de ces « caractéristiques partagées » dont on veut faire des critères déterminants. Et, dans la réalité, c’est un tout autre principe de définition qui a été utilisé par les Occidentaux lorsqu’ils ont considéré les régions d’Asie : ces aires culturelles se définissaient pour une bonne part par ce qu’elles n’é taient pas — ni l’Europe ni l’Occident. De fait, il ne semble guère qu’aucune de ces « aires » définies après la Seconde Guerre mondiale ait fonctionné comme une « région » à l’é poque de la Méditerranée braudélienne.
D’autres unités encore se caractérisent par des structures spatiales de différenciation. Un exemple bien connu, concernant le domaine chinois, nous est fourni par les « macro-régions » de G. W. Skinner, où les hiérarchies urbaines forment l’ossature autour de laquelle viennent s’organiser des populations engagées dans des échanges et dans d’autres types d’interactions au sein d’un espace régional [3]. La différenciation interne de l’espace skinnérien repose sur une structure hiérarchique caractérisée par la concentration des populations et des ressources dans des zones centrales (ou noyaux régionaux). Par contraste, si la région braudélienne est plus cohérente qu’une région sur le modèle des « aires culturelles », elle est plus ouverte, flexible et soumise aux contingences qu’une région skinnérienne. Elle possède des frontières (celles que dessine la mer), mais elle englobe une multiplicité d’unités politiques ; la Méditerranée dans son sens le plus étendu — la « grande Méditerranée » — n’a en fait pas de frontières politiques ou naturelles bien définies. La région braudélienne, comme la macro-région chez Skinner, est animée par les interactions entre les hommes ; mais alors que les régions skinnériennes semblent être là comme des cadres naturels permanents, chez Braudel, la « Méditerranée » émerge et disparaît en l’espace de quelques siècles. Il ne s’agit pas juste de la mer portant ce nom : ce qui donne son existence à sa Méditerranée, c’est le réseau spécifique des relations humaines — politiques, économiques, sociales, culturelles — qui connectent les populations par-delà les étendues maritimes. La force et la substance de ces liens sont susceptibles d’é volutions, et ces évolutions sont capables d’altérer la région elle-même de façon fondamentale.
Existe-t-il d’autres parties du monde suffisamment semblables, structurellement et historiquement, pour qu’on puisse être tenté d’y appliquer l’approche analytique braudélienne ? On rencontre certainement de par le monde préindustriel des caractéristiques économiques partagées, par lesquelles se définissent les limites de la croissance économique possible [4]. De façon tout aussi certaine, d’autres parties du monde confrontent plusieurs civilisations et sont connectées à l’intérieur comme à l’extérieur par toutes sortes de liens économiques et politiques. La vraie difficulté, si l’on veut tenter une analyse braudélienne, réside peut-être moins dans la recherche d’une zone d’étude pertinente que dans la gageure de rassembler pareil éventail de données concrètes.
Et pourtant, en dépit de ce qu’il peut y avoir d’intimidant à vouloir imiter Braudel, plusieurs chercheurs travaillant sur l’Asie ont été inspirés par son exemple.
 
Perspectives braudéliennes sur l’Asie maritime
 
 
Dans l’historiographie de langue anglaise sur l’Asie, les Å“uvres de K. N. Chaudhuri comptent parmi celles qui ont les plus fortes raisons de revendiquer l’inspiration braudélienne. Son ouvrage, Trade and Civilization in the Indian Ocean, adopte ce qu’il appelle « the triple analytical foundations of Braudel’s historical logic » pour les appliquer à l’étude de l’océan Indien [5]. Chaudhuri s’intéresse, dans l’ordre, aux activités des marchands musulmans, portugais, hollandais et anglais ; ensuite de quoi, il revient en arrière pour considérer les étendues maritimes pour elles-mêmes, ainsi que les navires qui les parcourent. Il termine en examinant les liens entre la terre et la mer, la nature des marchés et celle de l’organisation marchande. Dans un second ouvrage, Asia before Europe, publié cinq ans plus tard, Chaudhuri s’attaque plus à fond à la problématique braudélienne et traite de questions politiques, sociales et culturelles qui étaient absentes de son premier ouvrage [6].
Son introduction est à la fois un hommage à l’illustre disparu et un dialogue imaginaire avec lui. Comme Braudel dans Civilisation matérielle et capitalisme, Chaudhuri consacre beaucoup de temps à la culture matérielle : la nourriture, la boisson, le vêtement et l’habitation. Alors que dans son livre de 1985 les problèmes économiques concernaient d’abord le commerce, le nouvel ouvrage s’intéresse beaucoup plus à la production, aux récoltes, aux animaux et à l’industrie pré-mécanique. À l’instar de Braudel dans La Méditerranée, Chaudhuri pose directement la question des civilisations. Pour lui, l’océan Indien est composé de quatre civilisations : l’Islam, l’Inde sanskritique, l’Asie du Sud-Est et la Chine. Mais alors que Braudel se concentrait surtout sur la civilisation latino-chrétienne, tout en formulant des remarques sur le monde turco-islamique par lesquelles il cherchait surtout à suggérer des parallélismes et des connexions, Chaudhuri s’efforce de façon plus conséquente de rassembler des informations émanant de chacune des civilisations qu’il identifie sur les rives de l’océan Indien. Et bien qu’il défende l’idée d’une identité propre à chacune d’elles, il ne les prend pas comme des unités à l’intérieur desquelles analyser la culture matérielle. Au contraire, il fait intervenir dans sa deuxième partie des exemples tirés de chaque civilisation pour mettre en évidence l’é ventail des traits relevant de la culture matérielle présents dans la région tout entière. Ce qui, dans l’Å“uvre de Chaudhuri, organise les quatre grandes civilisations du point de vue analytique, c’est leur appartenance à la structure spatio-temporelle commune que constitue l’océan Indien, dans laquelle il perçoit une unité qui transcende le sentiment d’appartenance vécu par les membres de chacune d’entre elles.
Braudel et Chaudhuri sont liés par des similarités de substance et d’approche. L’un comme l’autre nous donnent à voir la texture de la vie matérielle et les types d’activité économique qui définissent les rythmes du quotidien et le passage des saisons dans un univers préindustriel. Mais les différences aussi sont importantes. Chaudhuri transpose les caractéristiques les plus abstraites de l’é difice intellectuel braudélien pour construire une structure capable d’embrasser une étendue territoriale bien plus vaste. Au sein de cet espace, il ne s’intéresse guère aux transformations politiques ou aux spécificités culturelles. La cohérence de sa région ne se construit pas à partir des relations politiques ou des conflits culturels à l’intérieur de l’espace considéré : l’auteur l’impose d’en haut, et en se situant audelà de la conscience active des populations concernées, comme une sorte d’unité naturelle. C’est la raison pour laquelle il est plus difficile de suivre le destin de l’océan Indien chez Chaudhuri que de dessiner la trajectoire de la Méditerranée braudélienne. La région méditerranéenne présente une courbe de développement qui met d’abord en jeu ses grands empires au XVIe siècle, pour introduire ensuite de nouveaux acteurs qui vont en quelque sorte reprendre les entreprises espagnoles et ottomanes à plus petite échelle, économiquement et politiquement. Ces nouveaux gouvernants et ces nouveaux marchands, venus des Provinces-Unies, d’Angleterre ou de France, s’introduisent dans la Méditerranée et traversent dans le même temps l’Atlantique, détournant ainsi de la Méditerranée l’attention de l’Espagne. On ne trouve pas dans la région maritime définie par Chaudhuri cette notion d’une « destinée collective », qui donne à la Méditerranée de Braudel sa cohérence narrative [7]. L’océan Indien de Chaudhuri, qui s’étend de la côte orientale de l’Afrique jusqu’à la mer du Japon, englobe une multiplicité de régions dont chacune se comparerait mieux à la Méditerranée en termes d’é chelle spatiale.
L’une de ces régions asiatiques assimilables à la Méditerranée du point de vue spatial, maritime et commercial est l’Asie du Sud-Est, sur laquelle nous disposons d’une autre Å“uvre majeure mettant l’accent sur la vie et la culture matérielles, et partiellement inspirée par Braudel : les deux volumes de Southeast Asia in the Age of Commerce, 1450-1680, publiés par Anthony Reid en 1988 et 1993 [8]. Dans sa préface au premier volume, Reid souligne la capacité de Braudel à faire appel à plusieurs disciplines, en particulier la géographie, pour mettre en évidence les « destinées collectives » d’une région et en même temps l’extrême diversité qui l’habite. Il observe que l’Asie du Sud-Est constituait une « région manifestement mieux intégrée par les eaux chaudes et calmes de la mer de Chine méridionale que ne l’é taient l’Europe méridionale, le Levant et l’Afrique du Nord par la Méditerranée [9] ». Dans ce premier volume, sous-titré The Land Below the Winds, Reid affirme la cohérence de l’Asie du Sud-Est comme région, tant du point de vue physique que du point de vue humain. L’eau et la forêt constituent les éléments dominants dans ce territoire engendré par la collision des plaques tectoniques pacifique et indienne. La cohérence humaine de l’Asie du Sud-Est se manifeste par le fait que plus de la moitié des populations appartiennent au même groupe linguistique, dans l’usage commun du riz et du poisson comme composants de base du régime alimentaire, et dans une même préférence pour le bois, les palmes et le bambou comme matériaux de construction. Mais ce qui scelle l’argument en faveur de la cohérence de la région, c’est le commerce maritime qui unissait ses différentes parties, le fait que « les liens commerciaux à l’intérieur de la région ont continué à être plus importants que ceux la reliant à l’extérieur [10] », du moins jusqu’à ce que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales ne mette en place son réseau de transport maritime. À la façon braudélienne, Reid commence par établir la cohérence physique et humaine de son unité spatiale, laquelle dépend avant tout de la mer et des liaisons maritimes entre les parties qui la composent, avant de consacrer plus de deux cents pages aux pratiques matérielles et culturelles des populations. Il suggère la façon dont l’alimentation, l’habillement, l’habitat, le travail, les mÅ“urs sexuelles et les coutumes relatives à la parenté composent entre eux une authentique culture de l’Asie du Sud-Est.
Ayant ainsi établi l’intégrité structurelle de l’Asie du Sud-Est en tant que région humaine, Reid s’intéresse dans son second volume, sous-titré Expansion and Crisis, aux dynamiques du changement historique, dont certaines évoquent jusqu’à un certain point les dynamiques économiques et politiques observées par Braudel dans la Méditerranée. En fait, elles nous apparaissent plus familières encore dans la mesure où il s’agit de processus couramment associés au développement historique de l’Europe à l’é poque moderne [11] : l’essor du commerce et la formation des États absolutistes. Les bouleversements dans le champ religieux sont un autre trait de l’Europe moderne qu’on retrouve, au moins en partie, en Asie du Sud-Est, mais pas dans la Méditerranée braudélienne. De fait, la persistance du catholicisme dans la civilisation latine dessine nettement une ligne de partage entre la Méditerranée et l’Europe du Nord, balayée par la Réforme. Cela étant, les bouleversements religieux en Asie du Sud-Est ne sont pas venus de l’intérieur : ils ont été enclenchés par la rencontre avec le christianisme et l’islam, laquelle s’est soldée par la conversion de plus de la moitié des populations à divers types de croyances incorporant des éléments de l’une ou de l’autre des deux traditions [12].
Pour Braudel, même pendant les phases les plus actives de transformation, les civilisations, marquées de manière indélébile par leurs religions, fournissaient aux activités humaines un cadre qui n’évoluait que très lentement. Elles bénéficiaient d’une cohérence culturelle très différente de celle des régions qui les abritaient. La Méditerranée se partageait pour l’essentiel entre deux grandes civilisations, la civilisation latino-chrétienne et la civilisation turco-islamique. Leurs contacts étaient presque entièrement hostiles, mais, si la suprématie passait de l’une à l’autre, elles n’en conservaient pas moins leur distinction et leur détermination. Le paysage humain de la Méditerranée exhibait des traits de civilisation fortement différents les uns des autres ; chacun était susceptible d’é volutions entraînées par des dynamiques internes, souvent parallèles, mais les connexions qui s’établissaient entre eux ne donnaient jamais lieu à des formations hybrides. Chaudhuri, pour sa part, ne conduit pas en profondeur son analyse des quatre civilisations qu’il identifie autour de l’océan Indien, mais elles semblent elles aussi fortement différentes les unes des autres, avec leurs propres centres de gravité. Cela étant, même s’il affirme que l’Asie du Sud-Est constituait une région cohérente parce que les populations qui y résidaient se reconnaissaient comme appartenant à un monde différent de celui des trois autres civilisations qu’il identifie, cela suffit-il pour faire de cette zone une « civilisation » ? Chaudhuri lui-même admet que concevoir l’Asie du Sud-Est comme une civilisation, ainsi que nous le faisons pour l’Islam, l’Inde ou la Chine, mérite d’être débattu [13]. En outre, les dynamiques de transformation à l’Å“uvre — le christianisme et l’islam modifiant le profil religieux du pays — , impliquent pour les civilisations un rôle à l’intérieur de la région qui ne semble pas être le même que ce qu’on observe dans la Méditerranée de Braudel.
Contrairement à la Méditerranée, où la mer était grosso modo partagée entre deux civilisations se défiant l’une de l’autre et rivales, on observe en Asie du Sud-Est une configuration qui relève plutôt du patchwork. Et cette plus grande complexité apparaît pleinement si nous nous intéressons à l’Asie du Sud-Est maritime à travers les trois volumes publiés par Denys Lombard en 1990 sous le titre Le carrefour javanais [14]. Comme le montre Lombard, l’archipel insulindien a été soumis à quatre grands ensembles d’influences, l’Occident et l’Islam n’étant que deux d’entre eux. L’apport culturel le plus ancien est celui de l’Inde sanskritique, encore visible à Bali où l’impact plus tardif de l’Islam, de la Chine et de l’Occident n’a pas eu un effet aussi fort qu’ailleurs. Dans d’autres parties de l’archipel, les marchands musulmans introduisirent dès le XVIe siècle de nouveaux réseaux monétaires et de nouvelles pratiques commerciales ; mais l’influence islamique a été plus large et plus profonde que s’il ne s’était agi que d’économie : dans l’analyse de Lombard elle véhicule les concepts d’individu, d’espace géographique et de temps linéaire, autant de notions dont on a en général tendance à considérer qu’elles sont nettement d’origine européenne [15]. L’élaboration d’idées et de sensibilités nouvelles illustre la façon dont les apports islamiques se sont intégrés à la culture javanaise, même si les héritages indiens, plus anciens dans le domaine de l’art et de la religion, sont restés des composantes essentielles. Comme la Méditerranée chez Braudel, l’archipel chez Lombard est une région qui se définit par les connexions entre ses diverses parties et par ses liens avec la scène extérieure. Mais alors que Braudel peut à juste titre parler de la Méditerranée comme du centre d’un monde plus vaste, Java est plus volontiers perçu comme une périphérie exotique et lointaine.
Construit à partir d’un ensemble difficile à maîtriser de sources écrites dans les langues les plus diverses, le travail remarquable de Lombard fait de Java le centre de son propre monde, d’un monde qui absorbe toute une série d’influences extérieures. La cohérence de l’archipel javanais émerge d’une analyse portant sur les différentes strates d’influences, intervenues à des périodes variables, qui ont contribué, chacune par ses éléments propres, à la formation d’un complexe plus large d’é volutions historiques dans la très longue durée. Ainsi disposons-nous d’un exemple d’hybridations culturelles multiples participant à la création d’une région. Peut-être la situation géographique de Java, éloigné des centres culturels d’où procédait chacune des influences qui ont structuré la région, a-t-elle favorisé ce caractère hybride.
Lombard ne cesse par ailleurs d’insister sur les limites de ces changements introduits de l’extérieur. Tant le sous-titre du premier volume que sa première partie mettent en relief les limites de l’occidentalisation : les influences venues de l’Occident n’ont pas été aussi pleinement assimilées que celles de l’Inde ou de l’Islam. L’on pourrait dès lors s’attendre à ce que Lombard explique jusqu’à quel point ces dernières ont transformé la culture javanaise en profondeur ; mais même là il reste très prudent. La première partie du troisième volume, « Les limites de l’indianisation », attire l’attention sur les confins de l’influence indienne en opposant les zones où celle-ci l’emporte nettement, et celles où l’influence islamique est plus notable. En mettant le doigt sur les variations spatiales dans l’importance relative des héritages indiens et islamiques, Lombard suggère les limites des uns comme des autres. Mais en dépit de ces exhortations à reconnaître les distinctions, il existe clairement un degré de combinaison entre des éléments hétérogènes qui serait complètement étranger à la Méditerranée braudélienne.
L’héritage chinois est encore différent de ce qui vient d’être esquissé. Lombard suggère que la nature de l’influence chinoise est plus complexe que celle de l’Islam, et donc difficile à évaluer [16]. Il indique le rôle majeur joué dans l’économie par les Chinois, à commencer par les marchands qui ont mis en place les routes commerciales ramenant vers la Chine. Les marchands chinois du XVIIe siècle ont également créé les premières plantations de sucre dans la région, avant d’intervenir dans d’autres types de productions agricoles telles que le thé, le tabac, l’arachide, l’indigo ou les cultures maraîchères. Le fer et l’acier qu’ils importaient ont en outre contribué à équiper Java en outillage. Mais c’était d’abord comme marchands que les Chinois étaient connus : dès le début du XVIIe siècle, certains en parlent comme des Juifs de la région [17]. Ce simple parallèle attire l’attention sur le fait que les Chinois sont constamment restés un groupe à part dans l’archipel. De même que Braudel envisageait les Juifs de la Méditerranée comme un groupe possédant sa propre civilisation, de même il est possible de considérer que les Chinois de Java, et plus généralement d’Asie du Sud-Est, avaient eux aussi leur propre civilisation. Mais en dépit de la similarité de leurs rôles commerciaux et d’une longue histoire les assimilant les uns aux autres, la situation des Chinois en Asie du Sud-Est n’é tait pas du tout la même que celle des Juifs en Europe. Économiquement, les Chinois s’engageaient dans une gamme d’activités plus large, travaillant dans les champs autant que dans les villes. Sur le plan culturel l’influence chinoise a eu un impact sur l’alimentation, les céramiques, le mobilier, l’architecture et la langue en Asie du Sud-Est [18]. Et surtout, les Chinois d’Asie du Sud-Est restaient de toutes sortes de manières connectés politiquement au vaste empire agraire dont ils étaient originaires, alors que les Juifs étaient évidemment privés d’une telle option.
Si nous envisageons les côtes du sud-est et du sud de la Chine comme formant l’une des extrémités de la Méditerranée chinoise, et les ports d’Asie du Sud-Est comme en étant l’autre, à l’instar des limites latines et turques de la Méditerranée, il devient possible de discerner un gradient économique comparable à celui qui existait dans celle-ci. L’aire chinoise était plus avancée économiquement que l’Asie du Sud-Est, tant pour les techniques agraires que pour les savoir-faire artisanaux. C’étaient les marchands chinois qui dominaient l’essentiel du réseau commercial et qui retiraient les profits de l’intégration économique de la région. Mais ce parallèle économique qu’on vient d’esquisser doit être tempéré par les différences politiques. En Méditerranée orientale, l’é conomie de l’Empire ottoman n’avait pas la sophistication de celle de l’Espagne, de la France ou de l’Italie, et son centre politique s’est affaibli à partir du XVIIIe siècle ; par contraste, l’Empire chinois était non seulement plus développé économiquement que l’Asie du Sud-Est, mais sa puissance politique s’est aussi accrue significativement à partir de la fin du XVIIe siècle et au cours du XVIIIe siècle. Alors que dans la Méditerranée on a un vaste empire dont la puissance économique est moindre que celle des États plus petits, dans l’Asie du Sud-Est maritime c’est la situation inverse qui prévaut.
Mais il existe d’autres différences politiques importantes entre les deux régions. Par-delà les relations économiques qu’elles entretenaient avec l’empire du Milieu, plusieurs entités politiques en Asie du Sud-Est lui versaient aussi tribut, ce qui en faisait, dans la perspective de Pékin au moins, autant de parties constituantes de l’ordre universel chinois. De fait, les échanges tributaires avec la Chine au début du XVe siècle ont en même temps défini les lois et règlements généraux qui présidaient au commerce dans la région [19]. Ces caractéristiques de l’Asie maritime orientale et sud-orientale ont conduit Hamashita Takeshi à analyser la structure de la région dans les termes, précisément, du système tributaire chinois. Cet auteur a en effet tenté dans divers articles et ouvrages de démontrer que les flux commerciaux de l’Asie maritime peuvent être regroupés en trois sphères d’activité : 1) le commerce entre la côte sud-est de la Chine, Taiwan, les îles Ryukyu et Nagasaki au Japon ; 2) le commerce entre la Chine du Sud et du Sud-Est et l’Asie du Sud-Est ; 3) le commerce entre la côte orientale de l’Inde et l’Asie du Sud-Est [20]. Avec plusieurs autres chercheurs japonais il a reconstruit les flux de marchandises et les flux monétaires parcourant une région maritime asiatique qu’il conçoit comme organisée politiquement par le système tributaire chinois de relations diplomatiques [21]. Mais, alors même que l’État chinois avait un impact politique sur les relations à l’intérieur de la région maritime asiatique au sens large, des parties différentes de la Chine se connectaient à des sphères commerciales distinctes au sein de cette même région.
Cette réorganisation spatiale des liens commerciaux de la Chine au sein de l’Asie a eu, entre autres conséquences, celle de disqualifier l’empire comme unité d’analyse pertinente pour les relations économiques et de susciter une approche régionale dans laquelle les différentes parties de l’Empire chinois se connectent à des parties différentes de l’Asie orientale. Une telle régionalisation nous permet d’envisager les mers d’Asie du Sud-Est (nanyang en chinois, ou laut tengah en malais) comme une « Méditerranée chinoise ». Dans cette conception, il devient possible de considérer les ensembles complexes de liens politiques, économiques et culturels qui donnent son existence à la région comme un cadre humain de référence, à la manière de la Méditerranée braudélienne. On a affaire à une aire où les conditions de sol et de climat possèdent leurs propres caractéristiques et qui, comme la Méditerranée, a été intégrée par des échanges économiques embrassant une variété considérable de cultures et un ensemble de formations politiques discrètes.
Évoquer la possibilité de tels parallèles ne signifie pas, faut-il le préciser, que cette « Méditerranée chinoise » ressemble à son homonyme à tous les points de vue. Dès la fin des années 1970, John E. Wills attirait l’attention sur le fait que la Méditerranée comme la Baltique — ou comme les eaux reliant l’archipel indonésien à la péninsule malaise — é taient ceintes de centres politiques faisant face à des mers relativement étroites et à travers lesquelles il était facile d’é tablir des relations commerciales ou de piraterie. La Chine maritime, par contraste, avait devant elle des mers beaucoup plus ouvertes, en même temps qu’elle était solidement amarrée à un empire continental. Cet ensemble de circonstances rendait moins vraisemblable l’é mergence, pour les Chinois et leurs partenaires commerciaux, de ces connexions entre pouvoir et profit qu’on voit apparaître avec le plus de force dans le monde méditerranéen [22]. Et il faut encore moins s’attendre à ce que les autres régions étudiées par les spécialistes de l’Asie en s’inspirant de Braudel, ou en résonance avec lui, reflètent tous les traits que nous associons à la Méditerranée.
Qu’il s’agisse de l’océan Indien chez Chaudhuri, embrassant des étendues qui vont de l’Afrique orientale au Japon, ou de Java chez Lombard, qui n’est qu’un ensemble d’îles au sein de l’Asie du Sud-Est, les différentes échelles spatiales concevables dans une Asie maritime à laquelle se sont consacrés de nombreux chercheurs venus de tous les pays sont là pour nous rappeler que ces régions, dont l’étude a été inspirée par Braudel, n’ont pas de frontières fixes en tant qu’unités d’analyse. Pourtant, les régions d’Asie maritime envisagées par Chaudhuri, Reid, Lombard, Hamashita et d’autres ne sont pas sans rapports entre elles. Chacune possède un certain nombre de caractéristiques qui permettent de les considérer comme des unités d’étude comparables à la Méditerranée de Braudel. Pris ensemble, ces travaux suggèrent que les régions braudéliennes tirent leur cohérence à la fois de traits humains et de traits naturels. Elles sont susceptibles d’embrasser des cultures diverses et des systèmes politiques différents. La compétition ou les conflits forgent autant de liens entre les différents acteurs, si ce n’est plus, que les relations de complémentarité ou de coopération.
Certaines de ces régions braudéliennes ont peut-être plus de sens que d’autres. La prise en considération de la côte chinoise par Lombard s’impose certainement pour construire la région maritime d’Asie du Sud-Est ; par contraste, l’exclusion de cette dimension chinoise par Reid en faveur d’une Asie du Sud-Est plus autonome, définie par des traits en partie partagés, découle du découpage du monde en « aires culturelles » inventé après la dernière guerre [23]. La région braudélienne semble moins définie par la configuration particulière d’un espace dont les différenciations seraient internes — par exemple, elle peut comporter un ou plusieurs centres économiques — qu’elle n’est créée par la multiplicité et la diversité des liens entre les populations vivant en son sein, qui toutes ensemble constituent une expérience humaine « totale » — ou un éventail d’expériences — , différente de celles possibles ailleurs.
En termes plus abstraits, on pourrait généraliser à partir de la Méditerranée braudélienne en considérant la densité et la diversité des interactions comme les composantes clés d’une région. Elles se distinguent à leur tour des connexions plus rares et plus spécifiques qui mettent en rapport les populations de la région avec celles de l’extérieur. Une telle formulation ne requiert pas un ensemble particulier de caractéristiques plutôt qu’un autre pour définir une région, pas plus qu’elle ne privilégie les centres économiques et politiques au détriment des périphéries. Elle nous aide donc à considérer les différentes parties du monde sans leur imposer un quelconque schéma global d’interprétation, basé sur l’aspect qu’a pu présenter le monde dans les siècles plus récents. Elle nous permet également de considérer les dynamiques culturelles des régions en suivant la trace des institutions parmi les populations qui passent d’une culture à l’autre et font circuler les idées. Certains éléments culturels présents dans deux situations différentes peuvent être communs, comme l’Islam dans la Méditerranée braudélienne et dans la Méditerranée chinoise. Mais la combinaison d’éléments divers dans les deux régions donne des résultats profondément hétérogènes. De la sorte, les régions fournissent une échelle d’observation qui encourage la reconnaissance des différences autant que des connexions, ainsi que celle de similitudes qui résultent de parallélismes indépendants plus que de dynamiques systématiquement intégrées.
 
La Chine du Nord-Ouest comme région braudélienne
 
 
Cette logique d’un monde régional conçu sur le modèle de la Méditerranée peut être appliquée à d’autres espaces que nous percevons normalement comme chinois [24]. Et point n’est besoin d’une étendue d’eau. Bordée par le désert de Gobi au nord et à l’est, par l’Himalaya à l’ouest, et abritant des millions de paysans chinois sédentaires dans sa partie méridionale et orientale, la frontière nord-ouest de la Chine forme une région au sein de laquelle quatre civilisations se sont rencontrées depuis le XVIe siècle : Han, tibétaine, mongole et islamique. En dépit du fait que le centre de cette région est une étendue continentale et non pas maritime, il existe d’importantes similitudes avec la Méditerranée de Braudel [25]. Comme dans la Méditerranée, on trouve le long de la frontière nord-ouest une écologie favorable à la fois à l’agriculture sédentaire et à l’activité pastorale ; elle est parcourue par des marchands au long cours dont les caravanes de chameaux jouent le rôle des navires en Méditerranée. De même que la Méditerranée se distingue par ses ciels bleus, ses oliviers et ses vignes, la Chine du Nord-Ouest a ses propres caractéristiques : plateaux balayés par les vents, taches de végétation, montagnes désolées... Entre XVIe et XVIIIe siècle, les deux régions ont vécu suivant leurs propres rythmes naturels et en accord avec les sensibilités humaines particulières qui liaient les populations à leur environnement, d’où ont émergé des mondes bien distincts au sein desquels les différences culturelles fleurissaient, même si ce n’était pas toujours de façon pacifique. Et de même que la Chrétienté latine et l’Islam turc se partageaient une Méditerranée où venaient également commercer les Juifs et les habitants de l’Europe du Nord, de même la frontière nord-ouest de la Chine était peuplée d’habitants représentant plusieurs cultures : tibétaine, mongole, chinoise Han, sino-musulmane. Les deux régions étaient également connectées à des mondes plus vastes par les flux de marchandises qui les traversaient pour de lointaines destinations.
En dépit de ces parallèles, pourtant, il existe un ensemble de différences bien plus visibles encore. La Méditerranée de Braudel est à bien des égards une région riche, même si les récoltes y sont parfois maigres et si les subsistances restent un souci constant. Tout en garantissant un régime alimentaire raisonnablement complet aux gens du commun, l’environnement physique fournit la base d’une cuisine élégante et d’une Å“nologie de qualité réservées aux riches qui peuvent se les offrir. L’expansion commerciale ne profite pas à tous de la même manière, certes, mais chacun y a accès, du petit revendeur jusqu’au marchand menant un train de vie princier. Par contraste, le Nord-Ouest chinois est pauvre. Le climat est dur, les sols sont peu profonds et le peuple arrache une maigre subsistance à la terre. Les chances d’amasser des fortunes y sont rares.
Acceptons ces contrastes indiscutables, mais essayons malgré tout de regarder plus loin et de continuer d’envisager la frontière nord-ouest comme une région braudélienne. L’étude de cette région nous préparera en effet à un nouveau contraste, entre les transformations de l’É tat en Asie et en Europe celui-là, lorsque nous nous trouverons confrontés à des exemples de régions regroupant une multiplicité d’É tats et à un exemple d’État — l’empire des Qing — englobant plusieurs régions.
Vu d’aujourd’hui, la culture la plus en évidence dans la Chine du Nord-Ouest est celle des Han, autrement dit cette même culture de base que l’on retrouve à des milliers de kilomètres de là le long des côtes du sud et du sud-est. Il a été récemment de mode, parmi les spécialistes de la Chine, de mettre en avant les variations locales de la culture Han. Après tout, les Chinois de nationalité Han parlent toutes sortes de dialectes, se nourrissent différemment et se distinguent par leurs coutumes. Mais ils ont aussi en commun la même langue écrite à base d’idéogrammes, un ensemble de textes fondateurs et de normes culturelles associés au nom de Confucius, ainsi qu’une préférence régulière pour l’agriculture sédentaire à petite échelle, en dépit de nombreuses variations dans les plantes cultivées et les types de tenure. C’est cette culture chinoise qui a envahi le Nord-Ouest de façon de plus en plus systématique à travers des vagues migratoires successives. L’État a joué des rôles variés dans ces migrations, organisant certaines et se contentant d’en encourager d’autres. Mais sans l’appui des ressources de l’État les migrations des Chinois dans la région et son incorporation à l’empire sous les Ming et les Qing n’auraient pas eu lieu. Certains immigrants étaient des soldats qui établissaient des colonies agricoles pour subvenir à leurs besoins. D’autres étaient des condamnés à l’exil, qui défrichaient également le sol pour produire leur nourriture. Enfin il y avait les civils, qui eux aussi venaient mettre en culture de nouvelles terres. Ces immigrants chinois apportaient avec eux des techniques de contrôle des eaux utilisées ailleurs dans l’empire et réussissaient occasionnellement à accroître la productivité de la terre. Certains ne cherchaient pas à extraire leur subsistance du sol mais se lançaient dans le négoce, qu’il s’agît du commerce des chevaux et du thé avec les peuplades frontalières, qui était réglementé par le gouvernement, ou du trafic des grains et d’autres articles de consommation courante, laissé libre pour l’essentiel [26].
À la différence des Han, qui arrivaient directement de leur territoire d’origine par le sud et par l’est, les Tibétains du Nord-Ouest chinois ne conservaient que de peu de liens avec leur base politique, située plus loin à l’ouest. Beaucoup étaient des éleveurs, à la différence de la vaste majorité des habitants du Tibet proprement dit, qui étaient des agriculteurs produisant de l’orge (céréale qui pousse jusqu’à plus de 4 000 m). Le troisième groupe important de populations dans le Nord-Ouest chinois appartient à la civilisation nomade mongole, dont certaines pratiques culturelles remontaient à la présence turque dans la steppe mongole au VIe siècle. Les Mongols, bien sûr, sont d’abord connus pour avoir conquis la Chine et de vastes portions du Proche-Orient, de la Russie et de l’Europe centrale au XIIIe siècle à partir des steppes de l’Asie centrale. Au XVIe siècle le bouddhisme tibétain gagna des adeptes parmi les élites mongoles, qui imposèrent leur foi aux gens ordinaires et les obligèrent à faire des dons aux monastères édifiés à travers la steppe. Les chefs mongols conduisaient des fédérations de lignages englobant de nombreux campements nomades. Chacun de ces campements comptait plusieurs familles qui déplaçaient leurs troupeaux ensemble à la recherche de pâturages et collaboraient pour la chasse [27]. Lorsque les Mandchous conquirent la Chine au milieu du XVIIe siècle, ils s’adjoignirent un certain nombre de chefs tribaux mongols pour participer à leur entreprise ; mais comme ils voulaient à tout prix éviter de fournir à un quelconque groupement mongol l’occasion de prendre les armes contre eux, ils prirent soin de diviser les tribus qui les avaient aidés à conquérir la Chine en petits groupes de parenté attachés à des zones spécifiques de pâturage.
Plus loin à l’ouest se trouvaient sur la frontière d’autres groupes de Mongols qui, eux, ne s’é taient pas joints à la conquête de la Chine par les Mandchous. Certains constituèrent entre le milieu du XVIIe siècle et celui du XVIIIe un État nomade qui entra en rivalité avec les Mandchous pour contrôler les régions dont ceux-ci devaient finalement faire la Chine du Nord-Ouest. Entre 1671 et 1697, le régime Zunghar de Galdan — un chef mongol occidental qui avait édifié une formidable puissance militaire — réussit à occuper une partie des territoires appartenant aujourd’hui au Xinjiang, à la Mongolie intérieure et à la Mongolie extérieure. Il en coûta aux Qing trois expéditions de grande ampleur pour réussir à le défaire. D’autres campagnes dans les années 1755-1760 portèrent les coups ultimes à l’idée même d’un État nomade mongol [28]. En dépit du pouvoir limité des Tibétains et des Mongols, les Mandchous ont cherché le moyen de les maintenir divisés et affaiblis afin de rendre impossible une alliance qui aurait menacé leur pouvoir dans la région [29].
La dernière composante culturelle présente sur la frontière nord-ouest de la Chine est peut-être la plus complexe des quatre. Il s’agit en effet d’une variété d’Islam dont la plupart des fidèles dans la région sont des descendants de Chinois Han convertis au XVIe siècle. Ces sino-musulmans ressemblent à maints égards aux Han pour ce qui concerne l’alimentation, la langue et toute une série de coutumes. Le seul critère distinctif réside dans les liens que ces populations entretiennent avec un ensemble plus vaste de croyants, qui les maintiennent en contact avec le monde extérieur par-delà les limites nord-ouest de la Chine. Mais en dépit de ces liens avec la communauté islamique des croyants, il a fallu l’é mergence d’un authentique mouvement religieux au XVIIIe siècle, au moment du renouveau suscité par les ordres soufis, pour que les sino-musulmans du Nord-Ouest s’organisent à un niveau supérieur à celui de la communauté locale et de sa mosquée. Les activistes soufis apportaient avec eux un système de relations de maître à disciple qui avait pour effet de tisser des liens entre les congrégations. Certes, les débats entre maîtres spirituels soufis créaient plus de divisions encore au sein du mouvement que le « revivalisme » soufi n’en entretenait lui-même avec les autres courants musulmans ; mais les chefs du soufisme prêchaient tous un même type de fondamentalisme religieux qui rendait de plus en plus problématique pour de nombreux croyants le fait de vivre sous un régime politique non musulman. Les fonctionnaires mandchous n’étaient pas à même de comprendre les évolutions religieuses complexes qui se produisaient sous leurs yeux ; mais ils voyaient bien que le degré croissant d’organisation sociale dont étaient responsables les ordres soufis était en train de créer les conditions pour mobiliser les populations contre le gouvernement.
Or, les populations avaient en effet quelque raison d’être mécontentes de la domination mandchoue, au-delà du fait que les Mandchous n’é taient pas des croyants. Même les efforts du pouvoir pour avoir un impact positif sur la vie des habitants du Nord-Ouest, en particulier pour lutter contre la famine au début des années 1780, échouèrent en raison d’une corruption extrême qui rendait futile toute tentative en ce sens [30]. Des violences éclatèrent en plusieurs endroits dans les années 1780, et à nouveau au milieu du XIXe siècle. Ces affrontements contribuèrent à définir le cadre complexe de relations qui continue aujourd’hui encore à caractériser la frontière nord-ouest de la Chine, et les rapports difficiles qu’entretient la République populaire avec ses sujets tibétains, musulmans et mongols.
Il manque au Nord-Ouest chinois la lisibilité physiographique d’une région organisée autour de l’eau. Certes, les montagnes créent des barrières au nord et à l’ouest, et des plaines fertiles s’étendent au sud et à l’est ; mais la « région frontière » se déploie bien au-delà des zones qui furent incorporées à l’empire des Qing. Une partie se connecte culturellement, par-delà une steppe écologiquement semblable, à une tradition bouddhiste-chamanique plus vaste ; et à l’ouest vivent d’autres groupes islamiques devenus une composante de l’Asie centrale soviétique. Dans cette dimension culturelle, le Nord-Ouest chinois se compare à la Méditerranée de Braudel, puisqu’il participe de deux religions à vocation universelle différente : c’est la configuration des interactions humaines qui fait de la région un espace d’activité distinct. Mais à la différence de la Méditerranée, le Nord-Ouest de la Chine n’a jamais été un centre économique : il a au contraire toujours appartenu à des périphéries, politiques et économiques. De ce point de vue il évoque plutôt Java, et d’ailleurs il exhibe un degré de diversité et d’hybridité culturelles voisin de ce qu’on trouve dans l’Indonésie, à laquelle Java a ensuite appartenu. Enfin, il va de soi que les types d’évolution politique intervenus dans la Méditerranée chinoise et sur la frontière nord-ouest de la Chine ont été extrêmement différents.
Ajoutons encore que, outre le mouvement social islamique des soufis et l’État nomade mongol des Zunghar, les ambitions des Qing concernant ce qui devait devenir le Nord-Ouest chinois avaient à tenir compte d’un troisième facteur : l’expansion de l’empire tsariste.
Pendant la plus grande partie du XXe siècle deux grands États, l’URSS et la Chine, se sont partagé et disputé une frontière commune dans le Nord-Ouest chinois. L’effondrement de la domination soviétique s’est soldé par la fondation de nouvelles républiques centre-asiatiques, dont beaucoup ont noué des liens économiques avec le Nord-Ouest de la Chine ; autrement dit, celui-ci se retrouve économiquement orienté à la fois vers ses voisins de la steppe et vers l’intérieur de la Chine. Sur le plan politique, le gouvernement chinois est particulièrement désireux de voir la région s’orienter vers Pékin, et non vers d’autres entités en Asie centrale. On peut aujourd’hui distinguer quatre sources d’influences différentes dans la province chinoise du Xinjiang : russe, dans sa partie nord ; musulmane, en provenance des communautés islamiques d’Asie centrale, dans sa partie sud autour de Kashgar ; hindoustane encore plus au sud, autour de Khotan ; chinoise enfin, dans l’est de la province autour de Turpan [31]. L’ancienne combinaison de groupes nomades, de mouvements islamiques et de présence politique russe a été transformée, mais chacun de ses éléments contribue aujourd’hui encore à élargir l’éventail des acteurs politiques au-delà de la configuration à laquelle nous a familiarisés la Méditerranée braudélienne. Ils ont joué et continuent de jouer des rôles extrêmement différents de ceux qu’on rencontre dans le scénario de la formation des États en Europe — y compris dans l’Europe méditerranéenne, où Braudel remarquait que l’ancienne puissance des cités-États de l’Italie avait commencé à décliner au XVe siècle au profit de plus grands États, capables de mobiliser des ressources à partir d’une aire plus vaste.
 
La formation des États dans les différentes régions
 
 
Au XVIe siècle, Braudel explique le succès de la Monarchie hispanique et celui de l’Empire ottoman en les mettant en rapport avec le décollage économique et l’expansion que connaît alors la Méditerranée dans son ensemble. Lorsque la réussite de ces empires a été moindre au siècle suivant, ils ont été déplacés économiquement par des États situés plus au nord, dont certains, comme la France, possédaient une composante méditerranéenne, mais dont d’autres, comme l’Angleterre ou les Provinces-Unies, arrivaient dans la région en outsiders. Braudel suggère que ces États territoriaux plus petits étaient mieux équipés pour la compétition à un moment où l’é conomie méditerranéenne, ainsi d’ailleurs que celle des régions plus au nord, entrait en récession. Mais la situation n’é tait pas la même aux deux extrémités de la Méditerranée. À l’ouest, l’Empire espagnol avait dû céder le pas à des États plus petits, devenus les acteurs les plus puissants ; dans la Méditerranée orientale en revanche, l’Empire ottoman continuait avec ses forces et ses faiblesses d’ê tre la formation étatique dominante ; en d’autres termes, la dynamique de la construction de l’État n’apparaît pas la même aux deux bouts de la Méditerranée. Ceci n’est d’ailleurs pas pour nous surprendre, dans la mesure où, d’une manière générale, les historiens ont tendu à considérer la formation des États territoriaux en Europe comme l’un des moteurs essentiels du changement historique — un moteur qu’on ne voit guère en évidence dans l’Empire ottoman, ni dans aucun autre des empires islamiques qui s’étendaient de l’extrémité orientale de la Méditerranée à l’Asie du Sud.
La formation des États territoriaux en Europe a été l’un des grands thèmes de la recherche historique et a fait l’objet d’une abondante littérature spécialisée à partir de laquelle il devient possible de construire des analyses plus générales. Pour édifier un État avec succès il fallait remplir trois conditions, d’ailleurs reliées entre elles : 1) convaincre les élites de venir occuper de nouvelles positions de pouvoir et d’autorité dans le cadre de l’État territorial ; 2) extraire des revenus toujours plus élevés, tant de ces élites que de la population ordinaire ; 3) utiliser ces revenus pour financer des armées bataillant pour la suprématie [32]. La compétition politique pour le contrôle des ressources conduisit les autorités à promouvoir des politiques économiques susceptibles à la fois d’enrichir les sujets et de remplir les caisses de l’État. Les bâtisseurs d’État qui ont le mieux réussi sont ceux qui ont su tirer parti de la croissance constante des richesses. Pour certains gouvernements européens, cela signifiait la promotion d’aventures commerciales en Asie et l’encouragement au défrichement des terres dans le Nouveau Monde. Autrement dit, le processus de construction étatique en Europe et la dynamique économique allant de pair ont vite fait de nous emmener loin de la Méditerranée. Suivons donc jusqu’en Asie ces bâtisseurs d’États européens et leurs marchands, afin de considérer de plus près la formation des États en Asie du Sud-Est et le processus de transformation étatique en Chine.
Les souverains d’Asie du Sud-Est, comme beaucoup de leurs confrères en Europe, ponctionnaient la richesse des marchands pour se financer eux-mêmes. Richesse et pouvoir étaient intimement liés : un riche personnage avait une nombreuse suite, ce qui signifiait qu’il était susceptible d’entrer en concurrence avec le souverain. Cela facilitait la réussite des marchands étrangers, dont beaucoup étaient musulmans, car ils étaient perçus comme moins menaçants pour les souverains [33]. L’impact politique de l’Islam était inséparable des activités lucratives liant les souverains et les marchands musulmans. Certains États d’Asie du Sud-Est placèrent ainsi sous leur domination des territoires étendus dans le courant du XVIe et du XVIIIe siècle. La richesse accumulée dans les villes-ports en vint aussi à concerner certains États continentaux, dont le Viêt-nam et le Siam.
Les spécialistes ont suggéré certaines similitudes avec les processus de formation de l’État en Europe. Au-delà des parallèles braudéliens avec la Méditerranée, Anthony Reid, par exemple, caractérise les dynamiques politiques aux XVIe et XVIIe siècles en parlant de « problèmes de l’État absolutiste [34] ». Pour lui, la formation d’États forts s’explique par une combinaison de puissance, de charisme et de richesse ; mais il n’insiste pas moins sur le fait que les liens entre un port et son hinterland étaient souvent conditionnels, plus proches parfois d’un modèle fédératif qu’on ne l’attendrait normalement d’un État fortement centralisateur. Il remarque également qu’avec l’expansion du commerce entre 1400 et 1630, beaucoup de villes ont créé leur propre structure étatique, phénomène dont il souligne la différence quant aux relations entre villes et États en Europe [35]. Plusieurs États ont imposé leur domination au XVIe siècle, comme Pegu, l’Arakan, le Laos, le Viêt-nam, Patani, Aceh, Banten ou Makassar. Les souverains soumettaient les aristocraties, soit en les exterminant soit, comme à Aceh ou au Siam, en confisquant les domaines de ceux qui mouraient sans héritier [36]; ils cooptaient les marchands et étendaient leurs territoires, tout en essayant de s’approprier l’autorité sur le plan symbolique. En bref, les « É tats absolutistes » que Reid discerne en Asie du Sud-Est ressemblent à ceux d’Europe sur quelques points, mais ils diffèrent d’eux à bien d’autres égards.
Autre spécialiste de l’Asie du Sud-Est, Victor Lieberman a cherché à expliciter les parallèles entre les dynamiques de formation de l’État en Asie du Sud-Est et en Europe en comparant la France, la Russie, la Birmanie, le Siam, le Viêt-nam et le Japon [37]. À des degrés divers selon les cas, il discerne des processus de consolidation territoriale, de centralisation administrative, de régulation sociale et d’intégration culturelle, qui tous se produisent alors même que la croissance économique facilite l’accumulation de revenus par des gouvernements en pleine expansion. Nous en apprenons donc bien plus sur ce que Lieberman considère comme des parallèles, ou des similitudes, que sur les différences. On peut déjà s’interroger sur le degré réel de similitude dans chaque cas, en l’absence de critères clairs pour mesurer des entités telles que la régulation sociale ou l’intégration culturelle ; mais une difficulté bien plus grande encore apparaît lorsqu’on s’intéresse à l’Europe et à l’Asie du Sud-Est comme cadres de la formation des États : le choix de la Russie plutôt que l’Angleterre, la Hollande ou l’Espagne, et du Japon plutôt qu’Aceh, Banten ou le Laos, signifie que Lieberman ne s’est pas attaché à des contextes régionaux comparables au sein de l’Europe et de l’Asie. Les exemples russe et japonais font intervenir des contextes différents de ceux qui prévalent dans la plus grande partie de l’un et l’autre continent. La croissance de l’É tat russe aux XVIe et XVIIIe siècles est liée à son expansion territoriale à travers des zones faiblement peuplées, et dans une direction qui l’é loignait des lieux de compétition entre États européens. Quant au cas japonais, il est dominé par une dynamique interne marquée par le souci de tenir le pays à l’écart du système tributaire chinois. Or, la formation de maints États, en Europe comme en Asie, a été déterminée de façon cruciale par la compétition avec leurs rivaux. Si l’on s’intéresse à la construction des États dans un contexte régional, on pourra par exemple s’interroger sur les causes de l’éclipse d’États qui semblaient pleins d’avenir à une époque, comme Aceh ou Makassar. Les raisons sont-elles identiques à celles qui expliquent le déclin des cités-États méditerranéennes ? L’apparition de centres continentaux de pouvoir étatique doit être distinguée de la croissance antérieure d’États situés le long de la péninsule ou dans l’archipel, stimulée en son temps par celle du commerce maritime asiatique qui connectait la région avec la Chine [38]. Une analyse des transformations étatiques dans le Sud-Est asiatique qui soit centrée sur la région rendrait mieux compte aussi bien des différences que des similitudes avec la situation européenne ; et nous aurons quelque chance d’améliorer notre compréhension des différentes régions en nous intéressant non seulement aux États qui ont réussi à l’é poque contemporaine, mais aussi aux espaces où il n’y a pas eu émergence d’É tats forts.
En fait, revenir un moment sur les procès de construction de l’É tat en Europe nous fournira un point de départ utile pour examiner d’autres parallèles encore, et d’autres différences, au sein des modèles de formation et de transformation étatique à travers l’Eurasie. Charles Tilly, comme on sait, a corrélé le double processus d’extraction des ressources et d’imposition du contrôle administratif dans la formation des États européens avec deux types distincts de hiérarchies urbaines organisant l’espace social. Le premier consiste en une chaîne hiérarchisée de centres administratifs imposant leur contrôle sur un territoire : le pouvoir et l’autorité partent de la capitale et se diffusent à travers une pyramide de villes de moins en moins importantes. Dans le second type de hiérarchie urbaine, on a affaire à des centres commerciaux qui accumulent de proche en proche des biens et des ressources qui sont ensuite concentrés dans un petit nombre de grandes villes. Pour Tilly, la construction de l’É tat dans l’Europe moderne a tiré parti de ces deux types de hiérarchies [39], même si dans certains cas, comme la Prusse, on s’appuyait en priorité sur une hiérarchie de villes administratives, alors que dans d’autres, comme la Hollande, on avait plus exclusivement recours aux ressources de la hiérarchie des centres commerciaux. Mais la plupart des États en voie d’é dification ont été capables de jouer sur les deux tableaux, réussissant de la sorte à créer le muscle nécessaire à une formation territoriale forte, greffé sur une ossature urbaine bien structurée.
L’application du modèle Tilly à l’Asie du Sud-Est livrerait probablement le même éventail de possibilités. À première vue au moins, il semble que certains États — en particulier ceux qui trouvaient leur origine dans des villes portuaires — aient lourdement dépendu pour leur formation des ressources économiques qu’ils collectaient dans les centres commerciaux ; tandis que d’autres, de nature plus continentale, ont développé leurs moyens de contrôle par le biais d’une hiérarchie administrative. Certes, si l’on y regarde de plus près, les hiérarchies urbaines en Asie du Sud-Est ont toutes les chances de révéler des caractéristiques spatiales très différentes de celles des hiérarchies qui se sont élaborées dans les territoires beaucoup plus vastes de l’Europe ; mais, appliquée avec prudence aux développements en Asie du Sud-Est, l’intuition fondamentale de Tilly, mettant en regard les processus de formation étatique et les types de centres urbains, ainsi que les relations que ceux-ci entretiennent entre eux, pourrait bien ajouter un nouveau parallèle européen à ceux qui ont déjà été identifiés par les spécialistes de la région. Elle pourrait en particulier montrer que lorsqu’on les compare aux États les plus dynamiques des XVe et XVIe siècles, les États ayant le mieux réussi au XVIIIe ont été la plupart du temps ceux capables d’exploiter les ressources disponibles à travers les deux types de hiérarchies urbaines.
Il se pourrait aussi que les moyens par lesquels les États d’Asie du Sud-Est établissaient des relations avec les élites et se procuraient des ressources différaient du cas européen ; c’est dans un contexte régional que ce phénomène ressort le mieux. Les différences dans la sphère de l’é conomie politique peuvent expliquer de façon critique les contrastes les plus importants entre les États européens et asiatiques. Qu’on se souvienne un instant de la façon dont le lien fondamental entre profit économique et pouvoir politique, établi d’abord dans les cités-États de la Méditerranée et plus tard dans des puissances territoriales comme les Provinces-Unies ou l’Angleterre, a résulté d’une forme qu’on pourrait dire agressive d’économie politique. Les souverains d’Asie du Sud-Est profitaient eux aussi des gains des marchands pour financer leurs activités, souvent en instaurant des monopoles gouvernementaux. Mais leurs efforts pour s’assurer des rentes ne semblent pas être allés jusqu’à l’invention de nouvelles formes institutionnelles dans le cadre desquelles les marchands ont pu s’essayer à faire eux-mêmes fortune; et elles n’ont pas non plus suscité cet appétit vorace d’expansion qui a conduit à la formation d’empires marchands ou coloniaux. Kathirithamby-Wells affirme que le commerce des ports urbains placés sous le contrôle d’un souverain dépendait directement du pouvoir politique, de telle sorte que l’émergence d’une classe autonome de marchands était impossible et qu’il y avait de ce fait de bonnes chances pour que la concurrence économique entre groupes marchands rivaux fût moins acharnée [40]; mais cela n’empêchait pas ces ports d’ê tre politiquement concurrents. De fait, John Villiers suggère que la concurrence entre les souverains d’Aceh, de Brunei, de Banten et de Makassar les a incités à rechercher des alliances, ou au moins des accommodements, avec les Portugais plutôt que de se constituer en fédération afin de s’opposer à eux [41].
Mais ce n’est pas l’existence ou non de rivalités entre souverains qui crée des différences entre les contextes européens et du Sud-Est asiatique : ce sont bien plutôt les institutions spécifiques de l’é conomie politique. La compétition entre bâtisseurs d’É tat en Europe était alimentée par les formes proprement européennes de mercantilisme, qui ont donné à certains d’entre eux les stimulants nécessaires pour se lancer sur les mers et aller conquérir ou exploiter de nouveaux territoires. Leurs tentatives contrastent plus fortement encore avec l’économie politique agrarienne de l’Empire chinois.
D’autres différences doivent être prises en compte si l’on veut étendre à des contextes asiatiques les analyses de Tilly relatives aux hiérarchies urbaines et à la construction de l’État. Dans ses considérations sur ces sujets, Tilly s’est inspiré des travaux de Skinner sur la Chine. Skinner, comme on sait, divise l’empire en huit ou neuf « macro-régions », chacune structurée par une hiérarchie urbaine de centres commerciaux reliant le cÅ“ur à sa périphérie. Ces macro-régions diffèrent des provinces définies par le gouvernement des Qing à travers sa hiérarchie administrative [42]. Non sans ironie, l’application ingénieuse par Tilly des idées skinnériennes à la formation des États européens nous pose un problème difficile. Si l’organisation spatiale des ressources politiques et économiques obéissait à des possibilités similaires aux deux extrémités de l’Eurasie, comment expliquer que le type de dynamique qui a conduit à la formation d’États concurrents en Europe et en Asie du Sud-Est soit si différent des dynamiques de transformation étatique révélées en Chine ?
 
Cultures et formation des États
 
 
Les analyses de Tilly sur les États européens mettent en avant la force de coercition et la mobilisation des ressources, chacun de ces deux facteurs semblant correspondre à un type particulier de hiérarchie urbaine. Il existe, potentiellement au moins, une troisième source de pouvoir associée à la formation des États : ce sont les croyances idéologiques capables de convaincre les gens d’obéir. Dans le cas de la Chine, la philosophie politique sur laquelle s’appuie le gouvernement remonte à des textes dont beaucoup ont été rédigés entre le VIe et le IVe siècle avant notre ère. Avec la dynastie des Qin au IIIe siècle avant J.-C., le pouvoir commença à mettre en place un ensemble d’institutions bureaucratiques venant compléter l’idéologie de la souveraineté élaborée au cours des siècles précédents. Bien que l’empire soit resté fragmenté pendant près d’un tiers du premier millénaire, l’idéologie et les institutions de la souveraineté impériale s’avérèrent suffisamment prégnantes et efficaces pour que cette forme de pouvoir devînt la norme par rapport à laquelle étaient jugées les réalités politiques.
Au XIIe siècle, sous les Song du sud, de nouvelles stratégies furent développées pour maintenir l’ordre social au niveau local. Ces stratégies dépendaient de façon vitale des capacités et du bon vouloir des élites rurales — de ceux qu’on identifiait par leur connaissance des Classiques et leurs participations au système des examens — à assumer un rôle dirigeant dans les localités. L’É tat chinois réussit effectivement à créer et à reproduire un modèle d’intégration sociale et culturelle à travers un espace dont l’é tendue était sans commune mesure avec ce que pouvaient concevoir les bâtisseurs d’État en Europe ou dans le reste de l’Asie. D’autres États à vocation impériale, comme les Ottomans, les Safavides ou les Moghols, ont bien fait appel à la « culture » pour favoriser la formation d’élites, mais aucun n’a pu s’appuyer sur une construction institutionnelle ou sur une identification spatiale entre le politique et le culturel comparables a ce qu’ont mis en place les Chinois.
L’É tat et la culture sont donc intimement liés en Chine, et à un degré qu’on ne rencontre pas dans les autres contextes politiques [43]. Contrairement à ce qui se passe dans la Méditerranée ou en Asie du Sud-Est, on a affaire à un immense espace identifié avec un État unique et, dans une large mesure, avec une civilisation unique. La culture chinoise n’est nullement homogène ; mais la culture Han constitue en son sein un centre de gravité dont l’importance et la masse pèsent sur des pratiques locales dont l’extrême diversité vient s’inscrire à l’intérieur d’un système culturel plus vaste. C’est un point qui mérite d’être souligné, au moment où l’historiographie actuelle a tendance à insister sur le bouillonnement de diversité culturelle qu’elle découvre en-dessous d’une apparence d’orthopraxie, plutôt que de replacer cette diversité dans un cadre comparatif et évaluatif plus général. Or, ce qui mérite d’ê tre mieux reconnu lorsqu’on compare une aire aussi vaste que la Chine avec les régions européennes ou asiatiques dont il a été question plus haut, ce sont les facteurs d’homogénéité culturelle parmi les Chinois et le degré auquel ces facteurs étaient consciemment encouragés par l’État pour promouvoir l’ordre social sous l’égide d’un régime impérial unique. À l’intérieur de chacune des principales régions de la Chine, l’homogénéité apparaît plus dense et plus prégnante qu’au sein de l’empire considéré dans son ensemble ; mais, même à l’échelle de l’empire, on a un noyau cohérent et fondamental de pratiques culturelles.
La correspondance entre les frontières de l’État et les limites de l’aire culturelle chinoise n’était bien sûr pas parfaite. Nous avons évoqué l’existence de quatre cultures distinctes sur la frontière nord-ouest de la Chine. Mais dans les interstices de ces cultures existaient différents types d’individus ou de groupes hybrides : des Tibétains convertis à l’islam, des musulmans mangeant du porc pour raccourcir la distance culturelle les séparant des Chinois Han... Un même lignage pouvait englober une branche musulmane et une branche suivant les coutumes chinoises Han de façon plus conventionnelle [44].
Les frontières culturelles et politiques ne se recouvraient pas non plus totalement aux confins méridionaux de l’empire. On a vu que la présence chinoise était une composante importante dans la définition de l’Asie du Sud-Est comme région. Le cas javanais étudié par Denys Lombard révèle que la culture chinoise avait pénétré beaucoup plus profondément en Asie du Sud-Est que ne devait le faire la culture européenne à l’époque moderne : la distance entre les pratiques des populations chinoises et indigènes était moins évidente que le fossé politique et culturel séparant les Européens des populations d’Asie du Sud-Est. En même temps, les influences bouddhistes, indiennes et islamiques étaient encore plus fortement intégrées aux cultures du Sud-Est asiatique que les influences chinoises. Peut-être cette différence reflète-t-elle en partie la présence permanente de l’Empire chinois à l’arrièreplan, qui fournissait aux Chinois un autre pôle d’identité, contrebalançant les identités qu’ils se forgeaient en Asie du Sud-Est.
La correspondance imparfaite entre culture et État se manifeste d’une façon fondamentalement différente dans les deux régions considérées ici, la Chine du Nord-Ouest et l’Asie du Sud-Est. Dans le Nord-Ouest chinois, le pouvoir faisait face à des enjeux stratégiques essentiels : la menace que constituait une fédération mongole capable de s’en prendre aux établissements chinois, la crainte d’une alliance entre Mongols et Tibétains qui se tournerait contre la Chine. En outre, les mouvements religieux islamiques représentaient un risque élevé d’agitation sociale grave, alors même que l’expansionnisme russe menaçait les territoires Qing tout au long de la frontière septentrionale de l’empire. L’absence d’homogénéité culturelle se reflétait dans l’importance relative des stratégies de contrôle appuyées sur la coercition et sur la puissance matérielle : les formes normatives de contrôle constituaient moins un choix. En revanche, avant le XIXe siècle tout au moins, les côtes du sud et du sud-est de la Chine n’étaient pas exposées aux mêmes types de risques stratégiques que les frontières septentrionales. La culture chinoise s’é tendait bien au-delà des frontières méridionales grâce à la présence économique, commerciale surtout, des Chinois en Asie du Sud-Est — alors qu’il n’y avait pas de présence militaire chinoise, et pour ainsi dire pas de présence politique [45].
L’absence de coïncidence parfaite entre les frontières de la Chine comme système politique et celles de la Chine comme civilisation, et le fait que la culture chinoise n’est ni simple ni parfaitement homogène dans son contenu, ne sauraient cependant nous cacher un contraste important entre la Chine et des régions comme la Méditerranée ou l’Asie du Sud-Est. Celles-ci ont été soumises, chacune, à des influences culturelles provenant de multiples civilisations et exhibent une diversité beaucoup plus grande qu’aucune région chinoise de taille comparable. L’É tat impérial chinois tardif, quant à lui, a développé les plus grands efforts pour modeler la culture chinoise à sa convenance, en même temps que la culture vivante offrait aux responsables politiques un vaste répertoire de ressources symboliques et de pratiques matérielles pour ordonner le monde sinisé. L’É tatcivilisation qui en est résulté présente un contraste frappant avec le répertoire des connexions entre culture et politique dans les autres régions du monde.
Comment expliquer alors les dynamiques culturelles différentes de régions comme la Méditerranée et l’Asie du Sud-Est à l’é poque moderne ? Chacune est une frontière, mais d’un genre différent, en fonction des relations qu’elle entretient avec les grandes civilisations. La Méditerranée marque la frontière entre le monde chrétien et le monde islamique ; l’Asie du Sud-Est est une frontière où se rencontrent les influences indienne, chinoise et islamique au point le plus éloigné de leurs contrées respectives d’origine. Les gouvernements de l’Europe chrétienne ont choisi, au moins à certaines époques, de résister à l’expansion des populations musulmanes sur leurs territoires. Les empires islamiques, pour leur part, toléraient la présence de sujets chrétiens dans leurs juridictions, sans que la domination politique et religieuse de l’Islam en soit menacée pour autant. Le résultat est que l’homogénéité religieuse, et donc culturelle, était plus grande dans la partie chrétienne de la Méditerranée que dans sa partie musulmane. Mais même l’extrémité orientale de la Méditerranée n’était pas aussi hétérogène culturellement que l’Asie du Sud-Est, où les migrants arrivant de différentes régions avec leurs diverses cultures exerçaient chacun un effet de transformation différent. Plutôt que de constituer grosso modo la limite entre deux civilisations, comme la Méditerranée, les territoires maritimes de l’Asie du Sud-Est forment une sorte de périphérie commune à une multiplicité d’influences culturelles : en cela ils se comparent au Nord-Ouest chinois, qui présente le même caractère.
L’Empire chinois a réussi à étendre son emprise sur une vaste zone, englobant plusieurs espaces régionaux, en partie en recourant à des moyens matériels et coercitifs. Mais la capacité à déployer des ressources symboliques de façon convaincante a également joué un rôle important dans la formation d’un empire agraire aussi durable. D’une manière générale, les pratiques culturelles définissent les bases sur lesquelles s’é tablissent les distinctions entre groupes différents, en même temps qu’elles peuvent être utilisées pour accroître la cohérence sociale et politique parmi les membres de ce qui vient à être perçu comme une communauté. Il n’existe pas de modèle simple ou unique rendant compte de la façon dont ces fonctions se combinent dans les différents environnements régionaux. Mais adopter une perspective régionale aide souvent à mieux percevoir les voies particulières par lesquelles des identités sociales culturellement construites interagissent avec la dynamique politique des transformations étatiques.
 
La région et le reste du monde
 
 
Toutes les régions sont en rapport avec le monde extérieur. Ces rapports peuvent être culturels (comme dans le cas des religions universelles), économiques (par le commerce) ou politiques (à travers la compétition entre États), et les trois types se retrouvent dans les contextes régionaux les plus divers. Il va de soi que l’écologie d’une région donnée rend certains liens plus probables que d’autres. En raison des conditions écologiques évoquées plus haut, il semble évident que la Chine du Nord-Ouest ne pouvait être ni le lieu d’un « â ge du commerce » comparable à celui qu’Anthony Reid met en évidence en Asie du Sud-Est, ni le centre d’un monde plus vaste à l’instar de la Méditerranée braudélienne. Zone frontière pauvre située entre des cultures fonctionnant suivant des logiques politiques et économiques alternatives, le Nord-Ouest a été intégré politiquement à la Chine et rattaché à l’univers sinisé ; mais il a fallu pour cela un investissement massif en ressources matérielles et humaines de la part de la dynastie des Qing.
Dans le cas de la Méditerranée braudélienne la cohérence régionale commence à s’affaiblir au XVIIe siècle, lorsque les États basés aux deux extrémités de la Méditerranée cessent de s’affronter sur cette mer souvent hostile. Tournant le dos à la Méditerranée, chacun redirige ses énergies politiques vers des horizons différents : les Ottomans doivent répondre au défi que constitue pour leurs institutions de contrôle centralisé l’émergence de nouvelles élites politiques et économiques dans les provinces, et les Espagnols se tournent vers l’Atlantique pour y rivaliser avec Anglais et Hollandais. Qu’en est-il de la Méditerranée en tant que région à partir du moment où les puissances incarnant politiquement des civilisations différentes et qui se sont jadis livré bataille sur ses eaux ont à répondre ailleurs à des défis plus importants ? Que se passe-t-il lorsque les centres économiques les plus dynamiques, ceux qui attiraient les marchandises et les monnaies d’un univers s’étendant loin au-delà des rives de la Méditerranée, déclinent, et que les cités du nord-ouest de l’Europe deviennent le moteur d’une économie bien plus vaste ? La Méditerranée ne semble plus alors être un monde aussi cohérent qu’elle l’a été.
La question que nous nous posons en tant qu’historiens est donc la suivante : comment sortir de la Méditerranée conjurée par Braudel ? Par quel type de monde est remplacé l’espace régional qu’il nous a présenté ? Nous savons qu’il existe d’autres espaces régionaux à la même époque, y compris les exemples asiatiques que nous avons brièvement évoqués ; mais aucun n’est susceptible de tenir la place du monde braudélien.
Une porte de sortie nous est proposée par Immanuel Wallerstein, dont l’ambition intellectuelle depuis un quart de siècle a été de reconstruire et d’expliquer un monde beaucoup plus vaste qu’aucune des régions que nous avons considérées jusqu’ici [46]. Son « système-monde » est né, pourrait-on dire, dans les eaux bleues de la Méditerranée. Braudel reçoit la première place parmi ceux envers qui Wallerstein reconnaît sa dette dans The Modern World-System, et The Modern World-System II lui est dédié. Dans le premier volume, ses Å“uvres sont citées plus que celles de tout autre chercheur — il apparaît sur pas moins de soixante-sept pages dans un livre qui en compte trois cent cinquante-cinq. La majorité de ces références sont à ses travaux sur la Méditerranée : comment comprendre, dès lors, qu’un ouvrage centré sur une étendue unique d’eau et sur la région qui la borde ait pu inspirer l’étude d’un système-monde ?
Ce que fait Wallerstein est de repérer un ensemble de dynamiques économiques et politiques à l’Å“uvre dans la région-Méditerranée, au moins dans sa partie qualifiée par Braudel de civilisation latine, et aussi bien à l’Å“uvre ailleurs en Europe, au nord de la Méditerranée. Ce sont ces dynamiques, en particulier la pénurie de ressources qui poussait les gens à trouver de nouvelles terres et à mobiliser une nouvelle force de travail dans le Nouveau Monde, qui ont détourné l’Espagne de la Méditerranée et l’ont conduite au-delà de l’Atlantique. Braudel accordait également une place considérable à l’économie, reconstruisant les flux d’or, d’argent, de poivre et de grains parcourant la Méditerranée et la connectant avec un extérieur infiniment plus vaste. Pour lui, ce sont les rythmes de l’économie qui impulsent le changement politique. Sa « grande Méditerranée », embrassant le Sahara, la Russie d’Europe, les Balkans, les Alpes et l’Allemagne, ainsi que l’Atlantique, fait de la mer proprement dite le centre d’un monde d’une tout autre dimension. En fait, le world-system de Wallerstein diffère moins de la « grande Méditerranée » de Braudel par son extension spatiale que par les termes dans lesquels il est défini.
Structuré par un noyau économique et par sa périphérie, le « système-monde » est défini par un ensemble d’attributs économiques, en particulier par la configuration des flux de ressources et de produits qui tendent à se concentrer dans certains centres. La formation de cette économie-monde est directement liée à la dynamique de construction de l’État en Europe. Le succès dans l’économie-monde européenne tient à l’issue de la compétition entre différentes classes pour le pouvoir. Les pays où les marchands capitalistes l’emportent réussissent économiquement dans l’économie-monde — un « monde » assurément très différent, au début des Temps modernes, de celui créé par des « empires-mondes » comme la Chine.
Il serait facile d’expliquer la formation du monde moderne par l’échec d’un système comme celui de la Chine, venant à l’appui des triomphes remportés par le système européen. La fresque de Wallerstein s’organise plus ou moins dans ces termes, mais c’est une approche conventionnelle que plusieurs difficultés rendent problématique. On a vite fait de perdre de vue la façon dont les différentes régions viennent s’intégrer à des mondes plus vastes. Le problème est de comprendre la dynamique des évolutions politiques et économiques dans les différentes régions du globe. Considérons par exemple la longue période pendant laquelle l’Asie du Sud-Est s’est trouvée liée politiquement et économiquement à la fois à l’économie-monde européenne et à l’« ordre universel » chinois. Des combinaisons variables de stratégies économiques et politiques ont configuré ces relations : l’intersection de deux systèmes mondiaux au sein d’une même région complique ce que nous attendons en matière de changement historique. Les pouvoirs politiques de la région ont adopté des stratégies différentes pour traiter avec chacun des deux systèmes. De même, les marchands musulmans et chinois tendaient en général à établir entre eux des relations complémentaires, tandis que face aux Européens les musulmans cherchaient plutôt, comme d’ailleurs ces derniers, à mettre en place des réseaux commerciaux concurrents.
Par contraste avec ce que nous venons d’observer quant aux connexions entre une même région et plusieurs systèmes mondiaux distincts, certaines comparaisons révèlent des similitudes importantes entre ces systèmes mondiaux avant l’époque où ils se sont trouvés étroitement liés. S’il est vrai qu’un certain nombre de développements survenus dans des cadres régionaux différents présentent en partie des parallèles — qu’il s’agisse de la commercialisation, des transformations de l’État ou de nouvelles conceptions du temps individuel et linéaire — , il semble dès lors mal venu de considérer que le monde « moderne » est simplement le résultat de l’expansion de la richesse et de la puissance européennes. L’un des premiers à souligner l’existence de tels parallèles en Eurasie après 1500 a été Joseph Fletcher, que ses recherches sur l’Asie centrale avaient conduit dans toutes les régions d’Europe et d’Asie où les populations d’Asie centrale ont pénétré à un moment ou à un autre. Fletcher discernait sept parallèles : le déclin du nomadisme, le fondamentalisme religieux, l’essor des classes citadines, l’urbanisation, la croissance démographique et l’accélération du rythme de la vie [47]. Les parallèles perceptibles dans la dynamique de formation des États à l’époque moderne dans différentes régions d’Asie et d’Europe pourraient nous faire espérer les mêmes similitudes aux XIXe et XXe siècles. Mais il est rare que nous considérions d’une seule traite la longue durée englobant l’époque moderne et l’époque contemporaine : l’« É tat moderne » en Asie du Sud-Est est défini comme un concept occidental dont la réalisation aurait été rendue possible par la puissance colonisatrice de l’Occident. Pourtant Lombard a montré de façon convaincante — pour nous limiter à un seul exemple — que certaines idées que l’on considère comme des importations occidentales à Java y ont en fait été d’abord introduites sous l’influence de l’Islam ; c’est le cas déjà évoqué d’une nouvelle conception de l’« individu » et du sentiment du temps linéaire [48]. Le pouvoir colonial n’a fait que reconfigurer les dynamiques de formation étatique et les sensibilités historiques, les possibilités et les limites du changement politique restant liées aux dynamiques antérieures.
On comprendra sans doute mieux le déploiement de l’histoire politique de l’Asie du Sud-Est dans le long terme si l’on adopte le cadre de la longue durée initié par Braudel et ses collègues des Annales. Mais comprendre l’é volution politique dans le long terme pourrait bien être plus difficile encore dans le cas de la Chine, où nombre de mutations politiques observées ailleurs en Asie et en Europe semblent ne pas avoir eu lieu. Pour revenir à l’économie-monde de Wallerstein, mue par la compétition des États en Europe, souvenons-nous que l’« empire-monde » chinois constituait à bien des égards un univers à part au XVIe siècle. Aux XIXe et XXe siècles, en revanche, cette partie du globe s’intègre de plus en plus à l’é conomie mondiale ; et en sus de ces relations économiques, s’est mis en place un ensemble de connexions politiques qui ont assujetti la Chine au système international européen. Or, ce découpage ne nous aide pas à comprendre comment l’Empire chinois a évolué aux XIXe et XXe siècles. À la différence des autres empires de l’âge moderne à travers le monde, la Chine a dû opérer au XXe siècle la transition de la condition d’empire à celle d’État territorial.
Il y a de nombreuses raisons à cela [49]; et certaines peuvent être mieux comprises en faisant le détour par une analyse régionale. Les côtes sud et sud-est de la Chine forment, on l’a vu, un des bords de la Méditerranée chinoise. Au XIXe siècle, les réseaux de commerce maritime se doublaient d’une émigration chinoise significative, affectant des individus dont beaucoup allaient s’employer en Asie du Sud-Est comme coolies dans les plantations, ou comme mineurs et colporteurs. Ces liens économiques et sociaux ne conduisaient pas toujours à l’assimilation des immigrants chinois aux sociétés locales, pas plus qu’ils n’ont exercé d’attraction sur la Chine méridionale et sur le sud-est au détriment de l’empire et de sa capitale, sise au nord. L’absence d’un processus routinier d’assimilation est souvent considérée comme la conséquence des conditions régnant dans les pays d’Asie du Sud-Est eux-mêmes, où les conceptions raciales développées en Occident au XIXe siècle auraient menacé la sécurité des Chinois et rendu impossible, a fortiori, leur assimilation comme membres à part entière des communautés locales. Mais l’incapacité de l’Asie du Sud-Est à exercer une attraction politique a autant à voir avec la Chine elle-même qu’avec l’Asie du Sud-Est. Le système politique chinois s’est avéré suffisamment fort pour garder en main la Chine côtière, grâce à une série de mesures de contrôle social appuyées sur un éventail de techniques matérielles, morales et coercitives. Alors même que l’empire était en train de s’effondrer, les Chinois d’Asie du Sud-Est furent persuadés de donner leur appui matériel aux efforts pour reconstruire un centre politique puissant !
La situation dans la Chine du Nord-Ouest était nettement différente. Pendant les années 1830 et 1840, la dynastie des Qing réussit à stabiliser ses relations avec les différents groupes tribaux d’Asie centrale et à contenir tant la Russie que l’Angleterre dans leurs avancées sur les territoires contrôlés par le pouvoir mandchou. Mais la situation stratégique restait fluctuante. Après avoir écrasé à grands frais les révoltes musulmanes dans la région, les Qing investirent de nouvelles ressources dans la reconquête militaire d’une partie du Nord-Ouest où les défiait un chef mongol semi-nomade d’Asie centrale, Ya’qub Beg. Le gouvernement n’hésita pas à mettre en place des formes d’administration plus routinières — par opposition au régime militarisé sous lequel vivait précédemment la région — , afin d’incorporer une proportion plus large des territoires frontaliers au système politique du reste de l’empire.
En dépit d’une révision de sa situation internationale, due à la défection de ses anciens tributaires d’Asie et à la pression grandissante des nations occidentales pour obtenir le droit d’être présentes sur le territoire chinois, la dynamique transformative globale de l’État chinois est demeurée enracinée dans les préoccupations du maintien de l’ordre interne et de relations avec les peuples situés au nord et au nord-ouest qui dominaient déjà au début de l’époque moderne. Les efforts de la Chine dans la région Nord-Ouest au XIXe siècle s’insèrent dans un ensemble plus vaste de dynamiques qui nous conduisent de cette région frontière jusqu’à l’Asie centrale. Replacer la frontière nord-ouest dans ce contexte spatial, et les conditions propres au XIXe siècle dans un temps plus long, met clairement en évidence la façon dont les processus de formation et de transformation de l’État dans la région avaient été depuis longtemps dominés par les tentatives concurrentes d’empires agraires et nomades. Au milieu du XVIIe siècle, l’Empire chinois doit faire face à un Empire mongol et à un Empire russe ; au milieu du XVIIIe siècle, les Mongols ont perdu la capacité de mettre sur pied un État. La compétition entre Russes et Chinois va bientôt être compliquée par les intérêts des Anglais qui, depuis l’Inde, font pression vers le nord. Dans les premières décennies du XXe siècle, la puissance russe continue de s’étendre en Asie centrale, intégrant de vastes étendues au sein de l’Union soviétique. Mais dès le milieu du XXe siècle les intérêts impériaux de l’Europe occidentale ont pratiquement été réduits à néant ; et à la fin du siècle le pouvoir politique de la Russie dans la région a également décliné. Quant au pouvoir chinois, il reste lui aussi fragile.
La dynamique à long terme du changement politique dans le Nord-Ouest chinois apparaît étroitement tributaire d’un cadre régional qui diffère de celui dans lequel les choses se sont passées en Europe ou en Asie du Sud-Est — deux zones qui, à certains égards, semblent plus proches l’une de l’autre, qu’on les considère au début des Temps modernes ou à la fin du XXe siècle, plutôt qu’à l’« é poque moderne » au sens habituel du terme. La Chine du Nord-Ouest fait partie d’une région plus vaste d’Asie centrale, au sein de laquelle les connexions entre les différentes populations comptaient souvent moins que celles que certaines d’entre elles établissaient avec les systèmes sédentaires voisins. En l’absence des ressources matérielles nécessaires pour créer des liens forts au sein de la région, certaines parties de l’Asie centrale se sont retrouvées incorporées à d’autres systèmes politiques, alors que d’autres conservaient un statut politique et économique de périphéries par rapport à leurs voisins plus puissants. La persistance de différents types de régions à travers le monde, avec les modes multiples de transformation étatique qui leur sont associés, fait qu’une approche se concentrant uniquement sur un système mondial d’origine européenne offre, à tout le moins, un angle de vue très étroit — bien trop étroit pour apercevoir avec l’acuité nécessaire la plus grande partie de ce qui se passe d’important dans « le monde sauf l’Europe ».
 
Les régions dans la longue durée
 
 
Les régions braudéliennes ont une dimension temporelle. Elles peuvent s’affaiblir considérablement, voire disparaître [50]. Les espaces physiques demeurent, bien sûr, mais les réseaux d’interaction et d’intégration humaine, de coopération et de conflit peuvent perdre de leur importance. C’est ce que Braudel traduit bien, lorsqu’il évoque « l’Espagne quittant la Méditerranée » pour signifier la réorientation de l’Espagne vers l’Atlantique et vers un monde plus vaste où, à la place des Turcs, elle va se trouver face aux Anglais et aux Hollandais. Cette expression rappelle celle forgée par un intellectuel japonais fameux de la fin du XIXe siècle, Fukuzawa Yûichi, parlant de la façon dont son pays « quittait l’Asie » en adoptant un nombre croissant d’institutions et de politiques économiques occidentales [51]. Le Japon a en effet assimilé des pratiques sociales et des technologies européennes à propos desquelles Kawakatsu Heita utilise également l’expression « quitter l’Asie [52] ». Dans le cas de la Méditerranée comme dans celui du Japon, les historiens ont mis en rapport divers ensembles de mutations sociales, politiques et économiques avec une plus grande intensité dans les connexions avec l’Europe. Avec Braudel, on parvient à l’arrimage classique de l’Espagne, de la France méridionale et de l’Italie à l’Europe de l’époque moderne.
Un tel changement d’orientation spatiale n’é tait bien sûr pas concevable dans le cas du Japon, qui se trouvait à l’autre bout de l’Eurasie, mais les Japonais n’en ont pas moins forgé une série de liens avec le monde occidental qui les ont fait se comporter et se sentir moins comme un peuple appartenant à l’Asie, et plus comme des « Européens ». Et il va sans dire que c’est parmi ce vaste ensemble de transformations que certains généraux et hommes d’État japonais se prirent à vouloir affirmer leur rôle de leaders jaunes de l’Asie, déterminés à la délivrer du colonialisme de l’homme blanc. De la sorte, les Japonais quittaient moins l’Asie qu’ils ne remplaçaient la Chine comme centre d’une Asie orientale où la puissance de l’Occident était devenue bien plus présente qu’avant. Contrairement donc à la Méditerranée, qui avait perdu sa prééminence en tant que région politiquement et économiquement importante à la fin de l’époque moderne, l’Asie orientale devint aux XIXe et XXe siècles une région plus présente. La Méditerranée chinoise s’est trouvée graduellement incorporée à une Asie orientale plus vaste, d’abord lorsque le militarisme japonais a cherché à l’intégrer dans son empire colonial, puis après la guerre lorsque l’expansion économique japonaise a forgé des liens plus forts avec elle, avant que la croissance économique chinoise depuis les années 1980 n’établisse elle aussi des relations qui viennent défier le Japon sur son ancienne chasse gardée.
Pourtant, la cohérence croissante de l’Asie orientale en tant que région suggère qu’il reste important de poursuivre l’analyse du changement historique à des niveaux spatiaux différents. C’est seulement aux XIXe et XXe siècles que l’économie-monde de l’Europe en est arrivée au type de domination globale que certains chercheurs ont voulu projeter rétrospectivement sur les débuts de l’époque moderne. Il est certainement important d’é tudier les réseaux de connexions économiques et les hiérarchies de pouvoir politique qui définissent ensemble ce système global — comme l’atteste le nombre d’é conomistes, de politologues, voire d’historiens et de sociologues, qui l’é tudient en effet. Mais nous laissons trop souvent ce système imposer sa définition des contextes les mieux appropriés pour considérer les pratiques politiques et les stratégies économiques, comme si les configurations des époques plus anciennes n’avaient plus aucune pertinence. Or, la pertinence de l’Asie orientale en tant que région tout comme, plus récemment, les activités se déployant dans ce qui avait été la Méditerranée chinoise, nous permettent précisément d’affiner nos enquêtes politiques et économiques, d’enrichir ces domaines en leur rendant le contexte social et culturel dont ils sont habituellement dépouillés dans des cadres d’analyse plus globaux [53].
Je voudrais revenir en conclusion sur le thème de la formation et des transformations de l’État considérées dans des contextes régionaux. La région comme cadre de référence pour envisager les possibilités de construction étatique depuis le début de l’époque moderne nous fournit un bon point de vue pour mesurer le degré de généralité, ou au contraire de spécificité, de la formation de l’État-nation en Europe, usuellement considérée, ainsi qu’on l’a vu, comme la norme de référence pour expliquer la construction des États modernes. Si l’on se met à comparer des régions différentes du monde, l’Europe occidentale et la Chine apparaîtront comme des ensembles aussi dissemblables que possible [54]. D’autres exemples pris en Asie, y compris l’Asie du Sud-Est et le Japon, semblent plus proches de telle ou telle combinaison de facteurs en Europe. Pour leur part, les pourtours de la région Méditerranée abritent des processus européens de construction de l’É tat qui nous sont familiers ; en même temps, une combinaison de dynamiques différentes, mais non sans relations entre elles, peut être mise en évidence dans le cas des empires islamiques ; contrairement à l’Empire chinois qui, après la crise politique du XVIIe siècle, la chute des Ming et la conquête mandchoue, émerge au XVIIIe siècle comme un État fort, les Empires ottoman, safavide et moghol passent tous pendant cette même période par une série de crises et de transformations qui réduisent l’efficacité de leur contrôle administratif centralisé [55].
Ce qu’avaient en commun les trois empires, c’était d’être menacés par les tribus iraniennes, afghanes et turkmènes, dont les cavaliers étaient connus en Asie centrale et dans le nord de l’Inde sous le nom de Kazaks (Cosaques). L’incapacité des empires à répondre à ce genre de défi eut pour résultat l’émergence de nouvelles formations politiques à une échelle spatiale moindre, centrées sur des villes dont les élites en vinrent à dominer à la fois les populations tribales et les populations rurales. Si les guerriers tribaux étaient capables de détruire les empires islamiques, ils ne possédaient pas les compétences pour les gouverner ; quant aux populations rurales, elles ne possédaient pas les ressources matérielles et bureaucratiques nécessaires pour mettre sur pied des systèmes de gouvernement capables de rivaliser avec ceux développés en milieux urbains [56]. À certains égards, ce processus de fragmentation évoque la création des États territoriaux en Europe, mais l’intervention des puissances européennes dans les empires ainsi divisés est venue compliquer l’é dification de ces nouveaux États territoriaux, tout comme, au début de l’é poque moderne, la colonisation européenne en Asie du Sud-Est a interrompu le processus de formation des États. Autrement dit, on constate que la dynamique de construction étatique qui fragmentait les empires islamiques et conduisait à la création de petits États en Asie du Sud-Est aurait pu conduire à un résultat proche du modèle européen, si les puissances occidentales n’étaient venues intervenir agressivement, dans un environnement comme dans l’autre.
Le processus suivant lequel des guerriers tribaux nomades viennent menacer l’intégrité d’empires territoriaux se retrouve dans les difficultés auxquelles ont dû faire face la Chine et la Russie, sur l’autre versant de l’Asie centrale, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dans les deux cas, pourtant, il s’agit d’empires agraires qui ont su renforcer leurs périphéries et consolider le contrôle exercé par leur gouvernement central. Si l’on envisage les dynamiques de construction étatique depuis l’Asie centrale, on perçoit les oscillations de la puissance à la fois des grands États territoriaux cherchant à créer des zones tampon à leurs frontières — la Chine et la Russie — , et des groupes militaires nomades dont l’objectif est d’extraire des ressources des sociétés sédentaires. La dynamique de l’histoire politique dans la région a sa cohérence, et elle se distingue nettement de ce qu’on associe normalement avec les modèles européens du développement politique. Encore une fois, c’est en replaçant les évolutions politiques dans les différents types de contextes régionaux que l’on réussit à mieux comprendre les processus de transformation étatique à long terme qui caractérisent chacun d’eux.
Le cadre régional d’analyse reste pertinent au XIXe et au XXe siècle pour comprendre les différentes façons par lesquelles les cultures entrent en contact et donnent forme à la cohérence d’unités régionales discrètes, comme à la diversité en leur sein. C’est seulement dans le cas chinois que l’on peut parler grosso modo d’une identité entre les unités politiques et culturelles de vie sociale. Il ne fait aucun doute que la poursuite par l’État d’un programme d’action opérant dans la sphère culturelle et calculé pour préserver l’ordre social a accru aussi bien la viabilité de l’empire agraire chinois dans ses derniers siècles d’existence que celle de l’État post-impérial au XXe siècle. La Méditerranée de Braudel, de son côté, nous donne à voir la durabilité dans le long terme de complexes culturels distincts : la civilisation latino-chrétienne et la civilisation turco-islamique conservent leurs propres centres de gravité, et, en dépit des contacts et des influences mutuelles, elles gardent leurs propres lois de cohérence culturelle. En Asie du Sud-Est, ce sont des relations différentes entre cultures que nous voyons émerger, avec d’un cas à l’autre des combinaisons variables d’éléments bouddhistes, hindous, islamiques, chinois et européens. Le caractère hybride des cultures d’Asie du Sud-Est, si bien étudié par Denys Lombard dans le cas de Java, se traduit par une riche diversité dans la région ; mais cette diversité est limitée, car les possibilités découlent toutes du même ensemble d’éléments.
Les modes multiples sous lesquels les régions hébergent les cultures et les civilisations, l’enracinement des dynamiques politiques dans la longue durée de l’histoire régionale font qu’un modèle global d’histoire politique basé sur le choc des civilisations, à la manière d’un Samuel Huntington [57], ne peut servir à grand-chose pour comprendre le type de dynamiques qui nous intéressent ici. D’une manière générale, les civilisations représentent des combinaisons humaines trop immenses et trop variées pour qu’il soit possible de les traiter comme des acteurs autonomes. On a bien une sorte de choc des civilisations dans le cas de la Méditerranée braudélienne ; mais rien de tel dans une région comme la Méditerranée chinoise. Mieux vaut voir les civilisations comme des unités vastes et tentaculaires, qui se rencontrent partiellement avec les États dans des espaces régionaux spécifiques et dans des conditions qui définissent les risques de conflit et les possibilités de coopération ; risques et possibilités qui varient bien sûr en fonction des évolutions économiques, politiques et culturelles se produisant par ailleurs.
L’invention par Braudel, il y a un demi-siècle, de la Méditerranée comme unité d’étude historiquement significative reste, aujourd’hui encore, une inspiration pour quiconque s’interroge sur les moyens de dépasser les approches contraintes par le cadre des États territoriaux et des sociétés nationales, ou à l’autre extrême par les systèmes-monde ou les civilisations. L’Å“uvre de Braudel contribue à suggérer comment se garder des téléologies produites par la généralisation des voies économiques et politiques empruntées par l’Europe, tout en nous rappelant que les ressemblances sont aussi importantes que les différences. Lorsque nous comprendrons mieux comment les histoires distinctes des régions ont été animées, chacune à sa manière, par des dynamiques de changement à la fois parallèles et connectées, et en même temps par des processus annexes plus spécifiques à chaque contexte, nous serons en mesure d’élaborer des perspectives plus utiles sur la formation des États territoriaux modernes et sur la construction du monde dans lequel nous vivons.
Traduit par Pierre-Étienne Will
 
NOTES
 
[1] Nous utilisons l’édition de 1966, plus riche que l’édition originale de 1949 sur les États, les civilisations et la démographie, et parlant en outre beaucoup plus de l’extrémité ottomane de la Méditerranée.
[2] Fernand BRAUDEL, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1976, t. 2, p. 118.
[3] Cf. G. William SKINNER, « Cities and the Hierarchy of Local Systems », in G. W. SKINNER (éd.), The City in Late Imperial China, Stanford, Stanford University Press, 1977, pp. 275-352 ; id., « Regional Urbanization in Nineteenth Century China », in G. W. SKINNER (éd.), The City..., op. cit., pp. 211-249 ; id., « Presidential Address : The Structure of Chinese History », The Journal of Asian Studies, 44-2,1985, pp. 271-292.
[4] Voir, pour un argument en faveur des similitudes entre les économies préindustrielles de l’Eurasie, en particulier de la Chine et de l’Europe, R. Bin WONG, China Transformed : Historical Change and the Limits of European Experience, Ithaca, Cornell University Press, 1997, pp. 9-52.
[5] Kirti N. CHAUDHURI, Trade and Civilization in the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge University Press, 1985. De façon intéressante, l’intention initiale de Chaudhuri, dont il nous informe dans sa préface (p. XII ), était de rédiger « une étude générale du commerce à longue distance, des marchés et des marchands dans le contexte de sociétés et de civilisations différentes » ; c’est à la suggestion de l’é diteur qu’il se serait intéressé plus spécifiquement à l’origine, au développement et à la structure du commerce de l’océan Indien. Il aurait donc été convaincu de focaliser son attention sur des problèmes d’économie au terme d’un cheminement nettement différent de celui de Braudel : celui-ci avait élargi sa recherche, partie des relations diplomatiques, pour s’intéresser aux économies, aux sociétés et aux civilisations.
[6] Kirti N. CHAUDHURI, Asia Before Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
[7] Voir Peter W. KLEIN, « The China Seas and the World Economy between the Sixteenth and Nineteenth Centuries : The Changing Structures of Trade », in C.-L. HOLTFRERICH (éd.), Interactions in the World Economy : Perspectives from International Economic History, New York, New York University Press, 1989, p. 62, pour une observation analogue sur la différence d’é chelle spatiale entre l’océan Indien de Chaudhuri et la Méditerranée de Braudel.
[8] Anthony REID, Southeast Asia in the Age of Commerce 1450-1680, 2 vols, New Haven, Yale University Press, 1988 et 1993.
[9] Ibid., vol. 1, p. XIV.
[10] Ibid., vol. 1, p. 7.
[11] Ici comme plus bas, « moderne » traduit en général early modern, tandis que modern est rendu par « contemporain » [NDT].
[12] A. REID, Southeast..., op. cit., vol. 2, p. 132.
[13] K. N. CHAUDHURI, Asia Before Europe, op. cit., pp. 58-59.
[14] Denys LOMBARD, Le carrefour javanais, 3 vols, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990.
[15] Ibid., vol. 2.
[16] Ibid., vol. 2, p. 209.
[17] Ibid., vol. 2, pp. 235-236 ; Daniel CHIROT et Anthony REID (éds), Essential Outsiders : Chinese and Jews in the Modern Transformation of Southeast Asia and Central Europe, Seattle, University of Washington Press, 1997, proposent des comparaisons systématiques entre les Chinois et les Juifs en tant que minorités d’entrepreneurs.
[18] D. LOMBARD, Le carrefour javanais, op. cit., vol. 2, pp. 266-276.
[19] Cf. Roderich PTAK, « China and Portugal at Sea : The Early Ming Trading System and the Estado da India Compared », Revista de cultura, 13/14,1991, pp. 21-38 (ici p. 26).
[20] Cf. HAMASHITA Takeshi, Chûgoku kindai keizaishi kenkyû, Tokyo, University of Tokyo/ Institute of Oriental Culture, 1989 ; Kindai Chûgoku no kokusai teki keiki : Chôkô bôeki shisutemu to kindai Ajia, Tokyo, Tokyo daigaku chupankai, 1990 ; Chôkô shisutemu to kindai Ajia, Tokyo, Iwanami shoten, 1997.
[21] Voir par exemple KIKUCHI Michiki, « Tônan Ajia to Chûgoku », in MIZOGUCHI Yûzô et alii (éds), Chiiki shisutemu, Tokyo, University of Tokyo Press, 1993, pp. 237-268 ; LIU Xufeng, « Jûnana, jûhasseki no Chûgoku to Higashi Ajia », in MIZOGUCHI Yûzô et alii (éds), Chiiki shisutemu, op. cit., pp. 87-129 ; MATSUURA Akira, « Shindai no kaiyôken to kaigai imin », in MIZOGUCHI Yûzô et alii (éds), Shûen kara no rekishi, Tokyo, University of Tokyo Press, 1994, pp. 165-192.
[22] John E. WILLS, « Maritime China from Wang Chih to Shih Lang : Themes in Peripheral History », in J. SPENCE et J. E. WILLS (éds), From Ming to Ch’ing : Conquest, Region and Continuity in Seventeenth-Century China, New Haven, Yale University Press, 1979, pp. 201-238 (ici pp. 208-210).
[23] Comme l’a bien montré Sanjay SUBRAHMANYAM, « Notes on Circulation and Asymmetry in Two Mediterraneans, c. 1400-1800 », in C. GUILLOT, D. LOMBARD et R. PTAK (éds), From the Mediterranean to the China Sea, Wiesbaden, Harrassowitz, 1998, pp. 21-43 (ici pp. 33-36).
[24] Lyman VAN SLYKE, par exemple, envisage le fleuve Yangzi en termes braudéliens. Son Yangtze : Nature, History, and the River, Reading, Addison-Wesley, 1988, consacré au troisième plus long fleuve de la planète, étudie l’histoire de la Chine telle qu’elle s’est déroulée le long de ses rives depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XXe siècle. Il prend au sérieux l’insistance de Braudel sur le temps et l’espace, et cherche à retrouver les rythmes humains du fleuve en prenant en considération les trois sections bien distinctes dont il se compose (i.e. les cours supérieur, moyen et inférieur). Ainsi arrive-t-il à embrasser dans son histoire du Yangzi un ensemble de facteurs allant de telle bataille datant de près de deux mille ans jusqu’aux efforts actuels pour construire le plus grand barrage du monde. Mais le Yangzi de Van Slyke fait penser à un ensemble de scènes sur lesquelles se dérouleraient différentes pièces pendant une très longue période, alors que la Méditerranée de Braudel serait plutôt une scène spécifique sur laquelle se déroule un scénario unique, encore que complexe, et sur une beaucoup plus courte durée.
[25] J’esquisse ici un point de vue sur la Chine du Nord-Ouest suggéré par le regretté Joseph Fletcher Jr., lequel ne manquait pas d’exprimer son admiration pour Braudel et La Méditerranée dans nos conversations du milieu des années 1970.
[26] Cf. LIN Yongkuang et WANG X i, Qingdai Xibei minzu maoyi shi, Pékin, Zhongyang minzu xueyuan chuban she, 1991 ; WANG Xilong, Qingdai Xibei tuntian yanjiu, Lanzhou, Lanzhou daxue chuban she, 1990 ; WANG Zhizhong et Wei Liying, Ming Qing xibei shehui jingji shi yanjiu, Xi’an, San Qin chuban she, 1989 ; YUAN Senpo, Kang Yong Qian jingying yu kaifa beijiang, Pékin, Zhongguo shehui kexueyuan chuban she, 1991.
[27] Cf. Sechin JAGCHID et Paul HYER, Mongolia’s Culture and Society, Boulder, Westview Press, 1979.
[28] Cf. Peter C. PERDUE, « Military Mobilization in Seventeenth and Eighteenth-Century China, Russia, and Mongolia », Modern Asian Studies, 30-4,1996, pp. 757-793.
[29] Cf. Nicola DI COSMO, « Qing Colonial Administration in Inner Asia », International History Review, 20-2,1998, pp. 287-309 (ici p. 292).
[30] Voir un exposé succinct de ce scandale dans Pierre-Étienne WILL et R. Bin WONG, Nourish the People. The State Civilian Granary System in China, 1650-1850, Ann Arbor, University of Michigan Center for Chinese Studies Publications, 1991, pp. 226-230. La révélation des problèmes en question suscita en fait un effort pour améliorer l’administration dans la région. Ainsi, lorsqu’une nouvelle opération contre la famine fut lancée en 1810-1811, on s’organisa pour éviter la corruption qui avait affligé les années 1780 : cf. R. Bin WONG et Peter C. PERDUE, « Famine’s Foes in Ch’ing China », Harvard Journal of Asiatic Studies, 43-1,1983, pp. 291-332 (ici pp. 304-308).
[31] Cf. Justin Jon RUDELSON, Oasis Identities : Uyghur Nationalism along China’s Silk Road, New York, Columbia University Press, 1997, p. 41.
[32] J’ai comparé ces développements européens avec le procès de transformation étatique dans la Chine impériale dans China Transformed..., op. cit., pp. 71-151.
[33] Cf. A. REID, Southeast Asia..., op. cit., vol. 2, p. 115.
[34] Ibid., pp. 202-266.
[35] Ibid., pp. 129-130.
[36] Ibid., pp. 256-258.
[37] Cf. Victor LIEBERMAN, « Transcending East-West Dichotomies : State and Culture Formation in Six Ostensibly Disparate Areas », Modern Asian Studies, 31,1997, pp. 463-546.
[38] Reid et Lieberman ne sont pas d’accord sur l’importance relative des processus de formation de l’É tat dans l’Asie du Sud-Est continentale et dans l’Asie du Sud-Est maritime : voir A. REID, Southeast Asia..., op. cit., vol. 2, pp. 202-266 ; V. LIEBERMAN, « An Age of Commerce in Southeast Asia ? Problems of Regional Coherence — A Review Article », Journal of Asian Studies, 54-3,1995, pp. 796-807.
[39] Charles TILLY, Coercion, Capital and European States, AD 990-1992, Oxford, Blackwell, 1990, pp. 127-130.
[40] Cf. J. KATHIRITHAMBY-WELLS, « Ethics and Entrepreneurship in Southeast Asia, c. 1400-1800 », in K. A. SPRENGARD et R. PTAK (éds), Maritime Asia : Profit Maximization, Ethics and Trade Structure, c. 1300-1800, Wiesbaden, Harrassowitz, 1994, pp. 171-187.
[41] Cf. John VILLIERS, « Doing Business with the Infidels : Merchants, Missionaries and Monarchs in Sixteenth-Century Southeast Asia », in K. A. SPRENGARD et R. PTAK (éds), Maritime Asia..., op. cit., pp. 151-170.
[42] Cf. supra, note 3.
[43] Cf. R. Bin WONG, China Transformed..., op. cit., pp. 95-104,166-177 ; R. Bin WONG, Theodore HUTERS et Pauline YU, « Introduction : Shifting Paradigms of Political and Social Order », in T. HUTERS, R. Bin WONG et P. YU (éds), Culture and State in Chinese History : Conventions, Accommodations, and Critiques, Stanford, Stanford University Press, 1997, pp. 1-26.
[44] Cf. Jonathan LIPMAN, Familiar Strangers : A History of Muslims in Northwest China, Seattle, University of Washington Press, 1997, pp. 18-20.
[45] La frontière sud-ouest de l’empire partageait certaines similitudes avec les deux cas précédents. Les fonctionnaires envoyés par le pouvoir central, à la fin de la période impériale, ont mis en Å“uvre toute une gamme de mécanismes de contrôle social coercitifs, matériels et moraux afin d’incorporer à l’empire les minorités ethniques qui peuplaient la région. L’État investissait ses ressources pour améliorer le bien-être des populations locales et acculturer les groupes indigènes aux pratiques sociales chinoises. En revanche, les efforts pour étendre le contrôle des Qing au-delà des frontières, en Birmanie dans les années 1760 et au Viêt-nam dans les années 1780, ont été voués à l’échec.
[46] Immanuel WALLERSTEIN, The Modern World-System : Capitalist Agriculture and the Origins of the European World Economy in the Sixteenth Century, New York, Academic Press, 1974 ; The Modern World-System II : Mercantilism and the Consolidation of the European World-Economy, 1600-1750, New York, Academic Press, 1980.
[47] Cf. Joseph FLETCHER, « Integrative History : Parallels and Interconnections in the Early Modern Period, 1500-1800 », in J. FLETCHER, Studies on Chinese and Islamic Inner Asia, Aldershot, Variorum, 1995 ; R. Bin WONG, « China and World History », Late Imperial China, 6-2,1985, pp. 1-12. Plus récemment, le sociologue Jack Goldstone a comparé dans un ouvrage le processus de formation des États en Angleterre, en France, en Chine et dans l’Empire ottoman au début de l’époque moderne (Revolution and Rebellion in the Early Modern World, Berkeley, University of California Press, 1991). Il discerne une série de parallèles dans la façon dont les régimes politiques s’effondraient face à des phénomènes similaires de pression démographique qui menaçaient aussi bien le bien-être matériel des gens ordinaires que les privilèges sociaux et politiques des élites. Même si son modèle est quelque peu simpliste et mécanique, certains des parallèles qu’il met en évidence méritent l’attention.
[48] Cf. D. LOMBARD, Le carrefour javanais, op. cit., vol. 2, pp. 131-208.
[49] Nous avons proposé une explication de cette transition dans R. Bin WONG, China Transformed..., op. cit., pp. 153-177.
[50] Fernand BRAUDEL, « Histoire et sciences sociales. La longue durée », Annales ESC, 13-4,1958, pp. 725-753.
[51] Cf. FUKUZAWA Yûkichi, « Datsu A ron », in Fukuzawa Yukichi senki, Tokyo, Iwanami shoten, 1960, vol. 10, pp. 328-340.
[52] Cf. KAWAKATSU Heita, « Higashi Ajia keizai ken no seiritsu to dankai », in MIZOGUCHI Yûzô et alii (éds), Chôki shakai hendô, Tokyo, University of Tokyo Press, 1994, pp. 29-32. Voir John LEE, « Trade and Economy in Preindustrial East Asia, c. 1500-c. 1800 : East Asia in the Age of Global Integration », Journal of Asian Studies, 58-1, pp. 2-26.
[53] Une alternative récente, aussi bien aux perspectives globalisantes qu’aux analyses centrées sur les pays particuliers dans le cadre des « aires culturelles », nous est proposée avec les analyses se concentrant sur le « pourtour du Pacifique » (Pacific Rim). L’intensification des flux de population, de biens, de capitaux et de pratiques culturelles entre les deux rives du Pacifique s’est traduite par une plus grande sensibilité mutuelle et par des connexions beaucoup plus nombreuses entre les habitants des pays concernés. Il y a certainement là des relations inédites qui méritent examen.
[54] Cf. R. Bin WONG, China Transformed.., op. cit., pp. 71-206.
[55] Cf. Christopher BAYLY, Imperial Meridian, Londres, Longman, 1989, pp. 16-34 ; voir aussi Halil INALCIK (avec Donald QUATAERT ), An Economic and Social History of the Ottoman Empire 1300-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, pp. 554-573.
[56] C. BAYLY, Imperial Meridian, op. cit., pp. 35-52.
[57] Samuel P. HUNTINGTON, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon and Schuster, 1996.
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[28]
Cf. Peter C. PERDUE, « Military Mobilization in Seventeent...
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[29]
Cf. Nicola DI COSMO, « Qing Colonial Administration in Inn...
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[30]
Voir un exposé succinct de ce scandale dans Pierre-Étienne...
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[31]
Cf. Justin Jon RUDELSON, Oasis Identities : Uyghur Nationa...
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[32]
J’ai comparé ces développements européens avec le procès d...
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[33]
Cf. A. REID, Southeast Asia..., op. cit., vol. 2, p. 115. Suite de la note...
[34]
Ibid., pp. 202-266. Suite de la note...
[35]
Ibid., pp. 129-130. Suite de la note...
[36]
Ibid., pp. 256-258. Suite de la note...
[37]
Cf. Victor LIEBERMAN, « Transcending East-West Dichotomies...
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[38]
Reid et Lieberman ne sont pas d’accord sur l’importance re...
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[39]
Charles TILLY, Coercion, Capital and European States, AD 9...
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[40]
Cf. J. KATHIRITHAMBY-WELLS, « Ethics and Entrepreneurship ...
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[41]
Cf. John VILLIERS, « Doing Business with the Infidels : Me...
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[42]
Cf. supra, note 3. Suite de la note...
[43]
Cf. R. Bin WONG, China Transformed..., op. cit., pp. 95-10...
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[44]
Cf. Jonathan LIPMAN, Familiar Strangers : A History of Mus...
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[45]
La frontière sud-ouest de l’empire partageait certaines si...
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[46]
Immanuel WALLERSTEIN, The Modern World-System : Capitalist...
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[47]
Cf. Joseph FLETCHER, « Integrative History : Parallels and...
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[48]
Cf. D. LOMBARD, Le carrefour javanais, op. cit., vol. 2, p...
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[49]
Nous avons proposé une explication de cette transition dan...
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[50]
Fernand BRAUDEL, « Histoire et sciences sociales. La longu...
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[51]
Cf. FUKUZAWA Yûkichi, « Datsu A ron », in Fukuzawa Yukichi...
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[52]
Cf. KAWAKATSU Heita, « Higashi Ajia keizai ken no seiritsu...
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[53]
Une alternative récente, aussi bien aux perspectives globa...
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[54]
Cf. R. Bin WONG, China Transformed.., op. cit., pp. 71-206...
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[55]
Cf. Christopher BAYLY, Imperial Meridian, Londres, Longman...
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[56]
C. BAYLY, Imperial Meridian, op. cit., pp. 35-52. Suite de la note...
[57]
Samuel P. HUNTINGTON, The Clash of Civilizations and the R...
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