2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
Braudel et l’asie
Entre monde et nation : les régions braudéliennes en asie
R. Bin WONG
Université de Californie-Irvine
Partant de l’inspiration que les historiens de l’Asie ont tirée de La Méditerranée
de Fernand Braudel, cet article interroge l’importance des unités régionales d’analyse
pour l’histoire de l’Asie. Alors que, dans de nombreux cas, la formation des gouvernements et leur population de sujets sont étudiées de manière optimale dans un contexte
régional, les parties d’un empire agricole comme la Chine sont mieux à leur place
dans différents contextes régionaux qui relient des groupes spécifiques de Chinois à
différents groupes d’autres peuples. En suivant l’exemple de Braudel, le destin
historique de différentes régions d’Asie est retracé à travers le temps et l’espace,
pour suggérer des modèles de changement à la fois semblables et différents de
modèles européens plus familiers. Les contrastes qui en résultent montrent un chemin
pour échapper aux limites des histoires nationales : tout en étant ancrée dans des
contextes historiques particuliers, la recherche peut viser une histoire plus globale.
Beginning with the inspiration of Fernand Braudel’s Mediterranean to historians
of Asia, this article considers the importance of regional units of analysis for Asian
history. While the formation of many governments and their subject populations
can best be seen in a regional context, the parts of an agrarian empire like China
are better placed in different regional contexts that link specific groups of Chinese
with different groups of other people. Following Braudel’s lead, the historical fates
of different Asian regions are retraced across space and through time to suggest
patterns of change both similar to and different from more familiar European ones.
The resulting contrasts offer an historiographical path to escape the limitations of
national histories as we search for more global histories while still grounded in
particular historical contexts.
Pour les historiens de l’Asie orientale, et plus généralement pour les
historiens non occidentalistes, la relation avec l’historiographie du passé
de l’Europe est contradictoire. D’un côté, nous cherchons à identifier dans
les aires que nous étudions des caractéristiques évoquant les phénomènes
mieux connus en Europe, afin de remettre en question le caractère prétendument unique de celle-ci. De l’autre, nous nous efforçons de ne pas nous
contenter de classer nos objets d’étude en fonction de catégories dérivées
de l’expérience européenne, car cela tendrait à faire croire que tout ce qui
« marche » est au miroir de l’Europe, alors que le reste représente autant
de « mauvais choix » par rapport à la voie européenne de développement.
Cette ambivalence par rapport à ce que nous enseigne l’histoire de
l’Europe renvoie à un ensemble plus général de problèmes dont il y a lieu
de se préoccuper à l’orée du nouveau millénaire. Du fait d’un ensemble
de transformations économiques et politiques, la stabilité et la cohérence de
l’État-nation, conventionnellement tenu pour une création de l’Europe, ne
semblent plus aller autant de soi qu’il y a un demi-siècle. L’État-nation
n’est plus nécessairement le résultat final des processus historiques initiés
à l’époque moderne. Et c’est pourquoi maints chercheurs en sont arrivés à
penser qu’on a de bonnes raisons de remettre en question le rôle privilégié
qu’il occupe dans la façon dont on raconte l’histoire. Tout aussi légitime
est la recherche d’unités pertinentes, à l’intérieur desquelles reconstruire
les processus d’évolution ; tout comme l’on peut se demander si les Étatsnations ne constituent pas, au mieux, une de ces unités à considérer parmi
d’autres.
S’il faut nous interroger sur nos unités d’analyse, il convient aussi que
nous réfléchissions sur les structures plus larges au sein desquelles nous
situons nos recherches spécialisées. La plupart des formations professionnelles dans le domaine historique se concentrent au bout du compte sur la
littérature concernant un seul pays, autrement dit sur des unités se définissant
au sein d’un monde moderne composé d’É tats et de sociétés discrets. Ce
cadre est aujourd’hui perçu de plus en plus comme limitatif et fournissant
une base trop fragile à beaucoup d’égards pour formuler les questions que
nous nous posons sur le monde dans lequel nous vivons. Les historiens ont
donc emprunté deux directions. Certains ont trouvé dans le « local », sous
une forme ou sous une autre, un espace pertinent à l’intérieur duquel ils
pouvaient définir leurs objets ; d’autres ont émigré hors des structures
nationales qui leur étaient familières, et leur recherche d’indicateurs à
consulter et de chemins à emprunter les a conduits à considérer le monde
comme un tout. Ainsi, l’histoire globale a-t-elle acquis une certaine visibilité comme entité analytique et pédagogique, encore que bon nombre d’outils
et de structures nécessaires à son élaboration restent à inventer. Même s’il est
devenu courant pour les spécialistes du monde non occidental de s’organiser
professionnellement par « aires culturelles », nous manquons de repères
historiographiques majeurs de nature à faire réfléchir les historiens en
général et à leur donner à considérer des unités d’analyse se situant quelque
part entre l’É tat-nation et le monde entier.
La
Méditerranée de Fernand Braudel fait exception. Depuis cinquante
ans, elle occupe une position historiographique peu ordinaire : très admirée,
mais imitée seulement de façon partielle, elle devrait pourtant nous rappeler
que nous disposons depuis toutes ces années d’un cadre intellectuel de
référence pour organiser nos analyses sans avoir à nous référer en priorité
aux États nationaux ou au monde considéré dans sa totalité géographique
[1].
Je voudrais dans cet article montrer, d’abord, comment certains traits de
l’
Å“uvre remarquable de Braudel ont inspiré la recherche sur l’histoire
de l’Asie. Je m’intéresserai ensuite aux problèmes de la formation et de la
transformation des États dans des perspectives régionales multiples : je
m’interrogerai sur la façon dont les unités régionales d’analyse nous aident
à réfléchir sur ces processus hors du cadre de référence eurocentrique qui
continue de déterminer notre approche générale de ce que sont les États,
et de ce qu’ils devraient être.
La Méditerranée comme région
La cohérence de la Méditerranée en tant que région tient d’abord à la
géographie, et c’est bien ainsi que Braudel commence par la présenter à
ses lecteurs. La géographie de la Méditerranée distingue entre les montagnes,
les plateaux et les plaines, chaque milieu offrant un ensemble différent de
possibilités matérielles. Ces milieux sont connectés entre eux par des formes
variées de mouvements affectant les hommes, les animaux et les marchandises : la transhumance et le nomadisme dessinent la limite de l’agriculture
sédentaire, laquelle s’étend jusqu’à la mer. L’agriculture était le principal
secteur de l’économie et fournissait aux populations tant leur pain quotidien
que le poivre et les épices qui élargissaient l’é ventail des saveurs dans
leur alimentation ; les industries urbaines produisaient les articles d’usage
quotidien pour les gens ordinaires et les spécialités artisanales que seuls
les riches pouvaient s’offrir. En raison des possibilités matérielles limitées
de cette économie, le commerce à longue distance ne transportait pas
seulement du poivre, des soies ou des porcelaines, mais aussi, dans certaines
parties de la Méditerranée, de larges quantités de grains. L’économie était
autant organisée pour assurer la survie du plus grand nombre que pour
procurer des bénéfices à la minorité de marchands spécialisés dans les
produits de luxe à haute valeur ajoutée. Au XVIe siècle, l’é lément vital de
la circulation commerciale à travers la Méditerranée était injecté du dehors :
c’était l’argent des Amériques. Braudel encadre cette époque dominée par
l’argent par une phase antérieure, où le métal dominant est l’or, et une
phase postérieure, où c’est le cuivre. Ce sont ces flux monétaires qui ont
créé des connexions entre la Méditerranée et le reste du monde ; et c’est
l’argent espagnol qui achète les produits asiatiques arrivant du Levant.
Braudel signale aussi les limites de cette économie si prospère lorsqu’il
remarque qu’elle s’édifiait au prix d’une polarisation croissante entre riches
et pauvres à l’intérieur de la société : la pauvreté était à l’arrière-plan de
la prolifération des bandits et brigands qui se jouaient des moyens déployés
par les riches et les pouvoirs publics pour contenir leurs pillages.
Pour Braudel, les civilisations sont le socle des expériences humaines :
elles ont une qualité de permanence virtuelle qui leur confère à la fois leur
stabilité et leurs traits distinctifs au regard des autres civilisations avec
lesquelles elles entrent en contact. Il n’oppose pas simplement, et banalement, les chrétiens et les musulmans, mais distingue la civilisation latine
à la fois de la civilisation turco-musulmane à l’est et de l’Europe protestante
au nord. Pour lui, en outre, la survie de la civilisation grecque se perçoit
dans le maintien de l’Église orthodoxe nonobstant les attaques de la catholicité latine, lesquelles expliquent la préférence des Grecs pour la tolérance
religieuse plus grande manifestée par les Turcs. Les civilisations peuvent
bien avoir des centres de gravité géographiques, elles ne possèdent pas de
frontières nettes les séparant les unes des autres. C’est ainsi que Braudel
nous guide à travers les mélanges culturels complexes situés aux deux
extrémités de la Méditerranée au XVIe siècle : à l’est, nous pouvons suivre
les Turcs jusque dans les plaines balkaniques ; à l’ouest nous suivons les
musulmans jusqu’en Espagne. Dans les deux cas il suggère la façon dont
la présence islamique s’est répandue dans chacune des deux zones avant
de faire retraite. Concernant la Méditerranée orientale, il écrit :
Le Turc supprimé, le Bulgare ne s’est-il pas retrouvé bulgare, le même
paysan qui, cinq siècles auparavant, parlait la même langue, priait dans les
mêmes églises, cultivait les mêmes terres, sous le même ciel ? [2]
Si l’on envisage les trois parties du livre comme un tout, la cohérence
de la région méditerranéenne est révélée au lecteur à de multiples niveaux.
Depuis la dimension géophysique et climatique jusqu’à l’é conomie, des
connexions apparaissent qui relient la qualité de la vie aux deux extrémités
du monde méditerranéen. On repère aussi des parallélismes entre ses différentes parties : des transformations sociales comparables, liées à la polarisation des revenus, accompagnent la commercialisation ; la même dynamique
dans l’édification d’empires s’appuyant sur l’expansion économique se
retrouve dans le contexte espagnol et dans le contexte turc. Mais pour
Braudel, la Méditerranée représente bien plus qu’un univers merveilleux
existant pour lui-même : au XVIe siècle, c’est le centre du monde. Elle est
reliée aux autres parties de l’Europe, à l’Afrique, à l’Asie et au Nouveau
Monde. En un mot, ce que nous retirons de cette Å“uvre c’est la conscience
d’une Méditerranée vibrante, de ce qui fait son unité pour le chercheur, et
de la façon dont elle se connecte au vaste monde hors de ses limites.
Comment la Méditerranée de Braudel se compare-t-elle à d’autres
régions étudiées par les historiens ? La ressemblance avec un certain nombre
de types différents d’unités spatiales n’est que partielle. Certaines d’entre
elles, qui nous sont plus familières, se définissent par leurs frontières,
particulièrement leurs frontières politiques. D’autres se caractérisent par
des traits essentiels qu’elles possèdent en commun, comme par exemple
la « chrétienté » médiévale. Dans une veine comparable, les « aires culturelles » semblent identifier des régions à partir de caractéristiques partagées ;
mais si l’on y regarde de plus près, les multiples différences existant au
sein de l’Asie orientale, de l’Asie du Sud ou de l’Asie du Sud-Est, sans parler
de l’Asie en général, nous rappellent les limites de ces « caractéristiques
partagées » dont on veut faire des critères déterminants. Et, dans la réalité,
c’est un tout autre principe de définition qui a été utilisé par les Occidentaux
lorsqu’ils ont considéré les régions d’Asie : ces aires culturelles se définissaient pour une bonne part par ce qu’elles n’é taient pas — ni l’Europe ni
l’Occident. De fait, il ne semble guère qu’aucune de ces « aires » définies
après la Seconde Guerre mondiale ait fonctionné comme une « région » à
l’é poque de la Méditerranée braudélienne.
D’autres unités encore se caractérisent par des structures spatiales de
différenciation. Un exemple bien connu, concernant le domaine chinois,
nous est fourni par les « macro-régions » de G. W. Skinner, où les hiérarchies urbaines forment l’ossature autour de laquelle viennent s’organiser
des populations engagées dans des échanges et dans d’autres types d’interactions au sein d’un espace régional
[3]. La différenciation interne de l’espace
skinnérien repose sur une structure hiérarchique caractérisée par la concentration des populations et des ressources dans des zones centrales (ou noyaux
régionaux). Par contraste, si la région braudélienne est plus cohérente qu’une
région sur le modèle des « aires culturelles », elle est plus ouverte, flexible
et soumise aux contingences qu’une région skinnérienne. Elle possède des
frontières (celles que dessine la mer), mais elle englobe une multiplicité
d’unités politiques ; la Méditerranée dans son sens le plus étendu — la
« grande Méditerranée » — n’a en fait pas de frontières politiques ou
naturelles bien définies. La région braudélienne, comme la macro-région
chez Skinner, est animée par les interactions entre les hommes ; mais alors
que les régions skinnériennes semblent être là comme des cadres naturels
permanents, chez Braudel, la « Méditerranée » émerge et disparaît en l’espace de quelques siècles. Il ne s’agit pas juste de la mer portant ce nom :
ce qui donne son existence à sa Méditerranée, c’est le réseau spécifique
des relations humaines — politiques, économiques, sociales, culturelles —
qui connectent les populations par-delà les étendues maritimes. La force et
la substance de ces liens sont susceptibles d’é volutions, et ces évolutions
sont capables d’altérer la région elle-même de façon fondamentale.
Existe-t-il d’autres parties du monde suffisamment semblables, structurellement et historiquement, pour qu’on puisse être tenté d’y appliquer
l’approche analytique braudélienne ? On rencontre certainement de par le
monde préindustriel des caractéristiques économiques partagées, par lesquelles se définissent les limites de la croissance économique possible
[4]. De
façon tout aussi certaine, d’autres parties du monde confrontent plusieurs
civilisations et sont connectées à l’intérieur comme à l’extérieur par toutes
sortes de liens économiques et politiques. La vraie difficulté, si l’on veut
tenter une analyse braudélienne, réside peut-être moins dans la recherche
d’une zone d’étude pertinente que dans la gageure de rassembler pareil
éventail de données concrètes.
Et pourtant, en dépit de ce qu’il peut y avoir d’intimidant à vouloir
imiter Braudel, plusieurs chercheurs travaillant sur l’Asie ont été inspirés
par son exemple.
Perspectives braudéliennes sur l’Asie maritime
Dans l’historiographie de langue anglaise sur l’Asie, les
œuvres de
K. N. Chaudhuri comptent parmi celles qui ont les plus fortes raisons
de revendiquer l’inspiration braudélienne. Son ouvrage,
Trade and Civilization in the Indian Ocean, adopte ce qu’il appelle « the triple analytical
foundations of Braudel’s historical logic » pour les appliquer à l’étude
de l’océan Indien
[5]. Chaudhuri s’intéresse, dans l’ordre, aux activités des
marchands musulmans, portugais, hollandais et anglais ; ensuite de quoi, il
revient en arrière pour considérer les étendues maritimes pour elles-mêmes,
ainsi que les navires qui les parcourent. Il termine en examinant les liens
entre la terre et la mer, la nature des marchés et celle de l’organisation
marchande. Dans un second ouvrage,
Asia before Europe, publié cinq ans
plus tard, Chaudhuri s’attaque plus à fond à la problématique braudélienne
et traite de questions politiques, sociales et culturelles qui étaient absentes
de son premier ouvrage
[6].
Son introduction est à la fois un hommage à l’illustre disparu et un
dialogue imaginaire avec lui. Comme Braudel dans Civilisation matérielle
et capitalisme, Chaudhuri consacre beaucoup de temps à la culture matérielle : la nourriture, la boisson, le vêtement et l’habitation. Alors que dans
son livre de 1985 les problèmes économiques concernaient d’abord le
commerce, le nouvel ouvrage s’intéresse beaucoup plus à la production,
aux récoltes, aux animaux et à l’industrie pré-mécanique. À l’instar de
Braudel dans La Méditerranée, Chaudhuri pose directement la question des
civilisations. Pour lui, l’océan Indien est composé de quatre civilisations :
l’Islam, l’Inde sanskritique, l’Asie du Sud-Est et la Chine. Mais alors que
Braudel se concentrait surtout sur la civilisation latino-chrétienne, tout en
formulant des remarques sur le monde turco-islamique par lesquelles il
cherchait surtout à suggérer des parallélismes et des connexions, Chaudhuri
s’efforce de façon plus conséquente de rassembler des informations émanant
de chacune des civilisations qu’il identifie sur les rives de l’océan Indien.
Et bien qu’il défende l’idée d’une identité propre à chacune d’elles, il ne
les prend pas comme des unités à l’intérieur desquelles analyser la culture
matérielle. Au contraire, il fait intervenir dans sa deuxième partie des
exemples tirés de chaque civilisation pour mettre en évidence l’é ventail
des traits relevant de la culture matérielle présents dans la région tout
entière. Ce qui, dans l’Å“uvre de Chaudhuri, organise les quatre grandes
civilisations du point de vue analytique, c’est leur appartenance à la structure
spatio-temporelle commune que constitue l’océan Indien, dans laquelle il
perçoit une unité qui transcende le sentiment d’appartenance vécu par les
membres de chacune d’entre elles.
Braudel et Chaudhuri sont liés par des similarités de substance et d’approche. L’un comme l’autre nous donnent à voir la texture de la vie
matérielle et les types d’activité économique qui définissent les rythmes du
quotidien et le passage des saisons dans un univers préindustriel. Mais les
différences aussi sont importantes. Chaudhuri transpose les caractéristiques
les plus abstraites de l’é difice intellectuel braudélien pour construire une
structure capable d’embrasser une étendue territoriale bien plus vaste. Au
sein de cet espace, il ne s’intéresse guère aux transformations politiques
ou aux spécificités culturelles. La cohérence de sa région ne se construit
pas à partir des relations politiques ou des conflits culturels à l’intérieur
de l’espace considéré : l’auteur l’impose d’en haut, et en se situant audelà de la conscience active des populations concernées, comme une sorte
d’unité naturelle. C’est la raison pour laquelle il est plus difficile de suivre
le destin de l’océan Indien chez Chaudhuri que de dessiner la trajectoire
de la Méditerranée braudélienne. La région méditerranéenne présente une
courbe de développement qui met d’abord en jeu ses grands empires au
XVI
e siècle, pour introduire ensuite de nouveaux acteurs qui vont en quelque
sorte reprendre les entreprises espagnoles et ottomanes à plus petite échelle,
économiquement et politiquement. Ces nouveaux gouvernants et ces nouveaux
marchands, venus des Provinces-Unies, d’Angleterre ou de France, s’introduisent dans la Méditerranée et traversent dans le même temps l’Atlantique,
détournant ainsi de la Méditerranée l’attention de l’Espagne. On ne trouve
pas dans la région maritime définie par Chaudhuri cette notion d’une
« destinée collective », qui donne à la Méditerranée de Braudel sa cohérence
narrative
[7]. L’océan Indien de Chaudhuri, qui s’étend de la côte orientale
de l’Afrique jusqu’à la mer du Japon, englobe une multiplicité de régions
dont chacune se comparerait mieux à la Méditerranée en termes d’é chelle
spatiale.
L’une de ces régions asiatiques assimilables à la Méditerranée du point
de vue spatial, maritime et commercial est l’Asie du Sud-Est, sur laquelle
nous disposons d’une autre
Å“uvre majeure mettant l’accent sur la vie et la
culture matérielles, et partiellement inspirée par Braudel : les deux volumes
de
Southeast Asia in the Age of Commerce, 1450-1680, publiés par Anthony
Reid en 1988 et 1993
[8]. Dans sa préface au premier volume, Reid souligne
la capacité de Braudel à faire appel à plusieurs disciplines, en particulier la
géographie, pour mettre en évidence les « destinées collectives » d’une
région et en même temps l’extrême diversité qui l’habite. Il observe que
l’Asie du Sud-Est constituait une « région manifestement mieux intégrée
par les eaux chaudes et calmes de la mer de Chine méridionale que ne
l’é taient l’Europe méridionale, le Levant et l’Afrique du Nord par la Méditerranée
[9] ». Dans ce premier volume, sous-titré
The Land Below the Winds,
Reid affirme la cohérence de l’Asie du Sud-Est comme région, tant du
point de vue physique que du point de vue humain. L’eau et la forêt
constituent les éléments dominants dans ce territoire engendré par la collision des plaques tectoniques pacifique et indienne. La cohérence humaine
de l’Asie du Sud-Est se manifeste par le fait que plus de la moitié des
populations appartiennent au même groupe linguistique, dans l’usage commun
du riz et du poisson comme composants de base du régime alimentaire, et
dans une même préférence pour le bois, les palmes et le bambou comme
matériaux de construction. Mais ce qui scelle l’argument en faveur de la
cohérence de la région, c’est le commerce maritime qui unissait ses différentes parties, le fait que « les liens commerciaux à l’intérieur de la région
ont continué à être plus importants que ceux la reliant à l’extérieur
[10] », du
moins jusqu’à ce que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales ne
mette en place son réseau de transport maritime. À la façon braudélienne,
Reid commence par établir la cohérence physique et humaine de son unité
spatiale, laquelle dépend avant tout de la mer et des liaisons maritimes
entre les parties qui la composent, avant de consacrer plus de deux cents
pages aux pratiques matérielles et culturelles des populations. Il suggère la
façon dont l’alimentation, l’habillement, l’habitat, le travail, les m
œurs
sexuelles et les coutumes relatives à la parenté composent entre eux une
authentique culture de l’Asie du Sud-Est.
Ayant ainsi établi l’intégrité structurelle de l’Asie du Sud-Est en tant
que région humaine, Reid s’intéresse dans son second volume, sous-titré
Expansion and Crisis, aux dynamiques du changement historique, dont
certaines évoquent jusqu’à un certain point les dynamiques économiques
et politiques observées par Braudel dans la Méditerranée. En fait, elles nous
apparaissent plus familières encore dans la mesure où il s’agit de processus
couramment associés au développement historique de l’Europe à l’é poque
moderne
[11] : l’essor du commerce et la formation des États absolutistes. Les
bouleversements dans le champ religieux sont un autre trait de l’Europe
moderne qu’on retrouve, au moins en partie, en Asie du Sud-Est, mais
pas dans la Méditerranée braudélienne. De fait, la persistance du catholicisme dans la civilisation latine dessine nettement une ligne de partage
entre la Méditerranée et l’Europe du Nord, balayée par la Réforme. Cela
étant, les bouleversements religieux en Asie du Sud-Est ne sont pas venus
de l’intérieur : ils ont été enclenchés par la rencontre avec le christianisme
et l’islam, laquelle s’est soldée par la conversion de plus de la moitié des
populations à divers types de croyances incorporant des éléments de l’une
ou de l’autre des deux traditions
[12].
Pour Braudel, même pendant les phases les plus actives de transformation, les civilisations, marquées de manière indélébile par leurs religions,
fournissaient aux activités humaines un cadre qui n’évoluait que très lentement. Elles bénéficiaient d’une cohérence culturelle très différente de celle
des régions qui les abritaient. La Méditerranée se partageait pour l’essentiel
entre deux grandes civilisations, la civilisation latino-chrétienne et la civilisation turco-islamique. Leurs contacts étaient presque entièrement hostiles,
mais, si la suprématie passait de l’une à l’autre, elles n’en conservaient pas
moins leur distinction et leur détermination. Le paysage humain de la
Méditerranée exhibait des traits de civilisation fortement différents les uns
des autres ; chacun était susceptible d’é volutions entraînées par des dynamiques internes, souvent parallèles, mais les connexions qui s’établissaient
entre eux ne donnaient jamais lieu à des formations hybrides. Chaudhuri,
pour sa part, ne conduit pas en profondeur son analyse des quatre civilisations qu’il identifie autour de l’océan Indien, mais elles semblent elles aussi
fortement différentes les unes des autres, avec leurs propres centres de
gravité. Cela étant, même s’il affirme que l’Asie du Sud-Est constituait une
région cohérente parce que les populations qui y résidaient se reconnaissaient comme appartenant à un monde différent de celui des trois autres
civilisations qu’il identifie, cela suffit-il pour faire de cette zone une « civilisation » ? Chaudhuri lui-même admet que concevoir l’Asie du Sud-Est
comme une civilisation, ainsi que nous le faisons pour l’Islam, l’Inde ou
la Chine, mérite d’être débattu
[13]. En outre, les dynamiques de transformation à l’
Å“uvre — le christianisme et l’islam modifiant le profil religieux
du pays — , impliquent pour les civilisations un rôle à l’intérieur de la région
qui ne semble pas être le même que ce qu’on observe dans la Méditerranée
de Braudel.
Contrairement à la Méditerranée, où la mer était
grosso modo partagée
entre deux civilisations se défiant l’une de l’autre et rivales, on observe en
Asie du Sud-Est une configuration qui relève plutôt du
patchwork. Et cette
plus grande complexité apparaît pleinement si nous nous intéressons à l’Asie
du Sud-Est maritime à travers les trois volumes publiés par Denys Lombard en
1990 sous le titre
Le carrefour javanais
[14]. Comme le montre Lombard,
l’archipel insulindien a été soumis à quatre grands ensembles d’influences,
l’Occident et l’Islam n’étant que deux d’entre eux. L’apport culturel le plus
ancien est celui de l’Inde sanskritique, encore visible à Bali où l’impact
plus tardif de l’Islam, de la Chine et de l’Occident n’a pas eu un effet
aussi fort qu’ailleurs. Dans d’autres parties de l’archipel, les marchands
musulmans introduisirent dès le XVI
e siècle de nouveaux réseaux monétaires
et de nouvelles pratiques commerciales ; mais l’influence islamique a été
plus large et plus profonde que s’il ne s’était agi que d’économie : dans
l’analyse de Lombard elle véhicule les concepts d’individu, d’espace géographique et de temps linéaire, autant de notions dont on a en général tendance
à considérer qu’elles sont nettement d’origine européenne
[15]. L’élaboration
d’idées et de sensibilités nouvelles illustre la façon dont les apports islamiques se sont intégrés à la culture javanaise, même si les héritages indiens,
plus anciens dans le domaine de l’art et de la religion, sont restés des
composantes essentielles. Comme la Méditerranée chez Braudel, l’archipel
chez Lombard est une région qui se définit par les connexions entre ses
diverses parties et par ses liens avec la scène extérieure. Mais alors que
Braudel peut à juste titre parler de la Méditerranée comme du centre d’un
monde plus vaste, Java est plus volontiers perçu comme une périphérie
exotique et lointaine.
Construit à partir d’un ensemble difficile à maîtriser de sources écrites
dans les langues les plus diverses, le travail remarquable de Lombard fait
de Java le centre de son propre monde, d’un monde qui absorbe toute une
série d’influences extérieures. La cohérence de l’archipel javanais émerge
d’une analyse portant sur les différentes strates d’influences, intervenues à
des périodes variables, qui ont contribué, chacune par ses éléments propres,
à la formation d’un complexe plus large d’é volutions historiques dans
la très longue durée. Ainsi disposons-nous d’un exemple d’hybridations
culturelles multiples participant à la création d’une région. Peut-être la
situation géographique de Java, éloigné des centres culturels d’où procédait
chacune des influences qui ont structuré la région, a-t-elle favorisé ce
caractère hybride.
Lombard ne cesse par ailleurs d’insister sur les limites de ces changements introduits de l’extérieur. Tant le sous-titre du premier volume que
sa première partie mettent en relief les limites de l’occidentalisation : les
influences venues de l’Occident n’ont pas été aussi pleinement assimilées
que celles de l’Inde ou de l’Islam. L’on pourrait dès lors s’attendre à
ce que Lombard explique jusqu’à quel point ces dernières ont transformé
la culture javanaise en profondeur ; mais même là il reste très prudent. La
première partie du troisième volume, « Les limites de l’indianisation »,
attire l’attention sur les confins de l’influence indienne en opposant les
zones où celle-ci l’emporte nettement, et celles où l’influence islamique
est plus notable. En mettant le doigt sur les variations spatiales dans
l’importance relative des héritages indiens et islamiques, Lombard suggère
les limites des uns comme des autres. Mais en dépit de ces exhortations à
reconnaître les distinctions, il existe clairement un degré de combinaison
entre des éléments hétérogènes qui serait complètement étranger à la Méditerranée braudélienne.
L’héritage chinois est encore différent de ce qui vient d’être esquissé.
Lombard suggère que la nature de l’influence chinoise est plus complexe
que celle de l’Islam, et donc difficile à évaluer
[16]. Il indique le rôle majeur
joué dans l’économie par les Chinois, à commencer par les marchands qui
ont mis en place les routes commerciales ramenant vers la Chine. Les
marchands chinois du XVII
e siècle ont également créé les premières plantations de sucre dans la région, avant d’intervenir dans d’autres types de
productions agricoles telles que le thé, le tabac, l’arachide, l’indigo ou les
cultures maraîchères. Le fer et l’acier qu’ils importaient ont en outre contribué à équiper Java en outillage. Mais c’était d’abord comme marchands
que les Chinois étaient connus : dès le début du XVII
e siècle, certains en
parlent comme des Juifs de la région
[17]. Ce simple parallèle attire l’attention
sur le fait que les Chinois sont constamment restés un groupe à part dans
l’archipel. De même que Braudel envisageait les Juifs de la Méditerranée
comme un groupe possédant sa propre civilisation, de même il est possible
de considérer que les Chinois de Java, et plus généralement d’Asie du Sud-Est, avaient eux aussi leur propre civilisation. Mais en dépit de la similarité
de leurs rôles commerciaux et d’une longue histoire les assimilant les uns
aux autres, la situation des Chinois en Asie du Sud-Est n’é tait pas du tout
la même que celle des Juifs en Europe. Économiquement, les Chinois
s’engageaient dans une gamme d’activités plus large, travaillant dans les
champs autant que dans les villes. Sur le plan culturel l’influence chinoise
a eu un impact sur l’alimentation, les céramiques, le mobilier, l’architecture
et la langue en Asie du Sud-Est
[18]. Et surtout, les Chinois d’Asie du Sud-Est restaient de toutes sortes de manières connectés politiquement au vaste
empire agraire dont ils étaient originaires, alors que les Juifs étaient évidemment privés d’une telle option.
Si nous envisageons les côtes du sud-est et du sud de la Chine comme
formant l’une des extrémités de la Méditerranée chinoise, et les ports d’Asie
du Sud-Est comme en étant l’autre, à l’instar des limites latines et turques
de la Méditerranée, il devient possible de discerner un gradient économique
comparable à celui qui existait dans celle-ci. L’aire chinoise était plus
avancée économiquement que l’Asie du Sud-Est, tant pour les techniques
agraires que pour les savoir-faire artisanaux. C’étaient les marchands chinois
qui dominaient l’essentiel du réseau commercial et qui retiraient les profits
de l’intégration économique de la région. Mais ce parallèle économique
qu’on vient d’esquisser doit être tempéré par les différences politiques. En
Méditerranée orientale, l’é conomie de l’Empire ottoman n’avait pas la
sophistication de celle de l’Espagne, de la France ou de l’Italie, et son
centre politique s’est affaibli à partir du XVIIIe siècle ; par contraste, l’Empire
chinois était non seulement plus développé économiquement que l’Asie du
Sud-Est, mais sa puissance politique s’est aussi accrue significativement à
partir de la fin du XVIIe siècle et au cours du XVIIIe siècle. Alors que dans
la Méditerranée on a un vaste empire dont la puissance économique est
moindre que celle des États plus petits, dans l’Asie du Sud-Est maritime
c’est la situation inverse qui prévaut.
Mais il existe d’autres différences politiques importantes entre les deux
régions. Par-delà les relations économiques qu’elles entretenaient avec l’empire du Milieu, plusieurs entités politiques en Asie du Sud-Est lui versaient
aussi tribut, ce qui en faisait, dans la perspective de Pékin au moins, autant
de parties constituantes de l’ordre universel chinois. De fait, les échanges
tributaires avec la Chine au début du XV
e siècle ont en même temps défini
les lois et règlements généraux qui présidaient au commerce dans la région
[19].
Ces caractéristiques de l’Asie maritime orientale et sud-orientale ont conduit
Hamashita Takeshi à analyser la structure de la région dans les termes,
précisément, du système tributaire chinois. Cet auteur a en effet tenté dans
divers articles et ouvrages de démontrer que les flux commerciaux de l’Asie
maritime peuvent être regroupés en trois sphères d’activité : 1) le commerce
entre la côte sud-est de la Chine, Taiwan, les îles Ryukyu et Nagasaki au
Japon ; 2) le commerce entre la Chine du Sud et du Sud-Est et l’Asie du
Sud-Est ; 3) le commerce entre la côte orientale de l’Inde et l’Asie du Sud-Est
[20]. Avec plusieurs autres chercheurs japonais il a reconstruit les flux de
marchandises et les flux monétaires parcourant une région maritime asiatique qu’il conçoit comme organisée politiquement par le système tributaire
chinois de relations diplomatiques
[21]. Mais, alors même que l’État chinois
avait un impact politique sur les relations à l’intérieur de la région maritime
asiatique au sens large, des parties différentes de la Chine se connectaient
à des sphères commerciales distinctes au sein de cette même région.
Cette réorganisation spatiale des liens commerciaux de la Chine au sein
de l’Asie a eu, entre autres conséquences, celle de disqualifier l’empire
comme unité d’analyse pertinente pour les relations économiques et de
susciter une approche régionale dans laquelle les différentes parties de l’Empire chinois se connectent à des parties différentes de l’Asie orientale. Une
telle régionalisation nous permet d’envisager les mers d’Asie du Sud-Est
(nanyang en chinois, ou laut tengah en malais) comme une « Méditerranée
chinoise ». Dans cette conception, il devient possible de considérer les
ensembles complexes de liens politiques, économiques et culturels qui
donnent son existence à la région comme un cadre humain de référence, à
la manière de la Méditerranée braudélienne. On a affaire à une aire où les
conditions de sol et de climat possèdent leurs propres caractéristiques et
qui, comme la Méditerranée, a été intégrée par des échanges économiques
embrassant une variété considérable de cultures et un ensemble de formations politiques discrètes.
Évoquer la possibilité de tels parallèles ne signifie pas, faut-il le préciser,
que cette « Méditerranée chinoise » ressemble à son homonyme à tous les
points de vue. Dès la fin des années 1970, John E. Wills attirait l’attention
sur le fait que la Méditerranée comme la Baltique — ou comme les eaux
reliant l’archipel indonésien à la péninsule malaise — é taient ceintes de
centres politiques faisant face à des mers relativement étroites et à travers
lesquelles il était facile d’é tablir des relations commerciales ou de piraterie.
La Chine maritime, par contraste, avait devant elle des mers beaucoup plus
ouvertes, en même temps qu’elle était solidement amarrée à un empire
continental. Cet ensemble de circonstances rendait moins vraisemblable
l’é mergence, pour les Chinois et leurs partenaires commerciaux, de ces
connexions entre pouvoir et profit qu’on voit apparaître avec le plus de
force dans le monde méditerranéen
[22]. Et il faut encore moins s’attendre à
ce que les autres régions étudiées par les spécialistes de l’Asie en s’inspirant
de Braudel, ou en résonance avec lui, reflètent tous les traits que nous
associons à la Méditerranée.
Qu’il s’agisse de l’océan Indien chez Chaudhuri, embrassant des étendues qui vont de l’Afrique orientale au Japon, ou de Java chez Lombard,
qui n’est qu’un ensemble d’îles au sein de l’Asie du Sud-Est, les différentes
échelles spatiales concevables dans une Asie maritime à laquelle se sont
consacrés de nombreux chercheurs venus de tous les pays sont là pour nous
rappeler que ces régions, dont l’étude a été inspirée par Braudel, n’ont pas
de frontières fixes en tant qu’unités d’analyse. Pourtant, les régions d’Asie
maritime envisagées par Chaudhuri, Reid, Lombard, Hamashita et d’autres
ne sont pas sans rapports entre elles. Chacune possède un certain nombre
de caractéristiques qui permettent de les considérer comme des unités
d’étude comparables à la Méditerranée de Braudel. Pris ensemble, ces
travaux suggèrent que les régions braudéliennes tirent leur cohérence à la
fois de traits humains et de traits naturels. Elles sont susceptibles d’embrasser des cultures diverses et des systèmes politiques différents. La compétition ou les conflits forgent autant de liens entre les différents acteurs, si ce
n’est plus, que les relations de complémentarité ou de coopération.
Certaines de ces régions braudéliennes ont peut-être plus de sens que
d’autres. La prise en considération de la côte chinoise par Lombard s’impose
certainement pour construire la région maritime d’Asie du Sud-Est ; par
contraste, l’exclusion de cette dimension chinoise par Reid en faveur d’une
Asie du Sud-Est plus autonome, définie par des traits en partie partagés,
découle du découpage du monde en « aires culturelles » inventé après
la dernière guerre
[23]. La région braudélienne semble moins définie par la
configuration particulière d’un espace dont les différenciations seraient
internes — par exemple, elle peut comporter un ou plusieurs centres économiques — qu’elle n’est créée par la multiplicité et la diversité des liens
entre les populations vivant en son sein, qui toutes ensemble constituent
une expérience humaine « totale » — ou un éventail d’expériences — ,
différente de celles possibles ailleurs.
En termes plus abstraits, on pourrait généraliser à partir de la Méditerranée braudélienne en considérant la densité et la diversité des interactions
comme les composantes clés d’une région. Elles se distinguent à leur tour
des connexions plus rares et plus spécifiques qui mettent en rapport les
populations de la région avec celles de l’extérieur. Une telle formulation
ne requiert pas un ensemble particulier de caractéristiques plutôt qu’un
autre pour définir une région, pas plus qu’elle ne privilégie les centres
économiques et politiques au détriment des périphéries. Elle nous aide donc
à considérer les différentes parties du monde sans leur imposer un quelconque schéma global d’interprétation, basé sur l’aspect qu’a pu présenter
le monde dans les siècles plus récents. Elle nous permet également de
considérer les dynamiques culturelles des régions en suivant la trace des
institutions parmi les populations qui passent d’une culture à l’autre et font
circuler les idées. Certains éléments culturels présents dans deux situations
différentes peuvent être communs, comme l’Islam dans la Méditerranée
braudélienne et dans la Méditerranée chinoise. Mais la combinaison d’éléments divers dans les deux régions donne des résultats profondément hétérogènes. De la sorte, les régions fournissent une échelle d’observation qui
encourage la reconnaissance des différences autant que des connexions,
ainsi que celle de similitudes qui résultent de parallélismes indépendants
plus que de dynamiques systématiquement intégrées.
La Chine du Nord-Ouest comme région braudélienne
Cette logique d’un monde régional conçu sur le modèle de la Méditerranée peut être appliquée à d’autres espaces que nous percevons normalement
comme chinois
[24]. Et point n’est besoin d’une étendue d’eau. Bordée par le
désert de Gobi au nord et à l’est, par l’Himalaya à l’ouest, et abritant des
millions de paysans chinois sédentaires dans sa partie méridionale et orientale, la frontière nord-ouest de la Chine forme une région au sein de laquelle
quatre civilisations se sont rencontrées depuis le XVI
e siècle : Han, tibétaine,
mongole et islamique. En dépit du fait que le centre de cette région est une
étendue continentale et non pas maritime, il existe d’importantes similitudes
avec la Méditerranée de Braudel
[25]. Comme dans la Méditerranée, on trouve
le long de la frontière nord-ouest une écologie favorable à la fois à l’agriculture sédentaire et à l’activité pastorale ; elle est parcourue par des marchands
au long cours dont les caravanes de chameaux jouent le rôle des navires
en Méditerranée. De même que la Méditerranée se distingue par ses ciels
bleus, ses oliviers et ses vignes, la Chine du Nord-Ouest a ses propres
caractéristiques : plateaux balayés par les vents, taches de végétation, montagnes désolées... Entre XVI
e et XVIII
e siècle, les deux régions ont vécu
suivant leurs propres rythmes naturels et en accord avec les sensibilités
humaines particulières qui liaient les populations à leur environnement,
d’où ont émergé des mondes bien distincts au sein desquels les différences
culturelles fleurissaient, même si ce n’était pas toujours de façon pacifique.
Et de même que la Chrétienté latine et l’Islam turc se partageaient une
Méditerranée où venaient également commercer les Juifs et les habitants
de l’Europe du Nord, de même la frontière nord-ouest de la Chine était
peuplée d’habitants représentant plusieurs cultures : tibétaine, mongole,
chinoise Han, sino-musulmane. Les deux régions étaient également connectées à des mondes plus vastes par les flux de marchandises qui les traversaient pour de lointaines destinations.
En dépit de ces parallèles, pourtant, il existe un ensemble de différences
bien plus visibles encore. La Méditerranée de Braudel est à bien des égards
une région riche, même si les récoltes y sont parfois maigres et si les
subsistances restent un souci constant. Tout en garantissant un régime
alimentaire raisonnablement complet aux gens du commun, l’environnement
physique fournit la base d’une cuisine élégante et d’une Å“nologie de qualité
réservées aux riches qui peuvent se les offrir. L’expansion commerciale ne
profite pas à tous de la même manière, certes, mais chacun y a accès, du
petit revendeur jusqu’au marchand menant un train de vie princier. Par
contraste, le Nord-Ouest chinois est pauvre. Le climat est dur, les sols sont
peu profonds et le peuple arrache une maigre subsistance à la terre. Les
chances d’amasser des fortunes y sont rares.
Acceptons ces contrastes indiscutables, mais essayons malgré tout de
regarder plus loin et de continuer d’envisager la frontière nord-ouest comme
une région braudélienne. L’étude de cette région nous préparera en effet
à un nouveau contraste, entre les transformations de l’É tat en Asie et en
Europe celui-là, lorsque nous nous trouverons confrontés à des exemples
de régions regroupant une multiplicité d’É tats et à un exemple d’État
— l’empire des Qing — englobant plusieurs régions.
Vu d’aujourd’hui, la culture la plus en évidence dans la Chine du Nord-Ouest est celle des Han, autrement dit cette même culture de base que l’on
retrouve à des milliers de kilomètres de là le long des côtes du sud et du
sud-est. Il a été récemment de mode, parmi les spécialistes de la Chine, de
mettre en avant les variations locales de la culture Han. Après tout, les
Chinois de nationalité Han parlent toutes sortes de dialectes, se nourrissent
différemment et se distinguent par leurs coutumes. Mais ils ont aussi en
commun la même langue écrite à base d’idéogrammes, un ensemble de
textes fondateurs et de normes culturelles associés au nom de Confucius,
ainsi qu’une préférence régulière pour l’agriculture sédentaire à petite
échelle, en dépit de nombreuses variations dans les plantes cultivées et les
types de tenure. C’est cette culture chinoise qui a envahi le Nord-Ouest de
façon de plus en plus systématique à travers des vagues migratoires successives. L’État a joué des rôles variés dans ces migrations, organisant certaines
et se contentant d’en encourager d’autres. Mais sans l’appui des ressources
de l’État les migrations des Chinois dans la région et son incorporation à
l’empire sous les Ming et les Qing n’auraient pas eu lieu. Certains immigrants
étaient des soldats qui établissaient des colonies agricoles pour subvenir à
leurs besoins. D’autres étaient des condamnés à l’exil, qui défrichaient
également le sol pour produire leur nourriture. Enfin il y avait les civils,
qui eux aussi venaient mettre en culture de nouvelles terres. Ces immigrants
chinois apportaient avec eux des techniques de contrôle des eaux utilisées
ailleurs dans l’empire et réussissaient occasionnellement à accroître la productivité de la terre. Certains ne cherchaient pas à extraire leur subsistance du
sol mais se lançaient dans le négoce, qu’il s’agît du commerce des chevaux
et du thé avec les peuplades frontalières, qui était réglementé par le gouvernement, ou du trafic des grains et d’autres articles de consommation courante, laissé libre pour l’essentiel
[26].
À la différence des Han, qui arrivaient directement de leur territoire
d’origine par le sud et par l’est, les Tibétains du Nord-Ouest chinois ne
conservaient que de peu de liens avec leur base politique, située plus loin
à l’ouest. Beaucoup étaient des éleveurs, à la différence de la vaste majorité
des habitants du Tibet proprement dit, qui étaient des agriculteurs produisant
de l’orge (céréale qui pousse jusqu’à plus de 4 000 m). Le troisième
groupe important de populations dans le Nord-Ouest chinois appartient à
la civilisation nomade mongole, dont certaines pratiques culturelles remontaient à la présence turque dans la steppe mongole au VI
e siècle. Les
Mongols, bien sûr, sont d’abord connus pour avoir conquis la Chine et de
vastes portions du Proche-Orient, de la Russie et de l’Europe centrale au
XIII
e siècle à partir des steppes de l’Asie centrale. Au XVI
e siècle le bouddhisme tibétain gagna des adeptes parmi les élites mongoles, qui imposèrent
leur foi aux gens ordinaires et les obligèrent à faire des dons aux monastères
édifiés à travers la steppe. Les chefs mongols conduisaient des fédérations
de lignages englobant de nombreux campements nomades. Chacun de ces
campements comptait plusieurs familles qui déplaçaient leurs troupeaux
ensemble à la recherche de pâturages et collaboraient pour la chasse
[27].
Lorsque les Mandchous conquirent la Chine au milieu du XVII
e siècle, ils
s’adjoignirent un certain nombre de chefs tribaux mongols pour participer
à leur entreprise ; mais comme ils voulaient à tout prix éviter de fournir à
un quelconque groupement mongol l’occasion de prendre les armes contre
eux, ils prirent soin de diviser les tribus qui les avaient aidés à conquérir
la Chine en petits groupes de parenté attachés à des zones spécifiques
de pâturage.
Plus loin à l’ouest se trouvaient sur la frontière d’autres groupes de
Mongols qui, eux, ne s’é taient pas joints à la conquête de la Chine par les
Mandchous. Certains constituèrent entre le milieu du XVII
e siècle et celui
du XVIII
e un État nomade qui entra en rivalité avec les Mandchous pour
contrôler les régions dont ceux-ci devaient finalement faire la Chine du
Nord-Ouest. Entre 1671 et 1697, le régime Zunghar de Galdan — un chef
mongol occidental qui avait édifié une formidable puissance militaire —
réussit à occuper une partie des territoires appartenant aujourd’hui au Xinjiang, à la Mongolie intérieure et à la Mongolie extérieure. Il en coûta aux
Qing trois expéditions de grande ampleur pour réussir à le défaire. D’autres
campagnes dans les années 1755-1760 portèrent les coups ultimes à l’idée
même d’un État nomade mongol
[28]. En dépit du pouvoir limité des Tibétains
et des Mongols, les Mandchous ont cherché le moyen de les maintenir
divisés et affaiblis afin de rendre impossible une alliance qui aurait menacé
leur pouvoir dans la région
[29].
La dernière composante culturelle présente sur la frontière nord-ouest
de la Chine est peut-être la plus complexe des quatre. Il s’agit en effet
d’une variété d’Islam dont la plupart des fidèles dans la région sont des
descendants de Chinois Han convertis au XVIe siècle. Ces sino-musulmans
ressemblent à maints égards aux Han pour ce qui concerne l’alimentation,
la langue et toute une série de coutumes. Le seul critère distinctif réside
dans les liens que ces populations entretiennent avec un ensemble plus
vaste de croyants, qui les maintiennent en contact avec le monde extérieur
par-delà les limites nord-ouest de la Chine. Mais en dépit de ces liens
avec la communauté islamique des croyants, il a fallu l’é mergence d’un
authentique mouvement religieux au XVIIIe siècle, au moment du renouveau
suscité par les ordres soufis, pour que les sino-musulmans du Nord-Ouest
s’organisent à un niveau supérieur à celui de la communauté locale et
de sa mosquée. Les activistes soufis apportaient avec eux un système de
relations de maître à disciple qui avait pour effet de tisser des liens entre
les congrégations. Certes, les débats entre maîtres spirituels soufis créaient
plus de divisions encore au sein du mouvement que le « revivalisme » soufi
n’en entretenait lui-même avec les autres courants musulmans ; mais les
chefs du soufisme prêchaient tous un même type de fondamentalisme
religieux qui rendait de plus en plus problématique pour de nombreux
croyants le fait de vivre sous un régime politique non musulman. Les
fonctionnaires mandchous n’étaient pas à même de comprendre les évolutions religieuses complexes qui se produisaient sous leurs yeux ; mais ils
voyaient bien que le degré croissant d’organisation sociale dont étaient
responsables les ordres soufis était en train de créer les conditions pour
mobiliser les populations contre le gouvernement.
Or, les populations avaient en effet quelque raison d’être mécontentes
de la domination mandchoue, au-delà du fait que les Mandchous n’é taient
pas des croyants. Même les efforts du pouvoir pour avoir un impact positif
sur la vie des habitants du Nord-Ouest, en particulier pour lutter contre la
famine au début des années 1780, échouèrent en raison d’une corruption
extrême qui rendait futile toute tentative en ce sens
[30]. Des violences éclatèrent en plusieurs endroits dans les années 1780, et à nouveau au milieu du
XIX
e siècle. Ces affrontements contribuèrent à définir le cadre complexe de
relations qui continue aujourd’hui encore à caractériser la frontière nord-ouest de la Chine, et les rapports difficiles qu’entretient la République
populaire avec ses sujets tibétains, musulmans et mongols.
Il manque au Nord-Ouest chinois la lisibilité physiographique d’une
région organisée autour de l’eau. Certes, les montagnes créent des barrières
au nord et à l’ouest, et des plaines fertiles s’étendent au sud et à l’est ;
mais la « région frontière » se déploie bien au-delà des zones qui furent
incorporées à l’empire des Qing. Une partie se connecte culturellement,
par-delà une steppe écologiquement semblable, à une tradition bouddhiste-chamanique plus vaste ; et à l’ouest vivent d’autres groupes islamiques
devenus une composante de l’Asie centrale soviétique. Dans cette dimension
culturelle, le Nord-Ouest chinois se compare à la Méditerranée de Braudel,
puisqu’il participe de deux religions à vocation universelle différente : c’est
la configuration des interactions humaines qui fait de la région un espace
d’activité distinct. Mais à la différence de la Méditerranée, le Nord-Ouest
de la Chine n’a jamais été un centre économique : il a au contraire toujours
appartenu à des périphéries, politiques et économiques. De ce point de vue
il évoque plutôt Java, et d’ailleurs il exhibe un degré de diversité et
d’hybridité culturelles voisin de ce qu’on trouve dans l’Indonésie, à laquelle
Java a ensuite appartenu. Enfin, il va de soi que les types d’évolution
politique intervenus dans la Méditerranée chinoise et sur la frontière nord-ouest de la Chine ont été extrêmement différents.
Ajoutons encore que, outre le mouvement social islamique des soufis
et l’État nomade mongol des Zunghar, les ambitions des Qing concernant
ce qui devait devenir le Nord-Ouest chinois avaient à tenir compte d’un
troisième facteur : l’expansion de l’empire tsariste.
Pendant la plus grande partie du XX
e siècle deux grands États, l’URSS
et la Chine, se sont partagé et disputé une frontière commune dans le Nord-Ouest chinois. L’effondrement de la domination soviétique s’est soldé par
la fondation de nouvelles républiques centre-asiatiques, dont beaucoup ont
noué des liens économiques avec le Nord-Ouest de la Chine ; autrement
dit, celui-ci se retrouve économiquement orienté à la fois vers ses voisins
de la steppe et vers l’intérieur de la Chine. Sur le plan politique, le gouvernement chinois est particulièrement désireux de voir la région s’orienter
vers Pékin, et non vers d’autres entités en Asie centrale. On peut aujourd’hui distinguer quatre sources d’influences différentes dans la province
chinoise du Xinjiang : russe, dans sa partie nord ; musulmane, en provenance
des communautés islamiques d’Asie centrale, dans sa partie sud autour de
Kashgar ; hindoustane encore plus au sud, autour de Khotan ; chinoise
enfin, dans l’est de la province autour de Turpan
[31]. L’ancienne combinaison
de groupes nomades, de mouvements islamiques et de présence politique
russe a été transformée, mais chacun de ses éléments contribue aujourd’hui
encore à élargir l’éventail des acteurs politiques au-delà de la configuration
à laquelle nous a familiarisés la Méditerranée braudélienne. Ils ont joué et
continuent de jouer des rôles extrêmement différents de ceux qu’on rencontre dans le scénario de la formation des États en Europe — y compris
dans l’Europe méditerranéenne, où Braudel remarquait que l’ancienne puissance des cités-États de l’Italie avait commencé à décliner au XV
e siècle au
profit de plus grands États, capables de mobiliser des ressources à partir
d’une aire plus vaste.
La formation des États dans les différentes régions
Au XVIe siècle, Braudel explique le succès de la Monarchie hispanique
et celui de l’Empire ottoman en les mettant en rapport avec le décollage
économique et l’expansion que connaît alors la Méditerranée dans son
ensemble. Lorsque la réussite de ces empires a été moindre au siècle suivant,
ils ont été déplacés économiquement par des États situés plus au nord, dont
certains, comme la France, possédaient une composante méditerranéenne,
mais dont d’autres, comme l’Angleterre ou les Provinces-Unies, arrivaient
dans la région en outsiders. Braudel suggère que ces États territoriaux plus
petits étaient mieux équipés pour la compétition à un moment où l’é conomie
méditerranéenne, ainsi d’ailleurs que celle des régions plus au nord, entrait
en récession. Mais la situation n’é tait pas la même aux deux extrémités de
la Méditerranée. À l’ouest, l’Empire espagnol avait dû céder le pas à des
États plus petits, devenus les acteurs les plus puissants ; dans la Méditerranée
orientale en revanche, l’Empire ottoman continuait avec ses forces et ses
faiblesses d’ê tre la formation étatique dominante ; en d’autres termes, la
dynamique de la construction de l’État n’apparaît pas la même aux deux
bouts de la Méditerranée. Ceci n’est d’ailleurs pas pour nous surprendre,
dans la mesure où, d’une manière générale, les historiens ont tendu à
considérer la formation des États territoriaux en Europe comme l’un des
moteurs essentiels du changement historique — un moteur qu’on ne voit
guère en évidence dans l’Empire ottoman, ni dans aucun autre des empires
islamiques qui s’étendaient de l’extrémité orientale de la Méditerranée à
l’Asie du Sud.
La formation des États territoriaux en Europe a été l’un des grands
thèmes de la recherche historique et a fait l’objet d’une abondante littérature
spécialisée à partir de laquelle il devient possible de construire des analyses
plus générales. Pour édifier un État avec succès il fallait remplir trois
conditions, d’ailleurs reliées entre elles : 1) convaincre les élites de venir
occuper de nouvelles positions de pouvoir et d’autorité dans le cadre de
l’État territorial ; 2) extraire des revenus toujours plus élevés, tant de ces
élites que de la population ordinaire ; 3) utiliser ces revenus pour financer
des armées bataillant pour la suprématie
[32]. La compétition politique pour
le contrôle des ressources conduisit les autorités à promouvoir des politiques
économiques susceptibles à la fois d’enrichir les sujets et de remplir les
caisses de l’État. Les bâtisseurs d’État qui ont le mieux réussi sont ceux
qui ont su tirer parti de la croissance constante des richesses. Pour certains
gouvernements européens, cela signifiait la promotion d’aventures commerciales en Asie et l’encouragement au défrichement des terres dans le Nouveau Monde. Autrement dit, le processus de construction étatique en Europe
et la dynamique économique allant de pair ont vite fait de nous emmener
loin de la Méditerranée. Suivons donc jusqu’en Asie ces bâtisseurs d’États
européens et leurs marchands, afin de considérer de plus près la formation
des États en Asie du Sud-Est et le processus de transformation étatique
en Chine.
Les souverains d’Asie du Sud-Est, comme beaucoup de leurs confrères
en Europe, ponctionnaient la richesse des marchands pour se financer eux-mêmes. Richesse et pouvoir étaient intimement liés : un riche personnage
avait une nombreuse suite, ce qui signifiait qu’il était susceptible d’entrer
en concurrence avec le souverain. Cela facilitait la réussite des marchands
étrangers, dont beaucoup étaient musulmans, car ils étaient perçus comme
moins menaçants pour les souverains
[33]. L’impact politique de l’Islam était
inséparable des activités lucratives liant les souverains et les marchands
musulmans. Certains États d’Asie du Sud-Est placèrent ainsi sous leur
domination des territoires étendus dans le courant du XVI
e et du XVIII
e siècle.
La richesse accumulée dans les villes-ports en vint aussi à concerner certains
États continentaux, dont le Viêt-nam et le Siam.
Les spécialistes ont suggéré certaines similitudes avec les processus de
formation de l’État en Europe. Au-delà des parallèles braudéliens avec
la Méditerranée, Anthony Reid, par exemple, caractérise les dynamiques
politiques aux XVI
e et XVII
e siècles en parlant de « problèmes de l’État
absolutiste
[34] ». Pour lui, la formation d’États forts s’explique par une combinaison de puissance, de charisme et de richesse ; mais il n’insiste pas moins
sur le fait que les liens entre un port et son hinterland étaient souvent
conditionnels, plus proches parfois d’un modèle fédératif qu’on ne l’attendrait normalement d’un État fortement centralisateur. Il remarque également
qu’avec l’expansion du commerce entre 1400 et 1630, beaucoup de villes
ont créé leur propre structure étatique, phénomène dont il souligne la
différence quant aux relations entre villes et États en Europe
[35]. Plusieurs
États ont imposé leur domination au XVI
e siècle, comme Pegu, l’Arakan,
le Laos, le Viêt-nam, Patani, Aceh, Banten ou Makassar. Les souverains
soumettaient les aristocraties, soit en les exterminant soit, comme à Aceh
ou au Siam, en confisquant les domaines de ceux qui mouraient sans
héritier
[36]; ils cooptaient les marchands et étendaient leurs territoires, tout
en essayant de s’approprier l’autorité sur le plan symbolique. En bref, les
« É tats absolutistes » que Reid discerne en Asie du Sud-Est ressemblent à
ceux d’Europe sur quelques points, mais ils diffèrent d’eux à bien d’autres
égards.
Autre spécialiste de l’Asie du Sud-Est, Victor Lieberman a cherché à
expliciter les parallèles entre les dynamiques de formation de l’État en Asie
du Sud-Est et en Europe en comparant la France, la Russie, la Birmanie,
le Siam, le Viêt-nam et le Japon
[37]. À des degrés divers selon les cas,
il discerne des processus de consolidation territoriale, de centralisation
administrative, de régulation sociale et d’intégration culturelle, qui tous se
produisent alors même que la croissance économique facilite l’accumulation
de revenus par des gouvernements en pleine expansion. Nous en apprenons
donc bien plus sur ce que Lieberman considère comme des parallèles, ou
des similitudes, que sur les différences. On peut déjà s’interroger sur le
degré réel de similitude dans chaque cas, en l’absence de critères clairs
pour mesurer des entités telles que la régulation sociale ou l’intégration
culturelle ; mais une difficulté bien plus grande encore apparaît lorsqu’on
s’intéresse à l’Europe et à l’Asie du Sud-Est comme cadres de la formation
des États : le choix de la Russie plutôt que l’Angleterre, la Hollande ou
l’Espagne, et du Japon plutôt qu’Aceh, Banten ou le Laos, signifie que
Lieberman ne s’est pas attaché à des contextes régionaux comparables au
sein de l’Europe et de l’Asie. Les exemples russe et japonais font intervenir
des contextes différents de ceux qui prévalent dans la plus grande partie
de l’un et l’autre continent. La croissance de l’É tat russe aux XVI
e et
XVIII
e siècles est liée à son expansion territoriale à travers des zones faiblement peuplées, et dans une direction qui l’é loignait des lieux de compétition
entre États européens. Quant au cas japonais, il est dominé par une dynamique interne marquée par le souci de tenir le pays à l’écart du système
tributaire chinois. Or, la formation de maints États, en Europe comme en
Asie, a été déterminée de façon cruciale par la compétition avec leurs
rivaux. Si l’on s’intéresse à la construction des États dans un contexte
régional, on pourra par exemple s’interroger sur les causes de l’éclipse
d’États qui semblaient pleins d’avenir à une époque, comme Aceh ou
Makassar. Les raisons sont-elles identiques à celles qui expliquent le déclin
des cités-États méditerranéennes ? L’apparition de centres continentaux de
pouvoir étatique doit être distinguée de la croissance antérieure d’États
situés le long de la péninsule ou dans l’archipel, stimulée en son temps par
celle du commerce maritime asiatique qui connectait la région avec la
Chine
[38]. Une analyse des transformations étatiques dans le Sud-Est asiatique
qui soit centrée sur la région rendrait mieux compte aussi bien des différences que des similitudes avec la situation européenne ; et nous aurons
quelque chance d’améliorer notre compréhension des différentes régions
en nous intéressant non seulement aux États qui ont réussi à l’é poque
contemporaine, mais aussi aux espaces où il n’y a pas eu émergence d’É tats
forts.
En fait, revenir un moment sur les procès de construction de l’É tat en
Europe nous fournira un point de départ utile pour examiner d’autres
parallèles encore, et d’autres différences, au sein des modèles de formation
et de transformation étatique à travers l’Eurasie. Charles Tilly, comme on
sait, a corrélé le double processus d’extraction des ressources et d’imposition
du contrôle administratif dans la formation des États européens avec deux
types distincts de hiérarchies urbaines organisant l’espace social. Le premier
consiste en une chaîne hiérarchisée de centres administratifs imposant leur
contrôle sur un territoire : le pouvoir et l’autorité partent de la capitale et
se diffusent à travers une pyramide de villes de moins en moins importantes.
Dans le second type de hiérarchie urbaine, on a affaire à des centres commerciaux qui accumulent de proche en proche des biens et des ressources
qui sont ensuite concentrés dans un petit nombre de grandes villes. Pour
Tilly, la construction de l’É tat dans l’Europe moderne a tiré parti de ces
deux types de hiérarchies
[39], même si dans certains cas, comme la Prusse,
on s’appuyait en priorité sur une hiérarchie de villes administratives, alors
que dans d’autres, comme la Hollande, on avait plus exclusivement recours
aux ressources de la hiérarchie des centres commerciaux. Mais la plupart
des États en voie d’é dification ont été capables de jouer sur les deux
tableaux, réussissant de la sorte à créer le muscle nécessaire à une formation
territoriale forte, greffé sur une ossature urbaine bien structurée.
L’application du modèle Tilly à l’Asie du Sud-Est livrerait probablement
le même éventail de possibilités. À première vue au moins, il semble que
certains États — en particulier ceux qui trouvaient leur origine dans des
villes portuaires — aient lourdement dépendu pour leur formation des ressources économiques qu’ils collectaient dans les centres commerciaux ;
tandis que d’autres, de nature plus continentale, ont développé leurs moyens
de contrôle par le biais d’une hiérarchie administrative. Certes, si l’on y
regarde de plus près, les hiérarchies urbaines en Asie du Sud-Est ont toutes
les chances de révéler des caractéristiques spatiales très différentes de celles
des hiérarchies qui se sont élaborées dans les territoires beaucoup plus
vastes de l’Europe ; mais, appliquée avec prudence aux développements en
Asie du Sud-Est, l’intuition fondamentale de Tilly, mettant en regard les
processus de formation étatique et les types de centres urbains, ainsi que
les relations que ceux-ci entretiennent entre eux, pourrait bien ajouter un
nouveau parallèle européen à ceux qui ont déjà été identifiés par les spécialistes de la région. Elle pourrait en particulier montrer que lorsqu’on les
compare aux États les plus dynamiques des XVe et XVIe siècles, les États
ayant le mieux réussi au XVIIIe ont été la plupart du temps ceux capables
d’exploiter les ressources disponibles à travers les deux types de hiérarchies urbaines.
Il se pourrait aussi que les moyens par lesquels les États d’Asie du Sud-Est établissaient des relations avec les élites et se procuraient des ressources
différaient du cas européen ; c’est dans un contexte régional que ce phénomène ressort le mieux. Les différences dans la sphère de l’é conomie politique peuvent expliquer de façon critique les contrastes les plus importants
entre les États européens et asiatiques. Qu’on se souvienne un instant de
la façon dont le lien fondamental entre profit économique et pouvoir politique, établi d’abord dans les cités-États de la Méditerranée et plus tard
dans des puissances territoriales comme les Provinces-Unies ou l’Angleterre,
a résulté d’une forme qu’on pourrait dire agressive d’économie politique.
Les souverains d’Asie du Sud-Est profitaient eux aussi des gains des marchands pour financer leurs activités, souvent en instaurant des monopoles
gouvernementaux. Mais leurs efforts pour s’assurer des rentes ne semblent
pas être allés jusqu’à l’invention de nouvelles formes institutionnelles dans
le cadre desquelles les marchands ont pu s’essayer à faire eux-mêmes fortune;
et elles n’ont pas non plus suscité cet appétit vorace d’expansion qui a
conduit à la formation d’empires marchands ou coloniaux. Kathirithamby-Wells affirme que le commerce des ports urbains placés sous le contrôle
d’un souverain dépendait directement du pouvoir politique, de telle sorte
que l’émergence d’une classe autonome de marchands était impossible et
qu’il y avait de ce fait de bonnes chances pour que la concurrence économique entre groupes marchands rivaux fût moins acharnée
[40]; mais cela
n’empêchait pas ces ports d’ê tre politiquement concurrents. De fait, John
Villiers suggère que la concurrence entre les souverains d’Aceh, de Brunei,
de Banten et de Makassar les a incités à rechercher des alliances, ou au
moins des accommodements, avec les Portugais plutôt que de se constituer
en fédération afin de s’opposer à eux
[41].
Mais ce n’est pas l’existence ou non de rivalités entre souverains qui
crée des différences entre les contextes européens et du Sud-Est asiatique :
ce sont bien plutôt les institutions spécifiques de l’é conomie politique. La
compétition entre bâtisseurs d’É tat en Europe était alimentée par les formes
proprement européennes de mercantilisme, qui ont donné à certains d’entre
eux les stimulants nécessaires pour se lancer sur les mers et aller conquérir
ou exploiter de nouveaux territoires. Leurs tentatives contrastent plus fortement encore avec l’économie politique agrarienne de l’Empire chinois.
D’autres différences doivent être prises en compte si l’on veut étendre
à des contextes asiatiques les analyses de Tilly relatives aux hiérarchies
urbaines et à la construction de l’État. Dans ses considérations sur ces
sujets, Tilly s’est inspiré des travaux de Skinner sur la Chine. Skinner,
comme on sait, divise l’empire en huit ou neuf « macro-régions », chacune
structurée par une hiérarchie urbaine de centres commerciaux reliant le
c
Å“ur à sa périphérie. Ces macro-régions diffèrent des provinces définies
par le gouvernement des Qing à travers sa hiérarchie administrative
[42]. Non
sans ironie, l’application ingénieuse par Tilly des idées skinnériennes à la
formation des États européens nous pose un problème difficile. Si l’organisation spatiale des ressources politiques et économiques obéissait à des possibilités similaires aux deux extrémités de l’Eurasie, comment expliquer que
le type de dynamique qui a conduit à la formation d’États concurrents en
Europe et en Asie du Sud-Est soit si différent des dynamiques de transformation étatique révélées en Chine ?
Cultures et formation des États
Les analyses de Tilly sur les États européens mettent en avant la force
de coercition et la mobilisation des ressources, chacun de ces deux facteurs
semblant correspondre à un type particulier de hiérarchie urbaine. Il existe,
potentiellement au moins, une troisième source de pouvoir associée à la
formation des États : ce sont les croyances idéologiques capables de
convaincre les gens d’obéir. Dans le cas de la Chine, la philosophie politique
sur laquelle s’appuie le gouvernement remonte à des textes dont beaucoup
ont été rédigés entre le VIe et le IVe siècle avant notre ère. Avec la dynastie
des Qin au IIIe siècle avant J.-C., le pouvoir commença à mettre en place
un ensemble d’institutions bureaucratiques venant compléter l’idéologie de
la souveraineté élaborée au cours des siècles précédents. Bien que l’empire
soit resté fragmenté pendant près d’un tiers du premier millénaire, l’idéologie et les institutions de la souveraineté impériale s’avérèrent suffisamment
prégnantes et efficaces pour que cette forme de pouvoir devînt la norme
par rapport à laquelle étaient jugées les réalités politiques.
Au XIIe siècle, sous les Song du sud, de nouvelles stratégies furent
développées pour maintenir l’ordre social au niveau local. Ces stratégies
dépendaient de façon vitale des capacités et du bon vouloir des élites rurales
— de ceux qu’on identifiait par leur connaissance des Classiques et leurs
participations au système des examens — à assumer un rôle dirigeant dans
les localités. L’É tat chinois réussit effectivement à créer et à reproduire un
modèle d’intégration sociale et culturelle à travers un espace dont l’é tendue
était sans commune mesure avec ce que pouvaient concevoir les bâtisseurs
d’État en Europe ou dans le reste de l’Asie. D’autres États à vocation
impériale, comme les Ottomans, les Safavides ou les Moghols, ont bien
fait appel à la « culture » pour favoriser la formation d’élites, mais aucun n’a
pu s’appuyer sur une construction institutionnelle ou sur une identification
spatiale entre le politique et le culturel comparables a ce qu’ont mis en
place les Chinois.
L’É tat et la culture sont donc intimement liés en Chine, et à un degré
qu’on ne rencontre pas dans les autres contextes politiques
[43]. Contrairement
à ce qui se passe dans la Méditerranée ou en Asie du Sud-Est, on a
affaire à un immense espace identifié avec un État unique et, dans une large
mesure, avec une civilisation unique. La culture chinoise n’est nullement
homogène ; mais la culture Han constitue en son sein un centre de gravité
dont l’importance et la masse pèsent sur des pratiques locales dont l’extrême
diversité vient s’inscrire à l’intérieur d’un système culturel plus vaste. C’est
un point qui mérite d’être souligné, au moment où l’historiographie actuelle
a tendance à insister sur le bouillonnement de diversité culturelle qu’elle
découvre en-dessous d’une apparence d’orthopraxie, plutôt que de replacer
cette diversité dans un cadre comparatif et évaluatif plus général. Or, ce
qui mérite d’ê tre mieux reconnu lorsqu’on compare une aire aussi vaste
que la Chine avec les régions européennes ou asiatiques dont il a été
question plus haut, ce sont les facteurs d’homogénéité culturelle parmi les
Chinois et le degré auquel ces facteurs étaient consciemment encouragés
par l’État pour promouvoir l’ordre social sous l’égide d’un régime impérial
unique. À l’intérieur de chacune des principales régions de la Chine, l’homogénéité apparaît plus dense et plus prégnante qu’au sein de l’empire considéré dans son ensemble ; mais, même à l’échelle de l’empire, on a un noyau
cohérent et fondamental de pratiques culturelles.
La correspondance entre les frontières de l’État et les limites de l’aire
culturelle chinoise n’était bien sûr pas parfaite. Nous avons évoqué l’existence de quatre cultures distinctes sur la frontière nord-ouest de la Chine.
Mais dans les interstices de ces cultures existaient différents types d’individus ou de groupes hybrides : des Tibétains convertis à l’islam, des musulmans mangeant du porc pour raccourcir la distance culturelle les séparant
des Chinois Han... Un même lignage pouvait englober une branche musulmane et une branche suivant les coutumes chinoises Han de façon plus
conventionnelle
[44].
Les frontières culturelles et politiques ne se recouvraient pas non plus
totalement aux confins méridionaux de l’empire. On a vu que la présence
chinoise était une composante importante dans la définition de l’Asie du
Sud-Est comme région. Le cas javanais étudié par Denys Lombard révèle
que la culture chinoise avait pénétré beaucoup plus profondément en Asie
du Sud-Est que ne devait le faire la culture européenne à l’époque moderne :
la distance entre les pratiques des populations chinoises et indigènes était
moins évidente que le fossé politique et culturel séparant les Européens des
populations d’Asie du Sud-Est. En même temps, les influences bouddhistes,
indiennes et islamiques étaient encore plus fortement intégrées aux cultures
du Sud-Est asiatique que les influences chinoises. Peut-être cette différence
reflète-t-elle en partie la présence permanente de l’Empire chinois à l’arrièreplan, qui fournissait aux Chinois un autre pôle d’identité, contrebalançant
les identités qu’ils se forgeaient en Asie du Sud-Est.
La correspondance imparfaite entre culture et État se manifeste d’une
façon fondamentalement différente dans les deux régions considérées ici,
la Chine du Nord-Ouest et l’Asie du Sud-Est. Dans le Nord-Ouest chinois,
le pouvoir faisait face à des enjeux stratégiques essentiels : la menace que
constituait une fédération mongole capable de s’en prendre aux établissements chinois, la crainte d’une alliance entre Mongols et Tibétains qui se
tournerait contre la Chine. En outre, les mouvements religieux islamiques
représentaient un risque élevé d’agitation sociale grave, alors même que
l’expansionnisme russe menaçait les territoires Qing tout au long de la
frontière septentrionale de l’empire. L’absence d’homogénéité culturelle se
reflétait dans l’importance relative des stratégies de contrôle appuyées sur
la coercition et sur la puissance matérielle : les formes normatives de
contrôle constituaient moins un choix. En revanche, avant le XIX
e siècle
tout au moins, les côtes du sud et du sud-est de la Chine n’étaient pas
exposées aux mêmes types de risques stratégiques que les frontières septentrionales. La culture chinoise s’é tendait bien au-delà des frontières méridionales grâce à la présence économique, commerciale surtout, des Chinois
en Asie du Sud-Est — alors qu’il n’y avait pas de présence militaire
chinoise, et pour ainsi dire pas de présence politique
[45].
L’absence de coïncidence parfaite entre les frontières de la Chine comme
système politique et celles de la Chine comme civilisation, et le fait que
la culture chinoise n’est ni simple ni parfaitement homogène dans son
contenu, ne sauraient cependant nous cacher un contraste important entre
la Chine et des régions comme la Méditerranée ou l’Asie du Sud-Est.
Celles-ci ont été soumises, chacune, à des influences culturelles provenant
de multiples civilisations et exhibent une diversité beaucoup plus grande
qu’aucune région chinoise de taille comparable. L’É tat impérial chinois
tardif, quant à lui, a développé les plus grands efforts pour modeler la
culture chinoise à sa convenance, en même temps que la culture vivante
offrait aux responsables politiques un vaste répertoire de ressources symboliques et de pratiques matérielles pour ordonner le monde sinisé. L’É tatcivilisation qui en est résulté présente un contraste frappant avec le répertoire
des connexions entre culture et politique dans les autres régions du monde.
Comment expliquer alors les dynamiques culturelles différentes de régions
comme la Méditerranée et l’Asie du Sud-Est à l’é poque moderne ? Chacune
est une frontière, mais d’un genre différent, en fonction des relations qu’elle
entretient avec les grandes civilisations. La Méditerranée marque la frontière
entre le monde chrétien et le monde islamique ; l’Asie du Sud-Est est une
frontière où se rencontrent les influences indienne, chinoise et islamique
au point le plus éloigné de leurs contrées respectives d’origine. Les gouvernements de l’Europe chrétienne ont choisi, au moins à certaines époques,
de résister à l’expansion des populations musulmanes sur leurs territoires.
Les empires islamiques, pour leur part, toléraient la présence de sujets
chrétiens dans leurs juridictions, sans que la domination politique et religieuse de l’Islam en soit menacée pour autant. Le résultat est que l’homogénéité religieuse, et donc culturelle, était plus grande dans la partie chrétienne
de la Méditerranée que dans sa partie musulmane. Mais même l’extrémité
orientale de la Méditerranée n’était pas aussi hétérogène culturellement que
l’Asie du Sud-Est, où les migrants arrivant de différentes régions avec leurs
diverses cultures exerçaient chacun un effet de transformation différent.
Plutôt que de constituer grosso modo la limite entre deux civilisations,
comme la Méditerranée, les territoires maritimes de l’Asie du Sud-Est
forment une sorte de périphérie commune à une multiplicité d’influences
culturelles : en cela ils se comparent au Nord-Ouest chinois, qui présente
le même caractère.
L’Empire chinois a réussi à étendre son emprise sur une vaste zone,
englobant plusieurs espaces régionaux, en partie en recourant à des moyens
matériels et coercitifs. Mais la capacité à déployer des ressources symboliques de façon convaincante a également joué un rôle important dans la
formation d’un empire agraire aussi durable. D’une manière générale, les
pratiques culturelles définissent les bases sur lesquelles s’é tablissent les distinctions entre groupes différents, en même temps qu’elles peuvent être
utilisées pour accroître la cohérence sociale et politique parmi les membres
de ce qui vient à être perçu comme une communauté. Il n’existe pas de
modèle simple ou unique rendant compte de la façon dont ces fonctions se
combinent dans les différents environnements régionaux. Mais adopter une
perspective régionale aide souvent à mieux percevoir les voies particulières
par lesquelles des identités sociales culturellement construites interagissent
avec la dynamique politique des transformations étatiques.
La région et le reste du monde
Toutes les régions sont en rapport avec le monde extérieur. Ces rapports
peuvent être culturels (comme dans le cas des religions universelles), économiques (par le commerce) ou politiques (à travers la compétition entre
États), et les trois types se retrouvent dans les contextes régionaux les plus
divers. Il va de soi que l’écologie d’une région donnée rend certains liens
plus probables que d’autres. En raison des conditions écologiques évoquées plus haut, il semble évident que la Chine du Nord-Ouest ne pouvait
être ni le lieu d’un « â ge du commerce » comparable à celui qu’Anthony
Reid met en évidence en Asie du Sud-Est, ni le centre d’un monde plus
vaste à l’instar de la Méditerranée braudélienne. Zone frontière pauvre
située entre des cultures fonctionnant suivant des logiques politiques et
économiques alternatives, le Nord-Ouest a été intégré politiquement à la
Chine et rattaché à l’univers sinisé ; mais il a fallu pour cela un investissement massif en ressources matérielles et humaines de la part de la dynastie
des Qing.
Dans le cas de la Méditerranée braudélienne la cohérence régionale
commence à s’affaiblir au XVIIe siècle, lorsque les États basés aux deux
extrémités de la Méditerranée cessent de s’affronter sur cette mer souvent
hostile. Tournant le dos à la Méditerranée, chacun redirige ses énergies
politiques vers des horizons différents : les Ottomans doivent répondre au
défi que constitue pour leurs institutions de contrôle centralisé l’émergence
de nouvelles élites politiques et économiques dans les provinces, et les
Espagnols se tournent vers l’Atlantique pour y rivaliser avec Anglais et
Hollandais. Qu’en est-il de la Méditerranée en tant que région à partir du
moment où les puissances incarnant politiquement des civilisations différentes et qui se sont jadis livré bataille sur ses eaux ont à répondre ailleurs
à des défis plus importants ? Que se passe-t-il lorsque les centres économiques les plus dynamiques, ceux qui attiraient les marchandises et les
monnaies d’un univers s’étendant loin au-delà des rives de la Méditerranée,
déclinent, et que les cités du nord-ouest de l’Europe deviennent le moteur
d’une économie bien plus vaste ? La Méditerranée ne semble plus alors
être un monde aussi cohérent qu’elle l’a été.
La question que nous nous posons en tant qu’historiens est donc la
suivante : comment sortir de la Méditerranée conjurée par Braudel ? Par
quel type de monde est remplacé l’espace régional qu’il nous a présenté ?
Nous savons qu’il existe d’autres espaces régionaux à la même époque, y
compris les exemples asiatiques que nous avons brièvement évoqués ; mais
aucun n’est susceptible de tenir la place du monde braudélien.
Une porte de sortie nous est proposée par Immanuel Wallerstein, dont
l’ambition intellectuelle depuis un quart de siècle a été de reconstruire et
d’expliquer un monde beaucoup plus vaste qu’aucune des régions que nous
avons considérées jusqu’ici
[46]. Son « système-monde » est né, pourrait-on
dire, dans les eaux bleues de la Méditerranée. Braudel reçoit la première
place parmi ceux envers qui Wallerstein reconnaît sa dette dans
The Modern
World-System, et
The Modern World-System II lui est dédié. Dans le premier
volume, ses
Å“uvres sont citées plus que celles de tout autre chercheur —
il apparaît sur pas moins de soixante-sept pages dans un livre qui en compte
trois cent cinquante-cinq. La majorité de ces références sont à ses travaux
sur la Méditerranée : comment comprendre, dès lors, qu’un ouvrage centré sur
une étendue unique d’eau et sur la région qui la borde ait pu inspirer l’étude
d’un système-monde ?
Ce que fait Wallerstein est de repérer un ensemble de dynamiques
économiques et politiques à l’Å“uvre dans la région-Méditerranée, au moins
dans sa partie qualifiée par Braudel de civilisation latine, et aussi bien à
l’Å“uvre ailleurs en Europe, au nord de la Méditerranée. Ce sont ces dynamiques, en particulier la pénurie de ressources qui poussait les gens à
trouver de nouvelles terres et à mobiliser une nouvelle force de travail dans
le Nouveau Monde, qui ont détourné l’Espagne de la Méditerranée et l’ont
conduite au-delà de l’Atlantique. Braudel accordait également une place
considérable à l’économie, reconstruisant les flux d’or, d’argent, de poivre
et de grains parcourant la Méditerranée et la connectant avec un extérieur
infiniment plus vaste. Pour lui, ce sont les rythmes de l’économie qui
impulsent le changement politique. Sa « grande Méditerranée », embrassant
le Sahara, la Russie d’Europe, les Balkans, les Alpes et l’Allemagne, ainsi
que l’Atlantique, fait de la mer proprement dite le centre d’un monde d’une
tout autre dimension. En fait, le world-system de Wallerstein diffère moins
de la « grande Méditerranée » de Braudel par son extension spatiale que
par les termes dans lesquels il est défini.
Structuré par un noyau économique et par sa périphérie, le « système-monde » est défini par un ensemble d’attributs économiques, en particulier
par la configuration des flux de ressources et de produits qui tendent à se
concentrer dans certains centres. La formation de cette économie-monde
est directement liée à la dynamique de construction de l’État en Europe.
Le succès dans l’économie-monde européenne tient à l’issue de la compétition entre différentes classes pour le pouvoir. Les pays où les marchands
capitalistes l’emportent réussissent économiquement dans l’économie-monde — un « monde » assurément très différent, au début des Temps
modernes, de celui créé par des « empires-mondes » comme la Chine.
Il serait facile d’expliquer la formation du monde moderne par l’échec
d’un système comme celui de la Chine, venant à l’appui des triomphes
remportés par le système européen. La fresque de Wallerstein s’organise
plus ou moins dans ces termes, mais c’est une approche conventionnelle
que plusieurs difficultés rendent problématique. On a vite fait de perdre de
vue la façon dont les différentes régions viennent s’intégrer à des mondes
plus vastes. Le problème est de comprendre la dynamique des évolutions
politiques et économiques dans les différentes régions du globe. Considérons
par exemple la longue période pendant laquelle l’Asie du Sud-Est s’est
trouvée liée politiquement et économiquement à la fois à l’économie-monde
européenne et à l’« ordre universel » chinois. Des combinaisons variables
de stratégies économiques et politiques ont configuré ces relations : l’intersection de deux systèmes mondiaux au sein d’une même région complique
ce que nous attendons en matière de changement historique. Les pouvoirs
politiques de la région ont adopté des stratégies différentes pour traiter
avec chacun des deux systèmes. De même, les marchands musulmans et
chinois tendaient en général à établir entre eux des relations complémentaires, tandis que face aux Européens les musulmans cherchaient plutôt,
comme d’ailleurs ces derniers, à mettre en place des réseaux commerciaux
concurrents.
Par contraste avec ce que nous venons d’observer quant aux connexions
entre une même région et plusieurs systèmes mondiaux distincts, certaines
comparaisons révèlent des similitudes importantes entre ces systèmes mondiaux avant l’époque où ils se sont trouvés étroitement liés. S’il est vrai
qu’un certain nombre de développements survenus dans des cadres régionaux différents présentent en partie des parallèles — qu’il s’agisse de la
commercialisation, des transformations de l’État ou de nouvelles conceptions du temps individuel et linéaire — , il semble dès lors mal venu de
considérer que le monde « moderne » est simplement le résultat de l’expansion de la richesse et de la puissance européennes. L’un des premiers à
souligner l’existence de tels parallèles en Eurasie après 1500 a été Joseph
Fletcher, que ses recherches sur l’Asie centrale avaient conduit dans toutes
les régions d’Europe et d’Asie où les populations d’Asie centrale ont pénétré
à un moment ou à un autre. Fletcher discernait sept parallèles : le déclin
du nomadisme, le fondamentalisme religieux, l’essor des classes citadines,
l’urbanisation, la croissance démographique et l’accélération du rythme de
la vie
[47]. Les parallèles perceptibles dans la dynamique de formation des
États à l’époque moderne dans différentes régions d’Asie et d’Europe
pourraient nous faire espérer les mêmes similitudes aux XIX
e et XX
e siècles.
Mais il est rare que nous considérions d’une seule traite la longue durée
englobant l’époque moderne et l’époque contemporaine : l’« É tat moderne »
en Asie du Sud-Est est défini comme un concept occidental dont la réalisation aurait été rendue possible par la puissance colonisatrice de l’Occident.
Pourtant Lombard a montré de façon convaincante — pour nous limiter à
un seul exemple — que certaines idées que l’on considère comme des
importations occidentales à Java y ont en fait été d’abord introduites sous
l’influence de l’Islam ; c’est le cas déjà évoqué d’une nouvelle conception
de l’« individu » et du sentiment du temps linéaire
[48]. Le pouvoir colonial n’a
fait que reconfigurer les dynamiques de formation étatique et les sensibilités
historiques, les possibilités et les limites du changement politique restant
liées aux dynamiques antérieures.
On comprendra sans doute mieux le déploiement de l’histoire politique
de l’Asie du Sud-Est dans le long terme si l’on adopte le cadre de la longue
durée initié par Braudel et ses collègues des Annales. Mais comprendre
l’é volution politique dans le long terme pourrait bien être plus difficile
encore dans le cas de la Chine, où nombre de mutations politiques observées
ailleurs en Asie et en Europe semblent ne pas avoir eu lieu. Pour revenir
à l’économie-monde de Wallerstein, mue par la compétition des États en
Europe, souvenons-nous que l’« empire-monde » chinois constituait à bien
des égards un univers à part au XVIe siècle. Aux XIXe et XXe siècles, en
revanche, cette partie du globe s’intègre de plus en plus à l’é conomie
mondiale ; et en sus de ces relations économiques, s’est mis en place un
ensemble de connexions politiques qui ont assujetti la Chine au système
international européen. Or, ce découpage ne nous aide pas à comprendre
comment l’Empire chinois a évolué aux XIXe et XXe siècles. À la différence
des autres empires de l’âge moderne à travers le monde, la Chine a dû opérer
au XXe siècle la transition de la condition d’empire à celle d’État territorial.
Il y a de nombreuses raisons à cela
[49]; et certaines peuvent être mieux
comprises en faisant le détour par une analyse régionale. Les côtes sud et
sud-est de la Chine forment, on l’a vu, un des bords de la Méditerranée
chinoise. Au XIX
e siècle, les réseaux de commerce maritime se doublaient
d’une émigration chinoise significative, affectant des individus dont beaucoup allaient s’employer en Asie du Sud-Est comme coolies dans les
plantations, ou comme mineurs et colporteurs. Ces liens économiques et
sociaux ne conduisaient pas toujours à l’assimilation des immigrants chinois
aux sociétés locales, pas plus qu’ils n’ont exercé d’attraction sur la Chine
méridionale et sur le sud-est au détriment de l’empire et de sa capitale,
sise au nord. L’absence d’un processus routinier d’assimilation est souvent
considérée comme la conséquence des conditions régnant dans les pays
d’Asie du Sud-Est eux-mêmes, où les conceptions raciales développées en
Occident au XIX
e siècle auraient menacé la sécurité des Chinois et rendu
impossible,
a fortiori, leur assimilation comme membres à part entière des
communautés locales. Mais l’incapacité de l’Asie du Sud-Est à exercer une
attraction politique a autant à voir avec la Chine elle-même qu’avec l’Asie
du Sud-Est. Le système politique chinois s’est avéré suffisamment fort pour
garder en main la Chine côtière, grâce à une série de mesures de contrôle
social appuyées sur un éventail de techniques matérielles, morales et coercitives. Alors même que l’empire était en train de s’effondrer, les Chinois
d’Asie du Sud-Est furent persuadés de donner leur appui matériel aux
efforts pour reconstruire un centre politique puissant !
La situation dans la Chine du Nord-Ouest était nettement différente.
Pendant les années 1830 et 1840, la dynastie des Qing réussit à stabiliser
ses relations avec les différents groupes tribaux d’Asie centrale et à contenir
tant la Russie que l’Angleterre dans leurs avancées sur les territoires
contrôlés par le pouvoir mandchou. Mais la situation stratégique restait
fluctuante. Après avoir écrasé à grands frais les révoltes musulmanes dans
la région, les Qing investirent de nouvelles ressources dans la reconquête
militaire d’une partie du Nord-Ouest où les défiait un chef mongol semi-nomade d’Asie centrale, Ya’qub Beg. Le gouvernement n’hésita pas à mettre
en place des formes d’administration plus routinières — par opposition
au régime militarisé sous lequel vivait précédemment la région — , afin
d’incorporer une proportion plus large des territoires frontaliers au système
politique du reste de l’empire.
En dépit d’une révision de sa situation internationale, due à la défection
de ses anciens tributaires d’Asie et à la pression grandissante des nations
occidentales pour obtenir le droit d’être présentes sur le territoire chinois,
la dynamique transformative globale de l’État chinois est demeurée enracinée dans les préoccupations du maintien de l’ordre interne et de relations
avec les peuples situés au nord et au nord-ouest qui dominaient déjà au
début de l’époque moderne. Les efforts de la Chine dans la région Nord-Ouest au XIXe siècle s’insèrent dans un ensemble plus vaste de dynamiques
qui nous conduisent de cette région frontière jusqu’à l’Asie centrale. Replacer la frontière nord-ouest dans ce contexte spatial, et les conditions propres
au XIXe siècle dans un temps plus long, met clairement en évidence la façon
dont les processus de formation et de transformation de l’État dans la
région avaient été depuis longtemps dominés par les tentatives concurrentes
d’empires agraires et nomades. Au milieu du XVIIe siècle, l’Empire chinois
doit faire face à un Empire mongol et à un Empire russe ; au milieu du
XVIIIe siècle, les Mongols ont perdu la capacité de mettre sur pied un État.
La compétition entre Russes et Chinois va bientôt être compliquée par les
intérêts des Anglais qui, depuis l’Inde, font pression vers le nord. Dans
les premières décennies du XXe siècle, la puissance russe continue de
s’étendre en Asie centrale, intégrant de vastes étendues au sein de l’Union
soviétique. Mais dès le milieu du XXe siècle les intérêts impériaux de
l’Europe occidentale ont pratiquement été réduits à néant ; et à la fin du
siècle le pouvoir politique de la Russie dans la région a également décliné.
Quant au pouvoir chinois, il reste lui aussi fragile.
La dynamique à long terme du changement politique dans le Nord-Ouest chinois apparaît étroitement tributaire d’un cadre régional qui diffère
de celui dans lequel les choses se sont passées en Europe ou en Asie du
Sud-Est — deux zones qui, à certains égards, semblent plus proches l’une
de l’autre, qu’on les considère au début des Temps modernes ou à la fin
du XXe siècle, plutôt qu’à l’« é poque moderne » au sens habituel du terme.
La Chine du Nord-Ouest fait partie d’une région plus vaste d’Asie centrale,
au sein de laquelle les connexions entre les différentes populations comptaient souvent moins que celles que certaines d’entre elles établissaient avec
les systèmes sédentaires voisins. En l’absence des ressources matérielles
nécessaires pour créer des liens forts au sein de la région, certaines parties
de l’Asie centrale se sont retrouvées incorporées à d’autres systèmes politiques, alors que d’autres conservaient un statut politique et économique
de périphéries par rapport à leurs voisins plus puissants. La persistance de
différents types de régions à travers le monde, avec les modes multiples
de transformation étatique qui leur sont associés, fait qu’une approche se
concentrant uniquement sur un système mondial d’origine européenne offre,
à tout le moins, un angle de vue très étroit — bien trop étroit pour apercevoir
avec l’acuité nécessaire la plus grande partie de ce qui se passe d’important
dans « le monde sauf l’Europe ».
Les régions dans la longue durée
Les régions braudéliennes ont une dimension temporelle. Elles peuvent
s’affaiblir considérablement, voire disparaître
[50]. Les espaces physiques
demeurent, bien sûr, mais les réseaux d’interaction et d’intégration humaine,
de coopération et de conflit peuvent perdre de leur importance. C’est ce
que Braudel traduit bien, lorsqu’il évoque « l’Espagne quittant la Méditerranée » pour signifier la réorientation de l’Espagne vers l’Atlantique et vers
un monde plus vaste où, à la place des Turcs, elle va se trouver face aux
Anglais et aux Hollandais. Cette expression rappelle celle forgée par un
intellectuel japonais fameux de la fin du XIX
e siècle, Fukuzawa Yûichi,
parlant de la façon dont son pays « quittait l’Asie » en adoptant un nombre
croissant d’institutions et de politiques économiques occidentales
[51]. Le
Japon a en effet assimilé des pratiques sociales et des technologies européennes à propos desquelles Kawakatsu Heita utilise également l’expression
« quitter l’Asie
[52] ». Dans le cas de la Méditerranée comme dans celui du
Japon, les historiens ont mis en rapport divers ensembles de mutations
sociales, politiques et économiques avec une plus grande intensité dans les
connexions avec l’Europe. Avec Braudel, on parvient à l’arrimage classique
de l’Espagne, de la France méridionale et de l’Italie à l’Europe de l’époque
moderne.
Un tel changement d’orientation spatiale n’é tait bien sûr pas concevable
dans le cas du Japon, qui se trouvait à l’autre bout de l’Eurasie, mais les
Japonais n’en ont pas moins forgé une série de liens avec le monde occidental qui les ont fait se comporter et se sentir moins comme un peuple
appartenant à l’Asie, et plus comme des « Européens ». Et il va sans dire
que c’est parmi ce vaste ensemble de transformations que certains généraux
et hommes d’État japonais se prirent à vouloir affirmer leur rôle de leaders
jaunes de l’Asie, déterminés à la délivrer du colonialisme de l’homme
blanc. De la sorte, les Japonais quittaient moins l’Asie qu’ils ne remplaçaient
la Chine comme centre d’une Asie orientale où la puissance de l’Occident
était devenue bien plus présente qu’avant. Contrairement donc à la Méditerranée, qui avait perdu sa prééminence en tant que région politiquement et
économiquement importante à la fin de l’époque moderne, l’Asie orientale
devint aux XIXe et XXe siècles une région plus présente. La Méditerranée
chinoise s’est trouvée graduellement incorporée à une Asie orientale plus
vaste, d’abord lorsque le militarisme japonais a cherché à l’intégrer dans
son empire colonial, puis après la guerre lorsque l’expansion économique
japonaise a forgé des liens plus forts avec elle, avant que la croissance
économique chinoise depuis les années 1980 n’établisse elle aussi des
relations qui viennent défier le Japon sur son ancienne chasse gardée.
Pourtant, la cohérence croissante de l’Asie orientale en tant que région
suggère qu’il reste important de poursuivre l’analyse du changement historique à des niveaux spatiaux différents. C’est seulement aux XIX
e et XX
e siècles
que l’économie-monde de l’Europe en est arrivée au type de domination
globale que certains chercheurs ont voulu projeter rétrospectivement sur
les débuts de l’époque moderne. Il est certainement important d’é tudier
les réseaux de connexions économiques et les hiérarchies de pouvoir politique qui définissent ensemble ce système global — comme l’atteste le
nombre d’é conomistes, de politologues, voire d’historiens et de sociologues,
qui l’é tudient en effet. Mais nous laissons trop souvent ce système imposer
sa définition des contextes les mieux appropriés pour considérer les pratiques
politiques et les stratégies économiques, comme si les configurations des
époques plus anciennes n’avaient plus aucune pertinence. Or, la pertinence
de l’Asie orientale en tant que région tout comme, plus récemment, les
activités se déployant dans ce qui avait été la Méditerranée chinoise, nous
permettent précisément d’affiner nos enquêtes politiques et économiques,
d’enrichir ces domaines en leur rendant le contexte social et culturel dont
ils sont habituellement dépouillés dans des cadres d’analyse plus globaux
[53].
Je voudrais revenir en conclusion sur le thème de la formation et des
transformations de l’État considérées dans des contextes régionaux. La
région comme cadre de référence pour envisager les possibilités de construction étatique depuis le début de l’époque moderne nous fournit un bon
point de vue pour mesurer le degré de généralité, ou au contraire de
spécificité, de la formation de l’État-nation en Europe, usuellement considérée, ainsi qu’on l’a vu, comme la norme de référence pour expliquer la
construction des États modernes. Si l’on se met à comparer des régions
différentes du monde, l’Europe occidentale et la Chine apparaîtront comme
des ensembles aussi dissemblables que possible
[54]. D’autres exemples pris
en Asie, y compris l’Asie du Sud-Est et le Japon, semblent plus proches
de telle ou telle combinaison de facteurs en Europe. Pour leur part, les
pourtours de la région Méditerranée abritent des processus européens de
construction de l’É tat qui nous sont familiers ; en même temps, une combinaison de dynamiques différentes, mais non sans relations entre elles, peut
être mise en évidence dans le cas des empires islamiques ; contrairement
à l’Empire chinois qui, après la crise politique du XVII
e siècle, la chute des
Ming et la conquête mandchoue, émerge au XVIII
e siècle comme un État
fort, les Empires ottoman, safavide et moghol passent tous pendant cette
même période par une série de crises et de transformations qui réduisent
l’efficacité de leur contrôle administratif centralisé
[55].
Ce qu’avaient en commun les trois empires, c’était d’être menacés par
les tribus iraniennes, afghanes et turkmènes, dont les cavaliers étaient
connus en Asie centrale et dans le nord de l’Inde sous le nom de Kazaks
(Cosaques). L’incapacité des empires à répondre à ce genre de défi eut
pour résultat l’émergence de nouvelles formations politiques à une échelle
spatiale moindre, centrées sur des villes dont les élites en vinrent à dominer
à la fois les populations tribales et les populations rurales. Si les guerriers
tribaux étaient capables de détruire les empires islamiques, ils ne possédaient
pas les compétences pour les gouverner ; quant aux populations rurales,
elles ne possédaient pas les ressources matérielles et bureaucratiques nécessaires pour mettre sur pied des systèmes de gouvernement capables de
rivaliser avec ceux développés en milieux urbains
[56]. À certains égards, ce
processus de fragmentation évoque la création des États territoriaux en
Europe, mais l’intervention des puissances européennes dans les empires
ainsi divisés est venue compliquer l’é dification de ces nouveaux États
territoriaux, tout comme, au début de l’é poque moderne, la colonisation
européenne en Asie du Sud-Est a interrompu le processus de formation des
États. Autrement dit, on constate que la dynamique de construction étatique
qui fragmentait les empires islamiques et conduisait à la création de petits
États en Asie du Sud-Est aurait pu conduire à un résultat proche du modèle
européen, si les puissances occidentales n’étaient venues intervenir agressivement, dans un environnement comme dans l’autre.
Le processus suivant lequel des guerriers tribaux nomades viennent
menacer l’intégrité d’empires territoriaux se retrouve dans les difficultés
auxquelles ont dû faire face la Chine et la Russie, sur l’autre versant de
l’Asie centrale, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dans les deux cas, pourtant, il
s’agit d’empires agraires qui ont su renforcer leurs périphéries et consolider
le contrôle exercé par leur gouvernement central. Si l’on envisage les dynamiques de construction étatique depuis l’Asie centrale, on perçoit les oscillations de la puissance à la fois des grands États territoriaux cherchant
à créer des zones tampon à leurs frontières — la Chine et la Russie — , et des
groupes militaires nomades dont l’objectif est d’extraire des ressources des
sociétés sédentaires. La dynamique de l’histoire politique dans la région a
sa cohérence, et elle se distingue nettement de ce qu’on associe normalement
avec les modèles européens du développement politique. Encore une fois,
c’est en replaçant les évolutions politiques dans les différents types de
contextes régionaux que l’on réussit à mieux comprendre les processus
de transformation étatique à long terme qui caractérisent chacun d’eux.
Le cadre régional d’analyse reste pertinent au XIXe et au XXe siècle pour
comprendre les différentes façons par lesquelles les cultures entrent en
contact et donnent forme à la cohérence d’unités régionales discrètes,
comme à la diversité en leur sein. C’est seulement dans le cas chinois que
l’on peut parler grosso modo d’une identité entre les unités politiques et
culturelles de vie sociale. Il ne fait aucun doute que la poursuite par l’État
d’un programme d’action opérant dans la sphère culturelle et calculé pour
préserver l’ordre social a accru aussi bien la viabilité de l’empire agraire
chinois dans ses derniers siècles d’existence que celle de l’État post-impérial
au XXe siècle. La Méditerranée de Braudel, de son côté, nous donne à voir la
durabilité dans le long terme de complexes culturels distincts : la civilisation
latino-chrétienne et la civilisation turco-islamique conservent leurs propres
centres de gravité, et, en dépit des contacts et des influences mutuelles,
elles gardent leurs propres lois de cohérence culturelle. En Asie du Sud-Est,
ce sont des relations différentes entre cultures que nous voyons émerger,
avec d’un cas à l’autre des combinaisons variables d’éléments bouddhistes,
hindous, islamiques, chinois et européens. Le caractère hybride des cultures
d’Asie du Sud-Est, si bien étudié par Denys Lombard dans le cas de Java,
se traduit par une riche diversité dans la région ; mais cette diversité est
limitée, car les possibilités découlent toutes du même ensemble d’éléments.
Les modes multiples sous lesquels les régions hébergent les cultures et
les civilisations, l’enracinement des dynamiques politiques dans la longue
durée de l’histoire régionale font qu’un modèle global d’histoire politique
basé sur le choc des civilisations, à la manière d’un Samuel Huntington
[57],
ne peut servir à grand-chose pour comprendre le type de dynamiques qui
nous intéressent ici. D’une manière générale, les civilisations représentent
des combinaisons humaines trop immenses et trop variées pour qu’il soit
possible de les traiter comme des acteurs autonomes. On a bien une sorte
de choc des civilisations dans le cas de la Méditerranée braudélienne ; mais
rien de tel dans une région comme la Méditerranée chinoise. Mieux vaut voir
les civilisations comme des unités vastes et tentaculaires, qui se rencontrent
partiellement avec les États dans des espaces régionaux spécifiques et dans
des conditions qui définissent les risques de conflit et les possibilités de
coopération ; risques et possibilités qui varient bien sûr en fonction des
évolutions économiques, politiques et culturelles se produisant par ailleurs.
L’invention par Braudel, il y a un demi-siècle, de la Méditerranée comme
unité d’étude historiquement significative reste, aujourd’hui encore, une
inspiration pour quiconque s’interroge sur les moyens de dépasser les
approches contraintes par le cadre des États territoriaux et des sociétés
nationales, ou à l’autre extrême par les systèmes-monde ou les civilisations.
L’Å“uvre de Braudel contribue à suggérer comment se garder des téléologies
produites par la généralisation des voies économiques et politiques empruntées par l’Europe, tout en nous rappelant que les ressemblances sont aussi
importantes que les différences. Lorsque nous comprendrons mieux
comment les histoires distinctes des régions ont été animées, chacune à sa
manière, par des dynamiques de changement à la fois parallèles et connectées, et en même temps par des processus annexes plus spécifiques à chaque
contexte, nous serons en mesure d’élaborer des perspectives plus utiles sur
la formation des États territoriaux modernes et sur la construction du monde
dans lequel nous vivons.
Traduit par Pierre-Étienne Will
[1]
Nous utilisons l’édition de 1966, plus riche que l’édition originale de 1949 sur les États,
les civilisations et la démographie, et parlant en outre beaucoup plus de l’extrémité ottomane
de la Méditerranée.
[2]
Fernand BRAUDEL,
La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II,
Paris, Armand Colin, 1976, t. 2, p. 118.
[3]
Cf. G. William SKINNER, « Cities and the Hierarchy of Local Systems »,
in G. W. SKINNER
(éd.),
The City in Late Imperial China, Stanford, Stanford University Press, 1977, pp. 275-352 ;
id., « Regional Urbanization in Nineteenth Century China »,
in G. W. SKINNER (éd.),
The City..., op. cit., pp. 211-249 ;
id., « Presidential Address : The Structure of Chinese History »,
The Journal of Asian Studies, 44-2,1985, pp. 271-292.
[4]
Voir, pour un argument en faveur des similitudes entre les économies préindustrielles de
l’Eurasie, en particulier de la Chine et de l’Europe, R. Bin WONG,
China Transformed :
Historical Change and the Limits of European Experience, Ithaca, Cornell University Press,
1997, pp. 9-52.
[5]
Kirti N. CHAUDHURI,
Trade and Civilization in the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge
University Press, 1985. De façon intéressante, l’intention initiale de Chaudhuri, dont il nous
informe dans sa préface (p. XII ), était de rédiger « une étude générale du commerce à longue
distance, des marchés et des marchands dans le contexte de sociétés et de civilisations
différentes » ; c’est à la suggestion de l’é diteur qu’il se serait intéressé plus spécifiquement à
l’origine, au développement et à la structure du commerce de l’océan Indien. Il aurait
donc été convaincu de focaliser son attention sur des problèmes d’économie au terme d’un
cheminement nettement différent de celui de Braudel : celui-ci avait élargi sa recherche, partie
des relations diplomatiques, pour s’intéresser aux économies, aux sociétés et aux civilisations.
[6]
Kirti N. CHAUDHURI,
Asia Before Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
[7]
Voir Peter W. KLEIN, « The China Seas and the World Economy between the Sixteenth
and Nineteenth Centuries : The Changing Structures of Trade »,
in C.-L. HOLTFRERICH (éd.),
Interactions in the World Economy : Perspectives from International Economic History, New
York, New York University Press, 1989, p. 62, pour une observation analogue sur la différence
d’é chelle spatiale entre l’océan Indien de Chaudhuri et la Méditerranée de Braudel.
[8]
Anthony REID,
Southeast Asia in the Age of Commerce 1450-1680, 2 vols, New Haven,
Yale University Press, 1988 et 1993.
[9]
Ibid., vol. 1, p. XIV.
[10]
Ibid., vol. 1, p. 7.
[11]
Ici comme plus bas, « moderne » traduit en général
early modern, tandis que
modern
est rendu par « contemporain » [NDT].
[12]
A. REID,
Southeast..., op. cit., vol. 2, p. 132.
[13]
K. N. CHAUDHURI,
Asia Before Europe, op. cit., pp. 58-59.
[14]
Denys LOMBARD,
Le carrefour javanais, 3 vols, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990.
[16]
Ibid., vol. 2, p. 209.
[17]
Ibid., vol. 2, pp. 235-236 ; Daniel CHIROT et Anthony REID (éds),
Essential Outsiders :
Chinese and Jews in the Modern Transformation of Southeast Asia and Central Europe,
Seattle, University of Washington Press, 1997, proposent des comparaisons systématiques
entre les Chinois et les Juifs en tant que minorités d’entrepreneurs.
[18]
D. LOMBARD,
Le carrefour javanais, op. cit., vol. 2, pp. 266-276.
[19]
Cf. Roderich PTAK, « China and Portugal at Sea : The Early Ming Trading System and
the Estado da India Compared »,
Revista de cultura, 13/14,1991, pp. 21-38 (ici p. 26).
[20]
Cf. HAMASHITA Takeshi,
Chûgoku kindai keizaishi kenkyû, Tokyo, University of Tokyo/
Institute of Oriental Culture, 1989 ;
Kindai Chûgoku no kokusai teki keiki : Chôkô bôeki
shisutemu to kindai Ajia, Tokyo, Tokyo daigaku chupankai, 1990 ;
Chôkô shisutemu to kindai
Ajia, Tokyo, Iwanami shoten, 1997.
[21]
Voir par exemple KIKUCHI Michiki, « Tônan Ajia to Chûgoku »,
in MIZOGUCHI Yûzô
et
alii (éds),
Chiiki shisutemu, Tokyo, University of Tokyo Press, 1993, pp. 237-268 ; LIU Xufeng,
« Jûnana, jûhasseki no Chûgoku to Higashi Ajia »,
in MIZOGUCHI Yûzô
et alii (éds),
Chiiki
shisutemu,
op. cit., pp. 87-129 ; MATSUURA Akira, « Shindai no kaiyôken to kaigai imin »,
in
MIZOGUCHI Yûzô
et alii (éds),
Shûen kara no rekishi, Tokyo, University of Tokyo Press, 1994,
pp. 165-192.
[22]
John E. WILLS, « Maritime China from Wang Chih to Shih Lang : Themes in Peripheral
History »,
in J. SPENCE et J. E. WILLS (éds),
From Ming to Ch’ing : Conquest, Region and
Continuity in Seventeenth-Century China, New Haven, Yale University Press, 1979, pp. 201-238 (ici pp. 208-210).
[23]
Comme l’a bien montré Sanjay SUBRAHMANYAM, « Notes on Circulation and Asymmetry
in Two Mediterraneans, c. 1400-1800 »,
in C. GUILLOT, D. LOMBARD et R. PTAK (éds),
From
the Mediterranean to the China Sea, Wiesbaden, Harrassowitz, 1998, pp. 21-43 (ici pp. 33-36).
[24]
Lyman VAN SLYKE, par exemple, envisage le fleuve Yangzi en termes braudéliens. Son
Yangtze : Nature, History, and the River, Reading, Addison-Wesley, 1988, consacré au troisième
plus long fleuve de la planète, étudie l’histoire de la Chine telle qu’elle s’est déroulée le long
de ses rives depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XX
e siècle. Il prend au sérieux l’insistance de
Braudel sur le temps et l’espace, et cherche à retrouver les rythmes humains du fleuve en
prenant en considération les trois sections bien distinctes dont il se compose (
i.e. les cours
supérieur, moyen et inférieur). Ainsi arrive-t-il à embrasser dans son histoire du Yangzi un
ensemble de facteurs allant de telle bataille datant de près de deux mille ans jusqu’aux efforts
actuels pour construire le plus grand barrage du monde. Mais le Yangzi de Van Slyke fait
penser à un ensemble de scènes sur lesquelles se dérouleraient différentes pièces pendant une
très longue période, alors que la Méditerranée de Braudel serait plutôt une scène spécifique
sur laquelle se déroule un scénario unique, encore que complexe, et sur une beaucoup plus
courte durée.
[25]
J’esquisse ici un point de vue sur la Chine du Nord-Ouest suggéré par le regretté Joseph
Fletcher Jr., lequel ne manquait pas d’exprimer son admiration pour Braudel et
La Méditerranée
dans nos conversations du milieu des années 1970.
[26]
Cf. LIN Yongkuang et WANG X i,
Qingdai Xibei minzu maoyi shi, Pékin, Zhongyang
minzu xueyuan chuban she, 1991 ; WANG Xilong,
Qingdai Xibei tuntian yanjiu, Lanzhou,
Lanzhou daxue chuban she, 1990 ; WANG Zhizhong et Wei Liying,
Ming Qing xibei shehui
jingji shi yanjiu, Xi’an, San Qin chuban she, 1989 ; YUAN Senpo,
Kang Yong Qian jingying
yu kaifa beijiang, Pékin, Zhongguo shehui kexueyuan chuban she, 1991.
[27]
Cf. Sechin JAGCHID et Paul HYER,
Mongolia’s Culture and Society, Boulder, Westview
Press, 1979.
[28]
Cf. Peter C. PERDUE, « Military Mobilization in Seventeenth and Eighteenth-Century
China, Russia, and Mongolia »,
Modern Asian Studies, 30-4,1996, pp. 757-793.
[29]
Cf. Nicola DI COSMO, « Qing Colonial Administration in Inner Asia »,
International
History Review, 20-2,1998, pp. 287-309 (ici p. 292).
[30]
Voir un exposé succinct de ce scandale dans Pierre-Étienne WILL et R. Bin WONG,
Nourish the People.
The State Civilian Granary System in China, 1650-1850, Ann Arbor,
University of Michigan Center for Chinese Studies Publications, 1991, pp. 226-230. La révélation des problèmes en question suscita en fait un effort pour améliorer l’administration dans
la région. Ainsi, lorsqu’une nouvelle opération contre la famine fut lancée en 1810-1811, on
s’organisa pour éviter la corruption qui avait affligé les années 1780 : cf. R. Bin WONG et
Peter C. PERDUE, « Famine’s Foes in Ch’ing China »,
Harvard Journal of Asiatic Studies, 43-1,1983, pp. 291-332 (ici pp. 304-308).
[31]
Cf. Justin Jon RUDELSON,
Oasis Identities : Uyghur Nationalism along China’s Silk Road,
New York, Columbia University Press, 1997, p. 41.
[32]
J’ai comparé ces développements européens avec le procès de transformation étatique
dans la Chine impériale dans
China Transformed...,
op. cit., pp. 71-151.
[33]
Cf. A. REID,
Southeast Asia..., op. cit., vol. 2, p. 115.
[34]
Ibid., pp. 202-266.
[35]
Ibid., pp. 129-130.
[36]
Ibid., pp. 256-258.
[37]
Cf. Victor LIEBERMAN, « Transcending East-West Dichotomies : State and Culture Formation in Six Ostensibly Disparate Areas »,
Modern Asian Studies, 31,1997, pp. 463-546.
[38]
Reid et Lieberman ne sont pas d’accord sur l’importance relative des processus de
formation de l’É tat dans l’Asie du Sud-Est continentale et dans l’Asie du Sud-Est maritime :
voir A. REID,
Southeast Asia..., op. cit., vol. 2, pp. 202-266 ; V. LIEBERMAN, « An Age of
Commerce in Southeast Asia ? Problems of Regional Coherence — A Review Article »,
Journal of Asian Studies, 54-3,1995, pp. 796-807.
[39]
Charles TILLY,
Coercion, Capital and European States, AD 990-1992, Oxford, Blackwell,
1990, pp. 127-130.
[40]
Cf. J. KATHIRITHAMBY-WELLS, « Ethics and Entrepreneurship in Southeast Asia, c. 1400-1800 »,
in K. A. SPRENGARD et R. PTAK (éds),
Maritime Asia : Profit Maximization, Ethics and
Trade Structure, c. 1300-1800, Wiesbaden, Harrassowitz, 1994, pp. 171-187.
[41]
Cf. John VILLIERS, « Doing Business with the Infidels : Merchants, Missionaries and
Monarchs in Sixteenth-Century Southeast Asia »,
in K. A. SPRENGARD et R. PTAK (éds),
Maritime Asia..., op. cit., pp. 151-170.
[42]
Cf.
supra, note 3.
[43]
Cf. R. Bin WONG,
China Transformed..., op. cit., pp. 95-104,166-177 ; R. Bin WONG,
Theodore HUTERS et Pauline YU, « Introduction : Shifting Paradigms of Political and Social
Order »,
in T. HUTERS, R. Bin WONG et P. YU (éds),
Culture and State in Chinese History :
Conventions, Accommodations, and Critiques, Stanford, Stanford University Press, 1997,
pp. 1-26.
[44]
Cf. Jonathan LIPMAN,
Familiar Strangers : A History of Muslims in Northwest China,
Seattle, University of Washington Press, 1997, pp. 18-20.
[45]
La frontière sud-ouest de l’empire partageait certaines similitudes avec les deux cas
précédents. Les fonctionnaires envoyés par le pouvoir central, à la fin de la période impériale,
ont mis en
Å“uvre toute une gamme de mécanismes de contrôle social coercitifs, matériels et
moraux afin d’incorporer à l’empire les minorités ethniques qui peuplaient la région. L’État
investissait ses ressources pour améliorer le bien-être des populations locales et acculturer les
groupes indigènes aux pratiques sociales chinoises. En revanche, les efforts pour étendre le
contrôle des Qing au-delà des frontières, en Birmanie dans les années 1760 et au Viêt-nam
dans les années 1780, ont été voués à l’échec.
[46]
Immanuel WALLERSTEIN,
The Modern World-System : Capitalist Agriculture and the
Origins of the European World Economy in the Sixteenth Century, New York, Academic
Press, 1974 ;
The Modern World-System II : Mercantilism and the Consolidation of the European World-Economy, 1600-1750, New York, Academic Press, 1980.
[47]
Cf. Joseph FLETCHER, « Integrative History : Parallels and Interconnections in the Early
Modern Period, 1500-1800 »,
in J. FLETCHER,
Studies on Chinese and Islamic Inner Asia,
Aldershot, Variorum, 1995 ; R. Bin WONG, « China and World History »,
Late Imperial China, 6-2,1985, pp. 1-12. Plus récemment, le sociologue Jack Goldstone a comparé dans un ouvrage
le processus de formation des États en Angleterre, en France, en Chine et dans l’Empire
ottoman au début de l’époque moderne (
Revolution and Rebellion in the Early Modern World,
Berkeley, University of California Press, 1991). Il discerne une série de parallèles dans la
façon dont les régimes politiques s’effondraient face à des phénomènes similaires de pression
démographique qui menaçaient aussi bien le bien-être matériel des gens ordinaires que les
privilèges sociaux et politiques des élites. Même si son modèle est quelque peu simpliste et
mécanique, certains des parallèles qu’il met en évidence méritent l’attention.
[48]
Cf. D. LOMBARD,
Le carrefour javanais, op. cit., vol. 2, pp. 131-208.
[49]
Nous avons proposé une explication de cette transition dans R. Bin WONG,
China
Transformed..., op. cit., pp. 153-177.
[50]
Fernand BRAUDEL, « Histoire et sciences sociales. La longue durée »,
Annales ESC, 13-4,1958, pp. 725-753.
[51]
Cf. FUKUZAWA Yûkichi, « Datsu A ron »,
in Fukuzawa Yukichi senki, Tokyo, Iwanami
shoten, 1960, vol. 10, pp. 328-340.
[52]
Cf. KAWAKATSU Heita, « Higashi Ajia keizai ken no seiritsu to dankai »,
in MIZOGUCHI
Yûzô
et alii (éds),
Chôki shakai hendô, Tokyo, University of Tokyo Press, 1994, pp. 29-32.
Voir John LEE, « Trade and Economy in Preindustrial East Asia, c. 1500-c. 1800 : East Asia
in the Age of Global Integration »,
Journal of Asian Studies, 58-1, pp. 2-26.
[53]
Une alternative récente, aussi bien aux perspectives globalisantes qu’aux analyses centrées sur les pays particuliers dans le cadre des « aires culturelles », nous est proposée avec
les analyses se concentrant sur le « pourtour du Pacifique »
(Pacific Rim). L’intensification
des flux de population, de biens, de capitaux et de pratiques culturelles entre les deux rives
du Pacifique s’est traduite par une plus grande sensibilité mutuelle et par des connexions
beaucoup plus nombreuses entre les habitants des pays concernés. Il y a certainement là des
relations inédites qui méritent examen.
[54]
Cf. R. Bin WONG,
China Transformed.., op. cit., pp. 71-206.
[55]
Cf. Christopher BAYLY,
Imperial Meridian, Londres, Longman, 1989, pp. 16-34 ; voir
aussi Halil INALCIK (avec Donald QUATAERT ),
An Economic and Social History of the Ottoman
Empire 1300-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, pp. 554-573.
[56]
C. BAYLY,
Imperial Meridian, op. cit., pp. 35-52.
[57]
Samuel P. HUNTINGTON,
The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order,
New York, Simon and Schuster, 1996.