Annales. Histoire, Sciences Sociales
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.9782713213847
292 pages

p. 51 à 84
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Temps croisés, mondes mêlés

56e année 2001/1

2001 Annales. Histoire, Sciences Sociales Temps croisés, mondes mêlés

Du tage au gange au XVIe siècle : une conjoncture millénariste à l’échelle eurasiatique

Sanjay Subrahmanyam EHESS - CEIAS
Cet article traite d’un moment important de l’histoire mondiale du XVIe siècle, celui de la convergence des grandes découvertes et des puissantes attentes millénaristes qui habitaient de nombreuses sociétés, du Portugal à l’Inde. À partir des recherches récentes sur le millénarisme politique dans les pays méditerranéens, cet essai se propose de souligner le rôle de l’Iran comme de l’Inde dans cet ample phénomène et d’y inclure également celui du Portugal. Une date d’une grande portée — l’an 1000 du calendrier de l’hégire (en 1591-1592) — est mise en relief et replacée dans le contexte de courants politiques et culturels plus vastes. Du point de vue méthodologique, cet article tente d’établir un lien entre des histoires culturelles bien souvent séparées de façon artificielle et préconise un retour à une histoire à l’échelle mondiale, qui ne devrait néanmoins être ni purement matérialiste ni fondée uniquement sur une forme de « libre association » sémiotique. This essay seeks to highlight a significant moment of the Great Discoveries came together with powerful millenarian expectations that embraced a diversity of societies from Portugal to India. Building on recent work concerning political millenarianism in the Mediterranean, the essay seeks equally to emphasize the place of Iran and India in a larger process, and also to include the Portuguese experience within the ambition of discussion. The significance of a calendrical event, namely the year 1000 of the Hegiran calendar (in 1591-1592), is brought into relief by embedding it in larger political and cultural currents. In methodological terms, an argument is made for the connectedness of cultural histories that are all-too-often artificially separated; a plea is thus made for a return to a history on a world-scale, which should however be neither purely materialistic nor based merely on a form of semiotic “ free association”.
À la mémoire de Jean Aubin (1927-1998)
« Voluentur saxa literis et ordine rectis, Cum videas oriens occidentis opes, Ganges, Indus, Tagus erit mirabile visu, Merces commutabit suas uterque sibi. »
Prophétie sibylline à Sintra (1499) [1].
Quels furent les grands phénomènes qui unifièrent le monde au début de la période moderne, permettant aux habitants des diverses parties du globe, en dépit de leur dispersion, d’imaginer pour la première fois l’existence d’événements se produisant véritablement à l’échelle mondiale [2] ? Plusieurs types d’événements ont été tour à tour pris en compte par les historiens. Les microbes, par exemple, qui se propagèrent d’un bout à l’autre de l’Eurasie durant la grande période mongole et immédiatement après, entraînant des épidémies de peste aux confins des terres eurasiennes [3]. L’argent et les métaux précieux, dont d’autres chercheurs ont patiemment retracé le cheminement de par le monde depuis les grands gisements de Potosí en Bolivie à partir des années 1570, ou du Japon à peu près à la même époque, entraînant parfois de désastreux effets d’inflation et à l’origine de révoltes sociales, et ayant même inspiré incidemment Don Quichotte, au dire de Pierre Vilar [4]. Les plantes et les animaux, selon les partisans de la thèse de l’échange colombien, qui présentaient tous deux un potentiel de développement pour l’agriculture et le bétail, annihilèrent aussi parfois d’anciens styles de vie et décimèrent d’anciennes populations [5]. Mais, outre toutes ces thèses assurément valides, un autre type de phénomène se produisit à l’échelle globale au cours des XVe, XVIe et XVIIe siècles, qui eut de très amples répercussions sur les plans culturels, sociaux et même politiques [6]. Je fais ici allusion au réseau complexe de mouvements politiques millénaristes qui accompagnent le processus de l’expansion européenne, y insufflant parfois des apports idéologiques déterminants. On a beaucoup écrit sur ces mouvements, considérés comme des foyers de rébellion et de résistance, ou des mécanismes de défense désespérée de groupes menacés qui produisirent leurs propres prophètes, comme à Canudos au XIXe siècle. Ces points de vue corroborent le célèbre essai de Norman Cohn qui, en 1957, cherchait à démontrer comment, « à plusieurs reprises en Europe, entre la fin du XIe siècle et la première moitié du XVIe, il arriva que le désir des pauvres d’améliorer leurs conditions de vie s’imprégna des fantasmes d’un nouveau Paradis sur terre [7] ». Mais qu’en est-il du millénarisme politique en tant qu’idéologie dominante, fondement d’empires et moteur des ambitions impériales ? C’est ce phénomène, moins souvent étudié bien que résolument mondial et lié aux débuts de l’époque moderne, que cet article se propose d’explorer.
 
Prélude
 
 
Commençons par une série d’incidents révélateurs remontant au XVIe siècle, qui nous place néanmoins au cœur de la question qui nous préoccupe. En 1513, le gouverneur portugais de l’Estado da ĺndia (« l’État des Indes »), le célèbre Afonso de Albuquerque, pénètre dans la mer Rouge avec sa flotte [8]. Au large de la côte ouest du Yémen, près de l’île de Kamaran, il prétend être témoin d’un signe céleste qui le conforte dans ses divers projets : attaquer et détruire les villes saintes musulmanes de La Mecque et de Médine, bâtir une alliance avec le légendaire Prêtre Jean, souverain d’Éthiopie, et consolider le destin du Portugal en créant un empire universel qui s’étendrait jusque dans l’océan Indien. Dans une lettre à son ami le courtisan et intellectuel Duarte Galvão (où il traite un sujet également abordé dans une autre missive, celle-ci adressée au roi), Albuquerque écrit :
[Notre flotte] étant ainsi à l’ancre dans cette mer, un signe apparut dans le ciel en direction de la terre du Prêtre Jean, une grande croix très brillante, aux contours très nets et des plus resplendissantes : je vis un nuage s’en approcher, mais au moment où il allait l’atteindre, il se brisa en morceaux et ne la recouvrit pas ; le signe demeura ainsi longtemps dans le ciel, vu et adoré par beaucoup, et certains furent tellement saisis de ferveur qu’ils éclatèrent en sanglots, car Notre Seigneur nous montrait ce signe en direction des terres du Prêtre Jean où Il se tenait lui-même pour que nous le servions au mieux ; et nous, hommes de trop peu de foi, n’osâmes pas nous lancer dans cette direction [9].
Cette dernière remarque fait allusion aux vents ainsi qu’à la révolte de l’équipage, qui ralentirent la flotte portugaise et frustrèrent Albuquerque dans ses ambitions, même si sa présence en mer Rouge l’a certainement aidé à recueillir des informations sur l’Hijaz et l’emplacement des villes saintes musulmanes. Peu après, par une autre nuit, son attention fut de nouveau attirée par un phénomène céleste, qu’il décrit dans une lettre au roi dom Manuel :
Une nuit donc, nous vîmes un rayon [de lumière] très long et très large traverser le ciel ; ce n’était pas une étoile, mais plutôt un éclair de feu (rayo de fogo), venant du côté de la terre du Prêtre Jean et s’étendant assez loin dans le ciel, et il passa et tomba sur les terres de Judá [Djedda] et de Meqa [La Mecque] [10].
Ce signe lui parut était tout aussi clair que le premier, même si, à cette occasion et contrairement à la précédente, Albuquerque ne demanda pas « de mener une enquête sur tous ses navires »; nous ignorons également si les Portugais tombèrent à genoux pour prier (se asemtou em jyolhos e hadorou) comme ils l’avaient fait auparavant. Néanmoins, dans sa lettre à Duarte Galvão, le gouverneur portugais ne manqua pas de noter précisément un ancien hadîs (ou tradition du Prophète) sur le rôle eschatologique des Habashis (ou Éthiopiens) quant à la destruction de la Maison de Dieu (à La Mecque) à la fin des temps :
Les Maures tenaient pour prophétie qu’il [le Prêtre Jean] nourrirait ses éléphants et ses chevaux dans la maison de Dieu à La Mecque, et qu’il amènerait la destruction de celle-ci et notre aide, et notre entrée dans la mer Rouge fut donc pour eux un très grand coup [11].
Environ trois décennies plus tard, en 1540, un Vénitien, Michele Membré, fut envoyé en Iran safavide auprès de la cour itinérante du shah Tahmasp (r. 1524-1576), afin de proposer une alliance entre les Safavides et certaines des puissances chrétiennes de la Méditerranée contre leur ennemi commun, l’Empire ottoman. Membré put observer de très près la cour safavide, qu’il prend le temps de décrire, et il était manifestement en excellents termes avec certains frères du shah. Au milieu de sa description, il glisse quelques phrases qui méritent la peine d’être citées :
Le roi a dans sa demeure une sœur dont il ne souhaite pas le mariage, car, dit-il, il la garde pour être la femme du Mahdi. Ce Mahdi est un descendant d’Ali et de Mahomet ; et il invoque pour la garder le fait qu’il est la cour et le véritable lieu de Mahomet. Il a donc aussi un cheval blanc, qu’il garde pour le dit Mahdi, qui avait un manteau de velours cramoisi et des souliers d’argent ; parfois des souliers en or pur. Personne ne monte ce cheval qu’on place toujours devant tous ses chevaux [12].
Le shah Tahmasp, comme Albuquerque, prit au sérieux ces prévisions eschatologiques, même si elles relevaient d’un système de croyances chiites plutôt que chrétiennes, concernant le retour imminent de l’imam Mahdi, celui que l’on attend de longue date, qui annoncera la fin des temps et le jour du jugement (qiyâmat). À leur tour, les Vénitiens, comme les Portugais, furent obligés de prendre au sérieux les croyances du shah et celles de ses disciples (les qizilbâsh), ne serait-ce que pour pouvoir adopter des mesures cohérentes vis-à-vis de l’Iran de l’époque.
Ceci nous conduit à notre troisième exemple, le dernier de cette présentation. Au cours d’une campagne en Afghanistan au milieu de l’année 1581 — c’est-à-dire en l’an 989 de l’hégire, calendrier observé par la plupart des musulmans du globe — l’empereur moghol Jalal-ud-Din Muhammad Akbar commença à interroger le jésuite portugais António Monserrate (alors en mission à sa cour) sur des questions relatives au millénium, lui demandant à propos « du jugement dernier, si le Christ serait le juge, et quand il aurait lieu ». La motivation profonde d’Akbar était complexe ; elle reposait sûrement en partie sur son désir de démêler à la fois les différences et les points communs entre sa propre conception hétérodoxe de l’islam et la version jésuite du christianisme. Monserrate, qui croyait lui-même avec ferveur aux présages, comme certains membres influents de son ordre, rapporte dans son Mongoliecae Legationis Commentarius qu’il déclara que le jour du Jugement relevait du mystère divin, mais qu’il serait pourtant annoncé par certains signes, notamment « des guerres et des révoltes, la chute des royaumes et des nations, l’invasion, la dévastation et la conquête de nations par des nations et de royaumes par des royaumes : choses que nous voyons arriver très fréquemment à notre époque [13] ». L’allusion contenue dans cette dernière phrase était plutôt transparente, et trouva sans doute un écho dans une cour où les textes et les légendes millénaristes étaient très répandues. On rapporte qu’Akbar demanda plus tard si Mahomet était mentionné dans l’Évangile, ce à quoi Monserrate répondit en insistant qu’il ne l’était pas, étant un faux prophète. Monserrate écrit alors qu’Akbar se demanda à voix haute, non sans fausse naïveté : « Mahomet ne peut sûrement pas être celui qui doit apparaître à la fin du monde comme l’adversaire de toute l’humanité (c’est-à-dire celui que les musulmans nomment Dijal) », se référant à la notion de masîh al-dajjâl, l’Antéchrist qui figure, dans certaines légendes islamiques, monté sur un âne à la fin des temps.
Cet essai se propose d’explorer la conjoncture millénariste qui s’est emparée d’une bonne partie du vieux monde au XVIe siècle et a servi de toile de fond à des discussions semblables à celles qui eurent lieu entre Albuquerque et Galvão, ou entre Akbar et Monserrate. Il convient de s’intéresser en particulier aux cas du Portugal et de l’Inde, les deux extrémités d’un territoire qui constitueront les limites orientale et occidentale de notre recherche. On a beaucoup écrit ces dernières années sur les aspirations millénaristes qui poussèrent Christophe Colomb à entreprendre son voyage vers l’Ouest, et sur le parallèle curieux — et ironique — entre le millénarisme et la vision apocalyptique de certains peuples indigènes d’Amérique rencontrés par les Espagnols après 1492 [14]. Christophe Colomb — c’est maintenant un fait reconnu — était très influencé par les pensées apocalyptiques des franciscains à la venue du millénium, et cela est manifeste dans certains de ses propres écrits [15]. Ainsi, les Grandes Découvertes, longtemps considérées comme le signe de la naissance de la modernité et le début d’une sensibilité véritablement universelle, semblent de nouveau aux yeux des historiens résulter non seulement des progrès de la navigation et des connaissances géographiques, ou du désir matérialiste d’acquérir des richesses (comme l’a soutenu Vitorino Magalhães Godinho avec force exagération dans le cas portugais), mais aussi d’une vision du monde lamentablement « moyenâgeuse », relevant autant de Joachim de Flore que de Copernic [16].
Alors que le XVe siècle du calendrier chrétien touchait à sa fin, le pouvoir des signes et des présages liés au millénium ne s’affaiblit pas ; ceux-ci se modifièrent et apparurent sous des formes renouvelées. Le XVIe siècle vit alors l’émergence d’un ensemble de conditions matérielles dans lesquelles le millénarisme pouvait naître et se propager à la fois comme un courant qui embrasserait un vaste espace géographique et comme un phénomène à l’origine de manifestations locales spécifiques, voire uniques. L’exemple de la circulation monétaire, bien que fatalement imparfaite, peut ici être utile, car le XVIe siècle connut aussi des transformations spectaculaires dans la circulation mondiale des lingots, un vaste réseau d’argent enserrant alors le globe. Et pourtant, les conséquences de ce phénomène furent différentes selon les sociétés. L’inflation et les révoltes sociales qui l’accompagnèrent dans la péninsule Ibérique ne trouvèrent qu’un faible écho dans les terres ottomanes, et l’inflation n’affecta quasiment pas l’Inde. Le millénarisme — comme l’argent — nous permet d’aborder un problème de dimension globale, mais dont les manifestations locales diffèrent beaucoup [17]. Cela signifie que nous ne pouvons pas tenter d’élaborer une macro-histoire de la question sans nous enliser dans une forme de micro-histoire.
Cette opinion s’inscrit dans le droit fil des travaux de l’historien Cornell Fleischer, spécialiste du monde ottoman, qui a soutenu que les rythmes de l’histoire sur les rivages nord et sud de la Méditerranée aux débuts de la période moderne étaient liés entre eux non seulement par le climat et la géographie, les forces économiques et les rivalités politiques (selon la célèbre thèse de Fernand Braudel), mais aussi par certains traits culturels communs, parmi lesquels l’attente partagée du millénium durant le siècle qui suivit la mort de Christophe Colomb [18]. S’appuyant sur des documents d’archives ottomanes, et les reliant à un ensemble de sources secondaires provenant d’Europe méditerranéenne, qui vont des écrits de Savonarole à Florence, en passant par les déclarations du célèbre meunier de Carlo Ginzburg, jusqu’aux espérances millénaristes circulant à la cour de Philippe II d’Espagne (présentées par Richard Kagan et bien d’autres), Fleischer suggère habilement qu’une conjoncture millénariste régnait aux temps de Charles Quint et de Philippe II sur la Méditerranée tout entière [19]. Ceci est sans conteste possible, mais il convient aussi de relier le millénarisme ottoman aux théories similaires répandues plus à l’est (notamment dans l’Iran safavide, l’Inde moghole et le Deccan), et il serait judicieux d’inclure également le Portugal aux confins occidentaux de l’Eurasie, pour comprendre plus amplement la Méditerranée. Cela contribuerait à éclairer les allusions faites au cours de la conversation entre Akbar et Monserrate, même si celle-ci ne se déroula ni sur les rives du Tage, ni sur celles du Gange, mais plutôt à mi-chemin, sur celles de l’Indus.
 
La Méditerranée et au-delà
 
 
Arrivé à ce stade, il importe de souligner un fait essentiel : l’année 1591-1592 de l’ère chrétienne était l’an 1000 de l’hégire, et le Xe siècle pour les musulmans commença en 1495 (l’an 901 de l’hégire). Dans le monde islamique, on vécut donc ces années d’attente chiliastique à un niveau d’intensité qui égala certainement, et peut-être même surpassa, celui qui accompagna le millénium chrétien [20]. Certaines années intermédiaires, telles les dates 960,989 et 990 de l’hégire, revêtirent aussi une signification particulière, comme cela avait également été le cas dans le cadre du calendrier chrétien. Pour ce qui est des travaux modernes, nous disposons d’une documentation sur l’an 1000 plus réduite dans l’aire islamique que sur le monde chrétien. Et même sur le millénarisme au XVIe siècle, on a sans doute plus abordé cette question dans l’Europe chrétienne que dans les pays musulmans. En fait, une surabondance de textes se focalise sur une seule figure européenne, celle de Nostradamus (1503-1566). Son succès précoce lui vint de ses exploits médicaux auprès des victimes de la peste à la fin des années 1540, qui lui valurent l’attention de Catherine de Médicis et lui permirent de devenir médecin de Charles IX, auquel son célèbre recueil de prédictions, Centuries astrologiques, publié pour la première fois en 1555 et réécrit en 1558, était dédicacé [21]. Aux débuts de l’Europe moderne, les idéologies millénaristes n’étaient donc pas uniquement des contre-systèmes destinés à remettre en question les hiérarchies sociales établies (comme pourrait le suggérer une lecture naïve de Ginzburg) ; elles pouvaient être étroitement liées à l’État, qui était susceptible de leur donner libre cours et même de les encourager pour servir ses propres intérêts, notamment l’exercice du pouvoir [22].
Tel est sûrement le cas dans les pays pour lesquels l’historiographie est la plus abondante, à savoir l’Empire ottoman, l’Iran et l’Afrique du Nord. Dans le contexte de l’an 1000, les prévisions de ces pays n’étaient pas toutes apocalyptiques. Elles évoquaient aussi avec optimisme la possibilité de réorganiser le monde connu, par l’intercession d’un mujaddid (rénovateur) ; ainsi, en Inde, au moins un réformateur religieux célèbre de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle : Shaikh Ahmad Sirhindi de l’ordre soufi des Naqshbandi, adopta le titre de mujaddid-i alf-i sânî (Rénovateur du second millénaire) [23]. La notion de mujaddid équivalait, sans toutefois la remplacer, à une aune, profondément enracinée dans l’histoire islamique, celle de l’imam Mahdi, « celui qui est caché ou attendu », qui doit apparaître pour réformer le monde de façon radicale. Un texte canonique persan du Sayyid cIzzat cAli ibn Sayyid Pir cAli Rasulpuri, intitulé Rauzat al-A’îmma, décrit ainsi l’imam Mahdi : descendant du Prophète et donc membre du clan Quraishi, il s’agit d’un certain Muhammad Mahdi et, lorsqu’il apparaîtra, le Christ (c Isa Masih) adviendra aussi. Une fois tous les hommes amenés à l’islam grâce à l’intervention du Mahdi, écrit le Sayyid cIzzat cAli, le jour du Jugement commencera. Cette idée contraste avec l’opinion habituelle des chiites, selon laquelle le douzième imam succédant à cAli avait déjà vécu sur terre et avait disparu en l’an 873 du calendrier chrétien, avant de réapparaître à nouveau. De fait, comme l’observe Roy Mottahedeh, « le chiisme croyait que ce douzième chef, qu’ils appelaient et appellent “ l’imam de l’Â ge ”, n’avait disparu que pour reparaître en temps et en lieu comme un chef messianique qui créerait la communauté politique islamique parfaite [24] ». C’était donc cet « imam du siècle » qu’attendait le shah Tahmasp, avec son cheval et sa sœur.
Les spécialistes de sociologie comparée ont parfois affirmé que seuls les chiites croient en la personne du Mahdi. C’est manifestement faux ; à différentes époques, quelques sunnites orthodoxes ont soutenu la même allégation (même si l’interprétation donnée à la figure du Mahdi a varié de toute évidence selon les époques et les lieux). On peut en effet considérer le cas du Maroc au milieu du XVIe siècle, lorsque le souverain Muhammad al-Shaikh, second de la dynastie Sacdi des Sayyids de l’Atlas du Sud, adopta le titre de « al-Mahdi ». Ses admirateurs avaient déjà dit de son frère aîné, Ahmad al-Acraj, qu’il était celui que le Prophète et dispensateur de la loi (sâhib al-sharîca) avait annoncé « comme devant paraître à la fin des temps [25] ». Il convient de noter que leurs adversaires, les Wattasids, réagirent à ce défi en les accusant de chiisme, mais il est vraisemblable que ces idées millénaristes ont été introduites à leur cour par les musulmans andalous.
En effet, comme l’ont récemment démontré Barbara Flemming et Cornell Fleischer, l’Empire ottoman, le plus sunnite des États, avait longtemps courtisé le mahdisme, pendant la première moitié du XVIe siècle, en particulier durant le règne de Yavuz Sultan Sélim (r. 1512-1520) et de son fils Sultan Süleyman (r. 1520-1566). Un texte composé après la conquête de l’Anatolie, de la Syrie et de l’Égypte par Sélim, en 1517, attribue à celui-ci une série d’épithètes glorieux, « Secouru de Dieu », « Maître de la conjonction » et « Ombre de Dieu » (zill Allâh). Un récit rétrospectif datant des années 1550 allait beaucoup plus loin ; ce texte de Lütfi Pasha, intitulé Tawârîkh-i  l-i Osmân, décrit Sélim comme le mujaddid de l’ ge et comme un conquérant du monde. L’auteur cite avec une approbation manifeste deux lettres adressées à Sélim, prétendument écrites en Transoxiane par l’ulamâ sunnite, qui le mentionnent sans ambiguïté comme le mahdi-yi âkhir-i zamân (« Messie des Derniers Temps ») et le qudrat-i ilâhî (« Force divine »). Selon Fleischer, la nature des ambitions de Süleyman et l’image qu’il avait de lui-même se modifièrent beaucoup entre les années 1520, date à laquelle il accéda au trône, et les années 1560. Durant la première moitié de son règne, le sultan ottoman semble en effet avoir été si fortement influencé par les courants millénaristes hérités du règne précédent qu’il avait commencé à s’appeler lui-même Sâhib-Qirân, « Maître de la conjonction » (un titre timouride), et à se qualifier de mujaddid.
Il ressort de ces textes un curieux effet de gémellité entre Süleyman et Charles Quint, qui apparaissent dans les images de cette époque comme des figures indissociables et entièrement antithétiques, comme « deux soleils dans le ciel » (pour emprunter une métaphore populaire, que l’on trouve même dans les lettres d’Érasme de cette période). Dans les années 1520 et 1530, ces deux pôles magnétiques semblent créer une sorte de champ de force millénariste dans la région méditerranéenne au sein duquel d’autres acteurs jouent un rôle moindre. Au début du XVIIe siècle, le chroniqueur portugais Diogo do Couto insistait encore sur le fait que les destins de Charles Quint et de Süleyman étaient liés de manière indissoluble ; à propos de la mort de ce dernier en Hongrie en septembre 1566, Couto, faisant fi de l’exactitude chronologique, note : « Il était un homme valeureux, et succéda à l’Empire ottoman le jour même où l’invincible empereur Charles Quint fut couronné empereur [26]. » La nature complexe de leurs trajectoires individuelles à l’intérieur de cet espace méditerranéen bipolaire est mise en lumière dans une étude récente. Examinant la turbulence politique dans l’Empire ottoman en 1533 et 1534, Robert Finlay s’attache à la figure curieuse d’Alvise Gritti, fils illégitime d’un doge vénitien, qui était brièvement apparu pour jouer un rôle majeur dans la politique de son temps. Sa trajectoire est assez particulière, si on la compare à celle des grands scélérats de l’époque, puisqu’il fut au centre d’un mouvement millénariste dont les prophéties suggéraient que la destruction de l’Empire ottoman serait l’œuvre du « fils d’un prince [27] ». Comme le montre Finlay, cette prévision orienta le comportement de Gritti, qui finit par se lancer dans une étrange conspiration avec l’ambassadeur des Habsbourg auprès de la Sublime Porte, Cornelius Schepper, jusqu’à entraîner sa propre disgrâce, comme peut-être celle de son allié putatif, le grand vizir Ibrahim Pasha. Gritti resta chrétien jusqu’à la fin de sa vie, et son identité chrétienne, qui joua, semble-t-il, un rôle majeur dans ses ambitions, le mena aussi à sa chute (abandonné par les Ottomans, il fut tué par ses ennemis en Hongrie à la fin de l’année 1534).
C’est dans ce contexte qu’il nous faut examiner l’œuvre composée par un qâdi affilié à l’ordre soufi des Khalweti et dont le nom, ironie de l’histoire, était Maulana ‘Isa (c’est-à-dire Jésus). Ce texte en vers, le Jâmical-Maknûnât (« L’Abrégé des choses cachées »), achevé vers 1543, expose en détail la rivalité entre Süleyman et l’empereur Charles Quint quant au statut de souverain universel. Relevant avec précision les revendications du sultan à ce propos, l’auteur suggère que des événements manifestes se produiront avant l’an 960 de l’hégire (soit 1552-1553). Il n’est donc pas totalement surprenant que la nature des prétentions de Süleyman ait évolué quelque peu au cours des années 1550. Ce dernier tendit alors à se considérer (et à l’être par ses courtisans) moins comme un conquérant (ce qui fut la prérogative de Fatih Mehmed et de Sélim Ier ) que comme un préservateur de l’ordre intérieur (d’où son titre de Pâdishâh-i c lampanâh, Empereur et Refuge du Monde, et, plus tard de Qânûnî, Dispensateur de la Loi) [28]. Plus encore, la nature de ses ambitions extérieures semble s’être modifiée quelque peu. Après avoir tendu à déstabiliser systématiquement le régime safavide avec l’aide de membres dissidents de la famille royale, comme Alqas Mirza, frère du shah Tahmasp, Süleyman chercha de plus en plus, à partir de 1550, à marquer des frontières et à signer des traités, au moins avec ses voisins asiatiques. De fait, si les Ottomans avaient comploté dans les années 1530 et au début des années 1540 ne serait-ce que pour prendre pied au Gujarat, cela ne semble les avoir que fort peu mobilisés au début des années 1560, lorsqu’ils tentèrent, par un échange d’ambassades, d’instaurer un modus vivendi avec l’Estado da ĺndia portugais. Il convient de ne pas confondre l’aventurisme ottoman au Masqat et dans le golfe Persique, au cours des années 1550 puis encore au début des années 1580, avec le rêve d’un empire indien ; on a affirmé avec quelque assurance qu’après s’être emparés de Basra, à la fin de 1546, les Ottomans étaient très soucieux de le conserver pour couvrir le coût de cette prise. Ils semblent plutôt avoir souhaité promouvoir le commerce avec Ormuz) et même avec Goa à la fin des années 1540 [29]. Certes, ils ne pouvaient pas renoncer à des alliances tactiques avec les potentats indiens et d’Asie du Sud-Est, et, notamment, ils envoyèrent même l’étrange (et plutôt infructueuse) expédition maritime des années 1560 à Aceh, mais ceci est à considérer dans l’optique de développements à plus long terme [30].
 
Le versant iranien
 
 
Le vocabulaire particulier utilisé dans l’entourage de Sélim et de Süleyman doit être replacé dans le contexte d’une suite d’événements qui se déroulèrent à la même époque immédiatement à l’est, notamment leur rivalité de longue date avec les Safavides, une dynastie qui ne cachait pas ses prétentions messianiques. Son fondateur, le shah Ismacil, assuma ses titres royaux en 1501, et son aura eschatologique ne tarda pas à être reconnue [31]. Il fut diversement identifié, par lui-même et par ses disciples, aux figures prestigieuses d’c Ali ou d’Alexandre, et parfois considéré comme une incarnation de Dieu lui-même, et son émergence sur la scène politique iranienne causa des remous qui se propagèrent jusqu’à Venise et Lisbonne (où on l’appelait en général le Soufi, ou le Grand Soufi). Entouré de ses disciples (les qizilbâsh) qui voyaient en lui un maître soufi, le shah Ismacil élabora un ensemble de rituels inspirés des pratiques des ordres soufis antérieurs et du rituel chamanique. Un contemporain, le voyageur italien, Francesco Romano, écrivit à son sujet : « Les uns disent qu’il est Dieu, les autres qu’il est Prophète. Tous, et ses soldats en particulier, disent qu’il ne mourra pas et doit vivre éternellement. » Un autre voyageur et agent italien, Giovanni Morosini, écrivit en 1507 à ses supérieurs de Damas (à propos de nouvelles que lui avait envoyées auparavant un déserteur français du camp safavide) :
Il [le shah Ismacil] est adoré en place d’un Ali, parent et apôtre de Mahomet. Il [le déserteur] a vu des gens d’armes faire la prière dans son pavillon. Sofi, la tête voilée, était au milieu d’une grande couronne, et cercle des principaux Persans du camp. Et de même que ces Maures-ci [dans l’Empire ottoman] donnent louange à Mahomet, ainsi ceux-là, de la même manière, adorent le Sofi. Il n’est appelé ni roi ni prince, mais saint et prophète [32].
Cette description était certes légèrement simplificatrice. Certains sceaux du shah Ismacil laissent supposer qu’il considéra sa propre position de manière plus nuancée ; l’un d’eux, par exemple, porte l’épithète « Souverain (Shahanshâhi) que Dieu a dans sa grâce (lutf) accompagné sur le chemin ». De plus, sa poésie, sans être de la plus haute valeur littéraire, est pourtant significative, en ce qu’il s’y identifie à la fois à Alexandre, à Dieu et à c Ali, et qu’il utilise comme nom de plume (takhallus) : Khata’i, c’est-à-dire « Le Pécheur » [33]. En témoigne l’un de ses poèmes :
Mon nom est shah Ismacil. Je suis le mystère de Dieu.
Je suis le chef de tous ces ghâzîs.
Ma mère est Fatima, mon père est cAli.
Et je suis aussi le Pîr des Douze Imams.
J’ai recouvré le sang de mon père de Yazid.
Sachez que je suis d’essence haidairienne.
Je suis le Khizr vivant et Jésus, fils de Marie,
Je suis l’Alexandre de mes contemporains [34].
Ou encore, dans une veine légèrement plus ambiguë, à propos des pouvoirs précis que shah Ismacil souhaite s’attribuer à lui-même :
Sachez que Khata’i est de nature divine.
Qu’il est relié à Muhammad Mustafa.
Il est né de Safi, il est le descendant de Junaid et Haidar.
Il est relié à cAli Murtaza.
Pour l’amour d’Hasan, il est entré dans l’arène.
Il est relié à Husain de Karbala.
Il est comme un mendiant à la porte du Mahdi, Maître du Siècle.
Mon nom est Wali Shah Ismacil, mon surnom est Khata’i.
Il est intéressant de noter que les prétentions messianiques de shah Ismacil, qui contribuèrent sûrement à lui attacher des disciples et à les rendre capables de braver des forces supérieures militaires parfois intimidantes, eurent un double effet sur ceux qui n’étaient pas ses adeptes. Les Ottomans eurent quelquefois tendance à emprunter la terminologie en vogue aux débuts de l’Iran safavide, avec ironie parfois, pour expliquer leur victoire sur les Safavides à la bataille de Chaldiran en 1514. Cornell Fleischer cite un passage de la chronique de Lüfti Pasha, dans lequel le sultan Sélim se serait adressé à ses généraux et à ses ministres en les traitant de « disciples dévoués », utilisant précisément le même terme, murîd, qu’utilisait le shah Ismacil pour décrire ses disciples qizilbâsh. Ici, la rivalité donna lieu à l’imitation, au-delà des frontières politiques comme des oppositions religieuses. Par ailleurs, les écrivains arméniens de l’époque renversèrent les prétentions messianiques du shah Ismac il, en faisant des commentaires sur sa politique de la terre brûlée au cours des campagnes dans le nord et le nord-ouest de son empire. L’un d’eux écrivit en 1504 : « Arriva alors l’Antéchrist prédit, qui était appelé Sawfi. Il s’empara du pays des Albaniens et massacra aussi loin que les rivages de la Caspienne. De là il se dirigea vers l’Iran et prit Tabriz. Il mit le roi en fuite, plaça le peuple sous son autorité, et y imposa des contributions [35]. » Cette association du shah Ismacil avec la venue du millénium, prise dans un sens négatif, n’était pas une invention de l’auteur, comme l’attestent d’autres textes arméniens, notamment celui écrit en 1509 par Parsam d’Akhtamar, qui note :
En ce temps était roi à Tabriz Chah Smail, annonciateur de l’Antéchrist, qui a commis beaucoup de ravages dans notre pays. Les meurtres et les pillages étaient en tout lieu. Qui peut décrire par la plume les crimes et les destructions qu’il a commis dans notre pays [36].
Finalement, certains observateurs européens (italiens en particulier) — peu suspects de prendre au sérieux ses prétentions au rôle de prophète — interprétèrent cependant les effets de ces prétentions avec une certaine générosité, vu que les Safavides représentaient un frein à ce qui constituait pour eux la menace la plus sérieuse et la plus directe, à savoir l’Empire ottoman sous le règne des sultans Sélim et Süleyman. Le résumé suivant, dû à l’annaliste vénitien Marino Sanuto, met une note positive dans sa solennité funèbre :
Homme de grande justice et sans aucune avidité, beaucoup plus libéral qu’Alexandre, aussi prodigue de tout, car comme l’argent lui vient, il le distribue aussitôt. De sorte qu’il paraît un Dieu sur terre [37].
Ici transparaît, une fois de plus, l’image de soi du roi safavide, qui a contaminé le vocabulaire des métaphores et des comparaisons en usage pour le décrire. Cela est également manifeste dans le titre de Grand Soufi, employé tout au long du XVIe siècle par les Européens pour caractériser les Safavides. Au milieu de ce siècle, alors que l’empereur Maximilien préparait un projet d’alliance avec l’Iran contre les Ottomans, c’est en ces termes que le shah Tahmasp était mentionné [38]. Alors que le règne de ce dernier demeure obscur à bien des égards, il est désormais plus ou moins certain qu’il avait commencé, dès le milieu de son exercice, à se défaire des prétentions messianiques qui accompagnèrent la fondation de la dynastie (tout en conservant une croyance littérale en l’arrivée imminente du Mahdi, comme nous l’avons vu précédemment) [39]. Ses liens avec les qizilbâsh se relâchèrent graduellement, et les anciens disciples soufis turcomans du shah Ismacil (en particulier le groupe connu sous le nom de sûfiyân-i qadîm-i Lâhejân) se tinrent à l’écart du trône. L’interrègne contesté et sanglant qui succéda, et spécialement le règne du shah Ismacil II (1576-1577) et sa suite, vit la recrudescence de rumeurs millénaristes et l’entrée en scène de nouvelles forces politiques [40]. De manière significative, des groupes tels que ceux qui avaient adhéré aux idéologies millénaristes entraient en conflit avec l’État, généralement animés par des prétendants de second plan qui déclaraient être le shah Ismacil II, miraculeusement revenu à la vie. Le plus important de ces épisodes date de l’année 1580 (l’an 988 de l’hégire), lorsqu’un qalandar (ou derviche), du nom de Muzawwar, apparut pour défier les gouverneurs régionaux safavides, prétendant être le shah défunt. Ce mouvement, qui revendiquait à son apogée vingt mille adeptes, fut finalement réprimé avec brutalité par l’État. D’autres mouvements semblables se formèrent durant les quelques années qui suivirent, quoique avec un soutien populaire plus limité [41].
Avec l’accession en Iran de Shah cAbbas à la fin des années 1580, le climat millénariste prit un tour bien différent. La première décennie du règne fut marquée par des conflits entre le shah et un ordre renaissant de soufis hétérodoxes, les Nuqtawi. Selon l’analyse récente et approfondie de Kathryn Babayan, le défi Nuqtawi se développa précisément parce que les Safavides passèrent de leur insistance initiale sur les ghuluww (c’est-à-dire les croyances hétérodoxes d’inspiration chiliastique, dans leur cas), à une forme d’imamisme qui les rapprochait plutôt de la sharîca [42]. Ceci signifiait qu’ils se détachaient de certaines figures légendaires ou semi-légendaires du début de l’histoire islamique, tels qu’Abu Muslim, ou Muhammad ibn Hanafiyya, qui avaient joué auparavant un rôle important dans la vision mondiale safavide [43]. Les Nuqtawi prétendirent à leur tour que, dès les années 1580, les shahs avaient perdu leur légitimité et que ce serait l’un des leurs qui convertirait la « monarchie spirituelle » (pâdishâhîyi macânawî) en une forme de souveraineté réelle (saltanat-i sûrî). Un grand nombre de qizilbâsh, qui s’étaient éloignés de la dynastie safavide, se rattachèrent alors au nouvel ordre, ce qui mena à une confrontation des plus dramatiques au début des années 1590.
Dans une première tentative pour résoudre les tensions avec les Nuqtawi, Shah cAbbas alla jusqu’à se déclarer disciple du derviche Khusrau, le puissant Nuqtawi. Mais ceci ne suffit pas à les apaiser : les Nuqtawi se prirent à déclarer qu’en Muharram 1002 (1593), l’un d’entre eux acquerrait la souveraineté et remplacerait cAbbas. Lorsque l’astrologue de la cour safavide Mawlana Jalal-ud-Din Muhammad Munajjim al-Yazdi annonça également que la conjonction imminente de Saturne et de Jupiter présageait la mort du souverain régnant,c Abbas décida de résoudre l’affaire à sa façon [44]. Il fit emprisonner ou exécuter l’ensemble des Nuqtawi, et choisit l’un d’entre eux — un certain Yusufi Tarkishduz —, en faveur de qui il prétendit abdiquer. Ce Yusufi fantoche siégea donc réellement sur le trône durant la dangereuse conjonction, vêtu d’une robe royale (chârqab) et coiffé d’une couronne (tâj), tandis que le Shah cAbbas prétendait n’être, pendant l’intérim, que le gardien des portes du harem (ishîk aqâsî bâshî). Une fois la conjonction passée, après un règne de quatre jours durant lequel il fut gardé sous stricte surveillance, on fit sortir Yusufi, on le tua et son corps fut pendu à une potence, exposé au public. La prophétie était donc formellement accomplie ; un sultan était bien mort, mais ce n’était pas Shahc Abbas [45]. Par la suite, le derviche Khusrau fut également jugé pour hérésie à Qazwin, déclaré coupable et soumis à une punition exemplaire : on lui fit traverser les rues de la ville, monté sur un âne, le dos tourné, tandis qu’on lui jetait bâtons, pierres et boue. On l’envoya lui aussi au gibet, et on exposa publiquement son cadavre durant une semaine.
Le millénarisme constituait donc au XVIe siècle à la fois une force dont il fallait tenir compte et une stratégie politique puissante bien qu’à double tranchant, non seulement dans l’espace méditerranéen, mais aussi plus à l’est. Si elle fut parfois utilisée pour construire un État, comme ce fut le cas avec le shah Ismacil, ou pour consolider une phase d’expansion géographique rapide, comme dans celui du sultan Sélim, elle servit à d’autres moments à défier l’État de façon très révélatrice. Avant d’étendre notre analyse à l’Inde, il conviendrait peut-être de nous arrêter un instant pour cerner certains des traits communs saillants du millénarisme islamique lorsqu’il se développa, au XVIe siècle, de l’Afrique du Nord et des Balkans jusqu’à l’Asie du Sud. L’approche imminente du millénium est, nous l’avons vu, au cœur de la question. L’attente d’une figure messianique était liée aux rêves d’un royaume « universel », qui fut peut-être interprété de façon un peu littérale dans le cas ottoman, mais semble dans d’autres cas avoir un sens plus métaphorique (universel signifiant la conquête d’un ennemi, qui était en même temps un élément « complémentaire »). Une telle visée de conquête universelle mena presque inévitablement à une réinterprétation de la légende d’Alexandre, le conquérant du monde par excellence aux yeux du monde islamique de l’époque [46].
La révision orientale de la légende alexandrine, qui passa du syriaque au persan, et atteignit une forme classique grâce à Nizami Ganjawi dans son Sikandar Nâma, voyait généralement en Alexandre non pas uniquement un conquérant du monde, mais aussi un prophète [47]. Certains traits de la légende sont perçus comme des éléments clés. Il y a d’abord le lien qui le rattache à Darius, souvent considéré dans la tradition persane comme le demi-frère d’Alexandre mais qui est en fait son ennemi achéménide dans l’histoire. La guerre qui les oppose est donc une guerre fratricide, et c’est un pas important dans la revendication d’Alexandre (le Sikandar persan) au titre de monarque et de conquérant universel, unissant les mondes hellénique et perse. Un second élément de la légende concerne la science des signes, car Sikandar n’y est pas seulement présenté en conquérant, mais aussi en prophète. Un certain nombre de traités d’astrologie (fâl-nâma) lui sont attribués. La science des signes et l’astrologie contribuèrent aussi à établir le lien entre la légende d’Alexandre et un autre élément clé du tissu textuel du millénarisme du XVIe siècle : le Livre de Daniel (ou Kitâb-i Dâniyâl), centré sur le mythe apocalyptique concernant l’interprétation du rêve de Nabuchodonosor [48]. Très utilisé par les astrologues de cour à cette époque, le Livre de Daniel était souvent mêlé aux textes talismaniques et à ceux du Fâl Nâma attribués à Alexandre. Il contribuait aussi à accréditer l’équivalence entre le royaume universel qui devait être établi lors du millénium et le cinquième empire de l’interprétation de la vision de Daniel.
Enfin, un point très important de la légende orientale d’Alexandre est qu’il protège la « civilisation » contre les forces « barbares » : c’est l’épisode, récurrent dans la plupart de ces textes, dans lequel Alexandre-Sikandar construit un mur de cuivre au bord du monde pour défendre la civilisation contre les pillages de Gog et Magog (yâjûj wa mâjûj), figures servant une fois de plus de lien avec l’Ancien Testament [49]. N’ayons garde d’oublier le point crucial qui sous-tend la légende. C’est le destin d’Alexandre de fonder un royaume non seulement universel, mais aussi islamique, et Gog et Magog sont donc les ennemis de l’Islam. Assimilé à la figure discrète du Zu’lqarnain (« Le bicornu ») du Coran, Alexandre est donc pour les auteurs persans, indo-persans et ottomans un parangon de l’Islam persanisé [50].
 
Sur les rives du Gange
 
 
En Inde, l’aube du Xe siècle de l’hégire est accompagné d’un puissant mouvement millénariste, celui des Mahdawi [51]. Ce mouvement remonte à la figure charismatique d’un certain Sayyid Muhammad Jaunpuri (1443-1505), qui s’enfuit de la ville de Jaunpur (au milieu de la vallée du Gange, près de Bénarès, et siège d’un sultanat au XVe siècle) après qu’elle fut tombée aux mains de la dynastie des Lodi de Delhi [52]. Sayyid Muhammad vit dans la chute de Jaunpur un signe des troubles à venir, et, après un voyage au Hijaz (où il perfectionna ses connaissances en théologie), il retourna en Inde où il se déclara en l’an 900 de l’hégire être le Mahdi. Pour propager cette foi plutôt austère, qui requérait de ses disciples qu’ils menassent une vie ascétique et considérait chaque jour sur terre comme le dernier, les disciples du Sayyid Muhammad organisèrent un réseau de loges, appelées dâ’iras, pour les séparer des hospices soufis habituels, appelés khânqâhs. Dès l’origine, le mouvement mahdawi jouit d’une popularité en Inde occidentale, à la fois dans le Deccan et dans le sultanat du Gujarat. Les propres hagiographes du Sayyid Muhammad disent qu’il fut près de convertir à sa cause le sultan du Gujarat, Mahmud Bigarha. Cependant, il ne tarda pas à devenir suspect aux yeux de l’État et fut expulsé du Gujarat ; il mourut en 1505 à Farah, dans le Bélouchistan, où sa sépulture devint un lieu de pèlerinage. De fait, les premiers rois safavides, Ismacil et Tahmasp, prirent son culte suffisamment au sérieux pour attaquer sa tombe à plusieurs reprises.
Le culte mahdawi initié par le Sayyid Muhammad Jaunpuri ne s’éteignit cependant pas à sa mort. À la fin du XVIe siècle, les musulmans de diverses tendances exprimèrent pour lui de la curiosité et même de la révérence. La biographie du saint hérétique, écrite par Miyan Sayyid Yusuf et intitulée Matlac al-wilâyat, fut en fait commandée par le poète-lauréat moghol Abu’l Faiz « Faizi », à la fin du XVIe siècle, lorsqu’il était à Burhanpur, dans le Deccan [53]. Le redoutable sunnite câlim Mulla cAbd al-Qadir al-Badayuni, souvent considéré comme le représentant de l’orthodoxie sunnite à la cour moghole à la fin du XVIe siècle, écrivit dans son histoire universelle le passage énigmatique suivant sur le Sayyid Muhammad :
Et en cette année [l’an 910 de l’hégire], Mir Sayyid Muhammad de Jaunpur, que Dieu sanctifie sa sainte tombe, qui était l’un des principaux parmi les grands wâlis et avait même revendiqué la qualité de Mahdi, en réponse à l’appel de Celui qui a un droit véritable sur nous tous, répondit : « Me voici », tandis qu’il revenait de La Mecque, la ville sainte de l’Hindoustan, à la ville de Farah où il fut enterré. Qazi Husain Zargar de Qandahar, que la miséricorde de Dieu soit avec lui, à qui j’eus l’honneur de rendre visite ainsi qu’au Mir en personne, écrivit le chronogramme suivant ; il dit : « Va et enquiers-toi auprès du shaikh » (Guftâ ke birau az shaikh kun istifsâr). Le shaikh Mubarak Nagauri inventa aussi un chronogramme, Mazâ Mahdi « le Mahdi n’est plus de ce monde » [54].
Badayuni n’admettait certes pas entièrement la revendication de Sayyid Muhammad au statut de prophète, mais il est clair qu’il n’était pas totalement indifférent au saint lui-même ou à certains de ses disciples. De plus, il est intéressant d’observer qu’il passe directement du récit de la mort de Sayyid Muhammad à la description d’un violent tremblement de terre qui ébranla peu après (le 3 safar 911/6 juillet 1505) la plus grande partie de l’Inde du Nord et de l’Iran, et au cours duquel « les collines commencèrent à trembler, si bien que des bâtiments solides et élevés furent réduits en poussière, que la terre se fendit par endroits et que des fissures apparurent, tandis qu’on affirme que des villages et des arbres se déplacèrent ». Un tel tremblement de terre s’étant produit, le plus grand « depuis l’époque d’Adam jusqu’au temps présent », on pensait alors, rapporte Badayuni, que « le jour de la résurrection était venu (qiyâmat wâqa cshud) ». Ceci mena aux inévitables vers (rubâcî) qui suivent :
En l’an neuf cent onze, la ville d’Agra devint l’objet de plusieurs tremblements de terre successifs.
Et alors que ses bâtiments étaient excessivement élevés, ce qui avait été leurs plus hauts points devinrent les plus bas [55].
Même si le mouvement mahdiste semble disparaître au cours des quelques décennies suivantes, il n’y a guère de doute qu’il continua à faire de nouveaux adeptes, en particulier certains Afghans résidant dans le nord de l’Inde. La grande manifestation suivante dut attendre une autre date importante du calendrier millénariste, l’an 960 de l’hégire (1552-1553). Une fois de plus, Badayuni s’avère une source précieuse pour connaître le mouvement qui, durant cette phase, fut centré sur les figures du shaikh c Abdullah Niyazi (lui-même Afghan, comme son nom l’indique) et de son disciple le shaikh cAla’i ibn Hasan Bayanwi (ou Bangali).
L’Inde du Nord vivait alors sous le règne troublé d’Islam Shah Sur (1545-1552), dont le père, Sher Shah, avait pendant quelque temps chassé Humayun de la région. Badayuni rapporte que le shaikhc Ala’i, homme instruit et orthodoxe de l’école hanafite, quitta le Bengale pour accomplir le pèlerinage à La Mecque ; à son retour il s’établit à Bayana, près d’Agra. Là, il subit l’influence du shaikh cAbdullah, qui avait jadis appartenu à l’ordre chishti des soufis, mais était tombé par la suite sous l’emprise du Sayyid Muhammad Jaunpuri. Il apparaît clairement que le shaikhc Abdullah attirait surtout des disciples parmi « les travailleurs agricoles, les bûcherons et les tireurs d’eau », à qui il ordonnait d’abandonner l’idolâtrie et d’embrasser avec ardeur une vie de pauvreté (et si possible de chasteté). On raconte que, saisi d’enthousiasme pour ce projet, le shaikh cAla’i s’adonna lui-même à la mortification et à l’humilité et renonça à la terre exonérée d’impôts (madad-i macâsh) que lui avait donnée l’État.
À la fin des années 1540 eut ainsi lieu une lutte ouverte entre le shaikh c Ala’i et ses disciples d’un côté, et le sultan et les membres du clergé orthodoxe qui lui étaient alliés de l’autre. Durant la première phase du conflit, le shaikh et ses adeptes commencèrent à s’armer et à imposer ce qu’ils imaginaient être une forme pure d’islam dans les villes et petits centres urbains de la région de Bayana, donc dangereusement proches d’Agra. Durant la phase suivante, le shaikh cAla’i fut invité à la cour pour expliquer sa position théologique, et, selon plusieurs sources, il reprocha au sultan ses pratiques peu islamiques, se présentant avec ses disciples vêtus d’un curieux mélange de haillons (signe de leur pauvreté) et de cottes de mailles (signe de leur militantisme). Comme les théologiens les plus en vue de la cour étaient incapables de disputer avec eux, on finit par lui ordonner de partir pour le Deccan, alors que, peu de temps après, le shaikh c Abdullah Niyazi, son maître d’autrefois, fut brutalement battu et forcé de renoncer à ses opinions sur le millénium qui approchait.
Finalement, en 1550, Islam Shah dut céder à sa cour, en particulier sous la pression du puissant Makhdum-ul-Mulk, premier magistrat du royaume. On demanda au shaikh cAla’i de déclarer qu’il n’avait lui-même aucune prétention à être le Messie. Ayant refusé de le faire, il fut condamné au fouet et, affaibli par un accès de peste bubonique qui faisait alors rage dans l’Inde du Nord, renforçant une fois de plus les appréhensions millénaristes, il mourut. On alla jusqu’à faire piétiner son corps par les éléphants et on lui refusa même la sépulture. Badayuni, qui fournit une fois de plus le récit le plus détaillé, note qu’à cause de ce traitement honteux une grande tempête éclata au-dessus du camp de Sur, et de nombreuses personnes craignirent alors — comme après la mort de Sayyid Muhammad Jaunpuri — que le jour du Jugement (qiyâmat) ne fût venu.
Quelques mois après cet événement, la mort d’Islam Shah Sur lui-même conforta des rumeurs affirmant qu’il était visité par la colère divine. De fait, à peu près au même moment, la mort de deux autres sultans, Burhan Nizam Shah dans le Deccan et Mahmud III dans le Gujarat, inspira plusieurs chronogrammes évoquant l’idée de la fin d’un cycle temporel et du début d’un autre. Un grand nombre de théologiens, membres ou proches de la cour de Sur, comme le shaikh Mubarak Nagauri, furent profondément influencés par le tour que prirent les événements aux environs de l’an 960 de l’hégire, ce qui marqua par contrecoup la génération suivante des idéologues de la cour d’Akbar. L’inquiétude apparaît dans les chronogrammes de l’époque, tel celui composé par Mir Sayyid Nicmatullah Rasuli :
À un moment survint le déclin de trois souverains,
dont la justice avait fait de l’Hindoustan un lieu de paix.
L’un était Mahmud, sultan du Gujarat,
qui, comme son royaume, était encore en sa jeunesse.
Le second était Islam Shah, sultan de Delhi,
fils bien-aimé de Sher Khan.
Le troisième était Nizam-ul-Mulk Bahri,
qui, sultan, siégeait sur le trône du Deccan.
Si vous me demandez la date de la mort de ces trois sultans,
je réponds : Zawâl-i Khusrawân (Le déclin des souverains) [56].
Mais les choses ne s’arrêtèrent pas là. Bien que son règne ait été le plus étudié de ceux des grands Moghols, le contenu idéologique des discussions et prises de position à la cour d’Akbar (r. 1556-1605), et de ses changements, reste encore à étudier de manière approfondie. Très schématiquement, et au risque de simplifier, on pourrait diviser en quatre phases le règne du Grand Moghol, long d’un demi-siècle : la première est placée sous le signe de l’apprentissage de Bairam Khan (aux tendances chiites) et du dénommé atka khail, quand le souci majeur était la consolidation de l’héritage territorial encore récent d’Humayun et que se manifestait une certaine sympathie pour la secte chiite ; la deuxième couvre la dernière moitié des années 1560 et les années 1570, lorsque l’expansion territoriale massive et la systématisation fiscale étaient liées à une vision politico-religieuse relativement orthodoxe, y compris l’hostilité envers les pratiques chiites et mahdistes à la fin des années 1560 ; la troisième, qui commence à la fin des années 1570, est marquée par le fameux mahzar (déclaration collective) de 1579, lorsque les prétentions messianiques d’Akbar se manifestèrent de façon assez explicite, accompagnées d’un changement dans la politique des alliances intérieures ; la quatrième et dernière phase, à partir de la fin des années 1580, vit l’essor de l’idéologie akbarienne telle qu’elle fut définie par Abu’l Fazl, fils du shaikh Mubarak Nagauri, mentionné ci-dessus. C’est durant cette dernière phase que furent écrits les textes canoniques, souvent considérés — à tort — comme définissant l’idéologie d’Akbar pendant tout son règne, en particulier la grande chronique Akbar Nâma. Il faut garder présents à l’esprit ces changements, et surtout le passage de la deuxième à la troisième phase, pour l’analyse qui suit [57].
Les modifications visibles, dans la discussion qui eut lieu à la cour d’Akbar dans les années 1570, ne peuvent s’expliquer par un événement unique. Il y eut tout d’abord le fait que les conquêtes du Gujarat et du Bengale entre 1572 et 1577 firent de l’Empire moghol une bien plus grande entreprise qu’il ne l’avait été sous Babur ou Humayun. Si précédemment les références des Moghols avaient été les Safavides et la dynastie ouzbek des Shaibanides en Asie centrale, les idéologues et les courtisans d’Akbar purent, dans les années 1570, considérer que la puissance de leur souverain était aussi étendue que celle du sultan ottoman. Il se peut donc que l’extension de ce pouvoir ait contribué à nourrir des prétentions à l’universalisme. Il se produisit de surcroît un changement dans la nature des alliances politiques à l’intérieur de l’Inde moghole au cours de la fin des années 1560 et des années 1570. Les rébellions qui eurent lieu durant ces décennies prouvèrent à Akbar qu’il ne pouvait pas compter sur ses courtisans originaires d’Asie centrale (Turan) et qu’il avait intérêt à étendre largement la portée de ses alliances, en y incluant non seulement des Iraniens et des musulmans de l’Inde, mais aussi des Rajput et d’autres éléments non musulmans. Il se mit donc en quête d’une forme d’idéologie suffisamment hétérodoxe pour attirer tous ces groupes. Le messianisme islamique non sectaire en offrait certainement la possibilité, surtout parce qu’il pouvait facilement s’étendre dans l’imagination populaire pour inclure même des non-musulmans [58].
Enfin, le calendrier exerça aussi ses propres contraintes. Une accalmie eschatologique se produisit entre 960 et 990, mais la dernière décennie du millénium (et l’approche de l’année 990) était une période attendue avec anxiété. Badayuni offre le récit d’un témoin direct de l’atmosphère de ces années, remarquant que, déjà en l’an 987 de l’hégire, certains courtisans avaient commencé à rassembler des preuves démontrant qu’Akbar était le sâhib-i zamân (Maître de l’Â ge), qui devait dissiper toutes les différences entre les soixante-douze sectes islamiques et les hindous. Peu de temps après, l’émigrant iranien Sharif Amuli, appartenant à la secte Nuqtawi, avança en se fondant sur des écrits du fondateur de cette secte, Mahmud Pasikhani, qu’en l’an 990 de l’hégire, quelqu’un apparaîtrait pour délivrer le monde des mensonges, et il laissa entendre que cette tâche incomberait à Akbar. On sait que celui-ci, après la conquête du Gujarat, se mit en relation avec des Mahdistes qui y résidaient (tel Miyan Mustafa Bandagi), dont certains furent même conduits à sa cour pour participer à des débats dans l’cibâdat khâna à Fathpur Sikri. Cette tendance se renforça plus encore lorsque Khwaja Maulana Shirazi présenta un pamphlet, attribué aux sharifs de La Mecque, démontrant que la terre existerait pendant sept mille années au terme desquelles le Mahdi apparaîtrait ; ce qui, disait-il, coïncidait exactement avec la fin du millénium islamique.
Ainsi, à partir de 987, chaque année apportait-elle son lot de rumeurs et de prédictions. Certains chiites avancèrent pour leur part un poème qu’ils attribuaient à Nasir-i Khusrau, contenant un sinistre présage :
En 989, selon le décret du Destin,
Les étoiles de toutes parts se croiseront.
L’année du Lion, le mois du Lion, le jour du Lion,
Le Lion de Dieu s’avancera de derrière le voile.
Bayaduni lui-même, toujours ironique et sceptique à l’égard de la plus extrême de ces formulations, composa les vers suivants qu’il cite dans sa chronique :
Je vois en l’an 990 deux conjonctions (dû qirân),
Je vois le signe de Mahdi et celui de Dajjal ;
Soit la politique soit la religion doit changer,
Je vois clairement le secret caché [59].
La clé apparaît, en un sens, dans le troisième vers : Yâ mulk badal gardad yâ gardad dîn. En effet, les choses prirent un tour critique en l’an 990 (1581), année marquée par une agitation politique et sociale considérable dont Monserrate fournit un excellent compte rendu. Cette année-là, Badayuni rapporte qu’à la cour, « d’effrontés et sinistres scélérats » demandèrent à Akbar pourquoi il n’avançait pas de preuve définitive de son caractère divin, « comme shah Ismacil le Premier ». Après avoir poussé les choses si loin, Akbar hésita à poursuivre. Il se contenta de persuader un conseil d’culamâ’de déclarer sa supériorité en matière de controverses religieuses, et assuma lui-même par la suite le rôle de khatîb, pour diriger les prières du vendredi malgré son illettrisme. Il fut aussi tout près de se déclarer calife des terres sunnites de l’Est, au même rang que les sultans ottomans. La rhétorique exacerbée de ces années transparaît jusque dans le Târîkh-i Akbarî de Muhammad cArif Qandahari, terminé à peu près à cette date, qui note qu’Akbar, descendant de Timur à la septième génération, est destiné à conquérir les sept régions du monde, à surpasser Alexandre dans ses conquêtes et à vivre plus longtemps même que Noé [60].
C’est aussi à cette époque qu’Akbar lança un important projet de rédaction portant sur l’histoire de ses terres, le Târîkh-i Alfî, commencé en l’an 990 de l’hégire par un groupe de sept auteurs [61], et ayant pour but de retracer l’histoire du domaine islamique depuis la mort de Muhammad (le rihlat) jusqu’à la millième année du calendrier des Croyants. Les participants, Badayuni y compris, étaient censés écrire un ouvrage consensuel. Ce programme fut confié à la responsabilité d’un seul auteur, un certain Mulla Ahmad Thalie qui était, disait-on, sympathisant chiite. Après 1588, l’ouvrage fut repris par Asaf Khan Jacfar Beg, pour être finalement revu et corrigé par Badayuni lui-même.
Au moment où la rédaction touchait à sa fin, et même un peu plus tôt en fait (dès le milieu des années 1580), Akbar semble s’en être désintéressé. Le Târîkh-i Alfî (littéralement « L’histoire de mille ans ») était de toute évidence un projet pertinent dans le contexte du millénium. Mais alors que celui-ci approchait, la cour moghole se rendit sûrement compte que cette chronique constituait une base plutôt incertaine pour fonder à long terme un discours dynastique. Si le but recherché était d’apporter un fondement idéologique à même de réconcilier les attentes culturelles de l’Asie centrale, de l’Iran et de l’Inde autochtone, une idéologie officielle alliant le symbolisme du feu (qui plaisait autant aux Iraniens qu’aux Rajput) à une relation maître-disciple fondée sur une imitation de l’ancienne dyade safavide pîrmurîd constituait une meilleure solution. Aussi, dans les années 1590, la déclaration idéologique de la maturité abkarienne en vint-elle à se concentrer sur les éléments du rayonnement divin (farr-i izadî) qui illuminait le souverain en lui donnant une place à part, et sur l’organisation institutionnelle du Tauhîd-i Ilahî, dans lequel les membres de la classe dominante étaient liés au souverain moghol en tant que disciples spirituels.
L’an 1000 (1591-1592) se déroula donc sans grande cérémonie, et la principale victoire moghole de l’année — la conquête du Sind — n’est pratiquement jamais mentionnée dans les textes de l’époque comme la confirmation de l’imminent triomphe universel des Moghols. Au Deccan, dans le royaume d’Ahmadnagar, une coalition mahdiste menée par un certain Jamal Khan et ses partisans afghans s’empara brièvement du pouvoir en l’an 999 de l’hégire, mais fut écrasée par un prince, Nizam Shahi, qui bénéficiait du soutien moghol [62]. Ces mahdistes sont décrits comme des semeurs de trouble et d’insurrection, des malfaiteurs, un peu comme ils l’avaient été sous le règne d’Islam Shah Sur. L’autre événement important fut la naissance du petit-fils d’Akbar, Khurram, qui adopta par la suite le titre de Shahjahan et qui, au milieu du XVIIe siècle, sut parfois faire grand cas du fait qu’il était un enfant du millénium. Les attentes populaires ne disparurent pourtant pas totalement, comme en témoigne la carrière du shaikh Ahmad Sirhindi, soufi naqshbandi.
Les attentes millénaristes apparaissent aussi dans l’histoire suivante, très significative, qui figure dans un dictionnaire biographique moghol datant du milieu du XVIIe siècle, le Zakhîrat al-Khawânîn de Shaikh Farid Bhakkari [63]. On rapporte qu’en l’an 1000, Qilij Muhammad Khan Andijani, noble sunnite originaire de Turan — en Asie centrale — et orthodoxe notoire, fit effectuer des travaux près de son jâgîr à Jaunpur ; le lieu de l’histoire n’est pas anodin, car c’est là que naquit Sayyid Muhammad Jaunpuri. Le texte rapporte ainsi :
En l’an 1000 de l’hégire [1591-1592], Jaunpur était son jâgîr [de Qilij Khan]. Muhammad Sacid, fils de Miram Qilij, le fils de son frère, occupait un rang de 600/300 zat/sawâr [64] et était réputé de par le monde pour son ascétisme, sa générosité et son respect de la vérité. L’auteur de ces pages, le shaikh Farid Bhakkari, était dîwân de Bir. [...]. Muhammad Sacid relate cette histoire étrange et extraordinaire : Qilij Muhammad Khan souhaitait construire un bâtiment grandiose à Jaunpur. Alors que l’on creusait des fondations profondes, le sommet d’une coupole en maçonnerie apparut. Qilij Khan en fut informé. [...] On enleva la terre qui s’était entassée tout autour. Une grande porte de fer munie d’un énorme cadenas en fer pesant un mân apparut. Qilij Muhammad Khan força la serrure et pénétra dans le bâtiment à coupole avec tous les grands de la région. Il vit un homme de haute stature à barbe grisonnante et au teint jauni, assis en tailleur dans la posture âsan des yogis, le visage tourné vers la qibla, et en profonde méditation. À cause du bruit de l’ouverture de la porte et de la foule, du vacarme et de la clameur des hommes, il leva la tête à la manière de celui qui s’éveille d’un somme et demanda dans la langue hindavi si l’incarnation (avatâr) de Ram Chandra avait eu lieu ; ils répondirent par l’affirmative. Il demanda si Sita, qui avait été enlevée et emmenée par Ravan à Lanka, était revenue aux mains de Ram Chandra ; ils répondirent par l’affirmative. Il demanda si l’incarnation de Krishna avait eu lieu à Mathura ; ils répondirent que cela faisait quatre mille ans qu’il était venu et reparti. Il demanda alors si le Sceau de la Prophétie, l’Élu, Hazrat Muhammad, que les salutations et la paix d’Allah soient avec lui, était déjà apparu en Arabie ; ils dirent que mille années s’étaient écoulées depuis que Sa Sainteté avait quitté ce monde après avoir abrogé toutes les fausses religions et promulgué la vraie religion de l’Islam. Il demanda si le Gange coulait encore ; ils répondirent qu’il faisait toujours la gloire du monde. Il leur demanda de l’emmener dehors. Qilij Muhammad Khan fit dresser sept tentes contiguës devant la porte du bâtiment à coupole. Chaque jour, le yogi se déplaça d’une tente à une autre, jusqu’au huitième jour où il sortit et récita ses prières selon les rites de la juste religion du Prophète. Il vécut pendant six mois. Il ne parlait à personne et se consacrait aux prières et aux dévotions. Il mangeait et dormait comme tout autre être humain. Après six mois, il mourut. Une fois que son corps fut préparé et recouvert d’un linceul, il fut enterré.
Farid Bhakkari note solennellement que cette histoire semble quelque peu improbable. Mais elle lui fut racontée par des hommes bien nés et tout à fait dignes de foi, et ne pouvait donc être niée totalement. Il poursuivit ainsi :
Mizra Muhammad Sacid dit que cet événement eut lieu en sa présence. Cet événement est [pourtant] loin des arguments rationnels. D’abord, un être humain est fait d’argile, elle-même faite de terre et d’eau. Et d’après Hazrat, Adam, l’élu (que les salutations et la paix d’Allah soient avec lui), jusqu’à l’an 1060 de l’hégire [l’année 1650 du calendrier chrétien], une période de huit mille ans s’est écoulée, tandis que cet homme qui apparut dans le bâtiment à coupole a prospéré, selon la croyance des hindous, avant l’incarnation de Raja Ram Chandra qui vécut il y a quatre millions d’années, lorsque vivait la communauté des génies créés à partir du feu. [...] La Création de Dieu ne fait aucun doute. N’en déplaise aux arguments rationnels, considérer encore la parole de Mirza Muhammad Sacid comme un mensonge est un grave péché : car pourquoi un haut dignitaire comme lui raconterait-il un mensonge, deviendrait-il pécheur et serait-il privé de la miséricorde de Dieu ? [65]
Il faut souligner le ton caractéristique de l’histoire, et le lien qui y est établi entre Mahomet et une série d’avatars hindous antérieurs. Cette histoire appartient peut-être à un cycle consacré à la figure de Khwaja Khizr, le prophète immortel qui avait accompagné Alexandre le Grand dans sa quête d’immortalité, mais la description de l’homme à l’intérieur du bâtiment suggère qu’il était lié au Mahdi [66]. En tout cas, ce récit est particulièrement important, car il montre le « rôle pivot » d’un tel texte millénariste, qui reçoit d’autres traditions, souvent bien plus anciennes, pour les incorporer dans une position implicitement subalterne. Les principaux avatars de Vishnou, Rama et Krishna sont donc inscrits ici dans une succession qui se termine sur le « Sceau de la Prophétie », c’est-à-dire Mahomet lui-même.
 
Du Gange au Tage
 
 
Ce même potentiel d’intégration épistémologique des anciennes traditions en une autre, plus récente, semble être un des aspects les plus profonds des idéologies millénaristes liées à l’expansion européenne au XVIe siècle. Le millénarisme portugais de l’époque avait donc sûrement certains traits et thèmes communs avec les cas étudiés précédemment et situés géographiquement entre Istanbul et l’Inde. Le livre de Daniel, l’interprétation du rêve de Nabuchodonosor et le concept des quatre empires (culminant avec l’Empire romain) liés à l’attente de l’empire du millénaire, formaient un thème sur lequel se concentra un certain groupe de théologiens ibériques de la fin du XVe siècle, en particulier ceux qui s’intéressaient au plus haut point à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Conjugué aux attentes millénaristes juives dans cette région, il émane parfois de leurs œuvres un mélange puissant et entêtant, comme en témoignent les écrits d’un franciscain espagnol du XVe siècle, Alonso de Espina (parfois considéré à tort comme un converso), qui prétendait que les Juifs vivaient dans les Carpates, entre les palais de Gog et de Magog, dans l’attente de l’Antéchrist [67]. L’interprétation s’appuyait moins sur le livre d’Ézéchiel (38-39), où Gog est souverain du royaume de Magog dans « l’extrême Nord » que sur l’Apocalypse (20,8), où Gog et Magog sont les nations turbulentes de la fin des temps. L’eschatologie juive ibérique considérait pour sa part la chute de Constantinople de façon bien différente, y décelant un signe positif [68].
Plus précisément, au Portugal, la maison royale d’Aviz a utilisé le symbolisme millénariste tout au début de son développement, c’est-à-dire dès la guerre de 1383-1385 entre la Castille et le Portugal qui accompagna la succession de Jean Ier. Ce souverain, connu sous le nom de « Messie de Lisbonne », profitait d’une situation de crise due aux conditions de vie difficiles d’une société aux prises avec une funeste épidémie de peste, et les historiens de l’art ont montré à quel point ce messianisme symbolique pouvait être pris de façon littérale [69]. Entre Jean Ier et l’infortuné roi Sébastien, à la fin du XVIe siècle, on a souvent supposé que les courants messianiques portugais se limitaient aux communautés juives et néo-chrétiennes [70]. Au cours des vingt dernières années cependant, on a montré que cette hypothèse était trompeuse, même si aujourd’hui certains historiens préfèrent défendre une vision simpliste, et totalement matérialiste, de l’expansion portugaise du début du XVIe siècle, inspirée des écrits de Vitorino Magalhães Godinho [71].
Depuis environ une dizaine d’années, les recherches se sont centrées sur le règne de Manuel Ier (r. 1495-1521) et tentent de démontrer que les premières expéditions portugaises dans l’océan Indien étaient inspirées par une conscience millénariste. Manuel Ier, ancien duc de Beja et prétendant assez lointain à la succession de Jean II au début des années 1480, se trouva catapulté sur le trône au milieu des années 1490, à la suite d’une série d’accidents, de coïncidences et de conspirations. Convaincu que cette conjonction d’événements souvent tragiques, tel l’assassinat du frère de Manuel Ier par le roi Jean, était un signe divin indiquant que les humbles et les doux étaient destinés à confondre les orgueilleux et les puissants, le roi Manuel y vit une métaphore valant autant pour lui-même que pour la position du Portugal dans le monde. Son éducation chez les franciscains — à tendance nettement joachimite — le conduisit à s’entourer de conseillers tels que Duarte Galvão et dom Martinho de Castelo-Branco, qui pensaient comme lui que la route maritime de l’océan Indien pouvait être un moyen décisif pour conquérir Jérusalem [72].
Dom Manuel chercha ainsi à nier les aspirations d’une partie des marchands et des propriétaires terriens de Lisbonne, qui s’intéressaient surtout à l’exploitation commerciale de l’Atlantique, tout en résistant à la pression d’un autre groupe de nobles dirigés par le duc de Bragance, dont les idéaux guerriers correspondaient à une vision quelque peu idyllique du modèle castillan. L’État portugais se lança donc dans son périple vers l’océan Indien, projetant en même temps des incursions en Afrique du Nord. Il envisageait d’attaquer sur deux fronts le sultanat mamelouk d’Égypte et de s’emparer de Jérusalem et des autres lieux saints après avoir épuisé l’économie égyptienne en faisant le blocus de la mer Rouge. Une fois ce projet réalisé, le roi Manuel pensait que la vision joachimite d’un cinquième empire serait accomplie, et qu’il pourrait alors se proclamer empereur d’Orient, revendiquant la succession de Constantin puisqu’il aurait pris possession de Jérusalem [73].
Ce plan stupéfiant exigeait la collaboration d’alliés afin de déjouer les manœuvres des Mamelouks, et le monarque portugais avait très tôt fixé ses espoirs sur l’existence du royaume légendaire du Prêtre Jean. Cependant, Manuel Ier et certains membres de son proche entourage cherchèrent également à jeter leurs filets ailleurs, aussi loin que possible, et ils furent sans aucun doute enchantés lorsqu’à son retour à Lisbonne, en 1499, Vasco de Gama annonça que Calicut et la plupart des autres royaumes indiens étaient en fait chrétiens par disposition. L’expédition suivante, menée par Pedro Á lvares Cabral en 1500, fut donc chargée de faire parvenir au Samudri Raja de Calicut une lettre remplie de références eschatologiques obscures, avec l’espoir que la plupart des idées millénaristes de Manuel Ier trouveraient un écho auprès de lui :
Depuis la création du monde, il y a eu dans les régions de là-bas et dans celles d’ici de grandes puissances et seigneuries de princes et de rois, et de Romains et autres nations qui possédèrent la majeure partie de la terre, desquels on dit qu’ils eurent grande volonté et désir de faire cette navigation et y travaillèrent, et il ne plut pas à Dieu de leur donner telle possibilité en ces temps-là, comme nous-même maintenant [n’]aurions pu si nous ne l’avions eue de sa main et de son vouloir. [...] Car il faut bien croire que Dieu notre Seigneur n’a pas ordonné la prouesse si merveilleuse de cette nôtre navigation pour être seulement servi dans les affaires et les profits temporels entre vous et nous, mais aussi dans les [profits] spirituels des âmes et de leur salut, que nous devons placer plus haut. Il se considère mieux servi par le fait que sa sainte foi chrétienne soit entre vous et nous communiquée et jointe comme elle le fut par tout l’univers bien six cents ans après la venue de Jésus-Christ, jusqu’à ce que, par les péchés des hommes, vinrent quelques sectes et hérésies contraires annoncées, dont le Christ dit le premier qu’elles viendraient après lui pour la preuve et manifestation des bons, et pour tromper la malfaisance de ceux qui méritaient condamnation et perdition, [...] lesquelles sectes occupèrent entre vos terres et les nôtres une grande partie de la terre [74].
Ce texte qui, en réalité, n’aurait pas signifié grand-chose pour Samudri Raja, fut rédigé par le plus grand des idéologues, Duarte Galvão [75]. Celui-ci était également l’auteur d’un ouvrage important, la Cró nica de D. Afonso Henriques, commanditée en 1503 afin de relater l’histoire du roi fondateur du Portugal. Bien qu’elle ne fut jamais publiée au XVIe siècle, il en existe plusieurs exemplaires de luxe et d’autres textes y font référence, ce qui laisse supposer qu’elle circula sous forme de manuscrit [76]. En fait, la chronique est une célébration mystique du Portugal, vu en termes assez anthropomorphiques. Ainsi Galvão écrivait-il : « Dieu ordonnait et voulait constituer le Portugal en royaume pour maint mystère de Son service et pour l’exaltation de la sainte foi. » Et plus loin, dans le même texte, il médite sur « la grande merveille et le mystère de la découverte, ou plus véritablement de la conquête des Indes, jamais espérée ni crue parmi les peuples, jusqu’à ce qu’elle se vît faite par votre ordre et accomplie ». Suivent alors les comparaisons avec les Anciens : « Ni ce grand roi Alexandre, conquérant du monde, ni les Carthaginois, seigneurs de l’Afrique et d’une partie de l’Europe, ni les Romains, qui dépassèrent tous les autres par l’étendue de leur empire, ne purent atteindre en s’y efforçant, comme on le lit [77] ». De plus, à cet égard, le roi Manuel n’était, aux yeux de Galvão, qu’une marionnette entre les mains de la volonté divine : « Le Roi n’est pas roi par lui-même ou pour lui-même [...] Et ainsi le cœur du Roi est dans la main de Dieu et Dieu l’incline où il veut, comme dit la sainte Écriture [78]. »
Les vues du roi Manuel et de Duarte Galvão n’étaient guère partagées par tous ceux qui prirent part au début de l’expansion portugaise en Asie [79]. L’un des plus enthousiastes était certainement Afonso de Albuquerque, ainsi que le prouve son comportement durant les six années où il exerça les fonctions de gouverneur, et comme l’attestent les lettres qu’il écrivit au roi Manuel (y compris celles qui sont postérieures à son expédition dans la mer Rouge). Albuquerque et Galvão échangèrent également des missives sur plusieurs projets, dont le plus spectaculaire était un plan de débarquement dans la mer Rouge pour marcher sur La Mecque et la détruire. Comme la plupart des Portugais de l’époque, Albuquerque et Galvão croyaient apparemment que le corps de Mahomet était enterré ou conservé à La Mecque plutôt qu’à Médine, et que la Kacaba était son tombeau. Ainsi que Galvão l’écrivit à Albuquerque en mars 1513 :
Il me paraît maintenant, ainsi que je l’ai dit au Roi, que lors de la perdition de la Chrétienté par la venue de Mahomet, il s’ordonna, par mystère de Dieu, que le Prêtre Jean demeure dans ces régions là-bas, avec ses terres et ses gens, dans la foi et la vérité du Christ, afin que lorsque s’accomplirait cet autre mystère de nos navigations et aller dans ces régions, l’on y trouve des chrétiens et des gens avec qui, plus aisément, on mette la main sur Mahomet et sur La Mecque, son siège principal, qu’ils verront attaqué par les chrétiens, ce qui était si loin de se penser.
Plus loin dans la même lettre, Galvão ajoute ceci, qui permet de bien comprendre l’esprit du temps :
De même que par douze Apôtres fut détruite l’idolâtrie et s’est développée la foi chrétienne, que soit de même commencée par les Portugais, peu nombreux et sans puissance pour cela, la destruction de Mahomet et de sa secte perverse ! [80]
Se dessine alors un XVIe siècle manichéen, polarisé entre des forces orientées vers leur destruction mutuelle. Pourtant, le vocabulaire et les métaphores ont bien des points communs, en particulier le recours aux héritages alexandrin et romain, ainsi que la tentative désespérée de saisir et contrôler un monde dont les contours se modifiaient rapidement. Dès les années 1520, la vision messianique du roi Manuel avait été définitivement rejetée par la cour portugaise qui, sous Jean III, s’était fixée des objectifs bien plus limités, finissant par abandonner l’un après l’autre leurs avantpostes en Afrique du Nord. Pourtant, le millénarisme populaire perdurait, alimenté par l’expulsion traumatisante et la conversion forcée des communautés juives du Portugal, et reflétant peut-être comme dans un miroir déformant le millénarisme que l’on trouvait ailleurs, en Afrique du Nord et dans la Méditerranée orientale. Le cas bien connu de David Reubeni s’insère parfaitement dans cette situation changeante des années 1520, et les mouvements de balancier entre la crédulité et le scepticisme de la part des monarques européens, y compris Jean III, en disent long [81]. Une fois instituée, l’Inquisition portugaise considéra avec sévérité de tels mouvements et leurs idéologies, comme l’atteste le cas célèbre de Gonçalo Eanes Bandarra, cordonnier de Trancoso, auteur d’un recueil de textes épigrammatiques prédisant dans les années 1540 les événements à venir.
Les Trovas de Bandarra — pourtant exécuté en 1545 comme judaïsant — furent célèbres plus tard dans le siècle, et même au siècle suivant, puisqu’elles se trouvèrent liées au culte messianique du roi Sébastien, tué en 1578 alors qu’il menait une expédition mal préparée en Afrique du Nord. Cette expédition, sans doute la plus fameuse de l’histoire portugaise, se termina par la destruction d’une grande partie de la haute noblesse et contribua, en 1580-1581, à la prise du Portugal par les Habsbourg. Bien des Portugais refusèrent tout simplement de croire que le roi était mort, et des rumeurs continuèrent à circuler sur son retour — ce qui donna naissance à toute une série d’impostures [82]. Après sa mort, le roi Sébastien apparut donc au Portugal comme une sorte de figure du Mahdi, et les épithètes qui lui étaient attribuées, telles que o desejado et o encuberto, étaient quasiment des traductions de la phraséologie mahdiste. L’entrée du Portugal sous la domination des Habsbourg fut sûrement appréhendée par certains contemporains avec cet état d’esprit [83].
Alors que débute le troisième millénaire du calendrier chrétien et qu’approche ce que l’on a appelé pompeusement (et aussi de façon un peu déroutante) la « fin de l’histoire », il est intéressant de se pencher sur les mouvements millénaristes des époques précédentes. Ce faisant, l’historien est souvent dangereusement près de commettre le péché capital de sa profession : l’anachronisme, auquel succombe de temps à autre Norman Cohn [84]. Or, il ne convient pas du tout d’établir des liens directs et immédiats entre les mouvements de notre temps et les processus étudiés dans les pages qui précèdent. Quant aux comparaisons plus indirectes, il est difficile de les empêcher de tomber dans un autre écueil, celui de la banalité. Il ne suffit pas de prétendre que les mouvements millénaristes du passé soutenaient fatalement les intérêts des opprimés, qui utilisaient ce moyen en apparence « irrationnel » pour arrêter la marche autrement irréversible de l’État rationalisant. Si les exemples choisis par Michael Adas, dans son livre Prophets of Rebellion, suggèrent que les mouvements millénaristes étaient paradoxalement « progressistes » et anticolonialistes, il ne faudrait pas oublier que, dans d’autres circonstances, le millénarisme était une idéologie dont se servaient les États pour affermir leurs positions, vis-à-vis de leurs sujets comme dans leurs rapports concurrents avec d’autres États [85].
Cet essai, étayé par un corpus d’œuvres de plus en plus important sur les débuts de la période moderne, démontre que le synchronisme joua un rôle particulièrement significatif au XVIe siècle [86]. Alors que Christophe Colomb et Pedro Á lvares Cabral faisaient route vers l’Ouest, que Vasco de Gama et Cabral atteignaient Calicut par la voie des mers, que les Ottomans consolidaient leur empire entre Basra et le Maroc, et que l’expédition de Magellan, à moins d’un quart de siècle de ces événements, avait fait le tour du globe, des perspectives s’ouvraient pour une nouvelle conjoncture dans laquelle les processus culturels et matériels de sociétés différentes pouvaient se trouver en synergie. Ceci survenait, coïncidence remarquable, à une époque climatérique où le monde musulman se préparait psychologiquement au millénium le plus important qu’il ait jamais connu. Car même s’il y avait eu auparavant des attentes messianiques nourries par tel ou tel groupe islamique sectaire, les mouvements du XVIe siècle avaient une tout autre dimension sociale et géographique.
Si la prise en compte du contexte spatio-temporel s’impose dans une étude des premiers mouvements millénaristes modernes, il ne convient pas non plus de réduire la totalité de l’exercice à un modèle mécanique de défi et de réaction. J’ai ici à l’esprit la synthèse ambitieuse, mais en fin de compte stérile, proposée il y a quelques années par le sociologue eisenstadtien Jack A. Goldstone [87]. Son analyse du thème « Idéologie, contextes culturels, luttes révolutionnaires et reconstruction de l’État » (titre de l’un des chapitres de son ouvrage principal), nous semble peu convaincante pour deux raisons. Il s’agit tout d’abord d’un modèle totalement mécaniste dans lequel la « désintégration de l’État », souvent accompagnée de mouvements millénaristes, résulte d’un déséquilibre malthusien entre population et ressources. Ainsi, la pression exercée par la population conduit-elle à une crise financière, la crise financière à des conflits au sein de l’élite, et ceux-là interagissent avec la révolte populaire (inévitablement centrée sur la pénurie de nourriture) pour produire des idéologies de « redressement et de transformation ».
Plus encore et fort curieusement, d’après Goldstone, le monde moderne à ses débuts est nettement divisé en deux sous-groupes, les sociétés qui fonctionnent selon des structures « eschatologiques » et celles qui obéissent à des structures « cycliques ». De plus, il conclut que, pour ce qui est du monde islamique, seul l’Iran adhérait à « une tendance de l’islam purement eschatologique », à savoir le chiisme, et qu’autrement « l’élément eschatologique était une innovation de la culture judéo-chrétienne » [88]. Goldstone n’en tire aucune conclusion majeure pour son modèle ; mais sa caractérisation est en elle-même significative, par sa façon d’analyser les contextes idéologiques des débuts de la période moderne. Point n’est besoin d’insister sur le fait que toute notre argumentation vise à montrer au contraire la circulation de ces mêmes catégories : loin d’être prisonnière de la vision cyclique du Muqaddimâh d’Ibn Khaldun (comme l’affirme carrément Goldstone), la version ottomane du millénarisme du XVIe siècle avait bien des points communs avec celle de l’Iran, de l’Inde et aussi de la Méditerranée chrétienne.
Je souhaiterais donc conclure sur un plaidoyer. Les généralisations sont trop importantes pour qu’on les laisse aux généralistes ! Le but d’une histoire comparative ou globale ne devrait pas être, après tout, de supposer que le savoir contenu dans chaque historiographie (définie selon le critère des aires culturelles) est indiscutable, et d’effectuer une synthèse de ces connaissances. On peut espérer que ce qui a été présenté dans cet essai bousculera ce que les spécialistes de l’histoire indienne ou ibérique estiment être des « faits établis » de leur historiographie respective. Un dernier exemple devrait permettre une meilleure compréhension de ce point de vue. Relatant le retour de Nicolau Coelho à bord du premier navire de la flotte de Vasco de Gama au Portugal, en 1499, même le plus discret des chroniqueurs portugais, Fernão Lopes de Castanheda, rappelle au lecteur qu’il s’agit de l’œuvre du « plus invincible roi Dom Manuel, à qui la Divine Providence avait réservé son but qui était l’Inde, dont la découverte avait été prophétisée par la sibylle de Cumes telle qu’elle est racontée dans un livre authentique imprimé en latin ». Mieux encore, Castanheda décrit comment, quelques jours avant le retour de Nicolau Coelho, trois colonnes antiques furent découvertes au Portugal, au « rocher de Sintra, près de la plage ». Deux d’entre elles étaient illisibles, mais la troisième contenait la sentence : Sibile vaticinium occidius decretum, suivie de quatre vers en latin, ceux-là même qui ont été placés en épigraphe au début de cet essai. Castanheda les traduit de la manière suivante :
Ces pierres se tourneront et les lettres se mettront droites et dans l’ordre,
Quand vous, ô Occident, verrez les richesses de l’Orient.
Le Gange, l’Indus et le Tage seront une vue merveilleuse à contempler.
Car chacun échangera ses biens avec l’autre [89].
Il est intéressant de noter ici que, afin d’atteindre son but, degré par degré, Castanheda doit déformer le texte latin, car le deuxième vers de l’inscription sybilline affirme en fait exactement le contraire de ce qu’il voulait nous faire croire : « Quand vous, ô Orient, verrez les richesses de l’Occident [90] ». Pour comprendre les raisons de cette falsification, il faudrait accepter de nous confronter, quoi qu’il nous en coûte, à l’histoire complexe du millénarisme politique au XVIe siècle en le considérant non pas à une échelle locale, mais à une échelle bien plus vaste, et même globale.
 
NOTES
 
[1] Fernão LOPES de CASTANHEDA, Histó ria do Descobrimento e Conquista da ĺndia pelos Portugueses, Manuel LOPES de ALMEIDA (éd.), Porto, Lello e Irmão, 1979, t. I, pp. 71-72.
[2] Pour ne prendre que deux exemples de réflexion à l’échelle « globale », citons l’ouvrage de Katib ÇELEBI, Cihânnümâ écrit au milieu du XVIIe siècle ; lire à ce propos Matthias NORBERG (trad.), Gihan Numa, Geographia orientalis, 2 vols, Londini Gothorum, 1818 ; et celui d’António GALVÃ O, Tratado dos Descobrimentos (1563), Visconde de LAGOA et Elaine SANCEAU (éds), 4e éd., Barcelos, Livraria Civilização, 1987.
[3] William H. MC NEILL, Plagues and Peoples, Oxford, Basil Blackwell, 1977.
[4] Pour un compte rendu des débats récents sur la question, voir Dennis O. FLYNN et Arturo GIRÁ LDEZ (éds), Metals and Monies in an Emerging Global Economy, Aldershot, Variorum, 1997.
[5] Voir par exemple Alfred W. CROSBY, Ecological Imperialism : The Biological Expansion of Europe, 900-1900, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.
[6] Voir à ce sujet la très bonne étude récente des « racines de la globalisation » de Serge GRUZINSKI, à cette période, A passagem do século, 1480-1520 : À s origens da globalizaçã o, São Paulo, Companhia das Letras, 1999.
[7] Norman COHN, The Pursuit of the Millennium : Revolutionary Messianism in Medieval and Reformation Europe and its Bearing on Modern Totalitarian Movements, 2e éd., New York, Harper and Row, 1961, p. XIII.
[8] À propos du contexte de cette expédition, voir Geneviève BOUCHON, Albuquerque, le lion des mers d’Asie, Paris, Éditions Desjonquères, 1992, pp. 223-227.
[9] Raymundo António de BULHÃ O PATO (éd.), Cartas de Afonso de Albuquerque seguidas de documentos que as elucidam, vol. I, Lisbonne, Academia Real das Sciencias, 1884, pp. 399-400 et Afonso de Albuquerque à Duarte Galvão, s. l., n. d. (fin 1513).
[10] Albuquerque à dom Manuel, 4 décembre 1513, in R. A. de BULHÃ O PATO (éd.), Cartas..., op. cit., vol. I, p. 231.
[11] R. A. de BULHÃ O PATO (éd.), Cartas..., op. cit., vol. I, p. 400. « Os mouros tem por profecia que elle [Preste João] ha de dar de comer aos alifantes e aos seus cavalos na casa de Meca, e que per meyos d’elle ha de vyr sua destroyção e nossa ajuda, e foi mui grande açoute pera elles a emtrada do Mar Roxo. »
[12] Michele MEMBRÉ, Mission to the Lord Sophy of Persia (1539-1542), A. H. Morton (trad.), Londres, School of Oriental and African Studies, 1993, pp. 25-26.
[13] Henry HOSTEN (éd.), « Mongoliecae Legationis Commentarius », in Memoirs of the Asiatic Society of Bengal, 3,1914, pp. 513-704 ; Surendranath BANERJEE et John S. HOYLAND (trad.), The Commentary of Father Monserrate S. J. on his Journey to the Court of Akbar, Londres, 1922 (réimpression Jalandhar, Asian Publishers, 1993), pp. 129-134.
[14] On trouve une réflexion récente et mesurée sur la question dans S. GRUZINSKI, A passagem do século..., op. cit., pp. 83-86.
[15] Abbas HAMDANI, « Columbus and the Recovery of Jerusalem », Journal of the American Oriental Society, 99-1,1979, pp. 39-48 ; voir aussi John L. PHELAN, The Millennial Kingdom of the Franciscans in the New World, Berkeley, University of California Press, 1970 ; Alain MILHOU, Coló n y su mentalidad mesianica en el ambiente franciscanista españ ol, Valladolid, Museo de Colón, 1983, et Djelal KADIR, Columbus and the Ends of the Earth : Europe’s Prophetic Rhetoric as Conquering Ideology, Berkeley, University of California Press, 1992.
[16] Voir Vitorino MAGALHÃ ES GODINHO, Mito e mercadoria, utopia e prá tica de navegar, séculos XIII-XVIII, Lisbonne, Difel, 1990. Sur l’influence de Joachim de Flore aux alentours de 1500, voir Marjorie REEVES, The Influence of Prophecy in the Later Middle Ages : A Study in Joachimism, Oxford, Clarendon Press, 1969, et Delno C. WEST et Sandra ZIMDARS-SWARTZ, Joachim of Fiore : A Study in Spiritual Perception and History, Bloomington, University of Indiana Press, 1983, pp. 108-109, passim.
[17] Voir à ce sujet l’essai de Cemal KEFADAR, « Les troubles monétaires de la fin du XVIe siècle et la prise de conscience ottomane du déclin », Annales ESC, 46-2,1991, pp. 381-400.
[18] Nous venons d’apprendre que le livre de Cornell FLEISCHER, A Mediterranean Apocalypse, que j’ai eu la chance de consulter partiellement sous sa forme manuscrite, sera publié prochainement aux Presses de l’université de Californie.
[19] Voir par exemple, Richard L. KAGAN, Lucrecia’s Dreams : Politics and Prophecy in Sixteenth-Century Spain, Berkeley, University of California Press, 1990 ; voir également l’ouvrage plus ancien de Carlo GINZBURG, Il formaggio e i vermi : Il cosmo di un mugnaio del’500, Milan, Giulio Einaudi, 1976, et Donald WEINSTEIN, Savonarola and Florence : Prophecy and Patriotism in the Renaissance, Princeton, Princeton University Press, 1970.
[20] En tout cas, actuellement, on avance fréquemment que l’importance accordée à l’an 1000 (comme à l’an 1033) fut en grande partie une construction a posteriori dans le cas des chrétiens, même si elle est fondée sur l’œuvre de contemporains tel que Raoul Glaber (✝ 1050).
[21] Edgar LEONI, Nostradamus : Life and Literature, New York, 1961 ; sur l’influence de Nostradamus, voir Keith THOMAS, Religion and the Decline of Magic, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1971, pp. 405-406, passim.
[22] Cf. Ottavia NICCOLI, Profeti e popolo nell’Italia del Rinascimento, Rome, Guido Laterza, 1987.
[23] Sur ce personnage, consulter l’ouvrage de référence de Yohanan FRIEDMANN, Shaykh Ahmad Sirhindi : A Outline of His Thought and a Study of His Image in the Eyes of Posterity, Montreal, McGill University Press, 1971. Le travail en cours de Muzaffar Alam devrait pourtant modifier nos vues sur l’importance de Sirhindi pour ses contemporains.
[24] Roy MOTTAHEDEH, The Mantle of the Prophet : Religion and Politics in Iran, New York, Simon and Schuster, 1985, p. 92. Pour une présentation détaillée, voir Said Amir ARJOMAND, The Shadow of God and the Hidden Imam, Chicago, University of Chicago Press, 1984.
[25] Dans la présente discussion, je reprends les arguments de Mercedes GARCĺA-ARENAL, « Sainteté et pouvoir dynastique au Maroc : la résistance de Fès aux Sa‘diens », Annales ESC, 45-4,1990, pp. 1019-1042 (citation p. 1034).
[26] Maria Augusta LIMA CRUZ (éd.), Diogo do Couto e a Década 8a da Á sia, Lisbonne, Imprensa Nacional, 1993, vol. I, p. 192.
[27] Robert FINLAY, « Prophecy and Politics in Istanbul : Charles V, Sultan Süleyman, and the Habsburg Embassy of 1533-1534 », Journal of Early Modern History, 2-1,1998, pp. 1-31.
[28] Cornell FLEISCHER, « The Lawgiver as Messiah : The Making of the Imperial Image in the Reign of Süleymân », in G. VEINSTEIN (éd.), Soliman le Magnifique et son temps, Paris, Éd. du Louvre, 1992, pp. 159-177. Consulter aussi l’étude précédente et fondamentale de Barbara FLEMMING, « Sâhib-kirân und Mahdi : Türkische Endzeiterwartungen im ersten Jahrzehnt der Regierung Süleymâns », in G. KARA (éd.), Between the Danube and the Caucasus, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1987, pp. 43-62.
[29] Pour une analyse de cette période, voir Sanjay SUBRAHMANYAM, « The Trading World of the Western Indian Ocean, 1546-1565 : A Political Interpretation », in A. TEODORO de MATOS et L. F. REIS THOMAZ (éds), A Carreira da ĺndia e as Rotas dos Estreitos : Actas do VIII Seminá rio Internacional de Histó ria Indo-Portuguesa, Angra do Heroísmo, s. éd., 1998, pp. 207-227.
[30] J’ai analysé ces questions dans Sanjay SUBRAHMANYAM, « A Matter of Alignment : Mughal Gujarat and the Iberian World in the Transition of 1580-81 », Mare Liberum, 9,1995, pp. 461-479.
[31] Jusqu’à maintenant, la meilleure étude de la formation de l’État et de la politique iraniennes au début du XVIe siècle est celle de Jean AUBIN, « L’avènement des Safavides reconsidéré », Moyen-Orient et océan Indien, 5,1988, pp. 1-130.
[32] J. AUBIN, « L’avènement des Safavides... », art. cit., p. 39.
[33] On peut aussi traduire ce terme par le « Chinois » (de la même racine que Cathay), mais ceci ne semble pas avoir de sens dans le contexte. Voir Wheeler M. THACKSTON, « The Diwan of Khata’i : Pictures for the Poetry of Shah Ismacil I », Asian Art, automne 1988, pp. 37-63.
[34] Vladmir MINORSKY, « The Poetry of Shâh Ismâcîl I », Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 10-4,1942, p. 1042a. Voir aussi Tourkhan GANDJEI (éd.), Il canzionere di Shah Ismail, Naples, Istituto Universitario orientale di Napoli, 1959 ; Pîr : maître.
[35] Ce passage figure dans Avedis K. SANJIAN, A Catalogue of Medieval Armenian Manuscripts in the United States, Berkeley, University of California Press, 1976.
[36] Cité par J. AUBIN, « L’avènement des Safavides... », art. cit., pp. 73-74.
[37] Ibid., p. 40. Pour des remarques plus générales sur les sources (textuelles) de cette période, voir Jean AUBIN, « Chroniques persanes et italiennes : Notes sur les sources narratives du règne de shâh Esmâcil I », Studia Iranica, 24-2,1995, pp. 247-259.
[38] Jean AUBIN, « Per viam portugalensem. Autour d’un projet diplomatique de Maximilien II », Mare Luso-Indicum, 4,1980, pp. 45-88.
[39] A. H. MORTON, « Introduction », in M. MEMBRÉ, Mission to the Lord Sophy, op. cit., pp. XVII-XVII.
[40] En Iran, les auteurs de l’époque associent également cette période à un autre signe céleste porteur d’une signification politique, la comète de 1576-1577 ; voir par exemple Shaikh ABU’L FAZL, Akbar Nâma, H. Beveridge (trad.), vol. III, réimpression New Delhi, Low Price Publications, 1989, pp. 315-318.
[41] Roger M. SAVORY, « A Curious Episode in Safavid History », in C. E. BOSWORTH (éd.), Iran and Islam : In Memory of the Late Vladimir Minorsky, Édimbourg, Edinburgh University Press, 1971, pp. 461-73.
[42] Mon analyse s’inspire en grande partie de l’importante étude de Kathryn BABAYAN, The Waning of the Qizilbash : The Temporal and the Spiritual in Seventeenth-Century Iran, Princeton University, Ph. D., 1993.
[43] Irène MÉLIKOFF, « Le drame de Kerbela dans la littérature épique turque », Revue des études islamiques, 24,1966, pp. 133-148.
[44] Écrivant au Deccan durant ces dernières années, le poète-lauréat moghol Faizi remarquait que les astrologues (munajjimân) d’cIraq avaient dit au shah qu’il courait un danger particulier (khatra-yi cazîm) cette année-là et qu’une force hostile (taqâtuc) était entrée dans son étoile. Il rencontrerait des difficultés tant que cette force ne se serait pas éloignée. Cf. Ali D. ARSHAD (éd.), Inshâ’-i Faizî, Lahore, Majalis-i Taraqi-i Adab, 1973, pp. 124-125.
[45] K. BABAYAN, The Waning of the Qizilbash..., thèse citée, pp. 54-62.
[46] Pour une introduction aux nombreux documents sur le sujet, voir John A. BOYLE, « The Alexander Legend in Central Asia », in J. A. BOYLE, The Mongol World-Empire, 1206-1370, Londres, Variorum, 1977, pp. 217-228 et Minoo S. SOUTHGATE, Iskandarnamah : A Persian Medieval Alexander Romance, New York, Columbia University Press, 1978.
[47] Nizami GANJAWI, The Sikandar Nâmah-i-Bahri by Nizâmî, 2 vols, Aloys SPRENGER, Agha Muhammad SHUSTARI et Moulawi Ali Agha Ahmad ALI (éds), Calcutta, Asiatic Society of Bengal, 1852-1869.
[48] Voir aussi à ce propos Lucette VALENSI, Venise et la Sublime Porte : la naissance du despote, Paris, Hachette, 1987, pp. 59-70.
[49] Voir à ce sujet les remarques de Denys LOMBARD, « La conquête du monde par Alexandre : un mythe aux dimensions eurasiatiques », in D. LOMBARD et R. PTAK (éds), Asia Maritima : Images et réalité/Bilder und Wirklichkeit, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1994, pp. 165-176.
[50] J’ai suivi de près le résumé qui se trouve dans Mohammad Wahid MIRZA, The Life and Works of Amir Khusrau, Lahore, University of the Panjab, 1935, pp. 200-201 ; mais aussi Peter GAEFFKE, « Alexander and the Bengali Sufis », in A. W. ENTWISTLE et F. MALLISON (éds), Studies in South Asian Devotional Literature, Research Papers, 1988-1991, New Delhi, Manohar, 1994, pp. 275-284.
[51] Pour une étude générale, voir cAbd al-Qadir al-Badayuni, Najât al-rashîd (achevé en 999/1591). L’auteur prétend que la secte remonterait au Sayyid Muhammad Nurbakhsh, du Badakhshan, élève d’Abu Ishaq Khitlani. On dit qu’il fut à l’origine de tant de problèmes qu’on envoya des troupes pour le combattre ; il s’enfuit par la suite en Iraq et l’on rapporte que dans les montagnes de ce pays, il aurait été entouré de trente mille disciples. Une monographie de Derryl MACLEAN, Waiting for the End of the World, qui va être publiée prochainement, étudie ce mouvement en détail. Voir aussi Derryl MACLEAN, « La sociologie de l’engagement politique : le Mahdawîya indien et l’État », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 91/92,2000, Mercedes GARCĺA-ARENAL (éd.).
[52] Voir Saiyid Athar Abbas RIZVI, Muslim Revivalist Movements in Northern India in the Sixteenth and Seventeenth Centuries, Agra, University of Agra, 1965, et Saiyid Athar Abbas RIZVI, « The Mahdavi Movement in India », Medieval India Quarterly, 1-1,1950, pp. 10-25.
[53] À propos de la visite de Faizi dans cette région, voir A. D. ARSHAD (éd.), Inshâ’-i Faizî, op. cit., pp. 102-103, passim.
[54]cAbd al-Qadir BADAYUNI, Muntakhab al-Tawârîkh, Kabir-ud-Din AHMAD, Maulavi Ahmad cALI et William N. LEES (éds), Calcutta, Asiatic Society of Bengal, 1864-1869 (réimpression Osnabrück, Biblio Verlag, 1983, vol. I, pp. 319-320) ; G. S. A. Ranking, W. H. Lowe et Wolseley Haig (trad.), Calcutta, Asiatic Society of Bengal, 1884-1925 (réimpression New Delhi, Low Price Publications, 1990), vol. I, pp. 420-421.
[55] Il semble, selon les mémoires de Babur et d’après d’autres sources, que ce tremblement de terre du 6 juillet 1505 fut également ressenti en Iran et dans d’autres pays et qu’il suscita des chronogrammes.
[56]cAbd al-Qadir BADAYUNI, Muntakhab al-Tawârîkh, op. cit., vol. I, p. 415 ; trad. vol. I, pp. 533-534. Le chronogramme révèle la date de l’an 961 de l’hégire.
[57] Au sujet de certains éléments de cette interprétation, voir Iqtidar Alam KHAN, « The Nobility under Akbar and the Development of His Religious Policy, 1560-1580 », Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, 1968 ; Iqtidar Alam KHAN, « Akbar’s Personality Traits and World Outlook : A Critical Reappraisal », Social Scientist, 20-9/10, 1992, pp. 16-30.
[58] Il serait intéressant d’élargir cette analyse pour y inclure la relation entre les Moghols et les Jaïns, tels Hiravijaya SURI (1527-1595) ; cf. Paul DUNDAS, « Jain Perceptions of Islam in the Early Modern Period », Indo-Iranian Journal, 42,1999, pp. 35-46.
[59]cAbd al-Qadir BADAYUNI, Muntakhab al-Tawârîkh, op. cit., vol. II, p. 313; trad. vol. II, p. 323.
[60] Muhammad cArif QANDAHARI, Târîkh-i Akbari, Haji Mucinu’d-Din NADWI, Azhar cAli DIHLAWI et Imtiyaz cAli cARSHI (éds), Rampur, Raza Library, 1962, pp. 5-6 ; id., Tasneem Ahmad (trad.), Delhi, Pragati Publications, 1993, pp. 10-12.
[61] On trouvera de nombreux renseignements utiles sur ce texte et d’autres documents de cette période dans Saiyid Athar Abbas RIZVI, Religious and Intellectual History of the Muslims in Akbar’s Reign, 1556-1605, New Delhi, Munshiram Manoharlal, 1975.
[62] Voir The History of the Nizâm Shâhi Kings of Ahmadnagar, T. Wolseley Haig (trad.), Bombay, Asiatic Society, 1923, pp. 201-203, passim.
[63] Un recueil récent d’histoires de cette période évoque le contexte et le sens de la spécificité du récit que nous analysons ci-après, Simon DIGBY, Wonder Tales of South Asia, translated from Hindi, Urdu, Nepali and Persian, Jersey, Orient Monographs, 2000.
[64] Les chiffres correspondent aux rangs numériques dans le système moghol de la mansabdâri.
[65] Un recueil récent d’histoires de cette période évoque le contexte et le sens de la spécificité du récit que nous analysons ci-après, Dhakhîrat-ul-Khawânîn, Syed Moinul HAQ (éd.), 3 vols, Karachi, Pakistan Historical Society, 1961-1975 ; Ziyauddin A. Desai (trad.), Delhi, Idarah-i Adabiyat-i Delhi, 1992, vol. I, pp. 126-127. J’ai apporté quelques corrections à la traduction. Cette histoire est également en grande partie reproduite dans le dictionnaire biographique moghol du XVIIIe siècle de Shahnawaz KHAN et cAbdul HAYY, Ma’asir-ul-Umarâ’, H. Beveridge et Baini Prasad (trad.), 3 vols, Calcutta, Asiatic Society of Bengal, 1941-1952.
[66] Comparer le récit du XVIIe siècle d’une « réunion » entre un certain Shaikh Muhammad ibn cAbd cAli al-Najafi al-Mahawili et Imam Mahdi, Oxford, Bodleian Library, Mss Ouseley, Risâlah-i Mufîd, 90, pp. 93-98.
[67] Jacqueline GENOT-BISMUTH, « Le Mythe de l’Orient dans l’eschatologie des juifs de l’Espagne à l’époque des conversions forcées et de l’expulsion », Annales ESC, 45-4,1990, pp. 819-838. Voir aussi Andrew GOW, « Gog and Magog on Mappaemundi and Early Printed World Maps : Orientalizing Ethnography in the Apocalyptic Tradition », Journal of Early Modern History, 2-1,1998, pp. 61-88, et enfin Andrew R. ANDERSON, Alexander’s Gate, Gog and Magog and the Enclosed Nations, Cambridge, Harvard University Press, 1932.
[68] Alisa Meyuhas GINIO, La forteresse de la foi : La vision du monde d’Alonso de Espina (?-1466), Paris, Le Cerf, 1998, pp. 146-147. Le millénarisme juif de cette période est un vaste sujet que nous ne pouvons traiter ici. Consulter à ce propos un recueil récent d’essais, Marc SAPERSTEIN (éd.), Essential Papers on Messianic Movements and Personalities in Jewish History, New York, New York University Press, 1992.
[69] Voir Margarida GARCEZ VENTURA, O Messias de Lisboa : Um estudo de mitologia política (1383-1415), Lisbonne, Edições Cosmos, 1992.
[70] Raymond CANTEL, « Le messianisme dans la pensée portugaise du XVIe siècle à nos jours », Arquivos do Centro Cultural Português, 2,1970, pp. 433-444.
[71] Ce point de vue plus ancien est défendu avec opiniâtreté par la plupart des auteurs qui ont participé à l’ouvrage collectif, Diogo RAMADA CURTO (éd.), O Tempo de Vasco da Gama, Lisbonne, Difel, 1998, qui ne présente pourtant ni arguments ni documents nouveaux.
[72] Il faut néanmoins distinguer le messianisme manuélien des courants providentialistes qui entourent l’infant dom Henrique, telle qu’elle est présentée en particulier par le chroniqueur Zurara. À propos de d. Henrique et de l’interprétation de son horoscope, voir Peter RUSSELL, Prince Henry « the Navigator »: A Life, Londres, Yale University Press, 2000, pp. 14-19.
[73] On trouvera l’étude plus approfondie de ces questions dans Luís Filipe F. R. THOMAZ, « L’idée impériale manueline », in J. AUBIN (éd.), La découverte, le Portugal et l’Europe, Paris, Fondation Calouste Gulbenkian, 1990, pp. 35-103 ; voir aussi Luís Filipe F. R. THOMAZ, De Ceuta a Timor, Lisbonne, Difel, 1994. Les critiques récentes de cette interprétation, notamment celles de Diogo Ramada Curto, Francisco Bethencourt et Anthony J. R. Russell-Wood, semblent plutôt relever de préjugés idéologiques que d’une interprétation factuelle. On trouvera un aveu explicite de fondements idéologiques dans Maria JOÃ O MARTINS, « Vitorino Magalhães Godinho : Ideia de pátria substituída por cotações das bolsas », Jornal de Letras, Artes e Ideias, 18-723,1-14 juillet 1998, pp. 14-16.
[74] Lettre datée du 1er mars 1500. La traduction est de Jean AUBIN, Le latin et l’astrolabe : recherches sur le Portugal de la Renaissance, son expansion en Asie et les relations internationales, vol. I, Paris, Centre Culturel Calouste Gulbenkian, 1996, pp. 32-33. On trouvera d’autres commentaires sur ce passage dans Sanjay SUBRAHMANYAM, The Career and Legend of Vasco da Gama, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, pp. 159-163.
[75] On trouvera une étude détaillée sur ce sujet dans Jean AUBIN, « Duarte Galvão », Arquivos do Centro Cultural Português, 9,1975, pp. 43-85, reproduite avec d’autres textes du même historien sur le sujet dans J. AUBIN, Le latin et l’astrolabe..., op. cit., vol. I.
[76] Duarte GALVÃ O, Cró nica de El-Rei D. Afonso Henriques, Tomás da FONSECA (éd.), Lisbonne, Imprensa Nacional, 1986.
[77] J. AUBIN, Le latin et l’astrolabe..., op. cit., vol. I, pp. 30-31 ; texte dans D. GALVÃ O, Cró nica..., op. cit., p. 4.
[78] D. GALVÃ O, Cró nica..., op. cit., p. 81 : « O Rey nam he Rey per ssi nem pera ssi [...]. E pois o coraçam do Rey he na maão de Deus, e homde Deus quer ho emclina, segumdo diz a sagrada escpritura ». La traduction (ici légèrement modifiée) est de J. AUBIN dans Le latin et l’astrolabe..., op. cit., vol. I, p. 30.
[79] Ce point est discuté plus en détail dans Sanjay SUBRAHMANYAM, L’Empire portugais d’Asie, 1500-1700 : histoire politique et économique, Paris, Maisonneuve et Larose, 1999, pp. 69-71 et 90-98.
[80] Cité dans J. AUBIN, Le latin et l’astrolabe..., op. cit., vol. I, pp. 36-37.
[81] Cf. Miriam ELIAV-FELDON, « Invented Identities : Credulity in the Age of Prophecy and Exploration », Journal of Early Modern History, 3-4,1999, pp. 203-232.
[82] Lucette VALENSI, Fables de la mémoire : la glorieuse bataille des trois rois, Paris, Le Seuil, 1992.
[83] Voir le passage de S. N. BANERJEE et J. S. HOYLAND (trad.), The Commentary of Father..., op. cit., p. 14, sur la mort de dom Henrique en 1580, et son lien avec l’éclipse de lune du 31janvier de la même année, ainsi qu’une chute de neige inhabituelle à Lisbonne.
[84] Cet aspect est encore plus prononcé dans son livre ultérieur, Norman COHN, Cosmos, Chaos and the World to Come : The Ancient Roots of Apocalyptic Faith, Londres, Yale University Press, 1993. Pour une perspective assez différente de la mienne sur ces questions, voir Carlo GINZBURG, Clues, Myths and the Historical Method, John et Anne TEDESCHI (trad.), Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1989, pp. 134-135.
[85] Michael ADAS, Prophets of Rebellion : Millenarian Protest against the European Colonial Order, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1979.
[86] Cf. l’important ouvrage du regretté Joseph FLETCHER, « Integrative History : Parallels and Interconnexions in the Early Modern Period, 1500-1800 », Journal of Turkish History, 9, 1985, pp. 37-57.
[87] Cf. Jack A. GOLDSTONE, Revolution and Rebellion in the Early Modern World, Berkeley, University of California Press, 1991.
[88] Id., Revolution and Rebellion..., op. cit., p. 448.
[89] F. L. CASTANHEDA, Histó ria, op. cit., vol. I, pp. 71-72. Voir la biographie récente de Castanheda, par Ana Paula MENINO AVELAR, Fernão Lopes de Castanheda : Historiador dos Portugueses na ĺndia ou Cronista do Governo de Nuno da Cunha ?, Lisbonne, Edições Cosmos, 1997.
[90] Ce point a été soulevé par Ines ŽUPANOV, que je remercie. On trouvera une discussion plus approfondie de ce passage dans Maurice KRIEGEL et Sanjay SUBRAHMANYAM, « The Unity of Opposites : Abraham Zacut, Vasco da Gama and the Chronicler Gaspar Correia », in A. DISNEY et E. BOOTH (éds), Vasco da Gama and the Linking of Europe and Asia, Delhi, Oxford, Oxford University Press, 2000, pp. 48-71. Une inversion analogue fut exigée par les lecteurs du Médée de SÉNÈQUE au XVIe siècle afin de pouvoir servir de prophétie ; voir à ce sujet António COIMBRA MARTINS, « Séneca e Vasco da Gama », in J. M. GARCIA et T. de SOUZA (éds), Vasco da Gama e a ĺndia, 3 vols, Lisbonne, Fundação Calouste Gulbenkian, 1999, vol. III, pp. 113-116, et S. SUBRAHMANYAM, The Career and Legend of Vasco da Gama, op. cit., pp. 76-79.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Fernão LOPES de CASTANHEDA, Histó ria do Descobrimento e C...
[suite] Suite de la note...
[2]
Pour ne prendre que deux exemples de réflexion à l’échelle...
[suite] Suite de la note...
[3]
William H. MC NEILL, Plagues and Peoples, Oxford, Basil Bl...
[suite] Suite de la note...
[4]
Pour un compte rendu des débats récents sur la question, v...
[suite] Suite de la note...
[5]
Voir par exemple Alfred W. CROSBY, Ecological Imperialism ...
[suite] Suite de la note...
[6]
Voir à ce sujet la très bonne étude récente des « racines ...
[suite] Suite de la note...
[7]
Norman COHN, The Pursuit of the Millennium : Revolutionary...
[suite] Suite de la note...
[8]
À propos du contexte de cette expédition, voir Geneviève B...
[suite] Suite de la note...
[9]
Raymundo António de BULHÃ O PATO (éd.), Cartas de Afonso d...
[suite] Suite de la note...
[10]
Albuquerque à dom Manuel, 4 décembre 1513, in R. A. de BUL...
[suite] Suite de la note...
[11]
R. A. de BULHÃ O PATO (éd.), Cartas..., op. cit., vol. I, ...
[suite] Suite de la note...
[12]
Michele MEMBRÉ, Mission to the Lord Sophy of Persia (1539-...
[suite] Suite de la note...
[13]
Henry HOSTEN (éd.), « Mongoliecae Legationis Commentarius ...
[suite] Suite de la note...
[14]
On trouve une réflexion récente et mesurée sur la question...
[suite] Suite de la note...
[15]
Abbas HAMDANI, « Columbus and the Recovery of Jerusalem »,...
[suite] Suite de la note...
[16]
Voir Vitorino MAGALHÃ ES GODINHO, Mito e mercadoria, utopi...
[suite] Suite de la note...
[17]
Voir à ce sujet l’essai de Cemal KEFADAR, « Les troubles m...
[suite] Suite de la note...
[18]
Nous venons d’apprendre que le livre de Cornell FLEISCHER,...
[suite] Suite de la note...
[19]
Voir par exemple, Richard L. KAGAN, Lucrecia’s Dreams : Po...
[suite] Suite de la note...
[20]
En tout cas, actuellement, on avance fréquemment que l’imp...
[suite] Suite de la note...
[21]
Edgar LEONI, Nostradamus : Life and Literature, New York, ...
[suite] Suite de la note...
[22]
Cf. Ottavia NICCOLI, Profeti e popolo nell’Italia del Rina...
[suite] Suite de la note...
[23]
Sur ce personnage, consulter l’ouvrage de référence de Yoh...
[suite] Suite de la note...
[24]
Roy MOTTAHEDEH, The Mantle of the Prophet : Religion and P...
[suite] Suite de la note...
[25]
Dans la présente discussion, je reprends les arguments de ...
[suite] Suite de la note...
[26]
Maria Augusta LIMA CRUZ (éd.), Diogo do Couto e a Década 8...
[suite] Suite de la note...
[27]
Robert FINLAY, « Prophecy and Politics in Istanbul : Charl...
[suite] Suite de la note...
[28]
Cornell FLEISCHER, « The Lawgiver as Messiah : The Making ...
[suite] Suite de la note...
[29]
Pour une analyse de cette période, voir Sanjay SUBRAHMANYA...
[suite] Suite de la note...
[30]
J’ai analysé ces questions dans Sanjay SUBRAHMANYAM, « A M...
[suite] Suite de la note...
[31]
Jusqu’à maintenant, la meilleure étude de la formation de ...
[suite] Suite de la note...
[32]
J. AUBIN, « L’avènement des Safavides... », art. cit., p. ...
[suite] Suite de la note...
[33]
On peut aussi traduire ce terme par le « Chinois » (de la ...
[suite] Suite de la note...
[34]
Vladmir MINORSKY, « The Poetry of Shâh Ismâcîl I », Bullet...
[suite] Suite de la note...
[35]
Ce passage figure dans Avedis K. SANJIAN, A Catalogue of M...
[suite] Suite de la note...
[36]
Cité par J. AUBIN, « L’avènement des Safavides... », art. ...
[suite] Suite de la note...
[37]
Ibid., p. 40. Pour des remarques plus générales sur les so...
[suite] Suite de la note...
[38]
Jean AUBIN, « Per viam portugalensem. Autour d’un projet d...
[suite] Suite de la note...
[39]
A. H. MORTON, « Introduction », in M. MEMBRÉ, Mission to t...
[suite] Suite de la note...
[40]
En Iran, les auteurs de l’époque associent également cette...
[suite] Suite de la note...
[41]
Roger M. SAVORY, « A Curious Episode in Safavid History »,...
[suite] Suite de la note...
[42]
Mon analyse s’inspire en grande partie de l’importante étu...
[suite] Suite de la note...
[43]
Irène MÉLIKOFF, « Le drame de Kerbela dans la littérature ...
[suite] Suite de la note...
[44]
Écrivant au Deccan durant ces dernières années, le poète-l...
[suite] Suite de la note...
[45]
K. BABAYAN, The Waning of the Qizilbash..., thèse citée, p...
[suite] Suite de la note...
[46]
Pour une introduction aux nombreux documents sur le sujet,...
[suite] Suite de la note...
[47]
Nizami GANJAWI, The Sikandar Nâmah-i-Bahri by Nizâmî, 2 vo...
[suite] Suite de la note...
[48]
Voir aussi à ce propos Lucette VALENSI, Venise et la Subli...
[suite] Suite de la note...
[49]
Voir à ce sujet les remarques de Denys LOMBARD, « La conqu...
[suite] Suite de la note...
[50]
J’ai suivi de près le résumé qui se trouve dans Mohammad W...
[suite] Suite de la note...
[51]
Pour une étude générale, voir cAbd al-Qadir al-Badayuni, N...
[suite] Suite de la note...
[52]
Voir Saiyid Athar Abbas RIZVI, Muslim Revivalist Movements...
[suite] Suite de la note...
[53]
À propos de la visite de Faizi dans cette région, voir A. ...
[suite] Suite de la note...
[54]
cAbd al-Qadir BADAYUNI, Muntakhab al-Tawârîkh, Kabir-ud-Din...
[suite] Suite de la note...
[55]
Il semble, selon les mémoires de Babur et d’après d’autres...
[suite] Suite de la note...
[56]
cAbd al-Qadir BADAYUNI, Muntakhab al-Tawârîkh, op. cit., vo...
[suite] Suite de la note...
[57]
Au sujet de certains éléments de cette interprétation, voi...
[suite] Suite de la note...
[58]
Il serait intéressant d’élargir cette analyse pour y inclu...
[suite] Suite de la note...
[59]
cAbd al-Qadir BADAYUNI, Muntakhab al-Tawârîkh, op. cit., vo...
[suite] Suite de la note...
[60]
Muhammad cArif QANDAHARI, Târîkh-i Akbari, Haji Mucinu’d-D...
[suite] Suite de la note...
[61]
On trouvera de nombreux renseignements utiles sur ce texte...
[suite] Suite de la note...
[62]
Voir The History of the Nizâm Shâhi Kings of Ahmadnagar, T...
[suite] Suite de la note...
[63]
Un recueil récent d’histoires de cette période évoque le c...
[suite] Suite de la note...
[64]
Les chiffres correspondent aux rangs numériques dans le sy...
[suite] Suite de la note...
[65]
Un recueil récent d’histoires de cette période évoque le c...
[suite] Suite de la note...
[66]
Comparer le récit du XVIIe siècle d’une « réunion » entre ...
[suite] Suite de la note...
[67]
Jacqueline GENOT-BISMUTH, « Le Mythe de l’Orient dans l’es...
[suite] Suite de la note...
[68]
Alisa Meyuhas GINIO, La forteresse de la foi : La vision d...
[suite] Suite de la note...
[69]
Voir Margarida GARCEZ VENTURA, O Messias de Lisboa : Um es...
[suite] Suite de la note...
[70]
Raymond CANTEL, « Le messianisme dans la pensée portugaise...
[suite] Suite de la note...
[71]
Ce point de vue plus ancien est défendu avec opiniâtreté p...
[suite] Suite de la note...
[72]
Il faut néanmoins distinguer le messianisme manuélien des ...
[suite] Suite de la note...
[73]
On trouvera l’étude plus approfondie de ces questions dans...
[suite] Suite de la note...
[74]
Lettre datée du 1er mars 1500. La traduction est de Jean A...
[suite] Suite de la note...
[75]
On trouvera une étude détaillée sur ce sujet dans Jean AUB...
[suite] Suite de la note...
[76]
Duarte GALVÃ O, Cró nica de El-Rei D. Afonso Henriques, To...
[suite] Suite de la note...
[77]
J. AUBIN, Le latin et l’astrolabe..., op. cit., vol. I, pp...
[suite] Suite de la note...
[78]
D. GALVÃ O, Cró nica..., op. cit., p. 81 : « O Rey nam he ...
[suite] Suite de la note...
[79]
Ce point est discuté plus en détail dans Sanjay SUBRAHMANY...
[suite] Suite de la note...
[80]
Cité dans J. AUBIN, Le latin et l’astrolabe..., op. cit., ...
[suite] Suite de la note...
[81]
Cf. Miriam ELIAV-FELDON, « Invented Identities : Credulity...
[suite] Suite de la note...
[82]
Lucette VALENSI, Fables de la mémoire : la glorieuse batai...
[suite] Suite de la note...
[83]
Voir le passage de S. N. BANERJEE et J. S. HOYLAND (trad.)...
[suite] Suite de la note...
[84]
Cet aspect est encore plus prononcé dans son livre ultérie...
[suite] Suite de la note...
[85]
Michael ADAS, Prophets of Rebellion : Millenarian Protest ...
[suite] Suite de la note...
[86]
Cf. l’important ouvrage du regretté Joseph FLETCHER, « Int...
[suite] Suite de la note...
[87]
Cf. Jack A. GOLDSTONE, Revolution and Rebellion in the Ear...
[suite] Suite de la note...
[88]
Id., Revolution and Rebellion..., op. cit., p. 448. Suite de la note...
[89]
F. L. CASTANHEDA, Histó ria, op. cit., vol. I, pp. 71-72. ...
[suite] Suite de la note...
[90]
Ce point a été soulevé par Ines ŽUPANOV, que je remercie. ...
[suite] Suite de la note...