2001
Annales. Histoire, Sciences Sociales
Temps croisés, mondes mêlés
Les mondes mêlés de la monarchie catholique et autres « connected histories »
Serge Gruzinski
CNRS/EHESS
Comment échapper aux héritages des historiographies nationales et aux reproches
d’européocentrisme ? L’exploration des mondes de la Monarquía cató lica — l’ensemble des royaumes placés sous le sceptre des Habsbourg d’Espagne de 1580 à
1640 — peut éclairer les interactions qui s’amorcent alors entre les différentes
« parties du globe ». Une série de paramètres semble définir cette aire au sein de
laquelle « local » et « global » s’articulent de multiples façons. Les sociétés de la
Monarchie catholique ont également en commun d’être des mondes mêlés, souvent
fortement métissés et soumis à une même domination politique. Tels sont les premiers
jalons d’une enquête qui envisage d’approfondir les rapports du métissage et du
politique dans un cadre transcontinental où s’ébauche une première globalisation.
How to evade the restraints of national historiographies and the limitations of
eurocentrism? The study of the societies that constituted the Monarquía cató lica
— a union of kingdoms under the rule of the Spanish Habsburg from 1580 to 1640 —
sheds light on the interactions that began to develop between the different “parts of
the world”. A limited series of parameters seem to rule exchanges and circulations
within this empire in which “local” and “global” combined in many ways. Nomadism, adaptation to changing milieux and pasts were other features in common.
Most of the societies that belonged to the Monarquía cató lica were mixed and hybrid.
As they were submitted to the same domination, they provide a rich material to
analyse the relationship between politics and metissage in the embryonic context of
what appeared to be a first globalization.
Les cadres chronologiques et géographiques de la recherche historique
deviennent parfois pesants. Leur rigidité masque souvent des réflexes ethnocentriques tapis derrière les traditions historiographiques. Mais quelle histoire pourrait bien échapper à l’ethnocentrisme si ce n’est une histoire sans
point de vue, écrite de nulle part ? Il n’en reste pas moins que ces réflexes
limitent nos échanges et ne contribuent guère au renouvellement de notre
discipline. On regrettera, par exemple, que les historiens de l’Europe occidentale n’aient pas toujours pris le temps de s’intéresser aux passés et aux
historiographies qui débordent les frontières de leur continent
[1]. Quant aux
spécialistes de l’histoire mondiale, ils ont plutôt été enclins à construire
leur vision du monde autour de l’Europe occidentale ou en s’inspirant de
problématiques qui se rattachaient directement à l’étude de cette région du
globe
[2]. C’est aussi cette hiérarchie implicite — mais tenace — des aires
culturelles et des historiographies qui a conduit à désigner du nom d’américanistes plutôt que d’historiens les chercheurs qui explorent les passés
de l’Amérique.
Apparemment, le procès de l’ethnocentrisme devrait aller de soi tant on
s’accorde à le juger intellectuellement réducteur et suspect d’intentions
hégémoniques. Aux États-Unis depuis les années 1980, il est devenu habituel
de s’en prendre à la variante européenne de l’ethnocentrisme, l’européo-centrisme. Non sans raison, les
cultural studies et les
postcolonial studies
ont mis en cause une histoire qui ne serait que la projection de l’Occident,
de ses catégories, de ses ambitions, voire de ses fantasmes sur le reste du
monde
[3]. Mais cette dénonciation serait peut-être plus convaincante si elle
évitait de mobiliser des catégories occidentales au service d’un autre ethnocentrisme, cette fois états-unien, dissimulé sous les appâts d’un discours
aux accents tiers-mondistes.
Comment élargir nos horizons de réflexion ? L’histoire comparée est
longtemps apparue comme une alternative jouable et elle a suscité des
échanges fructueux. Mais les perspectives qu’elle dégage ne sont parfois
que des trompe-l’Å“il : le choix des objets à comparer, les cadres retenus, les
critères et les déterminismes sélectionnés — qu’ils soient d’ordre climatique,
géographique, économique, technique ou culturel —, les grilles d’interprétation, les problématiques sous-jacentes — naissance ou rejet de la modernité,
construction de l’É tat, modes de production, etc. —, demeurent tributaires
de philosophies ou de théories de l’histoire qui recèlent souvent déjà en
elles-mêmes les réponses aux questions soulevées. Dans le pire des cas,
l’histoire comparée n’est que la résurgence insidieuse de l’européocentrisme.
Pourtant, le reproche qu’on lui fera sera plus terre à terre : les entreprises
et les rencontres qu’inspire l’histoire comparée restent trop fréquemment
sans lendemain
[4]. Dans notre domaine, les tentatives pour confronter le
Mexique au Pérou n’ont guère débouché sur des avancées renversantes.
Quant à l’
Å“uvre pionnière de Sergio Buarque de Holanda,
Raízes do Brasil
(1936), qui partait d’une comparaison entre la colonisation espagnole et la
colonisation portugaise, elle continue d’ê tre un essai aussi brillant qu’isolé
au sein de la production latino-américaine
[5].
Peut-on élargir nos horizons européocentriques sans emprunter la voie
de l’histoire comparée ni celle de la
World History ? Au seuil d’une enquête
dont cet article prétend poser les premiers jalons, nous nous bornerons à
apporter une réponse toute personnelle en évoquant un cheminement qui,
au départ, n’était aucunement guidé par ce type de préoccupation. L’étude
des phénomènes d’acculturation dans le Mexique espagnol nous a confronté
à des processus qui appartenaient à plusieurs mondes à la fois
[6]. L’analyse
des images et des métissages nous a sensibilisé à des configurations qui
conjuguaient de manière souvent fort complexe des traits venus d’Europe
et d’ailleurs
[7]. Ces mondes se rejoignaient sur des fronts où on ne les
attendait guère. Loin des visions dualistes — l’Occident et les autres,
Espagnols et Indiens, vainqueurs et vaincus — et des analyses systématiquement conçues en terme d’altérité, les sources nous dévoilaient des paysages
mélangés, souvent déroutants, toujours imprévisibles.
On s’est interrogé ailleurs sur l’attitude de Aby Warburg en visite chez
les Indiens Hopis. Quelque chose nous dérangeait dans cette démarche
pionnière. Avant tout préoccupé de découvrir des parallèles entre ces
communautés et les sociétés de la Renaissance italienne, l’historien allemand
ne s’est guère appesanti sur les vestiges des arts baroques importés de
l’Europe ibérique
[8]. Fasciné par le primitif, l’
œil de Warburg sous-estime
les liens qui avaient depuis longtemps inséré les ancêtres de ces Indiens
dans le cours de l’histoire occidentale. La confrontation entre des univers
censés depuis toujours être restés étrangers l’un à l’autre cantonnait dans
la primitivité et l’intemporalité des populations qui avaient pourtant vécu
au contact des Européens depuis le XVII
e siècle.
L’exhumation de ces « connexions » historiques nous a fait croiser les
traces de Sanjay Subrahmanyam, quand il propose de préférer à une histoire
comparée, approximative, redondante et truffée d’
a priori, la recherche et
le dégagement de « connected histories
[9] ». Ce qui implique à la fois que les
histoires soient multiples — pluriel et minuscule n’ont rien ici d’anodin — et
qu’elles soient liées entre elles ou encore qu’elles puissent communiquer
de l’une à l’autre. La présence d’un retable baroque au fond d’une chapelle
hopi soulève en effet des problèmes d’interprétation qui dépassent largement
l’é tude d’une communauté, d’une région ou d’un type d’objet. Face à des
réalités à saisir obligatoirement sur des échelles multiples, l’historien devrait
se transformer en une sorte d’électricien capable de rétablir les connexions
continentales et intercontinentales que les historiographies nationales se
sont longtemps ingéniées à débrancher ou à escamoter en imperméabilisant
leurs frontières. Celles qui séparent le Portugal de l’Espagne constituent
un exemple de ces blocages
[10]. Des générations d’historiens ont creusé entre
ces deux pays des écarts tels que nous nous étonnons aujourd’hui que des
Å“uvres de l’Inca Garcilaso de la Vega ou de Mateo Alemá n
[11] aient pu être
publiées à Lisbonne avec des « licences » portugaises avant de l’être en
Castille. Ou encore que l’apôtre du Brésil, le jésuite navarrais José de
Anchieta, ait composé des
autos bilingues en castillan et en portugais pour
les jeunes cités de l’Amérique portugaise
[12].
Mais les rhétoriques de l’altérité dressent des obstacles aussi redoutables
que les pesanteurs des historiographies nationales. C’est à l’historien qu’il
revient d’exhumer derrière les différences montées en épingle, réifiées et
parfois même imaginées de toutes pièces, des continuités, des parentés ou
des passages trop souvent minimisés quand ils n’ont pas été purement et
simplement mis de côté. Le silence longtemps maintenu sur les populations
métisses de l’Amérique au profit de sociétés indigènes réputées pures et
authentiques en dit long sur ces « oublis ». Ajoutons que l’intérêt pour la
micro-histoire — ou la micro-ethno-histoire — a si bien dressé notre Å“il
à observer le proche que certains chercheurs ont fini par négliger le lointain.
En somme, à des degrés divers, ces trois approches ont contribué, pour le
meilleur mais aussi pour le pire, à détacher leurs objets des ensembles
auxquels ils se reliaient historiquement.
Où trouver l’antidote ? Tout simplement peut-être dans ces vieux classiques qui n’ont pas toujours eu la postérité qu’ils méritaient :
La Méditerranée de Fernand Braudel
[13], deux volumes de la collection « Nouvelle Clio »
dus à Pierre Chaunu
[14], etc. Dès la fin des années soixante, s’élevant contre
les déformations imposées par les histoires nationales, Pierre Chaunu intimait : « Il faut rompre avec les États. » Face à l’européocentrisme, il prônait
« l’histoire du désenclavement planétaire des civilisations et des cultures
[15] ».
Et de conclure le volume 26 de la Nouvelle Clio sur une affirmation tout
aussi péremptoire : « Voilà donc posé [...] le problème fondamental du
contact des civilisations et des cultures
[16] ». Un « problème » que Fernand
Braudel avait abordé à plusieurs reprises dans sa
Méditerranée en explorant
les rapports entre l’Europe chrétienne et l’Islam turc, ces « recouvrements
de civilisations » qui s’opéraient aussi bien sur la péninsule Ibérique que
dans les Balkans
[17].
Il est enfin une autre raison de mettre en chantier une histoire qui
chercherait à rétablir des connexions et qui se distinguerait de la
World
History comme de l’histoire comparée. Une raison qui tient à notre temps.
Le processus de globalisation est en train de modifier inéluctablement les
cadres de notre pensée et, par conséquent, nos manières de revisiter le
passé. Nous sommes journellement confrontés à des circulations de toutes
sortes entre toutes les parties du globe, et donc conduits non seulement à
réfléchir sur des questions de « contacts » (Chaunu) et de « recouvrements »
(Braudel), mais également sur la centralité de notre « vieux monde » et de
ses conceptions. Il suffit, par exemple, de parcourir la production cinématographique chinoise pour s’apercevoir qu’elle ne cesse de remettre en cause
nos notions de tradition et de modernité
[18].
Un champ d’observation : la « Monarchie catholique »
Sur quelle échelle et dans quel espace l’électricien-historien doit-il
intervenir pour analyser ces « contacts » ou ces « recouvrements » ? L’exercice peut se dérouler depuis une base locale et presque microscopique.
Nous l’avons pratiqué en analysant des fresques et en visitant les ateliers
des peintres indiens du Mexique central dans la seconde moitié du
XVI
e siècle
[19], pour découvrir que la fable antique, le style maniériste et la
technique des grotesques servaient de liants entre les croyances amérindiennes et celles du christianisme. L’examen comparé des thèmes, des
formes et des couleurs révélait la trame d’une « connected history ». Mais
pourquoi ne pas étendre l’enquête à des horizons plus vastes que l’on
définirait moins en fonction de découpages qui seraient les nôtres aujourd’hui qu’en partant des ensembles politiques à visée planétaire qui se sont
constitués à certains moments du passé ?
Nos travaux nous ont confronté à l’une de ces configurations. Elle
associe non seulement des régions et des royaumes européens, mais également plusieurs continents en formant un cadre politique que les contemporains
désignaient du nom de « Monarchie catholique ». Ces termes s’appliquaient
à l’ensemble des territoires réunis sous le sceptre de Philippe II à partir
de 1580, quand l’« union des couronnes » vint ajouter à l’héritage de
Charles Quint — diminué de l’Empire — le Portugal et ses possessions
d’outre-mer.
On peut s’intéresser à cet agglomérat planétaire de diverses manières.
Il s’agit d’une construction dynastique, politique et idéologique dont on a
disséqué les tenants et les aboutissants. L’héritage de l’Empire romain, les
relectures et les expériences médiévales, l’ombre toujours présente des
messianismes tiennent ici autant de place que les politiques matrimoniales
qui jouèrent en faveur des Rois Catholiques avant de faire le bonheur, puis
le malheur, des Habsbourg. Le rôle du hasard en la matière n’est pas à
sous-estimer : c’est lui qui noue ou dénoue les combinaisons matrimoniales,
même si une lecture rétrospective nous rappelle que dès la fin du XV
e siècle
l’union des trois couronnes — Castille, Aragon et Portugal — é tait à l’ordre
du jour
[20]. On prendra aussi la mesure de la nouveauté introduite par une
domination philippine qui, faute de pouvoir se fonder sur la tradition
impériale, a revendiqué des bases concrètes — « les royaumes les plus
étendus [...] » — pour asseoir ses prétentions universelles
[21]. Plus récemment,
la grande politique de Philippe II a été examinée en détail par Geoffrey
Parker, et les échecs de son fils Philippe III par Paul C. Allen
[22].
La Monarchie catholique est aussi le berceau d’une première économie-monde qui a suscité des travaux remarquables depuis les années soixante-dix
[23]. Nous n’y reviendrons pas non plus. Ils ont parfois laissé dans l’ombre
d’autres dimensions universelles : à commencer par le déploiement des
premières bureaucraties opérant à l’échelle planétaire, qui sont indissociables —
patronato (ou
padroado) oblige — des institutions partout
implantées par une Église soumise aux deux couronnes. Sans se confondre
avec la monarchie, les réseaux établis par les ordres religieux, la Compagnie
de Jésus, les banquiers italiens ou les hommes d’affaires marranes
[24] reliaient
les quatre « parties du monde ». Les manifestations littéraires, plastiques et
musicales de la domination philippine attestent la vogue d’un art, le maniérisme, qui s’est épanoui sur plusieurs continents à la fois. Ces facettes
multiples ne font de la Monarchie catholique ni un système ni une civilisation. Mais elles sont trop imbriquées les unes dans les autres pour que
l’on se contente d’aborder cet empire en termes exclusivement politiques
ou économiques.
Alors que d’ordinaire les historiens s’ingénient à inventer et à construire
de nouveaux objets en découpant des territoires et des chronologies, la
Monarchie catholique est donc une réalité d’origine ibérique qui s’impose
d’elle-même, dans l’espace et dans le temps, sans qu’on ait à la constituer
de toutes pièces. Cette préexistence ne signifie pas pour autant que les
historiens aient volontiers adopté le territoire de cet empire pour champ
d’observation. De la Monarchie catholique, on pourrait dire ce que Fernand
Braudel écrivait de la Méditerranée : « Son personnage est complexe,
encombrant, hors série. Il échappe à nos mesures et à nos catégories
[25] ».
La monarchie est une gigantesque mosaïque faite de pièces encastrées dont
le nombre, la diversité et les articulations défient l’analyse. C’est aussi un
ensemble qui ne s’inscrit dans aucune longue durée et mérite, plus encore
que l’empire de Charles Quint, l’épithète d’éphémère. Cette construction
gigantesque, trop hétérogène et trop fragmentée pour se laisser aisément
embrasser, a souvent été escamotée dans des approches « castillanocentriques ». C’est encore le cas de l’ouvrage de Geoffrey Parker,
The World
is not enough qui, malgré son titre et ses ambitions, fait une place dérisoire
aux domaines africain, asiatique et américain, tout comme il se contente
d’effleurer la politique portugaise ou la politique napolitaine du fils de
Charles Quint
[26]. Des approches italiennes, par ailleurs fort suggestives, ne
tiennent pas plus compte des Amériques ibériques, du Portugal et de l’Asie
portugaise dans les réflexions qu’elles proposent sur le « sistema imperiale
[27] ».
La Monarchie catholique aligne d’autres singularités. Sous sa forme
philippine, c’est un conglomérat sans passé et sans précédent. Et même,
faut-il ajouter, sans avenir, si l’on considère qu’elle ne survivra pas à la
révolte du Portugal en 1640
[28]. Ce n’est pas non plus une unité géographique,
dotée d’une forte personnalité historique, ni un bloc fondé sur des structures
séculaires, voire millénaires, encore moins un espace liquide unifié, même
si les contemporains s’accordaient à faire de l’océan et de la navigation le
nerf de cet empire
[29]. Tout le contraire, apparemment, d’une Méditerranée
braudélienne qui aurait traversé les siècles.
En fait, la monarchie se rapproche davantage de l’objet braudélien, si
l’on privilégie les circulations planétaires qui s’y déploient et qui s’y
croisent, les mélanges des hommes, des sociétés et des civilisations
[30]. Elle
recouvre un espace qui réunit plusieurs continents, met en rapport ou
télescope des formes de gouvernement, d’exploitation économique et d’organisation sociale, confronte parfois très brutalement des traditions religieuses que tout oppose. En ce sens, la monarchie n’est pas une « aire
culturelle », elle en rassemble de multiples. Elle est le théâtre d’interactions
planétaires entre le christianisme, l’islam et ce que les Ibériques appelaient
les « idolâtries », catégorie au sein de laquelle les cultes de l’Amérique et
de l’Afrique côtoient les grandes religions asiatiques. C’est en son sein que
christianisation rime avec occidentalisation. Non sans effet en retour : installé à Goa, à Mexico ou à Lima, le Saint-Office doit se mesurer à des
milieux, à des populations et à des immensités qui transforment immanquablement les modalités et la portée de son action
[31].
L’é tude des empires ibériques permet également de réexaminer la question des origines de la modernité. Que peut nous apprendre sur ce sujet le
monde hispano-portugais — voire napolitain — qu’on tient d’ordinaire à
l’é cart de la voie royale de la modernité européenne, qui file droit de l’Italie
vers la France pour rejoindre l’Angleterre et les pays du Nord
[32] ? Ce
glissement de perspective a des effets paradoxaux puisque, loin de nous
confronter à une Europe méridionale, archaïque et fossile, il renvoie à un
espace planétaire où se jouent des phénomènes qui de près ou de loin ont
à voir avec ce que nous appelons aujourd’hui globalisation et mondialisation.
L’historien ne peut guère échapper aux préoccupations de son époque,
et celles-ci se réfèrent de plus en plus à ces deux notions. Au risque de
l’anachronisme et d’une lecture rétrospective des origines, on envisagera
donc les mondes de la monarchie dans une perspective qui s’écarte des
découpages classiques hérités du XIXe siècle : naissance de l’État-nation,
rapports colonie/métropole, émergence de l’Amérique latine, etc., et l’on
mettra l’accent sur les premières formes de globalisation et de mondialisation qui affectent ces espaces, quitte à préciser au fil de l’enquête en
quoi globalisation, mondialisation et occidentalisation sont des processus
distincts. En commençant par dégager certains des paramètres qui semblent
régir les interactions qui s’y développent.
La dilatation planétaire des espaces européens
La Monarchie catholique est présente en des lieux aussi éloignés géographiquement et historiquement que Mexico, Lima, Salvador de Bahia,
Manille, Macao, Goa ou Luanda. Dans le sillage de l’expansion portugaise
et de la conquête castillane, cette domination planétaire a fait prodigieusement reculer les horizons européens
[33]. Tous les observateurs de l’é poque
s’accordent à souligner « l’immensité du territoire que possède la Monarchie
d’Espagne
[34] ».
Ce phénomène de planétarisation se traduit par un changement d’échelle
qui nous semble décisif. On l’observe dans des domaines aussi divers que
l’urbanisme, la littérature, la philosophie ou le droit. Un premier urbanisme
ibéro-américain voit le jour au cours du XVI
e siècle. Des villes sont créées
sur une échelle continentale en suivant des modèles d’origine ibérique. La
traza castillane s’imprime sur le plan de presque toutes les nouvelles cités de
l’Amérique espagnole. Mais l’expansion de l’espace européen se manifeste
également dans des registres moins étudiés ou moins spectaculaires. Il en
va ainsi de la production des images ou de l’apparition d’un public de
lecteurs aux dimensions planétaires : les livres imprimés dans la péninsule
Ibérique et en Europe voyagent sur les océans Atlantique, Indien et Pacifique. Un ouvrage « grand public » aussi fameux et aussi répandu que la
Diana de Montemayor trouve aussi bien ses lecteurs sur les rives tropicales
de la baie de Salvador de Bahia que dans les bourgades espagnoles des
Philippines
[35]. Une partie de la première édition de
Don Quichotte est écoulée
dans les Andes
[36]. Traduites en nahuatl à Mexico ou en japonais à Nagasaki,
les
Fables d’Ésope deviennent tout à coup accessibles aux élites nippones
et indiennes
[37]. Ces transformations sont indissociables de la création d’imprimeries et d’é tablissements d’enseignement supérieur en Amérique et en
Asie
[38]. Non seulement les savoirs européens s’exportent mais ils sont reproduits localement. Il est significatif que les presses de Mexico aient imprimé
la grammaire du jésuite Manuel Á lvarez en même temps que celles de
Nagasaki (1594)
[39].
L’apparition d’un droit des Indes —
las leyes de Indias — offre un
autre exemple de propagation rapide de catégories et de valeurs venues de
Castille. L’adaptation américaine de cet appareil juridique inspira le fameux
ouvrage de Solorzano y Pereira,
Política indiana
[40], qu’il convient de replacer
dans ce cadre transcontinental. Bornons-nous ici à souligner l’intérêt qu’il
peut y avoir à extraire l’histoire du livre et, à travers elle, celle du latin,
du castillan et du portugais de leur gangue européenne, et à relire l’histoire du droit, de l’urbanisme ou encore de la tradition classique
[41] depuis
d’autres rivages. Leur projection planétaire est manifestement tout autre
chose qu’un phénomène périphérique. Encore que la diffusion mondiale
des savoirs et des imaginaires européens ne constitue que l’une des
facettes des transformations à l’
œuvre au sein de la monarchie. Il serait
trompeur de ramener ses espaces à celui de l’Occident ou de les penser
exclusivement en terme d’occidentalisation. Pas plus qu’on ne saurait
réduire l’expansion ibérique à sa dimension conquérante et souvent destructrice
[42] que nul ne conteste plus aujourd’hui. La dilatation des espaces
européens est un processus complexe, car il s’accompagne constamment
de la découverte simultanée d’autres sociétés et d’autres savoirs.
La compression des distances
En se dilatant, la sphère occidentale annexe ou s’efforce de capter
d’autres espaces sans pour autant toujours les absorber. D’où une compression sans précédent des distances : l’inconnu devient familier, l’inaccessible
devient disponible et le lointain relativement proche. D’où, par exemple,
l’extension vers l’Europe occidentale de zones de consommation extra-européennes : l’humanité des adeptes du tabac, autrefois cantonnée à certaines populations amérindiennes, accueille quantité de nouveaux consommateurs européens.
Un domaine généralement abandonné aux historiens des sciences et de
la médecine aide à prendre la mesure concrète de ces accélérations. L’arrivée
des « drogues » exotiques et leur intégration au sein des pharmacopées
européennes sont révélatrices de ces mouvements qui convergent vers la
péninsule Ibérique au lieu d’en émaner. C’est le cas de la « racine de
Michoacá n » ou « rhubarbe des Indes », hier inconnue des Européens,
demain en vente dans presque toutes les officines. Un médecin de Séville,
le docteur Nicolá s Bautista Monardes
[43], en décrit la découverte au Mexique,
dans la région de Colima, et nous explique la vogue européenne de ce
nouveau remède. Son texte n’a pas qu’un intérêt pour l’histoire de la
botanique ; il consigne minutieusement les différentes étapes de la diffusion
de la plante, en établissant ce que nous appellerions aujourd’hui sa « traçabilité »
[44]. Les pages de Monardes détaillent également les résistances au
nouveau produit et la manière dont elles sont rapidement vaincues. La
première réaction du médecin est négative : elle exprime un rejet face à la
nouveauté et à l’inconnu
[45]. Ce n’est qu’après avoir constaté les effets
salutaires de la racine sur de nombreux patients que le praticien sévillan
adopte son usage. Il se livre alors à une enquête méticuleuse sur l’origine
et la nature de la plante et continue les expérimentations
[46].
Le succès européen de la « racine du Michoacá n » est foudroyant :
« L’usage s’en est tellement diffusé qu’il est devenu commun dans le monde
entier. On se purge avec elle non seulement en Nouvelle-Espagne et dans
les provinces du Pérou, mais dans notre Espagne, en Italie, en Allemagne
et en Flandres. J’ai expédié de longues relations sur son compte dans
presque toute l’Europe aussi bien en latin que dans notre langue
[47]. »
Cette diffusion s’effectue depuis Séville, « le port et l’escale de toutes
les Indes occidentales
[48] » et elle obéit à des mobiles explicitement commerciaux : « Les Espagnols achètent les plantes et les envoient en Espagne
comme des marchandises
[49] »; [...] « l’usage en est déjà si répandu qu’ils
l’apportent en grande quantité comme une marchandise essentielle dont la
vente rapporte beaucoup d’argent
[50] ». De quoi mieux explorer les liens qui
associent automatiquement la diffusion des nouveautés et leur commercialisation. La réduction des distances dans les empires ibériques est autant
affaire de rentabilité que d’intérêt scientifique ou de curiosité. Elle ne se
manifeste d’ailleurs pas que dans la circulation accrue des marchandises et
des plantes : quand Sarmiento de Gamboa, parti de Lima pour explorer le
détroit de Magellan, rejoint au Cap-Vert la route portugaise des Indes, puis
qu’il retrouve aux Açores la flotte espagnole arrivée de la Nouvelle-Espagne,
les raccourcis qu’il inaugure et les connexions maritimes qu’il multiplie
participent pleinement du rétrécissement de la planète que secrète la Monarchie catholique
[51].
La confrontation des informations
Partout et presque simultanément les hommes de la monarchie rencontrent et affrontent des sociétés sans lien aucun, ou sans lien direct, avec
celles de l’Europe occidentale. Les Espagnols ont parcouru « des mers, des
îles et des royaumes [...] où ils ont trouvé des gens si divers, des lois et
des superstitions si différentes et tellement de sortes de gouvernements
et de coutumes qu’on en reste stupéfait
[52] ». Et l’intérêt des Ibériques ne se
borne pas aux territoires visités ou conquis : la curiosité pour la Chine
perçue dans son gigantisme et ses réussites en fait foi.
On a amplement commenté les informations rassemblées par les chroniqueurs ibériques et italiens sur l’Amérique, l’Afrique, le Pacifique et l’Asie.
On connaît mieux aujourd’hui la pratique naissante de la statistique, les
expéditions scientifiques
[53], les observations astronomiques conduites de
manière coordonnée sur plusieurs continents, les entreprises cartographiques
[54], les questionnaires et les enquêtes officielles lancées par la couronne de Castille, et qui aboutirent, entre autres, à la rédaction des
Relaciones geográ ficas. Les
Relazioni universali de Giovanni Botero ont
amplement contribué à diffuser ces savoirs nouveaux. La bibliothèque
universelle que publia Antonio de Leó n Pinelo en 1629 recensait des
centaines d’ouvrages écrits dans plusieurs dizaines de langues ; « orientale
et occidentale, nautique et géographique », elle se voulait à la mesure de
la Monarchie catholique
[55].
Mais s’est-on autant préoccupé de prendre un aperçu synoptique et
synchronique de ces entreprises ? Pour la première fois les lettrés d’une
monarchie européenne sont confrontés à toutes les grandes civilisations du
globe. Il est révélateur que le franciscain Bernardino de Sahagú n s’interroge
sur la
filosofía moral des Indiens du Mexique dans les années où l’augustin
Juan Gonzá lez de Mendoza mène une enquête analogue sur « la philosophie
naturelle et morale que l’on enseigne publiquement » chez les Chinois
[56]. À
la même époque, les savants de l’Espagne et de Rome se penchent sur les
« peintures » mexicaines et les livres chinois expédiés en Europe
[57]. L’auteur
d’un ouvrage pionnier sur la Chine, le Galicien Bernardino de Escalante
[58],
fait même reproduire des caractères chinois dans son texte deux ans avant
que le métis Diego Valadés ne publie des glyphes du Mexique ancien dans
sa
Rhetorica christiana (1579)
[59]. L’essor des cartographies européennes se
double d’un intérêt soutenu pour d’autres cartographies : qu’il s’agisse au
Mexique du recours systématique aux « peintures » des
tlacuilos retenues
pour compléter et illustrer les textes des
Relaciones geográ ficas, ou de la
curiosité ibérique pour les cartes chinoises : « Une carte de géographie faite
par les Chinois eux-mêmes qui est arrivée au Portugal entre les mains de
Juan de Barros — un historien fort savant de cette nation —, porte l’indication de deux cent quarante quatre villes fameuses
[60]. »
Ajoutons que la découverte des savoirs exotiques a parfois des implications déroutantes : les Espagnols reconnaissent la priorité des Chinois dans
deux domaines majeurs de la « modernité » : l’invention de l’imprimerie et
celle de l’artillerie
[61], et cette reconnaissance s’étale dans un ouvrage, l’
Historia del gran reino de de la China de Juan Gó nzá lez de Mendoza, qui a
connu de 1585 à 1600 trente-huit éditions dans toutes les grandes langues
européennes. D’une façon générale, la « merveilleuse vie policée
[62] » de la
Chine fascine les commentateurs comme les avaient enchantés les merveilles
de Mexico-Tenochtitlá n
[63].
L’époque est donc aux comparaisons planétaires. L’historien de la Chine,
Bernardino de Escalante, compare les villes de cet empire à Bruges, à
Séville, à Cadix
[64]. Mais ces confrontations ne se bornent pas à mettre en
rapport le non-européen et l’européen
[65]. Les rapprochements directs entre
les Indes occidentales et orientales se multiplient grâce aux liaisons qui
s’établissent entre Lisbonne et Séville, entre l’Asie portugaise et l’Asie
espagnole
[66]. Rien n’empêche Pedro Ordó ñez de Ceballos de comparer le
réseau hydrographique du Mékong avec celui de l’Amazone
[67]. Mais, fait
nouveau, ces rapprochements peuvent être désormais échafaudés depuis les
terres lointaines et à partir d’un nouveau cadre de référence. C’est ce
qu’implique la formule récurrente du médecin Juan de Cá rdenas : « Davantage dans les Indes que dans n’importe quelle autre partie ou province du
monde
[68]. » C’est à Mexico et dans une perspective « indienne » (au sens
continental et américain de
indiana) que ce médecin rédige son traité sur
les
Problemas y secretos maravillosos de las Indias
[69]. C’est à Mexico
également que s’élabore dès la seconde moitié du XVI
e siècle une vision
proprement américaine de l’Asie, un « orientalisme » qui, sans cesser d’être
d’origine occidentale, s’est greffé sur le Nouveau Monde. C’est toujours
dans la capitale mexicaine que Antonio de Morga publie le premier grand
ouvrage espagnol consacré à l’histoire des Philippines, son
Sucesos de las islas filipinas
[70].
La circulation des plantes médicinales dont le médecin Monardes nous
a fourni un exemple ne tisse pas exclusivement des liens entre l’Europe
occidentale et l’Amérique espagnole. D’autres connaissances et d’autres
plantes parviennent à Lisbonne depuis les terres d’Asie. C’est en 1563 que
Garcia d’Orta fait imprimer à Goa ses
Coloquios dos simples, e drogas he
cousas mediçinais da India
[71]. Tôt connu en Espagne, l’ouvrage est traduit
en latin et publié quatre ans plus tard aux Pays-Bas par l’Arrageois Charles
de l’Écluse. En 1593, une quatrième édition joint au texte de Garcia d’Orta
celui de Nicolá s Bautista Monardes. Les circuits de la connaissance lient
ainsi l’Amérique à l’Asie en passant par une Europe qui ne se limite pas
aux imprimeries de la péninsule : les nouveaux savoirs de l’Inde croisent
ceux de l’Amérique sur les presses flamandes de la monarchie
[72]. Certains
travaux réalisent même des aller-retour à travers l’Océan au cours desquels
les données initiales sont retravaillées en fonction de milieux savants ou
de publics tout à fait différents
[73].
Heurts et concordances des temps
La présence hispanique se solde aussi par l’imposition systématique de
la référence au temps occidental et chrétien. Cette unification du temps
passe même pour être l’une des caractéristiques de la monarchie : dans sa
Monarchia di Spagna (1598), le Calabrais Tommaso Campanella constate
avec satisfaction que la messe est célébrée toutes les demi-heures, « ogni
mezz’ora e sempre », d’un bout à l’autre de la Monarchie catholique
[74].
Cependant le temps européen prend un aspect sensiblement différent
dès qu’il est appréhendé hors du Vieux Monde. Publié à Mexico quelques
années après la rédaction du traité de Campanella, le
Repertorio de los
tiempos (1606) de l’Allemand Heinrich Martin explique le temps occidental
et ses divisions, rappelle les liens qu’il entretient avec l’astronomie et
l’astrologie, propose des pronostics et un résumé des choses passées. Martin
s’applique à insérer la chronologie du Mexique espagnol dans une chronologie européenne et mondiale : le temps de la vice-royauté américaine est
raccordé au temps de l’Angleterre de Henri VIII et de Marie Stuart, à
celui du Pérou espagnol et même à celui des Philippines
[75]. Cette insertion
s’accompagne d’un tableau des longitudes qui situe plus d’une centaine de
villes de la Monarchie catholique par rapport au méridien de Mexico, au
lieu de le faire par rapport à celui de Madrid ou de Séville ; en commençant
par les cités de la Nouvelle-Espagne, du Pérou, du Brésil, puis de l’Espagne,
des Philippines, de la « Gran China » pour s’achever sur l’Inde des Portugais :
Calicut, Goa et Diu
[76]. À chaque fois, le cosmographe fournit la différence
horaire qu’il a calculée entre la capitale du Mexique et la ville indiquée.
Sous sa plume et dans ses calculs, Mexico devient un axe historique et
géographique à partir duquel le temps de l’Europe se transforme en temps
occidental.
Encore que la victoire du temps chrétien soit loin d’être absolue. Avec
le temps de l’Église débarque en Amérique, en Asie et en Afrique celui
des marranes. Et les autres computs, fût-ce dans les régions directement
dominées par le roi de Castille, résistent comme ils le peuvent. Dans la
capitale espagnole des Philippines, à Manille, la ville des
sangleyes vit à
l’heure chinoise tandis que les chroniqueurs indiens du Mexique continuent
inlassablement de calculer des concordances entre leurs calendriers et celui
des chrétiens. Ceux-ci ne restent d’ailleurs pas indifférents à d’autres
manières de compter le temps ou à d’autres profondeurs historiques comme
l’attestent les travaux menés par les missionnaires espagnols sur les computs
mexicains ou, pour une tout autre région du globe, l’intérêt porté aux
millénaires d’histoire chinoise
[77]. Temps et espaces se rencontrent, interfèrent
et s’affrontent au sein de la monarchie et même en dehors d’elle puisque
la Chine impénétrable est curieuse des horloges européennes. L’étude de
ces expériences ne pourrait-elle pas contribuer à mieux dégager les particularités d’un temps européen mis à l’épreuve d’autres temporalités ?
Dilatation des espaces européens, compression des distances, confluence
des savoirs et des temps, ces transformations définissent quelques-uns des
paramètres propres à la monarchie. Des mondes, des histoires que rien ne
reliait auparavant entrent en contact. Le panorama apparaît d’une telle
complexité qu’on ne saurait se borner à l’envisager dans la perspective d’une
occidentalisation conquérante ou dans celle d’une « vision des vaincus »
imperméable au changement. Reste à savoir comment le perçoivent les
hommes qui l’habitent.
De la « patrie » au « monde » et retour
Une plante venue de Colima envahit les herboristes de Castille, des
Flandres et d’Italie — mais combien sommes-nous aujourd’hui à savoir
exactement où se situe ce petit état du centre du Mexique ? La circulation
des drogues révèle la façon dont le « local » est susceptible d’acquérir une
projection internationale, une « visibilité » soudaine à l’échelle « globale »,
c’est-à-dire sur les scènes européennes, sud-américaines, africaines et asiatiques. Il est évident que « local » et « global » représentent des catégories
contemporaines encore fort mal définies et il n’est pas question de les
plaquer telles quelles sur les sociétés du XVI
e siècle. Pas plus qu’on ne
saurait confondre la globalisation qui s’ébauche en cette époque lointaine
avec la mondialisation que nous vivons aujourd’hui. Mais doit-on pour
autant écarter les sollicitations du présent quand elles nous incitent à revisiter
le passé et à en extraire de quoi réfléchir sur les singularités de notre temps ?
Au sein de la monarchie, les témoignages les plus divers différencient deux
espaces : celui d’où l’on vient (et où parfois l’on retourne), et celui au sein
duquel on se déplace. Localement, c’est la
patria, le
patrio nido qui sert
de point d’ancrage. C’est l’endroit que l’on regagnera après avoir couru le
monde et les continents, « comme l’oiseau absent du nid qui est sa patrie ».
La formule est de Pedro Ordó ñez de Ceballos, globe-trotter avant la lettre,
de retour dans son Jaén natal en 1614
[78].
Local et global ne sont guère aisés à cerner, pas plus que les liens qui
les unissent. Au cours du XVI
e siècle, le rapport entre ce qui constitue le
« local » —
la patria — et ce qui correspond à notre « global » —
el
mundo — se modifie à mesure que
patria et
mundo acquièrent eux-mêmes
des contenus ou des visages différents. Ces changements épousent les
rythmes de l’expansion ibérique. Comme s’il s’agissait de deux processus
parallèles et indissociables, la redéfinition du « local » paraît accompagner
l’émergence d’un « global » qui tend chaque fois davantage à se confondre
avec l’espace planétaire. En Amérique, la conquête espagnole contraint
envahisseurs et envahis à redéfinir le « local ». Avec les ans et la distance,
les liens des conquistadors avec leur communauté d’origine se distendent
ou se rompent : pour partie d’entre eux leur lointaine
patria située quelque
part en Castille, en Andalousie ou dans le Pays basque
[79] n’est plus qu’un
souvenir. Quant aux rapports qu’ils ont pu tisser dans les Caraïbes, ils se
résument souvent à des attaches éphémères. Le « néo-local » américain
se présente d’abord comme une réalité institutionnelle, transplantée ou
métisse. La fondation de la ville de Veracruz par les conquistadors matérialise et officialise cette reterritorialisation à la castillane sur le sol du
Mexique. Pour les sociétés indigènes, la création des
repú blicas de Indios,
qui conjuguent institutions ibériques et héritages amérindiens, le redécoupage des espaces ethniques et les politiques de
congregaciones ou de
reducciones déclenchent également des processus de relocalisation.
Dans le même temps se profile un espace « global » étendu à l’échelle
planétaire. Grâce à Magellan et à El Cano le monde devient pleinement un
globe dont il est possible de faire le tour. C’est dorénavant une réalité vécue
aux dimensions matériellement vérifiables. La conquête des Philippines par
l’Espagne et la découverte de la route du retour rendent possibles les
premières liaisons régulières transpacifiques. La maîtrise progressive des
parcours planétaires fait de l’exceptionnel une pratique de routine à haut
risque
[80] et donne une portée concrète à la formule « sur toute la rotondité
du monde
[81] », dorénavant associée aux déplacements des Espagnols. Ces
progrès de la navigation ont précédé de quelques années l’avènement de la
Monarchie catholique, qui est parvenue à faire « le tour du monde entier
en peu de temps
[82] ».
Rédigées peu après le tour du monde de Magellan, les
Lettres dans
lesquelles Herná n Cortés rend compte à son souverain de la conquête du
Mexique sont déjà révélatrices d’un nouvel état de choses et d’un nouvel
état d’esprit. Elles s’adressent non pas au roi de Castille mais à l’empereur.
Ce n’est pas seulement la titulature du destinataire qui est inattendue, c’est
le lieu d’expédition, le Mexique. Pour la première fois, une terre américaine
tombe sous la domination de l’héritier des empereurs romains, l’«
invictí-simo emperador, potentísimo César
[83] », raccordant le Nouveau Monde à
l’Ancien
[84]. Autant que la navigation, le détournement de la tradition impériale de l’Occident latin, l’expansionnisme ibérique, la réalisation des ambitions universalistes du christianisme ont favorisé la diffusion d’une autre
approche du monde, conçu dorénavant comme un ensemble de terres liées
entre elles et placées sous un même sceptre
[85].
C’est dans ce contexte et dans cette acception que le terme
mundo
devient récurrent sous les plumes les plus diverses. Quand il évoque la
diffusion de nouvelles espèces de plantes, le médecin sévillan Nicolá s
Monardes ne peut s’empêcher de recourir systématiquement à ce vocable :
« Leur usage ne s’est pas seulement [répandu] dans notre Espagne mais
dans le monde entier
[86]. » Le cosmographe allemand installé à Mexico,
Heinrich Martin, ne perd jamais de vue « les autres parties du monde
[87] ».
Dans la
Città del Sole, l’informateur génois de l’Hospitalier se flatte
« d’avoir fait le tour du monde entier », « il mondo tutto
[88] ». Les chroniqueurs ont pris l’habitude d’ouvrir leur récit en plantant le décor d’un
monde qui n’est plus seulement celui de la Création, des Anciens et du
Moyen  ge, mais l’addition des « quatre parties » émergées — Europe,
Amérique, Afrique, Asie —, distribuées dans deux hémisphères en voie
d’être occupés, mesurés et conquis
[89].
Le « global » se greffe enfin sur une visualisation toujours plus fine du
globe terrestre. Les mappemondes, les sphères armillaires et les tapisseries
le montrent dans sa réalité physique et son intégralité. Jerry Brotton a
longuement analysé une tapisserie que l’on doit à Bernard Van Orley et
qui s’intitule « La Terre sous la protection de Jupiter et de Junon »
(Bruxelles, 1520-1530)
[90]. Il s’agit, en fait, de l’empire portugais figuré dans
ses dimensions brésiliennes, africaines et asiatiques sur un globe blanc et
bleuté d’une saisissante beauté. On pourrait également évoquer la manière
dont les poètes ibériques organisent des voyages aériens autour du globe
et découvrent au passager envolé vers le haut des cieux « [...] du Brésil les
étendues incultes, / les Andes, l’Eldorado, et les redoutables / déserts du
Darien remplis d’embûches, / quoiqu’alors frais et fleuris [...]
[91] ».
Si l’on s’en tenait à la définition du terme global que proposait récemment Bruce Mazlich : « Le mot global nous renvoie en direction de l’espace
et peut inclure l’idée de se trouver hors de notre planète en train de regarder
le vaisseau Terre
[92] », il nous faudrait reconnaître que Van Orley et Balbuena
figurent parmi les inventeurs de cette « new perspective » !
Du « global » au « local »
Les vastes espaces qu’embrasse la Monarchie catholique incitent à poursuivre le questionnement au risque toujours de l’anachronisme. Comment
s’insère le « local » dans le « global » tels qu’on peut les repérer dans la
seconde moitié du XVIe siècle ? De quelle façon appréhende-t-on le « local »
au sein d’une domination mondialisée comme la monarchie ? Comment le
« global » se traduit-il ou est-il perçu sur place, à grande échelle, au sein
d’un espace concret, vécu quotidiennement ? Quantité de pistes s’offrent
au chercheur. On se contentera d’évoquer celles qu’inspire la lecture de
trois auteurs de la monarchie que rien, en principe, ne devrait rapprocher :
Bernardo de Balbuena, Juan de Torquemada et Tommaso Campanella. Le
premier écrit un poème de circonstance édité à Mexico (1604), le deuxième
un ouvrage apologétique publié à Séville (1615) et le troisième un petit
traité philosophique rédigé dans le royaume de Naples (1602) qui fait suite à sa Monarchia di Spagna.
Le poète espagnol Bernardo de Balbuena consacre à Mexico un éloge
si exalté — Grandeza mexicana — que la ville réelle s’efface derrière une
vision fabuleuse et grandiose : « Cité fameuse, centre de perfection [...].
Indes du monde, ciel de la terre », plongée dans un éternel printemps. Mais
cette image est aussitôt ancrée sur l’immensité du globe dont Mexico
serait le « gond ». Pas question de dissocier la cité d’un empire et d’un
expansionnisme auxquels Balbuena s’empresse de rendre hommage :
En moins de dix années
L’Espagne s’est taillée
En ces Indes florissantes
Deux monarchies [...]
Et sur cent royaumes de vaillants barbares
Deux milles lieues de territoires étrangers. [93]
La
Monarquía indiana du franciscain Juan de Torquemada propose un
autre type d’articulation. Cette chronique monumentale
[94] fait l’apologie de
l’évangélisation franciscaine en jouant aussi sur deux plans : une perspective
planétaire et une perspective locale. La perspective planétaire embrasse les
Indes occidentales, le Pacifique et l’Asie espagnole. « Globalement », la
Monarquía indiana de Torquemada se présente à la fois comme la variante
« américaine » de la Monarchie catholique et comme la version christianisée
de la monarchie indigène qui dominait le Mexique avant la conquête espagnole. Quant à la perspective locale, elle correspond à la description idéalisée (et nostalgique) de la communauté indigène telle que les moines l’avaient
imaginée et implantée en Nouvelle-Espagne
[95]. Idéalement, celle-ci est
conçue comme un vaste monastère ou une grande école placée sous la
férule des franciscains
[96]. La discipline la plus stricte doit y régner. Tout à
la fois exaltés et confinés dans une position de subordination, les Indiens
constituent un
genus angelicum, une « cire molle ». Torquemada développe
donc sur le mode spirituel et monastique ce que Balbuena déclinait sur le
mode poétique et profane. Est-ce pour cette raison que le franciscain met
les Indiens au c
Å“ur de sa vision de la réalité locale alors que le poète ne
s’embarrasse guère pour les en exclure, ou presque ? Reste que tous deux
s’accordent à imaginer le « local » sous l’angle de la glorification et de
l’idéalisation.
À une autre extrémité de la monarchie et à la même époque, le dominicain Tommaso Campanella passe d’une vision politique du « global », la
Monarchia di Spagna, à la description philosophique d’une île asiatique
située sous l’équateur. Celle-ci abrite une cité merveilleuse, la
Città del
Sole. Dans cet ouvrage rédigé trois ans après la
Monarchia
[97], le « local »
cesse d’être l’idéalisation d’une réalité pour se confondre avec l’utopie.
Après avoir décrit et exalté un monde en passe d’être totalement dominé
par l’Espagne pour peu qu’elle se pliât aux principes du christianisme
[98],
Campanella se concentre sur un point du globe qui apparaît comme « une
cellule vitale capable de se reproduire jusqu’à occuper la terre entière
[99] »,
la Cité du Soleil.
À force d’analyser le texte de Campanella dans son cadre napolitain ou
italien
[100], on ne s’est guère aperçu que la Cité du Soleil évoque autant la
ville parfaite des vers de Balbuena que l’existence réglée des communautés
indigènes selon Torquemada. Les chants dont retentit la
Città del Sole, les
balli bellissimi
[101], les fêtes, les prières, le luxe des ornements sacerdotaux
renvoient à la somptuosité de la religiosité indienne orchestrée par les
franciscains du Mexique. Cantonnées dans leur contexte local, ces
œuvres
paraissent n’avoir rien en commun ; relues dans le cadre de la monarchie,
elles sont toutes traversées par la préoccupation de penser le rapport entre
la sphère locale et la monarchie, et s’en tirent chacune en idéalisant la cité
ou la communauté.
L’analyse, il va sans dire, n’a de sens que si on lui soumet d’autres
textes surgis dans la mouvance de la domination philippine. En tout cas,
les systèmes de représentation nés au sein de la Monarchie catholique
semblent d’ores et déjà indiquer que l’unité dynastique est compatible avec
des points de vue multiples qui réservent à chacune des régions de l’empire
un rôle dynamique. Comme si l’appartenance à la monarchie pouvait s’accommoder d’une relecture locale, créatrice et originale. Liée à des programmes aux ambitions universelles
[102], cette trame complexe reste donc
encore largement à explorer. On pourrait relire dans le même esprit la
Rhetorica christiana du métis Diego Valadés (Pérouse, 1579)
[103] ou encore
les
Comentarios reales de l’Inca Garcilaso de la Vega, en cherchant à
définir de quelle façon l’idéalisation du royaume des Incas s’inscrit elle
aussi dans le contexte universel de la monarchie. L’analyse des auteurs
portugais montrerait de quelle manière ils conçoivent les liens qui unissent
aux espaces gigantesques de la domination philippine une Lisbonne placée
au centre du monde
[104]. Sans oublier l’
Asia portuguesa et sa capitale, Goa,
baptisée la « Rome de l’Asie ». Et pourquoi ne pas donner la parole à
l’Afrique en interrogeant l’historien mulâtre André Alvarez de Almada et
son
Tratado breve (1594)
[105] ? On s’apercevrait alors que des périphéries de
la monarchie, qu’elles soient napolitaines ou portugaises, mexicaines ou
péruviennes, africaines ou asiatiques, naissent simultanément des représentations du monde où chaque fois « local » et « global » se répondent de manière
singulière.
Circuler entre les mondes
Mais ces pistes, à peine ici ébauchées, ne concernent que des constructions intellectuelles isolées même si leur appartenance à un cadre commun
révèle des parentés insoupçonnées ou encore peu étudiées. C’est davantage
l’histoire des hommes qui nous dévoile la manière dont le « local » et le
« global » sont constamment réagencés, et ce n’est qu’en multipliant les
études de cas que l’on peut espérer rassembler des informations significatives.
« Nos Espagnols ont montré une telle valeur et une telle détermination
qu’ils n’ont presque pas laissé sur toute la rotondité de la terre de mer,
d’île, de royaume qu’ils n’aient parcourus
[106]. » Comme dans la Méditerranée
braudélienne, et plus encore peut-être, c’est le mouvement des hommes
[107]
qui confère son unité à l’espace de la monarchie. En fait de mobilité et de
nomadisme, la réalité dépasse souvent l’imagination des meilleurs romanciers du temps : si le Guzmá n de Alfarache, le prototype du héros picaresque,
circule dans le bassin de la Méditerranée occidentale, son créateur, Mateo
Alemá n, séjourne plusieurs années en Nouvelle-Espagne. Ni administrateur,
ni missionnaire, ni marchand, le dramaturge Juan Ruiz de Alarcó n traverse
trois fois l’Atlantique, ce que fera deux fois l’un de ses rivaux, Tirso
de Molina. Les déplacements s’effectuent désormais hors des frontières de
l’Europe et du monde méditerranéen, et quantité de personnages, aujourd’hui
bien oubliés, font le tour du monde. Pedro Ordó ñez de Ceballos se vante
même de l’avoir parcouru plusieurs fois : « De neuf ans à quarante-sept
ans j’ai passé mon temps à pérégriner et à voir le monde, en parcourant
plus de trente mille lieues [...] et en atteignant toutes les cinq parties [du
globe] : l’Europe, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique et la Terre de Magellan
[108]. »
Suit une liste interminable d’endroits que notre homme, soldat, marchand,
négrier, puis ecclésiastique, se flatte d’avoir visités. À la fin de sa vie,
Pedro Ordó ñez est nommé vicaire général des royaumes de la Cochinchine
et chantre de l’église de Huamanga au Pérou ! L’exemple est-il exceptionnel ? Il l’est sans doute vu d’une Europe conçue comme un monde en vase
clos. Il ne l’est plus du tout dès que l’on interroge les espaces de la
monarchie. À la même époque qu’Ordó ñez de Ceballos, le franciscain
Martín Ignacio de Loyola déploie des activités religieuses, diplomatiques
et commerciales dans deux régions du globe pourtant situées aux antipodes
l’une de l’autre : l’Asie de Manille, Macao et Canton, l’Amérique du Rio
de la Plata et du Brésil
[109].
Ces déplacements ne s’opèrent pas à sens unique. Comment négliger
les destinées qui ont mené des Indes vers le continent européen des métis
comme le Péruvien Garcilaso de la Vega et le Mexicain Diego Valadés ?
Leurs
Å“uvres ont apporté à l’Europe de la fin de la Renaissance des
connaissances exceptionnelles sur les vieux mondes américains. Les hiéroglyphes mexicains que Valadés recycle dans son art de la mémoire sont
gravés à Rome et à Pérouse, au c
Å“ur de la catholicité romaine, alors que
la mémoire des Incas, revue par Garcilaso, est imprimée à Lisbonne. On
pourrait s’interroger sur la représentativité de ces cas qu’il serait pourtant
aisé de multiplier. Impossible d’évoquer en quelques lignes les missionnaires, les ecclésiastiques, les conquérants, les marchands et les fonctionnaires qu’intérêts, vocations ou responsabilités politiques entraînent d’un
continent à l’autre. Sans oublier les Portugais condamnés à l’exil pour
toutes sortes de raisons (
degredados
[110] ) ou les esclaves africains qu’on
transporte en Europe, en Amérique et en Asie après souvent de longs
parcours épuisants sur la terre d’Afrique. De vieilles habitudes européocentriques nous poussent à rejeter ces figures dans l’ombre des périphéries et
dans l’exception. Il en va autrement si l’on fait de la monarchie et non
plus de l’Europe occidentale notre base d’observation. Sans doute faudrait-il distinguer entre les individus et les groupes, entre ce qui est le fait
d’institutions et de corporations (les administrateurs, les ordres missionnaires), entre ce qui est de l’ordre du déplacement forcé (esclaves,
degredados) et de ce qui ressort de la mise en
Å“uvre de réseaux
[111] ou
d’initiatives personnelles.
Mais laissons en suspens la question de la représentativité pour pointer
un autre objectif, le repérage des comportements nouveaux qu’induit la
monarchie dans ses dimensions planétaires : derrière ces mobilités intercontinentales, qu’elles soient recherchées ou forcées, on discerne une étonnante capacité à s’adapter à des environnements variés, changeants, souvent
carrément hostiles. Cet exercice répété touche aussi bien l’alimentation, le
climat, le corps, les techniques que la pénétration des réseaux locaux
[112].
Menées à l’échelle planétaire, ces expériences débordent considérablement
les cercles de ceux qui nous ont laissés des impressions écrites. Elles
impliquent des milliers d’Européens et de non-Européens qui apprennent à
vivre — ou à survivre dans le cas des esclaves noirs et des
degredados —
entre plusieurs mondes.
Ces passages d’une société, d’une civilisation à une autre s’assortissent
également de remarquables facultés d’observation. Le récit du Florentin
Carletti comme celui de Ordó ñez de Ceballos, deux spécialistes du « tour
de la monarchie », fourmillent d’informations puisées dans les sociétés et les
langues les plus diverses. Des notations si attentives que l’on s’empresserait
aujourd’hui de les qualifier d’« ethnographiques »
[113]. Les stéréotypes, les
préjugés et les arrière-pensées politiques et religieuses dont ces auteurs font
montre — mais comment en irait-il autrement ? —, ne diminuent en rien
leur soif d’accumuler des données de toutes sortes sur la monarchie, ses
voisins et ses rivaux : les textes consacrés au Japon, à la Chine ou à la
Turquie en font foi. Ils ne sont d’ailleurs pas toujours l’expression d’une
volonté de domination et de conquête orchestrée depuis le c
œur de la
monarchie. L’ouvrage de Bernardino de Escalante s’inquiète du paradoxe
qui fait qu’un pays aussi parfait que la Chine puisse être idolâtre
[114], celui
du jésuite Luís Fró is cherche à comprendre pourquoi les Japonais, « des
gens d’une aussi grande police, vivacité d’esprit et sagesse naturelle », sont
aussi différents des Portugais
[115].
Comment se relier à l’Amérique ?
Pour vivre ou pour survivre, encore faut-il pouvoir créer des liens
avec la terre d’accueil ou d’exil. L’installation temporaire ou définitive en
Afrique, en Asie ou en Amérique modifie les comportements et les imaginaires. On a vu que l’arrivée des Européens en Amérique suscite l’émergence d’une néo-localité. Chez les lettrés espagnols et créoles des Indes
occidentales, cette expérience conduit parfois l’individu à prendre des distances par rapport à l’européocentrisme dominant. Certains le font en adoptant un recul planétaire comme s’ils éprouvaient le besoin de se situer par
rapport au globe avant même de se rattacher à un espace précis autre que
l’Europe. C’est ce point de vue qu’un fils de conquistador né au Mexique,
Dorantes de Carranza, développe sur un mode presque « scientifique ».
L’
Å“il de l’amateur — car Dorantes de Carranza n’a rien d’un cosmographe — contemple la sphère terrestre « comme pourra le voir quiconque
examine attentivement le globe où est figurée et peinte la terre entière
[116] ».
Mais le regard peut emprunter des biais plus littéraires dans des ouvrages
de fiction. C’est la magie d’un enchanteur qui, dans le
Bernardo de Balbuena, dévoile les horizons lointains de la planète aux passagers d’une
fantastique machine volante
[117].
Si la vision du monde cesse d’être strictement européocentrique, c’est
qu’elle se recompose à partir de la terre d’adoption. Mais comment penser
et construire le rapport à la nouvelle « patrie » ? Plusieurs voies sont envisageables. L’une exploite le terrain de l’histoire naturelle et passe par la
défense et l’illustration de l’espace extra-européen. Le plaidoyer confronte
les grandes zones habitées du globe pour mieux exalter les qualités des
contrées nouvelles. La
Sumaria relació n (1604) du créole mexicain Dorantes
de Carranza en est un exemple. Dans ce texte qui ne devrait être en principe
qu’une liste des conquistadors du Mexique et de leurs descendants, resurgit
le vieux thème de l’Inde : les Indes — « nos Indes » — ne seraient qu’une
extension de l’Inde des Anciens dont elles partageraient toutes les vertus :
« Tout ce que j’ai dit de la fertilité et de la félicité de toutes ces Indes
prouve et confirme qu’elles sont la partie postérieure de l’Inde véritable
[118]. »
On croirait presque écouter ou lire Christophe Colomb, à plus d’un siècle
de distance
[119]. Le raisonnement de Dorantes de Carranza récupère au passage
le savoir des Anciens et de leurs continuateurs : Pline, Strabon, Pomponius
Mela, Isidore de Séville... Un savoir et des autorités qui semblent loin
d’être dépassés à l’aube du XVII
e siècle. Grâce à quoi les Indes nouvelles
apparaissent moins nouvelles qu’il n’y paraît.
Mais l’Inde n’est pas qu’une pièce de la géographie antique, elle distille
un inépuisable imaginaire. Pour Strabon, Diodore ou Pline relus par
Dorantes de Carranza, « l’Inde surpasse en beauté toutes les autres régions ».
De cette contrée, le Nouveau Monde des Castillans hérite les richesses
fabuleuses : « Métaux, or, argent, cuivre, perles et pierres précieuses [...]
beaucoup d’espèces aromatiques et odorantes ». Arbres de grande taille,
toujours couverts de feuilles, tubercules délicieuses, récoltes abondantes
deux fois l’an, populations innombrables
[120], tout confirme que le Nouveau
Monde est bien l’Inde des Anciens
[121].
Face à ce biais géographique
[122] s’esquisse une autre voie. Celle-ci
consiste à forger une mémoire historique qui puisse intégrer la conquête
espagnole, voire l’époque préhispanique au passé de l’Occident. Le sens et
le contenu de la démarche dépendent de l’origine de l’auteur. Dans le cas
des créoles mexicains, leur tâche se ramène prioritairement à relater les
événements de la Conquête, comme le fait sur le registre épique le
Peregrino
indiano (1599)
[123] de Antonio de Saavedra y Guzmá n. Dans sa relation,
Dorantes de Carranza s’avance davantage en greffant le récit de la conquête
espagnole sur le passé préhispanique, quitte à remonter aux origines
mythiques que s’attribuent les Indiens
[124]. Un parallèle s’impose aussitôt
entre les Mexicas et les Juifs de l’Ancien Testament : « La dernière tribu
fut celle des Mexicas [...] c’était la tribu la plus illustre comme la grande
tribu de Juda chez les Juifs. » Aux yeux de l’auteur, tout justifie le choix
de la ville de Mexico comme capitale de la Nouvelle-Espagne, autant son
antiquité — « car les Indiens avaient vécu un si grand nombre d’années à
Mexico
[125] » — que sa fondation « merveilleuse »
[126]. Tout capital symbolique
paraît bon à prendre.
Comment se rattacher à l’Europe ?
Dans le ressort de la Monarchie catholique, les acteurs ne sont pas que
des Ibériques et des Européens. Les lettrés indigènes et les métis du Mexique
suivent des stratégies différentes, même si elles semblent parfois recouper
celles des envahisseurs. Les premiers rattachent leur passé local et régional,
et même leur idée du monde — ce que les Nahuas appelaient l’anahuac —
à l’univers des chrétiens et des Espagnols. Pour les métis, la tâche est plus
complexe, voire plus acrobatique : il leur faut tout à la fois se raccorder
au passé indien et se relier à l’histoire chrétienne et européenne.
Le cas du chroniqueur chalca Domingo Chimalpá hin (1579-vers 1650)
illustre la voie indienne. Rédigées en nahuatl, ses
Relaciones restent des
annales indigènes, étayées sur l’interprétation des codex préhispaniques et
coloniaux. Il y est beaucoup question de migrations, de chefs fameux et de
conquêtes, d’alliances matrimoniales et de généalogies. Mais l’
œuvre
exploite également des sources européennes
[127]. Son intérêt réside dans une
façon toute personnelle d’insérer l’histoire de la seigneurie de Chalco-Amecameca — le « local » selon Chimalpá hin — dans la perspective planétaire de la domination chrétienne et ibérique, à moins que ce ne soit le
contraire. Et c’est bien là toute l’ambiguïté de la démarche du chroniqueur
chalca. Chimalpá hin s’y prend en puisant à pleines mains dans le
Repertorio
de los tiempos de Heinrich Martin (1606). Dès le début il rattache sa
chronique à l’histoire chrétienne du monde. C’est l’objet de la première
relació n qui s’intitule « Livre de la création du ciel et de la terre et de
notre premier père Adam et de notre première mère Ève ». Puis dans la
troisième
relació n, l’auteur introduit directement le récit de la découverte
de l’Amérique dans la trame des événements mexicains. Parmi les faits
correspondant à l’année 1484 se glissent pour la première fois des événements européens : il s’agit de la visite de Christophe Colomb aux souverains
de Castille et d’Aragon. L’insertion débute par la phrase : « Auh no ypan
yn xihuitl yn macuilli tecpatl de 1484 [...] » :
Et c’est aussi en cette année 5-silex 1484 qu’il entra dans le palais
(tlahtotecpan) des tlahtoque-rois don Fernando et doña Isabel, tlahtoque de
Castille (tlahtoque yn Castilla). Et celui qui est entré dans le palais, celui
qui se nommait Christophe Colomb, ce n’était pas un Espagnol (amo
español), l’Espagne n’était pas sa patrie car avant de partir pour venir ici
il résidait dans la ville (altepetl) appelée Nervy, sujette et voisine de la
ville (altepetl) qui s’appelle Gênes [128].
Pour rédiger sa chronique, Chimalpá hin traduit en nahuatl et adapte à
sa façon le texte castillan de l’Allemand Martin. La « découverte » de
l’Amérique devient une « arrivée », et c’est la Nouvelle-Espagne qui s’affiche d’entrée de jeu comme destination bien avant qu’il soit question du
Nouveau Monde
[129]. Le but de l’expédition ne pouvait pas être l’Asie de
Colomb ni même le Nouveau Monde, mais bien la terre millénaire dont
Chimalpá hin était l’un des derniers chroniqueurs. À la date de 1493, la
perspective de la chronique s’infléchit. Jusque-là, elle se bornait à mettre
en parallèle événements mexicains et événements européens, comme si
elle juxtaposait deux chroniques « régionales ». À partir de 1493, le récit
synoptique se situe désormais dans le cadre mondial qu’évoquent la préparation du traité de Tordesillas et « la bulle qui a permis de diviser le monde
[130] ».
Les rapports de Chimalpá hin au « local » et au « global » reflètent les
transformations de la société hispano-indienne. Le « local » est à la fois le
proche, le familier, l’héritage chalca (il est désigné en nahuatl par un
adverbe de lieu —
ypan, « ici »). Mais c’est désormais aussi la Nouvelle-Espagne, comme si le « local » ancestral était « contaminé » par la manière
dont les Espagnols ont conçu et dénommé le pays qu’ils ont conquis. La
même ambivalence affleure dans la façon dont Chimalpá hin traduit les
termes Nouveau Monde. Ce n’est pas le castillan
Nuevo Mundo qui apparaît
sous sa plume mais une création hybride, qui réutilise l’idée nahua de monde,
cemanahuac, une idée aux résonances cosmiques, mais en lui conférant
une tonalité occidentale au moyen de l’adjectif
yancuic (nouveau, récent) :
ypan yancuic cemanahuac, littéralement « ici dans le nouvel Anahuac
[131] ». Ces notes ne concernent qu’un lettré indigène du début du XVII
e siècle.
La démarche des écrivains métis de la Nouvelle-Espagne comme Fernando
de Alva Ixtlilxó chitl, Juan Pomar ou Diego Muñoz Camargo soulève d’autres
questions. Tout comme celle du Péruvien Guamá n Poma de Ayala ou de
l’Inca Garcilaso de la Vega qui, non content de traduire Léon l’Hébreu et
de se faire le chroniqueur du Pérou, écrit sur la Floride espagnole et publie
une partie de ses
Å“uvres chez le voisin portugais. Tous n’en partagent pas
moins le souci de construire une mémoire locale qui serait aussi une mémoire
du monde. Ces textes s’éclaireraient encore davantage si on les confrontait
aux récits attribués aux ambassadeurs japonais venus en Europe à la fin du
XVI
e siècle, et dont la perception de la monarchie passe par le filtre d’une
réécriture jésuite
[132].
Les passages entre les mondes ne sont pas des exercices aisés ni toujours
aboutis
[133]. La multiplication des références et des attaches, les effets de
l’éloignement, le nomadisme ne cessent de créer des situations imprévues
et sans précédent. Mais rares sont les textes qui nous renseignent sur cette
alchimie intime des identités et des racines. En 1591, après s’être livré à
un éloge enthousiaste de sa « patrie » d’origine, — « ma douce et chère
patrie Constantina, où Séville s’amuse [...]
[134] » —, le jeune médecin Juan
de Cá rdenas se surprend à vanter une « terre étrangère » — il s’agit du
Mexique — puis se corrige : « Mais que dis-je étrangère, alors que j’ai
raison de la dire mienne et propre
[135] ».
Dans un sonnet de circonstance qui célèbre la réussite du Peregrino
indiano, le frère de Antonio de Saavedra y Guzmá n explique la manière
dont l’auteur s’est définitivement lié à la terre qu’il a chantée, à la Nouvelle-Espagne. Le poème rendra le Mexique fameux et celui-ci adoptera Antonio :
Le sol mexicain auquel tu as donné
Paiement de l’hospitalité reçue
Sera orgueilleux de te dire sien [136].
Le raisonnement a de quoi déconcerter si l’on songe que le poète est né à
Mexico. Comme si à la fin du XVI
e siècle, il ne suffisait pas encore d’y être
né pour s’en dire le fils. Partout dans la Monarchie catholique, des hommes
et des femmes sont confrontés à des conditions de vie qui imposent une
redéfinition des origines, des racines et des identités. Des conditions multiples qui appellent des solutions extrêmement diverses et pas forcément
irréversibles. L’enquête devrait s’étendre au reste de l’Amérique ibérique,
à l’Afrique, à l’Asie, sans oublier un monde méditerranéen auquel l’ouvrage
de Bartolomé et Lucile Bennassar,
Les chrétiens d’Allah, nous a remarquablement introduits
[137].
Les mondes mêlés de la monarchie
Comme le suggèrent les quelques sondages que nous avons effectués,
cette phase de l’enquête réunit des données qui relèvent souvent de la
micro-histoire, voire de l’histoire littéraire (les paratextes). Faut-il pour
autant s’en tenir à l’étude des individus et des destins personnels ?
Les circulations, les échanges, les chocs dont nous avons dressé un
rapide inventaire créent dans toute l’étendue de la monarchie des sociétés
mêlées. Impossible donc de dissocier les processus que nous avons envisagés
individuellement des milieux qu’ils finissent par engendrer et par configurer.
Le Japon et l’Inde des Portugais, les Philippines des Espagnols, les côtes
africaines des marchands d’esclaves sont des terres de mélanges et d’affrontements comme le sont les Indes occidentales et le Brésil. Et ces sociétés
hybrides débordent partout les frontières de la monarchie : en Amérique
centrale, les Mayas incontrôlés du Petén consomment des biens d’origine
occidentale
[138]. En Amérique du sud, les piémonts amazoniens descendent
vers des forêts inconnues et hostiles qui n’interdisent ni les contacts ni
les échanges entre Indiens,
mestizos,
mamelucos et Européens. Quant aux
Portugais des confins asiatiques, sortis de la mouvance de Lisbonne et
devenus « os portugueses fora do império », ils circulent sans peine d’une
société à l’autre
[139].
Mais gardons-nous d’opposer trop radicalement les « périphéries », les
marges ou les confins interlopes de la monarchie à son c
Å“ur resté intact
[140].
La péninsule même est touchée, et pas seulement par les marranes que
l’Inquisition s’efforce de débusquer partout. Sur le sol même de l’Espagne,
les Morisques de Grenade et ceux de Valence forment des sociétés relevant
d’une autre tradition que l’Occident catholique, même si elles se sont déjà
trop frottées aux chrétiens pour ne pas s’être, en tout ou en partie, métissées.
Un état de choses si notoire que, depuis la ville de Mexico au début
du XVII
e siècle, le cosmographe allemand Heinrich Martin s’empresse de
dénoncer chez ces populations de la métropole, « les rites et les cérémonies
morisques [...] qui leur servent de divertissements
[141] ». Et que dire d’une
Lisbonne ouverte sur l’Orient ou d’une Séville avant-port de l’Amérique,
qui accueillent chacune d’importants contingents d’esclaves d’origine
africaine
[142] ?
Ces multiples sociétés métisses se prêtent à toute une série d’approches.
La plus élémentaire et peut-être la plus limitée consiste à recenser et à
explorer les métissages biologiques. Elle incite à pister partout l’apparition
de ces populations nouvelles :
mestizos et
janizeros de l’Amérique espagnole,
mamelucos du Brésil,
mestiços de l’Inde,
mulatos de l’Amérique et
de l’Afrique, etc.
[143]. Franchissons un pas de plus en étendant la catégorie de
métis à tous ceux qui font office de passeurs entre les sociétés et les groupes
qui s’affrontent, et qui sont aussi bien des Européens que des Amérindiens,
des Africains ou des Asiatiques. Un pas de plus encore et l’on envisagera
la manière dont les Européens s’africanisent, s’américanisent — les Castillans de la péninsule les appellent des
Indianos — ou encore s’orientalisent
comme les
castiços ou
indiá ticos de l’Inde portugaise
[144]. Les observateurs
castillans étaient si sensibles à ces acculturations qu’ils les repèrent même
hors de la monarchie : Bernardino de Escalante n’emploie-t-il pas à plusieurs
reprises le terme de
achinados (sinisés) pour désigner des populations
asiatiques influencées par la Chine
[145] ?
Partout apparaissent également des élites métissées physiquement et
culturellement. Elles sont généralement acquises à la monarchie. Aux cas
mexicains et péruviens déjà évoqués, on ajoutera les Chinois, les Japonais,
les Indiens et les Africains convertis au christianisme et qui collaborent
avec les missionnaires, les administrateurs et les marchands. Sans négliger
les élites des royaumes d’Asie et d’Afrique qui, par-delà les frontières de
la monarchie, guettent d’un Å“il intéressé les savoirs et les techniques
de l’Occident.
L’entreprise est encore plus suggestive si, dépassant l’inventaire des
individus et des groupes intermédiaires, on s’interroge sur la dynamique
même des sociétés qui se sont développées dans des cadres aussi différents
que le Mexique, les Andes, le Brésil, les côtes de l’Afrique, l’Inde, le
Japon ou les Philippines. Une manière d’escamoter la question a longtemps
consisté à plaquer l’adjectif « colonial » sur les réalités qui surgissent
presque simultanément en ces différentes régions du globe. Mais qu’advient-il dès lors que l’on admet que le lien colonial n’est que l’une des dimensions
des mondes de la monarchie ? On s’aperçoit que ces sociétés « coloniales »,
généralement urbaines, s’efforcent toutes de concilier des modes de vie et
d’expression, des formes d’organisation sociale et politique radicalement
différents. Toutes sont engagées dans des processus de métissage que
déclenche la colonisation ibérique et qu’intensifie l’avènement de la monarchie. Partout se mettent en place des systèmes composites de domination
et d’organisation du travail, des ensembles de savoirs et de techniques aux
origines multiples, des représentations hybrides du soi, de l’espace et du
temps, des mélanges de croyances. La métamorphose d’un groupe d’ascendance préhispanique, les macehuales de Mexico-Tenochtitlá n, en une « plèbe »
urbaine d’Ancien Régime illustre des mouvements aussi complexes et imprévisibles que le mélange des idées et des styles. La naissance de cette plèbe
ne s’opère pas par simple substitution, elle n’est pas non plus un pur
processus biologique. Elle procède par un ensemble de métissages qui
n’épargnent aucun domaine de la vie urbaine, qu’il s’agisse des cadres
politiques et institutionnels — les uns hérités de l’altepetl nahua, les autres
importés de la péninsule Ibérique —, des formes de travail — lorsqu’elles
combinent les anciennes organisations collectives avec le salaire et l’accès
au marché européen —, des structures religieuses qui christianisent des
encadrements païens, ou encore des innovations techniques qui allient les
savoir-faire amérindiens aux nouveautés européennes. Au cÅ“ur du
XVIIe siècle, finit par émerger un groupe qui est à la fois une plèbe d’Ancien
Régime et une plèbe « américaine », c’est-à-dire une masse porteuse d’héritages amérindiens et africains. En l’espace d’un siècle, le jeu complexe des
métissages a non seulement transformé les individus, il a modifié la nature
du groupe en même temps que la société qui l’accueillait. Cependant Mexico
n’est pas plus Lima que Lima ne se confond avec Potosí. Et Manille a beau
dépendre de la Nouvelle-Espagne, les métissages qui s’y multiplient sont
fort différents de ceux du Mexique. L’inventaire des grandes villes métisses
de la Monarchie catholique révèle ainsi que chaque site possède un destin singulier.
Mais comme tous ces mélanges se déroulent simultanément dans la
mouvance de la grande monarchie, ils nous incitent à réfléchir sur la manière
dont le politique au sens le plus large, c’est-à-dire abordé dans cette perspective globale, agit sur les manifestations locales du métissage. N’avons-nous
pas constaté dans un autre ouvrage que les métissages étaient des processus
politiques autant et davantage que des processus culturels
[146] ? Encore que
la domination exercée par la Monarchie catholique ne saurait à elle seule
rendre compte de la dynamique de ces phénomènes apparus aux quatre
coins du monde. Par son existence même, la monarchie met en rapport
des espaces de circulations, d’échanges et d’affrontements, et ces liaisons
échappent à toute stratégie d’ensemble, si ambitieuse soit-elle. L’Église, la
Couronne, les administrations ibériques ont beau intervenir sans cesse dans
les domaines les plus divers, le « global » qui se déploie au sein de la
monarchie ne saurait se confondre avec quelque « global design » auquel
s’opposerait un ensemble de « local histories »
[147]. La monarchie suscite des
voisinages et déclenche des interactions à l’échelle de la planète que ni
Madrid, ni Rome, ni Lisbonne ne sont véritablement en état de maîtriser
[148].
On formulera l’hypothèse que le politique, loin de s’exercer exclusivement
à travers des programmes et des institutions, relève de cette mise en relation généralisée.
D’où la nécessité de parcourir ce tissu dans toutes ses épaisseurs, dans
ses dimensions individuelles et collectives et dans une perspective qui
s’apparente à celle des spécialistes anglo-saxons de la
World History quand
ils s’avisent de traiter « the parts of the world as interconnected and interactive
[149] ». La Monarchie catholique et ses mondes mêlés semblent offrir
un passionnant exemple de ces myriades d’interactions qui renvoient à des
formes multiples et mobiles de domination au sein d’une première esquisse
de globalisation. Encore ne s’agit-il pas de prétendre tout inscrire dans une
histoire à vocation universelle, une
World History, voire une
Global History
à la manière anglo-saxonne
[150]. Encore moins de dégager des « connected
histories » pour le simple plaisir de remettre ensemble ce que le temps et
l’oubli auraient désuni. La perspective « globale » dans laquelle nous nous
engageons est imposée par l’espace que couvre notre objet, la Monarchie
catholique. Et l’étude de cet empire reste subordonnée à l’objectif que nous
venons de rappeler et qui s’inscrit dans la poursuite des recherches ouvertes
par
La pensée métisse : explorer la prolifération des métissages dans des
sociétés soumises à une domination aux implantations planétaires. Un projet
nécessairement doublé d’un questionnement théorique et méthodologique,
puisqu’il nous oblige non seulement à bousculer les frontières des aires
culturelles mais aussi à affronter l’étude des systèmes complexes en empruntant à d’autres sciences les outils requis par cette aventure
[151].
[1]
Parmi les exceptions les plus notables, citons les travaux des historiens anglais et français
qui ont investi l’histoire de la péninsule Ibérique. Intérêt qu’on mettra en rapport avec le statut
particulier, pour ne pas dire périphérique, qu’occupe l’Europe méditerranéenne — ou l’Europe
orientale — dans l’histoire européenne.
[2]
Voir les critiques apportées par Janet LIPPMAN ABU-LUGHOD contre l’
eurocentrism dans
Before European Hegemony : The World System AD 1250-1350, New York, Oxford University
Press, 1989.
[3]
Un état récent de ces positions dans Walter D. MIGNOLO,
Local Histories/Global Designs.
Coloniality, Subaltern Knowledges and Border Thinking, Princeton, Princeton University
Press, 2000, pp. 17,37,101,102,316 et 317. L’auteur met également en cause la critique
« européocentrique » de l’européocentrisme, lui reprochant d’ê tre développée « from the interior borders of the system », pp. 314-315.
[4]
Pour n’en citer qu’un exemple récent, les travaux présentés à Paris en 1992 et publiés
quatre ans plus tard sous le titre
Nouveau Monde. Mondes nouveaux ont connu une répercussion
limitée en dépit de l’é ventail des thèmes abordés et de la qualité des intervenants conviés à
soumettre au crible de leurs interrogations l’ensemble du continent américain. Voir Serge
GRUZINSKI et Nathan WACHTEL (dir.),
Le Nouveau Monde. Mondes nouveaux. L’expérience
américaine, Paris, Éditions Recherches sur les Civilisations/Éditions de l’EHESS, 1996.
[5]
Sergio BUARQUE de HOLANDA,
Raízes do Brasil, São Paulo, Companhia das Letras,
[1936] 1995.
[6]
Serge GRUZINSKI,
La colonisation de l’imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation
dans le Mexique espagnol, XVIe - XVIIIe siècles, Paris, Gallimard, 1988.
[7]
Serge GRUZINSKI,
La guerre des images de Christophe Colomb à Blade Runner, 1492-2019, Paris, Fayard, 1990 ; Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI,
Histoire du Nouveau Monde,
t. II,
Les métissages, Paris, Fayard, 1993.
[8]
Serge GRUZINSKI,
La pensée métisse, Paris, Fayard, 1999, pp. 7-9.
[9]
Une contribution intitulée « Connected Histories : Notes Towards a Reconfiguration of
Early Modern Eurasia »,
in V. LIEBERMAN (éd.),
Beyond Binary Histories. Re-imagining Eurasia
to C. 1830, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1997, pp. 289-315.
[10]
Les historiens qui, derrière Antonio M. Hespanha, ont commencé à rompre ces barrières
n’en ont que plus de mérite. Ces fractures hispano-portugaises se projettent sur l’histoire de
l’Amérique ibérique : la brillante synthèse que David A. BRADING consacre à
The First America,
The Spanish Monarchy, Creole Patriots and the Liberal State, 1492-1867, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, laisse de côté l’Amérique portugaise.
[11]
La Florida del Inca est parue en 1605 chez Pedro Crasbeeck,
La Primera parte de los
Comentarios reales quatre ans plus tard chez le même éditeur qui avait publié en 1604 la
deuxième partie du
Guzmá n de Alfarache.
[12]
Je sais gré à Décio Guzmá n d’avoir attiré mon attention sur le théâtre de ce jésuite, et
en particulier sur les « autos »
Na vila de Vitó ria et
Na visitação de Santa Isabel (José de
ANCHIETA,
Obras completas, t. III,
Teatro, São Paulo, Loyola, 1970).
[13]
D’un Braudel toujours curieux des liaisons entre sa mer et « des régions voisines et
lointaines » (Fernand BRAUDEL,
La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de
Philippe II, t. III, Paris, Armand Colin, 1990, p. 11).
[14]
Pierre CHAUNU,
L’expansion européenne du XIIIe au XVe siècle, Paris, PUF, 1969, et du
même auteur
Conquête et exploitation des Nouveaux Mondes, Paris, PUF, 1969.
[15]
P. CHAUNU,
L’expansion européenne..., op. cit., p. 332.
[17]
F. BRAUDEL,
La Méditerranée...,
op. cit., t. II, p. 506.
[18]
« Que le monde chinois modernisé sans renier ses origines et ses singularités, puisse
être porteur naturellement des valeurs formelles vers lesquelles tend la modernité cinématographique est une étrange promesse, pas seulement pour le cinéma », Jean-Michel FRODON, « En
haut du manguier de Fengshan, immergé dans l’espace et le temps »,
in J.-M. FRODON (dir.),
Hou Hsiao-hsien, Paris,
Cahiers du cinéma, 1999, p. 25.
[19]
S. GRUZINSKI,
La pensée métisse,
op. cit., pp. 107-199.
[20]
Sur l’empire de Charles Quint, la synthèse de Jean-Michel SALLMANN,
Charles Quint.
L’empire éphémère, Paris, Payot, 2000, qui s’efforce d’intégrer les possessions américaines
à sa réflexion sur l’empire ; Pierre CHAUNU et Michèle ESCAMILLA,
Charles Quint, Paris,
Fayard, 2000.
[21]
Pablo FERNÁ NDEZ ALBALADEJO,
Fragmentos de monarquía, Madrid, Alianza Universidad,
1993, pp. 177-178.
[22]
Sur la consistance de cette politique, ses ambitions et ses limites, Geoffrey PARKER,
The World is not Enough. The Grand Strategy of Philip II, New Haven, Yale University Press,
1998. Et la suite qu’en a donnée Paul C. ALLEN,
Philip III and the Pax hispá nica, 1598-1621,
New Haven, Yale University Press, 2000.
[23]
Au premier rang desquels ceux d’Immanuel Wallerstein.
[24]
Sanjay SUBRAHMANYAM,
L’empire portugais d’Asie, 1500-1700, Paris, Maisonneuve et
Larose, 1999, pp. 152-153.
[25]
F. BRAUDEL,
La Méditerranée..., op. cit., t. I, p. 11.
[26]
G. PARKER,
The World...,
op. cit.
[27]
Un exemple récent avec l’étude de Aurelio MUSI,
L’Italia dei viceré. Integrazione e
resistenza nel sistema imperiale spagnolo, Cava de ‘Tirreni, Avagliano Editore, 2000.
[28]
La révolte du Portugal sonne le glas de l’empire et marque l’apparition et le triomphe
d’autres organisations politiques centrées autour de l’État-nation. On la rapprochera de l’émergence au sein même des possessions américaines de l’Espagne de fortes identités protonationales, comme celles par exemple que révèle la diffusion au Mexique du culte de la
Vierge de Guadalupe ou au Pérou de la dévotion à sainte Rose de Lima.
[29]
Comme l’explique en 1598 Tommaso CAMPANELLA dans sa
Monarchie d’Espagne et
monarchie de France, Germana ERNST (éd.), Paris, PUF, [1598] 1997, chap. XXXII, « Della
navigazione », p. 356
sq.
[30]
« La Méditerranée n’a d’unité que par le mouvement des hommes, les liaisons qu’il
implique, les routes qui le conduisent » : F. BRAUDEL,
La Méditerranée..., op. cit., t. I, p. 338.
[31]
Sur le cas mexicain, Solange ALBERRO,
Inquisition et société au Mexique, 1571-1700,
Mexico, CEMCA, 1988.
[32]
La critique post-moderne n’a pas forcément l’
Å“il plus sévère ; Stephen TOULMIN,
Cosmopolis. The Hidden Agenda of Modernity, Chicago, The University of Chicago Press, 1990,
met en cause les approches canoniques de la modernité sans toutefois jamais questionner la
définition et les limites géographiques qu’il est convenu de lui assigner.
[33]
Le choix délibéré de privilégier l’é tude de la Monarchie catholique à partir de 1580 ne
nous fait pas oublier ce qu’elle doit aux étapes qui l’ont précédée, qu’il s’agisse de l’empire
de Charles Quint ou de l’expansion portugaise.
[34]
Giulio Cesare CAPACCIO,
Il Forastiero, Dialogi, Naples, 1634, p. 316.
[35]
Ronaldo VAINFAS (éd.),
Confissões da Bahia, Sã o Paulo, Companhia das Letras, 1997,
p. 207, et Irving A. LEONARD,
Los libros del conquistador, Mexico, FCE, 1996, pp. 193-194.
[36]
I. A. LEONARD,
Los libros..., op. cit., pp. 225 et 237.
[37]
Sur la traduction en nahuatl, Gordon BORTHERSTON,
Aesop in Mexico. A 16th-Century
Aztec Version of Aesop’s Fables, Berlin, Gebr Mann Verlag, 1987 ; sur la version japonaise,
José María BRAGA, « The Beginnings of Printing at Macao »,
Studia, 12,1963, pp. 29-137.
[38]
Sur l’exportation des livres espagnols vers l’Amérique, voir les travaux récents de Pedro
Rueda RAM
ĺREZ et Carlos Alberto GONZÁ LEZ SÁ NCHEZ,
Los mundos del libro. Medios de
difusió n de la cultura occidental en las Indias de los siglos XVI y XVII, Séville, Universidad
de Sevilla, 1999. Sur les imprimeurs dans l’Inde portugaise, la préface de Manuel CADAFAZ de
MATOS à Marcelo Francesco MASTRILLI,
Relaçam de hum prodigioso milagre, Lisbonne,
Biblioteca Nacional, 1989. Sur le domaine américain, citons pour mémoire les travaux classiques et toujours précieux de José Toribio Medina.
[39]
Diogo Ramado CURTO, « Cultura escrita e prá ticas de identidade »,
in F. BETHENCOURT
et K. CHAUDHURI (dir.),
Histó ria da expansão portuguesa, Lisbonne, Circulo dos leitores, t. II,
1988, p. 474.
[40]
Juan de SOLÓ RZANO y PEREYRA,
Política indiana, Madrid, Imprenta Real de la
Gazeta, 1776.
[41]
La lecture que l’on fait d’Aristote à Mexico ou de Jean Duns Scot à Lima, la diffusion
en Europe de la
Logica mexicana du jésuite Antonio Rubio font partie intégrante de l’histoire
intellectuelle de l’Occident renaissant (voir, par exemple, Teodoro HAMPE (dir.),
La tradició n
clá sica en el Perú virreinal, Lima, Fondo Editorial Universidad Nacional de San Marcos,
1999, et Ignacio OSORIO ROMERO,
Antonio Rubio en la filosofía novohispana, Mexico, Universidad Nacional Autó noma de México, 1988).
[42]
Sur cette vision critique, Walter MIGNOLO,
The Darker Side of the Renaissance. Literacy,
Territoriality and Colonization, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1995.
[43]
Nicolá s BAUTISTA MONARDES (1493-1588) publie en 1545 à Séville
Dos libros, el uno
que trata de todas las cosas que traen de nuestras Indias Occidentales, que sirven al uso de
la medicina, y el otro que trata de la Piedra Bezaar y de la Yerva Escuencora. L’ouvrage
est réédité en 1565 et 1569. En 1571 paraît une deuxième partie, bientôt enrichie d’une
troisième en 1574. Les remises à jour (1565,1569,1571,1574) enrichissent les informations,
les corrigent et parfois les éliminent. Des traductions en italien, latin, anglais, français assurent
à cette
Å“uvre une diffusion européenne dans la seconde moitié du XVI
e siècle et une partie du
XVII
e siècle. Nous utilisons ici une version moderne intitulée
Herbolaria de Indias, établie par
Ernesto DENOT et Nora SATANOWSKY, avec une présentation et des commentaires de Xavier
Lozoya (Mexico, Instituto Mexicano del Seguro Social, 1992).
[44]
N. B. Monardes réunit des informations sur l’origine géographique, les circonstances et
la date de la découverte. La plante provient de Colima, une région située au nord-ouest du
Mexique central. « La michoacá n est une racine qui fut découverte il y a trente ans dans la
province de Nueva España » (N. B. MONARDES,
Herbolaria..., op. cit., p. 96). La racine serait
parvenue entre les mains du médecin de Séville vers 1540 et par l’entremise d’un Génois,
Pascual Cataño (= Cataneo).
[45]
« J’ai abhorré l’usage de ces nouveaux remèdes sur lesquels nous n’avions aucune
information écrite et aucune connaissance » (
ibid., p. 99).
[46]
« J’ai mis beaucoup de soin à prendre des informations auprès de ceux qui les ont
ramenées de ces contrées et j’ai en fait l’expérimentation sur beaucoup de gens avec toute la
diligence et la circonspection du monde » (
ibid., p. 3).
[50]
En 1573, outre les quantités vendues par ses soins à Séville, un
droguero de la ville
en aurait écoulé plus de dix quintaux dans le reste du pays (
ibid., p. 100).
[51]
Voir la « Relació n y derrotero del viaje y estrecho de la Madre de Dios, antes llamado
de Magallanes » (17 août 1580), publiée par María Justina Sarabia Viejo dans Pedro SAR-MIENTO de GAMBOA,
Viajes al estrecho de Magallanes, Madrid, Alianza Editorial, 1988.
[52]
« Dédicace à l’archevêque de Séville »,
in Bernardino de ESCALANTE,
Discurso de la
navegació n que los Portugueses hazen a los reinos y provincias del oriente y de la noticia
que se tiene de las grandezas del reino de la China, Séville, Viuda de Alonso Escrivano,
1577 (édition moderne Laredo, Universidad de Cantabria, 1991), p. A5.
[53]
Un exemple de ces entreprises dans María Luisa RODR
ĺ GUEZ SALAS,
El eclipse de Luna.
Misió n científica de Felipe II en Nueva España, Huelva, Universidad de Huelva/Biblioteca
Montaniana, 1998.
[54]
Geoffrey PARKER, « Maps and Ministers : The Spanish Habsburgs »,
in D. BUISSERET
(éd.),
Monarchs, Ministers and Maps. The Emergence of Cartography as a Tool of Government
in Early Modern Europe, Chicago, The Chicago University Press, 1992, pp. 124-152.
[55]
Antonio de LEÓ N PINELO,
Epitome de la Biblioteca oriental i occidental, ná utica i
geográ fica, Madrid, Juan Gonzá lez, 1629. On note une disproportion considérable entre le
volume des informations accumulées et l’usage pratique qui en est fait : c’est le cas des
Relaciones geográ ficas des Indes ou des
Relaciones topográ ficas pour la péninsule (voir à ce
sujet, G. PARKER,
The World is not enough..., op. cit., p. 129, et, du même auteur, « Maps
and Ministers... »,
in D. BUISSERET,
Monarchs...,
op. cit., p. 130).
[56]
Juan GONZÁ LEZ de MENDOZA,
Historia del Gran Reino de la China, Madrid, Miraguano/
Polifemo, Biblioteca de Viajeros Hispá nicos, 1990 (I
re édition Rome, Vincentio Accolti,
1585), p. 66.
[57]
« [La imprenta de los chinos] se puede ver hoy en Roma en la biblioteca del Sacro
Palacio y en la que su Majestad ha hecho en el Monasterio de San Lorenzo el Real » :
J. GONZÁ LEZ de MENDOZA,
Historia...,
op. cit., p. 120.
[58]
Dans son
Discurso de la navegació n, Bernardino de Escalante signale l’existence de
deux livres chinois au sein des collections de la reine Catherine de Portugal (p. 62 v
o ). Le
Discurso est traduit en anglais dès 1579 (par Thomas Dawson) et probablement utilisé par
Abraham Ortelius pour l’édition espagnole de son
Theatrum orbis terrarum (
Teatro de la
tierra universal de Abraham Ortelio, Anvers, Christophe Plantin, 1588).
[59]
Diego VALADÉS,
Rhetorica chistiana ad concionandi et orandi usum..., Pérouse,
apud
Petrumiacobum, 1579.
[60]
B. de ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., p. 34.
[61]
J. GONZÁ LEZ de MENDOZA,
Historia..., op. cit., leur consacre deux chapitres : « De como
muchos años antes de que en la Europa se usó en este reino la invenció n de la artillería »
(p. 125) et « De cuanto mas antigua es la costumbre de estampar los libros en este reino que
en nuestra Europa » (p. 127).
[62]
B. de ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., p. 46.
[63]
Bernal D
ĺ AZ del CASTILLO,
Historia verdadera de la conquista de la Nueva España,
Joaquin RAM
ĺ REZ CABAÑ AS (éd.), Mexico, Porrú a, t. I, pp. 280-281.
[64]
B. de ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., pp. 36 v
o et 38.
[65]
Un exemple de somme encyclopédique dans le domaine religieux : la
Apologética
historia sumaria de Bartolomé de LAS CASAS, éditée par E. O’GORMAN, Mexico, UNAM, 2 vols, [1559] 1967.
[66]
L’Afrique n’est pas absente : B. de ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., compare les habitants
de Canton à ceux de Fez et du Maroc (p. 41).
[67]
Pedro ORDÓ Ñ EZ de CEBALLOS,
Viaje del Mundo, Madrid, Miraguano Ediciones, Biblioteca
de Viajeros Hispá nicos, [Madrid, Luis Sá nchez, 1616] 1992, pp. 384-385.
[68]
Juan de CÁ RDENAS,
Primera parte de los problemas y secretos maravillosos de las
Indias, Angeles DURÁ N (éd.), Madrid, Alianza Editorial, [Mexico, 1591] 1990, p. 46.
[69]
J. de Cá rdenas dispose à Mexico des écrits portugais de Alfonso de Albuquerque,
Commentarios do Grande Afonso Dalboquerque, capitan geral de India..., Lisbonne, 1576
(J. de CÁ RDENAS,
Primera parte...,
op. cit., p. 36).
[70]
Antonio de MORGA,
Sucesos de las islas filipinas, Mexico, Cornelio Adriano Cesar, 1609.
[71]
A. J. ANDRADE de GOUVEIA,
Garcia d’Orta e Amato Lusitano na ciência do seu tempo,
Lisbonne, Istituto de cultura e lingua portuguesa, 1985.
[72]
Si les Pays-Bas et la Rome des papes offrent des relais privilégiés entre l’Amérique et
l’Asie, les circulations incessantes qui lient le Portugal et sa voisine la Castille sont essentielles.
Le premier ouvrage castillan consacré à la Chine, le
Discurso de la Navegació n du Galicien
Bernardino de Escalante aurait-il pu voir le jour sans la lecture des chroniques portugaises
(João de Barros) et les contacts directs noués par notre auteur avec les Portugais et les Chinois
de Lisbonne ? (
Discurso..., op. cit., p. A5 v
o ).
[73]
C’est dans ce cadre que se diffusent les recherches mexicaines du
protomédico de
Philippe II, Francisco Herná ndez. Ses écrits arrivent en Espagne où ils circulent sous forme
manuscrite mais la publication se fera en Italie puis au Mexique dans la version qu’en établit
Fray Francisco XIMÉNEZ,
Quatro libros de la naturaleza y virtudes de las plantas y animales
[...] con lo que el doctor Francisco Herná ndez escrivió en lengua latina, Mexico, Viuda de
Diego Ló pez Davalos, 1615.
[74]
T. CAMPANELLA,
Monarchie d’Espagne...., op. cit., chap. IV, p. 32.
[75]
« Breve relació n del tiempo en que an sucedido algunas cosas notables e dignas de
memoria assí en Nueva España como en los reynos de Castilla y en otras partes del mundo
desde el año de 1520 hasta el de 1590 »,
in H. MART
ĺNEZ,
Repertorio de los tiempos y historial
natural desta Nueva España, Mexico, Henrico Martínez, 1606, pp. 225-276. Sur ce personnage,
se reporter à Francisco de la MAZA,
Enrico Martínez, cosmó grafo e impresor de Nueva España,
Mexico, UNAM, 1991 (réimpr. de l’édition de la Sociedad de Geografía y Estadística, 1943).
[76]
« Tabla de la diferencia de longitud entre el meridiano de la muy noble y leal ciudad
de México, y los meridianos de los mas insignes lugares, assí de la Nueva España, como de
los Reynos del Pirú y de otras partes del Mundo » (H. MART
ĺ NEZ,
Repertorio de los tiempos...,
op. cit., pp. 76-80).
[77]
« Con aver en muchas ciudades memoria de mas de dos mil años », B. de ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., p. 35.
[78]
P. ORDÓ Ñ EZ de CEBALLOS,
Viaje del mundo..., op. cit., p. 5. Un de ses amis renchérit :
« Votre ville et votre nid de Jaén » (p. 6).
[79]
Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI,
Histoire du Nouveau Monde, t. I,
De la découverte
à la conquête, Paris, Fayard, 1991, p. 137.
[80]
Au début du XVII
e siècle, le Florentin Francesco Carletti est capable de fournir une liste
précise des trajets et des temps de navigation permettant à un homme d’affaires d’effectuer
le tour du monde (Francesco CARLETTI,
Ragionamenti di F. Carletti fiorentino sopra le cose
da lui vedute..., Florence, Giuseppe Manni, 1701).
[81]
B. de ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., p. A5.
[82]
T. CAMPANELLA,
Monarchie d’Espagne ..., op. cit., chap. XXXI, pp. 338-339.
[83]
Herná n CORTÉS,
Cartas y documentos, Mario HERNÁ NDEZ SÁ NCHEZ (éd.), Mexico, Porrú a,
1963, pp. 114-115.
[84]
Sur l’apport de Cortés à la construction d’une nouvelle idée impériale, P. F. ALBALADEJO,
Fragmentos de monarquia...,
op. cit., p. 174, et Victor FRANKL, « Imperio particular e imperio
universal en las cartas de relació n de Herná n Cortés »,
Cuadernos Hispanoamericanos, 165,
1963, pp. 443-482 et 460-465. Sur les dimensions juridiques des termes
mundo et
terra, voir
Anthony PAGDEN,
Lords of the World. Ideologies of Empire in Spain, Britain and France
C. 1500-C. 1800, New Haven, Yale University Press, 1995.
[85]
La globalisation des imaginaires au XVI
e siècle a puisé dans la dynamique messianique
et millénariste qui sous-tend les voyages de Colomb, les politiques des Rois Catholiques et
du roi de Portugal dom Manuel, et qui affleure plus tard dans les spéculations liées à la figure
impériale de Charles Quint et à celle de son successeur. Sur la diffusion du sébastianisme au
sein de la partie portugaise de la monarchie, on peut se reporter à Jacqueline HERMANN,
1580-1600. O sonho da salvação, São Paulo, Companhia das Letras, 2000.
[86]
N. B. MONARDES,
Herbolaria...,
op. cit., p. 2.
[87]
H. MART
ĺNEZ,
Repertorio de los tiempos...,
op. cit.
[88]
« Girai il mondo tutto »; Tommaso CAMPANELLA,
La Città del Sole, Luigi FIRPO (éd.),
Bari, Laterza, 1997, p. 3.
[89]
João dos SANTOS,
Etió pia oriental, Luís de ALBUQUERQUE (éd.), Lisbonne, Biblioteca
da expansão portuguesa, [Evora, Manuel de Lyra, 1609] 1989.
[90]
Dans
Trading Territories. Mapping the Early Modern World, Londres, Reaktion Books,
1997, pp. 17-19.
[91]
Bernardo de BALBUENA,
El Bernardo, Noé JITRIK (éd.), Mexico, Secretaría de Educació n
Pú blica, [Mexico, 1624] 1988, p. 137.
[92]
Bruce MAZLICH, « Crossing Boundaries : Ecumenical, World, and Global History »,
in
P. POMPER, R. H. ELPHICK et R. T. VANN (éds),
World History. Ideologies, Structures and
Identities, Oxford, Blackwell, 1998, p. 47.
[93]
Bernardo de BALBUENA,
Grandeza mexicana, Mexico, Porrú a, [Mexico, 1604] 1990,
p. 123.
[94]
Juan de TORQUEMADA,
Monarquía indiana, Miguel LEÓ N-PORTILLA (éd.), Mexico,
UNAM, 7 vols, [Séville, 1615] 1975-1983.
[95]
Ces conceptions sont reprises de l’
Å“uvre longtemps restée manuscrite d’un autre franciscain, Geró nimo de Mendieta. Sur les idées messianiques et millénaristes de ce moine, John
L. PHELAN,
El reino milenario de los franciscanos en el Nuevo Mundo, Mexico, UNAM,
1972, p. 92.
[96]
J. de TORQUEMADA,
Monarquía indiana..., op. cit., t. V, 1977, pp. 321-349. Les Indiens
étaient censés apprendre « la fe cristiana y policía humana » tandis que les moines se posaient
comme les « maestrescuelas destos niños », dans « Carta de Geró nimo de Mendieta, Toluca,
1562 »,
Cartas de religiosos, Mexico, Chá vez Hayh
Å“, 1941, pp. 10-11.
[97]
T. CAMPANELLA,
Monarchie d’Espagne..., op. cit.; sur la pensée de Campanella et
l’empire espagnol, on peut lire Anthony PAGDEN,
Spanish Imperialism and the Political
Imagination, New Haven, Yale University Press, 1990, pp. 37-63. John M. HEADLEY,
Tommaso
Campanella and the Transformation of the World, Princeton, Princeton University Press, 1997.
[98]
Thème qu’il reprendra dans son
Discorso delle ragioni che ha il re cattolico sopra il
nuovo emisfero (écrit en italien en 1607, traduit en latin et imprimé) comme le dernier chapitre
de la
Monarchia messiae (1633). Ce texte est publié par Germana ERNST, dans S. Rota
GHIBAUDI et F. BARCIA (éds),
Studi politici in onore di Luigi Firpo, Milan, vol. II, 1990,
pp. 22-31.
[99]
Luigi FIRPO (éd.),
in T. CAMPANELLA,
La Città del Sole...,
op. cit., p. XXX.
[100]
Par exemple, A. MUSI,
L’Italia..., op. cit., pp. 121-125.
[101]
T. CAMPANELLA,
La Città..., op. cit., p. 45.
[102]
Et qui peuvent être contradictoires. Ainsi le jésuite José de ACOSTA — à qui l’on doit
une
Historia natural y moral de las Indias, Séville, Juan de Leó n, 1590, maintes fois rééditée
et traduite — s’oppose à l’expansionnisme espagnol et au projet d’une conquête de la Chine.
[103]
Une des gravures qui ornent cet ouvrage et que l’on doit à la main de l’auteur représente
l’image idéale de la communauté franciscano-indienne (Diego VALADÉS,
Rhetorica christiana,
Esteban PALOMERA (éd.), Mexico, Fondo de Cultura Econó mica, p. 471).
[104]
Dans ses
Flores de España. Excelencias de Portugal (Lisbonne, Jorge Rodríguez,
1631) Antonio de SOUSA de MACEDO situe « la ciudad de Lisboa la mas grandiosa del mundo »
par rapport à la « Monarchia de Portugal [dont ] el quan dilatado imperio [...] comprehende
todas las quatro partes del mundo » (pp. 25-25 v
o ).
[105]
« Tratado breve dos rios de Guiné do Cabo Verde », Antó nio BRÁ SIO (éd.), Lisbonne,
Editorial LIAM, 1964.
[106]
B. de ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., p. A5.
[107]
F. BRAUDEL,
La Méditerranée..., op. cit., t. I, 1990, p. 338.
[108]
P. ORDÓ Ñ EZ de CEBALLOS,
Viaje del mundo...,
op. cit., p. 10.
[109]
Martín IGNACIO de LOYOLA,
Viaje alrededor del mundo, Madrid, Historia 16, J. Ignacio
Tellechea Idígoras (éd.), [Rome, 1585] 1989.
[110]
Voir le livre de Geraldo PIERONI,
Os excluídos do reino. A inquisição portuguesa e o
degredo para o Brasil colônia, Brasilia, Editora Universidade de Brasília, 2000.
[111]
La question du nomadisme est indissociable de celle des réseaux (marchands, marranes,
franciscains, jésuites...).
[112]
On relira le livre si suggestif de Solange ALBERRO,
Les Espagnols dans le Mexique
colonial. Histoire d’une acculturation, Paris, Armand Colin, 1992.
[113]
F. CARLETTI,
Ragionamenti..., op. cit.
[114]
B. de ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., pp. 6-6 v.
[115]
Luís FRÓ IS,
Tratado em que se contem muito susinta e abreviadamente algumas
contradições e diferenças de custumes entre a gente de Europa e esta província de Japão,
Joseph Franz SCHÜ TTE (éd.), Tokyo, Sophia University, [1585] 1995 (trad. fr. :
Sur les contradictions de mÅ“urs entre Européens et Japonais, Paris, Chandeigne, 1993).
[116]
Baltasar DORANTES de CARRANZA,
Sumaria relació n de la Nueva España, Mexico,
Jesú s Medina, [1604] 1970, p. 59.
[117]
Antonio de SAAVEDRA y GUZMÁ N n’est pas en reste dans son
Peregrino Indiano, José
Rubén Romero GALVÁ N (éd.), Mexico, Consejo Nacional para las Artes, [Madrid, Pedro
Madrigal, 1599] 1989.
[118]
B. DORANTES de CARRANZA,
Sumaria relació n..., op. cit., p. 59.
[119]
Juan GIL,
Mitos y utopías del descubrimiento, 1,
Coló n y su tiempo, Madrid, Alianza
Universidad, 1989, p. 185.
[120]
B. DORANTES de CARRANZA,
Sumaria relació n..., op. cit., p. 61.
[121]
Avec pour argument suprême la couleur et le nombre des perroquets, puisque ces
volatiles sont verts et fort répandus en ces deux régions du globe ; dans B. DORANTES de
CARRANZA,
Sumaria relació n..., op cit., p. 60. En revanche, les habitants du Nouveau Monde
sont d’une meilleure couleur que les Indiens de l’Inde, ni trop noirs, ni trop blancs : « Se
sigue ser la color [...] mediada, en unas partes mas cercana a lo blanco y en otras mas a lo
negro ». Et tout cela parce que « todas estas Indias y regiones por latitud 1.800 leguas son
temperatísimas y felicísimas algo mas y algo menos » (
ibid., p. 63).
[122]
La démarche du médecin Juan de Cá rdenas se rapproche de celle de Dorantes de
Carranza. Après s’être établi à Mexico dans les années 1570, Cá rdenas s’est pris de passion
pour sa nouvelle patrie. Il a beau être né en Espagne, son goût pour les nouvelles Indes
— « les grandeurs de cette terre fertile, magnifique et opulente » — le conduit également à
s’interroger sur ce qui distingue cette partie du monde. Il consacre même l’un de ses chapitres
à examiner « la raison pour laquelle tous les Espagnols nés dans les Indes ont pour la plupart
un esprit vif, pénétrant et délicat » (J. de CÁ RDENAS,
Problemas..., op. cit., p. 208).
[123]
A. de SAAVEDRA y GUZMÁ N,
El peregrino indiano..., op. cit.
[124]
B. DORANTES de CARRANZA,
Sumaria relació n..., op. cit., p. 4.
[127]
Ainsi LÓ PEZ de GÓ MARA ou
La Historia pontificial y cató lica de Gonzalo de Illescas.
[128]
Domingo CHIMALPÁ HIN,
Las ocho relaciones y el Memoria de Colhuacan, Rafael TENA
(éd.), Mexico, Conaculta, 1998, pp. 274-275.
[129]
D. CHIMALPÁ HIN,
Las ocho relaciones...,
op. cit., pp. 274-275 et 276-277.
[130]
Ibid., p. 213. La jonction physique des deux mondes ne s’accomplira que quelques
pages plus loin, en 1518, avec l’invasion espagnole du Mexique.
[131]
Ibid., p. 191. On rapprochera cette interprétation de la façon dont un auteur créole,
A. de Saavedra y Guzmá n, relie les concepts de
nuevo mundo et de
mexicano imperio. Le
Nouveau Monde devient un « nouveau monde » qui récupère et absorbe une entité historique
ancienne et prestigieuse : l’empire mexicain (
El peregrino indiano..., op. cit., pp. 71-72).
[132]
De missione legatorum japonensium ad romanan curiam..., Macau, Compagnie de
Jésus, 1590. Édition portugaise par Duarte de SANDE, sous le titre de
Diá logo sobre a missão
dos embaixadores japoneses à cú ria romana, Américo da COSTA RAMALHO (éd.), Macao,
Fundacão Oriente, 1997.
[133]
Avec de nombreux autres chercheurs, nous avons mené une réflexion sur ce thème
dans les colloques « Passeurs culturels » réunis à Séville (1995), Lagos (1997) et Mexico
(1999). Voir, par exemple, Rui Manuel LOUREIRO et Serge GRUZINSKI (éds),
Passar as fronteiras.
II Coló quio Internacional sobre Mediadores Culturais, Séculos XV a XVIII, Lagos, Centro de
Estudos Gil Eanes, 1999.
[134]
J. de CÁ RDENAS,
Problemas..., op. cit., p. 201.
[136]
A. de SAAVEDRA y GUZMÁ N,
El peregrino indiano..., op. cit., p. 74.
[137]
Bartolomé et Lucile BENNASSAR,
Les chrétiens d’Allah.
L’histoire extraordinaire des
renégats, XVIe - XVIIe siècles, Paris, Perrin, 1989.
[138]
Grant D. JONES,
Maya Resistance to Spanish Rule. Time and History on a Colonial
Frontier, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1989.
[139]
Voir l’article de A. J. R. RUSSELL-WOOD, « Os portugueses fora do império »,
in
F. BETHENCOURT et K. CHAUDHURI (dir.),
Histó ria da expansão portuguesa, Lisbonne, Circulo
dos leitores, t. I, 1998, pp. 256-281.
[140]
Cette notion de périphérie est discutable. Peu après l’ouverture de la route transpacifique, les Espagnols de Mexico ne proclamaient-ils pas qu’ils étaient « le c
Å“ur du monde » ?
Sur l’idée de
middle-ground, d’espace intermédiaire qui nous semble suggestive, on relira les
remarques de Michael ADAS dans « Bringing Ideas and Agency Back in : Representation and
the Comparative Approach to World History »,
in P. POMPER, R. H. ELPHICK et R. T. VANN
(éds),
World History..., op. cit., p. 99. Il s’agit d’un « site where global and local forces,
political economy, and symbol systems converge. It is a zone where epistemologies and
ideologies clash (and sometimes merge) and where representations and the essentializing they
invariably contain, most directly affect policy making, strategies of dominance and survival,
and decisions for accommodations or resistance ».
[141]
« Los ritos y ceremonias moriscas, y sus zambras, leylas y otras cosas con que se
recreavan » (H. MART
ĺNEZ,
Repertorio..., op. cit., p. 259).
[142]
Sur les métis américains dans la péninsule Ibérique, Esteban MIRA CABALLOS,
Indios
y mestizos en la España del siglo XVI, Madrid, Iberoamericana, 2000.
[143]
Sur ces questions, voir C. BERNAND et S. GRUZINSKI,
Histoire du Nouveau Monde...,
op. cit.
[144]
Sanjay SUBRAHMANYAM,
The Portuguese Empire in Asia 1500-1700. A Political and
Economic History, Londres, Longman, 1993, p. 220. Sur les groupes de renégats dans l’Asie
portugaise, voir Dejanirah COUTO, « Quelques observations sur les renégats portugais en Asie
au XVI
e siècle »,
Mare liberum,
Revista de Histó ria dos mares, 16,1998, pp. 57-85.
[145]
« Fueron sujetos antiguamente a los Chinas y assí son muy achinados »,
in B. de
ESCALANTE,
Discurso..., op. cit., p. 53v ; « Todos los naturales destos reinos son muy achinados »,
ibid., p. 56.
[146]
S. GRUZINSKI,
La pensée métisse, op. cit., p. 223.
[147]
C’est l’interprétation que formule W. D. MIGNOLO, dans
Local Histories..., op. cit.
[148]
C’est le cas de celles qui, par exemple, traversent dès la fin du XVI
e siècle le Pacifique
ou unissent « l’archipel du Capricorne »; voir Luíz Felipe de ALENCASTRO,
O trato do viventes,
Formação do Brasil no Atlântico sul, São Paulo, Companhia das Letras, 2000.
[149]
Et de les envisager comme des espaces où les rapports entre les sociétés et les cultures
sont l’objet d’ajustements et de conflits incessants. Voir Janet LIPPMAN ABU-LUGHOD, « The
World System Perspective in the Construction of Economic History »,
in P. POMPER,
R. H. ELPHICK et R. T. VANN (éds),
World History..., op. cit., pp. 70 et 96.
[150]
En fait, le projet de reconstituer des « connected histories » s’accorde mal avec l’idée
qu’il existerait une Histoire du monde susceptible d’intégrer dans une narration unifiée et
depuis un point de vue unique les différents passés des sociétés humaines. Tout comme il
diffère d’une
World History qui se réduirait à un échantillonnage de
case studies étalés dans
la longue durée à la manière du dernier ouvrage de Philip D. CURTIN,
The World and the
West. The European Challenge and the Overseas Response in the Age of Empire, Cambridge,
Cambridge University Press, 2000.
[151]
On suivra la voie qu’ont déjà empruntée sociologues, démographes et économistes.
Notre approche des métissages artistiques et intellectuels à partir de l’idée d’attracteur s’y
rattachait déjà (
La pensée métisse, op. cit., pp. 194-196).