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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2004/2 (59e année)


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Le concept de « romanisation », utilisé pour rendre compte de la soumission d’une société et d’un territoire conquis aux formes d’organisation voulues par Rome, remonte à la première moitié du XIXe siècle [1][1] Antérieurement à Theodor Mommsen (en 1885) ou Francis.... Imposé peu à peu par l’historiographie européenne de l’Empire romain, le terme est, aujourd’hui encore, le plus souvent employé sans autre explication, comme allant de soi [2][2] JÉRÔ ME FRANCE, « État romain et romanisation : à propos..., en vertu d’une lecture de l’histoire de la domination romaine marquée par l’intégration programmée, complète et homogène des conquis à la civilisation romaine. Le mot, promu par les historiens, et suffisamment pertinent pour avoir pu accompagner l’évolution des recherches, est désormais mis en question, voire accusé de figer la réflexion sur la conquête romaine et la connaissance du passé romain à l’échelle de l’Empire [3][3] Voir, pour les discussions et débats et leur complexité,.... Le temps serait venu de renoncer à un outil méthodologique usé par les abus de langage et affaibli par un emploi trop galvaudé, voire impropre, au regard des approches récentes. L’ouvrage édité il y a peu par Simon Keay et Nicola Terrenato invite à plus de circonspection, en mettant l’accent sur le renouvellement des méthodes [4][4] SIMON KEAY et NICOLA TERRENATO (éds), Italy and the..., sur l’exploration de moments de la romanisation restés à l’écart des préoccupations de ceux qui privilégient l’étude des contacts, des rencontres et des interactions entre des conquérants et des conquis, les uns et les autres porteurs, à l’origine, de « cultures » distinctes.

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Faut-il tourner le dos à la « romanisation », et que signifierait une telle attitude ? Ce n’est que par un attachement sentimental à une tradition historiographique longtemps dominante qu’on la maintiendrait. « Farewell to romanization ? [5][5] DIRK KRAUSSE, « Farewell to romanization ? », Archaelogical... », demande toutefois, dans un article récent, un préhistorien qui déplore l’inflation des publications anglo-saxonnes visant à évacuer le concept. Autrement dit, « romanisation ou pas romanisation », est-ce bien la question ?

La romanisation à la découverte de l’Empire romain

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La romanisation est devenue, avec le temps, un langage commun des historiens pour parler de l’histoire impériale de Rome, c’est-à-dire pour décrire la multiplicité des transformations intervenues dans les territoires provinciaux sous la domination romaine [6][6] Voir, par exemple, PATRICK LE ROUX, Le Haut-Empire.... Tout d’abord, l’inventaire a privilégié ce que l’on considère comme des apports de Rome : la pacification et les institutions capables de prolonger la paix, mais aussi un environnement politique, matériel et culturel (le latin par exemple) nouveau pour une partie des populations conquises, notamment dans la partie occidentale du monde romain. Une deuxième étape, fondée sur un examen critique du bilan précédent, a attiré l’attention sur les autres, ceux qui avaient été contraints de s’intégrer, se provincialiser, s’acculturer, et sur leurs réactions, violentes ou moins perceptibles. Une nouvelle phase se fait jour, qui passe, pour certains spécialistes, par la remise en question du vocable lui-même. Les recherches ont ainsi évolué au gré des courants historiographiques et de la mutation des méthodes sans engendrer l’uniformité.

L’expression de la domination de Rome

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Soit la cité de Rome qui, de guerres de voisinage en victoires et défaites jamais acceptées, s’est progressivement rendue maîtresse de l’Italie péninsulaire après plusieurs siècles de luttes plus ou moins continuelles, officiellement lors de la prise de la ville grecque de Tarente, en 272 avant J.-C. Soit la cité-État de Rome, désormais sans rivale en Italie, qui, dès 264 avant J.-C., s’engage dans un conflit séculaire avec Carthage la Punique et poursuit, dans le sillage des victoires péniblement et chèrement acquises, son expansion en direction de la péninsule Ibérique, morcelée culturellement et politiquement, et du monde grec hellénistique gouverné par des royautés issues de l’héritage disputé d’Alexandre le Grand [7][7] Ces questions sont l’objet de débats anciens. On peut.... Soit la cité impériale de Rome, contrainte de laisser le pouvoir aux généraux conquérants (les imperatores), vouée à une expansion sine fine, dans le fracas des guerres fratricides pour l’hégémonie politique. Soit l’Empire monarchique qui, sans renoncer à la conquête et à l’intégration des barbares localisés à la périphérie d’un territoire immense, occupant tout le pourtour de la Méditerranée, impose sa paix et son gouvernement partout où s’exercent son contrôle et sa domination, avant d’étendre, en 212 après J.-C., sur décision de Caracalla, sa citoyenneté à l’ensemble des habitants libres de cet Empire recensés comme tels. À partir de cette date, pratiquement, l’Empire n’est plus peuplé que de Romains; tout le monde est devenu romain, tout le monde a été « romanisé », pour utiliser le mot dans le sens où il l’a été au départ en histoire romaine.

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Le concept de romanisation, élaboré pour rendre compte de cette trame historique et de ses traits originaux, propose une vision romano-centrique et ordonnée de l’évolution, et se réfère à un espace sans cesse en devenir. On peut même dire que le phénomène ainsi désigné résulte de l’intégration, au cours du temps, de territoires nouveaux à l’Empire et à ses cadres fondamentaux [8][8] Le bilan des réflexions donné il y a près de vingt.... La péninsule Ibérique, tôt et lentement conquise, offre une illustration parmi d’autres des phénomènes enregistrés [9][9] P L R, Romains d’Espagne. Cités et politique dans les.... Partagées entre influences phéniciennes et puniques, grecques, ibériques et celtiques, les communautés ne disposaient d’aucune organisation politique centralisée et unifiée. Le modèle de la cité n’y était que très inégalement acclimaté, et la guerre, fondement du pouvoir des familles dirigeantes, tenait souvent lieu de système de relations entre des populations locales vivant dans des conditions matérielles très différentes. L’agriculture, plus que les mines, contribuait à la relative prospérité des peuples. Un fort contraste existait entre les populations des régions montagneuses du Centre et de l’Ouest et les habitants des vallées fluviales et des plaines surtout orientales et méridionales. La deuxième guerre punique fut l’occasion d’une première mainmise sur les territoires de la Catalogne, du Levant et de l’Andalousie : très tôt, Rome recourut à deux méthodes utilisées simultanément, la force brutale et l’encouragement au développement de l’autonomie locale. Des résistances nombreuses se firent jour, attisées par l’attitude même du conquérant et entretenues par l’attentisme des armées romaines : Viriathe et les Lusitaniens, Numance et les Celtibères avant les Astures et les Cantabres sont les symboles de ces luttes acharnées. Selon qu’il y eut ou non des soulèvements locaux, des combats meurtriers, des actes de répression et de vengeance acharnés, la défaite entraînait des conséquences variées. Déplacements de communautés, enrôlement militaire d’une partie de la jeunesse masculine, renforcement du pouvoir de ceux qui se montrèrent loyaux ou combattirent aux côtés du vainqueur, installation d’établissements nouveaux, sous le nom de colonie ou de cité, constituèrent les ingrédients ordinaires d’une première mutation politique porteuse de futurs changements plus importants et consolidés avec la paix. Celle-ci correspondit à un nouvel ordre. Les recensements, la fiscalité, les statuts juridiques et politiques, le rôle des tribunaux transformèrent le cycle de la guerre en cycle de gouvernement.

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Des pratiques et des comportements nouveaux apparurent plus ou moins vite. Les langues vernaculaires ne furent plus le véhicule unique des échanges; le latin s’imposa comme le langage commun, mais non pas exclusif. L’habit traditionnel fut concurrencé par la toge et la tunique que portaient les représentants du pouvoir romain, les citoyens romains immigrés ou naturalisés, lors des cérémonies officielles. L’administration de la justice et le principe de la protection des citoyens romains éloignés de leur patrie appelèrent l’introduction de nouvelles règles de droit et de gouvernement, dans le but proclamé de faire reculer la barbarie et d’assurer la liberté et la sécurité de chacun [10][10] GÉZA ALFÖ LDY, « Aspectos de la vida urbana en las.... L’autonomie locale, rendue indispensable par l’absence d’un État territorial au sens moderne et par l’absence d’une bureaucratie romaine transférable réclama la mise en place de pouvoirs locaux dans le cadre local de la communauté civique ou municipale centrée sur la ville. Des monuments inconnus et des architectures transplantées (forums, basiliques, portiques, thermes, édifices de spectacles), des ustensiles ou produits caractéristiques (céramique sigillée, amphores, denrées alimentaires), des cultes et des temples d’un type nouveau virent le jour et modifièrent l’environnement, comme évoluèrent, insensiblement, les relations politiques et sociales, la culture des élites et les croyances de la masse. Sur les restes de l’ancien monde s’en édifia un nouveau, nécessairement plus agréable à vivre que le précédent sous l’effet de la civilisation du vainqueur et de ses valeurs fondamentales – la romanisation a été définie, par exemple, de manière excessive et anachronique, comme le passage de sociétés « en voie de développement » à des sociétés développées [11][11] Entre autres, ALBERT DEMAN, « Matériaux et réflexions.... Cela n’alla pas sans heurts ni révoltes ou tensions. Les conflits de pouvoir et d’intérêt, la nostalgie du passé, la rapidité de certains changements, le refus de la soumission qui aliène la liberté scandèrent en outre une histoire de la romanisation aussi incontestable qu’inéluctable [12][12] JEAN-JACQUES HATT, Histoire de la Gaule romaine (120....

Une époque de changements pour les Provinciaux

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Les contours de la romanisation avaient fait l’objet de repérages solides dans les très nombreux ouvrages et articles publiés au moment de sa diffusion historiographique : l’extension régulière de la citoyenneté romaine, la municipalisation et ses progrès, les infrastructures romaines telles que les routes et les ponts, les carrières et les mines, les centuriations et la cadastration du territoire, l’archéologie du paysage, la présence de l’armée, les villae et l’existence du latifundium[13][13] Du latifundium au latifondo. Un héritage de Rome, une..., l’urbanisation et les formes de l’urbanisme, les théâtres romains, les amphithéâtres et les thermes, les aqueducs, la statuaire publique et religieuse, les inscriptions latines et grecques, les noms individuels, les rites et les cultes funéraires, l’instrumentum et l’environnement matériel, sans oublier les développements du culte impérial. Tous ces indices, souvent attestés simultanément, constituaient l’éventail des preuves qu’une communauté locale méritait ou non un brevet de romanisation – certes avec des nuances – et témoignait en même temps de la réussite de Rome [14][14] Pour s’en tenir à une synthèse classique, reflet nuancé....

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Aucun historien, toutefois, n’a jamais parlé de processus uniforme de la romanisation. Des critères ont été élaborés pour mesurer la profondeur des changements, et les études prosopographiques, nombreuses depuis 1950, ont fourni une méthode efficace d’appréciation [15][15] De ce point de vue, les actes du colloque tenu à Rome.... Le territoire conquis est apparu d’autant plus romanisé qu’il avait produit de nombreux chevaliers et sénateurs romains. Sauf exceptions, plusieurs générations étant nécessaires à l’émergence de familles sénatoriales, on a observé que les cités coloniales ou municipales avaient constitué le creuset d’ascensions sociales prestigieuses, lesquelles supposaient la possession d’une fortune foncière d’au moins 250 ha, des recommandations à Rome auprès de l’empereur régnant, des réseaux de relations structurés et durables. Le plus haut degré d’intégration politique, sociale et culturelle reflétait la romanisation complète de l’individu et de son groupe familial et fondait dans la pratique l’idée même de la réussite sociale. L’exploration de filières d’ascension diversifiées conduisit à mettre en valeur les carrières locales et militaires considérées comme des tremplins efficaces, des machines à romaniser les individus, à décerner des brevets de romanisation. De même, le rôle des armées ou des garnisons locales a été souligné, notamment par les spécialistes des régions rhénanes et danubiennes, comme celui d’un agent efficace de la romanisation, véritable substitut à l’urbanisation dans les régions où celle-ci était faible. L’institution militaire était un puissant facteur d’intégration individuelle et collective par le biais du latin, des techniques administratives, des tâches policières, par les moyens matériels dont elle disposait pour l’entretien des soldats, l’usage de la monnaie, la culture que supposait la participation aux opérations de commandement et d’organisation quotidienne [16][16] ROY W. DAVIES, « The daily life of the Roman soldier.... La romanisation rapprochait Rome et rapprochait de Rome.

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Le problème de la romanisation s’est ainsi peu à peu déplacé des cadres et des structures aux contextes. Le regard s’est porté du centre vers la périphérie, se fixant sur des binômes : la ville et la campagne [17][17] PHILIPPE LEVEAU, Caesarea de Maurétanie. Une ville..., la villa et le village, les Romains et les locaux ou indigènes [18][18] PATRICK LE ROUX et ALAIN TRANOY, « Rome et les indigènes..., les élites et la masse. L’épigraphie occupe ici une place majeure comme témoin documentaire des mutations et de leurs faciès diversifiés en fonction des situations régionales. Deux domaines peuvent l’illustrer plus particulièrement : l’onomastique et la religion. Les inscriptions funéraires offrent un éventail impressionnant de noms et de systèmes de dénomination qui révèlent les rythmes irréguliers de l’évolution culturelle et sociale et rappellent l’absence de toute forme de progression linéaire et logique d’une intégration à la société romaine tant à la ville qu’à la campagne [19][19] MONIQUE DONDIN-PAYRE et MARIE-THÉRÈSE RAEPSAET-CHARLIER.... Les ex-voto et autels votifs expriment un deuxième aspect d’une même réalité, à savoir que les structures créées par le biais de la domination romaine dans un territoire soumis durablement n’ont pas gommé d’un trait les habitudes ni les pratiques antérieures propres aux communautés pré-romaines [20][20] Par exemple, PAUL-MARIE DUVAL, Les dieux de la Gaule,.... Depuis des travaux comme ceux de Marcel Bénabou [21][21] La résistance africaine à la romanisation, Paris, Maspero,..., on a beaucoup discuté pour savoir s’il s’agissait là de signes de résistance ou de conservatisme têtu de la part de populations en mal de liberté. La romanisation a engendré de nouvelles dynamiques qui ont inclus avec plus ou moins de vigueur une part des traits de culture préexistants au point que la tradition, loin de s’affaiblir, a rencontré des conditions favorables pour se maintenir. César, déjà, avait éprouvé le besoin d’établir des équivalences entre les panthéons gaulois et romain [22][22] CÉSAR, Bellum Gallicum [BG], VI, 17..

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L’élargissement des champs de recherche a illustré l’acclimatation durable du mot et son institutionnalisation [23][23] Le livre de CHRISTIAN GOUDINEAU, Les fouilles de la.... De manière générale, il s’agit de rendre compte de l’impression d’homogénéité retirée de l’observation de la civilisation matérielle et des pratiques épigraphiques d’époque romaine, de la mer Noire au Sahara et à l’océan. C’est dans la culture au sens large – matérielle et intellectuelle – des élites locales et provinciales que semble avoir résidé l’unité romaine, reflet d’une civilisation qui conférait à des pratiques et des valeurs communes une place particulière dans la formation d’une romanité de plus en plus affirmée, mais réservait la première place au centre romain dans tous les domaines. La romanisation est ici comprise comme l’aboutissement d’une mutation identitaire, sans contrepartie possible au nom de l’humanitas.

L’ère du soupçon

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Les indigènes, malgré les apparences, restaient absents ou presque de l’histoire, une fois relaté l’achèvement de la conquête militaire. La résistance opposée à Rome par les conquis, placée sur le devant de la scène historiographique par le livre de M. Bénabou, a enclenché un réexamen des certitudes patiemment engrangées. Les luttes armées des nomades du Sahara, des Maures, des Gaulois ou des Isauriens et des Juifs ont accrédité non seulement l’idée d’un refus, mais aussi la persistance de faits matériels, sociaux et culturels moins visibles et tout aussi révélateurs du rejet du conquérant et de sa domination. Il est vrai que l’histoire africaine enseigne que la conquête est un phénomène qui s’est poursuivi tout au long du Haut-Empire et que, hormis au cœur de la province proconsulaire, la paix n’a jamais été établie de façon durable à la différence de ce que l’on a pu observer en Gaule narbonnaise ou en péninsule Ibérique et en Grèce. Une image nouvelle a vu le jour : dans les provinces, les romanisés ne formaient que la partie émergée de l’iceberg et masquaient les mécontentements sourds et les frustrations du plus grand nombre, qui ne se privait pas de les exprimer. À la vision irénique et civilisatrice de la romanisation succédait l’âge des conflits incessants et des forces centrifuges annonciatrices de lendemains douloureux. Par l’approfondissement des réalités économiques et sociales [24][24] P. LEVEAU, Caesarea de Maurétanie..., op. cit.; ID.,..., par la mise en exergue de phénomènes de domination évocateurs des systèmes coloniaux, la romanisation perdait de son vernis et, avec lui, de son crédit.

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La critique adressée à la mise en avant de « la vision des vaincus [25][25] Expression empruntée à NATHAN WACHTEL, La vision des... » fut qu’elle renforçait paradoxalement la romanisation dont elle épousait la logique. À des Romains abstraits, elle opposait des indigènes tout aussi abstraits, définis d’un bloc et sans nuances, comme si les repères identitaires avaient été clairement établis selon ces seuls clivages, des siècles durant, dès la période romaine. Un inconvénient nouveau apparaissait, celui de l’idéalisation de l’indigène paré, à la manière du Tacite de la Germania, de toutes les vertus face au conquérant décadent. La notion d’indigène revêtait une unité réductrice et le recours au modèle de la résistance reproduisait, en l’inversant, la vision romanisatrice d’une histoire à fonction identitaire, conflictuelle, et lisible exclusivement à travers les luttes constantes entre conquérants et conquis, reflet d’une dissymétrie fondamentale : les indigènes passifs et subissant, malgré tout, les événements, les Romains et les romanisés actifs, maîtres des décisions et du jeu. À l’inverse, ce que comportait d’innovant et de fructueux l’attention portée aux conquis relevait du domaine trop commodément qualifié de culturel auquel elle donnait, dans le champ des recherches, un statut nouveau d’objet méthodologique autonome, au carrefour de la culture proprement dite, des croyances et des modes de raisonnement individuels et collectifs. Les langages, les faits religieux, les rites funéraires, l’assimilation de pratiques et d’idées romaines ont été considérés, dès le départ, comme des traits essentiels de l’histoire de la romanisation. La mise en exergue de « romanisés partiels » [26][26] M. BÉNABOU, La résistance africaine..., op. cit. réempruntait ce chemin, mais orientait les curiosités vers les plages de l’histoire lente et vers les acculturations, comprises non comme l’imposition unilatérale de la culture du vainqueur mais comme des processus d’échanges multiples et réciproques [27][27] Voir, entre autres, PATRICK LE ROUX, « Rome ou l’acculturation.... C’est dans cette direction que sont allés les travaux, notamment anglosaxons, qui ont contribué à l’idée d’une rupture jugée nécessaire avec la romanisation [28][28] SUSAN E. ALCOCK, « Vulgar romanization and the dominance.... La tendance n’était pas nouvelle, car déjà Ronald Syme considérait le mot même de romanisation comme « laid, vulgaire et, pire encore, anachronique et trompeur [29][29] RONALD SYME, « Rome and the nations », Roman papers,... ». « J’en suis venue à détester le mot “romanisation” », déclare sans autre préambule Susan Alcock [30][30] S. E. ALCOCK, « Vulgar romanization... », art. cit.,.... On observe que la lassitude est née de débats interminables sur le mot et ses significations, mais on peut ajouter le caractère desséchant des recherches visant à distinguer sans fin traits romains et traits indigènes au sein des réalités provinciales, par le biais des realia, des objets et de la culture matérielle [31][31] Il convient de signaler ici l’ouvrage de RAMSAY MAC.... La romanisation constituerait alors un frein aux progrès des recherches, disqualifiée qu’elle serait par un usage incontrôlé et abusif, plus propre au brouillage des pistes qu’à leur clarification. Cependant, d’un point de vue méthodologique, rien ne s’oppose, me semble-t-il, à ce que le concept de romanisation puisse être validé à nouveau et accède à une nouvelle autonomie, pour rendre compte d’expériences historiques durables engendrées par l’action volontaire ou non de Rome aux effets ou résultats décelables à plus ou moins long terme, quels qu’en aient été les modalités exactes et l’impact ou la portée. La romanisation mettait en jeu des pratiques inachevées et contradictoires, ne suivait pas un développement mécanique, n’était pas une machine à uniformiser les sociétés provincialisées et gouvernées depuis Rome, capitale de l’Empire et siège de la monarchie impériale. Redonner une validité historiographique à la romanisation, c’est retrouver les temps de Rome, c’est-à-dire d’une histoire romaine qui n’exclurait pas plus la capitale que les provinciaux, qui tiendrait surtout compte des lieux et des moments.

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Pour comprendre pleinement le débat présent, une mise en perspective globale est indispensable. Sur la romanisation plane depuis l’origine l’ombre des expériences coloniales européennes, principalement anglaises et françaises. Le pragmatisme anglo-saxon en Inde, en Afrique noire et dans le reste de l’empire britannique a influencé l’interprétation de l’histoire provinciale de Rome dont la politique anglaise prétendait s’inspirer par ailleurs. Le renouveau des études sur l’Antiquité, notamment romaine, a coïncidé avec l’expansion européenne du XIXe siècle, créant d’étroites correspondances et interférences. Le succès du mot a pris naissance dans le contexte d’une vision européocentrique triomphante de l’histoire, influencé aussi par le modèle de la russification imposée par les tsars à leur empire. Ensuite, la mise en question d’une romanisation réussie et civilisatrice a logiquement accompagné le temps de la libération des peuples colonisés et des revendications nationales et identitaires de la décolonisation : l’exploitation impérialiste offrait des modèles de réflexion pour une lecture plus objective de la domination romaine. Les sentiments et les pensées introduisent plus encore que les révoltes et les faits d’armes à la compréhension d’un enracinement local, source d’identités créatrices chez ceux qu’on appelle les « dominés ».

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L’insatisfaction à l’égard de la romanisation ne répond pas à un corps de doctrines cohérent ni commun à tous les historiens de Rome [32][32] C’est particulièrement sensible à la lecture de Dialogues.... Au départ, elle a en partie relevé d’un recours accru aux données du terrain et aux travaux des archéologues confrontés à des contextes très diversifiés, en partie aussi du souhait d’intégrer les apports des sciences sociales susceptibles de fournir d’autres modèles de lecture [33][33] Parmi de très nombreux travaux, on peut retenir : CLAUDE..., en partie d’une exigence nouvelle de mesurer les enjeux d’une histoire provinciale de l’Empire romain sous l’influence d’impérialismes modernes qui ont eux-mêmes changé. Il est vrai que l’accumulation des données dues à la multiplication des prospections et fouilles, à l’élaboration de recueils d’inscriptions attentifs à la singularité du texte, au support (qu’il s’agisse de son matériau ou de sa forme), à sa signification symbolique, au contexte, au langage, à sa dimension socio-culturelle [34][34] Voir par exemple MIREILLE CORBIER, « Épigraphie et..., a contribué à la remise en chantier de schémas interprétatifs éprouvés, jugés désormais incapables de refléter la complexité des sociétés provinciales et des relations sociales. Le degré d’alphabétisation, l’imitation, l’usage de symboles mal compris contrarient sans cesse la lecture strictement romaine d’un texte écrit en latin et pouvant faire usage de formules courantes et apparemment assimilées. Peu à peu s’est imposée l’idée d’une mosaïque dont les tesselles multicolores contrastaient par trop avec le caractère indéfini de la romanisation.

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Les grilles de lecture influencées par la quête de nouveaux modèles interprétatifs ont contribué aussi à la remise en question de la romanisation. La collecte systématique de tous les objets inventoriés dans une fouille, et non plus seulement des marqueurs jugés les plus parlants, ainsi que l’emploi de méthodes de prospection et de fouilles permettant une lecture horizontale des couches et des espaces organisés ont développé les recherches spécialisées dans tous les domaines, à savoir ceux de la famille, de la vie matérielle, des techniques, des genres, des pratiques alimentaires, de l’organisation communautaire, de l’habitat inséré dans un paysage, avec pour résultat un déplacement des perspectives du général vers le local, du centre vers les périphéries. L’ouverture sur les savoirs proposés par l’ethnologie, la sociologie, l’économie ou la psychologie sociale ont scellé le scepticisme définitif de ceux qui voyaient dans la romanisation un avatar de l’histoire politique surtout préoccupée par Rome et son influence, ce que l’on pourrait appeler le « succès de Rome ». Sous la remise en question de la romanisation pointent, au diapason des renouvellements historiographiques en cours, les évolutions des disciplines consacrées à l’Antiquité romaine. Il s’agit de la volonté d’aller de l’avant pour dégager un horizon jugé encombré par des conceptions datées. Dans tous les cas, il est question d’une approche dont l’écueil le plus visible est sans doute la dispersion contradictoire des efforts consentis. Malgré tout, quelques lignes directrices peuvent être dégagées qui établissent les bases d’un dialogue fructueux et novateur, car la romanisation est en quelque sorte à la croisée des chemins : à côté de ceux qui veulent y renoncer, force est de constater que tout le monde ne s’y résigne pas.

Vers un dépassement de la romanisation ?

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De nouvelles générations de chercheurs anglo-saxons, qui s’expriment en particulier dans les Dialogues in Roman imperialism ou ont contribué à nourrir les enquêtes sur l’Italie et l’Occident [35][35] S. KEAY et N. TERRENATO (éds), Italy and the West...,..., ont été les fers de lance d’une réflexion salutaire et critique. Greg Woolf [36][36] GREG WOOLF, Becoming Roman. The origins of Provincial... ou Jane Webster [37][37] JANE WEBSTER, « Creolizing the Roman Provinces », American..., en particulier, ont tenté d’ouvrir la voie à un dépassement du concept de romanisation.

Devenir Romain sans la romanisation

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L’ouvrage et l’article de G. Woolf représentent une contribution de poids aux débats en cours et échafaudent une lecture de l’histoire provinciale débarrassée d’une opposition sans objet entre Romain et indigène. Le choix d’un territoire limité, la Gaule, caractérisé par un passé celtique jugé déterminant, répond à une double visée : tester les concepts dans un cadre restreint et familier, déconstruire l’un des modèles apparemment les mieux assis car souvent utilisé pour mettre en valeur la romanisation dans le passé. Devenir Romain ne saurait ici se confondre avec ce que l’on a désigné habituellement par ce terme : en effet, l’auteur s’appuie sur l’idée que la romanisation de la Gaule est en réalité l’aboutissement d’un processus culturel complexe qui s’est traduit par l’émergence rapide d’une culture provinciale entièrement nouvelle, dans laquelle se combinaient des éléments du passé et les fruits d’une « révolution culturelle » née avec Auguste : autrement dit la diffusion d’une culture romaine elle-même en voie de constitution et née de la combinaison de cultures différentes (en particulier l’hellénisme). En Gaule, la période qui s’étend de César au règne d’Auguste (50-1 av. J.-C.) a coïncidé avec ces changements culturels à plusieurs niveaux : celui, d’une part, de la haute culture et, d’autre part, de la civilisation matérialisée par l’urbanisation, la consommation, l’hygiène, les goûts, les loisirs et les cultes. Le phénomène, loin de révéler des continuités, fut la traduction de l’arrivée au pouvoir de nouvelles couches dirigeantes locales qui, avec la domination politique, s’approprièrent les plus hauts standards de la culture du temps et imposèrent leur nouvelle vision du monde là où cela leur était indispensable. C’est ainsi que les dirigeants des cités des Gaules devinrent Romains, ce qui signifie que la participation active et soudaine à cette nouvelle culture identifiait les nouveaux Romains des provinces et les distinguait de ceux restés à l’écart. Les clivages opposaient non des Gaulois et des Romains, des indigènes et des conquérants, mais des Gaulois entre eux, tandis que la culture dominante intégrait indissolublement des ingrédients variés et sélectionnés sous l’influence du pouvoir romain lui-même : « On pouvait devenir Romain sous tant de formes variées que le devenir ne signifiait pas être assimilé à un idéal-type, mais plutôt acquérir une position dans une structure complexe de traits distinctifs par lesquels s’exprimait le pouvoir romain [38][38] G. WOOLF, Becoming Roman..., op. cit., p. 245.. »

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Le pouvoir religieux changea de mains et de forme. Aux druides succédèrent les notables locaux détenteurs des prêtrises, particulièrement de celles vouées au culte impérial. Cette « conversion » supposait l’accès à une nouvelle culture religieuse et allait de pair avec des syncrétismes liés aux ambiguïtés que recelaient inévitablement l’adaptation des modèles et la création de nouveaux rites, de nouvelles pratiques, de nouveaux cultes, dans le contexte de cette extraordinaire « révolution romaine ». L’essor de la production de céramique sigillée, importée au départ d’Italie, constitua un apport non négligeable de la Gaule aux cultures de l’Empire : signe de nouvelles habitudes de consommation, la production galloromaine donna naissance à la création de décors originaux, eux-mêmes véhicules d’idées nouvelles sur la nature, les mythes ou les divertissements. C’est dans le domaine du corps, peu étudié jusqu’à présent, que G. Woolf analyse en détail les effets de la nouvelle culture. À un discours inédit sur la sexualité s’ajoutèrent la promotion de modèles capillaires nouveaux (suppression de la moustache, chevelure soigneusement peignée), allant de pair avec la diffusion d’objets de toilette, le soin vestimentaire, l’usage des thermes, bref les éléments d’un langage du corps qui n’avait d’ailleurs pas pour origine le centre romain mais l’Italie ou l’Orient grec. Sans doute, dans ces domaines, les provinces gallo-romaines n’ont-elles rien apporté d’original, mais Rome n’avait pas non plus innové en matière de bains. C’est de toute façon sur le plan religieux que les Gaules firent surtout preuve de créativité dans un contexte où le contrôle romain lui-même n’était pas contraignant au même degré selon le registre culturel concerné.

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G. Woolf s’intéresse à ce qu’il appelle le cultural change et met donc l’accent sur les manifestations provinciales d’un phénomène plus large qui affectait le centre au même moment. Si les modes de vie du Romain et du Provincial revêtirent, de fait, le même caractère de nouveauté, le mot acculturation ne lui semble pas plus pertinent, dans ces conditions, que celui de romanisation; il fait par ailleurs l’économie de la continuité entre le passé pré-romain et le présent impérial, et l’idée d’une romanisation venue d’en haut ou librement adoptée lui paraît secondaire au regard des évolutions envisagées. Il examine surtout la signification de changements qui furent voulus par le conquérant et relayés par des provinciaux, lesquels intériorisèrent finalement le système culturel romain, soit un ensemble de comportements, goûts et sensibilités, pour asseoir et conserver leur pouvoir et leur supériorité tout en y intégrant des traits indigènes. Le lien entre culture et pouvoir ainsi mis en exergue apparaît comme central dans la construction d’un processus nouveau d’identification fondé sur l’acclimatation d’une culture elle-même hybride, celle de Rome. G. Woolf est conscient des limites d’une démarche qui doit encore faire ses preuves : non seulement l’idée de révolution culturelle augustéenne ne fait pas l’unanimité, mais ses origines historiographiques n’excluent pas qu’il s’agisse d’un instrument tactique plus que d’un modèle d’analyse totalement pertinent [39][39] A W H, « Rome’s cultural revolution (Paul Zanker, The.... Enfin, les débats en cours modifient peu à peu les notions d’histoire culturelle et même de culture. Le discours de G. Woolf est efficace et son titre exprime avec netteté l’enjeu : devenir Romain est, au fond, l’inverse de la romanisation, dans la mesure où les identités culturelles se construisent sur des bases qui ne sont que très partiellement déterminées par l’action de Rome. Une telle réflexion, qui participe de la recherche de nouveaux concepts, récuse le modèle des interactions entre conquérants et conquis. J. Webster est plus nuancée sur ce dernier point, qui propose de substituer à « romanisation » le mot de « créolisation ».

La créolisation, substitut à la romanisation

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Selon J. Webster, le concept de créolisation serait mieux adapté à la description des interactions culturelles et au dépassement d’une histoire bipolaire, confrontant Romains et indigènes. Sa conviction repose sur l’incapacité des travaux consacrés depuis un siècle à la romanisation de la Bretagne antique à rompre avec l’idée dominante d’une influence romaine toujours bien accueillie, que les indigènes y soient réduits à la passivité ou que leur soit accordé un rôle actif – résistance ou course à l’intégration – pour conserver une position de pouvoir. Malgré les apparences, on en serait resté à l’image d’un processus spontané ou inhérent à la domination même de Rome et à l’impression que les plus défavorisés ne purent faire l’expérience de Rome au mieux que par la médiation des élites ou au gré du hasard. J. Webster constate ainsi que les modèles ne permettent pas une vue synthétique et équilibrée des processus de romanisation et voudrait promouvoir une démarche « dans laquelle la culture matérielle romanisée se prêtait à un usage double, à la fois pour créer de nouvelles identités et pour préserver les aspects essentiels des croyances et pratiques pré-romaines ». Un mot s’imposerait alors : créolisation.

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La réflexion s’appuie sur les usages antérieurs du concept, dont la validité a été testée pour des sociétés africaines et américaines sous domination anglaise. La notion de créolisation appartient, à l’origine, au domaine linguistique et définit l’apparition d’un langage mixte issu de deux langues. Il est extensible au multiculturalisme créateur de formations sociales mélangées. Il n’y a pas de raison de cantonner son usage aux sociétés américaines de l’époque moderne. Sa valeur heuristique est tout aussi évidente pour l’histoire de l’Empire de Rome, d’autant que l’on peut observer des phénomènes de créolisation dans le domaine de la culture matérielle. En outre, le plus souvent, le processus rend compte non d’une mixité spontanée mais d’une adaptation accompagnée de résistances. Les esclaves des colons pouvaient user d’ustensiles européens non pas pour ressembler aux Européens mais parce qu’ils s’intégraient aisément à des pratiques propres à leurs communautés. Il faut chercher à voir les réalités coloniales au-delà des formes et des apparences, car la mixité, le métissage sont l’aboutissement de cheminements complexes. C’est toutefois à partir du fait religieux que J. Webster cherche à construire un modèle, car ce domaine occupe légitimement une place centrale comme observatoire des phénomènes de créolisation : en effet, les croyances nourrissent les révoltes anticolonialistes ou sont le refuge des conservatismes culturels dans un contexte de domination.

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La religion créole de Cuba, appelée santeria, développée entre 1760 et 1870, pourrait ainsi fournir, par la complexité culturelle et ethnique de ses composantes, un modèle utile à une analyse des religions romano-celtiques de Bretagne et de Gaule. De fait, les Celtes de l’âge du Fer passent traditionnellement pour avoir répugné aux représentations anthropomorphiques des divinités. La conquête romaine introduisit, dit-on, des images humanisées des dieux, résultat d’un syncrétisme accueillant, intégrant ces divinités dans une cosmologie gréco-romaine. Cette vision apaisée n’explique rien, car ses promoteurs oublient le contexte colonial dans lequel s’est élaboré le processus. Considérer que l’iconographie religieuse romano-celtique n’est que l’expression d’une religion celtique habillée à la romaine revient à gommer la créolisation, pourtant décisive. Il ne s’agit pas de concurrence ni d’émulation mais bien de combinaison, de mixité entre des influences et des croyances variées, de types inédits sous la forme où on les connaît, ce que reflète les représentations d’Epona, la divinité cavalière, de Cernunnos, le dieu barbu aux bois de cerf, ou de Sucellus, vêtu du manteau et affublé du maillet, tout particulièrement. Le modèle suggère que le syncrétisme ainsi exprimé résultait d’une opposition entre les valeurs de l’élite indigène et les aspirations de la masse que ne pouvaient négliger les élites coloniales, puisqu’elles partageaient ces mêmes traditions. La religion mixte n’a donc pas représenté l’adoption de croyances et pratiques nouvelles, mais l’adaptation des cultes étrangers aux conditions locales, soit une iconographie mêlée, confectionnée à partir d’éléments appartenant au modèle dominant (formellement romain) et à la « contre-culture » elle-même métissée (juxtaposition de symboles). Ce métissage [40][40] Le mot ne recouvre pas la même notion que la « créolisation »,..., sous l’éclairage de la santeria, paraît bien exprimer un cheminement spirituel complexe que la forme artistique suggère, sans apporter sur le fond la véritable explication.

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Au-delà des analyses antérieures effectuées en se réclamant de la romanisation ou de l’acculturation, J. Webster décrit les contacts culturels comme des séries d’actions et réactions voulues, négociées, que la culture matérielle révèle et invite à explorer.

Ruptures ou renouvellement ?

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« Révolution culturelle », « créolisation » sont en somme de nouveaux mots clés de la recherche parmi d’autres proposés aux historiens de la romanisation. Ils entrent dans la série des outils intellectuels dont le stock se renouvelle régulièrement et prennent la suite d’« acculturation », d’« intégration culturelle », eux-mêmes substitués naguère à des termes tels que « coexistence » ou « fusion ». Sur un plan méthodologique, on ne peut que souscrire à la démarche. G. Woolf n’ignore rien des débats historiographiques relatifs à l’histoire des cultures provinciales, mais il ne succombe pas pour autant à la tentation d’une approche théorique des questions. Il accorde toute leur place aux réalités concrètes, aux contours et à la nature des cultures romaine et provinciales, et donne toute l’attention qu’elles méritent aux notions d’espace et de temps, dont il analyse avec finesse les diversités et les rythmes. C’est un livre sur le changement dans un domaine difficile à définir, la « culture », préférée à « civilisation ». La notion combine les valeurs morales et le degré de complexité des formes intellectuelles et intègre à la définition les objets, les pratiques ou habitudes et les croyances. G. Woolf insiste sur l’instabilité relative des cultures, qui, de ce fait, change aussi l’image des cultures romaines successives. Enfin, la culture introduit à la communication (elle est partagée), aux stratégies sociales et possède un certain degré d’autonomie : elle est plus qu’un simple outil et elle influence les manières d’agir et le choix des fins.

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À un autre niveau, celui d’un article de méthode, J. Webster offre une contribution équilibrée au débat. Elle met en évidence les complexités et les ambiguïtés des situations culturelles engendrées par les contacts quotidiens entre des communautés structurées mais moins homogènes qu’il n’y paraît. Cependant, sa démarche procède de manière plus systématique que celle de G. Woolf et comporte un certain nombre d’expressions insuffisamment explicitées dans le contexte de l’histoire romaine, telles que « sociétés coloniales », « acculturation », « processus de négociation » ou « relations sociales asymétriques ». De même, la pertinence de la comparaison n’est jamais démontrée, en dehors de quelques schémas de fonctionnement général qui ne tiennent pas assez compte, par exemple, du paramètre de la différence de couleur de peau dans le contexte américain, secondaire dans le contexte romain, ni de la différence de nature entre la religion romaine (et son fonctionnement) et la religion chrétienne véhiculée par les colons et leurs Églises. Il est paradoxal de mettre en exergue un concept tiré du mixage de diverses langues pour analyser des sociétés pour nous essentiellement unilingues au vu de notre documentation, la question des rapports du latin et du grec posant des problèmes différents. Il n’est pas sûr, en outre, qu’un relief comme celui de Cernunnos à Reims, sous prétexte qu’il est privé d’épigraphie, constitue un signe de moindre intégration culturelle et donc de « créolisation » au sens où J. Webster l’emploie. On ignore à peu près tout du sanctuaire et de l’environnement qui était celui de l’objet votif. La facture signale un niveau élevé de maîtrise technique et esthétique. La chronologie, le contexte religieux, les raisons exactes de la transcription de ces images dans la pierre devraient être évaluées avant de valider l’interprétation qui en est faite, surtout en l’absence d’une mise en série typologique.

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La « romanisation » est légitimement suspectée pour ses insuffisances, et on admettra qu’une histoire des cultures, pourtant au cœur des questions sur la romanisation, n’est qu’à peine sortie des limbes, malgré l’emploi fréquent du mot « acculturation » dans un grand nombre de travaux. « Culture » est un terme fuyant qui supporte des définitions différentes selon les auteurs. L’élargissement relativement récent du champ qu’il recouvre, sous l’influence des sciences humaines et sociales, facilite une meilleure intégration de la « culture matérielle » et par conséquent des apports de la documentation archéologique, qu’il convient de faire parler de manière autonome. Conscient de ces écueils et de l’hétérogénéité de la matière culturelle [41][41] G. WOOLF, Becoming Roman..., op. cit., p. 242 : « La..., G. Woolf cherche un contexte qui permette de resituer l’histoire des évolutions culturelles : le pouvoir. Ce faisant, il subordonne in fine la culture et ses formes d’action à la politique et à la domination de Rome, même si la démarche globale change l’échelle des valeurs et confère à la culture le rôle moteur dans l’accaparement de l’autorité. Qu’il y ait eu révolution culturelle ou non – ce qui demande à être vérifié –, l’impérialisme romain, étroitement lié à la romanisation, reste, pour G. Woolf, le responsable des contours d’une géographie culturelle renouvelée, d’une adaptation à Rome et à ses formes d’expression. « Becoming Roman » est une formule non dénuée d’ambiguïté, car elle met en jeu un processus culturel et identitaire tout en évoquant la romanisation dont elle retrouve l’esprit originel. J. Webster se place, elle aussi, sur le plan de la culture, mais dans une perspective différente : elle veut comprendre les mutations subies ou non par les catégories inférieures de la population et illustre à sa manière le projet de S. Alcock de délaisser les élites pour s’intéresser aux masses, à ce qu’elle appelle la vulgar romanization[42][42] S. E. ALCOCK, « Vulgar romanization... », art. cit.,....

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Ces travaux et réflexions inversent les rapports établis dans les recherches sur la romanisation et abordent les questions provinciales par le biais des cultures placées au centre, sans doute afin d’inciter les historiens et archéologues à mieux prospecter ces terrains, encore en friche pour l’Empire romain, et à les explorer pour eux-mêmes, c’est-à-dire en analysant le contenu et le fonctionnement des systèmes culturels. Plutôt qu’à un dépassement de la romanisation, les analyses convient à un nouvel examen des facettes d’une domination impériale qu’il conviendrait de qualifier de polycentrique.

Retour à la romanisation

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À l’inverse de G. Woolf ou de J. Webster, N. Terrenato [43][43] « A tale of three cities : the romanization of Northern... a cherché à ouvrir la voie à une nouvelle conception de la romanisation, terme dont il entend user autrement. Ce sont bien de tels chantiers nouveaux qu’il faut ouvrir dans la continuité des travaux sur la romanisation, mieux comprise, et qu’un renversement des perspectives ne saurait contraindre à faire disparaître.

Les enseignements de l’Italie

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L’Italie, historiographiquement, peut être considérée comme un laboratoire des expériences impériales et donc provinciales de Rome [44][44] PATRICK LE ROUX, L’armée romaine et l’organisation..., elle qui fut en somme la première province avant de devenir le centre unifié de l’Empire, « unifié » sur le plan juridique et administratif s’entend. On ne peut donc que se réjouir de la redécouverte de cette constatation simple exprimée avec franchise [45][45] Propos qui émane il est vrai d’une spécialiste de la... : « Beaucoup d’entre nous admettent en toute quiétude que nous pouvons ignorer l’Italie sans dommage. Cette suffisance tranquille a désormais volé en éclats. » Un premier enseignement des épisodes variés et situés dans la longue durée de la conquête de l’Italie est, selon moi, que Rome n’a pas traité l’Italie comme une entité globale, mais a développé un système de relations bilatérales avec les communautés qu’elle identifiait comme des adversaires ou des alliés. On ne comprend pas, sinon les lenteurs et les reculs momentanés d’une progression qui a pu faire croire à du dilettantisme. La guerre hannibalique, par ailleurs, révèle la capacité de Rome à pousser ses adversaires à s’associer contre ses ambitions et ses projets, mais aussi sa conscience des limites d’une telle coalition, vouée à n’être qu’épisodique. La domination romaine en Italie ne fut pas celle d’une marche militaire prolongée par des mesures politiques et administratives : suivant des rythmes variés et localement divers, ce sont tous les domaines de la vie des communautés qui ont été affectés, à savoir l’activité militaire locale elle-même, l’organisation de l’espace, l’économie, la religion, la culture, la langue, les habitudes, les expressions monumentales et artistiques. Ces phénomènes ne sont pas toujours décrits avec précision; il est nécessaire de les approfondir et de les mieux saisir dans le détail.

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C’est en ce sens que l’ouvrage dirigé par S. Keay et N. Terrenato offre une direction nouvelle en érigeant la comparaison entre l’Italie et les provinces en méthode de travail profitable, en invitant à mesurer les différences, les écarts plus que les ressemblances, car l’un des pièges les plus tenaces de l’histoire de la romanisation réside dans l’impression d’uniformisation, d’extension radicale d’un système de civilisation à l’origine d’une culture commune partout présente et partagée. N. Terrenato lui-même propose une nouvelle clé susceptible de faire progresser l’analyse de ce qui s’est réellement passé au cours de la phase de romanisation de l’Italie : la « négociation entre élites » [46][46] NICOLA TERRENATO, « Introduction », in S. KEAY et N..... La capacité des aristocraties locales à s’entendre, à trouver un terrain de compromis et à faire taire par là leurs rivalités séculaires serait à l’origine des éléments de convergence et de l’extension d’une culture commune. C’est aux réactions locales, aux initiatives des familles dirigeantes que renvoie la romanisation. Les élites, dans leur majorité, virent à un moment donné le parti qu’elles pouvaient tirer des nouvelles sollicitations alors que le reste de la communauté demeurait indifférent. La mise en présence du conquérant et des conquis produisait des rejets, des violences de toute sorte et des émulations multiples qui exigeaient, pour les surmonter, des concessions réciproques, qu’il s’agisse de heurt politique, de choc culturel ou de révolution économique. Mutation culturelle (l’urbanisation), désir d’assurer son pouvoir, arbitrage de Rome définissent des champs d’exploration et d’interprétation d’un changement d’attitude à l’origine de nouveaux équilibres structurels. Le contexte économique, sans être négligé, ne devrait pas être surévalué ni déformé : le système de la villa s’est répandu selon des modalités variées. Il n’est pas prouvé que ce mode d’exploitation ait dominé l’activité économique ni qu’il refléta la révolution italienne en la matière, de même que la densification des établissements ruraux n’a pas obéi nécessairement aux rythmes de la progression romaine. Les modes de production n’ont été transformés que faiblement, et ce sont les équilibres antérieurs qui prévalurent en grande partie après la conquête.

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N. Terrenato reconnaît le caractère complexe de la romanisation et accorde aux élites un rôle central tout en soulignant que celles-ci se comportèrent comme elles l’avaient toujours fait, c’est-à-dire sans demander de conseils à quiconque et encore moins à Rome. Le concept de négociation est sans doute « provocant » [47][47] S. E. ALCOCK, « Vulgar romanization... », art. cit.,..., mais son contenu et sa valeur heuristique restent encore peu concrets en l’état actuel du dossier. N. Terrenato met en garde contre des interprétations historiques qui s’appuient trop fortement sur un type privilégié de données (les œuvres architecturales et artistiques, l’épigraphie et les sources littéraires anciennes, les établissements humains et les objets produits) et recourt à un concept englobant, polysémique et polyphonique; mais l’établissement des procédures de négociation (c’est-à-dire le renoncement à l’usage de la force) n’a pour archives que des données disparates, dispersées ou partielles. Plus encore que le risque de gommer le rôle de Rome, il y a celui que ces stratégies ne nous apparaissent avec quelque lumière que lorsque Rome est présente ou que plane l’ombre de ses aigles. Enfin, la notion de négociation étendue au domaine culturel, ce que fait aussi J. Webster, tient pour une part du pari pascalien. Quoi qu’il en soit, il y a, à arpenter ces routes, matière à une meilleure approche des questions, à condition de bien distinguer outil méthodologique et système d’interprétation globale. Les notions de pouvoir, d’élites, de culture, d’identité ont des contenus multiples et changeants, tout comme le terme même de romanisation.

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Il n’en reste pas moins vrai que les images que nous renvoient les sociétés en mutation, en Italie ou ailleurs dans le monde romain, sont contrastées et font une large place à des facteurs locaux et globaux très divers. En outre, les évolutions successives correspondent à des processus renouvelés d’adaptation qu’il convient d’identifier et qui traduisent un ensemble d’actions et de réactions de la part des indigènes ou des populations concernées. À condition de ne pas négliger un point dont on prend mieux conscience aujourd’hui : les objets et l’usage des objets n’ont pas une signification univoque. Avoir chez soi de la céramique romaine ou un bronze de Corinthe ne voulait dire ni que la culture gréco-romaine était devenue dominante ni que les propriétaires étaient romanisés ou hellénisés; marquer un certain attachement à des formes de culture matérielle ou spirituelle héritées du passé n’était pas nécessairement le signe d’une résistance. Enfin, les formes, les signes extérieurs n’expriment jamais qu’une part de la réalité : une villa, structure associée à Rome en priorité, ne jouait son rôle et ne revêtait toute sa signification qu’insérée dans un système social et économique local; les cultures n’étaient rien sans les procédures liées aux identités culturelles. Comme le rappelle J. Webster [48][48] JANE WEBSTER, « A negotiated syncretism : readings..., dans les rapports complexes et ambigus qui s’instaurent entre dominants et dominés s’élabore un discours de l’un sur l’autre, plus ou moins critique et manipulateur. Dans cette perspective, le caractère agressif et intentionnel de l’impérialisme romain revêt une nouvelle dimension, mais aussi le besoin d’interlocuteurs prêts à servir le vainqueur en échange de privilèges et de pouvoirs acquis ou à acquérir. La tolérance romaine au service de la romanisation est ainsi à réexaminer et à comprendre différemment [49][49] JANE WEBSTER, « Interpretatio. Roman word power and....

« Déromaniser » l’Empire romain

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Les travaux qui portent sur la romanisation recouvrent donc des enjeux historiographiques qui vont au-delà de la simple mise en question du mot : la recherche de nouveaux outils d’analyse et de schémas d’interprétation d’une histoire impériale romaine lue à l’aune d’une autre époque confrontée à de profonds changements culturels ainsi qu’à l’abondance, d’un niveau jamais atteint auparavant, de la production historiographique autour des thèmes abordés sous couvert de romanisation. La crise est ici un signe de trop-plein et non de vide ou de déclin. Autant qu’à une romanisation éclatée, on a désormais affaire à une critique éclatée du concept sous couvert d’approches méthodologiques diversifiées [50][50] Ainsi, dans un domaine où les sources non écrites tiennent.... William Hanson reconnaît une première opposition entre ceux qui récusent la romanisation au nom de la mise à l’écart des indigènes et ceux qui refusent le terme à cause de l’incapacité de Rome à maintenir sa domination très longtemps depuis le centre [51][51] WILLIAM S. HANSON, « Forces of change and methods of.... J’ai relevé ici même l’opposition entre les tenants de l’interaction entre conquérants et conquis et ceux qui s’en tiennent à une ignorance réciproque des gouvernés et des gouvernants dans le prolongement de l’interrogation traditionnelle : coexistence ou fusion. On peut ajouter le contraste entre la revendication d’un empire réel décrit à partir du vécu des habitants, comme le fait Philip Freeman [52][52] PHILIP W. M. FREEMAN, « Mommsen to Haverfield : the..., et la mise en valeur du rôle des élites locales culturellement autonomes, attachées à la continuité de leur pouvoir et vouées à imiter Rome.

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La multiplicité renouvelée des approches de l’impérialisme romain est réjouissante. Il ressort clairement des débats que les assauts contre la romanisation sont venus du développement continu de spécialités toujours plus pointues et de l’insatisfaction des archéologues confrontés, pour certaines provinces, à un déficit crucial de sources écrites. Il est apparu que les réalités auxquelles les vestiges tirés de la terre confrontaient les fouilleurs n’avaient que peu à voir avec les descriptions et les synthèses fondées sur les grands textes, les inscriptions et les architectures nobles. Ces documents muets ne devaient ni ne pouvaient rester silencieux ou demeurer à l’état d’inventaires en attente d’interprétations sous peine de méconnaître les évolutions des travaux des archéologues [53][53] DIRK KRAUSSE, « Farewell to romanization ? », art..... Dans la mesure où les modèles ont été cherchés en dehors du domaine proprement romain, la création de schémas interprétatifs étrangers aux discours dominants sur Rome ne pouvait qu’aboutir à la tentation de se passer de Rome. La « déromanisation » de l’histoire impérialiste et provinciale de Rome représente ainsi un déplacement radical des interrogations et des questions en l’absence de référents « naturels », mais non une coupure épistémologique. La question posée, qui n’est pas nouvelle, est assurément celle d’une théorie du discours archéologique et de son autonomie [54][54] C’est aussi la démarche de S. E. A, « Vulgar romanization... »,.... L’inversion des facteurs et des déterminations, l’attention prioritaire portée aux cultures et aux identités culturelles est non seulement légitime mais salutaire. Les conditions mêmes d’élaboration du discours sont plus délicates à appréhender et n’impliquent pas nécessairement un rejet des récits formulés à partir d’autres sources.

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Comme le signalent très clairement des travaux, tels ceux de G. Woolf ou de J. Webster, la voie du renouvellement passe par un dialogue renforcé entre historiens et archéologues, en dépit des micro-spécialisations et des difficultés croissantes à présenter des synthèses. Avant de se débarrasser du concept de romanisation, il faut décider si sa disparition ne constitue pas un appauvrissement ou une régression de notre compréhension de l’histoire romaine. En effet, le concept de romanisation offre un outil méthodologique parfaitement adéquat à son objet et résulte d’une construction rationnelle à partir de l’observation de données analysables et interprétables seulement dans le contexte de l’histoire conquérante de Rome et de ses développements. Il n’est pas possible de faire comme si l’histoire de la romanisation se limitait à une histoire événementielle et politique. Tout se passe comme si la romanisation elle-même avait été déformée et perdue de vue pour cause de « romano-centrisme » excessif, alors qu’elle n’a fait que s’enrichir et se transformer.

Un retour aux sources

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Malgré les apparences, il n’est pas vrai que les Anciens ne se soient pas posé la question de la romanisation. Outre la fameuse interpretatio romana de Tacite ou « traduction romaine » de théonymes locaux [55][55] Germania, 34.3, un texte du Grec Strabon, dans sa géographie régionale à propos de la péninsule Ibérique, montre que l’idée et sa complexité faisaient partie des réflexions romaines sur l’Empire et son intégration :

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Aux conditions si favorables de ce pays, les Turdétans ont ajouté l’avantage des mœurs civilisées et du sens politique. Ces qualités sont dévolues également aux Celtici, soit en raison de leur voisinage, soit, comme l’a dit Polybe, par consanguinité (sungeneia), mais à un moindre degré. Les Celtici, en effet, vivent le plus souvent en fédérations de villages. En dépit de leurs traditions, les Turdétans, surtout ceux du Bétis, se sont entièrement convertis au genre de vie des Romains et ne se souviennent pas même de leur propre langue. Ils ont pour la plupart reçu le droit latin et accueilli chez eux des colonies romaines, si bien qu’il ne s’en faut pas de beaucoup qu’ils soient tous Romains. Les fondations de villes, telles que Pax Augusta chez les Celtici, Augusta Emerita chez les Turdules, Caesaraugusta chez les Celtibères et quelques autres colonies encore illustrent bien ce changement du statut politique. Et de fait, les Ibères qui ont adopté les nouvelles formes d’existence sont dits stolati. On compte au nombre d’entre eux même les Celtibères, qui étaient considérés autrefois comme les plus sauvages de tous[56][56] STRABON, Géographie, III, 2,15, Paris, CUF, 1966 (traduction....

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L’expression qui retient l’attention, teleôs eis ton Romaiôn metabeblêntai tropon, signifie littéralement que les Turdétans « ont tourné complètement leurs regards vers la façon d’être des Romains », ce qui ne veut pas dire « devenus Romains ». Strabon sait parfaitement, en Grec d’Asie qu’il est, toute la nuance qui existait entre « être Romain » et « regarder vers Rome ». Comme le précise l’emploi de stolati pour désigner les mutations des Celtibères [57][57] Stolatus renvoie à la stolê, soit toute forme de vêtement..., dont la sauvagerie légendaire s’explique par la résistance têtue de la ville de Numance (aujourd’hui dans la province de Soria) entre 139 et 133 avant J.-C., Strabon met l’accent sur un changement d’apparence, reflet d’une façon de vivre transformée. À aucun moment il n’est suggéré qu’ils sont devenus des Romains. Sans doute la question de l’oubli de la langue est-elle frappante, mais la formule, abrupte et surprenante, est sans parallèle dans les sources : une « créolisation » est possible et probable. L’essentiel est le to êmeron kai to politikon (la douceur et la vie en cité). Le critère strabonien comme celui de ses sources est l’autonomie locale fondée sur le modèle de la polis et associée au renoncement à la guerre et au pillage au profit d’activités paisibles, l’agriculture et le commerce. L’action de Rome est un élément seulement de la situation, et l’octroi du droit latin (c’est-à-dire la concession de la citoyenneté à ceux qui se chargent de faire fonctionner le gouvernement local) ou la fondation de colonies sanctionnent une évolution autant qu’ils ne l’induisent par le biais de la contiguïté.

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Strabon écrit à l’époque d’Auguste. Il traduit un nouvel état d’esprit [58][58] Sur l’évolution de la pensée politique et administrative..., décrit une nouvelle étape de la romanisation, dont les termes ne sont pas fixés une fois pour toutes. Il place un contexte et montre l’interaction d’une somme impressionnante de facteurs qui aboutissent à une nouvelle géographie humaine dont l’uniformité n’est pas la clé. Le texte de Strabon pose la question du temps de la romanisation plus que de son contenu, dans la mesure où il invite à limiter le phénomène à la phase postérieure à la conquête et à la période des changements structurels qui lui fait suite. Les mœurs, la culture, les traditions sont en cause également. Surtout, la barbarie, ou sauvagerie, n’est pas un état définitif, et chaque peuple est appelé à changer son regard, à sortir de son isolement. L’idée d’un progrès par la civilisation était une idée romaine, que n’ont pas inventée les tenants de la romanisation. La romanisation décrite par Strabon rend indissociables et solidaires les actions des conquis et l’intervention comme les sollicitations des conquérants. Elle rend nécessaire la prise en compte de toutes les données et la recherche d’une synthèse ou vision globale qui n’exclut pas Rome, que la spontanéité, la résistance, l’interaction, le calcul, la collaboration soient en cause ou non. Le constat, après ce retour aux sources, est celui de l’impossibilité de rendre compte en un seul récit cohérent et uniforme de l’histoire de la romanisation, car le point de vue exprimé par Strabon lui-même ne peut être tenu pour officiel que par une schématisation excessive.

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L’élargissement et l’affinement des points de vue sur la romanisation marque un progrès [59][59] MAURICE SARTRE, L’Orient romain. Provinces et société.... La tendance évidente à évacuer trop rapidement le temps, plus encore que l’espace est dommageable. Depuis longtemps, les travaux sur ce thème ont proposé non seulement des périodisations multipliées, tenant compte à la fois de ce que l’on appelle l’histoire générale et l’histoire locale, mais aussi des temporalités diverses de la culture, de la religion, de l’économie, des institutions, de la société, des habitudes et des modes de raisonnement. Grâce à l’apport renouvelé des sources, des méthodes archéologiques et de l’observation des cultures matérielles, on voit mieux qu’il y a eu, dans l’Empire romain, des histoires locales différentes, non exemptes de parallélismes, au cours desquelles l’hétérogénéité qui n’est autre que celle du social s’est réaffirmée par de nouvelles voies [60][60] JEAN-PIERRE VALLAT, « The romanization of Italy : conclusions »,.... Les chemins que suggèrent G. Woolf ou N. Terrenato ont l’avantage de ne pas sortir d’une histoire romaine globale qu’ils obligent à repenser, ne serait-ce que pour tester la validité des hypothèses [61][61] G. WOOLF, « The Roman cultural revolution in Gaul »,.... On ne peut pas privilégier un type de sources, on peut seulement analyser de manière critique les tendances dominantes de leur utilisation, ce qui signifie que ni l’épigraphie ni les textes dits littéraires ne doivent faire les frais d’une révision qui marquerait, comme c’est parfois le cas, un recul. C’est de la complémentarité des points de vue, sans exclusive, qu’a besoin l’histoire des provinces romaines, l’histoire des romanisations sous toutes leurs facettes relevant à la fois de traits spécifiques et de traits communs [62][62] Pour une illustration récente de l’importance des études....

41

Le temps n’est pas à la synthèse, mais à l’élaboration de nouveaux programmes. La « romanisation » demeure un outil méthodologique indispensable parce qu’elle est la condition de la continuité d’une histoire de la conquête et de l’Empire intégrée dans une structure d’échanges, de dialogues et de refus qui en font la substance. En outre, la romanisation est une des approches nécessaires de l’histoire de Rome comme structure de pouvoir et de gouvernement, comme État et comme société, comme identité multiculturelle qu’elle éclaire et permet de mieux comprendre : le paradoxe de la critique a été d’évacuer totalement le centre par lequel, qu’on le veuille ou non, tout se tenait, même s’il ne déterminait pas tout. L’histoire des sociétés provinciales ne s’arrête pas aux portes de la politique et ne commence pas avec la culture et le quotidien, par ailleurs difficiles à appréhender. C’est à mieux comprendre les phases proprement dites de la romanisation qu’il faut s’atteler et à mesurer les changements augustéens dont les facteurs et les fondements demeurent en partie obscurs sous l’aveuglant constat d’un changement de comportement et de point de vue de la part de tous, Romains et autres. La romanisation fut fille de la paix autant que de la guerre et des résistances. Les élites jouèrent un rôle actif et décisif dans les phases de transition [63][63] THOMAS BLAGG et MARTIN MILLETT (éds), The early Roman..., mais elles n’eurent pas des réactions uniformes et durent peu à peu faire face à de nouvelles concurrences et sollicitations. Le poids des circonstances – c’est-à-dire la manière dont se déroula la conquête – fut déterminant pour la suite de l’histoire locale, mais plus encore les cultures préexistantes, dans un contexte où la soumission à la tradition et à l’ancienneté était un facteur primordial. La romanisation décrit ainsi un processus par lequel une communauté s’engageait dans une phase nouvelle, créative, de son histoire, élaborait un nouveau langage définissant les rapports de pouvoir, les relations sociales, les activités économiques, les identités culturelles collectives et individuelles. La diversité ne reflétait pas les données de la géographie mais le degré de résistance des cultures des conquis, vecteurs des identités, d’où la légitimité d’interrogations relatives à la romanisation des Grecs, des Grecs d’Asie, des Syriens, des Juifs, des Égyptiens, des Puniques, des Ibères, des Celtes ou des Illyriens. D’où la multiplicité d’une histoire romaine riche à la fois de l’action du pouvoir romain et des interprétations spontanées ou sollicitées, selon les cas et dans des contextes mouvants, des populations locales qui ne se réduisaient pas aux élites dont la stabilité pose elle-même des problèmes encore à résoudre. Cette approche romanisante reste aussi une garantie contre les tentations d’histoires locales artificiellement portées sur le devant de la scène sans gain véritable d’intelligibilité.

Notes

[1]

Antérieurement à Theodor Mommsen (en 1885) ou Francis Haverfield (en 1905), même si c’est à leur autorité qu’est dû son succès. Il est évident par ailleurs que la « romanisation » comme catégorie historique, bien qu’absente sous ce nom du vocabulaire antique, est beaucoup plus ancienne que le mot.

[2]

JÉRÔ ME FRANCE, « État romain et romanisation : à propos de la municipalisation des Gaules et des Germanies », L’Antiquité classique, 70,2001, pp. 205-212.

[3]

Voir, pour les discussions et débats et leur complexité, DAVID J. MATTINGLY (éd.), Dialogues in Roman imperialism. Power, discourse, and discrepant experience in the Roman Empire, Portsmouth, Rhode Island, 1997. 2

[4]

SIMON KEAY et NICOLA TERRENATO (éds), Italy and the West. Comparative issues in romanization, Oxford, Oxbow Books, 2001.

[5]

DIRK KRAUSSE, « Farewell to romanization ? », Archaelogical dialogues, 8-2,2001, pp. 108-115. Le titre – assorti d’un point d’interrogation – pastiche celui du roman de Ernest Hemingway qui avait emprunté son Farewell to arms à une œuvre patriotique du jeune compositeur Gerald Finzi, lequel avait vu mourir son père et trois frères à la guerre.

[6]

Voir, par exemple, PATRICK LE ROUX, Le Haut-Empire romain en Occident d’Auguste aux Sévères, Paris, Le Seuil, [1998] 2003; CLAUDE LEPELLEY (dir.), Rome et l’intégration de l’Empire, 44 avant J.-C.-260 après J.-C., t. 2, Approche régionale du Haut-Empire romain, Paris, PUF, 1998.

[7]

Ces questions sont l’objet de débats anciens. On peut mentionner l’article de PAUL VEYNE, « Y a-t-il eu un impérialisme romain ? », Mélanges de l’École française de Rome, vol. 87,1975, pp. 793-855, qui constitue une réaction contre le « tout impérialisme ». Voir également le bilan mesuré et synthétique de CLAUDE NICOLET, « L’“impérialisme romain” », in C. NICOLET (dir.), Rome et la conquête du monde méditerranéen, 2, Genèse d’un Empire, Paris, PUF, 1978, pp. 883-920.

[8]

Le bilan des réflexions donné il y a près de vingt ans lors du congrès de la Société des professeurs d’histoire ancienne de l’Université (SOPHAU, « 1985 : vingt ans de recherche en histoire ancienne », Revue des études anciennes [REA], 86,1984, pp. 7-115), montre que cette manière de concevoir la romanisation était toujours prédominante.

[9]

P L R, Romains d’Espagne. Cités et politique dans les provinces,e siècle avant ATRICK E OUX II J.-C.- IIIe siècle après J.-C., Paris, Armand Colin, 1995.2

[10]

GÉZA ALFÖ LDY, « Aspectos de la vida urbana en las ciudades de la Meseta sur », in J. GONZÁ LEZ (éd.), Ciudades privilegiadas en el Occidente romano, Séville, Diputació n de Sevilla/Universidad de Sevilla, 1999, pp. 467-485; MONIQUE DONDIN-PAYRE et MARIE - THÉRÈSE RAEPSAET-CHARLIER (éds), Cités, municipes, colonies. Les processus de municipalisation en Gaule et en Germanie sous le Haut-Empire romain, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999; ELIZABETH FENTRESS (éd.), Romanization and the city. Creation, transformations, and failures. Proceedings of a conference held at the American academy in Rome to celebrate the 50th anniversary of the excavations at Cosa, 14-16 May, 1998, Portsmouth, Rhode Island, 2000.

[11]

Entre autres, ALBERT DEMAN, « Matériaux et réflexions pour servir à une étude du développement et du sous-développement dans les provinces de l’Empire romain », in Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, II, Principat, vol. 3,1975, pp. 3-97. Voir les remarques critiques d’YVON THÉBERT, « Romanisation et déromanisation en Afrique : histoire décolonisée ou histoire inversée ? », Annales ESC, 33-1,1978, pp. 64-82, ici pp. 78 et 82. La matrice des recherches centrées sur les données économiques de la romanisation et les évolutions a été l’ouvrage, vite disponible dans diverses langues mais traduit en français tardivement, de MICHEL IVANOVITCH ROSTOVTSEFF, Histoire économique et sociale de l’Empire romain, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », [1957] 1988.

[12]

JEAN-JACQUES HATT, Histoire de la Gaule romaine (120 av. J.-C.-451 apr. J.-C.), Paris, Payot, [1959] 1970, illustre cette mise en perspective, influencée par la vie politique française contemporaine, notamment dans son dernier chapitre (« Les étapes de la romanisation et l’opinion gauloise », pp. 369-389), où il est affirmé que l’œuvre civilisatrice de Rome a succombé à une crise des élites qui a privé l’Empire d’une politique cohérente « à l’égard de ces peuples sous-développés qu’étaient les Germains ».

[13]

Du latifundium au latifondo. Un héritage de Rome, une création médiévale ou moderne ?, Paris, Publications du Centre Pierre Paris-25,1995.

[14]

Pour s’en tenir à une synthèse classique, reflet nuancé de ce que l’on peut appeler la « romanisation positive », se reporter à L H, L’Occident romain (Gaule, OUIS ARMAND Espagne, Bretagne, Afrique du Nord), Paris, Payot, [1960] 1989.2

[15]

De ce point de vue, les actes du colloque tenu à Rome en mai 1981, Epigrafia e ordine senatorio, Tituli, 4-5, Rome, Edizioni di storia e letteratura, 2 vols, 1982, a marqué une étape importante (le deuxième volume est surtout consacré aux bilans provinciaux). Plus récemment, Élites hispaniques, MILAGROS NAVARRO CABALLERO et SÉGOLÈNE DEMOUGIN (textes réunis par), Bordeaux, Ausonius Publications, 2001, offre un panorama appliqué à un ensemble provincial.

[16]

ROY W. DAVIES, « The daily life of the Roman soldier under the Principate », in D. BREEZE et V. MAXFIELD (éds), Service in the Roman army, New York, Columbia University Press, 1989, pp. 33-68; BENJAMIN ISAAC, The limits of Empire. The Roman army in the East, Oxford, Clarendon Press, 1990; PATRICK LE ROUX, « Le ravitaillement des armées romaines sous l’Empire », in Du latifundium au latifondo..., op. cit., pp. 403-424.

[17]

PHILIPPE LEVEAU, Caesarea de Maurétanie. Une ville romaine et ses campagnes, Rome, École française de Rome, 1984, qui a proposé pour la première fois un tableau raisonné, fondé sur toutes les sources possibles, de la domination d’une ville, colonie et capitale provinciale, sur la campagne environnante.

[18]

PATRICK LE ROUX et ALAIN TRANOY, « Rome et les indigènes dans le Nord-Ouest de la péninsule Ibérique : problèmes d’épigraphie et d’histoire », Mélanges de la Casa de Velá zquez, vol. 9,1973, pp. 177-231.

[19]

MONIQUE DONDIN-PAYRE et MARIE-THÉRÈSE RAEPSAET-CHARLIER (éds), Noms, identités culturelles et romanisation sous le Haut-Empire, Bruxelles, Le Livre Timpermann, 2001.

[20]

Par exemple, PAUL-MARIE DUVAL, Les dieux de la Gaule, Paris, Payot, [1957] 1976; CHARLES-MARIE TERNES, « La religion gallo-romaine », in Y. LEHMANN (dir.), Religions de l’Antiquité, Paris, PUF, 1999, pp. 349-439.

[21]

La résistance africaine à la romanisation, Paris, Maspero, 1976; ID., « Résistance et romanisation en Afrique du Nord sous le Haut-Empire », in D. PIPPIDI (éd.), Assimilation et résistance à la culture gréco-romaine dans le monde ancien, Paris-Bucarest, Les Belles Lettres/Editura Academiei, 1976, pp. 367-375.

[22]

CÉSAR, Bellum Gallicum [BG], VI, 17.

[23]

Le livre de CHRISTIAN GOUDINEAU, Les fouilles de la maison au Dauphin. Recherches sur la romanisation de Vaison-la-Romaine, Paris, Éditions du CNRS, 1979, traduit bien cette donnée historiographique à propos d’une histoire globale fondée sur des sources majoritairement archéologiques. 2

[24]

P. LEVEAU, Caesarea de Maurétanie..., op. cit.; ID., « La ville antique et l’organisation de l’espace rural : villa, ville, village », Annales ESC, 38-4,1983, pp. 920-942.

[25]

Expression empruntée à NATHAN WACHTEL, La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole, 1530-1570, Paris, Gallimard, 1971.

[26]

M. BÉNABOU, La résistance africaine..., op. cit.

[27]

Voir, entre autres, PATRICK LE ROUX, « Rome ou l’acculturation permanente », Crises, 5,1995, pp. 125-131.

[28]

SUSAN E. ALCOCK, « Vulgar romanization and the dominance of elites », in S. KEAY et N. TERRENATO (éds), Italy and the West..., op. cit., pp. 226-230.

[29]

RONALD SYME, « Rome and the nations », Roman papers, IV, Oxford, Clarendon Press, 1988, pp. 61-73, ici p. 64. Tenant de l’empirisme le plus impénitent, méfiant envers les idées (trop) générales, le grand savant britannique refusait tout rapprochement de l’Empire romain qu’il admirait avec ce qui l’aurait apparenté à la Russie de la russification ou à un quelconque modèle colonialiste européen schématique et déformant.

[30]

S. E. ALCOCK, « Vulgar romanization... », art. cit., p. 227.

[31]

Il convient de signaler ici l’ouvrage de RAMSAY MAC MULLEN, Romanization in the time of Augustus, New Haven, Yale University Press, 2000 (La romanisation à l’époque d’Auguste, Paris, Les Belles Lettres, 2003), qui se place à la croisée des chemins : rebelle aux généralisations et méfiant envers le vocabulaire de l’impérialisme et de la colonisation, l’auteur, peu soucieux de définir le mot de « romanisation » qu’il utilise pragmatiquement, s’intéresse essentiellement aux changements (d’où le choix de la période augustéenne) et se place du point de vue des réalités provinciales, ignorant ou presque le modèle romain auquel il n’accorde guère d’influence en dehors de la culture des émigrants eux-mêmes. 2

[32]

C’est particulièrement sensible à la lecture de Dialogues in Roman imperialism..., op. cit., où se côtoient positions extrêmes et critiques prudentes et nuancées, approches théoriques et explorations concrètes : voir en ce sens les conclusions générales de Geraint D. B. Jones.

[33]

Parmi de très nombreux travaux, on peut retenir : CLAUDE LÉVI-STRAUSS, Race et histoire, Paris, Éditions Gonthier, [1961] 1969; JACQUES LE GOFF et PIERRE NORA (éds), Faire de l’histoire, Paris, Gallimard, 1974,3 vols; PAUL VEYNE, L’inventaire des différences : leçon inaugurale au Collège de France, Paris, Le Seuil, 1976; JEAN-MARIE PAILLER (coord.), Actualité de l’Antiquité. Actes du colloque organisé à l’université de Toulouse-Le Mirail par la revue Pallas, décembre 1985, Paris, Éditions du CNRS, 1989; MAX WEBER, Économie et société dans l’Antiquité précédé de Les causes sociales du déclin de la civilisation antique, Paris, La Découverte, [1924] 1998.

[34]

Voir par exemple MIREILLE CORBIER, « Épigraphie et parenté », in Épigraphie et histoire : acquis et problèmes, Lyon, Centre d’études et de recherches sur l’Occident romain, 1998, pp. 101-152.

[35]

S. KEAY et N. TERRENATO (éds), Italy and the West..., op. cit.

[36]

GREG WOOLF, Becoming Roman. The origins of Provincial civilization in Gaul, Cambridge, Cambridge University Press, 1998; ID., « The Roman cultural revolution in Gaul », in S. KEAY et N. TERRENATO (éds), Italy and the West..., op. cit., pp. 173-186.

[37]

JANE WEBSTER, « Creolizing the Roman Provinces », American journal of archaeology, 105,2001, pp. 209-225. 2

[38]

G. WOOLF, Becoming Roman..., op. cit., p. 245.

[39]

A W H, « Rome’s cultural revolution (Paul Zanker, The power NDREW ALLACE ADRILL of images in the age of Augustus) », Journal of Roman studies, 79,1989, pp. 157-164.2

[40]

Le mot ne recouvre pas la même notion que la « créolisation », mais il oriente à son tour vers les interpénétrations et formes de transferts culturels : voir les analyses de SERGE GRUZINSKI, La pensée métisse, Paris, Fayard, 1999.3

[41]

G. WOOLF, Becoming Roman..., op. cit., p. 242 : « La culture matérielle n’est en tout cas pas si aisément séparable de la mentalité, l’habitude, la culture morale. »

[42]

S. E. ALCOCK, « Vulgar romanization... », art. cit., pp. 227-230.

[43]

« A tale of three cities : the romanization of Northern coastal Etruria », in S. KEAY et N. TERRENATO (éds), Italy and the West..., op. cit., pp. 54-67.

[44]

PATRICK LE ROUX, L’armée romaine et l’organisation des provinces ibériques d’Auguste à l’invasion de 409, Paris, Publications du Centre Pierre Paris-8,1982.

[45]

Propos qui émane il est vrai d’une spécialiste de la Grèce romaine (S. E. ALCOCK, « Vulgar romanization... », art. cit., p. 228). Les travaux individuels et collectifs se sont multipliés sur l’Orient romain dans la perspective des mutations culturelles et identitaires : SUSAN E. ALCOCK, Graecia capta : the landscapes of Roman Greece, Cambridge, Cambridge University Press, 1993; FERGUS MILLAR, The Roman Near East, 31 BC-AD 337, Cambridge-Londres, Harvard University Press, 1993; S E. A (éd.), The USAN LCOCK early Roman Empire in the East, Oxford, Oxbow Books, 1997.3

[46]

NICOLA TERRENATO, « Introduction », in S. KEAY et N. TERRENATO (éds), Italy and the West..., op. cit., pp. 1-6.

[47]

S. E. ALCOCK, « Vulgar romanization... », art. cit., p. 227.

[48]

JANE WEBSTER, « A negotiated syncretism : readings on the development of romanoceltic religion », in D. J. MATTINGLY (éd.), Dialogues in Roman imperialism..., op. cit., pp. 165-184. 3

[49]

JANE WEBSTER, « Interpretatio. Roman word power and the Celtic gods », Britannia, 26,1995, pp. 153-161.

[50]

Ainsi, dans un domaine où les sources non écrites tiennent un rôle décisif, celui de la Bretagne romaine, les réflexions de MARTIN MILLETT, The romanization of Britain. An essay in archaeological interpretation, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, ont renouvelé le thème en mettant l’accent sur les sociétés de l’âge du Fer moins belliqueuses et plus dynamiques et organisées qu’on ne l’avait affirmé sur la foi des témoignages gréco-romains.

[51]

WILLIAM S. HANSON, « Forces of change and methods of control », in D. J. MAT-TINGLY (éd.), Dialogues in Roman imperialism..., op. cit., pp. 67-80.

[52]

PHILIP W. M. FREEMAN, « Mommsen to Haverfield : the origins of studies of romanization in late 19th Britain », in D. J. MATTINGLY (éd.), Dialogues in Roman imperialism..., op. cit., pp. 27-50, qui fait écho par sa réflexion au livre de Ramsay Mac Mullen, dont le propos est limité cependant à la période augustéenne (Romanization in the time..., op. cit.).

[53]

DIRK KRAUSSE, « Farewell to romanization ? », art. cit., p. 109.

[54]

C’est aussi la démarche de S. E. A, « Vulgar romanization... », art. cit. LCOCK

[55]

Germania, 34.3

[56]

STRABON, Géographie, III, 2,15, Paris, CUF, 1966 (traduction de François Lasserre).

[57]

Stolatus renvoie à la stolê, soit toute forme de vêtement long porté par les hommes aussi bien que les femmes. On corrige parfois la leçon manuscrite en togati. Quoi qu’il en soit, l’esprit du passage montre que l’expression est différente de comata ou bracata, car elle renvoie à un vêtement grec ou romain et ne convient pas dans le sens de la stola des femmes vertueuses, les matrones, ou des musiciens ici.

[58]

Sur l’évolution de la pensée politique et administrative et de la perception du monde entre l’époque de Cicéron et le règne d’Auguste, voir CLAUDE NICOLET, L’inventaire du monde. Géographie et politique aux origines de l’Empire romain, Paris, Fayard, 1988; CLAUDIA MOATTI, La raison de Rome : naissance de l’esprit critique à la fin de la République, Paris, Le Seuil, 1997.

[59]

MAURICE SARTRE, L’Orient romain. Provinces et société provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.-C.-235 après J.-C.), Paris, Le Seuil, 1991, en témoigne. L’heure, heureusement, n’est plus à considérer l’Orient comme extérieur à l’histoire de la romanisation. PAUL VEYNE, « L’identité grecque devant Rome et l’empereur », Revue des études grecques, 112-2,1999, pp. 510-567, à partir de l’idée que Rome était grecque et du Discours à Rhodes de Dion de Pruse, réagit – non sans provocation – contre ce qu’il considère comme une tendance inverse et excessive de l’historiographie récente. Sans doute les métissages ont-ils été gradués selon les contextes et les cultures en présence, mais l’hellénisme a dû lui aussi évoluer et s’adapter à une forme politique qui privait les élites grecques locales du pouvoir souverain. Parmi les travaux récents, surabondants et inégaux, on peut mentionner : JANET HUSKINSON (éd.), Experiencing Rome. Culture, identity and power in the Roman Empire, Londres, Routledge, 2000; SIMON G (éd.), Being Greek under Rome. Cultural identity, the second sophistic and the deve- OLDHILL lopment of Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.3

[60]

JEAN-PIERRE VALLAT, « The romanization of Italy : conclusions », in S. KEAY et N. TERRENATO (éds), Italy and the West..., op. cit., pp. 102-110.

[61]

G. WOOLF, « The Roman cultural revolution in Gaul », art. cit. Contraintes de redéfinir leur identité au moment où Rome réorganisait l’Empire et tentait de réconcilier la tradition et l’innovation nécessaire, les élites romaines auraient durci la ligne de partage entre la barbarie et la civilisation, entre le passé belliqueux et le présent paisible, imposant une nouvelle vision de l’histoire, ce qui me paraît plausible à la lecture de la documentation. Savoir jusqu’à quel point les Provinciaux ont adopté cette manière de voir reste plus délicat à mettre en évidence.

[62]

Pour une illustration récente de l’importance des études régionales prenant en considération l’ensemble des dossiers et la complexité culturelle locale : MAURICE SARTRE, D’Alexandre à Zénobie. Histoire du Levant antique, IVe siècle avant J.-C- IIIe siècle après J.-C., Paris, Fayard, 2001.

[63]

THOMAS BLAGG et MARTIN MILLETT (éds), The early Roman Empire in the West, Oxford, Oxbow Books, 1990; J D. C et R J. A. W (éds), Roman OHN REIGHTON OGER ILSON Germany. Studies in cultural interactions, Portsmouth, Rhode Island, 1999.3

Résumé

Français

La remise en question périodique, depuis une trentaine d’années, de la notion même de « romanisation » a pris récemment la forme radicale visant, chez certains archéologues et historiens, à rejeter un mot qui se rapporterait seulement à une historiographie européenne « colonialiste » et « impérialiste ». Au centre de la critique, un domaine auquel les archéologues sont particulièrement sensibles, les cultures et les transferts culturels. L’article explore les évolutions anciennes et récentes de l’histoire de la romanisation, et s’intéresse aux démarches de ceux qui tentent de réorienter les enquêtes sur les conquêtes romaines et l’Empire romain. Il apparaît, au terme d’un bilan raisonné, que le temps n’est pas encore venu de se priver d’un instrument de travail qui a permis élargissement et progrès des recherches et renvoie à une réalité perçue avec acuité par les Anciens eux-mêmes. Les débats en cours soulignent à la fois la richesse du concept, la nécessité de mieux le définir chaque fois qu’on l’emploie, et l’utilité d’un idéal-type qui a encore beaucoup à apporter à la compréhension des réalités locales et régionales, mais aussi « impériales », du monde romain, à condition de ne pas faire comme s’il résumait à lui seul l’histoire romaine.

English

Questioning Romanization The periodical challenging of the very notion of “Romanization” over the last thirty years has recently developed into a radical criticism articulated by certain archaeologists and historians, aimed at rejecting a word which they claim refers only to a “colonialist” and “imperialist” European historiography. Cultures and cultural transfers, a domain to which archaeologists are particularly sensitive, are the centre of this critique. This article explores both past and present evolutions in the history of Romanization, examining the methods used by those who are attempting to reorient research into Roman conquests and the Roman Empire. After a cautious appraisal, it would seem that it is not time to abandon an instrument which has contributed to the broadening and the progression of research and which refers to a reality perceived with acuity even in ancient times. The current debates highlight the concept’s richness, the necessity of improving its definition each time it is used, and the usefulness of as “idealtype” which still has much to contribute to the understanding of local, regional, as well as “imperial” realities of the Roman world, provided that it cannot be used as if it were in itself a summary of Roman history.

Plan de l'article

  1. La romanisation à la découverte de l’Empire romain
    1. L’expression de la domination de Rome
    2. Une époque de changements pour les Provinciaux
    3. L’ère du soupçon
  2. Vers un dépassement de la romanisation ?
    1. Devenir Romain sans la romanisation
    2. La créolisation, substitut à la romanisation
    3. Ruptures ou renouvellement ?
  3. Retour à la romanisation
    1. Les enseignements de l’Italie
    2. « Déromaniser » l’Empire romain
  4. Un retour aux sources

Pour citer cet article

Le Roux Patrick, « La romanisation en question », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2/2004 (59e année), p. 287-311.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2004-2-page-287.htm


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