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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2004/5-6 (59e année)



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Qui s’intéresse à l’interaction des sociétés nomades et sédentaires est amené à réfléchir en premier lieu au problème de l’État [1]  Cet article se fonde sur une contribution au séminaire... [1] . Les phénomènes d’acculturation, d’adaptation réciproque, les interactions et les interdépendances qui caractérisent les rapports entre peuples nomades et sédentaires constituent un point crucial de l’histoire de l’Asie centrale et de la région turco-iranienne. Dans le large éventail de scénarios, mon propos est de me concentrer plus particulièrement sur l’aspect militaire de ces interactions, ce qui revient à dépasser les dichotomies figées qui existent entre steppe et terres cultivées. Si les mots « nomades » et « sédentaires » sont récurrents dans cet article, ils le sont par commodité car ce sont les organisations mixtes qui prévalent et car les « nomades purs » sont très rares, même dans ce que l’on appelle la Grande Steppe.

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Il importe de commencer par quelques précisions sur les perspectives de la recherche. Il serait irréaliste en effet de vouloir dresser un bilan exhaustif des travaux sur cette question. On se concentrera ici sur l’Asie centrale, dans une définition très large incluant la majeure partie des zones arides du continent eurasiatique, le Moyen-Orient n’intervenant qu’occasionnellement. La perspective n’est pas chronologique, et les différents cas particuliers ne sont pas traités pour eux-mêmes. Il s’agit au contraire d’adopter une approche systématique.

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J’insisterai sur les périodes mongoles et post-mongoles du XIIIe au XVIIe siècle, et l’époque au cours de laquelle les États modernes (dotés d’une artillerie à feu et d’armées de métier) s’imposèrent face aux populations vivant dans les steppes et les déserts n’est donc pas prise en considération. Même si certains exemples sont tirés de l’Antiquité et du haut Moyen  ge, ces périodes n’entrent pas dans le cadre de cet article.

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Il est tout d’abord primordial de se demander si les États et les armées nomades sont issus de formes primaires d’organisation sociale, c’est-à-dire de structures tribales. Puisqu’il semble que les États nomades soient presque exclusivement le fruit d’une interaction avec des systèmes économiques sédentaires, il est impératif de s’interroger sur les questions du prélèvement et de la redistribution des ressources. Même si l’on ne peut ici que faire allusion aux mécanismes de prélèvements, on verra que, en ce qui concerne les dépenses, les formes de redistribution furent un outil important de la mise en place de l’« État nomade ». Pour ce qui est du prélèvement, il est essentiel de garder présentes à l’esprit les deux formes de base : d’une part, les butins provenant des divers pillages et conquêtes, et, d’autre part, les subsides (extorqués ou gagnés). Qu’il s’agisse de conquêtes ou de subsides extorqués, la structure militaire reste la même mais non les institutions politiques : les subsides donnent plus d’influence au pouvoir central.

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Ensuite, il faut analyser les structures militaires au sens plus strict du terme. Dans les deux écosystèmes qui permettent l’apparition d’États nomades, c’est-à-dire la Grande Steppe et la « zone mixte », il semble que deux formes aient prévalu. Alors que la horde tribale (tribal host) résulte de la diffusion des fonctions militaires dans la société (le métier des armes n’est pas le propre d’individus spécialisés), la troupe de guerriers (warband) est typiquement une force non tribale. L’État nomade est donc davantage lié à l’organisation militaire des groupes de guerriers qu’à une horde tribale.

Nomades et guerriers

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On attribue généralement des qualités militaires supérieures aux pasteurs nomades, surtout en Asie centrale. Ils semblent en effet avoir conservé l’avantage sur les États sédentaires et leurs armées pendant la plus grande partie de la très longue histoire de leur interaction [2]  Pour un survol des sources européennes et chinoises... [2] . Cependant, le débat sur la formation des États européens n’est pas clos et, pendant la dernière décennie, il a même rejailli sur le champ des études moyen-orientales et centre-asiatiques. Il reste que la problématique de l’interaction nomades/sédentaires et de ses aspects militaires n’a pas été posée de manière systématique [3]  Les propositions de Samuel Finer et de Charles Tilly... [3] . Il faut sans doute commencer par souligner le fait que les sociétés de pasteurs nomades sont elles-mêmes fort diverses. Cette diversité se retrouve dans leurs compétences et leur potentiel militaires : toutes les bêtes élevées en troupeau ne peuvent servir de montures. On peut donc s’attendre à ce que les éleveurs de bovins, d’ovins et de caprins aient une organisation militaire très différente de celle des éleveurs de chameaux et de chevaux. Il faut ainsi souligner en premier lieu que les peuples qui n’ont qu’un petit cheptel d’animaux de selle ne sont pas en mesure d’avoir un véritable poids militaire dans la région étudiée.

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Les facteurs écologiques sont donc à mettre au premier plan : les régions où l’élevage à grande échelle des chevaux (ou des chameaux) n’est pas possible sont moins susceptibles de voir se développer des États nomades [4]  L’élément déterminant dans ce contexte est l’eau. À... [4] . De plus, ce sont les facteurs écologiques qui conditionnent le nombre des animaux, et donc des hommes, dans chacune de ces aires géographiques [5]  Lorsqu’une région sédentaire borde le désert et qu’il... [5] . Outre les steppes, les montagnes arrosées par des rivières pérennes ou des sources affleurant en surface offrent aussi de bonnes conditions écologiques pour l’élevage.

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On peut trouver les traces des grands États nomades impériaux d’Asie centrale dans la Mongolie d’aujourd’hui, où l’agriculture ne peut être pratiquée que de manière marginale. De plus, les steppes sont séparées de la Chine à proprement parler (au sud de la Grande Muraille) par le désert de Gobi. Plus à l’ouest, on trouve le Turkestan oriental (Xinjiang), qui se caractérise par de petites oasis entourées de zones inhospitalières semi-désertiques. Le Turkestan n’est cependant pas éloigné des massifs montagneux. Les grandes steppes de l’actuel Kazakhstan ainsi que celles d’Eurasie occidentale [6]  Voir P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit.,... [6] offrent de meilleures conditions pour l’élevage, et ce plus particulièrement dans les parties septentrionales où la proportion de chevaux augmente. Si l’essentiel du Kazakhstan est constitué de plaines qui ne présentent qu’un faible potentiel pour l’élevage d’équidés, les Kazakhs n’en ont pas moins tenté d’avoir autant de chevaux que possible. Les préférences culturelles peuvent, en effet, être décisives. Il n’existe donc pas de lien automatique entre les conditions naturelles et la forme de l’État.

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Au sud-ouest d’une ligne que l’on pourrait tracer entre le Khwarezm et le Syr-Darya [7]  Cette frontière est bien connue. Pour une description... [7] , commence une région d’oasis dans laquelle les activités économiques sont mixtes [8]  Cette « zone mixte » ne correspond pas tout à fait... [8] . Cette zone est entourée par des steppes et des déserts plus ou moins grands. Les montagnes sont souvent très proches. Cette région s’étend jusqu’à ce que l’on appelle aujourd’hui l’Afghanistan, l’Iran et même l’Anatolie. Elle possède une grande tradition agricole (cultures irriguées) et pastorale. Dans les zones intermédiaires, c’est une économie mixte qui est le plus souvent pratiquée (combinant agriculture et élevage), et, dans bien des cas, prévaut une forte interaction entre peuples pasteurs et agriculteurs.

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Les spécialistes divergent au sujet de la définition de l’État. Cependant, ils s’accordent très majoritairement à dire qu’aucun État n’est apparu spontanément chez les nomades pastoraux qu’ils soient d’Asie centrale, du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord [9]  « Il n’y a aucun exemple d’une apparition spontanée... [9] . En effet, les ressources susceptibles d’atteindre une production excédentaire ne sont pas suffisantes dans les steppes pour qu’une structure étatique complexe puisse apparaître. Quoi qu’il en soit, les États pastoraux, pacifiques ou non, semblent avoir pour finalité principale d’organiser les échanges avec le monde sédentaire. Ce sont ces échanges qui, en retour, ont façonné la nature de ces États [10]  Anatoly Khazanov explique très bien ce problème : « Puisque... [10] . On peut s’en rendre compte en observant l’organisation politique adoptée par les tribus iraniennes ou qui leur a été imposée par le gouvernement central. Elles présentent très souvent un degré de sophistication dans leurs relations avec l’extérieur bien supérieur à celui qui prévaut pour leur organisation interne. De la même manière, les chefs de tribu ont un rôle de « médiateur entre l’État central et les autres membres de la tribu [11]  Voir STEVEN C. CATON, « Anthropological theories of... [11] . » On peut donc se demander si la fonction de chef de tribu n’a pas été créée pour répondre aux besoins de l’État [12]  Richard Tapper a très souvent répété « qu’il semblait... [12] .

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Il va de soi que les échanges entre les pasteurs nomades et les sédentaires ont plus d’importance pour les premiers que pour les seconds. Il semble pourtant qu’il y ait au moins deux niveaux d’échange. Le premier, pour les nomades ordinaires, qui veulent se procurer des céréales, des produits artisanaux de première nécessité (de nombreux ustensiles de campement ne sont pas produits par les nomades mais par des spécialistes qui destinent leur production au marché nomade), des textiles, etc. Ils doivent donc pouvoir accéder aux marchés frontaliers, où ils peuvent acheter – ou troquer contre leurs propres marchandises – les produits dont ils ont besoin. Les membres de l’élite nomade, quant à eux, cherchent à acquérir des objets de luxe et de prestige ainsi que des armes et des armures que l’on ne peut trouver sur les marchés frontaliers. Il faut pour cela établir des contacts avec les États sédentaires. Ce phénomène est tout particulièrement manifeste en Chine où le gouvernement protégeait jalousement son monopole sur les produits de ce type.

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Il faut garder présent à l’esprit le fait que la plupart des armes étaient produites dans des zones sédentaires et non dans les steppes [13]  Les nomades n’ignoraient pas la métallurgie, s’ils... [13] . Or les soldats devaient se procurer leurs armes eux-mêmes. Certes, ils n’étaient pas tenus de les fabriquer : il existait des marchés légaux prévus à cet effet [14]  MICHAL BIRAN, « “Like a mighty wall”. The armies of... [14] . Il n’est donc pas étonnant que l’exportation d’armes et de fer (sous quelque forme que ce fût) ait été interdite par la loi chinoise [15]  Voir SECHIN JAGCHID et VAN JAY SYMONS, Peace, war,... [15] . Chaque fois qu’un homme tentait de prendre le pouvoir, il lui fallait contrôler au moins un centre sédentaire de production d’armes. On a découvert que certains forgerons étaient forcés de travailler nuit et jour afin de fournir au chef nomade la quantité d’armes qu’exigeait celui-ci [16]  Voir MICHAEL BIRAN, « The battle of Herat (1240): a... [16] . On peut supposer que c’est la nécessité d’accéder aux richesses et le besoin d’armes qui ont viabilisé les États nomades incluant des régions sédentaires ou ayant suffisamment accès à leurs ressources. Les problèmes d’approvisionnement, potentiellement, menaçaient la Grande steppe plutôt que la zone mixte.

La redistribution

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La redistribution des richesses et plus particulièrement des objets de prestige est l’une des stratégies majeures permettant de créer un lien durable entre les dirigeants et leur suite [17]  Ce phénomène est particulièrement clair dans le Kutadgu... [17] . Ce phénomène a récemment été mis en lumière par Isenbike Togan [18]  I. TOGAN, Flexibility and limitation..., op. cit.,... [18] . Il paraît logique que nombre des formes administratives rencontrées dans les États fondés par des peuples nomades aient été déterminées par la manière dont la redistribution avait lieu. Il semble qu’il y ait eu trois modes principaux de redistribution des richesses : d’abord la redistribution directe, c’est-à-dire le partage des butins de guerre, ensuite l’attribution de terres et celle des revenus qui en sont tirés, le chef conservant un contrôle variable sur ces terres ainsi qu’un droit de regard plus ou moins strict sur les livres de compte, et enfin le salaire des soldats, toujours payé par le trésor central. La nature de l’État dépendait donc du degré de contrôle que celui-ci détenait sur le processus de redistribution.

Pillages et butins, terres et revenus

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Lorsqu’un butin de guerre était réuni, une distribution avait généralement lieu entre le chef et ses hommes [19]  Timour (Tamerlan) était célèbre pour sa manière de... [19] . L’essentiel des prises allait en fait aux guerriers, le chef ayant seulement le droit de se servir le premier. Dans la plupart des cas, la distribution du butin était la seule manière de rétribuer les membres de l’armée. C’est pourquoi les dirigeants, les prétendants au trône ou les législateurs ne pouvaient se permettre de s’approprier plus que ce dont ils avaient besoin (c’est-à-dire relativement peu), sauf à susciter la discorde. Dans des contextes plus pacifiques, la redistribution pouvait prendre différentes formes : présents, banquets et largesses de toutes sortes [20]  Tarmaširin Khan, l’un des chefs de l’oulous Č agh atai,... [20] . Ainsi, dans un tel contexte « tribal », l’une des qualités essentielles d’un dirigeant était-elle l’hospitalité : il devait être en mesure de nourrir et de divertir un grand nombre d’hommes.

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Il existait d’autres modes de redistribution, plus complexes, qui variaient selon le degré de contrôle du chef sur les biens qu’il donnait à ses hommes. L’un de ces modes était plus directement lié au concept de butin, car il impliquait un acte de partage. On a très souvent dit que, dans l’esprit des Turco-mongols, la conquête transformait les territoires conquis en autant de parts de butin au profit du clan dominant (cependant tenu d’utiliser ces ressources pour nourrir les guerriers). La plupart du temps, lorsque les territoires – ou les revenus afférents – étaient répartis, le chef perdait le contrôle de ces biens-fonds et revenus, au moins sur le long terme. Il en allait ainsi avec le « système des apanages » [21]  Voir MARTIN DICKSON, « Uzbek dynastic theory in the... [21] , qui découle de la redistribution des territoires. En réalité, la répartition des territoires ou des revenus agricoles semble avoir été l’une des formes principales de redistribution, qu’elle fût ou non liée à l’obligation d’effectuer un service militaire. Certains auteurs ont qualifié de « féodaux » ces modes de redistribution [22]  C’est le cas des chercheurs russes. Je ne m’attarderai... [22] . Mais le partage du butin après la conquête ne prenait pas nécessairement la forme d’une attribution de terres ou de richesses. Le chef (ou le gouvernement central) pouvait essayer de construire un organisme de redistribution qui centralisait et rassemblait les revenus afin de les attribuer à qui de droit [23]  Au lendemain de la conquête mongole, l’attribution... [23] . Dans certains cas, une sorte de livre de compte consignait les revenus ou les territoires alloués (ceux-ci alors classés suivant leur valeur imposable [24]  Il semble que ce fut l’un des objectifs des Grands... [24]  ). Mais, la plupart du temps, les chefs militaires (membres de la famille régnante) pouvaient jouir du revenu des zones qui leur étaient allouées sans contrainte bureaucratique. Ici se trouve une des causes de division interne des États nomades. Les armées mises en place dans ce cas avaient tendance à s’organiser sous forme de coalition, même s’il existait un commandement général [25]  Un des exemples les plus frappants est le siège de... [25] .

Des salaires

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D’autres modes de distribution permettaient au chef de garder un contrôle très strict sur la répartition des revenus. Le partage des territoires conquis pouvait être remplacé par la distribution de subsides ou d’autres revenus provenant des politiques d’extorsion. Le chef versait alors de véritables salaires à ses hommes. Dans ce cas, il n’était même pas besoin de faire de nouvelles conquêtes. D’autres formes de prélèvements pouvaient aussi produire de substantielles ressources qui, par la suite, étaient redistribuées [26]  Thomas Barfield a très bien mis en évidence ce phénomène... [26] .

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Les armées salariées n’étaient cependant pas la norme dans la steppe. Les princes Kara-Khitaï (1141-1210) en possédaient une, et c’est pour cette raison qu’ils n’accordèrent pas d’apanage à leurs chefs militaires et qu’ils ne permettaient pas à leurs soldats de se livrer aux pillages. On estime que cette armée comportait quelque 80 000 à 100 000 soldats, ce qui représente un chiffre énorme pour l’époque. L’équipement et les montures semblent avoir été fournis par les guerriers eux-mêmes. Sur les salaires versés, nous ne possédons pas d’informations précises, mais il est évident que ceux-ci rendaient passablement plus ardue la tâche de l’administration Kara-Khitaï [27]  M. BIRAN, « “Like a mighty wall”... », art. cit., pp. 54,55... [27] .

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Les impôts prélevés par l’administration centrale étaient redistribués aux guerriers. Des Khazars, Gardīzī écrit : « Chaque année, les Khazars prélèvent une partie des richesses des Musulmans en fonction de la fortune de chacun. [...] Le Shād [titre honorifique chez les Khazars] lève lui-même l’impôt [hearāgˇ] et le redistribue aux membres de l’armée. » On peut voir dans cette distribution le versement d’un salaire, mais le prélèvement évoqué est peu différent d’un butin extorqué [28]  ABD AL-Hg AIY GARDĪZĪ, éd. par Abd al-Hg aiy Hg abībī,... [28] . De fait, les razzias sont mentionnées juste après cette forme de salaire. Il faut rappeler que les Khazars étendirent leur domination, entre les IXe et Xe siècles, de la Volga jusqu’au Caucase, en s’appuyant sur une sorte d’économie mixte [29]  Voir THOMAS NOONAN, « The Khazar economy », Archivum... [29] .

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Les salaires pouvaient aussi provenir des subsides payés aux chefs nomades par les États sédentaires voisins, qu’ils fussent liés ou non à des services que les nomades pouvaient rendre. De toute façon, les États « tributaires » s’attendaient en retour à être épargnés par les pilleurs ou même à ce que les chefs nomades et leurs hommes les protégeassent des autres nomades.

Autres mécanismes de prélèvement

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L’un des objectifs principaux des dirigeants ou des chefs (y compris des prétendants au trône) était de s’assurer l’accès à des articles de luxe, tels que la soie, les métaux précieux, les armes de choix, les harnachements pour chevaux, les bijoux, et même les titres honorifiques et les livres manuscrits. Mais d’autres produits, de consommation plus courante, leur étaient tout aussi indispensables : riz et autres céréales, métaux communs, vêtements, ustensiles domestiques et, d’une manière générale, tout ce qui ne pouvait être fabriqué dans la steppe. Les méthodes pour se les procurer allaient du commerce au pillage en passant par la conquête pure et simple. Dans d’autres circonstances, les dirigeants pouvaient se procurer ces produits en échange de services, militaires ou non.

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Puisque les termes de l’échange ainsi que les prix de ces services relevaient d’une négociation politique, la puissance militaire des parties en présence (l’État ou l’empire sédentaire, d’une part, les guerriers nomades, de l’autre) déterminait le pouvoir de négociation de chacun. En tout état de cause, les surplus du monde sédentaire ne bénéficiaient pas à l’ensemble des nomades mais seulement au petit groupe et, finalement, à la personne qui possédait le pouvoir dans la steppe et utilisait ces surplus pour renforcer sa propre puissance. Le groupe dirigeant ou le chef accumulaient ainsi suffisamment de richesses pour initier le processus de redistribution, essentiel à la formation et au maintien de l’État. À la différence des conquêtes, les extorsions pouvaient perdurer pendant des générations, si ce n’est pendant des siècles, et elles n’entraînaient pas une transformation de la société nomade si radicale que celle-ci eût à abandonner le nomadisme. Les conséquences politiques de chaque stratégie (se procurer les biens convoités par pillage ou par imposition) diffèrent. Dans le premier cas, il semble que les guerriers, ou tout du moins les chefs militaires, obtenaient certains droits qu’ils n’acquéraient pas forcément quand les richesses étaient obtenues sous la forme de subsides.

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Quoi qu’il en soit, il pouvait être nécessaire de recourir à la force pour acquérir et conserver ces marchandises prestigieuses ou plus ordinaires, même lorsqu’elles étaient obtenues par le moyen d’échanges ou sous forme d’impôts. Les États sédentaires n’étaient pas toujours prêts à laisser les nomades de la périphérie commercer avec eux, et si la réticence des Chinois à se lancer dans le commerce était sans doute davantage une posture idéologique confucéenne qu’autre chose, elle semble bel et bien avoir constitué un obstacle au développement des échanges marchands [30]  Sur le commerce des chevaux, voir CHRISTOPHER BECKWITH,... [30] . C’est sans doute pour cette raison que la Chine a accordé une attention toute particulière à ses marchés frontaliers dont l’ouverture constituait une éternelle pomme de discorde entre elle et les nomades septentrionaux, ouverture qui aboutit à des conflits d’une intensité inconnue dans d’autres régions [31]  S. JAGCHID et V. J. SYMONS, dans Peace, war, and trade...,... [31] . Il reste que le commerce était, à n’en pas douter, la manière la plus commune pour les pasteurs nomades de prélever les surplus des sociétés sédentaires.

Troupes de guerriers, armées tribales et gardes rapprochées

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La formation des États, la chute des dynasties ou des dirigeants en place et l’arrivée au pouvoir de nouveaux chefs n’étaient pas directement liées aux structures tribales. Pour qu’un changement de pouvoir eut lieu, il semble que deux organisations militaires fussent nécessaires : la troupe de guerriers [32]  Les organisations militaires telles que les hordes... [32] et l’armée tribale. Dans certains cas, apparaît une structure intermédiaire, qu’on appelle « garde rapprochée » (inner army), par opposition à l’armée au sens large.

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L’armée tribale était une société militaire. Pour des raisons évidentes, les pasteurs nomades d’Eurasie (et plus particulièrement les éleveurs de chevaux) pouvaient entrer dans l’armée presque sans avoir reçu d’entraînement supplémentaire. Le métier des armes n’était pas, à ce stade, une profession différenciée. La plupart des nomades servaient donc dans la cavalerie légère. Mais il faut souligner le fait que la cavalerie lourde (en armure, les chevaux étant parfois eux aussi revêtus d’une cuirasse) était très répandue. La troupe de guerriers ne possédait pas d’attaches territoriales. C’était un groupe fondé sur les liens personnels unissant les hommes entre eux et, surtout, au chef. Des attaches tribales pouvaient exister. Le chef et ses hommes cherchaient à acquérir richesse et prestige social, quel que fût le lieu. Les liens qui se tissaient entre les chefs des hordes et leurs hommes sont souvent plus forts que les liens du sang, réels ou non, et jusqu’à s’apparenter à une certaine forme d’esclavage [33]  Voir NIZ g Ā M AL-MULK, Siyā sat-nāma, éd. par a far... [33] . Dans d’autres cas, ces liens pouvaient être considérés comme des liens de sang [34]  On connaît plusieurs types de liens de sang artificiels,... [34] . Il s’agit pour l’essentiel d’obligations mutuelles. Services et serments de loyauté étaient échangés contre une part du butin attendu ou encore des présents : richesses matérielles ou postes importants dans l’État dès qu’il était mis en place.

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Les serments de loyauté personnelle pouvaient donc précéder la rémunération. Les hommes de la horde accordaient leur confiance à celui dont ils pensaient qu’il allait devenir un grand chef militaire et le soutenaient dès le départ, même si cela impliquait une vie difficile et des combats dangereux : la récompense ne venait que dans un second temps. La troupe des fidèles du chef, le qazaqliq des zones turcophones d’Asie centrale, fonctionnait en réalité comme le noyau dur du futur État mis en place dans les territoires conquis [35]  Le qazaqliq a été étudié par WOLFGANG HOLZWARTH, « Nomaden... [35] . Cette relation entre les dirigeants ou les prétendants au pouvoir et leurs hommes pouvait prendre des formes contractuelles sanctionnées par des serments qui étaient d’une importance capitale dans le processus de construction du pouvoir. La meilleure façon de comprendre les principes qui organisaient ces relations est sans doute de revenir au Kutadgu Bilig (La science qui donne le bonheur), dans lequel il apparaît très clairement que l’état-major de l’armée karakhanide n’était pas « tribal » et que, par ailleurs, l’armée n’était pas une armée d’esclaves, mais que « les domestiques formant la garde royale et les gens du sérail des Ilig (le titre royal karakhanide) étaient recrutés parmi les hommes libres se plaçant de leur plein gré au service du roi [36]  MARIO GRIGNASCHI, « La monarchie karakhanide de Kachgar... [36]  ».

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Certains chefs ne rencontrèrent que des succès en demi-teinte et nombre d’entre eux étaient de simples « rebelles » ou « brigands », ce qui indique que l’on considérait alors que former une troupe de guerriers était un moyen d’accès naturel au succès militaire. Les grands héros, tels Gengis-khan et Tamerlan, ne sont pas les seuls à avoir choisi cette voie. Ils firent des émules, mais en nombre impossible à chiffrer [37]  Voir M. BIRAN, « “Like a mighty wall”... », art. cit.,... [37] . Même dans les circonstances les moins « politisées » où l’État était fragile – ou en l’absence de tout État –, les chefs des steppes tendaient à se constituer une suite composée à la fois de nomades appauvris et de fils de familles nobles. Ces suites faisaient office de garde personnelle mais pouvaient aussi être utilisées comme des forces spéciales, toujours disponibles puisqu’elles ne quittaient jamais leur chef [38]  On appelle cette suite tolengut en kazakh. Voir AIBOLAT... [38] .

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Chez les Mongols, les exemples abondent de troupe de guerriers et d’armées internes (ou gardes rapprochées). Qaidu (m. 1301), pour ne citer que lui, s’efforça de reconstruire le pouvoir de la descendance du grand khan Ö gödei (1224-1241) en s’appuyant sur des troupes levées dans « tous les cantonnements » [39]  Voir MICHAEL BIRAN, Qaidu and the rise of the independent... [39] et en modelant son armée sur le système décimal. Ainsi fonctionnait la garde étendue (kešig) établie par Gengis-khan [40]  On trouve une présentation détaillée de la structure... [40] .

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On connaît de nombreux cas de troupes de guerriers qui constituaient le noyau dur des armées des États nomades installés dans les zones mixtes où se pratiquait une économie, mixte elle aussi. Parfois, ces hordes paraissent s’être transformées en de véritables armées de métier. Outre les Karakhanides (l’essentiel des sources les concernant provient du Kutadgu Bilig qui permet d’éclairer les représentations plus que les faits), on doit s’intéresser à l’armée khazare telle que la décrit P. Golden. Il s’agissait d’une force d’élite [41]  Cette force militaire s’appelle böri en turcique, ce... [41] qui comptait probablement entre 4 000 et 40 000 combattants, ce qui constitue un nombre impressionnant même si l’on ne retient que l’hypothèse basse. De plus, il est fait allusion à un corps de gardes [42]  Ibid., pp. 142-144. On appelle ce corps de gardes al-ursīya.... [42] .

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Les forces des Khwarezmchahides, lors de la conquête mongole de l’Asie centrale en 1217-1221, se composaient d’une troupe interne, encore appelée « armée du sultan », et d’une armée au sens large. On pourrait sans doute considérer que la première était l’armée personnelle du souverain et que la seconde était constituée par la horde tribale [43]  JÜ RGEN PAUL, « L’invasion mongole comme “révélateur”... [43] . Ziya Buniyatov montre qu’une partie au moins de l’« armée du sultan » était constituée de soldats esclaves (ghulām), institution que les sultans du Kwarezm avaient de toute évidence héritée de leurs anciens suzerains seldjoukides [44]  ZIYA M. BUNIYATOV, Gosudarstvo Khorezmshakhov-Anushteginidov,... [44] . Pendant les invasions mongoles, les deux troupes n’agirent pas de la même façon, et l’attitude des soldats dépendait, en effet, de leur appartenance à la garde rapprochée ou à l’armée externe. Beatrice Manz a analysé en détail l’armée de Tamerlan et décrit la manière dont celui-ci est parvenu à transformer une horde tribale en une armée disciplinée : il avait mis en place une nouvelle élite, à qui fut confié le contrôle de toutes les positions importantes après son arrivée au pouvoir en 1370. La plus grande partie de ce nouveau groupe de dirigeants provenait de sa garde personnelle, qui le suivait depuis « sa jeunesse passée en brigandage [45]  Voir B. F. MANZ, The rise and rule..., op. cit., p... [45]  ». Le caractère essentiellement non tribal de l’armée de Tamerlan rendait impossible l’intégration des tribus conquises dans son armée. L’influence de sa tribu d’origine, les Barlas, fut réduite à un rôle secondaire dès le début des conquêtes.

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Il est semble-t-il possible de dresser un parallèle, dans certains cas du moins, entre l’armée interne et la suite personnelle du chef qui se composait des guerriers présents dans le campement royal (ordu). On sait que certains Ilkhans (la dynastie mongole qui gouverna l’Iran entre 1258 et 1316 ou 1358) nomadisaient avec les hordes, et la masse de soldats présents dans les campements d’été était parfois très impressionnante [46]  Voir CHARLES MELVILLE, « The itineraries of sultan... [46] . La suite des chefs était parfois appelée mawkib-i humāyūn (« la suite supérieure »), et ce terme semble lui aussi renvoyer à « l’armée interne » [47]  Je tiens à remercier Ulrike Berndt pour ses informations... [47] . Dans une autre source, cette « armée du sultan » est présentée comme une force de combat d’élite [48]  Sg iban Han Divani, 127. [48] . Mais l’« armée du sultan » n’est pas une structure tribale. Elle se rapproche davantage d’une sorte de troupe guerrière étendue. Tous les groupes tribaux désiraient (ou devaient) avoir leurs représentants dans cette garde d’élite. Cette dernière était donc plus proche structurellement d’une armée de métier que n’importe quelle autre troupe figurant dans ces sources. Celles-ci donnent quelquefois l’impression que cette « armée interne » marquait la transition vers le modèle sédentaire.

La conquête

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Le terme conquête est employé ici pour désigner deux phénomènes distincts mais simultanés : d’une part, des conquêtes réelles aboutissant à la soumission d’une région sédentaire par une armée nomade qui l’administre ensuite grâce à une structure politique centrée sur le chef (que ce dernier choisisse ou non de s’installer dans la zone sédentaire). D’autre part, des situations dans lesquelles l’invasion est une menace qui n’est pas vraiment mise à exécution : il s’agit plutôt de razzias systématiques. La différence entre ces deux formes de conquête ne semble pas cruciale, du point de vue de l’organisation militaire tout au moins. Que leur but fût l’extorsion (les razzias servaient à parvenir à un traité de paix qui avantageât les nomades), comme ce fut le cas avec la Chine avec les accords de commerce, les subsides ou la conquête pleine et entière, l’avantage principal des nomades résidait dans leur capacité de mouvement et donc leur capacité à concentrer leurs forces où que ce fût, de manière à submerger les défenseurs [49]  Il faut se souvenir, en ce qui concerne la conquête... [49] . La Chine ne fut vaincue qu’une fois par les peuples des steppes du nord, lors des invasions mongoles [50]  C’est ce qui ressort de l’étude de T. BARFIELD, The... [50] . Dans le cas de l’Iran et du Mavarannahr (la Transoxiane), la conquête était un phénomène bien plus fréquent qu’en Chine. Le Mavarannahr fut conquis pendant la période islamique par les Karakhanides (autour de l’an 1000), qui décidèrent de s’installer dans la région, puis par les Kara-Khitaï (de 1141 jusqu’aux invasions mongoles) qui restèrent sur les marges du pays, ensuite par les Mongols (dès 1217-1218) et par d’autres peuples encore mais que l’on connaît moins. La dernière conquête d’une partie au moins remonte au XVIe siècle et aux invasions ouzbèkes.

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Les armées de conquête des régions sédentaires étaient régies par les trois principes que Charles Tilly met en avant : la loyauté, l’efficacité et le coût [51]  CHARLES TILLY, Coercion, capital, and European states,... [51] . En un premier temps, le candidat à la conquête ou au pillage s’appuyait en général sur sa suite, son premier objectif étant celui de s’assurer le contrôle d’une armée tribale et d’en éliminer les chefs héréditaires traditionnels. C’est là, d’habitude, qu’il rencontrait les plus grandes difficultés [52]  A. M. KHAZANOV, Nomads and the outside world, op. cit.,... [52] . Gengis-khan et Tamerlan ont tous les deux débuté de cette manière [53]  On peut aussi prendre l’exemple de Mao-tun, le fondateur... [53] . Or, vers la fin du XVe siècle, les conflits entre les prétendants au pouvoir, qui advenaient régulièrement après la mort d’un chef, prirent la forme de conflits entre les suites personnelles, dont la loyauté à la personne du chef devait être profonde [54]  Voir JÜ RGEN PAUL, « Wehrhafte Städter. Belagerungen... [54] .

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L’efficacité de la troupe de guerriers, à ce stade initial, correspondait à cet objectif; les pillages assurant la subsistance du groupe pouvaient être facilement mis en œuvre, et ce, pour un coût minime. Quand les razzias s’avéraient infructueuses, la prise de pouvoir ne se concrétisait pas nécessairement : à la défaite militaire s’ajoutait la perte de confiance à l’égard du chef, et donc de la loyauté à son égard, lui dont la suite se désagrégeait. La loyauté n’était donc pas inconditionnelle, elle dépendait des succès obtenus sur le terrain : dès que les premières batailles décisives étaient remportées, le processus s’auto-alimentait et les hommes se ralliaient en nombre au chef charismatique [55]  H. GÖ CKENJAN et I. ZIMONYI, ayhā nī-Tradition, op.... [55] . Ce processus permettait parfois à ce dernier de remplacer les chefs tribaux par ses propres hommes, et il se trouvait dès lors en position de prendre le contrôle de l’armée tribale. Mais lorsque les défaites se succédaient, la confiance était perdue et la loyauté abandonnée. Il n’est donc pas surprenant que des régimes puissants se soient effondrés en quelques années, voire en quelques mois, à cause d’un nouveau prétendant au pouvoir [56]  On peut prendre pour exemple les dynasties turkmènes... [56] .

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La loyauté au sein de cette armée relevait alors d’un rapport complexe, différent de celui de la suite personnelle des chefs. L’armée tribale était organisée suivant deux principes de nature contradictoire : l’un, tribal, et l’autre, fondé sur le système décimal, une notion normalement étrangère aux tribus. Quand celui-ci était appliqué, il servait parfois d’écran à une structure tribale; dans d’autres cas, de plus grandes tribus combattaient ensemble (par groupes de dix, cent, mille). À long terme, de « nouvelles » tribus pouvaient émerger au sein de ces formations militaires qui pouvaient rassembler des centaines et des milliers d’hommes et qui constituaient les armées non tribales [57]  Voir les travaux de JEAN AUBIN : « L’ethnogénèse des... [57] .

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Le tribalisme apparaît donc comme l’un des principaux obstacles à la formation d’une armée de conquête. Pour le franchir, la ferveur religieuse fut semble-t-il un instrument utile, comme le montre l’exemple des Safavides au début de leur règne. La notion de loyauté chez les guerriers Qizilbash comportait des formes de soumission complètement étrangères aux tribus turkmènes [58]  Les guerriers pouvaient par exemple accepter de recevoir... [58] , et, de toute évidence, la composante religieuse joua un rôle important dans le maintien de l’État safavide pendant le XVIe siècle, une période traversée par les conflits tribaux. La faveur divine eut certainement également une grande importance dans le cas des Mongols : le chef victorieux se voyait en effet investi d’une mission divine [59]  On trouve de nombreux exemples de ce phénomène. La... [59] .

Acculturation et synthèses

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Pour la période qui suit la constitution d’un empire, il devient beaucoup plus difficile de dresser un tableau général. Le chef prenait désormais le contrôle des mécanismes de prélèvement en place dans les zones sédentaires conquises. Cela n’impliquait pas nécessairement que le chef des armées nomades devînt le véritable dirigeant des régions sédentaires ni qu’il s’occupât réellement de les administrer. Nombreux furent les chefs nomades à préférer rester dans la steppe [60]  La Horde d’Or dans le cas de la Russie (DONALD OSTROWSKI,... [60] .

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À l’époque de Gengis-khan, les Mongols ne créèrent pas dans les régions sédentaires d’États nouveaux autre que l’empire mongol, dirigé en commun par la famille du khan, dont le centre ne se trouvait pas dans les régions conquises mais bien en Mongolie, à Karakorum. Les territoires sédentaires conquis (la Chine du Nord, la Transoxiane et certaines parties de l’Iran) étaient exploitées par les membres du clan dirigeant qui utilisaient les richesses de manière traditionnelle, pour les redistribuer à l’armée. Ainsi, dans les premiers temps, l’empire mongol ne se mêla pas au monde sédentaire.

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D’autres conquérants pénétrèrent les territoires conquis et finirent par prendre le contrôle de leur administration (de manière plus ou moins directe). Mais, même dans ce cas, ils s’efforcèrent de façon plus ou moins réussie de rester à distance de la population sédentaire [61]  Il s’agit des Karakhanides, des Seldjoukides, des Mongols... [61] . Cette option fut parfois décidée sciemment par le chef nomade [62]  On peut prendre l’exemple des Mongols dans l’oulous... [62] . Les conquérants avaient en effet compris qu’ils avaient tout à gagner, sur le plan économique, à exploiter les zones sédentaires de cette manière. Par ailleurs, ils semblent avoir tenu à conserver leur particularité culturelle.

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Exceptionnellement, les richesses tirées des sociétés conquises furent utilisées pour mettre sur pied une armée professionnelle salariée sur un modèle préexistant. Mais ces tentatives furent toujours de courte durée. Au nombre de ces rares exemples, on trouve les Seldjoukides, sous l’égide de Nizgām al-mulk (m. 1092), et les Safavides, sous celle de Abbās (1587-1629). Dans les deux cas, c’est une interrogation sur le problème de la loyauté qui conduisit le groupe dirigeant à appliquer un modèle basé sur la loyauté personnelle (et non plus tribale ou, dans le cas des Safavides, religieuse), et, dans les deux cas, on constitua des sortes de troupes d’esclaves pour faire contrepoids à la horde tribale. Le statut servile de l’armée (la garde rapprochée) semble donc être un signe tangible de sédentarisation au moins en ce qui concerne le mode de vie. Le cas des Ottomans, aussi fascinant soit-il, dépasse de loin le cadre de cet article.

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Mais quelle était la situation de ces régions après l’établissement de la domination nomade ? Avant la conquête, les membres de la société se partageaient les responsabilités et les savoirs militaires. Ce n’était plus nécessairement le cas par la suite, quand les richesses affluaient dans le système. Dès que les conquérants avaient pénétré le monde sédentaire, il leur fallait composer avec l’héritage politique et administratif des États qu’ils avaient détruits, ou avec des traces qui en subsistaient, s’ils avaient choisi de rejeter cet héritage [63]  Ce processus a été étudié de manière approfondie dans... [63] . En Asie centrale et dans les régions turco-iraniennes, on constate une certaine acculturation, même si celle-ci se développait probablement à un rythme bien moins soutenu qu’on a pu le croire. Le résultat, dans certaines contrées du moins, fut une sorte de synthèse. Une récente étude sur les Ilkhanides d’Iran a aussi montré que l’acculturation était un processus à double sens. Les élites iraniennes s’ajustèrent aux habitudes mongoles au moins autant que les Mongols s’adaptèrent aux leurs, et ceux-ci prirent semble-t-il une part active à la construction de l’administration iranienne classique [64]  J. AUBIN, Émirs mongols..., op. cit.; DAVID O. MORGAN,... [64] . Il paraît légitime de penser que, jusqu’au XIVe siècle, une symbiose entre les émirs mongols et les administrateurs se soit développée et que les transitions, d’un groupe à l’autre, n’aient pas été rares [65]  J. AUBIN, « Le khanat... », art. cit.; ID., « Le Quriltai... »,... [65] . À l’époque seldjoukide, une culture nouvelle, turco-iranienne, commença à se faire jour dans la zone mixte, aussi différente de celle de l’antérieure période irano-islamique que de celle, turcique, des grandes steppes, avec des formes particulières d’administration et d’organisation guerrière.

Les soldats professionnels et les armées de métier

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Il pouvait s’écouler longtemps avant que ne se constituât une armée distincte du reste du corps social (comme ce fut le cas dans les anciens califats quelques générations seulement avant la conquête initiale). En Asie centrale, le point de départ est la « société armée », et il n’existe absolument aucune différence entre le guerrier et le nomade de la horde tribale. Mais même dans ces régions, on trouve des guerriers professionnels qui ne dépendent plus du pastoralisme pour assurer leur subsistance, ou d’autres dont le revenu provient de l’économie sédentaire, voire qui sont séparés de leur base économique et ne s’occupent plus eux-mêmes de leurs troupeaux. Ces deux groupes cessent donc d’être nomades même si leur style de vie est toujours le même et comporte encore des migrations saisonnières avec le bétail. La suite personnelle du chef qui se trouve dans son campement (ordu) et la garde rapprochée sont des cas d’école; les autres soldats de métier servent dans les garnisons et les forteresses et, naturellement, dans les troupes spécialisées, tels les « lanceurs de naphte ». Cependant, les hommes de ces derniers groupes semblent avoir été recrutés au sein des populations sédentaires [66]  On manque encore d’études précises sur l’étendue de... [66] . Pendant les périodes troublées, où se succédaient les campagnes militaires, le contingent des soldats de métier a très vraisemblablement, augmenté. Ils existaient sans aucun doute à l’époque de Tamerlan, mais il semble qu’il y ait aussi eu des guerriers professionnels dans les territoires Č agh atai avant Tamerlan [67]  Voir ID., The rise and rule..., op. cit., Appendice... [67] .

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Dans la zone mixte, les stratégies de guerre ont alors, peut-être à l’époque timouride, cessé d’être entièrement fondées sur la mobilité. Les forteresses et les fortifications acquirent une plus grande importance et, par voie de conséquence, il devint vital de s’en emparer. Les garnisons et les soldats d’origine sédentaire constituaient toujours une partie non négligeable de l’armée. Mais les guerriers nomades n’en étaient pas moins présents dans les garnisons et lors des sièges [68]  Cas de l’armée de Tamerlan, comme le montre J. AUBIN,... [68] . Quant aux hommes de la suite personnelle du chef nomade, ils peuvent être considérés comme des guerriers « professionnels ». Ces troupes allaient du corps de gardes relativement réduit à des groupes bien plus importants, assimilables à des armées de métier. Les guerriers et l’« armée interne » étaient des unités constituées de soldats professionnels, dont la taille dépendait évidemment des ressources dont disposait le chef et de sa capacité de maintenir une forme salariale de redistribution. S’agissant des Mongols, des Timourides et des Safavides, les recherches sont bien avancées, mais les sources concernant les empires pré-gengiskhanides sont beaucoup moins nombreuses que celles qui concernent les périodes plus tardives. Pour ce qui est des États d’Asie centrale fondés par les Ouzbeks et les Kazakhs (et d’autres encore) au cours des XVIe - XVIIIe siècles, le travail ne fait que commencer [69]  Voir R. MC CHESNEY, Waqf in central Asia..., op. cit.,... [69] . Nous ne savons tout simplement pas à quel moment les soldats professionnels apparurent après 1500, ni même s’ils sont véritablement apparus en tant qu’institution.

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La création d’une armée salariée n’est vraiment envisageable que dans un contexte sédentaire, pour suppléer la difficulté de mobiliser le paysan-soldat pour des expéditions longues et lointaines. Encore faut-il que les ressources à distribuer le permettent et que la victoire, et donc la promesse de butins, assure le renouvellement de la loyauté. Une armée salariée est beaucoup plus coûteuse, ou, pour être plus précis, le coût en est réparti de manière différente. Quand il s’agit d’une organisation fondée sur le pillage et les dotations foncières, le chef est obligé de donner ce qu’il a gagné, que ce soit peu ou beaucoup. Dans le cas d’une armée salariée, le dirigeant doit donner ce qu’il a promis, et il peut arriver qu’il en soit incapable; sa capacité de mobilisation s’en trouve contrainte. Ses armées salariées sont nécessairement plus réduites, car aucun État pré-moderne n’a jamais eu les moyens de rétribuer une armée de la taille de celle des Mongols, pour ne prendre que l’exemple le plus évident [70]  La taille des armées nomades a fait l’objet de quelques... [70] . La mise en place d’une armée professionnelle salariée semble ne jamais avoir été à l’ordre du jour, et l’instabilité associée au modèle de redistribution analysée a toujours caractérisé les États fondés par les conquérants nomades. États et empires nomades n’ont jamais créé ce qu’États et empires sédentaires ont mis en place pendant le Moyen  ge en Asie centrale et au Moyen-Orient (sans parler de la Chine), à savoir l’appareil coercitif par excellence que représente une armée de métier.

Service militaire, intégration et soumission

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Si l’on a souvent relaté les conquêtes nomades, il est beaucoup plus rare de s’attacher à la manière dont les nomades (ou les chefs des groupes de pasteurs) se sont assuré l’accès aux surplus agricoles en échange de services militaires, sans doute parce que les conquêtes sont beaucoup plus spectaculaires. Pourtant, cette interaction entre les États sédentaires et leurs voisins pasteurs était loin d’être exceptionnelle; il s’agissait même là du mode de fonctionnement le plus courant.

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Ces prestations, qui incluaient les services de type militaire, pouvaient être de nature « positive-active » ou « négative-passive », autrement dit des actions ou des renoncements à l’action. Les rétributions pouvaient prendre la forme d’impôts ou de présents, voire prendre une forme immatérielle (succession de titres par exemple). Les tâches que les nomades étaient susceptibles d’accomplir n’étaient pas toujours de nature militaire. En effet, ils se voyaient souvent confier la conduite et la garde des caravanes, ce qui démontre à quel point les tâches militaires et civiles étaient liées. La protection des convois impliquait bien entendu que les gardes nomades non seulement s’engageassent à ne pas attaquer la caravane, mais aussi à la défendre contre les attaques venues de l’extérieur [71]  A. KHAZANOV, Nomads and the outside world, op. cit.,... [71] .

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À l’inverse des pillages et des conquêtes, cependant, les services faisaient l’objet d’une négociation entre les partenaires. Les termes du contrat dépendaient largement de la relation de pouvoir qui existait entre eux. Quand les pasteurs étaient en position de force, ils pouvaient obliger les sédentaires à acheter leurs services même si ceux-ci n’étaient pas désirés [72]  Voir P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit.,... [72] . Il s’agit bien sûr d’une forme d’extorsion, mais on rencontre ce type de transactions plus fréquemment dans le champ des services « négatifs-passifs », c’est-à-dire dans le cas où les pasteurs promettent de ne pas piller les régions frontalières, les caravanes et de ne pas attaquer les routes de pèlerinage. Les services s’avéraient parfois même fictifs. Certains groupes nomades réussissaient ainsi à obtenir des subsides de partout : les Tatars de Crimée étaient payés par les Ottomans, leurs suzerains, mais ils extorquaient aussi de grosses sommes en Pologne et en Russie [73]  Les Tatars s’intéressaient principalement aux esclaves... [73] .

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La plupart du temps, la coopération était vue comme la meilleure manière de gérer les risques d’agitation nomade. Les États sédentaires préféraient conclure un marché avec eux [74]  Voir P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit.,... [74] . Les formes de l’alliance pouvaient varier. L’empire choisissait quelquefois d’intégrer les chefs pasteurs. À cette fin, il leur décernait des titres (la Chine opta surtout pour cette solution). Il semble que l’on ait parfois voulu signifier par l’écrit que les nomades étaient soumis à l’empire sédentaire. Dans d’autres cas, cette soumission était suffisamment tangible. La compétition entre deux empires voisins pouvait jouer en faveur des nomades vivant dans les zones de contact; ainsi pour les Kurdes et Turkmènes entre Safavides d’Iran et l’Empire ottoman [75]  R. MURPHEY, Ottoman warfare..., op. cit. [75] . L’empire allait parfois jusqu’à passer des traités d’assistance mutuelle avec les nomades voisins. Mais ces traités pouvaient se transformer ultérieurement en pomme de discorde, l’empire considérant le pacte comme un aveu de soumission tandis que les pasteurs pensaient qu’il s’agissait là d’un contrat temporaire et renégociable, comme ce fut le cas lors de la fameuse « soumission des Kazakhs » au Tsar, au XVIIIe siècle [76]  Istoriya Kazakhstana, op. cit.; IRINA EROFEEVA, Khan... [76] . Ce modèle se rapproche de celui où les nomades étaient appelés en renfort contre des ennemis extérieurs ou intérieurs [77]  Quelques exemples : les Karakhanides furent appelés... [77] . La dynastie au pouvoir dans l’État sédentaire était alors bien souvent renversée et remplacée par un gouvernement d’origine nomade [78]  Les Samanides et les Ghaznavides, les premiers renversés... [78] . Des traités visaient encore à empêcher les nomades de pénétrer dans le territoire. Ils étaient alors engagés pour lutter contre d’autres nomades dans les régions les plus reculées de la steppe ou du désert [79]  Les « États » vassaux des Byzantins (les Banū Gh assān)... [79] .

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Les tâches confiées aux pasteurs étaient elles aussi fort variées. D’abord, on leur demandait de venir en aide à l’empire pour faire face aux autres pasteurs ou pour protéger les steppes ou les déserts frontaliers. Les pasteurs pouvaient aussi être intégrés aux armées impériales (comme ce fut le cas des Turcs dans l’armée des Tang). Les nomades servirent de forces auxiliaires dans un grand nombre d’armées impériales : romaines, byzantines, sassanides, ottomanes et russes. Les Russes, aux XVIIe et XVIIIe siècles, utilisèrent les Kalmouks contre les Tatars de Crimée qui étaient eux-mêmes au service des Ottomans, et participèrent au siège de Vienne en 1683, notamment [80]  L. J. D. COLLINS, « Military organization... », art.... [80] .

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La coopération entre pasteurs et empires sédentaires put aussi mener à la formation de structures étatiques du côté des nomades, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les richesses ainsi accumulées permettaient aux dirigeants nomades de redistribuer des ressources qui, jusque-là, n’étaient pas disponibles, et ce sont les chefs qui conservaient le contrôle de cet afflux de richesses. De la même manière, dans la société pastorale, les hiérarchies internes étaient confortées là où elles existaient déjà, et créées de toute pièce ailleurs. L’État préférait en effet avoir affaire à des individus ou des structures responsables de l’application du contrat afin de s’assurer de sa validité dans le temps. Et, pour ce faire, les États nommaient des chefs dans les populations qui jusque-là n’en avaient pas éprouvé le besoin. De telles « tribus » pouvaient se transformer en des structures plus complexes qui se rapprochaient des structures étatiques, un phénomène susceptible d’avoir d’importantes répercussions sur l’organisation politique de la société pastorale. La prise de décision se fondait de moins en moins sur le consensus, puisque les sédentaires intervenaient, par exemple, dans les conflits de succession [81]  MICHAEL KHODARKOVSKI, « The virtues of ambiguity :... [81] . Ces États, que l’on appelle « vassaux », étaient très nombreux dans la steppe et les déserts frontaliers de nombreux empires. En dépit de leur statut, ils étaient parfois en mesure de mener des politiques très indépendantes, ce qui inquiétait grandement leurs « suzerains ».

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Dans la majeure partie des cas, quand on parle d’États nomades (pris au sens large, comme on l’a fait ici), il faut supposer une interaction entre les économies sédentaires et nomades, que ce soit à l’intérieur des empires ou non, les économies sédentaires fournissant l’essentiel des surplus nécessaires à la création des structures étatiques (et selon des interactions souvent asymétriques). Chez les nomades comme chez les sédentaires, État et institutions militaires sont étroitement liés. La présence d’un État semble être corrélée au niveau de mobilisation de la « société en armes », mais dépend bien plus encore des formes de contrôle qu’un dirigeant potentiel peut exercer sur la horde tribale grâce à sa suite, sa troupe de guerriers. Le pouvoir, dans de tels États, est bien entendu réparti de manière inégale. Le prélèvement de richesses sous forme de subsides semble offrir de grandes possibilités au dirigeant central, et de tels États paraissent être mieux préparés à éviter le chaos et la dissolution qui succèdent souvent à la mort des fondateurs charismatiques.

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Les États et les armées nomades ont été modifiés en profondeur du fait de leurs fréquentes interactions avec le monde sédentaire. Certaines de ces « sociétés armées » se dotèrent peu à peu d’organisations plus spécialisées de guerriers, quand elles n’étaient pas tout simplement remplacées par celles-ci. Pourtant, les nomades de la grande steppe qui venaient à résider quelque temps dans ce qu’on appelle la zone mixte ou dans des régions complètement sédentaires ne différaient pas beaucoup des nomades qui commencèrent leur « carrière politique » dans la zone mixte. Car les structures militaires et politiques dépendent avant tout des mécanismes de redistribution qui prévalent dans chaque groupe nomade. C’est en envisageant cette question que l’on peut s’attendre à trouver les différences les plus tangibles entre la grande steppe et les zones mixtes, puisque des formes plus élaborées de redistribution sont très courantes dans celles-ci. Certains processus de transition aboutissent à l’adoption de modèles complètement sédentaires : les armées de métier et leur contrepartie civile, la bureaucratie fiscale professionnelle, tandis que, pour les États nomades qui périclitent dès la mort de leur chef militaire ou après leur première grande défaite, ces transformations sont toujours avortées.

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Traduit par Émilie Souyri

Notes

[1]

Cet article se fonde sur une contribution au séminaire « Statehood and the military », Sonderforschungsbereich « Differenz und Integration », qui s’est tenu à Halle les 29 et 30 avril 2002. Je tiens à remercier pour leurs relectures Anke von Kügelgen, Michael Kemper, ainsi que Ulrike Berndt, Kurt Franz, Wolfgang Holzwarth, Doris Mir Ghaffari, Oliver Schmitt, Irene Schneider et, plus particulièrement, Anatoly Khazanov. 1

[2]

Pour un survol des sources européennes et chinoises qui mettent en avant la supériorité des guerriers d’Asie centrale, voir DENIS SINOR, « The inner Asian warriors », Journal of the American society, 101,1981, pp. 133-144.

[3]

Les propositions de Samuel Finer et de Charles Tilly sur le rôle des institutions militaires dans la formation et l’histoire des États ont marqué l’historiographie de l’histoire européenne, mais elles commencent aussi à avoir un impact sur les historiens du Moyen-Orient. KHALID FAHMY, All the pasha’s men, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, et RHOADS MURPHEY, Ottoman warfare, 1500-1700, Londres, UCL Press, 1999, en sont de bons exemples. D’autres éléments dans JÜ RGEN PAUL, The state and the military : the Samanid case, Bloomington, Indiana University Press, 1994. S’agissant de l’histoire militaire des peuples d’Asie centrale, la contribution la plus importante reste celle de D. SINOR, « The inner Asian warriors », art. cit. Le récent ouvrage dirigé par NICOLA DI COSMO (Warfare in inner Asian history, Leyde, E. J. Brill, « Handbuch der Orientalistik, Section 8, Central Asia, vol. 6 », 2002), offre un bon aperçu historique de la période pré-mongole (voir notamment PETER GOLDEN, « War and warfare in the pre-Cinggisid steppes of Eurasia », pp. 105-172) et un certain nombre d’analyses de détail mais ne propose pas de cadre analytique. D’une manière générale, les historiens spécialistes des institutions militaires en Asie centrale se sont plus intéressés aux armes et aux tactiques de guerre qu’à l’impact des organisations militaires sur les États.

[4]

L’élément déterminant dans ce contexte est l’eau. À la différence des moutons, les chevaux doivent être abreuvés quotidiennement (ISENBIKE TOGAN, Flexibility and limitation in steppe formations. The Kerait Khanate and Chinggis Khan, Leyde, E. J. Brill, 1998). Les chevaux ont besoin d’une eau plus pure que les ovins ou les chameaux (leur tolérance à la salinité est comparable à celle des humains). Mais, étant donné que les chevaux se déplacent plus vite que les moutons, ils peuvent évoluer entre des points d’eau plus distants les uns des autres (Istoriya Kazakhstana. Narody i kul’tury, Almaty, Daik Press, 2001, pp. 86-88).

[5]

Lorsqu’une région sédentaire borde le désert et qu’il n’existe presque pas de zone de transition climatique entre ces deux contrées, ni savane ni steppe, l’État qui s’appuie sur ces zones sédentaires a de grandes chances de dominer ses voisins nomades pendant la majeure partie de son histoire (l’exemple paradigmatique est ici celui de l’Égypte). 1

[6]

Voir P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit., pour une définition des aires géographiques.

[7]

Cette frontière est bien connue. Pour une description géographique, se reporter à YURI BREGEL, « Turko-Mongol influences in central Asia », in R. CANFIELD (éd.), Turko-Persia in historical perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, pp. 53-77. Voir aussi l’article de ANATOLY KHAZANOV, « Nomads and oases in Central Asia », in J. A. HALL et I. C. JARVIE (dir.), Transition to modernity. Essays on power, wealth and belief, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, pp. 69-89.

[8]

Cette « zone mixte » ne correspond pas tout à fait avec ce que Michael Rowton entend par « nomadisme enclos », la différence principale étant le potentiel qui existe pour l’élevage des chevaux dans la zone mixte. Voir MICHAEL ROWTON, « Enclosed nomadism », Journal of the economic and social history of the Orient, 17,1974, pp. 1-30.

[9]

« Il n’y a aucun exemple d’une apparition spontanée d’un État dans les steppes » : Peter Golden cité par DAVID CHRISTIAN, « State formation in the inner Asian steppe », in D. CHRISTIAN et C. BENJAMIN (éds), Worlds of the silk road, Turnhout, Brepols, 1998, pp. 51-57 et p. 70, n. 62. Parmi de nombreuses références, se reporter à l’ouvrage de THOMAS BARFIELD, The perilous frontier : Nomadic empires and China, Cambridge, Blackwell, 1989, p. 7.

[10]

Anatoly Khazanov explique très bien ce problème : « Puisque les États nomades n’apparaissent que lorsqu’ils entretiennent des relations d’un type particulier avec le monde extérieur, ils ne peuvent se pérenniser que par le développement interne des sociétés nomades. Pour maintenir une certaine stabilité, les États nomades doivent incorporer une partie de la population sédentaire ou la soumettre de manière directe ou indirecte » (ANATOLY KHAZANOV, Nomads and the outside world, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, p. 296). Même si A. Khazanov est loin d’affirmer un paradigme de la conquête, il est évident que les exemples qu’il utilise pour décrire la formation des États nomades sont principalement tirés de scénarios de conquête. Cette asymétrie est commune à la majeure partie des schémas d’interaction. Le point de vue des chercheurs soviétiques (et aujourd’hui russes) est résumé dans GENNADI E. MARKOV, « The social structure of the nomads of Asia and Africa », in D. DE WEESE (éd.), Studies on central Asian history in Honor of Yuri Bregel, Bloomington, Indiana University Press, 2001, pp. 319-340.

[11]

Voir STEVEN C. CATON, « Anthropological theories of tribe and state formation in the Middle East : ideology and the semiotics of power », in P. S. KHOURY et J. KOSTINER (éds), Tribes and state formation in the Middle East, Berkeley, Cambridge University Press, 1990, pp. 74-108, ici p. 99.

[12]

Richard Tapper a très souvent répété « qu’il semblait que les plus grandes tribus et confédérations en Iran étaient des structures créées et entretenues par les gouvernements, les législateurs et les chefs eux-mêmes [...] » (RICHARD TAPPER, Frontier nomads of Iran. A political and social history of the Shahsevan, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 16).

[13]

Les nomades n’ignoraient pas la métallurgie, s’ils ne pouvaient avoir d’atelier fixe. On pense que les Kök Türks étaient des maréchaux-ferrants, qui produisaient sans doute des armes et des armures, mais ils étaient esclaves. Voir P. G, « War and OLDEN warfare... », art. cit., qui affirme que, dans les steppes de l’ouest avant l’époque de 1 Gengis-khan, la cavalerie armée n’était pas rare et que ces articles étaient produits dans les zones sédentaires.

[14]

MICHAL BIRAN, « “Like a mighty wall”. The armies of the Qara Khitay », Jerusalem studies in Arabic and Islam, 25,2001, pp. 44-91 et 65-66, propose une liste des bazars où se faisait la vente au Turkestan, pendant la période mongole.

[15]

Voir SECHIN JAGCHID et VAN JAY SYMONS, Peace, war, and trade along the Great Wall. Nomadic-Chinese interaction through two millennia, Bloomington, Indiana University Press, 1989, mais les auteurs indiquent que cette prohibition n’était pas souvent respectée; la contrebande, surtout celle des armes et du fer, était très répandue (pp. 182-185).

[16]

Voir MICHAEL BIRAN, « The battle of Herat (1240): a case of inter-mongol warfare », in N. DI COSMO (éd.), Warfare in inner Asian..., op. cit., pp. 175-219 et 183. Les esclaves étaient largement employés dans la production des armes (PETER GOLDEN, « The terminology of slavery and servitude in medieval Turkic », in D. DE WEESE (dir.), Studies on central Asian history..., op. cit., pp. 27-56) ainsi que dans d’autres domaines, y compris l’agriculture.

[17]

Ce phénomène est particulièrement clair dans le Kutadgu Bilig, où la redistribution des richesses en faveur de la suite du dirigeant est l’un de ses devoirs les plus essentiels. Voir Yū sū f He āsgsg Hg āgˇib, Wisdom of royal glory (Kutadgu Bilig). A Turko-Islamic mirror for princes, traduit et annoté par Robert Dankoff, Chicago, University of Chicago Press, 1983. D’autres récits montrent les dirigeants mongols redistribuant les trésors accumulés dans les coffres de l’État. On peut remarquer un retour au « vieux style mongol » (aux anciennes coutumes mongoles) dans l’Iran de la période de l’Ikhanat, quand Arpa Ke’ün redistribua à ses soldats toutes les richesses qui se trouvaient dans ses coffres. Voir JEAN AUBIN, « Le Quriltay de Sultân-Maydân (1336) », Journal asiatique, 279,1-2,1991, pp. 175-197 et 179.

[18]

I. TOGAN, Flexibility and limitation..., op. cit., pp. 146-148 et index (notices « redistribution » et « ülüsh »). Voir aussi RUDI MATTHEE, « Gift giving » dans l’Encyclopedia iranica, New York, Bibliotheca Persica Press, 2001, vol. X, qui propose une discussion très intéressante sur les codes de redistribution et leur fonction déterminante dans la construction des États pré-modernes.

[19]

Timour (Tamerlan) était célèbre pour sa manière de distribuer l’intégralité de son butin dans un grand nombre de cas. Voir JEAN AUBIN, « Comment Tamerlan prenait les villes », Studia islamica, 19,1963, pp. 83-122, en particulier l’exemple d’Alep, p. 108. Le concept turco-mongol d’ölgä (butin) est tout à fait essentiel lorsque l’on cherche à comprendre la politique des différents peuples d’Asie centrale. Il existe une différence de taille entre les pillages et les demandes de rançons puisque, dans ce dernier cas, le chef acquiert un prestige plus grand. En effet, il devient alors le sujet actif de la redistribution. Les lois concernant le droit pour les dirigeants de se servir les premiers sont mentionnées par P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit., p. 142). On trouvera un autre exemple chez BÖ RI AKHMEDOV, Gosudarstvo kochevykh uzbekov, Moscou, 1965, p. 50. En effet, lorsque le dirigeant ouzbek Abū l-He air conquit Urgenč en 1430, il laissa tous les chefs militaires (proches du khan ou simples guerriers) pénétrer deux par deux dans la salle du trésor (du gouverneur timouride vaincu) et leur permit de prendre tout ce qu’ils étaient capables de porter.

[20]

Tarmaširin Khan, l’un des chefs de l’oulous Č agh atai, fut renversé en partie parce qu’il n’avait pas organisé de banquet comme l’exigeait la tradition. 1

[21]

Voir MARTIN DICKSON, « Uzbek dynastic theory in the sixteenth century », Trudy XXV mezhdunarodnogo kongressa Vostokovedov, Moscou, 1965, vol. 3, pp. 208-216; JOHN WOODS, The Aqqoyunlu. Clan, confederation, empire, Salt Lake City, University of Utah Press, [1976] 1999; ROBERT MC CHESNEY, Waqf in central Asia. Four hundred years in the history of a Muslim shrine, 1480-1889, Princeton, Princeton University Press, 1991. Le chef ou le prétendant au pouvoir concédaient des apanages aux membres de leur famille ainsi qu’à leurs hommes : BEATRICE FORBES MANZ, The rise and rule of Tamerlane, Cambridge, Cambridge University Press, 1989. On ne peut ici qu’évoquer le problème très débattu de l’iqtgā (cf. CLAUDE CAHEN, « L’évolution de l’iqtgā du IXe au XIIIe siècle. Contribution à une histoire comparée des sociétés médiévales », Annales ESC, 8-1,1953, pp. 25-52, qui reste un travail de référence). L’attribution de régions (ou des revenus qui en étaient tirés) à des membres de la famille royale ou à des chefs militaires importants n’est qu’une manière parmi d’autres d’organiser les relations entre le dirigeant et sa suite. Voir aussi ROY MOTTAHEDEH, Loyalty and leadership in an early Islamic society, Princeton, Princeton University Press, 1981, qui reste une étude classique sur le thème de la loyauté interpersonnelle au Proche et au Moyen-Orient.

[22]

C’est le cas des chercheurs russes. Je ne m’attarderai pas ici sur la question du féodalisme dans l’histoire du Moyen-Orient.

[23]

Au lendemain de la conquête mongole, l’attribution directe de territoires n’avait lieu que pour deux ou trois générations. Voir PETER JACKSON, « From Ulūs to Khanate : the making of the Mongol states, c. 1220-c. 1290 », in R. AMITAI-PREISS et D. O. MORGAN eds, Mongol empire and its legacy, Leyde, E. J. Brill, 1999, pp. 12-38.

[24]

Il semble que ce fut l’un des objectifs des Grands Seldjouks, et plus particulièrement Nizgām al-mulk, pendant la seconde moitié du XIe siècle.

[25]

Un des exemples les plus frappants est le siège de Herat par les Ouzbeks à la fin du XVIe siècle. Voir ROBERT MC CHESNEY, « The conquest of Herat, 995-6/1587-8 : sources for the study of Safavid/Qizilbash-Shibanid/Ö zbak relations », in J. CALMARD (éd.), Études safavides, Paris-Téhéran, Institut français de Téhéran, « Bibliothèque iranienne-39 », 1993, pp. 69-107.

[26]

Thomas Barfield a très bien mis en évidence ce phénomène lorsqu’il a montré que la conquête de la Chine par les Mongols n’eut rien à voir avec les politiques traditionnelles des peuples des steppes envers la Chine. Même si l’on peut nuancer ce propos, il semble plus qu’évident que les conquêtes pures n’étaient parfois pas très « rentables » et que les chefs nomades étaient très conscients de ces désavantages.

[27]

M. BIRAN, « “Like a mighty wall”... », art. cit., pp. 54,55 et 63-64. Il est impossible de dire pour l’instant si les salaires étaient payés de manière régulière ou non.

[28]

ABD AL-Hg AIY GARDĪZĪ, éd. par Abd al-Hg aiy Hg abībī, Zain al-ahebā r, Téhéran, 1347, p. 272; HANSGERD GÖ CKENJAN et ISTVAN ZIMONYI, Orientalische Berichte über die Völker Osteuropas und Zentralasiens im Mittelalter. Die ayhā nī-Tradition, [ ayhānī-Tradition], Wiesbaden, Harrassowitz, 2001, pp. 167 et 54; P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit., p. 143.

[29]

Voir THOMAS NOONAN, « The Khazar economy », Archivum Eurasiae Medii Aevi, 9, 1995-1997, pp. 235-318. 1

[30]

Sur le commerce des chevaux, voir CHRISTOPHER BECKWITH, « The impact of the horse and silk trade on the economies of T’ang China and the Uighur empire », Journal of the economic and social history of the Orient, 34,1991, pp. 183-198. Cependant, S. JAGCHID et V. J. SYMONS, Peace, war, and trade..., op. cit., expliquent que l’idéologie eut un rôle déterminant dans la manière dont la Chine a défini sa politique face aux Barbares du nord.

[31]

S. JAGCHID et V. J. SYMONS, dans Peace, war, and trade..., op. cit., font une chronologie des confrontations militaires et établissent le fait que ces conflits entre nomades des steppes septentrionales et l’empire chinois surgissaient à chaque fois que la Chine fermait les marchés. En ce qui concerne d’autres régions, on peut prendre l’exemple de Shibani Khan, qui refusa à ses ennemis kazakhs la possibilité de faire des affaires le long de la Syr-Darya (A. M. KHAZANOV, Nomads and the outside world, op. cit., p. 207; MERUERT C. ABUSEITOVA, Kazakhstan i Tsentral’naya Aziya v XV-XVII vv. : istoriya, politika, diplomatiya, Almaty, Daik Press, 1998, p. 82. Voir FAD g LALLĀ H B. RŪ ZBIHĀ N He UN Ī, Mihmān-nā ma-yi Buheā rā, Moscou, Éd. Džalilova, 1976). Pour ce qui est des Iraniens et des Russes, je n’ai encore trouvé aucune source attestant de telles restrictions.

[32]

Les organisations militaires telles que les hordes de guerriers semblent avoir été bien moins courantes au Moyen-Orient.

[33]

Voir NIZ g Ā M AL-MULK, Siyā sat-nāma, éd. par a far Š i ār, Téhéran, Š irkat-i ilm wa farhangī, 1377/1998, p. 143 : « Un esclave obéissant vaut mieux que trois cents fils car ces derniers espèrent la mort de leur père alors que les esclaves souhaitent la gloire de leur maître. » Tout le problème de l’esclavage militaire dans l’histoire du Proche-Orient 1 musulman est, en fin de compte, rattaché au fait que les liens de loyauté (entre les chefs et leurs hommes) étaient considérés comme plus fiables que les liens du sang. Nombreux sont d’ailleurs les chefs qui se sont profondément leurrés sur ce point. Chez les Iraniens, la notion d’esclavage pouvait aussi inclure les tâches militaires. Dans le monde turc pré-islamique, pourtant, les membres de la troupe de guerriers ne pouvaient pas être des esclaves.

[34]

On connaît plusieurs types de liens de sang artificiels, le plus répandu étant les anda mongols, les « frères jurés ».

[35]

Le qazaqliq a été étudié par WOLFGANG HOLZWARTH, « Nomaden und Sesshafte in turkī-Quellen (narrative Quellen aus dem frühen 16. Jahrhundert) », Halle-Saale, Orientwissenschaftlicher Zentrum für die Martin Luther Universität Halle-Wittenberg, 2002, pp. 147-165.

[36]

MARIO GRIGNASCHI, « La monarchie karakhanide de Kachgar et les relations de dépendance personnelle dans le “Kutadgu bilig” (La science qui donne le bonheur) de Yū suf He āsgsg Hg āgˇib », in La monocratie, I, Bruxelles, Éditions de la Librairie encyclopédique, « Recueils de la Société Jean Bodin-20 », 1970, pp. 515-626, ici p. 587 (l’ouvrage contient des citations originales). Le Kutadgu Bilig ne mentionne pas de soldats esclaves.

[37]

Voir M. BIRAN, « “Like a mighty wall”... », art. cit., pp. 58-59; JÜ RGEN PAUL, Herrscher, Gemeinwesen, Vermittler. Ostiran und Transoxanien in vormongolischer Zeit, Beyrouth-Stuttgart, Steiner, 1996, pp. 127-128.

[38]

On appelle cette suite tolengut en kazakh. Voir AIBOLAT K. KUSHKUMBAEV, Voennoe delo kazakhov v XVII-XVIII vekakh, Almaty, Daik Press, 2001, et Istoriya Kazakhstana. On peut distinguer les guerriers dans presque tous les autres cas. R. Tapper affirme qu’ils provenaient souvent de milieux nomades pauvres. Les autres membres de la suite personnelle du chef pouvaient être d’origine plus respectable et être de naissance noble, mais leur position oscillait toujours entre le statut de membre de l’armée intérieure du chef et celui d’otage.

[39]

Voir MICHAEL BIRAN, Qaidu and the rise of the independent Mongol state in central Asia, Richmond, Curzon, 1997, p. 81. M. Biran pense qu’il y a dans cette expression quelque chose de péjoratif.

[40]

On trouve une présentation détaillée de la structure et de l’histoire de la garde de Gengis-khan dans les ouvrages de EVGENI KYČ ANOV, Kočevye gosudarstva ot gunnov do man’čurov, Moscou, Izd. Vostočnaia literatura RAN, 1997, pp. 185-196. L’auteur explique que la garde kešig ne fut payée qu’après 1281 dans la Chine des Yuan (ibid., p. 196), et l’on sait bien que le service militaire obligatoire dans les régions où le nomadisme pastoral était impossible ou marginal conduisit à une paupérisation massive des guerriers mongols de Chine.

[41]

Cette force militaire s’appelle böri en turcique, ce qui signifie « loup » – l’animal totem des Turcs. Dans les sources arabes, on trouve aussi le mot turcique tarheān ainsi que les hgašā yā (membres de la suite) : P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit., pp. 142-144.

[42]

Ibid., pp. 142-144. On appelle ce corps de gardes al-ursīya. Les combattants sont d’origine khwarezmienne et P. Golden l’appelle « l’armée de métier (gˇund) du roi ». Je ne suis pas sûr que le terme gˇund soit véritablement l’équivalent d’armée de métier. H. GÖ CKENJAN et I. ZIMONYI, ayhā nī-Tradition, op. cit., p. 54, indiquent Lārısīya et ont traduit de manière neutre : « [Le chef khazar] part en campagne à la tête de dix mille cavaliers, à qui il a payé une solde fixe et qu’il a convoqués parmi les riches. » 1

[43]

JÜ RGEN PAUL, « L’invasion mongole comme “révélateur” de la société iranienne », in D. AIGLE (éd.), L’Iran face à la domination mongole, Paris-Téhéran, Institut français de recherches en Iran, « Bibliothèque iranienne-39 », 1997, pp. 37-53, notes 6 et 9.

[44]

ZIYA M. BUNIYATOV, Gosudarstvo Khorezmshakhov-Anushteginidov, 1097-1231, Moscou, 1986, p. 92. Son analyse de l’armée khwarezmienne s’efforce clairement de montrer à quel point cette armée était « civilisée ». Les caractéristiques tribales sont constamment mises au second plan. Les esclaves n’étaient apparemment pas employés comme tels dans les régions turcophones (voir P. GOLDEN, « The terminology... », art. cit.).

[45]

Voir B. F. MANZ, The rise and rule..., op. cit., pp. 74-75.

[46]

Voir CHARLES MELVILLE, « The itineraries of sultan Ö ljeitü », Iran, 28,1990, pp. 55-70.

[47]

Je tiens à remercier Ulrike Berndt pour ses informations détaillées sur ce point.

[48]

Sg iban Han Divani, 127.

[49]

Il faut se souvenir, en ce qui concerne la conquête mongole, qu’elle fut entreprise – avec succès – par un peuple à l’effectif somme toute réduit. Mais si l’on met à part le cas des Mongols, il faut se demander comment les steppes du Nord (la Mongolie actuelle), dont la population n’a probablement jamais excédé le million d’habitants pouvait tenir tête militairement à la Chine. Si les armées chinoises disposaient d’effectifs incomparablement supérieurs à ceux des armées nomades, l’avantage de celles-ci était de pouvoir décider quand et où elles voulaient frapper. Elles ne pouvaient surclasser les armées chinoises que parce qu’elles possédaient une faculté de mobilité et un taux de mobilisation autrement plus important. Il s’agissait, en effet, d’une « société en armes ».

[50]

C’est ce qui ressort de l’étude de T. BARFIELD, The perilous frontier..., op. cit.

[51]

CHARLES TILLY, Coercion, capital, and European states, AD 990-1990, Cambridge, Cambridge University Press, 1991. Évidemment, n’importe quel chef cherchait à se constituer l’armée la plus efficace – cette notion dépendant de l’objectif visé – et la plus loyale possible (voir aussi S E. F, The history of government from the earliest AMUEL INER times, Oxford, Oxford University Press, 1997,3 vols). 1

[52]

A. M. KHAZANOV, Nomads and the outside world, op. cit., p. 235, avec une référence à l’Histoire secrète; voir aussi B. F. MANZ, The rise and rule..., op. cit., pour Tamerlan.

[53]

On peut aussi prendre l’exemple de Mao-tun, le fondateur de l’empire Hsiung-Nu : Mao-tun réussit à convaincre sa suite de l’aider à tuer son propre père (T. BARFIELD, The perilous frontier..., op. cit., p. 33). Voir aussi Iltirish, le fondateur du second khaganat turc (fin du VIIe siècle) (ibid., p. 147).

[54]

Voir JÜ RGEN PAUL, « Wehrhafte Städter. Belagerungen von Herat, 1448-1468 », Asiatische Studien – Études asiatiques, 58,1,2004, pp. 163-193.

[55]

H. GÖ CKENJAN et I. ZIMONYI, ayhā nī-Tradition, op. cit., pp. 120-121, n. 127, avec un commentaire d’un passage du Gardīzī (sur les Kirghiz), qui résume le processus. Dans les légendes fondatrices que l’on trouve dans les sources citées par H. Göckenjan (entre autres, les inscriptions d’Orkhon, l’Histoire secrète des Mongols et les légendes rapportées par les géographes arabes), il est étonnant de constater que, dans la plupart des cas, le groupe tribal en question n’est pas rattaché à un ancêtre, même légendaire, mais à son fondateur. En revanche, le groupe lui-même est défini comme issu d’origines diverses. L’une des inscriptions lapidaires d’Orkhon (Köl Tegin, face est, ligne 12-14) donne une description explicite de la manière dont de telles suites étaient rassemblées (WOLFGANG SCHARLIPP, Die frühen Türken in Zentralasien. Eine Einführung in ihre Geschichte und Kultur, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1992, p. 31). Il n’est suggéré nulle part que les hommes du futur qaghan (chef suprême turco-mongol) aient pu partager des liens de sang ou de quelque autre type. Au contraire, les politiques impériales étaient pensées de manière à évacuer toute dimension tribale.

[56]

On peut prendre pour exemple les dynasties turkmènes du XVe siècle en Iran. La rapidité avec laquelle les anciennes tribus Qara Qoyunlu passèrent dans le camp des Aq Qoyunlu est tout à fait remarquable. Et l’on retrouve certains de ces groupes, une ou deux générations plus tard, dans une autre armée de conquête encore, celle des Safavides.

[57]

Voir les travaux de JEAN AUBIN : « L’ethnogénèse des Qaraunas », Turcica, 1,1969, pp. 65-94; ID., « Le khanat de Č agh atai et le Khorassan (1334-1380) », Turcica, 8,1976, pp. 16-60; ID., Émirs mongols, vizirs persans dans les remous de l’acculturation, Paris, Association pour l’avancement des études iraniennes, « Studia Iranica-15 », 1995.

[58]

Les guerriers pouvaient par exemple accepter de recevoir la bastonnade, qu’ils devaient considérer comme une forme de purification (voir ALEXANDER MORTON, « The Chub-i tarīq and qizilbash ritual in Safavid Persia », in J. CALMARD (éd.), Études safavides, op. cit., pp. 225-246).

[59]

On trouve de nombreux exemples de ce phénomène. La faveur divine, qut en langue turcique et ugur en mongol, est la qualité principale d’un chef, celle qui lui permet de vaincre ses ennemis. Le concept iranien de farr ou hewārna y est rattaché. Cependant, la faveur divine doit être considérée de manière très différente quand on étudie le Moyen-Orient (je remercie Kurt Franz pour ce commentaire).

[60]

La Horde d’Or dans le cas de la Russie (DONALD OSTROWSKI, Muscovy and the Mongols. Cross-cultural influences on the steppe frontier, 1304-1589, Cambridge, Cambridge University Press, 1998), les Kara-Khitaï dans le cas de la Transoxiane (M. BIRAN, « “Like 1 a mighty wall”... », art. cit.), les guerriers des steppes pré-mongoles en ce qui concerne la Chine (T. BARFIELD, The perilous frontier..., op. cit.) et divers groupes turcophones pour la région de Byzance (P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit.). Cette idée fut formulée pour la première fois de manière systématique par N. N. KRADIN, « Kochevye... », art. cit., mais elle est énoncée déjà dans A. M. KHAZANOV, Nomads and the outside world, op. cit.

[61]

Il s’agit des Karakhanides, des Seldjoukides, des Mongols en Iran sous Hülegü (1253-1265), des Č agataïdes en Transoxiane après 1330, etc. Les chercheurs disputent pour savoir si les armées nomades cessent de l’être dès lors que leurs membres abandonnent le pastoralisme, c’est-à-dire lorsqu’ils ne nomadisent plus avec leurs troupeaux de manière saisonnière. Il paraît inutile d’établir des catégories aussi tranchées, et l’on peut présumer une certaine continuité dans leurs habitudes et valeurs. Les armées d’Asie centrale tendirent à perdre leur caractéristique tribale mais pas leur nature nomade. Le cas des Arabes, au début de la période musulmane, révèle une tendance inverse.

[62]

On peut prendre l’exemple des Mongols dans l’oulous Č aghatai, qui, pendant un quriltay tenu en 1269, décidèrent qu’ils allaient dorénavant demeurer dans les steppes et les montagnes (M. BIRAN, « The battle... », art. cit., p. 183; L. V. STROEVA, « Bor’ba kochevoy i osedloy znati v chagatayskom gosudarstve v pervoy polovine XIV v. », Pamiati akademika I. Iu. Krachkovskogo, Léningrad, 1958, pp. 206-220, ici p. 208).

[63]

Ce processus a été étudié de manière approfondie dans les États musulmans les plus anciens et dans leurs armées : voir HUGH KENNEDY, The armies of the caliphs. Military and society in the early Islamics state, Londres, Routledge, 2001.

[64]

J. AUBIN, Émirs mongols..., op. cit.; DAVID O. MORGAN, « Mongol or Persian : the government of Ilkhanid Iran », Harvard middle Eastern and Islamic review, 3,1-2,1996, pp. 62-76; et CHARLES MELVILLE, The fall of Amir Chupan and the decline of the Ilkhanate, 1327-1337 : a decade of discord in Mongol Iran, Bloomington, Indiana University Press, 1999. On accepte aujourd’hui l’idée que les Ilkhans demeurèrent nomades au sens réel du terme, c’est-à-dire que leurs pérégrinations sur des pistes choisies n’étaient pas dictées par des considérations militaires mais par les transhumances saisonnières normales. D. Morgan s’accorde avec C. Melville sur ce point (« The itineraries... », art. cit.), et il se demande si le même constat ne peut pas être fait pour les Seldjoukides.

[65]

J. AUBIN, « Le khanat... », art. cit.; ID., « Le Quriltai... », art. cit.; et BEATRICE F. MANZ, « Military manpower in late Mongol and Timurid Iran », Cahiers d’Asie centrale, 3-4,1997, « L’héritage timouride. Iran-Asie centrale-Inde, XVe - XVIIIe siècles », pp. 43-55. Dans des études russes parmi les plus anciennes, le processus d’acculturation apparaît comme à sens unique : les Mongols deviennent « Perses » quand ils entrent dans la zone mixte, mais auparavant ils agissent en prédateurs face à l’économie sédentaire (voir L. V. STROEVA, « Bor’ba... », art. cit., qui se réfère à des auteurs plus anciens). 1

[66]

On manque encore d’études précises sur l’étendue de ce phénomène d’enrôlement des populations sédentaires dans les armées nomades. Les recherches de B. F. MANZ, « Military manpower... », art. cit., ne sont qu’un point de départ.

[67]

Voir ID., The rise and rule..., op. cit., Appendice A sur les Qa’uchin (pp. 161-162).

[68]

Cas de l’armée de Tamerlan, comme le montre J. AUBIN, « Comment Tamerlan prenait les villes », art. cit., et ID., « Réseau pastoral et réseau caravanier. Les grand’routes du Khorassan à l’époque mongole », Le monde iranien et l’Islam, 1,1971, pp. 105-130. Cette étude doit encore être poursuivie pour ce qui est des États timourides qui ont suivi. Pour les périodes les plus tardives, voir R. MC CHESNEY, « The conquest... », art. cit., et RUDI MATTHEE, « Unwalled cities and restless nomads : firearms and artillery in Safavid Iran », in C. MELVILLE (éd.), Safavid Persia. The history and politics of an Islamic society, Londres, Tauris, « Pembroke Papers-4 », 1996, pp. 389-416.

[69]

Voir R. MC CHESNEY, Waqf in central Asia..., op. cit., « The conquest... », art. cit., pour les Ouzbeks, Istoriya Kazakhstana, op. cit., et A. K. KUSHKUMBAEV, Voennoe delo..., op. cit., pour les Kazakhs. Les informations concernant les Kazakhs tendent à concerner les périodes plus tardives, pour la plupart les XVIIIe et XIXe siècles, au moment où les rapports officiels et autres textes clés de ces auteurs russes deviennent les sources principales.

[70]

La taille des armées nomades a fait l’objet de quelques débats. Voir par exemple, dans le contexte de la bataille d’Ain Jalut : REUVEN AMITAI-PREISS, « Whither the Ilkhanid army ? Ghazan’s first campaign into Syria (1299-1300) », in N. DI COSMO (éd.), Warfare in inner Asian..., op. cit., pp. 221-264. Voir aussi les articles de JOHN MASSON SMITH, JR., « Mongol nomadism and Middle Eastern geography : Qishlaqs and Tümens », in R. AMITAI PREISS et D. I. MORGAN (éds), The Mongol empire..., op. cit., pp. 39-56, et I., « Nomads on ponies vs Slaves on horses », Journal of the American D oriental society, 118,1998, pp. 54-62, sur les Mongols en Syrie. 1

[71]

A. KHAZANOV, Nomads and the outside world, op. cit., p. 209, sur le commerce comme médiateur.

[72]

Voir P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit., sur les relations des Byzantins avec les nomades des steppes pontiques. Les nomades voulaient tous passer des traités avec Byzance et proposaient leur appui militaire en faisant bien comprendre que cet appui pouvait très facilement se retourner contre leur « futur » partenaire. Cependant, les nomades ne projetaient absolument pas de conquérir Byzance. La description que P. Golden fait des Huns et de leur attitude vis-à-vis de Byzance semble être paradigmatique. Alternant pillages et services militaires dans les empires romain et perse, ils exploitaient au mieux les rivalités entre Romains et Sassanides. Attila lui-même ne cherchait pas à conquérir de territoires (ce qui aurait été de toute façon impossible en raison de l’étroitesse de sa base écologique dans les plaines pannoniennes), mais bien à extorquer ou prélever des « subsides » (ibid., p. 109). Voir aussi RUDI LINDNER, « What was a nomadic tribe ? », Comparative studies in society and history, 24,1982, pp. 689-711.

[73]

Les Tatars s’intéressaient principalement aux esclaves et aux troupeaux. Voir ALAN FISHER, « Les rapports entre l’Empire ottoman et la Crimée : l’aspect financier », Cahiers du monde russe et soviétique, 13,3,1972, pp. 368-381, et « The Ottoman Crimea in the sixteenth century », Harvard Ukrainian studies, 5,1,1981, pp. 135-170. L’afflux de richesses en Crimée était essentiel dans le maintien des Khans au pouvoir : les principaux groupes tribaux auraient sinon passé leur chemin.

[74]

Voir P. GOLDEN, « War and warfare... », art. cit., p. 111 : « En général, il était moins cher et certainement moins dangereux d’acheter les nomades [...]. Idéalement on pouvait soutenir un groupe et l’encourager à maîtriser les autres. »

[75]

R. MURPHEY, Ottoman warfare..., op. cit.

[76]

Istoriya Kazakhstana, op. cit.; IRINA EROFEEVA, Khan Abulkhayr : Polkovodets, pravitel’, politik, Almaty, Sanat, 1999; A. K. KUSHKUMBAEV, Voennoe delo..., op. cit.

[77]

Quelques exemples : les Karakhanides furent appelés vers la fin du Xe siècle dans le Mavarannahr par les chefs qui étaient débordés par les luttes entre factions. Les Ghaznavides essayèrent d’abord d’utiliser les Seldjoukides comme forces auxiliaires, quand ceux-ci firent leur entrée en Iran vers 1027.

[78]

Les Samanides et les Ghaznavides, les premiers renversés par les Karakhanides, vers l’an mil, les seconds défaits par les Seldjoukides en 1040, sont des exemples typiques. Ainsi, les chefs Ashtarkhanides, dans le khanat de Boukhara, essayèrent d’utiliser les hommes des tribus kazakhs comme auxiliaires (disponibles, puisqu’ils fuyaient devant les Kalmouks) dans leurs luttes internes pendant les années 1720-1730. Cette idée s’avéra désastreuse : elle contribua sans doute à la chute de la dynastie.

[79]

Les « États » vassaux des Byzantins (les Banū Gh assān) et des Sassanides (les Banū Lahen) sur les marges du désert sont les exemples les plus connus. 1

[80]

L. J. D. COLLINS, « Military organization... », art. cit; A. FISHER, « Rapports... », art. cit.; ID., « The Ottoman Crimea... », art. cit.

[81]

MICHAEL KHODARKOVSKI, « The virtues of ambiguity : succession among the Kalmyks in the seventeenth and eighteenth centuries », in D. SCHORKOWITZ (dir.), Ethnohistorische Wege und Lehrjahre eines Philosophen. Festschrift für Lawrence Krader zum 75. Geburtstag, Francfort, Lang, 1995, pp. 209-221.

Résumé

Français

La contribution met l’accent sur les « États nomades » en Asie centrale au Moyen  ge et leurs relations avec le monde sédentaire. Elle propose une analyse des dépendances mutuelles de l’État et du militaire. Centrale est la question de savoir si les États nomades et leurs armées sont simplement une extension de la forme primaire de l’organisation sociale dans la plupart des groupes nomades, c’est-à-dire du tribalisme. Comme il semble que l’organisation étatique naisse, en milieu nomade, et ce, dans pratiquement tous les cas, dans une interaction tout à fait étroite avec des structures économiques sédentaires, une autre question clef est la forme sous laquelle les ressources extraites sont redistribuées. L’auteur postule en effet que ces modes de redistribution sont essentiels pour déterminer les formes que prendra l’état nomade. Dans le secteur militaire, on distinguera deux modèles principaux : alors que la horde tribale résulte des capacités militaires de la société, la troupe de guerriers est organisée de façon non tribale. Finalement, l’article soutient la thèse que l’État nomade est plus étroitement lié à l’organisation militaire du type « troupe de guerrier » que du type « horde tribale ».

English

The State and the Military. A nomadic perspective The paper focuses on medieval Central Asian nomadic (in a wide sense) states and their interaction with the sedentary world, and it offers an analysis of the interdependencies of the state and the military. One central question is whether nomadic states and armies are an extension of the primary forms of social organization in most nomadic contexts, that is, of tribalism. Since it seems that nomadic statehood in all but very exceptional cases emerges in close interaction with settled economic structures, another central question is the redistribution of extracted resources. It is argued that the forms of redistribution are instrumental in shaping nomadic statehood. In the military sector, two essential forms seem to be extant: whereas the tribal host is a result of the diffusion of military skills within society, the warband is typically a non-tribal fighting force. The paper then argues that nomadic statehood is more closely linked to the warband type of military organization than with the tribal host.

Plan de l'article

  1. Nomades et guerriers
  2. La redistribution
    1. Pillages et butins, terres et revenus
    2. Des salaires
    3. Autres mécanismes de prélèvement
  3. Troupes de guerriers, armées tribales et gardes rapprochées
  4. La conquête
  5. Acculturation et synthèses
    1. Les soldats professionnels et les armées de métier
  6. Service militaire, intégration et soumission

Pour citer cet article

Paul Jürgen, « Perspectives nomades  », Annales. Histoire, Sciences Sociales 5/ 2004 (59e année), p. 1069-1093
URL : www.cairn.info/revue-annales-2004-5-page-1069.htm.


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