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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2004/5 (59e année)


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Le haut Moyen Âge marqua certainement l’apogée des contacts entre la Chine et l’Asie centrale avant les Mongols. À partir de 640 et pour plus d’un siècle, les Tang (618-907) contrôlèrent effectivement ou nominalement toute l’Asie centrale. Ces conquêtes furent la conséquence d’une période d’échanges intenses entre la Chine et les pays de l’Ouest – l’Inde, l’Iran, les empires turcs de haute Asie, au loin Byzance : l’espace commercial de l’Asie était alors remarquablement maillé par le réseau caravanier des marchands sogdiens. Ceux-ci, venus des grandes villes de Sogdiane, comme Samarkand, Boukhara ou Tachkent, étaient alors établis sur tous les marchés en bordure de la steppe. En Asie centrale et dans les villes chinoises, ces iranophones se mêlèrent aux administrateurs chinois, aux soldats turcs, aux moines indiens ou koutchéens... Entre le Ve et le VIIIe siècle, des milieux mixtes, « créoles », issus de processus migratoires complexes, naquirent au confluent des influences sogdiennes, turques et chinoises. Leurs élites jouèrent un rôle politique et culturel majeur en Asie centrale ainsi qu’en Chine du Nord. Les Chinois nommèrent ces iranophones orientaux Hu , ou plus largement Za Hu , « Hu mélangés ». Tous les Hu n’étaient pas sogdiens, certains pouvaient même n’être pas iraniens, mais les Iraniens, et plus spécifiquement les Sogdiens, semblent avoir donné le ton culturellement, linguistiquement et économiquement, tandis que la noblesse militaire turque jouait le premier rôle militairement.

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On commence à peine à s’intéresser aux Hu en tant que groupe social particulier. Seul leur commerce a jusqu’alors attiré l’attention. Le corpus manuscrit et archéologique est pourtant déjà important et peut se prêter, au moins de manière préliminaire, à des analyses d’histoire sociale [1][1] Abréviations utilisées pour les sources manuscrites :.... Outre quelques documents issus directement de ces milieux [2][2] Notamment un paquet postal formé de cinq lettres en..., les sables et les grottes de l’Asie centrale orientale – Turfan et Dunhuang – ont en effet conservé de nombreux actes de la pratique chinois : les cimetières d’Astana et de Qarakhoja, près de Turfan, ont fourni une documentation abondante, grâce aux vêtements confectionnés pour les défunts à partir de vieux papiers usagés [3][3] Entre 1959 et 1975,456 tombes ont été fouillées dont..., et les manuscrits retrouvés dans la grotte de Dunhuang, s’ils sont essentiellement bouddhiques, ont souvent été recopiés au revers de documents économiques et sociaux du IXe et du Xe siècle et se prêtent également bien aux analyses sociales. En Chine intérieure, les actes de la pratique manquent totalement. En revanche, la tradition historiographique a permis la rédaction et la conservation d’une abondante littérature, histoires officielles des dynasties, monographies locales, encyclopédies, biographies, etc., qui se révèle extrêmement utile. Par ailleurs, les centaines d’épitaphes funéraires conservées forment un matériau de choix, quoique leur exploitation pour traiter de la question des milieux iranophones soit encore balbutiante. Ce sont d’autres strates sociales que l’on peut espérer voir, essentiellement les élites.

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Traditionnellement, on repère les Hu dans les sources chinoises grâce à des noms de famille particuliers, Kang pour les natifs de Samarkand, An pour ceux de Boukhara, mais aussi Luo pour les Bactriens. Cette méthode est peu fiable en ce qu’elle conduit à classer parmi les Hu des familles parfois depuis longtemps sinisées, tandis que les descendants en lignée maternelle sont ignorés. Elle permet un premier tri, qui doit être complété ensuite par des analyses plus précises portant sur les mariages, le choix des prénoms, les processus d’ascension sociale, les regroupements socioprofessionnels, les phénomènes migratoires, les structures communautaires... De telles analyses sont encore embryonnaires, mais, en utilisant ces critères sociaux pour analyser aussi bien les liens de solidarité qui unissent ces Hu que les phénomènes d’acculturation qui les touchent en milieu chinois, on tentera de démontrer ici que ces Za Hu ont bien formé un milieu social particulier au moins partiellement structuré en Chine du Nord et sur les confins orientaux de l’Asie centrale.

L’émigration sogdienne

Les marchands sogdiens

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Les étrangers implantés en Chine et sur les confins chinois furent d’abord des marchands [4][4] Voir, pour tous les aspects commerciaux dont nous ne.... Toute la documentation l’atteste, dès l’origine. Au Ier siècle de notre ère, des communautés venues d’Asie centrale occidentale et des confins indoiraniens sont déjà en place en Chine comme au Gansu et dans le bassin du Tarim. Le Han shu note ainsi à propos d’ambassadeurs, en 25 avant notre ère : « Il n’y a pas de membres de la famille royale ou de nobles parmi ceux qui apportent des présents. Ceux-ci sont tous des marchands et des gens de basse condition. Ils veulent échanger leurs biens et commercer, sous le prétexte d’apporter des présents [5][5] Han shu 96 A, p. 3886, traduit par A. F. P. Hulsewé,.... »

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Les seules données concrètes que l’on possède sur ces groupes, très postérieures, sont fournies par les Anciennes lettres sogdiennes de 313. Dans ces textes, les communautés de marchands sogdiens apparaissent relativement nombreuses et s’étiraient des capitales chinoises à Dunhuang. Au Gansu et dans le bassin du Tarim, des familles entières étaient installées : les lettres I et III sont ainsi envoyées par une femme à sa mère et à son mari. Des mariages entre communautés sont attestés. Deux groupes de cent et quarante hommes installés dans des villes de la région sont cités dans la lettre II. À Dunhuang, la mention d’un prêtre dans la lettre III montre que la communauté sogdienne de la ville était suffisamment importante pour disposer d’un lieu de culte et d’un desservant, ainsi que peut-être d’une organisation interne [6][6] Voir NICHOLAS SIMS-WILLIAMS, « The Sogdian merchants.... Ces communautés étaient formées de marchands et de caravaniers, comme l’atteste le contenu de toutes les lettres, mais on y trouve aussi mention de groupes de paysans : dans la lettre V, un groupe porte le surnom de « Noirs », caractéristique des paysans dans le code des couleurs de toute l’Asie centrale [7][7] FRANTZ GRENET, NICHOLAS SIMS-WILLIAMS et ÉTIENNE DE.... On sait peu de choses sur les rapports qu’entretenaient les Sogdiens avec les populations chinoises : le texte de la lettre III montre cependant que le pire des sorts pour une Sogdienne abandonnée à Dunhuang était d’avoir à apprendre les manières chinoises et de se mettre au service des Chinois. Un membre de la communauté semble être obligé de se cacher de la police chinoise, pour une affaire de dettes, peut-être commerciales [8][8] Les passages sont traduits par WALTER B. HENNING, « The.... Les Sogdiens se tenaient visiblement à l’écart du pouvoir chinois : les spectaculaires nouvelles rapportées dans la lettre II – la prise de la capitale chinoise par les Huns et la fuite de l’empereur – sont passées par un circuit d’information sogdien. En revanche, les rapports avec les autres communautés expatriées semblent meilleurs : la destinataire de la lettre I porte un nom indien caractéristique du royaume de Loulan qui contrôle alors l’est du bassin du Tarim. De nombreux mots indiens sont utilisés, notamment dans le vocabulaire commercial.

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Ces quelques indications restent sans écho documentaire pendant plus de deux siècles. Durant cette période, la seule certitude est que ces communautés continuent d’exister, comme l’attestent, d’une part, un texte chinois qui l’affirme à mi-parcours [9][9] Wei shu, chap. 102, p. 2270, traduit par ENOKI KAZUO,..., en 439, et, d’autre part, les généalogies exhibées par de grandes familles d’origine iranienne à l’époque Tang, qui prétendent être installées en Chine dès avant le IVe siècle et citent certains détails que corroborent effectivement les Anciennes lettres sogdiennes, ce qui montre qu’il y a bien eu continuité de la mémoire communautaire, et donc des communautés, entre le IVe et le VIIIe siècle.

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Le contexte documentaire change entre 550 et 750. De très nombreux documents attestent la présence de marchands sogdiens à Turfan, Dunhuang ou, plus à l’est, au Gansu et en Chine intérieure. À Turfan, le plus important témoignage est fourni par des fragments du registre des taxes prélevées sur les transactions commerciales [10][10] Onze fragments provenant des chaussures en papier de.... Il date sans doute des années 610-620. En voici un extrait :

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[...] jour du 3e mois] [...] 71 livres de [...] [vendues] à He Yanmipantuo [...]. Le même jour, Kang Wutipantuo a vendu 87 livres de racines de curcuma [à Ju] Bulüduo [ ]. Perçu des deux personnes : 1 pièce. [...]; perçu des [deux] personnes : 17 pièces. ; perçu des deux personnes : 1 pièce (d’argent). Le 24e jour, Cao Zhexin a vendu 9 onces d’or à He Dao ; perçu des deux personnes : 2 pièces. Le même jour, [...] Shemipantuo a vendu 362 livres d’aromates et 241 livres de sel d’ammoniac à Kang Yanyuan ; [perçu des] deux personnes : 15 pièces. Le 25e jour, Bai Mei a vendu 11 livres de sel d’ammoniac à Kang Alanniuyan ; perçu des deux personnes [...].

Perçu au total : 27 pièces.

À compter du 5e [jour] du 4e mois. Kang [...] a vendu 2 livres et 1 once d’argent à He Daohujia ; perçu des deux personnes : [...] pièce(s). Le même jour, Kang [...] Bujia [...] [ou Xijia ] a vendu 10 livres de fil de soie à Kang Xianyuan Le même [jour], [...] 1 pièce.

Perçu au total : 21 pièces.

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Ce document témoigne d’une prépondérance sogdienne sur le commerce : trente-cinq opérations commerciales sont citées dans l’ensemble du texte. Vingt-neuf d’entre elles concernent au moins un Sogdien, reconnaissable à son nom de famille ou à son prénom transcrit, et, dans treize cas, le vendeur comme l’acheteur sont Sogdiens.

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De multiples autres textes pourraient être cités, tel ce contrat de vente d’une esclave rédigé en sogdien à Turfan et mentionnant un chef des scribes sogdiens – et donc une organisation communautaire –, daté de 639 :

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L’année Y?n?y?, à Turfan, la seizième [du règne] du grand seigneur Ilteb?r-w?n, le cinquième mois chinois, nommé en sogdien Xšumsafi?, l’année du porc, le 27e jour. À Turfan, au marché, le moine Y?nsy?n, fils d’? t?, du clan de ? ? n, a acheté publiquement à ? x?š???rd, fils de Tud?kk de Samarkand, l’esclave du clan de ? ?y? kk, née au Turkestan, nommée ? p??a, pour 120 drachmes très pures de frappe perse. Alors, le moine Y?nsy?n – [avec] son fils, son petit-fils, sa descendance, sa postérité – a acheté cette esclave ? p??a complètement, sans hypothèque, sans préemption, sans poursuite, sans contestation, éternellement. Que le moine Y?nsy?n lui-même – ainsi que son fils, son petit-fils, sa descendance, sa postérité – selon son désir, la batte, la maltraite, la lie, la vende, la gage, la donne en cadeau, la redonne, lui fasse tout ce qu’il lui plaira de faire. Cette esclave achetée pour de l’argent est possession éternelle, au même titre qu’un bien paternel, ancestral, clanique, collatéral ou de la maisonnée. ? x? š???rd, ayant renoncé à tous ses droits anciens, sans pression, était là avec la dite esclave ? p??a. Et ce contrat d’esclave sera présentable avec effet à quiconque du peuple, itinérant ou résident, au roi et à ses officiers, et ce, par quiconque tiendra ou aura ce contrat de fille. Alors il acceptera et prendra ladite esclave ? p??a, il aura l’esclave, selon les conditions stipulées dans le contrat, telles qu’elles ressortent de cet écrit. Étaient présents T?šr?t, fils de ? ?n? kk, de Maymurgh, N?md?r fils de X?t???, de Samarkand, P?s?k fils de Karz, de N??kand, N?z?t fils de Nanayk? ? de K?šaniyya. Ce contrat d’esclave a été écrit par ? xw?n fils de Pat??r, à la demande de Pat?? r chef des scribes, à la requête d’? x?š???rd, avec l’accord d’? p??a.

[au verso] Pour le moine Y?nsy? n.

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Les documents chinois de Turfan mentionnent également des Sogdiens venant directement de Sogdiane et impliqués dans des transactions très modestes : « Quatrième année Xianheng (673), douzième mois, douzième jour, à Qianting fu département de Xi (Turfan), le commandant Du [...] a acheté en payant quatorze rouleaux de soie décruée, à l’Iranien non-résident Kang Wupoyan de Samarkand , un bon chameau jaune de dix ans [11][11] TAM 35,21, édité dans THTD-3, vol. A, p. 13.. »

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Certains signaient d’ailleurs ces documents chinois en sogdien [12][12] Voir JACQUES GERNET, « La vente en Chine d’après les.... Les marchands caravaniers travaillaient en coopération avec des Sogdiens installés à Turfan ou Dunhuang. Ceux-ci se portaient garant de leurs compatriotes dans les contrats. Ainsi, lorsque Mi Lushan vendit une esclave à un Chinois, en 731, tous ses témoins étaient des Iraniens : quatre Sogdiens et un Bactrien, et quatre d’entre eux étaient enregistrés comme résidents auprès des autorités chinoises [13][13] TAM 509,8-12-2, édité dans THTD-3, vol. A, p. 13.. Il est d’ailleurs possible que le texte du contrat sogdien – « ce contrat d’esclave sera présentable avec effet à quiconque du peuple, itinérant ou résident » – recouvre cette distinction.

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Certains des Sogdiens installés étaient mi-marchands, mi-artisans : ainsi ce brasseur de Dunhuang au VIIIe siècle, An Hudaofen (Khudayfarn, la gloire du maître, un beau prénom sogdien associé à un nom de famille qui l’est aussi). Il fournissait l’administration locale, fabriquait, mais aussi achetait sur les marchés en assez grosses quantités de la bière et des drèches [14][14] P. 4979 v° 1, édité dans T G et L H (éds), Dunhuang.... C’était donc un artisan/ négociant spécialisé. Les Sogdiens étaient d’ailleurs nombreux à pratiquer cette activité en milieu chinois, mais nullement en tant que détenteurs d’un savoir-faire particulier – ils n’avaient rien à en remontrer aux Chinois en matière de fabrication de boissons à base de céréales, ceux-ci en fabriquaient depuis l’Antiquité –, simplement parce qu’ils possédaient des capitaux et de solides aptitudes au négoce.

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L’importance des marchands dans les communautés Hu expatriées, qu’ils soient installés localement ou qu’ils fassent la navette avec les régions voisines, est donc bien avérée. Mais nous voudrions insister sur un autre aspect de leur activité, plus inattendu.

Des communautés socialement diverses

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Dès les premiers documents de la pratique, dans un registre fiscal de Dunhuang qui doit dater de 547, on relève parmi une quinzaine de noms identifiables ceux de deux Sogdiens, Cao Pizhiba et Cao Wudiba [15][15] Manuscrit S. 613, registre de population du département.... Or ceux-ci, bien qu’ils portent encore un prénom sogdien translittéré, étaient des paysans très ordinaires : ils avaient reçu chacun un lot de terres arables, conformément au règlement agraire très complexe appliqué dans l’empire des Wei du Nord (386-534), et devaient une redevance en fonction de celles-ci. De surcroît, ces deux Sogdiens vivaient mêlés à la population chinoise : leurs lopins étaient contigus à d’autres cultivés par des Chinois de souche [16][16] C’est ce que montre la reconstitution partielle du....

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Lorsque la documentation devient abondante, au VIIe et dans la première moitié du VIIIe siècle, la présence de paysans là où on attendrait essentiellement des marchands est confirmée. Le document de Dunhuang le plus instructif sur la présence des Sogdiens à Dunhuang est un long registre de corvéables, inscrits par canton, daté de 751 [17][17] Ce registre est composé de plusieurs fragments appartenant.... Ce registre révèle l’existence d’un canton peuplé presque exclusivement de personnes d’origine sogdienne (plus de 90 % portent l’un des neuf noms sogdiens). Aucun texte ne mentionne sa création – ni d’ailleurs sa disparition. Parmi les treize cantons formant le district de Dunhuang à cette époque, celui de Conghua figure en bonne place tant par le nombre de ses habitants (estimé à 300 foyers, soit environ 1 400 individus) que par sa situation géographique (limitrophe du canton constitué par la ville de Dunhuang elle-même).

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L’idée d’un canton sogdien concentrant les activités de négoce était séduisante. On s’est longtemps employé à la démontrer, en vain. Certes, le canton était limitrophe du chef-lieu et, qui plus est, du principal relais postal de la région, point de départ de la route vers l’Est [18][18] Le relais de la cité préfectorale, Zhoucheng yi .... Certes, les activités agricoles y étaient moins dominantes que dans les cantons voisins [19][19] C’est du moins l’impression que donne l’examen des..., et le nombre de corvéables déclarés absents (en déplacement pour affaires ?) est plus élevé qu’ailleurs. Mais ces indices, et quelques autres, ne suggèrent finalement qu’une certaine propension au commerce. L’intérêt du registre de Conghua réside, à l’inverse, en ce qu’il souligne un ancrage marqué dans les activités rurales. Cet ancrage rural est encore plus intéressant à noter pour les Sogdiens ayant encore un prénom hu, car il démontre leur installation comme paysans dès la première génération. Le phénomène n’est d’ailleurs pas spécifique au Dunhuang de la première moitié du VIIIe siècle. La région de Turfan, mal documentée pour la période ancienne, offre des exemples identiques pour le début des Tang.

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Un document de 668 (ou légèrement postérieur) établi par l’administration du district de Gaochang redistribue ainsi des terres précédemment attribuées à des familles déclarées maintenant « émigrées » [20][20] Constitué de vingt-neuf fragments (TAM 42, p. 54 sq.,.... La plupart de ces émigrés portent des noms et prénoms sogdiens, tandis que les nouveaux bénéficiaires sont presque tous des Chinois. Il ne faut voir là aucune épuration ethnique, car on relève aussi quelques Sogdiens et autres Hu parmi les bénéficiaires dans une proportion habituelle pour la région. Mais on doit surtout faire état du canton de Chonghua , situé dans le district de Gaochang, qui, d’après les fragments d’un registre de population daté de 707, présentait une situation très voisine de celle du canton de Conghua de Dunhuang, c’est-à-dire à forte population de Sogdiens encore peu sinisés recevant tous un lot de terres selon les règles du système agraire des Tang [21][21] TAM 35, pp. 47-58 (édité dans TCW, vol. VII, pp. 468-485)..... Beaucoup ont le statut de milicien, comme autant de leurs collègues chinois, et quelques-uns portent un petit titre mandarinal. Mentionnons parmi ces paysans le cas de Kang Jiawei , au prénom sogdien, dont on connaît les antécédents grâce au document de 668 déjà cité [22][22] TAM 42, p. 54 sq. (voir supra, n. 20). (s’il s’agit bien du même individu...). Alors qu’il était un jeune homme, Kang Jiawei s’était vu attribué une terre abandonnée par une personne ayant émigré; un autre Kang et trois Chinois reçurent des lopins voisins du sien et ayant la même provenance. Un peu moins de trente ans plus tard, il s’en alla, lui et sa famille, laissant ses terres en déshérence, au moins du point de vue administratif. En 707, enfin, ces terres furent récupérées par l’administration pour être réattribuées [23][23] Le beau lopin qu’il avait reçu vers 668 était situé.... Il fut ainsi cultivateur pendant près de trois décennies, devint chef de famille, fonda son propre foyer et obtint même le titre de milicien avant de disparaître pour une raison inconnue (il est déclaré « en fuite depuis dix ans révolus » dans le registre de 707). On pourrait arguer que ces Sogdiens cultivaient quelques lopins tout en ayant une activité principale autre. Sans exclure ce cas de figure, il faut préciser que les Sogdiens figurant sur les registres de population à usage foncier recevaient des quantités de terres calculées sur les mêmes bases que celles appliquées aux autres ruraux (composition du foyer, statut du chef de famille, etc.) [24][24] Cela est vérifiable avec une sûreté absolue grâce aux.... Le document de 668 où sont décrites, lopin par lopin, des terres reprises à des émigrés offre plusieurs exemples de familles sogdiennes à la tête de véritables exploitations agricoles [25][25] Édité dans TCW, vol. VI, pp. 243-269; étude et remise.... Signalons seulement le cas de Kang Wupomentuo qui possédait l’un des plus beaux ensembles de terres du registre : huit lopins totalisant une superficie de 11 mu (plus de 60 ares), dont six de terres à double récolte annuelle [26][26] Il est vrai que ses lopins étaient littéralement disséminés.... D’après les usages en matière de dotation foncière, assez bien connus par ailleurs, beaucoup de paysans chinois devaient se contenter de moins. Quant aux renseignements cadastraux que donne ce registre, ils ne montrent aucune concentration particulière pour les lopins tenus par les Sogdiens.

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Les Sogdiens pratiquaient tous les métiers, à Turfan comme à Dunhuang : l’exemple des Sogdiens agriculteurs n’est nullement isolé. On trouve également, de manière plus dispersée et sans que l’on puisse véritablement en dégager un tableau cohérent, des Hu maroquiniers, aubergistes, peintres, viticulteurs, bronziers, tueurs de porcs, dessinateurs, tanneurs, fonctionnaires, agrafeurs de pieds de chameaux [27][27] Après les longues marches, la peau des coussinets de..., etc. Aucun domaine ne semble leur avoir échappé [28][28] JIANG BOQIN, Dunhuang Tulufan wenshu yu sichou zhi.... Ce n’est donc pas simplement de familles de marchands spécialisés dans le grand commerce qu’il s’agit.

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Plus à l’est, au Gansu ou en Chine, s’il est vraisemblable que l’élément marchand pesait d’un poids plus lourd, la sociologie des communautés semble à peine moins diverse. C’est particulièrement visible dans l’iconographie et les textes littéraires. Sous les Tang, les statuettes de terre cuite, disposées au pied des lits funéraires de l’aristocratie, représentent assez souvent des Hu marchands, mais aussi musiciens et maquignons. L’aristocratie chinoise est en effet, au VIIe et dans la première moitié du VIIIe siècle, entichée de modes Hu : tenues, musiques, danses, jeux viennent souvent d’Occident. L’empereur Xuanzong sait jouer au polo, et sa concubine Yang Guifei exécuter les danses tourbillonnantes de Sogdiane. Il s’agit là d’un marché très important pour les productions et les techniciens d’Asie centrale. Ce sont à chaque fois autant d’artisans ou d’artistes Hu auxquels il faut recourir. Le style de vie de la cour implique la présence, dans l’ombre, de nombreuses petites mains occidentales, et la vie de plaisirs était également marquée par la présence de nombreuses jeunes Hu, célébrées dans les poèmes. Mais, en dehors de ces textes littéraires, il est fort rare de pouvoir préciser la trajectoire réelle de ces artisans. On connaît cependant le cas d’une famille d’artisans occidentaux parvenus à s’introduire dans les milieux du Palais. Cette ascension sociale a valu à deux de ses membres, He Tuo et son neveu He Chou , de figurer dans les Histoires dynastiques[29][29] La biographie de He Tuo figure dans le Bei shi (chap...., d’où les quelques détails généalogiques que l’on est en mesure de donner.

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C’est le père de He Tuo qui, le premier, vint au pays de Shu (actuel Sichuan occidental, capitale : Chengdu) pour se livrer au négoce, probablement dans le deuxième quart du VIe siècle. Les sources lui attribuent un nom étranger à vrai dire assez bizarre : Xijiao Hu ou Xi Hu , translittération d’un nom personnel, surnom (le Hu aux jambes frêles ?), ou encore nom de tribu. Il s’introduisit dans l’entourage d’un membre de la famille royale des Liang (502-557), laquelle régnait alors, face à la dynastie nordiste des Wei, sur la vallée du Fleuve bleu et avait sa capitale à Jiankang (Nankin). Cet appui, ajouté au fait qu’il était expert dans le tissage de la soie avec des fils d’or, une technique réputée venir de l’Orient romain, lui permit d’amasser une fortune considérable qui lui valut d’être appelé « le grand marchand des régions occidentales » [30][30] Soulignons ici le rôle stratégique du Sichuan occidental.... Il eut deux fils que, en homme avisé, il orienta de manière différente. L’aîné, promis sans doute à la succession de son père, devint un « expert dans la taille des pierres précieuses ». Le cadet, He Tuo, fut envoyé dès l’âge de sept ans étudier à la capitale dans une institution prestigieuse, le Collège des fils de l’État, un privilège qui confirme l’influence acquise par le père auprès des Liang. Ses études achevées, He Tuo se rallia aux Nordistes et fit une brillante carrière, ce qui valut à ce fils de marchand étranger d’avoir sa biographie dans les chapitres intitulés Ru lin (Forêt des lettrés confucéens) de deux histoires dynastiques.

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La carrière du neveu de He Tuo père fut également brillante, mais emprunta d’autres voies. Élevé au sein de la famille, He Chou fut formé par son père et son grand-père – la qualité que relèvent ses biographes est une ingéniosité précoce que l’on peut opposer d’une certaine manière à l’érudition de son oncle. Encore adolescent, il fut emmené par son oncle à Chang’an quand celui-ci rallia les Zhou du Nord. Il obtint d’abord un poste subalterne dans le service des bijoux impériaux – son père était joaillier –, puis, grâce à la protection du futur Wendi , le fondateur des Sui (581-618), il devint responsable de l’Atelier des travaux minutieux (Xizuo shu ) qui fournissait la Cour en objets et œuvres d’art. À l’avènement de Wendi, il fut promu responsable de la Garde-robe impériale (service assuré par des eunuques). Grâce à ses connaissances pratiques [31][31] Sans avoir reçu de formation littéraire, il avait acquis..., He Chou fut donc à même de satisfaire l’empereur qui désirait que l’on fabriquât dans ses propres ateliers « ces vêtements de brocarts à fils d’or et ces tissus ornés de médaillons perlés qui constituaient les tributs habituels de l’empire perse ». Au début des années 590, He Chou se signala aussi en retrouvant les procédés chimiques permettant de fabriquer le verre, à un moment où, nous disent ses biographes, la Chine avait cessé depuis longtemps d’en faire, les artisans ayant renoncé à s’intéresser à cette technique d’origine occidentale [32][32] Le verre était connu dans la Chine ancienne comme une.... Sous le règne du second empereur Sui, Yangdi (604-617), marqué par la réalisation de grands travaux (construction de nouvelles capitales, creusement du Grand canal, etc.), He Chou déploya une activité de bâtisseur. Il s’illustra également dans le domaine vestimentaire et de la joaillerie en apportant certaines innovations dans la tenue des fonctionnaires et autres habits de cour. Nommé ministre des Travaux publics (gongbu shangshu ) à la fin des Sui, il fut rétrogradé au poste de sous-chef de la Direction des travaux (jiangzuo shaojiang ) après l’avènement des Tang. Il mourut peu après, apparemment sans descendance; mais peut-être avait-il dû se faire eunuque en acceptant le poste de responsable de la garde-robe impériale.

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La réussite de He Chou était le fruit d’une stratégie familiale patiemment élaborée, combinant sinisation et préservation des savoir-faire originels avec un dosage variable selon les individus, les liens ethniques étant soigneusement entretenus.

Militaires turco-sogdiens

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Avec ces marchands, ces artisans et ces paysans, il faut citer au sein des milieux Hu de Chine intérieure un autre groupe dont la trajectoire sociale, politique et économique est assez différente : les soldats sogdiens ou turco-sogdiens passés en Chine après avoir fait partie des troupes turques. En effet, les milieux Za Hu n’ont pas joué un rôle majeur uniquement en Chine : c’est également vrai dans l’empire des Turcs qui borde la Chine tout au long de sa frontière nord, de Turfan à la Mandchourie. Même si on possède infiniment moins de renseignements sur ce qui se passe en son sein, les sources chinoises, mais aussi turques et byzantines, n’en sont pas moins parfaitement claires quant à l’influence des milieux sogdiens. L’aristocratie sogdienne, réputée en Occident pour ses qualités guerrières, s’est en effet alliée par mariage aux nobles turcs, contribuant à créer une civilisation turco-sogdienne d’une grande importance pour les empires turcs, puis ouïgours d’Asie centrale [33][33] Voir É. DE LA VAISSIÈRE, Histoire des marchands sogdiens...,....

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Or, à la suite des guerres incessantes contre les dynasties chinoises, le premier empire turc se délita au VIIe siècle en affrontements entre khagans rivaux. Les vaincus et leurs troupes se réfugièrent à plusieurs reprises en Chine, où les autorités leur assignèrent des points de cantonnements. C’est ainsi que de nombreux Hu s’y installèrent. Un exemple est particulièrement célèbre : au nord-ouest de la capitale, dans la grande boucle du fleuve Jaune, la région des Ordos est appelée par les Chinois, au VIIe et au VIIIe siècle, le « jardin des Hu » . De nombreuses familles sogdo-turques y formèrent à partir des années 630 une implantation cohérente, organisée en 679 par l’administration chinoise sous la forme des « six préfectures des Hu » [34][34] EDWIN G. PULLEYBLANK, « A Sogdian Colony in Inner Mongolia »,.... La reddition de nombreux grands personnages sogdiens de l’empire turc est à l’origine de cette implantation : ainsi Kang Sumi se rendit-il aux Tang en 630 et fut-il nommé gouverneur tandis que An Tuhan , qui capitula avec 5 000 hommes, le fut au rang de préfet. L’histoire politique et administrative de ces préfectures est complexe, faite d’allers et retours entre Chinois et Turcs. Des personnages aux noms sogdiens apparaissent tout au long de la période : lorsque les six préfectures se révoltent en 721, tous les chefs portent des noms « sogdiens » (Kang Daibin , An Murong , He Heinu , Shi Shennu [35][35] Shennu se laisse interpréter comme une traduction (et..., Kang Tietou ...), et l’on charge d’autres Sogdiens ayant fait carrière dans l’armée chinoise de réprimer la rébellion et de les ramener à l’obéissance. Ces Sogdoturcs sont, pour les Turcs, des Sogdiens : les textes turcs du VIIIe siècle désignent la même région sous le nom des « six arrondissements sogdiens » (alty ?ub sogdak)[36][36] SERGEI G. KLJAŠ TORNYJ, Drevnetjurskie runi?eskie pamjatniki....

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Il n’y a pas forcément lieu d’opposer ces Hu des Ordos, et plus généralement les Hu passés par l’empire turc avant de s’installer en Chine, aux marchands et artisans des communautés sogdiennes de Chine : très rapidement, les clans des Ordos se livrèrent au commerce des chevaux, profitant des seules richesses naturelles de la région, de vastes herbages, pour fournir l’armée Tang en montures. Les transactions dans les gigantesques foires annuelles aux chevaux organisées par les autorités portaient sur plusieurs centaines de milliers de pièces de soie [37][37] DENIS TWITCHETT, « T’ang Market System », Asia major,.... De très nombreuses statuettes Tang représentent des personnages vêtus à la sogdienne et montés sur des chameaux ou des chevaux, qui doivent bien souvent être identifiés aux palefreniers sogdiens venus des Ordos, figures visiblement très familières dans la capitale Tang, toute proche.

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De nombreux exemples montrent l’interpénétrabilité des milieux sogdiens : le mieux connu concerne An Lushan , le plus grand rebelle de l’histoire chinoise, qui mit fin à l’âge d’or de la dynastie Tang en 755. An Lushan était d’origine sogdo-turque : son père était Sogdien, soldat dans l’empire turc, et sa mère était Turque, de l’important clan des Ashide . Lushan est une bonne transcription du sogdien Rokhšan – « le lumineux ». À la suite de purges au sein de l’élite turque, un groupe de militaires sogdiens au service des Turcs, dont son oncle et ses cousins, s’était réfugié en Chine, probablement vers 716, auprès du frère d’un des membres du groupe, qui était alors vice-préfet de Lanzhou , au Shanxi. Orphelin, An Lushan est adopté par ce personnage. Il grandit et apprend six langues, ce qui lui permet de jouer les intermédiaires commerciaux sur les marchés frontaliers du nord de la Chine, où viennent se fournir les barbares. Il exerce principalement à Yingzhou , principale place forte chinoise à la frontière coréenne, où l’on sait par ailleurs que le gouvernement chinois avait installé un groupe de marchands Hu en 717 [38][38] EDWIN G. PULLEYBLANK, The background of the rebellion.... Arrêté pour vol, il se fait soldat pour échapper à la mort. Devenu un grand personnage de l’État à la suite d’une carrière militaire glorieuse, An Lushan est encore présenté comme un protecteur des milieux marchands sogdiens. Les militaires ne peuvent être retranchés de l’histoire plus globale des milieux Hu en Chine du Nord.

Structures communautaires

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Ces communautés Hu ont très tôt disposé d’une organisation propre. Le premier indice en ce sens pourrait remonter au IIIe siècle. En 227, les chefs des communautés kouchanes et sogdiennes de la région de Liangzhou , au cœur du Gansu, sont cités lors de troubles :

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Les divers rois du Liangzhou envoyèrent plus de vingt hommes, dont Zhi Fu et Kang Zhi , les seigneurs hu des Yuezhi et du Kangju , pour recevoir le commandant militaire. Quand la grande armée avança vers le nord, ils luttèrent pour être les premiers à nous recevoir[39][39] Texte cité dans RONG XINJIANG, « The migrations and....

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Les Hu du Kangju – les Sogdiens – disposaient donc de seigneurs, de chefs dans les villes chinoises de la région de Liangzhou : ce qui veut dire que ces Hu étaient organisés en communautés hiérarchisées et ne formaient pas un simple agrégat de marchands isolés.

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Les marchands de l’empire kouchan – Yuezhi – l’étaient également. Les premiers documents issus de ces communautés le confirment : les Anciennes lettres I et III font mention d’autorités (’yps’r) et d’un percepteur (?’zkr’m)[40][40] ’yps’r, lettre III, l. 8 et 12, et ?’zkr’m, lettre... dans la communauté sogdienne de Dunhuang. Un second document sogdien, beaucoup plus tardif, indique également l’existence d’une organisation interne : le texte du contrat de vente de l’esclave, cité plus haut, signale que « ce contrat d’esclave sera présentable avec effet à quiconque du peuple, itinérant ou résident, au roi et à ses officiers », puis que « ce contrat d’esclave a été écrit par ? xw?n fils de Pat?wr, à la demande de Pat?wr chef des scribes ». Si le roi et ses officiers sont Chinois, le peuple (n’?) désigne en revanche certainement la communauté sogdienne de Turfan : n’?(n?f) signifie « communauté » en sogdien, du groupe familial au peuple en passant par l’ensemble des citoyens d’une ville [41][41] C’est au nom du n’? de Penjikent qu’est envoyé le commandement.... La communauté de Turfan possède également un chef des scribes qui authentifie la validité du contrat.

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Aucun autre texte sogdien n’éclaire le fonctionnement des communautés. Tout au plus peut-on souligner que l’iconographie des tombes sogdiennes de Chine met fortement l’accent sur des rituels collectifs, banquets funéraires et fêtes, rassemblant de nombreux membres de la communauté. La richesse des tombes montre que les défunts étaient des personnages importants, ce que confirment les épitaphes [42][42] On connaît désormais une dizaine de tombes ou lits.... Tout le reste de la documentation sur les structures communautaires est chinois et gravite pour l’essentiel autour du problème posé par la présence dans la hiérarchie mandarinale d’un fonctionnaire, le sabao (prononciation ancienne *s?t-paw’), en charge des communautés étrangères.

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Dans les textes législatifs, la fonction de safu (prononciation ancienne *s?t-pigu, une autre transcription du même mot) était apparue au sein d’un organisme qui assurait, sous les Qi du Nord (550-577), les fonctions de ministère des Affaires étrangères et du Commerce extérieur à la fois. La Cour du cérémonial envers les étrangers (Honglu si ) était chargée de recevoir les ambassades, de répartir les marchandises reçues en tribut, de tenir les registres nominatifs des princes étrangers et de leur décerner des titres afin de leur donner une place dans la hiérarchie impériale. Les safu dépendaient plus précisément d’un service de cette cour, l’Office de l’intendance des hôtes (dianke shu ), sans toutefois faire partie du personnel régulier de cet organisme. Deux safu étaient en poste à la capitale, et un dans chaque région de l’empire [43][43] Sui shu, chap. 27, p. 756.. Sous les Sui, en dehors du (ou des) sabao qui résidaient à Chang’an (rang 7B), figuraient également, tout en bas de l’échelle, à l’avant-dernier des trente grades, les « sabao de toutes les régions administratives de l’empire [qui sont à la tête] de toute [communauté] de Hu comptant plus de deux cents foyers » [44][44] Ibid., chap. 28, pp. 790-791.. Les Tang reprirent en partie cette organisation, et Du You , dans son Histoire générale des institutions (le Tongdian , achevé en 800), a donné une description du bureau du sabao : les membres dirigeants de ce bureau sont le sabao lui-même et le chef du culte xian (xian zheng ).

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Le bureau avait apparemment des fonctions étendues puisque, sans compter les employés subalternes, qui ne sont jamais mentionnés dans les organigrammes officiels, il était doté de trois autres fonctionnaires ayant rang de mandarin : un invocateur du culte [xian] (fu zhu , sans doute pour xian zhu ) [45][45] Leçon corrigée d’après le Jiu Tang shu (chap. 42, p. 1803),... – probablement l’assistant du chef du culte, le véritable officiant lors des cérémonies rituelles –, un officier de garde (shuai ) et un scribe-archiviste (shi ) [46][46] Tongdian, Changsha, Yuelu shushe, 1995, chap. 40, pp. 573.... On ne connaît que quelques rares exemples précis de safu en exercice à la tête de communautés sogdiennes locales : ainsi à Dingzhou , au nord-est, une inscription de la fin du VIe siècle conservée dans un temple mentionne un marchand portant un nom de famille Hu, He Yongkang , secrétaire du safu[47][47] RONG XINJIANG, « The migrations and settlements... »,....

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Les textes de la pratique de Turfan mentionnent peu les sabao. Ils ne donnent que deux occurrences du terme, la première dans une série de directives officielles datées de 549-550, émises par le gouvernement royal de Gaochang pour l’organisation de cérémonies religieuses à l’occasion du Nouvel an lunaire [48][48] TAM 524,32/1-1 et 2,32/2-1 et 2, édité dans TCW, vol..... Dans ce document, le sabao (écrit sabo ) figure en tant que co-responsable d’un culte parmi d’autres fonctionnaires, sous-préfets, administrateurs militaires et hauts personnages du Palais. Aucun n’a de titre religieux, et tous portent des noms chinois. Les directives prévoient des pénalités dûment tarifées en cas de défection ou de retard, comme il était habituel de procéder lorsqu’un fonctionnaire s’abstenait de remplir une obligation afférente à sa charge, mais occasionnelle. Le titre de sabao n’implique aucune fonction religieuse spécifique : c’est un fonctionnaire parmi d’autres.

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La seconde occurrence du mot éclaire mieux les fonctions du sabao. Elle figure dans une série de décisions d’attribution de grains datées de l’automne 619. On y rencontre un sabao impliqué nettement dans des activités administratives à caractère économique [49][49] TAM 331 : 12/1 à 8, édité dans TCW, vol. III, pp. .... Il a été chargé par un membre de la chancellerie (menxia jiaolang ) d’assurer la livraison d’une certaine quantité de millet débloquée par l’administration au profit d’un nommé Ju Bulüduo . Comme le montrent d’autres décisions de cette série et bien d’autres documents similaires, une telle tâche relevait habituellement des compétences de chefs comptables (zhubu ). Dans le cas présent, il est cependant possible de mettre la fonction de sabao en relation avec le milieu des marchands au long cours. Ju Bulüduo, le bénéficiaire du grain transmis par le sabao, était un négociant : il figure à plusieurs reprises dans le registre des taxes de Turfan évoqué plus haut. Ju n’est pas un nom sogdien, ni chinois; il désigne un Turfanais de souche. D’ailleurs, la nature de ses transactions en fait plutôt un marchand local. Mais ses rapports avec le sabao laissent supposer que ce dernier entretenait, dans le cadre de ses fonctions, des relations étroites avec le milieu des marchands.

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La fonction de sabao figurait bien dans l’organigramme de l’administration centrale du royaume de Gaochang, quoique peu actif, vu la rareté de son apparition dans les manuscrits. Là, dans la mesure où les institutions copiaient celles des Wei, la date de ces mentions de sabao corrobore ce que laissent supposer certaines épitaphes [50][50] La stèle funéraire de An Wantong , dont un ancêtre... : la fonction existait déjà sous les Wei, avant sa première mention dans les textes législatifs concernant les Qi du Nord.

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L’administration chinoise nommait donc un mandarin à la tête des communautés de Hu présentes sur son sol. Le cas n’est pas sans parallèles. Un peu plus tard, au IXe siècle, selon le témoignage d’un marchand persan, les communautés arabo-persanes de Chine du Sud étaient soumises au même régime :

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Le marchand Sulayman rapporte qu’à Canton, point de rassemblement des marchands, se trouve un musulman que l’empereur de Chine a chargé du règlement des différends entre les musulmans qui se rendent dans cette région, chose voulue par le souverain chinois lui-même. À l’occasion des fêtes légales, ce musulman dirige la prière, fait le sermon et invoque le nom du calife. Les marchands iraquiens ne contestent aucunement sa compétence dans les jugements, car ils sont conformes à la justice, aux lois du Livre de Dieu – qu’Il est puissant et majestueux ! – et aux préceptes de l’islam[51][51] « Documents sur la Chine et sur l’Inde », in Voyageurs....

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Dans le cas des communautés Hu de Chine du Nord, tout laisse à penser que le sabao était également recruté parmi les membres de la communauté. En effet, si le nom personnel des sabao des textes de Turfan n’a pas été conservé, on connaît en revanche bon nombre d’épitaphes de personnages portant ce titre. Tel est le cas des sabao de la région de Taiyuan, personnages importants à la tête d’une communauté bien documentée : on en connaît trois pour une période allant du milieu du VIe au milieu du VIIe siècle : Di Suo , Yu Hong et Long Run .

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Le premier est un Turco-Sogdien; le second vient d’un pays inconnu (Yu )

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mais l’iconographie de sa tombe est sogdienne; le troisième est un Tokharien de Karashar.

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Le titre de sabao est la transcription d’un mot étranger, et plus précisément sogdien. Le terme est entré par deux voies distinctes en Chine. En Inde, le s?rthav?ha était le chef des caravanes, celui qui les conduit sains et saufs à destination. Par extension, il désignait aussi le chef de la guilde des marchands. Ce mot est passé dans les langues d’Asie centrale, en particulier en sogdien, par un intermédiaire bactrien : c’est à un sartapao qu’est adressée l’Ancienne lettre V. Il est aussi entré en Chine. Les plus anciennes mentions chinoises, sous la forme sabo (anciennement *s?t-b’?k), transcription directe du sanskrit ou d’une forme prâkrite, se trouvent dans les manuscrits de Turfan déjà cités et surtout dans la littérature bouddhique, notamment des contes et apologues (avad?na) remontant pour certains à la fin du IIe siècle [52][52] Dans les textes bouddhiques, le sens de sabo est éclairé.... Et, par analogie, sabo en est venu à désigner les Bodhisattva, ces maîtres qui montrent le chemin (daoshi ) et mènent les pèlerins de ce monde à bon port [53][53] Il est passé d’ailleurs du bouddhisme au manichéisme,.... Mais, plus tard, lorsque la fonction fut véritablement intégrée au système mandarinal, le titre fut modifié en sabao pour suivre la transcription de la forme sogdienne, sartapao, non celle du sanskrit. Dans la géographie historique chinoise, la rivière des sabao est d’ailleurs par excellence le Zérafshan, qui coule à Samarkand et Boukhara.

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L’administration chinoise a donc intégré les chefs des communautés Hu dans sa hiérarchie, et ceux-ci portaient, au sein des structures communautaires, le titre de sartapao, Maître de caravane, héritiers en cela de la tradition marchande. Chaque n?f était sous la juridiction d’un sartapao, qui présidait aussi au culte ou du moins le contrôlait, et avait sous ses ordres une hiérarchie interne à la communauté. Il est très probable que les degrés cités dans la liste administrative chinoise correspondent terme à terme aux données des rares mentions tirées des textes sogdiens : les « chefs du culte xian » et les « invocateurs du culte » des textes chinois sont sans nul doute de ces prêtres sogdiens que l’Ancienne lettre I (ligne 10) mentionnait déjà [54][54] Voir N. SIMS-WILLIAMS, « The Sogdian merchants... »,..., et l’on remarquera que le rituel zoroastrien demande effectivement la présence de deux prêtres, le z?t (prêtre principal) et le rasp?g (acolyte) [55][55] JACQUES DUCHESNE-GUILLEMIN, La religion de l’Iran ancien,.... Les scribes du contrat de Turfan sont peut-être ceux-là même que les Chinois mentionnent sous le terme de scribe-archiviste. La hiérarchie mandarinale reflète telle quelle l’organisation des communautés Hu.

Phénomènes migratoires

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Les communautés Hu, puissantes au point d’avoir été intégrées par les Chinois dans la hiérarchie mandarinale et socialement si diverses, ont été alimentées par de forts courants migratoires qui expliquent leur longévité multi-séculaire et leur ont permis de compenser les phénomènes d’assimilation au sein du monde chinois. Les données de Dunhuang et Turfan permettent d’analyser ces mouvements migratoires, alors que les sources de la Chine intérieure ne sont guère utilisables.

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Le caractère massif du peuplement sogdien de cantons tels que ceux de Conghua et de Chonghua, ajouté au fait que tant de familles émigrées de fraîche date se trouvaient déjà occupées à travailler la terre, invite à penser que la source principale de ce peuplement n’avait pas été une émigration de marchands, mais plutôt une colonisation agricole des hommes venus en groupe dans l’intention de s’établir sur de nouvelles terres, attirés par la prospérité qui régnait dans la région depuis la réunification de l’empire et par l’attitude bienveillante des nouvelles autorités en place [56][56] Ce fut notamment le cas dès la réunification de l’empire..... Ces Sogdiens artisans ou paysans de Dunhuang ou Turfan ne sont pas des descendants appauvris de marchands ayant quitté le métier. Le rôle des marchands itinérants ayant des comptoirs fixes n’est pas pour autant à négliger. Ils ont sans doute suscité des vocations d’émigrant, les ont conseillés dans le choix de leur destination, les ont guidés et accueillis sur place. Dans le cas du canton sogdien de Dunhuang, on peut prêter ce rôle aux quelques rares Sogdiens âgés qui portent un prénom chinois, et dont on peut penser qu’ils étaient, de ce fait, des résidents en Chine de longue date (comme ce doyen des corvéables, Kang Nuzi , âgé de soixante-cinq ans). En retour, cette population sogdienne formée de paysans établis, voire de petits fonctionnaires (le canton possédait un nombre relativement important de gens influents, dotés de titres honorifiques), favorisait le développement du commerce sogdien. Certains d’entre eux ont servi de caution aux marchands itinérants dans les contrats évoqués plus haut.

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Les traces d’arrivées d’émigrants sont difficiles à trouver dans les documents de la pratique rédigés en chinois. Par nature, ceux-ci s’intéressent avant tout aux populations dépendant directement de l’administration chinoise. Le seul exemple d’arrivée en masse de Sogdiens à Turfan que l’on puisse citer se trouve peut-être dans une liste d’étrangers établie par l’administration locale vers l’an 620 [57][57] TAM 31,14, édité dans TCW, vol. III, pp. 119-120.. Ce document n’est pas un recensement, comme ceux établis par l’administration pour ses propres sujets; c’est un simple dénombrement. On ne compte pas moins de cinquante individus, bien que la liste soit fragmentaire. Tous sont Iraniens, par le nom [58][58] La plupart sont des Cao; on note quelques He, Kang... aussi bien que par le prénom qui est une simple translittération. Il ne s’agit pas de familles; chaque individu est déclaré « seul », parfois accompagné d’un ou de deux esclaves.

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En revanche, les ouvrages historiques fournissent quelques exemples d’établissements en groupe, et précisément pour le début des Tang. Le plus connu est celui de Kang Yandian (prénom sogdien : y’n dyn, « faveur de la religion »).

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À l’ère Zhenguan (627-649), le « grand chef de Samarkand » (Kang guo da shouling ) Kang Yandian vint vers l’est s’installer dans la ville de Shanshan qui avait été abandonnée lors des troubles de la fin des Sui. Ce ne fut pas une simple expédition militaire : Kang Yandian y établit des populations Hu qui l’avaient accompagné et fonda une agglomération qui fut appelée en conséquence « Ville de Dianhe » (rassemblée par [Kang Yan]dian ?). C’était une colonie nombreuse et dynamique : elle comprenait trois autres fondations, la Ville du raisin (Putao cheng ), juste au nord de la capitale (« il planta de la vigne au milieu de la ville »), la Ville neuve (Xin cheng ), à plus de 100 km vers l’ouest, et celle de Sapi (Sapi cheng ), à plus de 200 km vers les confins montagneux du sud-ouest.

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Le peu que l’on sait de cette implantation d’étrangers ressemble fort à une colonisation menée par des sédentaires : fondation de villes (ou reconstruction d’agglomérations) ruinées et mise en culture de terres, le tout en des lieux autrefois prospères, dévastés depuis par des incursions de tribus nomades. Il ne fait guère de doute que Kang Yandian et ceux qui l’accompagnaient vinrent directement d’au-delà des Pamirs, puisqu’il est présenté comme grand chef du pays de Kang; mais ce fut certainement par étapes, comme c’est souvent le cas lors de mouvements de population. On note en effet qu’il avait (re)construit (xiu ) la Ville neuve avant de se diriger vers l’est pour s’établir à Shanshan.

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On peut même penser qu’à un moment ou à un autre de son entreprise de colonisation il envoya une mission à la cour de Chine pour obtenir l’accord des Tang. Son titre chinois était en effet de ceux que portaient les princes des pays étrangers reçus au Palais. Et son nom fut inscrit dans les archives impériales : il figure dans l’Histoire officielle de la dynastie. Au demeurant, la manière dont cet ouvrage résume l’action de ce personnage est significative de la vision chinoise : Kang Yandian aurait été nommé chef de garnison (zhenshi ) afin d’assurer les communications avec les pays d’Occident. En réalité, la tutelle chinoise était théorique, destinée seulement à satisfaire les stratèges de la cour. Signe d’une autonomie de fait, la capitale de Kang Yangdian garda son nom jusqu’en 675. Elle prit alors le nom de Ville de pierre (Shi cheng zhen ) et fut rattachée administrativement à l’immense département des Sables (Shazhou ), une mesure encore une fois théorique quand on sait que son chef-lieu, Dunhuang, est à près de 1 000 km de là, à travers le désert. La colonie connut une belle stabilité, puisque, en 691, la circonscription militaire de la Ville de pierre était toujours commandée par le même clan (Kang Fudanyan et son cadet Dishebo ).

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L’important, ici, est que l’implantation mêle plusieurs couches sociales sogdiennes, nobles et paysans, parmi lesquels des viticulteurs. Quelques textes, ainsi que des fouilles, montrent l’existence de phénomènes migratoires similaires à la périphérie steppique du monde sogdien, au Semire?’e (nord de l’actuelle Khirgizie et sud-est du Kazakhstan). La colonisation sogdienne du Semire?’e fut certainement organisée par des familles nobles : l’archéologie, à Suyab/Ak-Bešim comme à Navaket (« Villeneuve »)/Krasnaja Re?ka prouve l’installation des villes autour d’un château bâti sur le modèle sogdien [59][59] Voir, pour Ak-Bešim, GRIGORI L. SEMË NOV et KADICHA.... Cette colonisation est organisée le long d’une ligne est-ouest, sur un piémont fertile qui, grâce à de l’eau présente en abondance, permet de cultiver le blé, la vigne et les arbres fruitiers [60][60] KARL M. BAJPAKOV, Srednevekovaja gorodskaja kul’tura.... L’histoire du développement de ces villes est encore assez mal connue. À Navaket, le site se caractérise par l’importance des longs murs, qui délimitent un territoire de vingt kilomètres carrés (comme à Samarkand), à l’intérieur duquel on distingue les traces du système d’irrigation et les ruines de la ville proprement dite (sur 100 hectares). L’orientation générale des colonies sogdiennes du Semire?’e a bien souvent conduit à y voir des implantations d’abord commerciales, échelonnées comme autant d’étapes sur la route de la soie. Cependant, cette hypothèse ne résiste pas à l’analyse : les grands sites sogdiens sont souvent situés à moins de douze kilomètres les uns des autres [61][61] 61 - K. M. BAJPAKOV, Srednevekovaja..., op. cit., ..., concentrés sur un espace réduit entre l’actuelle Biškek et l’Issyk-Kul. Le choix des sites montre qu’il s’agit avant tout d’implantations agricoles de seigneurs se constituant un domaine sur des terres vierges, comme Kang Yandian dans le bassin du Tarim.

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Pour la Chine intérieure, on manque de données. Les Anciennes lettres de 313 fournissent peut-être l’exemple d’une implantation commerciale de groupe au Gansu. L’auteur de la lettre II indique le sort de trois personnes dont les noms formés de manière similaire – Armat-s?ch, Ars?ch et Gh?tam-s?ch – laissent penser qu’ils appartiennent au même lignage :

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Et seigneurs, Armat-s?ch à Cwcn [Jiuquan] va bien et Ars?ch à Kc’n [Wuwei ] va bien. Et seigneurs, cela fait trois ans qu’un Sogdien est venu de l’intérieur. Et j’ai envoyé Gh?tam-s?ch, et il allait bien, et il est allé jusqu’à Kwr’ynk, et de là personne ne vient, de façon à ce que je puisse vous écrire à propos des Sogdiens qui sont allés à l’intérieur, ce qu’il est advenu de chacun, les pays qu’ils ont pu atteindre.

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Il faut sinon recourir aux biographies des Histoires dynastiques ou aux épitaphes funéraires qui, ne donnant des renseignements que sur une seule « famille », ne permettent pas de voir des phénomènes de groupe. On se contentera d’un exemple, celui de Kang Xuan (464-520), un général dont la biographie est conservée dans le Liang shu : ses ancêtres étaient venus du Kangju (État qui englobait alors la Sogdiane) et, sous les Han, s’installèrent comme simples hommes du peuple (« têtes noires ») dans le corridor du Gansu. Là, dit le texte, ils prirent Kang comme nom de famille. L’attribution d’un nom de famille (xing ) est à considérer comme une première étape de sinisation. Prendre un xing, c’était adopter une coutume chinoise et cesser de suivre le système d’appellation ancestral. Ils n’étaient donc plus de vrais étrangers lorsqu’ils quittèrent le Gansu lors des troubles dans cette région sous les Jin (fin du IIIe siècle ?) pour s’installer à Lantian (au sud-est de Xi’an). La famille connut ensuite une brillante ascension sociale, toujours dans l’ombre des dynasties les plus chinoises ou sinisées.

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On dispose de nombreux exemples de tels lignages, dont on sait simplement qu’ils ont une origine occidentale, puis qu’ils se sont souvent établis pendant quelques générations au Gansu (au point que l’hypothèse du topos ne puisse être exclue) et enfin qu’elles ont connu une ascension sociale en Chine intérieure. Mais les modes concrets de migration nous échappent [62][62] Un essai de reconstitution des motifs économiques à.... Nous ignorons si ces groupes sociaux sont le produit d’un ensemble d’aventures individuelles ou si une émigration organisée a pu avoir lieu.

Les processus d’intégration

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L’intérêt principal de ces biographies et de ces épitaphes est sans doute ailleurs : elles témoignent par excellence des processus d’intégration à l’œuvre dans ces communautés. La diversité sociale des communautés Hu invite en effet à analyser les processus d’intégration des Iranophones dans les populations chinoises sous un nouveau jour : il ne s’agit nullement de Sogdiens ayant quitté, ruinés, le métier de marchand [63][63] Malgré N. SIMS-WILLIAMS, « The Sogdian merchants... »,.... L’intégration a des causes plus complexes qu’une simple déchéance économique et elle doit être traitée sous plusieurs angles : la documentation officielle chinoise permet d’observer le devenir des communautés en tant que telles, de mesurer leur degré d’incorporation au sein du système administratif chinois et leur autonomie. Les épitaphes et les biographies, mais aussi les recensements conservés à Turfan ou Dunhuang, permettent ensuite de descendre au niveau des familles et d’observer dans le détail les mariages, les carrières, les noms, soit autant d’indices qui offrent la possibilité d’évaluer les liens avec la société chinoise.

Des sabao aux cantons soumis

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C’est en tant que chefs de communauté, au sens politique et administratif du terme, que les sabao sont inclus dans la liste des fonctionnaires. Toutefois, on doit noter une anomalie au regard de l’organisation territoriale chinoise. Chaque communauté de Hu d’au moins deux cents foyers – l’équivalent d’un gros village – était dotée d’un représentant de rang mandarinal. Or, à quelque époque que ce soit, la plus petite circonscription chinoise ayant à sa tête un représentant du pouvoir central (l’équivalent de notre sous-préfet) était le district (xian ); les chefs de canton, et a fortiori ceux de village et de quartier, étaient choisis parmi les notables locaux et n’avaient pas rang mandarinal. Les sabao n’auraient donc pas dû bénéficier d’une telle position [64][64] Bien des sabao n’étant que de simples chefs de canton,.... Seul le fait qu’ils étaient en charge de communautés étrangères explique ce traitement de faveur, atténué il est vrai par le fait que les sabao et leurs subordonnés étaient inclus dans une catégorie mandarinale annexe et peu fournie, celle des « assimilés » (shi ) [65][65] Sui shu, chap. 28, pp. 790-791; Tongdian, chap. 40,.... Leur statut n’en apparaît que plus dérogatoire et témoigne par là même de l’importance économique des communautés, sans commune mesure avec le nombre de leurs membres.

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Or il semble qu’à cette intégration en bloc des communautés Hu dans la structure politique chinoise, qui laisse intacte leur organisation interne et charge les notables étrangers de l’administration, succédèrent, à partir de la seconde moitié du VIIe siècle, d’autres formes de contrôle. Il faut tout d’abord souligner que l’on cesse de rencontrer des sabao dans le corpus des épitaphes, alors que leur nombre était loin d’être négligeable auparavant : le dernier connu est, à notre connaissance, Long Run, qui exerça avant 646. Les ouvrages historiques témoignent à leur façon de la dilution progressive du Bureau du sabao. Le Tongdian, composé en 800 à partir de sources datant du milieu du VIIIe siècle, le décrit de façon assez complète. Le Jiu Tang shu, achevé en 945, fait de même, mais plus succinctement. Enfin, le Xin Tang shu, écrit un siècle plus tard, n’en parle absolument plus, bien qu’il ait été rédigé avec plus de soin que le Jiu Tang shu[66][66] Voir supra, note 46.. En revanche, la fonction subalterne de chef du culte xian (xian zheng ou xian zhu) perdura sous les Cinq dynasties (907-960) et peut-être encore, de façon ponctuelle, à la fin du XIe siècle [67][67] Pour les Cinq dynasties, voir Mozhuang manlu (éd. Congshu.... Le contraste est saisissant entre le devenir des deux titres iraniens.

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À Turfan et Dunhuang, au VIIIe siècle, on ne voit nulle trace d’organisation communautaire sogdienne du type sabao intégrée à l’administration chinoise. Un système différent a prévalu. Les deux cantons de Conghua et de Chonghua rassemblent de nombreux Sogdiens. Or on peut penser que leur création avait été le résultat d’un accord entre les habitants concernés et l’administration chinoise locale : en effet, conghua aussi bien que chonghua signifient « rallié » [à la Chine, son empire et sa civilisation] et équivalent en langage moderne à l’idée de naturalisation. Les habitants de ces cantons, puisqu’ils étaient enregistrés en tant que corvéables, étaient par définition des sujets de l’Empire à part entière, soumis aux mêmes obligations et pourvus des mêmes droits que les habitants chinois de la région, organisés en villages (li ) et en hameaux (cun ) comme les autres ruraux (d’autres termes auraient été utilisés s’il s’agissait d’un secteur urbanisé). Dans ces conditions, on était passé d’une gestion par la communauté à une prise en charge directe par l’État [68][68] Différemment, ARAKAWA MASAHARU, « T? teikoko to Sogudojin.... Cette organisation n’était pas limitée à l’Asie centrale chinoise, puisque dans la circonscription de la capitale existait un hameau appelé également Chonghua, où résident des Sogdiens, comme Mi Sabao en 742 [69][69] D’après son épitaphe, Sabao était son nom personnel....

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Les cantons ralliés ont donc selon toute vraisemblance remplacé au niveau local le système des communautés autonomes sous la direction d’un sartapao mandarin. Les sabao chefs de deux cents foyers Hu disparaissent d’ailleurs des codes de lois Tang. Seul le bureau central est maintenu dans la première moitié du VIIIe siècle, mais il est possible que ses fonctions évoluèrent : les religions iraniennes furent en effet alors étroitement encadrées [70][70] Édits contre la « religion de Perse » de 745 (Tang... et le sabao a laissé comme principal souvenir de ses fonctions dans la littérature postérieure celui de son rôle religieux. On voit habituellement dans cette interprétation une erreur née d’une mauvaise lecture des textes qui, comme le Tongdian, mettent effectivement l’accent sur les aspects religieux. Peut-être est-ce simplement la réalité concrète du VIIIe siècle, déconnectée de la gestion administrative des communautés [71][71] ARAKAWA MASAHARU, « Hokuch? Zui T?dai ni okeru “Sapp?....

La sinisation : prénoms, mariages

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On possède fort heureusement, pour le canton de Conghua à Dunhuang, des données permettant de mesurer le processus d’intégration [72][72] Grâce au registre de 751 déjà cité, dont l’étude minutieuse.... Les habitants du canton peuvent être rangés en deux catégories correspondant à des degrés différents de sinisation : ceux dont le prénom en caractère chinois est une simple translittération d’un prénom Hu (iranien ou quelquefois turc), et ceux qui en portaient un de style chinois. Plus de la moitié des Sogdiens de Conghua appartiennent à la première catégorie (100 contre 90, pour les prénoms qu’il est possible d’identifier). L’examen par tranche d’âge indique un processus de sinisation régulier et assez rapide – sinisation étant pris ici dans un sens restrictif : désir de se fondre dans la population locale sur le plan de l’état civil, effort en direction de la langue et de l’écriture chinoises –, ce qui n’implique pas un degré élevé d’acculturation. Chez les plus de soixante ans, les prénoms Hu dominent nettement (10 personnes sur 13). La proportion décroît régulièrement par tranche décennale jusqu’à être totalement inversée chez les plus jeunes : aucun des 17-20 ans n’a reçu un prénom sogdien formellement identifiable comme tel. Une autre constatation explique ce phénomène : la plupart des pères portant un prénom Hu en donnent un chinois à leur fils (11 contre 3), et ceux ayant déjà un prénom de style chinois font systématiquement de même pour leurs enfants. Il est donc possible que le passage d’un prénom Hu à un prénom chinois ait été, souvent, l’affaire d’une seule génération. Mais un processus accompli en deux générations n’est pas rare non plus puisqu’on observe que les deux types de prénoms coexistent dans certaines fratries. L’onomastique, comme critère du degré de sinisation, est donc à manier avec précaution. Des Sogdiens vivaient également dans d’autres cantons du district de Dunhuang, quoique sur une base moins ethnique : on y relève une moyenne de 10 % d’individus portant l’un des « neuf noms sogdiens » (de 3 % pour Shouchang à 30 % pour Xuanquan , mais, pour plusieurs de ces cantons, les bases de calcul sont aléatoires). Et là, dans presque tous les cas, ces Sogdiens portaient un prénom chinois. L’adoption d’un prénom chinois allait de pair avec un relâchement progressif des liens ethniques.

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Par chance, on peut suivre, dans la fort rare documentation sogdienne, un processus parallèle, celui de l’adoption des « neuf noms sogdiens » que leur ont donnés les Chinois [73][73] Les données sont rassemblées dans N. SIMS-WILLIAMS,.... L’onomastique sogdienne, telle que les Anciennes lettres ou les graffitis sogdiens de l’Indus la révèlent, comporte peu de noms indiquant la provenance géographique du porteur. Or, chose frappante, dans le contrat de vente sogdien de Turfan cité plus haut, tous les témoins précisent leur origine : « Étaient présents T?šr?t, fils de ? ? n?kk, de Maymurgh, N?md?r fils de X? t?w?, de Samarkand, P?s?k fils de Karz, de N? ?kand, N?z?t fils de Nanayk? ? de K? šaniyya. » Un siècle plus tard, à Luoyang, une étape supplémentaire est franchie : un Sogdien nommé ? atf?r?tsar?n fait recopier dans sa langue paternelle un s? tra, et indique dans le colophon, lui aussi en sogdien, qu’il est de la famille ’’n, transcription du chinois An, nom donné aux natifs de Boukhara. De même, le colophon du manuscrit Pelliot Sogdien 8, copié à Dunhuang, donne le nom du donateur sous la forme x’n kwtr’y cwr’kk, soit ? urrak de la famille Kang. Les membres de la famille ont pour la plupart des noms sogdiens, mais l’une des femmes s’appelle xwncwyh (transcription du chinois gongzhu , princesse). Enfin, dans les derniers textes sogdiens de Dunhuang, c’est même le mot chinois jia , transcrit x’, qui est utilisé pour indiquer le nom de famille [74][74] Par exemple « Ky-twnk de la famille (x’) Tyn » dans....

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Plus encore que l’onomastique, le nom de famille du conjoint est révélateur de la solidité des liens communautaires. On ne possède pas en ce domaine de renseignements aussi précis que pour les prénoms, mais une étude portant sur vingt et un mariages de Hu entre les années 580 et 650, en Chine intérieure, et dont on connaît l’épouse, montre que dans dix-neuf cas le mariage a eu lieu au sein des milieux Hu, les deux exceptions concernant un Sogdien particulièrement intégré, dont le père était déjà fonctionnaire sous les Zhou du Nord (577-581), et un Sogdien veuf d’une première épouse sogdienne et remarié à une Chinoise [75][75] RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo yu wailai wenming,.... Il est difficile de généraliser à partir de données aussi limitées. Si l’on peut dans certains cas recouper les informations portant sur les prénoms et celles tirées des mariages, la démarche est malheureusement impossible pour le canton de Conghua. Il faut descendre au niveau des groupes familiaux pour retrouver des données plus précises.

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La famille Shi de Guyuan , implantée à mi-chemin du Gansu et de la capitale, est connue grâce aux fouilles des six tombes du cimetière familial [76][76] LUO FENG, Guyuan nan jiao Sui Tang mudi (Les tombes.... Elle est explicitement originaire des pays d’Occident, d’après les épitaphes, et le matériel archéologique retrouvé en fouilles le confirme amplement puisqu’il comprend, malgré les pillages, des monnaies byzantines et sassanides, un sceau pehlevi, un ornement mazdéen... Le nom Shi est censé être alors donné, en Chine, aux personnes originaires de la ville de Kesh, au sud de Samarkand. L’arrière-grand-père, Miaoni , et le grand-père, Boboni , « servirent en qualité de sabao dans leur pays d’origine ». De Renchou , le père, on sait seulement qu’il gâcha sa vie. Shi Shewu est le grand homme de la famille, celui par qui se fait l’intégration au monde chinois. Sa tombe est pleinement sinisée, comme son épitaphe. Il accomplit une carrière militaire au service des Sui et meurt en 610. Son fils aîné, Shi Hedan (m. 669), est interprète officiel à la cour des Tang. Un autre fils, Shi Daoluo (m. 658), est militaire. Enfin un petit-fils, Shi Tiebang (m. 666), s’occupe d’un grand haras impérial près de Guyuan. Shi Daode (m. 678), membre d’une autre lignée Shi, sans doute apparentée, est enterré au même endroit et a occupé les mêmes fonctions. On possède aussi la stèle de l’oncle de Shi Daode, Shi Suoyan , qui a fait une carrière militaire à la cour, puis à Guyuan.

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On connaît par ailleurs les noms de plusieurs membres de la famille. Certains sont des transcriptions : Shewu est le nom personnel honorifique du défunt, mais sa stèle précise que son nom personnel public était Pantuo . Or Shewu se prononçait alors žiah -mut, et Pantuo banda, ce qui donne le prénom sogdien bien attesté Ž imatvandé, serviteur de Démeter [77][77] NICHOLAS SIMS-WILLIAMS et FRANÇOIS DE BLOIS, « The..., coupé en deux pour les besoins de l’interpretatio sinica. Les prénoms deviennent chinois à partir de la génération suivante, sauf dans la branche aînée car Shi Hedan et son fils Shi Huluo portent des prénoms qui semblent transcrits. Après plusieurs générations passées en Chine, certains mariages ont encore lieu en milieu sogdien : ainsi pour Shi Hedan, arrière-arrière-petit-fils de Shi Miaoni , qui épouse une Kang, avant de se remarier avec une Chinoise, ou Shi Suoyan, qui épouse une An. Comme dans le cas de la famille de He Chou, on peut suivre sur plusieurs générations l’existence en parallèle de traits sinisés et de traits sogdiens.

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La documentation liée à la famille Shi est exceptionnelle, car elle permet d’esquisser la destinée d’un groupe familial pris dans son ensemble. Mais l’on manque de points de comparaison, un certain nombre de cimetières familiaux Hu identifiés et fouillés n’ayant pas fait l’objet de publications satisfaisantes (famille He du Ningxia, famille Long du Shanxi).

Intégration à l’administration et aux élites

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Le cas de la famille Shi est exemplaire d’un processus d’intégration que l’on voit répété à de nombreuses reprises jusqu’au VIIIe siècle : les descendants de caravaniers s’intègrent à l’administration civile et militaire, malgré tous les tabous officiels pesant sur les marchands. Ces Shi sont traducteurs, soldats, maîtres de haras. Un autre groupe familial peut fournir un second exemple, sans que l’on possède sur lui de données archéologiques. Le Xin Tang shu mentionne plusieurs membres d’une famille iranienne de Wuwei : trois générations de sabao se succèdent là. À la quatrième génération, An Xinggui se distingue par une action d’éclat au service des Tang. Il est fait « fonctionnaire méritant de l’ère Wude », et la famille ne quitte plus, dès lors, les rangs de l’administration : son petit-fils An Zhongjing est vice-commissaire militaire en chef du Hexi , et, surtout, son arrière-petit-fils, An Chongzhang , est ministre de la Guerre de 767 à 777.

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On possède par ailleurs plusieurs exemples de trajets relativement linéaires (Occident/sabao au Gansu/fonctionnaires en Chine intérieure), mais pour lesquels notre documentation se réduit à une série de stèles isolées. Le milieu des sabao d’Asie centrale fait partie des viviers où l’administration, et surtout l’armée des Tang, recrute. On peut envisager une raison économique à ce phénomène : à partir des années 640, les armées chinoises s’avancent en Asie centrale et l’État chinois met en place un circuit de distribution des vivres, des équipements et des salaires. Or ceux-ci sont versés en tissus, et notamment en soie : l’État expédie des quantités énormes de rouleaux vers l’Ouest [78][78] Manuscrit Pelliot 3348 V 2 B. Voir ÉRIC TROMBERT, « Textiles..., privant par là même de leur gagne-pain les milieux caravaniers sogdiens qui s’égrenaient entre l’Asie centrale et la Chine intérieure, même si les caravaniers privés semblent, au VIIIe siècle, être de nouveau utilisés par l’armée pour assurer le transport [79][79] ARAKAWA MASAHARU, « The transit permit system of the.... La carrière administrative a pu servir de refuge aux familles caravanières sogdiennes, et ce, d’autant plus que l’État Tang devait être heureux d’accueillir dans ses rangs ces spécialistes des relations avec un Ouest désormais conquis [80][80] On possède ainsi plusieurs exemples de Hu servant d’envoyés....

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D’autres trajectoires sont plus complexes et sont étroitement liées à l’histoire politique de la Chine. Des dynasties du Nord aux Tang, on trouve d’assez nombreuses mentions d’Iraniens devenus de hauts personnages de l’État, comme par exemple An Tong , marchand Hu devenu conseiller politique du premier souverain des Wei du Nord (Tuoba Gui , 370-409). Le jeune An Tong fut d’abord l’apprenti d’un marchand dont la sœur avait épousé un grand personnage de la cour. Ainsi introduit dans ces milieux, An Tong fit un bon choix politique dans le contexte troublé de la fin du IVe siècle en soutenant celui qui allait fonder l’empire des Wei. Il devint l’un des « Huit ducs », piliers du régime. Les Histoires dynastiques suivent sa généalogie sur quatre générations. L’ascension de An Xinggui à l’occasion de la prise de contrôle du Gansu par les Tang et celle de son descendant, An Chongzhang, lors de la rébellion de An Lushan, forment un autre exemple remarquable. Plus généralement, la rotation rapide des dynasties en Chine du Nord a incontestablement été un facteur d’intégration sociale pour les Iraniens. Lorsque, en 618, les Tang conquirent le pouvoir à partir de leur base de Taiyuan , dans le Nord, les nombreux Iraniens qui se trouvaient là intégrèrent l’administration à des postes importants.

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C’est à un niveau plus modeste, et sans doute plus représentatif, que se situe Kang Po (573-647) (nom courant Lida ), dont la stèle, datée de 647, a été retrouvée à Luoyang [81][81] RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo..., op. cit., p. 104;.... Kang Po serait un descendant du roi du Kang guo (sic). Il est dit originaire de Dingzhou. Son trisaïeul, Luo , vint s’établir à Luoyang avec les Wei en 495. Rien n’est dit sur son bisaïeul. Son aïeul, Tuo , fut préposé à la maison d’un prince (xiangfu changshi ) sous les Qi. Son père, He fut d’abord, sous les Sui, sabao de Dingzhou, puis promu au rang de chef de service de la maison impériale (fengyu ). Kang Po, dès lors qu’il hérita le titre de détenteur des « habits et rubans », accumula une grande fortune, ce qui semble signifier, d’une part, qu’il reçut le titre de sabao de son père et, d’autre part, que celui-ci était fort riche. À l’avènement des Tang, Pei Ji , un proche du futur empereur Li Shimin qui « rassemblait autour de lui les hommes talentueux », lui offrit le poste de directeur des travaux agricoles du fief d’un prince (danong ). Pei Ji, qui avait participé activement à l’ascension de la famille impériale, fut le premier des « fonctionnaires méritants de l’ère Wude », une élite déjà signalée à propos de An Xinggui [82][82] Voir la biographie de Pei Ji dans le Xin Tang shu,.... Un autre exemple se trouve dans la stèle de Kang Yuanjing, qui provient également de Luoyang et date de 673 [83][83] ZHOU SHAOLIANG (éd.), Tangdai muzhi huibian..., op..... Celui-ci est un descendant de Sogdiens de Paykent (pays de Bi ). Lui-même est dit d’Anyang (Ye , ville déjà mentionnée dans les Anciennes lettres sogdiennes et qui a fourni plusieurs témoignages archéologiques sur la présence d’une communauté sogdienne [84][84] En particulier le lit funéraire sogdien d’Anyang, aujourd’hui.... Son aïeul, Le , fut général sous les Wei, et son père Wuxiang fut, sous les Qi, Jiu zhou mohe da sabao , c’est-à-dire Grand sabao de toute la Chine, puis « général à fière allure de dragon » (longxiang jiangjun ). Lorsque les Tang viennent au pouvoir et demandent à leurs fidèles d’occuper le Henan, Yuanjing répond à ce souhait et vient s’installer à Luoyang. Il sera fait duc (gong shi ). Dans les deux cas, il s’agit de fidèles de la dynastie, qui la suivent dans son ascension.

Quelques problèmes et une hypothèse

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Rien de tout cela n’est cependant quantifiable. Les recueils de stèles sont très dispersés, les découvertes se poursuivent et aucun corpus portant sur les Iraniens en Chine n’a pu être encore constitué. On ne possède donc pas pour les carrières d’informations permettant des études aussi précises que celles portant sur la sinisation des Sogdiens du canton de Conghua. On ne connaît que des cas individuels, au mieux des familles. Au total, s’il est certain que de nombreux Iraniens semblent sortir de leurs communautés, au VIIe siècle, pour s’intégrer par la carrière administrative, on ignore si le phénomène est plus prononcé sous les Tang que sous les dynasties antérieures. Un effet d’échelle a pu jouer, étant donné que les informations d’époque Tang sont, dans tous les domaines, plus abondantes. De plus, la part de la population Hu qui ne s’est pas intégrée, ou ne l’a pas fait par l’administration, nous échappe complètement en Chine intérieure.

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Enfin, les informations généalogiques procurées par ces épitaphes posent de redoutables problèmes de fiabilité. En effet, le plus souvent, une seule stèle funéraire donne les renseignements, ce qui ne permet aucun recoupement. Le contre-exemple de la famille Shi est, là encore, fort instructif. On y voit, très concrètement, comment les généalogies ont été constamment retravaillées à partir d’un fondement réel pour les rendre aussi prestigieuses que possible : lorsque Shi Shewu présente ses grand-père et arrière-grand-père, il précise déjà que ceux-ci servaient en qualité de sabao dans leur pays d’origine, ce qui porte à croire qu’ils étaient des hauts fonctionnaires puisque, pour le lecteur chinois, sabao était un poste. Il est plus vraisemblable que ceux-ci étaient d’humbles chefs de caravane. Il dit aussi que son père a eu une vie « avec des hauts et des bas ». Mais, pour le fils de Shi Shewu, le grand-père de Shi Shewu était « mohe sabao des Wei et magistrat à Jiuquan », tandis que le père de Shi Shewu, bien loin d’avoir gâché son temps, était sabao de la capitale des Zhou. Il fut même promu au rang de mohe sabao, à la génération suivante, dans la stèle du petit-fils !

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Ainsi les titres donnés aux ancêtres ont-ils pu être inventés. Il en existe des exemples très précis : An Qie (518-579), dont la tombe a été retrouvée à Chang’an, est un homme de Wuwei, au Gansu. C’est culturellement un Sogdien : l’iconographie des reliefs ornant son lit funéraire le montre clairement. Or il dit de son père que celui-ci était général de l’armée Guan et cishi de Meizhou , une préfecture située loin au sud, au Sichuan – mais les Wei, comme d’autres, avaient l’habitude de décerner des titres concernant des régions qu’ils ne contrôlaient pas. Le titre est donc probablement fictif, au mieux purement honorifique puisque sa femme comme son fils sont dits originaires de Wuwei. Qie est sabao de Tongzhou , l’une des circonscriptions formant l’ensemble de la capitale Chang’an, sous les Zhou, puis est promu da dudu , gouverneur général.

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Et que penser des généalogies affichées par Kang Po et Kang Yuanjing ? Faut-il accepter ce qu’ils disent de leurs aïeux ou même de leurs pères ? Ne faut-il considérer comme exacte que la seule mention d’un père sabao ? En l’absence de recoupement, il est difficile de trancher. Mais, tout autant que l’existence – avérée – d’une élite sogdienne sinisée et intégrée, c’est la construction d’une légitimité selon les codes chinois qui est significative de ce processus d’intégration.

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Il semble pourtant possible de proposer une hypothèse, qu’il reste à tester. La modification du système de gestion des communautés est, en effet, un fait important. Combiné aux nombreuses mentions de Hu dans la hiérarchie administrative et militaire, il pourrait signifier qu’il faut étudier la présence Hu en Chine du Nord sous les Tang davantage comme un milieu social plutôt que de l’analyser en termes de structures communautaires. Par milieu, nous entendons ici une structure sociale relativement fluide, permettant de maintenir des liens entre des groupes familiaux peu intégrés qui continuent à se marier entre eux et à exercer des activités traditionnelles sogdiennes, qu’elles soient artisanales ou marchandes, et des individus ou des familles en voie d’intégration, voire intégrés depuis plusieurs générations. Les solidarités pouvaient, ou non, être maintenues et les traits culturels être plus ou moins conservés; on se savait Hu, et on le disait, quitte à attribuer rétrospectivement des titres chinois à ses ancêtres. Cette nouvelle modalité d’existence sociale ne signifiait pas un déclin de l’influence sogdienne, bien au contraire, puisqu’elle faisait sortir une partie des Sogdiens du ghetto communautaire. À cet égard, la révolte de An Lushan, un Hu, en 755, a valeur de test.

An Lushan, le fléau des Hu

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La révolte de An Lushan changea fondamentalement les données du problème. Certes, la dynastie Tang parvint à prendre le dessus, au prix d’un terrible affaiblissement : non seulement tout l’Occident fut perdu face aux Tibétains et aux Ouïgours, mais les régions du nord-est de la Chine restèrent de facto indépendantes jusqu’à la chute de la dynastie en 907. Dans ce désastre, qui se solda par la défaite des révoltés après plus de sept ans de ravages en Chine du Nord, An Lushan et les siens entraînèrent les Hu. Un passage de l’Histoire de An Lushan, rédigée une cinquantaine d’années après les événements, précise que :

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En cachette, dans les divers districts, des commerçants occidentaux établissaient [des marchés] pour acheter et vendre. Chaque année ils y transportaient des marchandises précieuses des pays étrangers, qu’on peut estimer au chiffre d’un million. Chaque fois que les commerçants arrivaient, alors [An] Lushan, en costume hu, restait assis sur un lit double [?] pendant qu’on brûlait [devant lui] de l’encens et qu’on rangeait des objets précieux. Il ordonnait aux Hu de se tenir à sa droite et à sa gauche. La foule des Hu entourait alors [An Lushan] et se prosternait à ses pieds pour implorer les bénédictions du Ciel. [An] Lushan faisait préparer et disposer les animaux pour les sacrifices. Les sorcières frappaient sur les tambours, dansaient et chantaient. Le soir venu, on se séparait. À la suite de cela, il ordonnait à la foule des Hu [d’aller] dans les divers districts pour vendre en cachette des pièces de gaze ou de soie ainsi que des robes faites de soie rouge ou de soie violette, des bourses ornées d’or ou d’argent pour contenir des insignes en forme de poisson, des ceintures qu’on portait autour de la taille et d’autres articles qu’on comptait par millions, afin que cela serve à former une réserve en vue de la révolte. Il en fut ainsi pendant huit ou neuf ans[85][85] ROBERT DES ROTOURS (éd. et trad. par), Histoire de....

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An Lushan est un Hu. Il est vu comme tel par les Chinois, et ce, d’autant plus que ses successeurs (son fils, puis Shi Siming , un général de An Lushan, et le fils de ce dernier, qui prennent tour à tour la tête de la rébellion) le sont également. On savait peu de choses sur Shi Siming. La découverte de sa tombe est venue confirmer son appartenance aux mêmes milieux militaires Hu dont An Lushan était issu et que soulignaient les textes [86][86] RONG XINJIANG, « The migrations and settlements... »,... : sur les jades cérémoniels découverts dans sa tombe était gravé le double titre de Zhaowu huangdi , associant le titre ancestral des empereurs de Chine, huangdi, à la transcription chinoise habituelle du titre des rois sogdiens, Jam? k (joyau) [87][87] L’identification du nom mystérieux de Zhaowu, donné.... Cette affirmation identitaire est importante, car elle provient des rebelles eux-mêmes, tandis que les autres témoignages procèdent des vainqueurs et pourraient être biaisés. Il ne fait aucun doute que les instigateurs de la rébellion ont tenté de jouer sur un sentiment de solidarité Hu. C’est la seule explication possible pour le choix du titre de Zhaowu huangdi. Un texte fait par ailleurs état d’une tentative de An Lushan pour se concilier un autre Hu d’origine mixte, mais khotano-turc, le puissant gouverneur militaire Geshu Han :

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À ce moment [février 753] [An Lushan] s’adressa brusquement à [Geshu] Han en ces termes : « Mon père était Hu, ma mère était une femme turque; votre père était Turc et votre mère était Hu. [Ma famille] est donc tout à fait identique à votre famille; comment pourrions-nous ne pas avoir de sentiment d’amitié l’un pour l’autre ? »[88][88] R. DES ROTOURS, Histoire de Ngan Lou Chan..., op. cit.,....

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Mais An Lushan échoua dans ses tentatives pour fédérer le milieu Hu. Lors de la rébellion, de nombreux Hu choisirent le camp des Tang. Le milieu Hu se scinda, et l’on a pu montrer que les armées Tang étaient tout aussi marquées par l’élément hu que celles des rebelles [89][89] JONATHAN K. SKAFF, « Barbarians at the Gates ? The.... Malgré cela, la révolte de An Lushan a incontestablement eu, pour les Chinois, une forte connotation identitaire qui embrassait à leurs yeux l’ensemble du milieu hu. La réaction chinoise fut brutale, et des pogroms eurent lieu, par exemple à Pékin :

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[Gao] Juren [ ] ordonna alors qu’à l’intérieur de la ville, ceux qui tueraient des Hu seraient fortement récompensés. À la suite de cela, les Jie hu furent entièrement exterminés; les petits enfants étaient jetés en l’air et recueillis sur le crochet d’une lance. Ceux qui, ayant un grand nez, ressemblaient à des Hu et qui [à cause de cela] furent tués par erreur furent extrêmement nombreux[90][90] R. DES ROTOURS, Histoire de Ngan Lou Chan..., op. cit.,....

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La conséquence directe de ce nouveau regard porté sur les Hu est un changement, après la révolte, dans les processus d’assimilation des Sogdiens en Chine au cours de la seconde période Tang.

Assimilation et dissimulation

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Les Hu commencèrent dès lors à masquer leurs origines. C’est le phénomène principal, que l’on trouve à tous les niveaux et sous diverses variantes, mais qui se déroula en plusieurs étapes. Dès avant la révolte, sans dissimuler leurs origines occidentales, des familles Hu rattachaient en dernier recours, par une véritable coquetterie généalogique, leurs ancêtres à un émigré chinois mythique, fils du premier empereur, parti en Occident, selon un procédé tout à fait parallèle à celui qui fait du bouddhisme à la même époque un dérivé de la prédication de Laozi en Inde. Mais, une fois la révolte déclenchée, les enjeux étaient bien différents. Le danger était grand d’être associé aux révoltés, à tort ou à raison, sur la foi d’un nom de famille Hu. Plusieurs hauts personnages de la cour, pourtant fidèles aux Tang, en firent l’amère expérience. Il fallait d’une manière ou d’une autre se proclamer Chinois. An Chongzhang, qui joua un grand rôle auprès des Tang dans la lutte contre An Lushan, prit en 756 la décision radicale et symbolique de demander à l’empereur Tang de changer de nom – et de prénom : An Chongzhang devint Li Baoyu , et fut ministre de la guerre. La raison invoquée est claire : c’est la honte d’avoir « le même nom de famille » ou « un ancêtre commun » avec An Lushan. La mesure est rétroactive sur quatre générations : son ancêtre An Xinggui devint par exemple un Li [91][91] Peut-être faut-il voir un cas parallèle dans la personne....

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Faute de pouvoir en changer à l’instar des proches du pouvoir, les Hu s’appliquèrent à rattacher leurs noms à des régions de Chine très éloignées des zones désormais sensibles du Nord-Ouest. On possède ainsi plusieurs exemples de Sogdiens se disant, après la rébellion, natifs de Guiji . Guiji était, sous les Tang, une ville du sud de la Chine réputée pour son riche passé culturel. Mais c’était aussi l’ancienne appellation, presque oubliée, d’un district situé à l’extrémité occidentale du corridor du Gansu, près de Dunhuang, dont le nom courant était Changle et dont certains faisaient provenir les ancêtres de An Lushan.

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En se disant natifs de Guiji, les Sogdiens jouaient sur l’homonymie des deux lieux et tentaient de dissimuler leur origine occidentale. Ainsi les ancêtres de Kang Xixian , si l’on en croit son épitaphe composée après la révolte de An Lushan, sont-ils rattachés à un clan Kang issu du roi Wu , le fondateur de l’antique dynastie des Zhou (1121-771 av. notre ère) [92][92] Yan Lu gong ji, Shanghai, Shanghai guji chubanshe,.... Les ascendants de Xixian auraient servi les Han, puis les Jin occidentaux (265-316); ils auraient ensuite « franchi le Fleuve [bleu] » avec Yuandi (r. 317-322), le fondateur des Jin orientaux (317-420) qui quitta le Nord pour fixer sa capitale à Nankin, et ils auraient fini par s’installer plus au sud, à Shanyin , dans la région de Guiji. Le texte ne fait aucune mention d’une quelconque appartenance sogdienne mais, deux précautions valant sans doute mieux qu’une, donne au défunt et des racines dans l’antiquité chinoise et une implantation dans le sud lointain. Autre exemple : He Hongjing (805-865), gouverneur militaire au Hebei, où il succéda à son père. Sa mère était une Kang, et il épousa une An de Wuwei, ce qui en fait incontestablement un Sogdien ayant gardé le souvenir de ses origines. Pourtant, il s’attache à les dissimuler sur sa stèle : alors que son père reconnaissait être originaire de cette même région des Ordos où se trouvaient, au VIIe siècle, les six préfectures sogdiennes, Hongjing prétend quant à lui être un homme de Lujiang , au sud-ouest de Nankin [93][93] Stèle reprise dans Kaogu, 8,1984, pp. 721-725 et 7.... En plein IXe siècle, cette famille continue à se marier en milieu sogdien tout en s’attachant à masquer son ascendance.

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On possède cependant des contre-exemples, lorsque la famille avait des états de service insoupçonnables. Ainsi He Wenzhe (764-830), dont la stèle, retrouvée près de Chang’an, précise qu’il est « descendant de Pei , roi du pays de He , à la cinquième génération », son ancêtre ayant été envoyé comme otage royal au milieu du VIIe siècle en Chine. Il épousa successivement deux sœurs Kang et présente donc encore tous les traits classiques des Sogdiens émigrés en Chine d’avant la rébellion. Mais son père, Youxian , qui avait aidé les Tang contre le « bandit félon Lushan », avait reçu en 762 le titre de « fonctionnaire méritant de l’ère Baoying » avant d’être nommé da dudufu changshi de Lingzhou , effet, sans doute, de l’appui qu’il avait offert à l’héritier du trône, Suzong , venu se réfugier là pendant la rébellion [94][94] LU ZHAOYIN, « He Wenzhe muzhi kaoshi », Kaogu, 9,1986,....

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La conséquence de ces stratégies de dissimulation est pour nous importante : très rapidement, les Sogdiens disparaissent des sources. On est extrêmement mal renseigné sur le devenir du milieu sogdien en Chine du Nord passé le VIIIe siècle. Il y a tout lieu de penser en effet que les familles sogdiennes ont dû s’intégrer à un rythme redoublé en raison de la suspicion qui pesait sur elles. Un autre phénomène a sans doute joué : les milieux sogdiens n’étaient plus alimentés par des apports de nouveaux migrants venus d’Occident. Des guerres continuelles opposent Tibétains, Ouïgours et garnisons chinoises dans la seconde moitié du VIIIe siècle au Gansu et dans le bassin du Tarim. Les élites sogdiennes ont, par ailleurs, été affaiblies par la longue et difficile conquête de la Sogdiane par les armées arabes dans la première moitié du siècle. Elles ne pouvaient plus s’opposer à la concurrence des marchands persans et arabes qui, passant par la mer, se procuraient la soie dans des conditions beaucoup plus sûres.

Les Hu de Dunhuang

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On peut, en revanche, suivre le devenir des milieux Hu à Dunhuang grâce à l’abondante documentation disponible pour le IXe et le Xe siècle. L’état des sources sur les Hu de Dunhuang est très différent de celui de Chine intérieure : il n’y a pas lieu de douter là qu’une très grande partie des personnes portant des noms hu étaient effectivement d’origine sogdienne. Par ailleurs, la religion et la langue sogdiennes continuèrent d’y être pratiquées jusqu’au Xe siècle. Plus encore, des textes ouïgours montrent que le nom même de « sogdien » est encore utilisé [95][95] JAMES HAMILTON, Manuscrits ouïgours du IXe - Xe siècle.... Le problème consiste alors à différencier ceux qui s’étaient totalement intégrés à une population majoritairement chinoise, de ceux pour lesquels on peut soupçonner que fonctionnaient encore des solidarités Hu. Or les prénoms sont de plus en plus sinisés, conséquence directe des phénomènes d’assimilation analysés plus haut et de la fin des apports migratoires liée aux troubles du VIIIe siècle. Un autre critère doit donc être utilisé, celui de la concentration des noms sogdiens dans certains milieux socio-professionnels ou en certains lieux. Il peut être heureusement croisé avec les quelques textes sogdiens également retrouvés dans la grotte, qui témoignent de ce maintien des traits culturels sogdiens dans l’oasis [96][96] Sur le maintien de la religion traditionnelle des Sogdiens,....

Les Sogdiens de Conghua

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Ainsi, que sont devenus les Sogdiens des cantons de Conghua ? Une réponse partielle est donnée par un registre de corvées effectuées par les sihu des différents monastères de Dunhuang au profit de l’administration générale du samg gha pendant les années 818-823 [97][97] S. 542v. 8, édité et étudié dans JIANG BOQIN, Tang.... Les sihu, ou familles de monastère, vivaient dans un état de semi-servitude vis-à-vis de leur établissement de tutelle. Les cent quatre-vingt-onze personnes de ce registre sont donc des gens du peuple, paysans pour la plupart, non seulement par leur statut social et fiscal, mais aussi pour les tâches qu’ils accomplissent : labours, moissons, charrois de matériaux et de récoltes, réparations de greniers, travaux de construction.

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Or, beaucoup d’entre eux sont d’origine sogdienne, répartis de manière à peu près égale pour chacun des treize monastères. Dix sont clairement identifiables comme tels à la fois par leur nom et par leur prénom qui est une simple translittération. Et quarante-huit autres ont un patronyme sogdien, mais accompagné d’un prénom chinois. La proportion énorme qui en résulte (près du tiers du total) doit être réduite pour tenir compte du fait que certains de ceux qui portent les patronymes Cao, He ou Shi peuvent être de souche chinoise. Même une fois ces noms soustraits, la part des « Sogdiens » demeure anormalement élevée – dans sa grande majorité, la population rurale de Dunhuang était chinoise. On peut donc émettre l’hypothèse suivante : le canton de Conghua, qui donnait des signes de faiblesse en 751, disparaît peu après cette date; ses habitants, quelle que fût leur origine, selon l’onomastique, se placèrent alors sous la protection des monastères en prenant le statut de sihu. Le mouvement fut peut-être accentué après 780 quand les Tibétains conquirent l’oasis. On peut voir une illustration de ce phénomène de « prise de refuge dans la religion » (une expression bouddhique) dans le cas de Luo Faguang , un jeune habitant bactrien de Conghua, qui, en 758 ou 759, devient moine en achetant un certificat d’ordination [98][98] P. 3952, traduit dans JACQUES GERNET, Les aspects économiques.... Ce manuscrit fournit d’ailleurs la dernière mention du canton sogdien.

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Comme leurs collègues chinois, les sihu sogdiens sont en majorité des cultivateurs; quelques-uns sont bergers ou gardiens de chameaux. Faut-il alors les distinguer des paysans dont les noms sont d’origine chinoise ? À deux exceptions près, ils sont les seuls à être artisans : selliers, tanneurs, fabricants de feutre, brasseurs, menuisiers-charpentiers; on trouve aussi un fonctionnaire en mission et peut-être un fabricant de papier Cao Mofen . Il faut toutefois tenir compte du faible degré de division du travail, et ne pas imaginer que tous ces artisans étaient coupés de la terre. Même en voie de sinisation sur le plan de l’état civil, ces Sogdiens semblent bien continuer de se marier entre eux [99][99] C’est ce que tend à démontrer un registre complémentaire.... On possède d’autres exemples de présence sogdienne dans les classes inférieures de la population jusqu’à une époque tardive. Ainsi cette circulaire d’association datée de 973, qui fixe rendez-vous à ses membres au cabaret de la famille Cao pour le banquet de fin d’année. Un tiers des quinze personnes convoquées sont des An ou des Cao, ainsi que le chef de l’association et son assesseur [100][100] S. 2894v. 2, édité dans RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo...,....

Les élites sogdiennes à Dunhuang

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Il existe aussi d’assez nombreux exemples de personnes portant des noms sogdiens intégrées à l’administration. Sous les Tibétains (787-848), les Sogdiens, habitués à jouer un rôle d’interface entre les Han et les peuples d’Asie centrale, ne pouvaient qu’être utiles aux nouveaux venus. On rencontre des noms sogdiens parmi les fonctionnaires de l’administration territoriale tibétaine : Kang Zairong fut chef d’un buluo , unité administrative qui avait remplacé le canton. Il en est aussi à la tête du haut clergé bouddhiste (Kang Zhiquan , qui fut administrateur général du samg gha, dutong ). Durant la seconde moitié du IXe siècle et au Xe siècle, une documentation plus abondante montre la présence de familles sogdiennes ou d’origine sogdienne dans toutes les classes sociales.

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Ainsi, au sommet de la hiérarchie sociale, le directeur général de la communauté bouddhique (dusengzheng ), Cao, décédé en 883, connu par le recueil d’éloges funéraires P. 4660, n’était peut-être pas Chinois. Cao est en effet l’un des noms caractéristiques des Sogdiens, mais c’est également un nom de famille chinois. Il est en effet extrêmement étrange que, pour une personne de si haut rang, rien ne soit dit de ses liens familiaux avec la Chine. Seuls deux autres personnages du recueil, Kang Tongxin et Kang Shijun , sont dans le même cas.

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Or Kang n’est pas aussi ambigu que Cao, et ces deux personnes au moins sont d’origine sogdienne; il est donc possible que Cao soit lui aussi descendant de Sogdiens. Un raisonnement analogue a même été proposé pour la famille qui dirige Dunhuang tout au long du Xe siècle [101][101] En 914, la famille Cao s’impose à Dunhuang. Or les....

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En revanche, la sur-représentation des personnages d’origine sogdienne dans le milieu des ambassadeurs est certaine. Vers 874-879, une mission est envoyée à la capitale pour présenter les vœux de nouvelle année à l’empereur, lui offrir des cadeaux et en recevoir en échange. Si les deux ambassadeurs en titre portent des noms bien chinois, Yin et Zhang , on relève quatre Sogdiens parmi les officiers d’encadrement : Kang Wensheng , Kang Shuda , Cao Guangjin et An Zaisheng [102][102] P. 3547r. Cité dans RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo...,.... Un calcul global portant sur les ambassadeurs envoyés entre 907 et 960 par la principauté voisine de Ganzhou au Gansu, dans les différentes cours chinoises, et cités dans les Histoires dynastiques montre que, sur cinquante-trois noms d’ambassadeurs, quatorze sont sogdiens [103][103] ANATOLIJ G. MALJAVKIN, Ujgurskie gosudarstva v IX -.... À Khotan comme à Turfan, on trouve également trace d’ambassadeurs de famille sogdienne ou utilisant le sogdien comme langue véhiculaire [104][104] Ainsi ce Chinois au service de Khotan envoyé en mission.... Enfin, l’un des textes sogdiens profanes conservés dans la grotte de Dunhuang est une lettre écrite, aux alentours de 884, par un souverain à un ecclésiastique chrétien pour l’informer des derniers développements de la diplomatie à Ganzhou [105][105] NICHOLAS SIMS-WILLIAMS et JAMES HAMILTON, Documents....

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À un niveau moins élevé, à Dunhuang, un compte de l’administration (899-901) révèle une proportion importante de Sogdiens parmi les fonctionnaires de rang moyen [106][106] P. 4640v., édité dans KDSC, pp. 605-611.. D’une part, environ un quart des yaguan – les fonctionnaires de l’administration centrale chargés des distributions de tissus et de papier qui font l’objet de ce compte – portent des noms sogdiens. D’autre part, un certain nombre des attributaires de ces distributions, notamment des militaires, semblent être Sogdiens également. En outre, parmi ces derniers, plusieurs occupent des postes territoriaux d’une importance stratégique décisive, comme le sous-préfet de Changle, An Zaining , et le chef de la place forte de Xuanquan !--AsImage_equation_AsImage--> , Cao Ziying . Le district de Changle est situé à l’est de Dunhuang en direction de Guazhou , et le fort de Xuanquan, à l’est de Changle, commande la route principale qui mène à Guazhou, autrement dit la route de Dunhuang vers la Chine. Or Changle n’est autre que Guiji, patrie des ancêtres de An Lushan et lieu d’origine dont de nombreux Sogdiens de Chine intérieure cherchent à se démarquer. De hauts personnages de Dunhuang portant des noms sogdiens sont également actifs dans cette zone : Kang Tongxin et Kang Shijun, cités par le recueil d’éloges, étaient, pour l’un, commissaire du Hexi (il œuvra dans le Guazhou et plus à l’est dans le Ganzhou), pour l’autre, général et préfet de Guazhou. En tenant compte de la faible quantité d’informations que nous procurent les manuscrits, la concentration de Sogdiens dans une même zone fait penser à une implantation encore structurée par des liens de solidarité. L’hypothèse est confirmée par l’un des documents sogdiens de la grotte. Ce compte de pièces d’étoffe de laine montre un marchand sogdien en activité dans la région et notamment à ? anglag, la Changle des textes chinois [107][107] N. SIMS-WILLIAMS et J. HAMILTON, Documents turco-sogdiens...,.... Ces milieux sogdiens gardent donc une partie de leur cohérence et de leur identité, tout en étant parfaitement intégrés à la société de Dunhuang et en participant du brassage linguistique, social, culturel que connaît cette région.

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Avec la clôture de la grotte de Dunhuang, au début du XIe siècle, prend fin la documentation chinoise d’Asie centrale et la possibilité de suivre jusqu’à leur terme les liens entre Chinois et Sogdiens. À Turfan, les derniers textes sogdiens sont attestés au XIe siècle, et le sogdien s’efface comme lingua franca au profit du ouïgour. Les phénomènes d’acculturation entre Sogdiens et Chinois y sont progressivement englobés, du VIIIe au XIe siècle, dans un processus de plus grande ampleur, celui de la formation des milieux ouïgours, qui héritent des Hu leur mixité ethnique, une bonne partie de leur vocabulaire, et leur alphabet. Si les Turcs donnent désormais le ton, la spécificité de la période précédente n’en demeure pas moins réelle. Un troisième terme, entre Chinois et nomades – ces milieux Hu de Turfan, de Dunhuang et de Chine du Nord –, a bien joué un grand rôle social, économique et culturel durant le haut Moyen Âge. L’Asie centrale orientale et la Chine du Nord ont incontestablement été le théâtre, au Ve et au VIe siècle, de mouvements de populations, d’expériences sociales, de brassages culturels tout à fait particuliers, qui portent déjà en germe aussi bien l’âge d’or des Tang que celui des Ouïgours. Seule la constitution d’un corpus complet, comprenant notamment l’épigraphie funéraire, permettra de répondre aux questions ici laissées en suspens sur l’étendue et surtout l’évolution exacte de l’influence des Hu, dans leurs relations aux autres populations, en recourant au croisement des critères que nous avons ici utilisés.

Notes

[1]

Abréviations utilisées pour les sources manuscrites : P. : manuscrit du fonds Pelliot chinois de la Bibliothèque nationale de France [BNF], Paris; S. : manuscrit du fonds Stein de la British Library, Londres; TCW : GUOJIA WENWU JU et alii, Tulufan chutu wenshu, Pékin, Wenwu chubanshe, 1981-1991,10 vols et 1 vol. d’index, 1996; THTD-2 : YAMAMOTO TATSUR? et DOHI YOSHIKAZU, Tunhuang and Turfan documents concerning social and economic history, II, Census registers, A & B., 2 vols, Tôkyô, The T? y? Bunk?, 1984-1985; THTD-3 : YAMAMOTO TATSUR? et IKEDA ON, Tunhuang and Turfan documents concerning social and economic history, III, Contracts, A. & B., 2 vols, Tôkyô, The T? y? Bunk?, 1986-1987; KDSC : IKEDA ON, Ch? goku Kodai sekich? kenky?, Tôkyô, T? ky? daigaku shuppankai, 1979.

[2]

Notamment un paquet postal formé de cinq lettres en sogdien retrouvé non loin de Dunhuang, les Anciennes lettres, écrites par des marchands du corridor du Gansu en 313, et un contrat de vente d’esclave de Turfan du VIIe siècle.

[3]

Entre 1959 et 1975,456 tombes ont été fouillées dont 118 livrèrent 27 000 fragments permettant de reconstituer 1 600 textes en chinois, pour moitié des documents administratifs, pour moitié des documents privés. Ils datent de la période 273-640 pour un tiers d’entre eux, et de 640 à 778 pour les autres.

[4]

Voir, pour tous les aspects commerciaux dont nous ne traiterons que brièvement ici, ÉTIENNE DE LA VAISSIÈRE, Histoire des marchands sogdiens, Paris, Collège de France et Institut des hautes études chinoises, « Bibliothèque de l’IHEC- XXXII », 2002, nouvelle éditition augmentée, 2004.

[5]

Han shu 96 A, p. 3886, traduit par A. F. P. Hulsewé, China in Central Asia : the early stage : 125 B.-A. D. 23. An annnotated translation of chapters 61 and 96 of the history of the former Han dynasty, with an introduction by M. A. N. Loewe, Leyde, E. J. Brill, 1979, p. 109. Les références aux histoires dynastiques données dans cet article correspondent à l’édition Zhonghua shuju, Pékin, 1972 sqq.

[6]

Voir NICHOLAS SIMS-WILLIAMS, « The Sogdian merchants in China and India », in A. CADONNA et L. LANCIOTTI (éds), Cina e Iran da Alessandro Magno alla dinastia Tang, Florence, Leo S. Olschki, 1996, pp. 45-67, ici pp. 48-49.

[7]

FRANTZ GRENET, NICHOLAS SIMS-WILLIAMS et ÉTIENNE DE LA VAISSIÈRE, « The Sogdian ancient letter V », Bulletin of the Asia Institute. Alexander’s legacy in the East : studies in honor of Paul Bernard, 12,2001, pp. 91-104.

[8]

Les passages sont traduits par WALTER B. HENNING, « The date of the Sogdian ancient letters », Bulletin of the school of Oriental and African studies, XII-3/4,1948, p. 612, no 5, p. 607, no 2, et p. 615, no 2 : « Je devrais apprendre comment être poli avec les Chinois » (ligne 20); « Farnxund a disparu : les Chinois l’ont cherché mais ne l’ont pas trouvé » (ligne 33); « À cause des dettes [ou : de la culpabilité] de Farnxund, nous sommes devenus des servantes de Chinois, moi et ma mère » (ligne 35).

[9]

Wei shu, chap. 102, p. 2270, traduit par ENOKI KAZUO, « Sogdiana and the Hsiungnu », Central Asiatic journal, I, 1,1955 : « Le pays de Sute [Sogdiane] est situé à l’est des Pamirs. [...] Les marchands de ce pays avaient l’habitude de venir en grand nombre sur la terre de Liang [le Gansu] pour commercer. Quand Wuwei fut conquise, tous furent capturés » (p. 44).

[10]

Onze fragments provenant des chaussures en papier de la défunte occupant la tombe 514 d’Astana (TAM 514,2/1-11), édité dans TCW, vol. III, pp. 318-325.

[11]

TAM 35,21, édité dans THTD-3, vol. A, p. 13.

[12]

Voir JACQUES GERNET, « La vente en Chine d’après les contrats de Touen-Houang ( IXe - Xe siècles) », T’oung Pao, 45,1957, pp. 357-360, et THTD-3, vol. A, no 33, p. 207 et pl. 27.

[13]

TAM 509,8-12-2, édité dans THTD-3, vol. A, p. 13.

[14]

P. 4979 v° 1, édité dans T G et L H (éds), Dunhuang shehui jingji ANG ENG’OU U ONGJI wenxian zhenji shilu, Pékin, Shumu wenxian chubanshe, 1990, vol. 3, p. 626.9

[15]

Manuscrit S. 613, registre de population du département de Gua , proche de Dunhuang; reproduit et édité dans KDSC, pp. 149-165. Pour la période antérieure aux Tang, on ne connaît, en dehors de S. 613, qu’un seul autre registre, lui aussi très fragmentaire, S. 113 r°, daté de 416 (ibid., pp. 146-148).

[16]

C’est ce que montre la reconstitution partielle du cadastre proposée par Ikeda On à partir des différents fragments (voir ses plans dans KDSC, pp. 45-46).

[17]

Ce registre est composé de plusieurs fragments appartenant au fonds Pelliot de la BNF. Nous nous appuyons ici sur l’étude pionnière qu’en a faite IKEDA ON, « Hachi seiki ch? y? ni okeru Tonk? no Sogudojin sh? raku », Y?rashia bunka kenky?, 1,1965, pp. 49-92.

[18]

Le relais de la cité préfectorale, Zhoucheng yi , était situé à 200 pas à l’est de l’enceinte du chef-lieu, d’après la monographie locale sur P. 2005 : voir TANG GENG’OU et LU HONGJI (éds), Dunhuang shehui..., vol. 1, op. cit., pp. 2-23, ici p. 8.

[19]

C’est du moins l’impression que donne l’examen des chiffres contenus dans un rapport comptable du grenier de la commanderie de Dunhuang, daté de 750, sur P. 2803 (édité dans KDSC, pp. 472-477).

[20]

Constitué de vingt-neuf fragments (TAM 42, p. 54 sq., édité dans TCW, vol. VI, pp. 243-269), étudiés et remis en ordre par IKEDA ON, « Chu Tang Xizhou Gaochang xian shoutian bu kao », in J. WONG et LAU KIN-MING (éds), Sui Tang shi lunji, Hong-Kong, The University of Hong-Kong Press, 1993, pp. 178-197.

[21]

TAM 35, pp. 47-58 (édité dans TCW, vol. VII, pp. 468-485). La proportion de Sogdiens peu sinisés n’est pas égale dans toutes les subdivisions (li ) du canton; elle est écrasante sur un long fragment concernant avec certitude le li de Anle , et sur un autre. Mais il est vrai que d’autres petits fragments font apparaître une majorité de Chinois Han : on ignore à quel li ils se rattachent, ce qui pourrait remettre en cause les conclusions statistiques.

[22]

TAM 42, p. 54 sq. (voir supra, n. 20).

[23]

Le beau lopin qu’il avait reçu vers 668 était situé dans le canton de Jiuquan à l’opposé de celui de Chonghua par rapport à la ville de Gaochang. Cela n’est pas contradictoire avec son recensement postérieur dans le canton de Chonghua, car les terres distribuées étaient souvent très éloignées du domicile.

[24]

Cela est vérifiable avec une sûreté absolue grâce aux nombreux registres de population conservés, celui de Chonghua et bien d’autres; voir notamment la collection éditée dans THTD-2.

[25]

Édité dans TCW, vol. VI, pp. 243-269; étude et remise en ordre des fragments dans IKEDA ON, « Chu Tang Xizhou... », art. cit., pp. 178-197.

[26]

Il est vrai que ses lopins étaient littéralement disséminés aux quatre coins du district de Gaochang, mais c’était alors chose courante. Parmi les autres exploitations dont le tenancier est identifiable, celles de deux autres Sogdiens, Shi Aboren et An Liu [-] [-], sont également très convenables.

[27]

Après les longues marches, la peau des coussinets de leurs pieds est fendue et il faut l’agrafer.

[28]

JIANG BOQIN, Dunhuang Tulufan wenshu yu sichou zhi lu (Documents de Dunhuang et Turfan à propos de la Route de la soie), Pékin, Wenwu chubanshe, 1994, chap. 5, pp. 150-263.

[29]

La biographie de He Tuo figure dans le Bei shi (chap. 82, pp. 2753-2759) et dans le Sui shu (chap. 75, pp. 1709-1715), celle de He Chou dans le Sui shu, chap. 68, pp. 1596-1598. Des informations complémentaires sont données dans le Zizhi tongjian (chap. 178-181, notamment pp. 5406,5552,5558 et 5623) et dans le Tongzhi (chap. 174, pp. 2801-2802).

[30]

Soulignons ici le rôle stratégique du Sichuan occidental qui permettait de relier la vallée du fleuve Bleu et les pays d’Occident en évitant la Chine du Nord. On remarque à ce propos que ce Hu s’installa d’abord à Pixian , qui est la première étape sur la route reliant Chengdu à la branche méridionale de la route de la soie. Sur la carrière de son protecteur, le prince de Wuling , assassiné en 552, voir le Liang shu, chap. 55, pp. 825-828. Sur l’utilisation de fils d’or, spécialité du Da Qin (l’Orient romain), voir le Hou Han shu (chap. 88, p. 2919) et le Sanguo zhi (chap. 30, p. 861).

[31]

Sans avoir reçu de formation littéraire, il avait acquis de vastes connaissances sur les « choses anciennes » ainsi que sur les « anciens tu ». Le chinois regroupe sous ce mot tout ce qui est plans, cartes et dessins, par opposition aux textes, wen , ces derniers constituant bien évidemment la partie noble de la culture (wenhua ).

[32]

Le verre était connu dans la Chine ancienne comme une spécialité de l’Orient romain. Ce sont des Tokhariens qui en réintroduisent la technique en Chine (Bei shi, chap. 97, p. 2275).

[33]

Voir É. DE LA VAISSIÈRE, Histoire des marchands sogdiens..., op. cit., pp. 196-221.

[34]

EDWIN G. PULLEYBLANK, « A Sogdian Colony in Inner Mongolia », T’oung Pao, XLI, 1952, pp. 317-356.

[35]

Shennu se laisse interpréter comme une traduction (et non une transcription) du prénom sogdien fort commun de Vaghvandé, « serviteur de Dieu ».

[36]

SERGEI G. KLJAŠ TORNYJ, Drevnetjurskie runi?eskie pamjatniki kak isto?nik po istorii Srednej Azii (Les inscriptions runiques en ancien turc comme sources pour l’histoire de l’Asie centrale), Moscou, Nauka, 1964, pp. 78-101, analyse longuement la signification de l’expression dans les inscriptions du second empire turc et conclut à l’identité entre ces ?ub et les départements (zhou ) chinois.

[37]

DENIS TWITCHETT, « T’ang Market System », Asia major, XII, 2,1967, pp. 202-248, ici p. 223. 9

[38]

EDWIN G. PULLEYBLANK, The background of the rebellion of An Lu-shan, Oxford, Oxford University Press, 1955, p. 80 et n. 26, p. 159 : voir le Jiu Tang shu, chap. 185, p. 4814.

[39]

Texte cité dans RONG XINJIANG, « The migrations and settlements of the Sogdians in the Northern dynasties, Sui and Tang », China archaeology and art digest, IV, 1,2000, p. 134. Il s’agit d’un passage du commentaire du Sanguo zhi par Pei Songzhi en 429 (texte chinois dans le Sanguo zhi, chap. 4, p. 895).

[40]

’yps’r, lettre III, l. 8 et 12, et ?’zkr’m, lettre I l. 4. ’yps’r est cependant attesté comme nom propre parmi les graffitis sogdiens du Haut-Indus (NICHOLAS SIMS-WILLIAMS, Sogdian and other Iranian inscriptions of the upper Indus, II, Londres, SOAS, « Corpus Inscriptionum Iranicarum-II/III », 1992, p. 45). Pour ?’zkr’m, le parallèle du document du mont Mugh A13, l. 1, un commandement à payer envoyé de la part du ?’zkr’m de Pendjikent, semble assurer le sens : voir FRANTZ GRENET et ÉTIENNE DE LA VAISSIÈRE, « The last days of Panjikent », Silk road art and archaeology, 8,2002, pp. 155-196, ici p. 187, n. 33. Par ailleurs, la lettre V est envoyée « Au divin seigneur, le maître de caravanes (s’rtp’w) Espandh?t » : nous reviendrons plus loin sur le terme de s’rtp’w sartapao.

[41]

C’est au nom du n’? de Penjikent qu’est envoyé le commandement à payer cité plus haut. C’est au nom du n’? que certaines monnaies sont frappées au Tch?tch.

[42]

On connaît désormais une dizaine de tombes ou lits funéraires sogdiens du VIe siècle retrouvés en Chine. Voir, pour cinq d’entre eux, BORIS MARSHAK, « La thématique sogdienne dans l’art de la Chine de la seconde moitié du VIe siècle », Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, séances de l’année 2001, Paris, 2002, pp. 227-264, et, pour deux autres, MARTHA CARTER, « Notes on two Chinese stone funerary bed bases with Zoroastrian symbolism », in P. HUYSE (éd.), Iran. Questions et connaissances, vol. 1, La période ancienne, Paris, Association pour l’avancement des études iraniennes, « Cahier de Studia iranica-25 », 2002, pp. 263-287. La découverte la plus spectaculaire est aussi la plus récente : YANG JUNKAI et SUN FUXI, à paraître dans ÉTIENNE DE L V et É T (éds), Les Sogdiens en Chine, Paris, EFEO, « Études A AISSIÈRE RIC ROMBERT thématiques-13 », 2005.9

[43]

Sui shu, chap. 27, p. 756.

[44]

Ibid., chap. 28, pp. 790-791.

[45]

Leçon corrigée d’après le Jiu Tang shu (chap. 42, p. 1803), qui est fautif pour d’autres titres.

[46]

Tongdian, Changsha, Yuelu shushe, 1995, chap. 40, pp. 573 et 575; voir aussi, moins complet, le Jiu Tang shu, chap. 42, p. 1803. Le Xin Tang shu (chap. 75 A, p. 3306) se borne à noter incidemment, à propos d’un personnage qui vivait au milieu du VIIe siècle, l’existence du titre de sabao guoyi (officier intrépide du sabao), équivalant peut-être au shuai du Tongdian.

[47]

RONG XINJIANG, « The migrations and settlements... », art. cit., p. 149.

[48]

TAM 524,32/1-1 et 2,32/2-1 et 2, édité dans TCW, vol. II, pp. 40-47, étudié par ZHANG GUANGDA, « Iranian religious evidence in Turfan Chinese texts », China archaeology and art digest, IV-1,2000, pp. 193-206, ici p. 195.

[49]

TAM 331 : 12/1 à 8, édité dans TCW, vol. III, pp. 110-115.

[50]

La stèle funéraire de An Wantong , dont un ancêtre aurait été mohe sabao au temps de Taizu (r. 386-408), est signalée par ANTONINO FORTE, The hostage An Shigao and his offspring. An Iranian family in China, Kyoto, Italian School of East Asian Studies, « Occasional Papers-6 », 1995, p. 11; et le traité de généalogies Yuanhe xingzuan : An Nantuo , sabao de Wuwei au début du VIe siècle, ibid.

[51]

« Documents sur la Chine et sur l’Inde », in Voyageurs arabes, trad. par Paule Charles-Dominique, Paris, Gallimard/NRF, 1995, p. 7.

[52]

Dans les textes bouddhiques, le sens de sabo est éclairé par le contexte, mais aussi par les variantes utilisées par certains traducteurs : shangzhu ou guke zhu (chef des marchands). Voir ALBERT DIEN, « The sa-pao problem re-examined », Journal of the American Oriental society, 82,3,1962, p. 336, n. 5, et p. 343, n. 66.

[53]

Il est passé d’ailleurs du bouddhisme au manichéisme, où il est appliqué à Mani, avec le même sens.

[54]

Voir N. SIMS-WILLIAMS, « The Sogdian merchants... », art. cit., pp. 48-49.

[55]

JACQUES DUCHESNE-GUILLEMIN, La religion de l’Iran ancien, Paris, PUF, 1962, pp. 71-76. Nous devons cette référence à Frantz Grenet.

[56]

Ce fut notamment le cas dès la réunification de l’empire. Yangdi des Sui (r. 604-617) adopta une politique nettement favorable aux étrangers. 9

[57]

TAM 31,14, édité dans TCW, vol. III, pp. 119-120.

[58]

La plupart sont des Cao; on note quelques He, Kang et An, et un Mu , peut-être de Merv. Ils ne sont pas classés par nom.

[59]

Voir, pour Ak-Bešim, GRIGORI L. SEMË NOV et KADICHA TAŠBAEVA, « Raskopki v Ak-Bešime v 1996 gody » (Fouilles d’Ak-Bešim en 1996), Ot?etnaja Arxeologi?eskaja Sessija za 1996 god, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage, 1997, pp. 48-51, et, pour Krasnaja Re?ka, Krasnaja Re?ka i Burana, Frunzé, 1989, pp. 71-72.

[60]

KARL M. BAJPAKOV, Srednevekovaja gorodskaja kul’tura Južnogo Kazaxstana i Semire?’ja ( VI-na?alo XIII v.) (La culture urbaine médiévale du Kazakhstan méridional et du Semire?’e,e -début due siècle), Alma-Ata, 1986, pp. 7-12. VI XIII

[61]

61 - K. M. BAJPAKOV, Srednevekovaja..., op. cit., pp. 32-34.9

[62]

Un essai de reconstitution des motifs économiques à l’origine de leur implantation dans É. DE LA VAISSIÈRE, Histoire des marchands..., op. cit., p. 65 sq.

[63]

Malgré N. SIMS-WILLIAMS, « The Sogdian merchants... », art. cit.

[64]

Bien des sabao n’étant que de simples chefs de canton, on comprend pourquoi les descendants de ceux qui avaient eu la charge de communautés plus importantes éprouvèrent le besoin de les distinguer en ajoutant à leur titre le qualificatif de « grand » (da ), et même, sans craindre la redondance, de doubler ce qualificatif de son équivalent sanskrit maha (mohe en chinois). Voir le titre de mohe da sabao porté par Di Suo et celui de Kang Yuanjing dans les épitaphes signalées par ANTONINO FORTE, « Iraniens en Chine. Bouddhisme, mazdéisme et bureaux de commerce », in M. COHEN, J.-P. DRÈGE et J. GIÈS (dir.), La Sérinde, terre d’échanges, Paris, La Documentation française, 2000, p. 188.

[65]

Sui shu, chap. 28, pp. 790-791; Tongdian, chap. 40, pp. 573-575. Autre signe de cette relative marginalité des sabao : dans les deux listes du Sui shu, ils sont relégués en dernière position parmi les fonctionnaires de leur catégorie.

[66]

Voir supra, note 46.

[67]

Pour les Cinq dynasties, voir Mozhuang manlu (éd. Congshu jicheng, no 2865, chap. 4, p. 37), cité dans LUO FENG, « Sabao: further consideration of the only post for foreigners in the Tang dynasty bureaucracy », China archaeology and art digest, IV, 1,2000, pp. 173-174. Pour la fin du XIe siècle, voir Guangchuan hua ba, chap. 4, p. 40 de l’édition Congshu jicheng jianbian, Taibei, Taiwan Shangwu yinshuguan, 1965.

[68]

Différemment, ARAKAWA MASAHARU, « T? teikoko to Sogudojin no K?eki Katsud? » (The Tang empire and the Sogdian commercial activities), T?y?shi kenky?, 56,3,1997, pp. 171-204.

[69]

D’après son épitaphe, Sabao était son nom personnel (hui ), son titre étant « grand chef du pays de Mi » (Mi guo da shouling ); voir XIANG DA, Tang Chang’an yu xiyu wenming, Pékin, Sanlian shudian, 1957, p. 92.

[70]

Édits contre la « religion de Perse » de 745 (Tang huiyao, Pékin, Zhonghua shuju, 1955, réimpr. 1998, chap. 49, p. 864, et Tongdian, chap. 40, p. 573), et contre le manichéisme de 732 (ibid.).

[71]

ARAKAWA MASAHARU, « Hokuch? Zui T?dai ni okeru “Sapp? ” no seikaku wo megutte » (Sur les caractères « Sabao » sous les dynasties du Nord, les Sui et les Tang), T?y? shien, 50/51,1998, pp. 164-186.

[72]

Grâce au registre de 751 déjà cité, dont l’étude minutieuse a été réalisée par IKEDA ON, « Hachi seiki ch? y?... », art. cit., pp. 49-92.

[73]

Les données sont rassemblées dans N. SIMS-WILLIAMS, « The Sogdian merchants... », art. cit. 9

[74]

Par exemple « Ky-twnk de la famille (x’) Tyn » dans le texte cité plus bas.

[75]

RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo yu wailai wenming, Pékin, Sanlian shudian, 2001, pp. 132-135. Par ailleurs, il faut souligner qu’aucun mariage n’est contracté entre des personnes portant le même nom, ce qui semble suggérer un respect de la règle d’exogamie qui régit les mariages chinois. On connaît cependant un contre-exemple : Mi Jifen (714-805), dont les ancêtres étaient du pays de Mi en Occident, marié à une Mi; voir WU GANG (éd.), Quan Tang wen buyi, Xi’an, Sanqin chubanshe, vol. 3, 1996, p. 143.

[76]

LUO FENG, Guyuan nan jiao Sui Tang mudi (Les tombes des dynasties Sui et Tang dans les quartiers sud de Guyuan), Pékin, Wenwu chubanshe, 1996.

[77]

NICHOLAS SIMS-WILLIAMS et FRANÇOIS DE BLOIS, « The Bactrian calendar », Bulletin of the Asia Institute, « Studies in honor of Vladimir A. Livshits », 10,1996, pp. 149-165, ici pp. 152-153 et 165. 9

[78]

Manuscrit Pelliot 3348 V 2 B. Voir ÉRIC TROMBERT, « Textiles et tissus sur la Route de la soie. Éléments pour une géographie de la production et des échanges », in M. COHEN, J.-P. DRÈGE et J. GIÈS (dir.), La Sérinde..., op. cit., pp. 107-120.

[79]

ARAKAWA MASAHARU, « The transit permit system of the Tang empire and the passage of merchants », Memoirs of the Toyo Bunko, 59,2001, pp. 1-21, ici p. 13.

[80]

On possède ainsi plusieurs exemples de Hu servant d’envoyés à l’Ouest ou chez les nomades à l’époque Tang, comme durant les dynasties précédentes.

[81]

RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo..., op. cit., p. 104; stèle éditée dans ZHOU SHAOLIANG (éd.), Tangdai muzhi huibian, Shanghai, Shanghai guji chubanshe, 1992, 2 vols, p. 96.

[82]

Voir la biographie de Pei Ji dans le Xin Tang shu, chap. 88, pp. 3736-3740.

[83]

ZHOU SHAOLIANG (éd.), Tangdai muzhi huibian..., op. cit., pp. 571-572.

[84]

En particulier le lit funéraire sogdien d’Anyang, aujourd’hui partagé entre Paris, Cologne, Boston et Washington. 9

[85]

ROBERT DES ROTOURS (éd. et trad. par), Histoire de Ngan Lou-chan (Ngan Lou-chan che tsi), Paris, PUF, « Bibliothèque de l’Institut des hautes études chinoises-XVIII », 1962, pp. 108-109, traduction légèrement modifiée. 9

[86]

RONG XINJIANG, « The migrations and settlements... », art. cit., p. 150.

[87]

L’identification du nom mystérieux de Zhaowu, donné par les Chinois aux princes sogdiens, restée longtemps non élucidée, est due à OLGA SMIRNOVA, O?erki ? iz istorii Sogda (Recherches d’histoire sogdienne), Moscou, Nauka, 1970, pp. 24-38, qui a fait le rapprochement avec un texte arabe du Xe siècle donnant explicitement le titre de Jam? k aux nobles sogdiens, et le traduisait par Joyau (voir RICHARD N. FRYE, « Jam? k, Sogdian “Pearl” ? », Journal of the American oriental society, 71,1951, pp. 142-145). Voir maintenant YUTAKA YOSHIDA, « On the origin of the Sogdian surname Zhaowu and related problems », Journal asiatique, 291,2003, pp. 35-67.

[88]

R. DES ROTOURS, Histoire de Ngan Lou Chan..., op. cit., p. 120.

[89]

JONATHAN K. SKAFF, « Barbarians at the Gates ? The Tang frontier military and the An Lushan rebellion », War and society, 18-2,2000, pp. 23-35.

[90]

R. DES ROTOURS, Histoire de Ngan Lou Chan..., op. cit., p. 346. Jie hu est une dénomination archaïsante sous les Tang pour Hu. An Lushan, dont on sait avec certitude qu’il était Sogdien, est lui aussi dit Jie hu (ibid., p. 254).

[91]

Peut-être faut-il voir un cas parallèle dans la personne de Li Huaixian « un Hu de Liucheng », qui porte pourtant un nom chinois. Militaire, il suit An Lushan et Shi Siming dans la révolte, puis passe aux impériaux, est nommé dudu de Youzhou ; trop indépendant, il est assassiné en 768. Il était marié à une Chinoise (Xu). Sans cette mention : « Un Hu de Liucheng », le fait qu’il ne soit pas Chinois nous échapperait totalement.

[92]

Yan Lu gong ji, Shanghai, Shanghai guji chubanshe, 1992, chap. 7, pp. 48-49; citée par RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo..., op. cit., p. 62.

[93]

Stèle reprise dans Kaogu, 8,1984, pp. 721-725 et 729.

[94]

LU ZHAOYIN, « He Wenzhe muzhi kaoshi », Kaogu, 9,1986, pp. 841-848.

[95]

JAMES HAMILTON, Manuscrits ouïgours du IXe - Xe siècle de Touen-Honang, Paris, Peeters, 1986, vol. 1, pp. 126-127.

[96]

Sur le maintien de la religion traditionnelle des Sogdiens, voir FRANTZ GRENET et ZHANG GUANGDA, « The last refuge of the Sogdian religion : Dunhuang in the ninth and tenth centuries », Bulletin of the Asia Institute, 10,1996, pp. 175-186.

[97]

S. 542v. 8, édité et étudié dans JIANG BOQIN, Tang Wudai Dunhuang sihu zhidu, Pékin, Zhonghua shuju, 1987, pp. 25-34. 9

[98]

P. 3952, traduit dans JACQUES GERNET, Les aspects économiques du bouddhisme dans la société chinoise du Ve au Xe siècle, Paris, École française d’Extrême-Orient, 1956, pp. 53-54. Sur les signes d’affaiblissement du canton de Conghua, voir IKEDA ON, « Hachi seiki... », art. cit.

[99]

C’est ce que tend à démontrer un registre complémentaire (S. 542v. 7, édité et étudié dans JIANG BOQIN, Tang Wudai..., op. cit., pp. 59-64) concernant les femmes des sihu.

[100]

S. 2894v. 2, édité dans RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo..., op. cit., pp. 270-271.

[101]

En 914, la famille Cao s’impose à Dunhuang. Or les antécédents chinois qu’elle affiche, et qui la rattachent au fort ancien et célèbre clan de l’empereur Cao Cao (155-220), sont certainement faux, car ces Cao sont inconnus des nombreux documents antérieurs à 914 qui permettent de bien connaître les grandes familles chinoises de la ville. On a supposé (RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo..., op. cit., pp. 258-274) qu’il pouvait s’agir d’une famille sogdienne, mais aucun autre indice ne permet de l’affirmer, car ce pourrait être aussi une famille chinoise sans ascendance prestigieuse, raisonnement qui peut aussi s’appliquer au directeur de la communauté Cao.

[102]

P. 3547r. Cité dans RONG XINJIANG, Zhonggu Zhongguo..., op. cit., p. 264.

[103]

ANATOLIJ G. MALJAVKIN, Ujgurskie gosudarstva v IX - XII vv (Les États ouïgours du IXe au XIIe siècle), Novosibirsk, Nauka, 1983, p. 240 sq.

[104]

Ainsi ce Chinois au service de Khotan envoyé en mission à Dunhuang et qui offre, entre 967 et 977, un s? tra en khotanais dont le colophon est signé en sogdien. Voir HAROLD W. BAILEY, « The colophon of the Jâtaka-stava », Journal of the greater India society, 1944, XI, 1, pp. 10-12.

[105]

NICHOLAS SIMS-WILLIAMS et JAMES HAMILTON, Documents turco-sogdiens du IXe - Xe siècle de Touen-houang, Londres, SOAS, « Corpus Inscriptionum Iranicarum-II/III », 1990, p. 63 sq.

[106]

P. 4640v., édité dans KDSC, pp. 605-611.

[107]

N. SIMS-WILLIAMS et J. HAMILTON, Documents turco-sogdiens..., op. cit., p. 23 sq.

Résumé

Français

Durant le haut Moyen Âge, l’Asie centrale orientale et la Chine du Nord ont été le théâtre d’expériences sociales et de brassages culturels tout à fait particuliers engendrés par des phénomènes migratoires complexes affectant des populations iraniennes surtout sogdiennes, mais pas uniquement. De ces milieux mixtes, créoles, qui se développèrent au confluent des influences sogdiennes, chinoises et turques, et que les anciens Chinois nommaient Hu, ou plus justement Za Hu, « Hu mélangés », l’histoire n’avait jusqu’à présent retenu que l’image d’un simple agrégat de familles de marchands spécialisés dans le grand commerce. Or il apparaît désormais que ces Za Hu formaient, sous les dynasties du Nord et du Sud, des communautés structurées et hiérarchisées, jusque dans les métropoles de Chine intérieure, très diverses sur le plan social et ethnique, puis sous les Tang des milieux mieux intégrés et acculturés, mais pas moins influents. Prenant ainsi les Hu en tant que groupe social particulier, le présent article tente de décrire l’évolution des structures communautaires, les liens de solidarité, les trajectoires d’ascension sociale et les phénomènes d’acculturation qui les touchent en milieu chinois.

English

Chinese and Hu. Migrations and mixing of cultures of the Iranians in the Eastern part of Central Asia during the Early Middle Ages During the Early Middle Ages, Iranians, mainly Sogdians, but not exclusively, were engaged in a complex process of migrations which generated distinctive social experiments and mixing of cultures in Northern China and in the Eastern part of Central Asia. For a long time, this mixed, composite milieu – called Hu or more rightly za Hu (“mixed Hu”) in the ancient Chinese texts – which arose at the junction between the Sogdian, Chinese and Turkish influences, was seen by historians as a mere aggregate of families of great traders. But, since numerous new documents on the Iranians in China are now available, it can be no longer doubted that these Za Hu formed highly structured and hierarchical communities under the Northern Dynasties, and became a more integrated, acculturated, but by no mean less influential milieu during the Tang Dynasty. Examining the existence of this Hu milieu as a structured social entity in China, this paper tries to analyse the organization of the communities, their links with the Chinese power and with some already heavily sinicized Sogdians, the marriage patterns, the processes of climbing up the social ladder, and the phenomenons of acculturation in the frame of Chinese society.

Plan de l'article

  1. L’émigration sogdienne
    1. Les marchands sogdiens
    2. Des communautés socialement diverses
    3. Militaires turco-sogdiens
    4. Structures communautaires
    5. Phénomènes migratoires
  2. Les processus d’intégration
    1. Des sabao aux cantons soumis
    2. La sinisation : prénoms, mariages
    3. Intégration à l’administration et aux élites
    4. Quelques problèmes et une hypothèse
    5. An Lushan, le fléau des Hu
    6. Assimilation et dissimulation
  3. Les Hu de Dunhuang
    1. Les Sogdiens de Conghua
    2. Les élites sogdiennes à Dunhuang

Pour citer cet article

de La Vaissière Étienne, Trombert Éric, « Des Chinois et des Hu. Migrations et intégration des Iraniens orientaux en milieu chinois durant le haut Moyen Âge », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 5/2004 (59e année), p. 931-969.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2004-5-page-931.htm


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