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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2005/1 (60e année)


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Je remercie Pascal Muller pour la relecture de ce texte et ses précieux conseils, ainsi qu’Irène Aghion et François de Polignac pour leurs utiles avis et suggestions.
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Identités, mobilités et frontières sont aujourd’hui au cœur des recherches sur l’Antiquité. Il s’agit là, certes, de préoccupations propres au monde contemporain : un Grec ancien n’aurait pas su traduire dans sa langue les deux premiers concepts [1][1] Sur la notion grecque d’identité, voir DAVID ASHERI,..., et sa notion de frontière (horos)[2][2] KARL BENEDICT HASE, WILHELM et LUDWIG DINDORF (dir.),... n’aurait pas couvert les mêmes champs sémantiques et symboliques que le terme moderne [3][3] GRAZIA DAVERIO ROCCHI, Frontiera e confini nella Grecia.... Il n’en demeure pas moins que l’exploration de ces domaines a contribué à renouveler notre vision du monde ancien [4][4] Pour un exemple récent de débat fécond entre historiens.... L’impact provoqué par les colonisations, les guerres, les migrations individuelles ou collectives s’est fait sentir d’une rive à l’autre de la Méditerranée, de l’Espagne à l’Italie, des côtes africaines à celles de la mer Noire. Partout, il a demandé une intégration conceptuelle de la complexité ethnique et culturelle, qui se développait sous des formes différentes dans les diverses régions.

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À l’intérieur de ce large éventail de situations, l’Italie adriatique représente un cas tout particulièrement significatif. D’abord, il s’agit d’une région relativement peu connue de la Méditerranée antique, qui commence seulement à être étudiée de manière globale [5][5] Citons, à titre d’exemple, deux ouvrages récents :.... Ensuite, elle présente une grande variété de peuples et de modèles culturels, que seuls des approches et des outils d’investigation différents permettent de comprendre. Enfin, les contacts avec le monde grec ont pris ici des formes diverses et discontinues : relations d’échange, affrontements guerriers ou déplacements individuels. Malgré les différences régionales sensibles, l’histoire de l’Adriatique est en effet unifiée par un destin commun : l’absence d’une colonisation grecque archaïque.

L’Adriatique archaïque : les données

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Vers 733 avant J.-C., les Corinthiens, guidés par Chersicratès, membre de la noble famille des Bacchiades, ont fondé Corcyre (Corfou), aux portes de l’Adriatique, après en avoir chassé les précédents occupants, les indigènes Liburniens [6][6] Selon le récit de STRABON, Géographie, VI, 2,4, et... ou les Grecs érétriens, venus de l’Eubée [7][7] Selon PLUTARQUE, Questions grecques, 11C.. Les rares moments d’accord entre Corcyre et Corinthe ont produit deux autres fondations coloniales sur les côtes de l’Albanie actuelle : Epidamne, vers 627 avant J.-C., et Apollonia, vers 600 avant J.-C. [8][8] PIERRE CABANES, « La colonisation corinthienne », in.... L’influence corinthienne rayonne certes vers l’arrière-pays indigène, c’est-à-dire illyrien [9][9] Comme le montre aussi la présence, à Epidamne, d’un..., mais elle n’arrive pas à pénétrer vers les régions septentrionales. Ainsi l’existence de colonies grecques au chœur de l’Adriatique reste-t-elle très fragile, voire incertaine avant le IVe siècle avant J.-C. [10][10] Telle la colonie de Pharos, fondée, selon STRABON,... et ne repose-t-elle que sur quelques fragments de textes qui n’ont pas trouvé, jusqu’à présent, confirmation dans les documents archéologiques. C’est le cas de la fondation de Corcyre la Noire (Kor?ula), attribuée aux habitants de Cnide [11][11] STRABON, Géographie, VII, 5,5., et de la fondation d’Elpie, dans l’ancienne Daunie (Pouilles septentrionales), par des colons venant de Rhodes et de Cos [12][12] Sur la fondation de Corcyre la Noire à la fin du VIe....

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Les contacts entre Grecs et populations adriatiques s’inscrivent ainsi dans des schémas autres que la conquête coloniale classique. Ils sont plutôt le produit de relations commerciales nouées depuis la fin de l’âge du Bronze dans la lagune vénète, autour du delta du Pô et dans l’Adriatique centrale et méridionale [13][13] Sur la Vénétie : ELENA DI FILIPPO BALESTRAZZI, « Tre.... Ces contacts reprennent à l’époque historique : une petite communauté de Grecs s’installe à Tor Pisana, près de Brindisi, dans le deuxième quart du VIIe siècle avant J.-C. [14][14] FRANCESCO D’ANDRIA, « Messapi e Peuceti », in G. PUGLIESE.... Les relations s’intensifient au cours du VIe siècle avant J.-C. : dans le delta du Pô, Grecs, Étrusques, Vénètes et Ombriens ont cohabité de la fin du VIe au milieu du IVe siècle avant J.-C. Cette mobilité a pu être aussi individuelle : dans le comptoir grec de Pithécusses (golfe de Naples), le nom d’un Daunien, Dazimos, a été gravé sur une amphore utilisée pour la sépulture d’un nouveau-né. Cela suppose la présence d’un noyau familial immigré, au tout début du VIe siècle avant J.-C. [15][15] GIORGIO BUCHNER, Salento arcaico, Galatina, Congedo.... Le parcours de ce petit groupe témoigne de pérégrinations qui ont dû être assez courantes à cette époque : les caractères de l’inscription laissent en effet deviner que son auteur a dû apprendre à écrire dans une communauté étrusque, avant de s’établir à Pithécusses [16][16] ANTONIN BARTONEK et GIORGIO BUCHNER, « Die ältesten....

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D’autres formes de mobilité sont liées à la guerre et, plus généralement, au domaine militaire [17][17] Sur ces thèmes, voir JULIETTE DE LA GENIÈRE, « Les..., comme en témoignent à la fois les textes, l’archéologie et l’épigraphie. Denys d’Halicarnasse mentionne la coalition d’Étrusques, d’Ombriens et de Dauniens qui, en 524 avant J.-C., ont traversé ensemble les Apennins pour engager une bataille aux portes de Cumes, en Campanie [18][18] DENYS D’HALICARNASSE, Antiquités romaines, VII, 3..... Thucydide évoque les cent cinquante Messapiens, habitants de l’extrémité méridionale des Pouilles, octroyés aux Athéniens pour l’expédition de Sicile, en 413 avant J.-C., par le dynaste local Artas [19][19] THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, VII,.... Des mercenaires venant de toute la région iapyge (Pouilles actuelles) [20][20] Sous le nom de Iapygia, les sources grecques indiquent... auraient en outre participé à la même expédition sicilienne [21][21] THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, VII,.... L’archéologie donne confirmation de ces pratiques militaires. Des hommes venant du Picenum (la région autour d’Ancône) ont vraisemblablement participé à des actions dans le sud de la péninsule : on explique ainsi la présence de casques typiques de cette région adriatique, datés du deuxième quart du VIe siècle avant J.-C. dans des tombes d’Italie méridionale (Canne, Cairano) et de Sicile (Porto Empedocle) [22][22] Pour la liste des attestations, se reporter à MARKUS.... Qui plus est, la provenance funéraire de ces objets suppose une véritable intégration des soldats étrangers aux sociétés qu’ils servaient [23][23] Cf. G. TAGLIAMONTE, I figli di Marte..., op. cit.,.... Un objet insolite retrouvé dans l’ancienne Daunie pourrait renvoyer à un mercenariat encore plus lointain. Il s’agit d’un vase en schiste égyptien, avec une inscription hiéroglyphique nommant Bokourînef, très haut dignitaire de la cour du pharaon Psammétique II (595-589 av. J.-C.), désigné comme le « chef de l’armée des Grecs » [24][24] MASSIMO PALLOTTINO, « Vaso egiziano iscritto proveniente.... Cette pièce n’est pas isolée dans la région : un scarabée égyptien retrouvé à Cavallino porte un cartouche évoquant le même pharaon [25][25] SERGIO PERNIGOTTI, « Nota. Scarabeo dalla tomba CV.... Plusieurs chercheurs ont débattu de l’interprétation de ces objets. Certains pensent qu’ils sont arrivés par l’intermédiaire de Grecs de l’Est, précisément phocéens [26][26] M. PALLOTTINO, « Vaso egiziano... », art. cit., pp. 580-590;.... D’autres ne sauraient exclure la présence de mercenaires iapyges, plus précisément dauniens, dans l’armée grecque à la solde de Psammétique II [27][27] Giuseppe NENCI, « Il barbaros polemos fra Taranto e.... Ces phénomènes de mobilité guerrière s’intensifient plus tard, au IVe siècle avant J.-C., sous l’impulsion des deux puissants tyrans de Syracuse, Denys l’Ancien et Denys le Jeune [28][28] Voir, à titre d’exemple, le destin de Nummelos, mercenaire....

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Il y a aussi des formes de contacts qui se nouent par la mobilité des artisans spécialisés, qui franchissent les limites du territoire colonial pour travailler au service des élites locales. Ce phénomène est notamment perceptible dans le domaine de l’architecture publique. Vers le milieu du VIe siècle avant J.-C., des sculpteurs et des tailleurs de pierre formés à Corcyre ont travaillé en pays messapien, à Cavallino [29][29] F. D’ANDRIA, « Messapi... », art. cit., pp. 660-66..., et, dans les dernières décennies du même siècle, des artistes venant des colonies grecques, de Tarente ou de Métaponte, ont décoré les édifices publics de plusieurs habitats iapyges [30][30] À Canosa (Daunie), à Monte Sannace et à Botromagno.... La mobilité des artisans est confirmée par une importante inscription en alphabet grec d’Achaïe, retrouvée en Basilicate, à San Mauro Forte, près de Métaponte : il s’agit de la dédicace à Héraclès, en vers, apposée au dernier quart du VIe siècle avant J.-C. par un certain Nicomachos, qui se présente comme kerameus (céramiste), spécialisé probablement dans la réalisation de terres cuites architecturales [31][31] MAURIZIO GIANGIULIO, « La dedica ad Eracle di Nicomaco....

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Enfin, ces phénomènes de mobilité sont prouvés par la présence de noms d’ethnies hors de leur territoire d’origine; c’est le cas, au VIe siècle avant J.-C., des Ombriens évoqués sur une coupe attique découverte dans le port de Gravisca, en Étrurie méridionale, ou bien des Apuliens à Pontecagnano, près de Salerne [32][32] P. POCCETTI, « Frontiere della scrittura... », art..... De façon significative, on peut parfois constater, dans l’archéologie et dans les textes, une identification entre le nom du peuple et la condition même d’esclave, ce qui révèle un type particulier d’échanges entre les Grecs et leurs partenaires italiques. Par exemple, le nom Omrikos, Ombrien, désigne un esclave sur un vase corinthien du tout début du VIe avant J.-C. [33][33] GIOVANNI COLONNA, « I Greci di Adria », Rivista storica.... Dans l’Odyssée, la servante de Laërte s’appelle Sikelé, nom qui affiche son origine sicilienne. De même, Iapygès est un nom d’esclave chez Athénée [34][34] HOMÈRE, Odyssée, XXIV, 211,366,389; ATHÉNÉE, Les Deipnosophistes,....

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Ces indices épars laissent ainsi deviner des sociétés archaïques beaucoup moins monolithiques et beaucoup plus perméables qu’on ne le pense, où les contacts avec le monde extérieur ont eu des conséquences majeures. Du côté grec, ils ont demandé l’élaboration de concepts aptes à décrire et à classer les autres et capables de rendre compte de leurs relations réciproques. Du côté indigène, ils ont stimulé et accéléré le processus de définition identitaire perceptible à travers une série d’indices, telles l’appropriation de l’écriture et des images ou une structure politique complexe. Au Ve siècle avant J.-C., ce processus est presque partout accompli, et le profil des différents peuples se dessine plus clairement dans les sources grecques. Il est évident, par ailleurs, qu’une telle « visibilité » présente une limite majeure : elle est proportionnelle au degré d’intérêt que les Grecs d’abord, les Romains ensuite, ont manifesté pour ces civilisations. Le cas des Samnites, peuple de l’Adriatique centrale, est particulièrement flagrant : ils apparaissent seulement au IVe siècle avant J.-C. dans les textes grecs [35][35] EDWARD T. SALMON, Il Sannio e i Sanniti, Turin, Einaudi,..., mais les documents archéologiques et épigraphiques montrent qu’ils ont certainement acquis une complexité politique remarquable dès le milieu, voire le deuxième quart du VIe siècle avant J.-C. La célèbre statue de guerrier samnite provenant de Capestrano, datée justement de cette époque, présente une inscription gravée en alphabet régional (« sud-picénien »). On a récemment proposé d’y lire la mention d’un dynaste local, Nevius Pomp[uled]ius, roi (raki) de la tribu des Vestins [36][36] Pour la chronologie de la statue, conservée au Musée....

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Tout en gardant conscience du caractère partiel et sélectif des catégories retenues dans cette enquête [37][37] Rappelons la définition de JONATHAN M. HALL, Ethnic..., nous avons choisi deux points d’observation qui prennent justement en compte cette dialectique entre textes et objets : quelques mythes d’origine, que les Grecs ont attribués aux peuples de l’Adriatique occidentale; quelques aspects des rituels funéraires indigènes, à travers lesquels les élites des sociétés adriatiques ont pu afficher leur appartenance culturelle.

Mythes et généalogies : les peuples adriatiques vus par les Grecs

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La représentation de l’espace et du peuplement de l’Adriatique émerge dans les textes des auteurs grecs vers la fin du VIe siècle avant J.-C. L’œuvre d’Hécatée de Milet, dont seuls des fragments sont parvenus jusqu’à nous, comportait certainement une description de la mer et des peuples riverains [38][38] HÉCATÉE, Fragmente der griechischen Historiker [FGrH],.... L’intérêt des auteurs grecs s’explique pour deux raisons essentielles : les relations de commerce et les vicissitudes militaires. À l’époque d’Hécatée, des communautés hellénophones résidaient dans le delta du Pô, comme le prouvent les inscriptions, datant du début du Ve jusqu’au milieu du IVe siècle avant J.-C., retrouvées dans les habitats et les nécropoles d’Adria et de Spina, près de Ferrare [39][39] Dédicaces grecques à Apollon de la première moitié.... Par ailleurs, dans le courant du Ve siècle avant J.-C., un long conflit de « décolonisation » oppose les peuples iapyges aux colons grecs d’Occident [40][40] DAVID ASHERI, « Colonizzazione e decolonizzazione »,.... Vers 473 avant J.-C., en effet, les Iapyges infligent aux Tarentins et à leurs alliés de Rhégion (actuelle Reggio) la plus cuisante défaite de l’histoire des Grecs, comme le souligne avec emphase Hérodote [41][41] HÉRODOTE, Histoires, VII, 170 : sa source probable....

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Cette curiosité pour l’Adriatique s’accompagne d’un certain nombre d’erreurs et de contradictions, en dépit des connaissances concrètes que les marins grecs devaient désormais avoir acquises. Hérodote, par exemple, se borne à nommer quelques peuples adriatiques sans prendre la peine de les décrire : Giuseppe Nenci a parlé à ce sujet d’« ethnographie sans ethnologie » [42][42] GIUSEPPE NENCI, « L’Occidente barbarico », in O. REVERDIN.... Dans son ouvrage monumental, Hérodote cite seulement trois fois l’Adriatique, toujours de manière incidente [43][43] HÉRODOTE, Histoires, I, 163 (navigation phocéenne en.... Il semble en outre ignorer le cours du fleuve Eridan (Pô), qu’il repousse aux limites septentrionales de l’Europe et qu’il paraît confondre avec le Rhin [44][44] HÉRODOTE, Histoires, III, 115; voir, à ce propos, JOHN.... Ces mêmes erreurs se retrouvent chez deux autres auteurs grecs, Apollonios de Rhodes et, selon Pline l’Ancien, Eschyle [45][45] Sur l’erreur d’Eschyle : PLINE, Histoire naturelle,.... Au IIe siècle avant J.-C., Polybe écrivait encore que le Rhône avait ses sources au fond de l’Adriatique [46][46] POLYBE, Histoires, III, 47,2. ! Ces confusions grossières justifient l’ironie de Pline sur les mauvaises connaissances géographiques des Grecs [47][47] PLINE, Histoire naturelle, XXXVII, 2,33.. Les lacunes du savoir semblent aller de pair avec la fascination que ces mondes éloignés exerçaient sur les auteurs grecs. Ainsi, tout un corpus de textes, qui remonte jusqu’à Homère [48][48] Sur l’Adriatique en général : PSEUDO-SCYMNOS, Périégèse,..., exalte la prospérité des régions adriatiques, prêtant aux animaux, voire aux femmes de ces régions une fertilité prodigieuse. Attirés par ces terres barbares, les Grecs pouvaient même y égarer leur propre identité : ce fut, selon Hérodote, le destin de ces Crétois qui, partis vers la Sicile à la quête de leur roi Kokalos, auraient échoué sur les côtes iapyges. Ils s’y seraient finalement installés, y subissant un processus de « déshellénisation » (ekbarbarosis) et prenant le nom de Messapiens [49][49] HÉRODOTE, Histoires, VII, 170. Pour G. NENCI, « Occidente... »,....

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Les faits obligèrent donc les Grecs à intégrer dans leur pensée cet univers ethnique nouveau et à lui donner une unité intelligible, condition nécessaire au développement des relations nouées avec ces mondes lointains. Cette exigence explique l’apparition de nombreuses généalogies « mixtes », moitié « barbares », moitié hellènes, qui prospèrent en Méditerranée et en Adriatique. Pour les Grecs, la descendance généalogique d’un ancêtre commun est, en effet, la solution la plus simple pour définir leur propre unité éthnique [50][50] J. M. HALL, Ethnic identity..., op. cit., p. 41 : « Les... : ils seraient tous issus d’Hellen, ancêtre mythique et éponyme de tous les Grecs, selon une tradition qui remonte au plus tard au VIe siècle avant J.-C. [51][51] HÉSIODE, Catalogue des femmes, fragment 2, cité dans..., reprise par Thucydide au siècle suivant [52][52] THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I,.... Or, ce même raisonnement de parenté généalogique est souvent élargi aux Barbares. Les peuples adriatiques, notamment ceux qui entrèrent directement en contact avec le monde grec, n’échappent pas à ce destin, comme le montre le cas des Iapyges.

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Une première tradition littéraire grecque attribue aux Iapyges une origine arcadienne, issue du dynaste Lycaon et de sa descendance. Selon Nicandre de Colophon, Lycaon aurait émigré vers l’Italie adriatique avec ses trois fils, Iapyx, Daunios et Peucétios [53][53] Cité par ANTONINUS LIBERALIS, Les métamorphoses, X..., éponymes des peuples iapyge, daunien et peucétien. Denys d’Halicarnasse, quant à lui, rapporte que Œnôtros et Peucétios, fils de Lycaon, seraient partis avec une flotte et des hommes vers l’Italie, dix-sept générations après la guerre de Troie. Peucétios aurait jeté l’ancre au cap Iapyge et s’y serait installé, donnant son nom aux habitants de la région, les Peucétioi. Son frère aurait poursuivi son voyage jusqu’à la région appelée, par la suite, Œnôtrie [54][54] DENYS D’HALICARNASSE, Antiquités romaines, I, 11,2.... On retrouve ce même mythe de fondation chez plusieurs autres auteurs, de Pline à Servius [55][55] PLINE, Histoire naturelle, op. cit., III, 99; PAUSANIAS,....

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Bien que remaniée sans cesse jusqu’à l’Antiquité tardive, la légende de l’origine arcadienne de ces peuples d’Italie méridionale pourrait remonter à une époque assez ancienne. Elle figure déjà, comme le déclare Denys d’Halicarnasse [56][56] DENYS D’HALICARNASSE, Antiquités romaines, I, 13., dans le traité de généalogie rédigé par l’Athénien Phérécide qui, dans la première moitié du Ve siècle avant J.-C., a réuni et réorganisé une série de traditions préexistantes [57][57] Comme l’a bien montré DAVID ASHERI, « Ferecide ateniese.... La parenté entre les Peuketiantes et les Œnôtres semble en effet déjà connue d’Hécatée de Milet, à la fin du VIe siècle avant J.-C. [58][58] Hécatée, cité par ÉTIENNE DE BYZANCE, Ethnika, s. v..... Mais la toute première version du mythe pourrait remonter encore plus loin, aux milieux grecs occidentaux du VIIe siècle avant J.-C. Les colons achéens, installés depuis quelques générations en Occident, auraient alors inventé une analogie entre les coutumes villageoises des peuples italiques, rencontrés dans le nouveau monde, et les pratiques de vie déjà observées chez leurs « compatriotes » arcadiens. Le parallèle avec ce peuple péloponnésien n’a pas été établi au hasard. Au sein des variétés régionales grecques, les Arcadiens « mangeurs de glands [59][59] Ainsi définis par HÉRODOTE, Histoires, I, 66. » représentent une société farouchement attachée à ses coutumes arriérées, « un monde antérieur au monde [60][60] FRANÇOIS HARTOG, Mémoire d’Ulysse. Récits sur la frontière... ». Ils occupent une place marginale dans la famille des peuples grecs car, tout comme les Étoliens, ils sont exclus de la lignée généalogique principale issue d’Hellen [61][61] Comme le remarque IRAD MALKIN, « Introduction », in.... La figure de Lycaon, être « originel et antédiluvien [62][62] Comme le souligne MAURIZIO GIANGIULIO, « Immagini coloniali... », est la parfaite synthèse des traits à la fois ancestraux et sauvages de son peuple. Fils de Pélasgos et de Mélibée, fille d’Océan [63][63] APOLLODORE, Bibliothèque, III, 8,1., ou bien de Pélasgos et de Déjanire [64][64] Phérécyde d’Athènes, cité par DENYS D’HALICARNASSE,..., Lycaon descend du « premier homme », Phoronée [65][65] APOLLODORE, Bibliothèque, II, 1,1-2 : Phoronée, roi..., et se distingue par sa sauvagerie féroce, qui l’amène à sacrifier à Zeus un enfant, transformant le sacrifice en acte de cannibalisme [66][66] Transformé en loup, la malédiction de Zeus devait retomber.... Le mythe sur l’ascendance arcadienne des Iapyges doit être ainsi replacé dans ce contexte particulier : il vise à établir une parenté avec le monde grec et à refouler en même temps ce rapport dans un passé légendaire et antérieur à la civilisation. On retrouve une attitude semblable dans le célèbre passage de l’Archaiologia de Thucydide, qui décrit une affinité originelle entre les coutumes des anciens Grecs et celles des Barbares [67][67] THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I,.... Ces derniers font figure de fossiles vivants et deviennent témoins d’un temps définitivement révolu.

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Dans le cadre de ces stratégies généalogiques, un second courant attribue aux Iapyges une origine crétoise : Hérodote [68][68] HÉRODOTE, Histoires, VII, 170., Aristote [69][69] Il s’agit d’un fragment de la « Constitution des Bottiéens »,..., puis Strabon [70][70] STRABON, Géographie, VI, 3,2., Pline [71][71] PLINE, Histoire naturelle, III, 102. et enfin Servius [72][72] SERVIUS, In Vergilii carmina commentarii, Aen., I,.... S’il apparaît que cette version du mythe pourrait remonter au VIe siècle avant J.-C., c’est toutefois au Ve siècle avant J.-C. qu’elle trouve une large diffusion dans les milieux athéniens [73][73] Grâce à l’œuvre d’Antiochos de Syracuse, auteur d’une.... On peut expliquer ce regain d’intérêt dans un cadre plus général, lié au commerce mais aussi à des contacts plus politiques d’Athènes avec les indigènes adriatiques. En témoigne l’« ancienne amitié » (palaia philia) avec le dynaste messapien Artas, remise à l’honneur, selon Thucydide, à la veille de l’expédition athénienne en Sicile de 413 avant J.-C. [74][74] THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, VI,.... Au même moment, les Athéniens essayaient d’associer leur nom à la légendaire expédition crétoise en Occident, qui aurait touché plusieurs lieux de l’Adriatique [75][75] Cf. par exemple ARISTOTE, « Constitution des Bottiéens »;.... Une telle association pourrait expliquer la fortune adriatique du personnage de Dédale [76][76] Voir le récit du PSEUDO-ARISTOTE, De mirabilibus auscultationibus,... : cette figure légendaire est en effet marquée par ses attaches à la fois athéniennes et crétoises [77][77] Dédale descend de la lignée royale d’Athènes, par la.... La propagande athénienne autour de la prétendue origine crétoise de sites et de peuples de l’Adriatique pourrait également expliquer la présence des images du géant crétois Talos, neveu et élève de Dédale, sur des cratères attiques à figures rouges retrouvés sur le pourtour adriatique [78][78] Deux cratères du peintre de Talos, de la fin du Ve.... Quelques populations adriatiques ont d’ailleurs pu faire leur cette même légende et l’utiliser, tels les Iapyges. Ces derniers, engagés au Ve siècle avant J.-C. dans le dur conflit contre Tarente, pouvaient trouver un intérêt à la diffusion de mythes qui les valorisaient en leur donnant une origine grecque antérieure même aux fondations coloniales du VIIIe siècle avant J.-C. [79][79] G. NENCI, « Per una definizione... », art. cit., p.... Ainsi Strabon, faisant probablement écho à l’historien Antiochos de Syracuse, pouvait-il écrire que les colons spartiates fondateurs de Tarente avaient trouvé sur place les descendants des Crétois échoués sur les côtes iapyges à l’époque du roi Minos [80][80] STRABON, Géographie, VI, 3,2..

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La réflexion sur les origines touche aussi d’autres peuples de l’espace adriatique : les Vénètes, par exemple, se voient attribuer une provenance orientale. Cette tradition généalogique apparaît comme une sorte de relecture faite au Ve siècle avant J.-C. des vers homériques évoquant, dans les rangs de l’armée troyenne, des Hénètes venant de la Paphlagonie [81][81] HOMÈRE, Iliade, II, 851-852. La même tradition est..., région d’Asie Mineure. Sophocle, dans sa tragédie perdue Les Anténorides, a probablement versifié le mythe selon lequel le prince troyen Anténor aurait conduit les Vénètes, qui avaient perdu leur roi à Troie, jusqu’à l’Adriatique septentrionale, où ils auraient fondé la ville de Padoue [82][82] Selon STRABON, Géographie, XIII, 1-3.. Le mythe de cette origine troyenne est connu dans la Rome républicaine [83][83] Par exemple à Caton l’Ancien, source de PLINE, Histoire... et trouve sa formulation à l’époque d’Auguste : Virgile et Tite-Live placent cet épisode en parallèle avec la fondation de Rome par Énée [84][84] VIRGILE, Enéide, I, 242-252; TITE-LIVE, Histoire romaine,.... La tradition « troyenne » s’inscrit ainsi dans le schéma bien connu des nostoi, les retours des héros de Troie, concernant plusieurs régions méditerranéennes et italiques [85][85] I. MALKIN (dir.), Ancient perceptions..., op. cit.,....

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Les exemples que nous venons d’évoquer permettent de dégager quelques éléments communs, en dépit des nombreuses contradictions des auteurs grecs et latins. Le premier est l’attribution d’une origine non autochtone aux peuples italiques, qui seraient arrivés sur leurs territoires à la suite de mouvements migratoires. Le deuxième est l’ascendance grecque souvent assignée à ces mêmes peuples, par filiation directe (l’origine crétoise ou arcadienne des Iapyges) ou par la proximité de l’épos grec (les origines troyennes des Vénètes). Ces mythes semblent ainsi répondre à une double fonction : d’une part, expliquer une réalité étrangère selon des critères intellectuels connus et la classer selon un référentiel de connaissances traditionnelles; d’autre part, la création d’antécédents dans les relations avec les Barbares, fondés sur d’anciennes parentés, voire sur l’occupation antérieure de leur territoire. Ces antécédents supposés légitiment les droits des Grecs sur ces mêmes terres. On remarquera enfin que les acteurs de ces parentés imaginaires sont des peuples (Arcadiens) ou des personnages (Lycaon) au caractère singulier et souvent prêts à sombrer dans la sauvagerie.

Les peuples adriatiques vus à travers leurs pratiques funéraires

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Si l’on cherche à reconnaître les clivages identitaires et la pluralité ethnique dans les documents archéologiques, on s’aperçoit que les confins entre les peuples adriatiques, nommés par les textes, ne se superposent pas exactement aux variations perceptibles dans la culture matérielle. S’il s’avère difficile de tracer des frontières entre les différentes civilisations [86][86] Comme Ettore Lepore l’avait bien vu, la frontière du..., il apparaît qu’analogies et divergences coexistent et que, selon les critères d’enquête retenus, l’accent est mis tantôt sur les unes, tantôt sur les autres. Les pratiques d’ensevelissement, par exemple, montrent que peu d’éléments relient les Vénètes, pratiquant l’incinération depuis le VIIIe siècle avant J.-C. [87][87] LOREDANA CAPUIS, I Veneti. Società e cultura di un..., aux Iapyges qui réitèrent, jusqu’à la romanisation ( IIIe siècle av. J.-C.), leur rituel caractéristique d’inhumation en position recroquevillée [88][88] ETTORE MARIA DE JULIIS, « I popoli della Puglia prima.... Or, sans vouloir confondre pratiques rituelles et appartenance ethnique [89][89] Sur les dangers de cette approche, voir J. M. HALL,..., le choix du mode de sépulture (inhumation, incinération, différentes formes de manipulation des dépouilles) semble être un marqueur conscient d’appartenance sociale, mais aussi identitaire, au vu de la durée et de la cohérence de ces pratiques pour chaque groupe. À l’inverse, l’introduction limitée et soudaine, au sein d’une communauté donnée, de pratiques funéraires différentes peut indiquer la présence d’individus allogènes. C’est le cas des Grecs incinérés dans la petite nécropole messapienne de Tor Pisana (Brindisi) pendant le deuxième quart du VIIe siècle avant J.-C. [90][90] F. D’ANDRIA, « Messapi... », art. cit., p. 659., ou bien des Iapyges, vraisemblablement esclaves, inhumés dans la nécropole de Pithécusses [91][91] BRUNO D’AGOSTINO, « Appunti sulla posizione della Daunia..., ou encore du guerrier samnite, peut-être un mercenaire, enseveli avec ses armes à Forentum (Basilicate) au début du IVe siècle avant J.-C. [92][92] ANGELO BOTTINI, « Uno straniero e la sua sepoltura :.... Enfin, la présence simultanée et indifférenciée des deux rituels (incinération et inhumation) peut être le signe d’une cohabitation ethnique dont les composantes sont difficiles à démêler : c’est le problème des nécropoles de Spina où, entre la fin du VIe et le milieu du IVe siècle avant J.-C., Grecs, Étrusques, Vénètes et autres Italiques sont ensevelis les uns à côté des autres [93][93] G. COLONNA, « La società spinetica... », art. cit.,....

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Les signes du statut social semblent en revanche dépasser largement les limites ethniques, malgré les variations locales qui subsistent pourtant. Ainsi, les armes sont rares en Vénétie au VIIe siècle avant J.-C. et dans les mobiliers du delta du Pô de la fin du VIe au milieu du IVe siècle avant J.-C. [94][94] LOREDANA CALZAVARA CAPUIS, « Un rituale funerario paleoveneto :..., mais elles sont une constante des riches mobiliers masculins du Picenum, du Samnium et de la Daunie [95][95] ALESSANDRO NASO, I Piceni. Storia e archeologia delle.... Le système rituel vénète est tout particulièrement emblématique de cette dialectique, car ses élites adhèrent aux usages locaux aussi bien qu’aux pratiques « héroïques » décrites dans les textes homériques : incinération, emploi de tissus et d’urnes cinéraires en bronze, exaltation du rôle du chef guerrier/artisan [96][96] Les tombes 236 d’Este-Ricovero (milieu du VIIIe siècle.... L’explication de ces analogies est loin d’être évidente, car l’hypothèse d’une transmission via les élites eubéennes des colonies campaniennes (Cumes) ne répond que partiellement à la question [97][97] Ibid., pp. 876-878.. Les voies concrètes de diffusion des rituels de la Campanie à la Vénétie sont en effet difficiles à cerner. Aucun élément ne permet en outre d’expliquer la présence de ces rituels, en Adriatique, dans la seule Vénétie, ni de comprendre pourquoi ce serait l’unique influence coloniale transmise à cette région éloignée. Doit-on penser plutôt à des codes et à des pratiques communes à plusieurs aristocraties de la Méditerranée archaïque, dont l’épos homérique serait le seul vestige littéraire connu ? Nous ne pouvons que laisser ouverte la question, tout en soulignant la présence d’autres comportements et codes communs à diverses aristocraties proto-historiques, pourtant très éloignées les unes des autres.

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Ainsi, très souvent, les élites se démarquent-elles par la déposition répétée des objets dans les mobiliers funéraires, par l’importance accordée au rôle du guerrier et par l’acquisition d’objets exotiques. Il s’agit d’attitudes largement partagées par l’ensemble des élites italiques [98][98] MAURO CRISTOFANI et MARINA MARTELLI, « Lo stile del.... Dans ces sociétés indigènes, les signes de la richesse n’ont jamais été déplacés, comme en Grèce, de la tombe au sanctuaire [99][99] IAN MORRIS, Death ritual and social structure in classical.... Les objets de prestige finissent inévitablement dans le mobilier funéraire, à la mort de leur premier propriétaire, ou bien à la fin d’une longue chaîne d’héritages, au sein du même groupe familial. Une deuxième analogie rassemble différentes cultures : il s’agit de l’exaltation du rôle des femmes aristocratiques qui s’exprime à travers un code symbolique homogène, perceptible dans l’iconographie comme dans les pratiques funéraires, faisant souvent référence au tissage. Les exemples sont nombreux dans l’espace adriatique, du VIIe au Ve siècle avant J.-C. : des scènes de tissage sont sculptées sur le trône en bois de la tombe 89 de Verucchio (Rimini) et sur la clochette en bronze de la tombe de l’Or de Bologne, datées du milieu du VIIe siècle avant J.-C. [100][100] Cf. MARIO TORELLI, Il rango, il rito e l’immagine...., ainsi que sur les stèles figurées dauniennes du VIIe -début du VIe siècle avant J.-C. [101][101] Sur ces sculptures, conservées au Musée national de.... Par ailleurs, des outils de tissage apparaissent dans les mobiliers de la Vénétie et du delta du Pô des VIIe - Ve siècles avant J.-C. [102][102] L. CAPUIS, I Veneti..., op. cit., pp. 131-132; ID.,.... Ces affinités se fondent probablement sur un même système de valeurs, qui dépassent les frontières pour créer une sorte de « réseau inter-ethnique [103][103] MICHEL BATS, « Identités ethno-culturelles et espaces... ». Celui-ci a pu faciliter les processus de mobilité entre les élites. Ces phénomènes se produisent aussi dans d’autres sociétés de l’Europe à la même époque : ainsi en Gaule méditerranéenne et pour les sociétés hallstattiennes (Autriche, Allemagne, Hongrie) [104][104] Sur le caractère « international » des aristocraties.... Ce n’est pas un hasard si ces similitudes concernent au premier chef les femmes; le mariage apparaît, en effet, comme l’une des voies privilégiées du mélange ethnique [105][105] SERGE GRUZINSKI et AGNÈS ROUVERET, « Ellos son como.... De telles alliances matrimoniales ont laissé des traces dans l’Adriatique archaïque. On peut citer l’exemple du chef guerrier enseveli au milieu du VIIe siècle avant J.-C. dans la tombe 89 de Verucchio, qui réunit dans son mobilier les signes d’une double descendance : ombrienne par voie paternelle et étrusque par voie maternelle [106][106] M. TORELLI, Il rango, il rito..., op. cit., pp. 77.... Les bijoux picéniens trouvés dans la nécropole d’Oliveto Citra, en Campanie, témoignent de la probable présence de femmes picéniennes dans cette communauté de la vallée du Sele au cours du VIIe siècle avant J.-C. [107][107] A. NASO, I Piceni..., op. cit., p. 170.. Une épitaphe gravée sur une stèle de Bologne nomme une femme vénète mariée à un Étrusque [108][108] L. CAPUIS, I Veneti..., op. cit., p. 203.. De toute évidence, les limites territoriales et ethniques n’ont pas constitué des barrières infranchissables pour ces aristocrates : le rang social doit être pris en compte parmi les variables qui ont contribué à forger l’idée de frontière dans le monde ancien.

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Deux tendances parallèles se dégagent des exemples considérés. D’une part, l’effort des Grecs pour systématiser, classer et en quelque sorte figer les réalités ethniques adriatiques, sous forme de mythes. Cette opération commence probablement déjà en milieu colonial au VIIe siècle avant J.-C. et devient pour nous perceptible à partir de la fin du VIe (Hécatée) et évidente au Ve siècle avant J.-C. (Phérécyde d’Athènes, Antiochos de Syracuse, Hérodote). Dans quelques cas, les peuples italiques ont pu s’approprier ces mêmes récits et leur donner une durée et une signification totalement indépendantes de leur fonction originelle. D’autre part, l’appartenance des individus à chaque société indigène est marquée depuis le VIIIe siècle avant J.-C. par des pratiques rituelles spécifiques : ce qui ne saurait pas exclure l’existence de « passerelles » entre les différents groupes ethniques.

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Ce double processus de définition, dans l’imaginaire et dans les pratiques, semble connaître une accélération décisive dans le courant du Ve siècle avant J.-C., avec la propagation des généalogies crétoise ou arcadienne des Iapyges et celle, troyenne, des Vénètes. Des épisodes historiques précis ont certainement agi comme capteurs et catalyseurs de tendances pré-existantes : le traumatisme des guerres médiques [109][109] D. ASHERI, « Identità greche, identità greca », art.... et la pression militaire des Italiques sur les colonies grecques d’Italie méridionale. Cette dernière menace était d’autant plus redoutable qu’elle venait de peuples, les Messapiens, les Peucétiens et les Dauniens, ensuite les Samnites, organisés selon une structure politique articulée, probablement régie par des dynastes à l’autorité affirmée [110][110] STRABON, Géographie, VI, 3,4 (qui remonte probablement.... Les récits du Ve siècle avant J.-C. ont pu ainsi établir un parallèle entre le danger que ces Barbares d’Occident faisaient courir à la grecque Tarente et la menace des Perses considérés comme les Barbares d’Orient, qui pesait sur le reste du monde grec [111][111] G. NENCI, « Il barbaros polemos... », art. cit., pp. 729....

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À la suite de ces événements, la définition de l’identité grecque face aux Barbares finit par changer radicalement par rapport à ce qu’elle était à l’époque archaïque. Elle passe d’un modèle agrégatif, de descendance commune, à un modèle d’opposition qui se construit sur le rejet des autres [112][112] J. M. HALL, Ethnic identity..., op. cit., pp. 45-47;.... Cela prouve, une fois de plus, qu’il n’existe pas d’identités prédéfinies de façon abstraite et immuable, mais que la notion même d’identité est soumise à des phénomènes d’interpénétrations historiques, même si celles-ci peuvent paraître, à première vue, très distantes.

Notes

[1]

Sur la notion grecque d’identité, voir DAVID ASHERI, « Identità greche, identità greca », in S. SETTIS (dir.), I Greci. Storia cultura arte società, 2, Una storia greca, II, Definizione, Turin, Einaudi, 1997, pp. 5-26, ici pp. 5-7.

[2]

KARL BENEDICT HASE, WILHELM et LUDWIG DINDORF (dir.), Thesaurus Graecae linguae, s. v. horos, vol. V, Paris, Didot, 1842-1846, cc. 2231-2234 : le mot grec signifie « limite », mais aussi « définition ».

[3]

GRAZIA DAVERIO ROCCHI, Frontiera e confini nella Grecia antica, Rome, Centro ricerche e documentazione sull’Antichità classica, 1988, ici pp. 20-21 et 25-27. Sur la frontière en Occident, voir Confini e frontiera nella grecità d’Occidente. Atti del XXXVII Convegno di studi sulla Magna Grecia (Taranto, 3-6 ottobre 1997), Tarente, Istituto per la storia e l’archeologie della Magna Grecia, 1998, pp. 475-501. L’essai de ETORRE LEPORE, « Per una fenomenologia storica del rapporto città-territorio in Magna Grecia », in La città e il suo territorio in Magna Grecia. Atti del VII Convegno di Studi sulla Magna Grecia (Tarento, 8-12 ottobre 1967), Naples, L’Arte Tipografica, 1968, pp. 29-62, est une lecture toujours riche d’enseignements et suggestions.

[4]

Pour un exemple récent de débat fécond entre historiens et archéologues sur le thème de l’identité ethnique, voir EMANUELE GRECO (dir.), Gli Achei e l’identità etnica degli Achei in Occidente. Atti del Convegno internazionale di studi, Paestum 2001, Paestum-Athènes, Fondazione Paestum/Scuola Archeologica Italiana di Atene, 2002.

[5]

Citons, à titre d’exemple, deux ouvrages récents : PIERRE CABANES (dir.), Histoire de l’Adriatique, Paris, Le Seuil, 2001; LORENZO BRACCESI et MARIO LUNI (dir.), I Greci in Adriatico, Rome, L’Erma di Bretschneider, « Studi sulla Grecità d’Occidente, Hesperia-15 », 2002.

[6]

Selon le récit de STRABON, Géographie, VI, 2,4, et de la Scholie à Apollonios de Rhodes, IV, 1212 (CARL WENDEL, Scholia in Apollonium Rhodium vetera, Berlin, Weidmann, 1938, pp. 309-310). Les Liburniens habitaient la côte balkanique comprise entre la péninsule istrienne et le fleuve Krka.

[7]

Selon PLUTARQUE, Questions grecques, 11C.

[8]

PIERRE CABANES, « La colonisation corinthienne », in ID. (dir.), Histoire de l’Adriatique, op. cit., pp. 45-54.

[9]

Comme le montre aussi la présence, à Epidamne, d’un polète, magistrat chargé de gérer les relations avec les Illyriens : PLUTARQUE, Questions grecques, 29. Cf. ALEKSANDRA MANO, « Les rapports commerciaux d’Apollonie avec l’arrière-pays illyrien », Studia albanica, 1,1973, pp. 185-194.

[10]

Telle la colonie de Pharos, fondée, selon STRABON, Géographie, VII, 5,6, par des Pariens; DIODORE DE SICILE, Bibliothèque historique, XV, 13,3, affirme que cette fondation a été réalisée en 385 avant J.-C., avec l’aide du tyran Denys de Syracuse.

[11]

STRABON, Géographie, VII, 5,5.

[12]

Sur la fondation de Corcyre la Noire à la fin du VIe siècle avant J.-C., voir ATTILIO MASTROCINQUE, Da Cnido a Corcira Melaina. Uno studio sulle fondazioni greche in Adriatico, Trente, Pubblicazioni del Dipartimento di storia della civiltà europea dell’Università di Trento, 1998, pp. 7-11, et LORENZO BRACCESI, Grecità adriatica, Bologne, Patron, 1977, pp. 104-106. Sur Elpie : STRABON, Géographie, XIV, 2,10, et ÉTIENNE DE BYZANCE, Ethnika, s. v. « Elpia »; pour une critique de cette tradition, se reporter à THIERRY VAN COMPERNOLLE, « La colonisation rhodienne en Apulie : réalité historique ou légende ? », Mélanges de l’École française de Rome, 97, I, 1985, pp. 35-45.

[13]

Sur la Vénétie : ELENA DI FILIPPO BALESTRAZZI, « Tre frammenti micenei da Torcello », in L. BRACCESI (dir.), Hesperia, 10, Rome, L’Erma di Bretschneider, 2000, pp. 203-223. Sur le delta du Pô : MAURIZIA DE MIN, « Frattesina », in G. NENCI et G. VALLET (dir.), Bibliografia topografica della colonizzazione greca in Italia e nelle Isole tirreniche, VII, Pise-Rome, Scuola Normale Superiore/École française de Rome, 1989, pp. 502-505. Sur l’Adriatique centrale, LUCIA VAGNETTI, « Quindici anni di studi e ricerche sulle relazioni tra il mondo egeo e l’Italia protostorica », in ID. (dir.), Magna Grecia e mondo miceneo. Nuovi documenti, XXII Convegno di studi sulla Magna Grecia (Tarento, 7-11 ottobre 1982), Tarente, Scorpione Editore, 1982, pp. 9-40.

[14]

FRANCESCO D’ANDRIA, « Messapi e Peuceti », in G. PUGLIESE CARRATELLI (dir.), Italia. Omnium terrarum alumna, Milan, Libri Scheiwiller, 1998, pp. 653-751, ici p. 659.

[15]

GIORGIO BUCHNER, Salento arcaico, Galatina, Congedo Editore, 1979, p. 106; GIANLUCA TAGLIAMONTE, I figli di Marte. Mobilità, mercenari e mercenariato italici in Magna Grecia e Sicilia, Rome, Giorgio Bretschneider Editore, 1994, p. 72; PAOLO POCCETTI, « Frontiere della scrittura e scritture di “frontiera” tra colonizzazione occidentale e culture indigene », in Confini e frontiera..., op. cit., pp. 609-656, ici p. 612.

[16]

ANTONIN BARTONEK et GIORGIO BUCHNER, « Die ältesten griechischen Inschriften von Pithecussai (2. Hälfte des VIII. bis 1. Hälfte des VII. Jhs.) », Die Sprache, 37,1, 1995, pp. 129-201, ici pp. 166-167.

[17]

Sur ces thèmes, voir JULIETTE DE LA GENIÈRE, « Les Grecs et les autres. Quelques aspects de leurs relations en Italie du Sud à l’époque archaïque », in Les Grecs et l’Occident. Actes du Colloque de la villa Kérylos (1991), Rome, École française de Rome, 1995, pp. 29-39.

[18]

DENYS D’HALICARNASSE, Antiquités romaines, VII, 3. Sur cet épisode, voir GIOVANNI COLONNA, « Il santuario di Cupra fra Etruschi, Greci, Umbri e Piceni », in G. PACI (dir.), Cupra marittima e il suo territorio in età antica. Atti del Convegno di studi cupra marittima, 3 maggio 1992, Tivoli, Tipigraf, 1993, pp. 3-31, ici pp. 7-8.

[19]

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, VII, 33.

[20]

Sous le nom de Iapygia, les sources grecques indiquent tantôt la péninsule du Salento, tantôt l’ensemble des peuples apuliens (Dauniens, Peucétiens et Messapiens); cf. GIUSEPPE NENCI, « Per una definizione della IAPUGIA », Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, VIII, 1,1978, pp. 43-47.

[21]

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, VII, 57,11; DIODORE DE SICILE, Bibliothèque historique, XIII, 44,1-2.

[22]

Pour la liste des attestations, se reporter à MARKUS EGG, Italische Helme. Studien zu den altereisenzeitlichen Helme Italiens un der Alpen, Mayence, Verlag des Römisch-Germa-nisches Zentralmuseum, 1986, pp. 142-147; on peut y ajouter le casque provenant de Canosa (Pouilles) avec une inscription sud-picénienne, conservé au Musée archéologique national de Florence (voir Anna Marinetti dans Piceni. Popolo d’Europa, Rome, De Luca Editore, 1999, p. 139).

[23]

Cf. G. TAGLIAMONTE, I figli di Marte..., op. cit., pp. 78-81; ID., « I mercenari italici », in Studi sull’Italia dei Sanniti, Milan, Electa, 2000, pp. 202-207.

[24]

MASSIMO PALLOTTINO, « Vaso egiziano iscritto proveniente dal villaggio protostorico di Coppa Nevigata », in Rendiconti Accademia dei Lincei, série VIII, VI, 11-12,1951, pp. 580-590; GUNTHER HOELBL, Beziehungen der ägyptischen Kultur zur AltItalien, Leyde, E. J. Brill, 1979, p. 282.

[25]

SERGIO PERNIGOTTI, « Nota. Scarabeo dalla tomba CV 1 », in O. PANCRAZZI (dir.), Cavallino I. Scavi e ricerche, 1964-1967, Galatina, Congedo Editore, 1979, pp. 227-229.

[26]

M. PALLOTTINO, « Vaso egiziano... », art. cit., pp. 580-590; G. HOELBL, Beziehungen..., op. cit., p. 282.

[27]

Giuseppe NENCI, « Il barbaros polemos fra Taranto e gli Iapigi e gli anathémata tarentini a Delfi », Annali della Scuola normale superiore di Pisa, série III, VI, 3,1976, p. 735, n. 49; ALBERTO CAZZELLA, « L’insediamento di Coppa Nevigata fra tarda età del Bronzo ed età del Ferro », Archeologia classica, 43,1991, p. 51.

[28]

Voir, à titre d’exemple, le destin de Nummelos, mercenaire italique à la solde de l’un des deux tyrans syracusains, connu par une inscription de Serra di Vaglio (Basilicate) : ETTORE LEPORE, « Ancora sul rapporto tra polis e chora. Parerga a una discussione », in La città e il suo territorio..., op. cit., pp. 359-367.

[29]

F. D’ANDRIA, « Messapi... », art. cit., pp. 660-661.

[30]

À Canosa (Daunie), à Monte Sannace et à Botromagno (Peucétie) : pour la liste des attestations, voir MARIA CECILIA D’ERCOLE, Importuosa Italiae litora. Paysage et échanges dans l’Adriatique méridionale à l’époque archaïque, Naples, Centre Jean Bérard, 2002, pp. 137-141.

[31]

MAURIZIO GIANGIULIO, « La dedica ad Eracle di Nicomaco (IG XIV 652). Un’iscrizione arcaica di Lucania ed i rapporti fra Greci ed indigeni nell’entroterra di Metaponto », in A. MASTROCINQUE (dir.), Ercole in Occidente. Atti del Convegno Trento 1990, Trente, Dipartimento di scienze filologiche e storiche dell’Università degli Studi di Trento, 1993, pp. 29-48.

[32]

P. POCCETTI, « Frontiere della scrittura... », art. cit., p. 614.

[33]

GIOVANNI COLONNA, « I Greci di Adria », Rivista storica di Antichità, IV, 1974, pp. 1-21, ici p. 19.

[34]

HOMÈRE, Odyssée, XXIV, 211,366,389; ATHÉNÉE, Les Deipnosophistes, 10,423d.

[35]

EDWARD T. SALMON, Il Sannio e i Sanniti, Turin, Einaudi, 1995, p. 40 : les premières citations des Samnites remontent à Philiste de Syracuse, autour de 370 avant J.-C. (cité par ÉTIENNE DE BYZANCE, Ethnika, s. v. « Mystia » et « Tyrseta », et par le PSEUDO-SKYLAX, Périple, 11,15).

[36]

Pour la chronologie de la statue, conservée au Musée national de Chieti, voir Giovanni Colonna dans Piceni...., op. cit., p. 106; pour l’inscription : ADRIANO LA REGINA, « I Sanniti », in G. PUGLIESE CARRATELLI (dir.), Italia. Omnium terrarum parens, Milan, Libri Scheiwiller, 1989, pp. 302-303.

[37]

Rappelons la définition de JONATHAN M. HALL, Ethnic identity in Greek Antiquity, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, pp. 20-26 : les critères d’ethnicité sont l’ensemble des qualités qui définissent l’appartenance à un groupe culturel, résultant de choix conscients; les signes (indicia) sont l’ensemble des attributs, physiques ou culturels (attitudes vestimentaires, langage, etc.), que l’on associe à des groupes spécifiques une fois définis les critères d’ethnicité.

[38]

HÉCATÉE, Fragmente der griechischen Historiker [FGrH], I, F 106, sur « l’embouchure » (eisbolé), et FGrH, I, F 90 et 93 sur le « golfe » (kolpos) adriatique. Voir en outre les passages d’Hécatée sur les peuples adriatiques, cités par ÉTIENNE DE BYZANCE, Ethnika, s. v. « Adria », « Histroi », « Mentores », « Liburnoi », « Iapygia » (FGrH, I, F 86,90,94 et 97).

[39]

Dédicaces grecques à Apollon de la première moitié du Ve siècle à Adria (G. COLONNA, « I Greci di Adria », art. cit., pp. 1-21); les inscriptions grecques retrouvées à Spina, qui datent d’entre 475 et 350 avant J.-C., sont plus nombreuses que dans toute autre cité d’Occident (GIOVANNI COLONNA, « La società spinetica e gli altri éthnè », in F. BERTI et P. G. GUZZO (dir.), Spina. Storia di una città fra Greci ed Etruschi, Ferrare, Maurizio Tosi Editore, 1994, pp. 131-143.

[40]

DAVID ASHERI, « Colonizzazione e decolonizzazione », in S. SETTIS (dir.), I Greci. Storia cultura arte società, I, Noi e i Greci, Turin, Einaudi, 1996, pp. 73-115.

[41]

HÉRODOTE, Histoires, VII, 170 : sa source probable est ici Antiochos de Syracuse, comme le montre G. NENCI, « Il barbaros polemos... », art. cit., p. 724.

[42]

GIUSEPPE NENCI, « L’Occidente barbarico », in O. REVERDIN et B. GRANGE (dir.), Hérodote et les peuples non grecs, Genève, Fondation Hardt, 1990, pp. 301-321, ici p. 307.

[43]

HÉRODOTE, Histoires, I, 163 (navigation phocéenne en Adriatique); IV, 33 (offrandes des Hyperboréens en Adriatique); V, 9 (confins des Siginnes avec les Hénètes de l’Adriatique).

[44]

HÉRODOTE, Histoires, III, 115; voir, à ce propos, JOHN LINTON MYRES, Herodotus, father of history, Oxford, Clarendon Press, 1953, pp. 32-46.

[45]

Sur l’erreur d’Eschyle : PLINE, Histoire naturelle, XXXVII, 31-33. Pour APOLLONIOS DE RHODES, Argonautiques, IV, vv. 627-628, voir le commentaire de Francis Vian dans E. DELAGE et F. VIAN, Apollonios de Rhodes. Argonautiques, t. III, chant IV, Paris, Les Belles Lettres, 1981, p. 92, n. 3.

[46]

POLYBE, Histoires, III, 47,2.

[47]

PLINE, Histoire naturelle, XXXVII, 2,33.

[48]

Sur l’Adriatique en général : PSEUDO-SCYMNOS, Périégèse, 378-379; sur l’île de Schérie (Corfou) : HOMÈRE, Odyssée, V, 34; sur la Vénétie et l’Ombrie : PSEUDO-ARISTOTE, De mirabilibus auscultationibus, 80; ÉTIENNE DE BYZANCE, Ethnika, s. v. « Adria » et « Ombrikoi »; sur l’Illyrie : PSEUDO-ARISTOTE, De mirabilibus auscultationibus, 128. Hécatée est la source d’Étienne de Byzance et probablement aussi des auteurs du IVe siècle avant J.-C. : voir RICCARDO VATTUONE, « Teopompo e l’Adriatico. Ricerche sul libro XXI delle Filippiche » (FGrH, 115, fragments 128-136), in L. BRACCESI (dir.), Hesperia, 10, op. cit., pp. 25-27.

[49]

HÉRODOTE, Histoires, VII, 170. Pour G. NENCI, « Occidente... », art. cit., p. 310, ce passage d’Hérodote est un exemple de la capacité d’acculturation de la Méditerranée non grecque.

[50]

J. M. HALL, Ethnic identity..., op. cit., p. 41 : « Les généalogies ethniques ont permis aux collectivités sociales de se situer dans le temps et dans l’espace. »

[51]

HÉSIODE, Catalogue des femmes, fragment 2, cité dans la Scholie à Apollonios de Rhodes, 1086b (cf. K. WENDEL, Scholia..., op. cit., p. 248). Pour une chronologie de l’ouvrage vers 580 avant J.-C. : MARTIN L. WEST, The Hesiodic catalogue of women. Its nature, structure and origins, Oxford, Clarendon Press, 1985, pp. 125-137.

[52]

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 3.

[53]

Cité par ANTONINUS LIBERALIS, Les métamorphoses, XXXI.

[54]

DENYS D’HALICARNASSE, Antiquités romaines, I, 11,2-4.

[55]

PLINE, Histoire naturelle, op. cit., III, 99; PAUSANIAS, Périégèse, VIII, 3,5; SOLIN, Collectanea rerum memorabilium, 2,12; SERVIUS, In Vergilii carmina commentarii, Aen., I, 532.

[56]

DENYS D’HALICARNASSE, Antiquités romaines, I, 13.

[57]

Comme l’a bien montré DAVID ASHERI, « Ferecide ateniese e le origini arcadiche degli Enotri », in L. BREGLIA PULCI DORIA, Incidenza dell’antico. Studi in memoria di E. Lepore, II, Naples, Luciano Editore, 1996, pp. 153-162.

[58]

Hécatée, cité par ÉTIENNE DE BYZANCE, Ethnika, s. v. « Peuketiantes », FGrH, I, F 89.

[59]

Ainsi définis par HÉRODOTE, Histoires, I, 66.

[60]

FRANÇOIS HARTOG, Mémoire d’Ulysse. Récits sur la frontière en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, 1996, pp. 144-161, ici p. 144.

[61]

Comme le remarque IRAD MALKIN, « Introduction », in ID. (dir.), Ancient perceptions of Greek ethnicity, Cambridge-Londres, Harvard University Press, 2001, p. 11.

[62]

Comme le souligne MAURIZIO GIANGIULIO, « Immagini coloniali dell’altro : il mondo indigeno fra marginalità e integrazione », in Mito e storia in Magna Grecia. Atti del XXXVI Convegno di studi sulla Magna Grecia (Tarento, 4-7 octobre 1996), Tarente, Scorpione Editore, 1997, pp. 287-290.

[63]

APOLLODORE, Bibliothèque, III, 8,1.

[64]

Phérécyde d’Athènes, cité par DENYS D’HALICARNASSE, Antiquités romaines, I, 11,2.

[65]

APOLLODORE, Bibliothèque, II, 1,1-2 : Phoronée, roi du Péloponnèse, était le grand-père de Pélasgos. Sur Phoronée et sa descendance, voir MARCEL DETIENNE, Comment être autochthone ? Du pur Athénien au Français raciné, Paris, Le Seuil, 2003.

[66]

Transformé en loup, la malédiction de Zeus devait retomber sur ses descendants (PAUSANIAS, Description de la Grèce, VIII, 2). APOLLODORE, Bibliothèque, III, 8,1, attribue ces mêmes méfaits aux fils de Lycaon, dont Peucétios.

[67]

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 5-6.

[68]

HÉRODOTE, Histoires, VII, 170.

[69]

Il s’agit d’un fragment de la « Constitution des Bottiéens », l’une des cent cinquante-huit constitutions rédigées par Aristote, cité par PLUTARQUE, Vie de Thésée, 16,2.

[70]

STRABON, Géographie, VI, 3,2.

[71]

PLINE, Histoire naturelle, III, 102.

[72]

SERVIUS, In Vergilii carmina commentarii, Aen., I, 533.

[73]

Grâce à l’œuvre d’Antiochos de Syracuse, auteur d’une histoire de la Grèce d’Occident qui commençait à l’époque de l’expédition légendaire de Kokalos et s’achevait vers 424 avant J.-C. Selon G. NENCI, « Per una definizione... », art. cit., p. 58, Antiochos serait la source d’Hérodote et d’Aristote.

[74]

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, VI, 33.

[75]

Cf. par exemple ARISTOTE, « Constitution des Bottiéens »; voir sur ces questions G. NENCI, « Per una definizione... », art. cit., p. 53.

[76]

Voir le récit du PSEUDO-ARISTOTE, De mirabilibus auscultationibus, 81, sur l’œuvre de Dédale dans le delta du Pô.

[77]

Dédale descend de la lignée royale d’Athènes, par la branche cadette des Métionides (APOLLODORE, Bibliothèque, III, XV, 8); voir FRANÇOISE FRONTISI, Dédale. Mythologie de l’artisan en Grèce ancienne, Paris, La Découverte, 2000, pp. 89-90. Ses exploits se déroulent pour la plupart en Crète : HOMÈRE, Iliade, 18,591-592; PLUTARQUE, Vie de Thésée, XIX, 1-10; APOLLODORE, Bibliothèque, III, 15,8; OVIDE, Métamorphoses, 8,183 sq.; AUSONE, Mosella, 300; EUSTATHE, Commentarii ad Homeri Iliadem pertinentes, XVIII, 590; SOLIN, Collectanea rerum memorabilium, V, 8.

[78]

Deux cratères du peintre de Talos, de la fin du Ve siècle avant J.-C., proviennent l’un de Spina (F. BERTI et P. G. GRUZZO (dir.), Spina..., op. cit., p. 341, n. 802, fig. 94), l’autre de Ruvo (JAMES D. BEAZLEY, Attic red-figured vase-painters, Oxford, The Clarendon Press, 1963, p. 1338, n. 1). Sur cette iconographie et sur le mythe de Talos : ELIANA MUGIONE, Miti della ceramica attica in Occidente, Tarente, Scorpione Editrice, 2000, pp. 134 et 150; EDUARDO FEDERICO, « Talos : funzione e rifunzionalizzazioni di un mito eteocretese », Annali dell’Istituto Orientale di Napoli, Archeologia, Storia antica, IX, Naples, Istituto Universitario Orientale, 1989, pp. 95-120.

[79]

G. NENCI, « Per una definizione... », art. cit., pp. 53-54.

[80]

STRABON, Géographie, VI, 3,2.

[81]

HOMÈRE, Iliade, II, 851-852. La même tradition est connue du Pseudo-Scymnos (Circuit de la Terre, 389-390); Strabon paraît hésiter entre l’origine orientale des Vénètes (Géographie, XIII, 1,3; XII, 3,8) et la parenté avec les Celtes et les Gaulois (Géographie, IV, 4,1), qui est acceptée aussi par Polybe (Histoires, II, 17,5-6).

[82]

Selon STRABON, Géographie, XIII, 1-3.

[83]

Par exemple à Caton l’Ancien, source de PLINE, Histoire naturelle, III, 130.

[84]

VIRGILE, Enéide, I, 242-252; TITE-LIVE, Histoire romaine, I, 1,1-3.

[85]

I. MALKIN (dir.), Ancient perceptions..., op. cit., p. 9.

[86]

Comme Ettore Lepore l’avait bien vu, la frontière du Samnium avant la romanisation « était un espace ouvert plus qu’une limite » (« Conclusioni », in La romanisation du Samnium aux IIe et Ier siècles avant J.-C., Naples, Centre Jean Bérard, 1991, pp. 261-264, ici p. 261).

[87]

LOREDANA CAPUIS, I Veneti. Società e cultura di un popolo dell’Italia preromana, Milan, Longanesi, 1993, pp. 76-79.

[88]

ETTORE MARIA DE JULIIS, « I popoli della Puglia prima dei Greci », in G. PUGLIESE CARRATELLI (dir.), Il Mediterraneo, le metropoleis e la fondazione delle colonie, Milan, Electa, 1985, pp. 165-166.

[89]

Sur les dangers de cette approche, voir J. M. HALL, Ethnic identity..., op. cit., pp. 128-131.

[90]

F. D’ANDRIA, « Messapi... », art. cit., p. 659.

[91]

BRUNO D’AGOSTINO, « Appunti sulla posizione della Daunia e delle aree limitrofe rispetto all’ambiente tirrenico », in La civiltà dei Dauni nel quadro del mondo italic. Atti del XIII Convegno di studi etruschi e italici, Manfredonia, 21-27 giugno 1980, Florence, Leo S. Olschki, 1984, p. 255.

[92]

ANGELO BOTTINI, « Uno straniero e la sua sepoltura : la tomba 505 di Lavello », in Dialoghi di archeologia, 1,1985, pp. 59-68.

[93]

G. COLONNA, « La società spinetica... », art. cit., pp. 134-135.

[94]

LOREDANA CALZAVARA CAPUIS, « Un rituale funerario paleoveneto : analisi e proposte di interpretazione socio-economica e culturale », in Studi di paletnologia in onore di Salvatore M. Puglisi, Rome, Università di Roma La Sapienza, 1985, p. 878; PIER GIOVANNI GUZZO, « Ipotesi di lavoro per un’analisi dell’ideologia funeraria », in F. BERTI et P. G. GUZZO (dir.), Spina..., op. cit., p. 224; FEDE BERTI, « Spina : analisi preliminare della necropoli di Valle Trebba », in Nécropoles et sociétés antiques (Grèce, Italie, Languedoc). Actes du colloque international de Lille, 2-3 décembre 1991, Naples, Centre Jean Bérard, 1994, pp. 181-202.

[95]

ALESSANDRO NASO, I Piceni. Storia e archeologia delle Marche in epoca preromana, Milan, Longanesi, 2000, pp. 100-127,155-161 et 187-195; GIANLUCA TAGLIAMONTE, I Sanniti. Caudini, Irpini, Pentri, Carricini, Frentani, Milan, Longanesi, 1996, pp. 82-83,93,110-111 et 123-124; ANGELO BOTTINI, Principi guerrieri nella Daunia del VII secolo. Le tombe principesche di Lavello, Bari, De Donato, 1982.

[96]

Les tombes 236 d’Este-Ricovero (milieu du VIIIe siècle av. J.-C.), Ricovero 234 (650-625 av. J.-C.) et Benvenuti 126 (vers 600 av. J.-C.) sont des cas emblématiques de ces pratiques « héroïques » : L. CALZAVARA CAPUIS, « Un rituale funerario... », art. cit., pp. 865-876.

[97]

Ibid., pp. 876-878.

[98]

MAURO CRISTOFANI et MARINA MARTELLI, « Lo stile del potere e i beni di prestigio », in J. GUILAINE et S. SETTIS (dir.), Storia d’Europa. Preistoria e Antichità, II, Turin, Einaudi, 1994, pp. 1154-1159.

[99]

IAN MORRIS, Death ritual and social structure in classical Antiquity, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, pp. 149-150.

[100]

Cf. MARIO TORELLI, Il rango, il rito e l’immagine. All’origine della rappresentazione storica romana, Milan, Electa, 1997, pp. 52-86; Cristiana Morigi Govi dans Principi etruschi tra Mediterraneo e Europa, Venise, Marsilio, 2000, p. 278.

[101]

Sur ces sculptures, conservées au Musée national de Manfredonia (Pouilles), voir MARIA CECILIA D’ERCOLE, « Immagini dall’Adriatico arcaico. Su alcuni temi iconografici delle stele daunie », Ostraka, IX, 2,2000, pp. 329-337.

[102]

L. CAPUIS, I Veneti..., op. cit., pp. 131-132; ID., « Per una archeologia della morte nel mondo paleoveneto : limiti e prospettive di ricerca », Aquileia nostra, LVII, 1986, cc. 83-85; F. BERTI, « Spina, analisi preliminare... », art. cit., p. 195.

[103]

MICHEL BATS, « Identités ethno-culturelles et espaces en Gaule méditerranéenne (principalement aux XIe - Ve s. avant J.-C.) », in Confini e frontiera..., op. cit., pp. 381-418, ici p. 417, constate l’existence de « chaînes de sociétés » et d’un réseau « international ».

[104]

Sur le caractère « international » des aristocraties hallstattiennes jusqu’au premier quart du VIe siècle avant J.-C., voir OTTO-HERMANN FREY, « Diskussion », in L. AIGNER FORESTI (dir.), Etrusker nördlich von Etrurien. Etruskische Präsenz in Norditalien und nördlich der Alpen sowie ihre Einflusse auf die einheimischen Kulturen, Vienne, Ö sterreische Akademie der Wissenschaften, 1992, pp. 479-480. Voir aussi les considérations récentes sur la tombe de Vix : PIERRE-YVES MILCENT, « Statut et fonctions d’un personnage féminin hors norme », in C. ROLLEY (dir.), La tombe princière de Vix, Paris, Picard, 2003, pp. 312-326.

[105]

SERGE GRUZINSKI et AGNÈS ROUVERET, « Ellos son como niñ os. Histoire et acculturation dans le Mexique colonial et l’Italie méridionale avant la romanisation », Mélanges de l’École française de Rome. Antiquité, 88,1976, pp. 159-219, ici p. 173.

[106]

M. TORELLI, Il rango, il rito..., op. cit., pp. 77-78.

[107]

A. NASO, I Piceni..., op. cit., p. 170.

[108]

L. CAPUIS, I Veneti..., op. cit., p. 203.

[109]

D. ASHERI, « Identità greche, identità greca », art. cit., pp. 5-26.

[110]

STRABON, Géographie, VI, 3,4 (qui remonte probablement à Antiochos), et PAUSANIAS, Périégèse, X, 10,6; X, 13. Cf. ANGELO BOTTINI, « Principi e re dell’Italia meridionale arcaica », in P. RUBY (dir.), Les princes de la protohistoire et l’émergence de l’État, Naples-Rome, Centre Jean Bérard/École française de Rome, 1999, pp. 89-95. Voir aussi supra n. 36, sur l’inscription du « Guerrier de Capestrano ».

[111]

G. NENCI, « Il barbaros polemos... », art. cit., pp. 729 et 731.

[112]

J. M. HALL, Ethnic identity..., op. cit., pp. 45-47; IRAD MALKIN, « Introduction », in ID. (dir.), Ancient perceptions..., op. cit., p. 7.

Résumé

Français

À l’époque archaïque, la région adriatique constitue un champ d’observation particulièrement favorable à l’étude d’un processus de construction identitaire et culturelle. L’analyse des textes anciens montre, en effet, que la création d’une série de récits et de généalogies mythiques visait à attribuer une ascendance commune aux peuples « barbares » de l’Occident adriatique et aux Grecs arcadiens et crétois. L’enquête archéologique, quant à elle, met en évidence, chez ces mêmes peuples italiques, un phénomène de construction identitaire qui s’est développé grâce à l’adoption de marqueurs culturels et de pratiques rituelles. Ainsi, tout en sauvegardant leurs différences, les populations se sont métissées à l’intérieur des groupes sociaux et au-delà des frontières ethniques.

English

Identities, mobility and frontiers in the archaic Mediterranean sea. The exemple of Western Adriatic (8-5 centuries B.C.) In the Archaic period, the Adriatic region constitutes a particularly favourable field of enquiry for studying the process of the construction of identity and culture. Analysis of ancient texts shows that the creation of a series of tales and mythological genealogies was designed to attribute a common ancestry to the “barbaric” peoples of the Western Adriatic and the Greeks of Arcadia and Crete. Archaeological enquiry reveals, among these Italic peoples, a phenomenon of identity construction which developed through the adoption of cultural markers and ritual practices. Thus while they maintained their differences, the populations intermingled within social groups and beyond ethnic frontiers.

Plan de l'article

  1. L’Adriatique archaïque : les données
  2. Mythes et généalogies : les peuples adriatiques vus par les Grecs
  3. Les peuples adriatiques vus à travers leurs pratiques funéraires

Pour citer cet article

D’Ercole Maria Cecilia, « Identités, mobilités et frontières dans la Méditerranée antique. L'Italie adriatique, VIIIe - Ve siècle avant J.-C. », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 1/2005 (60e année), p. 165-181.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2005-1-page-165.htm


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