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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2005/4 (60e année)


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Étudier les modalités d’usage des instruments scientifiques au sein de différentes cultures invite à considérer comment des objets servant à élaborer un savoir fiable permettent à des communautés de savoir distinctes de communiquer entre elles. Leur fonction d’intermédiaire offre ainsi la possibilité de montrer comment se rencontrent et interagissent différents systèmes de savoir. Deux aspects de l’usage des instruments sont ici envisagés : construisant du savoir, ils agissent comme médiateurs entre le monde et leurs utilisateurs; en élaborant des communautés de savoir, ils opèrent une médiation entre les différents utilisateurs. L’histoire des sciences a cherché ces derniers temps à démontrer l’articulation entre ces deux usages, car la question du savoir relève de l’ordre social [1][1] STEVEN SHAPIN et SIMON SCHAFFER, Leviathan et la pompe....

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La relation entre ces deux usages est particulièrement intéressante en contexte de confrontations interculturelles : l’ordre social est susceptible d’y être remis en cause et la signification des instruments n’est pas univoque. Deux rencontres ayant eu lieu dans la région Asie-Pacifique à une époque où le matériel scientifique était un élément important dans le fonctionnement des réseaux commerciaux impériaux et dans les échanges qui y avaient cours illustrent ce propos. En 1791-1792, l’Amirauté britannique dépêcha une expédition navale équipée d’instruments astronomiques chargée de prendre position dans le commerce des fourrures du Pacifique-Nord. En 1792-1793, la Compagnie des Indes orientales organisa une mission équipée également d’instruments astronomiques dans le but de convaincre les Chinois de faire le commerce du thé. Ces deux épisodes permettent de comprendre la grande variété de significations que l’on accordait à ces instruments, ainsi que les efforts de leurs utilisateurs pour créer et partager du savoir. Il est particulièrement intéressant d’étudier ces deux épisodes en parallèle, dans la mesure où ils manifestent des intérêts économiques, personnels et matériels communs. En Chine comme dans le Pacifique, les instruments astronomiques étaient à la fois des moyens de naviguer autour du monde et d’impressionner les populations locales.

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Les inventaires sont une bonne entrée pour appréhender la signification de ces instruments. Aux alentours de 1800, les astronomes et physiciens britanniques envoyés partout dans le monde commençaient par dresser l’inventaire de leurs bagages. De retour de mission, ces mêmes inventaires permettaient de rendre compte des résultats obtenus. Ils rendaient possible l’action à très longue distance et préparaient aux situations imprévues. Ils indiquaient la conduite à tenir dans les contextes de dons, d’échange, d’exposition ou de démonstration des instruments. Mais les instruments emportés pouvaient également devenir sources de conflits ou de différends lorsque « les Autres » les considéraient d’une manière qui mettait en cause ou modifiait la typologie des voyageurs. L’examen de ces appareils nous aide donc à comprendre ce que l’on a appelé les « histoires connectés de la domination et du contact ». Les sciences participaient aussi aux rituels de prise de possession coloniale, par les dons d’armes à feu et les proclamations d’intention. Les arrivées et les départs des Européens fournissaient autant d’occasions de faire montre du matériel scientifique et de son maniement [2][2] PATRICIA SEED, Ceremonies of possession in Europe’s....

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Les nouveaux outils technologiques de la navigation au XVIIIe siècle – chronomètres de marine, quadrants, théodolites et boussoles sophistiquées – avaient une grande importance symbolique. Les vaisseaux fonctionnaient comme de véritables « laboratoires » scientifiques, particulièrement lors des expéditions européennes dans le Pacifique et au cours des confrontations avec les navigateurs polynésiens. Ainsi, les précieuses informations cartographiques fournies par l’expert tahitien Tupaia à James Cook furent comparées aux données découvertes par les astronomes britanniques au moyen de leurs instruments. Que les vaisseaux perdus de Jean-François de La Pérouse, qui ont sombré dans le Pacifique en 1788, aient été baptisés L’Astrolabe et La Boussole n’est pas anodin. La Pérouse avait pour mission de dresser l’inventaire de son travail astronomique ainsi que de celui de ses hommes, avant de le remettre au ministère à son retour. La signification du voyage dépendait de ces inventaires. Les chronomètres et les lunettes astronomiques étaient testés aux fins de découverte, comprise à l’époque comme un processus de confrontation avec l’inconnu et un moyen de communication de techniques connues. Ainsi, disposer d’une méthode sûre pour calculer la longitude – crucial pour les Européens voyageant dans les mers du Sud – suposait à la fois d’établir un protocole efficace et de l’enseigner aux autres. Connaître la longitude impliquait l’utilisation d’appareils susceptibles de résoudre des problèmes concrets et pratiques. Une fois établies, ces méthodes chronométriques étaient consignées dans des listes de matériel et des protocoles auxquels les astronomes à bord des vaisseaux devaient être formés. L’inventaire astronomique, soigneusement dressé par les autorités de la métropole, devint un moyen de s’assurer du bon déroulement des expéditions [3][3] RICHARD SORRENSON, « The ship as a scientific instrument....

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Les inventaires étaient particulièrement utiles aux intermédiaires qui naviguaient entre plusieurs mondes : les stocks d’objets leur servaient à commercer, interpréter et établir des différences. Les récits de voyageurs dans le Pacifique-Sud évoquent souvent ce point. En 1813 et en 1827, Peter Dillon, un aventurier et chasseur d’épaves irlandais qui faisait le commerce du bois de santal mélanésien vers Calcutta et Sidney, fut accueilli sur l’île de Tikopia comme sur celle de Vanikoro (Îles Salomon) par des indigènes qui possédaient un important stock d’articles, « tous de manufacture française ». Il estima que ces objets provenaient de l’expédition perdue de La Pérouse. Dillon convainquit alors les administrateurs de la Compagnie des Indes orientales de financer un voyage d’inspection des îles, destiné à déterminer ce qu’il était advenu de La Pérouse. Ses informateurs lui apprirent que le navigateur français « observait toujours le soleil et les étoiles, et leur faisait signe », ce qui est une bonne façon de rendre compte du travail d’observation astronomique. Dillon décida de faire l’inventaire de ces vestiges français : « L’officier chargé de l’intendance acheta les articles en présence de tous les officiers et personnes à bord; j’obtins de ces messieurs un certificat précisant la date et le lieu d’achat ainsi que les personnes auxquelles les articles énumérés ci-dessus étaient achetés. » Les habitants de l’île reçurent en échange un certificat sur parchemin, signé par Dillon, attestant que les règles du commerce et de la négociation avaient été respectées. En fin de compte, l’ingénieux catalogue de Dillon avait pour but d’impressionner ses clients en Europe et de convaincre la Compagnie du fait qu’« il existe peu d’endroits sur le globe plus dignes d’attention du point de vue moral, commercial et géographique [4][4] PETER DILLON, Narrative and successful results of a... ».

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Les inventaires d’instruments pouvaient ainsi faire office tout à la fois d’objets d’échange et de moyens d’expertise lors des rencontres. Chez les historiens des sciences, la question des traditions incommensurables et des ruptures irréversibles ont quelque peu laissé la place à des études synchroniques attentives aux espaces dans lesquels s’expriment simultanément des projets différents. Ce type d’histoire s’intéresse au dialogue et aux métissages se produisant entre les divers systèmes de savoir qui sont mis en relation à un moment donné. Cela n’est pas sans rappeler le récent travail de Serge Gruzinski sur les Connected histories de la Monarchie catholique et son importante remise en cause des notions de centre et de périphérie dans les espaces de savoir. Dans son sillage, cet article a pour but de remettre en question l’idée selon laquelle les multiples formes de rencontres occasionnées par les voyages de découverte, les expéditions scientifiques et les échanges commerciaux au sein des empires n’ont pas entamé la survivance et la domination de différences essentielles [5][5] DOMINIQUE PESTRE, « Pour une histoire sociale et culturelle....

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Il est par conséquent préférable de se concentrer sur des espaces et des moments d’échanges. Un bon exemple en est fourni par les études récentes de Kapil Raj sur les compromis et négociations en jeu lors des relevés topographiques du territoire transhimalayen dans les années 1860. K. Raj souligne les asymétries dans les relations entre ingénieurs royaux britanniques et travailleurs indiens, mais aussi leur collaboration. Il montre en particulier la diversité étonnante du matériel : roues de prière et rosaires dans le cas himalayen [6][6] KAPIL RAJ, « La construction de l’empire de la géographie...., auxquels répondent les télescopes, théodolites et planétariums. Dans la mesure où il existe un lien entre la façon dont ces instruments sont utilisés et les valeurs et représentations qu’ils expriment, les inventaires de matériel favorisent les stéréotypes autant que le métissage; ils contribuent non seulement au renforcement des différences entre des traditions, mais permettent aussi de les faire coexister. De nombreuses représentations de cultures différentes trouvaient place dans les capitales européennes : jardins chinois et spectacles sur le Pacifique, biens de consommation tels que le thé et le sucre, images de l’étranger. Si de fortes distinctions entre les cultures étaient établies, elles apparaissaient de manière plus nette lors des rencontres effectives avec « l’étranger » que sur le territoire national, selon le vieil adage, « la familiarité engendre le mépris ». Montesquieu, et Voltaire se sont plu à dénoncer et remettre en cause les préjugés de leurs contemporains par le truchement de l’observateur oriental imaginaire.

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L’importance des inventaires réside dans leur pouvoir de transformer ce qui est contingent et transitoire en élément stable et fixe; ils sont un compte rendu qui peut même se substituer aux objets qu’ils recensent, car, lors des rencontres évoquées, il n’était pas rare que les instruments fussent cassés, perdus ou dérobés. Comparer les expériences ayant eu lieu en Chine et dans le Pacifique-Sud est éclairant. Dans les deux cas, la signification de la rencontre dépendait en grande partie de l’élaboration et de l’exhibition de tels objets. Les astronomes britanniques s’embarquant pour la Chine partaient avec leurs instruments et la liste de ceux-ci, dressée par la compagnie commerciale, laquelle stipulait que ces appareils étaient l’incarnation suprême du savoir astronomique le plus abouti. Cependant, pour les fonctionnaires chinois, ces mêmes instruments n’étaient que des biens apportés en hommage à leur souverain par les envoyés d’un monarque barbare inférieur. L’inventaire ne leur apparaissait que comme une liste assez banale de présents destinés au Céleste Empire. L’inventaire britannique était même un sujet de plaisanterie pour les Chinois, et ils comparaient les mécanismes automates des instruments astronomiques à des nains risibles ou à des tours de magie hilarants [7][7] WILLIAM PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie,.... L’inventaire britannique en Chine devint par conséquent un objet de négociation. Lorsque l’empereur commanda une tapisserie pour immortaliser la venue de la mission diplomatique britannique, celle-ci ne représenta pas les instruments britanniques à l’identique mais leur substitua des images d’objets rituels déjà présents à Pékin, provenant d’un inventaire de cour chinois beaucoup plus ancien. Les échanges entre les cours britannique et chinoise se doublaient d’un décalage entre les inventaires et leurs représentations. Un poème dédaigneux, composé par l’empereur, apparaissait également sur la tapisserie : « En vérité, nous ne valorisons pas les choses étranges, ni ne prêtons l’oreille aux vantardises [8][8] Sur l’origine des instruments de la tapisserie, voir.... »

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De la même manière, les instruments des astronomes britanniques voguant dans le Pacifique-Sud avaient fait l’objet d’un inventaire dressé par les officiers de marine, qui stipulait que ces appareils étaient essentiels à la détermination des positions et des possessions. Mais, pour les observateurs indigènes des îles Marquises, ils étaient des biens comme les autres et les inventaires étaient interprétés comme une forme de marquage symbolique. « Me voyant écrire, ils pensaient que c’était une sorte de tatouage », rapporte avec soin l’astronome britannique à bord d’un vaisseau mouillant près des Marquises en mars 1792 [9][9] Greenwich Royal Observatory [GRO], MSS 14/62, William.... Il n’était pas rare en effet que les Polynésiens prennent l’écriture des Européens pour des signes de tatouage. Les listes et les certificats écrits ne circulaient-ils pas le long des routes commerciales des mers du Sud comme de telles marques ? De leur côté, plusieurs marins britanniques du Pacifique-Sud s’étaient déjà fait tatouer : « Porter une marque sur son corps permettait de nous lier les uns aux autres », dit un marin. Pour les habitants des Marquises, les tatouages étaient un moyen de contrôler les corps, de définir des appartenances par le biais de l’ornement corporel et de la souffrance, d’établir un lien entre les individus d’un groupe spécifique [10][10] Les dessins des tatouages des Marquises réalisés par.... Ils avaient donc raison d’interpréter l’inventaire des astronomes comme un tatouage, comme l’expression d’une communauté et de sa volonté de contrôle, de même que les mandarins avaient raison de comparer les instruments astronomiques apportés en hommage à des instruments beaucoup plus anciens présents dans les observatoires chinois, en tant que signes rituels de pouvoir. Ces deux récits montrent l’importance de ces tentatives d’utiliser les inventaires pour contrôler sur de très grandes distances le sens d’objets qui pouvaient néanmoins se modifier, s’altérer, voire s’évanouir, sous la pression de la confrontation avec une autre culture.

En Chine : l’éloquence du planétarium

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La mission diplomatique dépêchée en Chine en 1792-1793 par la Compagnie des Indes orientales a trop souvent été interprétée comme un cas exemplaire de conflit culturel issu d’une mutuelle incompréhension. Ses organisateurs avaient décidé de dresser un inventaire des équipements scientifiques britanniques les plus modernes destinés à impressionner l’empereur Chien-Lung. George Macartney, qui dirigeait l’expédition, quitta Londres le 11 septembre 1792 pour prendre la mer à Portsmouth deux semaines plus tard, accompagné d’une énorme publicité [11][11] PETER J. MARSHALL, « Britain and China in the late.... Macartney et son adjoint, le naturaliste George Staunon, fonctionnaire et membre de la Royal Society, étaient de ceux pour qui la confrontation avec des puissances étrangères était une affaire de suprématie mondiale [12][12] JOHN L. CRANMER-BYNG, An embassy to China, Londres,.... Les historiens se sont interrogés quant aux motivations du déroulement et aux résultats de la mission Macartney. De manière peu surprenante, elle est perçue comme un épisode de « choc et de confrontation culturels ». Ses comptes rendus ainsi que le célèbre décret tout empreint de dédain de l’empereur rapporté par Macartney à Londres furent interprétés, à l’époque – et ultérieurement –, comme symptomatique du fossé séparant la société industrielle occidentale du monde supposé « immobile » des Qing. La Compagnie et le gouvernement britannique cherchaient à forcer le verrou commercial cantonnais imposé par l’empire du Milieu, et à briser ce qu’ils interprétaient, suivant en cela Adam Smith, comme l’incapacité anormale des Qing à considérer tout bien apporté par les « Occidentaux roux venus de la mer » comme un produit d’échange pour obtenir la drogue favorite des Britanniques, le thé [13][13] J. L. CRANMER-BYNG et T. LEVERE, « A case study in....

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On a proposé plusieurs explications à l’échec complet de cet objectif : inaptitude des Chinois à apprécier les vertus du matériel scientifique britannique; trahison des missionnaires français, italiens et ibériques à la cour; malentendus quant à l’étiquette en vigueur à la cour; soupçons des Chinois sur une possible intervention militaire britannique dans la guerre himalayenne au Népal et au Tibet; ou encore le fait que l’empereur Chien-Lung pensait que Macartney exagérait le caractère unique de la collection apportée en cadeau par sa mission diplomatique [14][14] J. L. CRANMER-BYNG, An embassy to China, op. cit.,.... D’après Macartney, il avait échoué parce que l’empereur Chien-Lung avait eu vent des tumultes de la Révolution française et était donc inquiet des conséquences de la présence d’Européens dans sa capitale [15][15] EARL H. PRITCHARD, « The instructions of the East India.... Le but n’est pas ici de se prononcer sur ces différentes interprétations; il est plutôt d’essayer de clarifier et de comprendre les significations variées de ces appareils, en s’attachant au matériel composant le stock de la mission diplomatique.

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Les objets sélectionnés pour la mission diplomatique sont révélateurs des codes auxquels obéissaient les relations non seulement entre les milieux britanniques et chinois, mais également à l’intérieur de chacun d’entre eux. Dans la Chine des Qing, les employés et les missionnaires jésuites avaient leur mot à dire sur le matériel apporté par la mission diplomatique. Les instruments astronomiques symbolisaient, pour la cour, les barbares occidentaux venus de la mer. Les jésuites présents en Chine racontent que le palais impérial était plein de « montres, carillons, [...] orgues automatiques, globes mécaniques de tous les systèmes imaginables – il doit y en avoir plus de quatre cents provenant des meilleurs artisans de Paris et Londres ». Les jésuites montrèrent à l’empereur Chien-Lung des pompes à air, des machines de l’abbé Nollet, des télescopes et des planétariums [16][16] JOSEPH NEEDHAM, WANG LING et DEREK J. DE SOLLA PRICE,.... En septembre 1793, Macartney confirmait les rapports alarmistes : les pavillons de Rehe (Jehol), le quartier général des Qing en Mandchourie, étaient remplis de « toutes sortes de jouets et de sing song (automate, en cantonnais) européens avec des sphères, des planétariums, des horloges et des automates musicaux, dont l’exquise réalisation ainsi que la profusion feront pâlir nos présents en comparaison ». Le mécanicien en chef de la mission diplomatique, le physicien écossais James Dinwiddie, confirma que les palais impériaux étaient déjà bien dotés en instruments d’horlogerie impressionnants provenant de Londres [17][17] J. L. CRANMER-BYNG, An embassy to China, op. cit.,....

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La fonction d’un instrument n’étant pas donnée au premier venu, l’usage que l’on en fait dépend du contexte de son utilisation, et de son utilisateur. Il existait un lien étroit entre l’installation de ces ingénieuses machines et les débats portant sur le savoir maritime occidental. Le missionnaire de la Société de Jésus, Michel Benoist, s’était servi de son poste officiel de directeur des systèmes hydrauliques du palais d’été à Yuanmingyuan dans les années 1760 pour enseigner une version de l’astronomie copernicienne. La conception occidentale de la vérité astronomique apparut logiquement aux Chinois comme inconsistante, d’où son échec. Cette critique du savoir occidental au sein de la Direction de l’astronomie et, par extension, lors des expositions d’ingénieux mécanismes à la cour affecta la façon dont le Fils du Ciel accueillit les machines apportées d’Angleterre par les hommes de Macartney. D’où la phrase fatale dans le décret de Chien-Lung : « Nous n’avons jamais accordé de valeur aux appareils ingénieux, et nous n’avons pas le moindre besoin de produits manufacturés provenant de votre pays [18][18] J. L. CRANMER-BYNG, « Lord Macartney’s embassy... »,.... » À l’occasion du dix-huitième anniversaire de l’empereur, en 1780, de nouveaux et étonnants mécanismes hydrauliques avaient été installés dans le palais, inventoriés par un officier du ministère des Armées et installés par des ingénieurs chinois formés par les missionnaires. Les Britanniques voulaient tirer profit de ce précédent pour le lancement de la mission diplomatique de Macartney. En 1793, la question était la suivante : comment de tels appareils pouvaient-ils incarner les valeurs cosmologiques de la Chine impériale en même temps que la supériorité des connaissances et des techniques maritimes occidentales [19][19] ELLEN UITZINGER, « For the man who has everything :... ?

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La réalisation de l’inventaire était un véritable défi pour les astronomes et les membres de la commission britannique. Les négociants de Londres connaissaient le goût des courtisans chinois pour les « articles ingénieux » et les « produits manufacturés ». Un journal releva même l’impact de ce commerce sur le marché du travail à Londres : « L’empereur de Chine fait vivre plusieurs centaines d’ouvriers. » On compara la capacité des automates à imiter les gestes de l’homme et celle des artisans chinois à reproduire les automates occidentaux, comme si l’artisanat chinois n’était capable que de reproduction. Selon le second de Macartney, John Barrow, « on peut maintenant fabriquer à Canton aussi bien qu’à Londres, et pour le tiers de la dépense, tous ces ingénieux mécanismes qui furent à une époque envoyés en si grandes quantités des entrepôts de Cox en Chine ». Macartney expliqua aux siens comment l’inventaire de la mission diplomatique avait été réalisé :

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Il a été observé que le penchant de l’empereur pour les articles précieux, rares et provenant de l’étranger s’accroissait avec l’âge, aussi me conseilla-t-on, alors que j’étais à Macao, d’ajouter de nouveaux articles à ceux que j’avais préparés. La majorité des pièces de machinerie coûteuses et étonnantes exportées d’Angleterre [vers la Chine] par voie de commerce, de même que la majeure partie de la collection connue sous le nom de « musée de Cox », dans des quantités énormes, se retrouva en la possession de Sa Majesté Impériale[20][20] Archives officielles indiennes, MSS G/12/92, « Macartney....

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La collection évoquée par Macartney et Barrow était célèbre à Londres pour sa présentation des pièces. Son directeur, l’entrepreneur James Cox, exposait des appareils ingénieux destinés au marché chinois. Les pièces exposées étaient perçues – et appréciées – par les Londoniens comme relevant du goût oriental, alors qu’elles étaient commercialisées à Canton comme des produits du génie occidental. En 1766, la Compagnie des Indes orientales commanda à Cox deux horloges richement ornées pour l’empereur Chien-Lung lui-même. Les instruments naviguaient entre ces différents mondes. En 1781, le fils de Cox créa une entreprise d’automates à Canton. D’après les publicités londoniennes :

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Ces magnifiques spécimens, qui sont le produit presque exclusif du labeur de presque toute une vie, étaient à l’origine des présents destinés à l’Orient. Ils ont en effet la somptuosité et la splendeur tant admirées dans ces contrées et il n’est pas difficile d’imaginer l’admiration qu’ils susciteraient dans les harems orientaux où ils viendraient agréablement occuper les heures indolentes. Cependant, ces splendides curiosités sont conçues de manière à toujours présenter quelque aspect utile[21][21] RICHARD D. ALTICK, The shows of London, Cambridge,....

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L’image de ces curiosités orientales et la conception d’objets utilitaires, fruits d’un travail honnête, montrent à quel point ces appareils occupaient une position ambiguë dans une métropole curieuse d’ingéniosité mécanique, avide de richesses et fière du luxe procuré par sa nouvelle puissance. C’était comme si les Chinois admiraient les machines parce qu’elles étaient des machines. Le dessinateur de la mission diplomatique britannique, William Alexander, rapporte que les artisans de Canton « travaillent chaque fois que c’est possible par imitation mécanique ». Macartney compare sa première entrevue avec l’empereur Chien-Lung à son expérience d’enfant fasciné par un spectacle de marionnettes [22][22] British Library, MSS ADD 35174, William Alexander,.... L’ingéniosité occidentale s’abîmait dans le miroir de la passion supposée de l’esprit oriental pour les machineries. Il revenait à l’équipe de Macartney de rassembler un stock d’appareils répondant au goût attesté de l’empereur pour le merveilleux et l’ingénieux, tout en transmettant un message porteur de la raison et de la vérité cosmologiques britanniques.

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Les administrateurs londoniens avaient déjà débattu des problèmes liés à l’inventaire. En 1787, l’administrateur de la Compagnie des Indes orientales, Henry Dundas, avait envoyé une délégation en Chine. La Compagnie consulta Canton sur le choix des produits. Près de 1 000 livres furent dépensés en équipements scientifiques, horloges et théodolites. Cette première délégation avorta en raison de la mort de son chef [23][23] H. PRITCHARD, The crucial years..., op. cit., pp. .... De nouveaux projets de missions diplomatiques mandatées par l’État se firent jour, lorsque Dundas devint Home Secretary au début de 1791. Des consultations furent organisées à nouveau pour constituer un inventaire. Les missionnaires recommandèrent « des objets rares, des curiosités et de nouvelles inventions en peinture, en mécanique et en horlogerie ». Macartney et Staunton consultèrent les rapports provenant du Céleste Empire. Staunton recruta comme traducteurs des étudiants chinois d’un ancien collège jésuite de Naples. Ces derniers lui dirent que « des pièces extraordinaires aux mécanismes ingénieux et compliqués » atteignaient des prix élevés à Canton, mais qu’il serait vain d’essayer de les surpasser. En revanche, des appareils plus simples pouvaient procurer une « satisfaction pleine et entière [24][24] ID., « Letters from missionaries at Peking relating... ». Dundas apprit « qu’il était d’usage que les nations désireuses de sceller une alliance avec les Chinois – peuple très sensible à l’apparat – déploient toute la magnificence et la splendeur possibles dans leurs ambassades afin d’impressionner cette dédaigneuse nation en faisant montre d’une grandeur égale à la sienne ». Staunton emmena les étudiants chinois dans les jardins des plaisirs de Londres afin de voir si les divertissements qui y étaient proposés pourraient avoir du succès en Orient [25][25] Archives officielles indiennes, MSS G/12/91, « Ewart.... Il fallait visiblement mêler divertissement « oriental » et utilité « occidentale ». Le texte de l’inventaire offrait peut-être une solution :

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Un banal catalogue ne saurait exprimer leurs qualités ou leur valeur intrinsèque; il ne pourrait non plus être compris quel que soit l’effort de traduction. De même, [ces objets] souffriraient d’être comparés aux simples curiosités habituellement destinées à la vente qui, bien qu’onéreuses ou ingénieuses, étaient plus décoratives qu’utiles. Il était par conséquent nécessaire de donner un caractère oriental à une description aussi générale de la nature des articles envoyés aujourd’hui afin de les rendre acceptables, en mesurant leur mérite à l’aune de leur utilité et en essayant même de tirer crédit de l’absence de bagatelles splendides[26][26] G. STAUNTON, Authentic account..., op. cit., p. 491;....

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L’inventaire de Macartney combinait la séduction de l’apparence et l’utilité des sciences appliquées. Il partait du principe que les progrès réalisés par les Britanniques dans le domaine de la physique et du matériel astronomique étaient le résultat direct de « communications libres et sans contraintes », autrement dit le principe du libre-échange. L’inventaire pouvait aussi incarner les vertus du libre commerce [27][27] P. J. MARSHALL, « Britain and China... », art. cit.,.... L’économie politique d’Adam Smith en était la clef de voûte. L’établissement d’un lien naturel entre l’état du commerce et le cosmos par le biais de matériels sophistiqués devait permettre de faire de la Chine un dépôt au sein du réseau de l’Empire britannique.

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Macartney avait rassemblé des modèles astronomiques, d’énormes télescopes, des miroirs solaires, des lustres, des pompes à air et des machines électriques. Des objets permettant de dévoiler les merveilles de la création tout en révélant l’habilité de leur réalisation. Le matériel provenait d’artisans londoniens de renom, notamment l’astronome William Herschel, fournisseur du roi [28][28] Archives officielles indiennes, MSS G/12/92, « Catalogue.... L’inventaire permet de comprendre comment l’on imaginait pouvoir séduire l’empereur, mais aussi pourquoi ce ne serait pas forcément le cas. Les machines étaient présentées comme étant à la fois universelles et spécifiquement britanniques. Pour expliquer pourquoi la délégation avait finalement échoué malgré le caractère attrayant des instruments, Macartney renvoie à l’économie politique britannique :

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Il semblerait que la politique comme la vanité de la cour aient également contribué à maintenir dans l’ombre toute manifestation de notre prééminence. Prééminence qu’ils sentent indubitablement, mais dont ils n’ont pas encore appris à faire bon usage. Cependant, il est vain de vouloir arrêter les progrès de la connaissance humaine. La nature de l’esprit humain est de progresser et, une fois les premières étapes franchies, il lutte sans relâche contre les difficultés pour atteindre le sommet[29][29] Lord Macartney, cité par J. L. CRANMER-BYNG, An embassy....

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À l’époque de Macartney, la convergence entre astronomie et politique était une évidence. Cependant, les fonctionnaires chinois ne se laissèrent pas impressionner par cette volonté d’incarner la raison politique dans de luxueux appareils et demandèrent de manière significative « si l’art de gouverner pratiqué par les Européens était également raffiné [30][30] W. PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie,... ».

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De tous les mécanismes embarqués sur les vaisseaux de Macartney, l’étonnant planétarium sous globe est celui qui attira le plus l’attention. D’aussi grands modèles de planétariums mécaniques constituaient le fond de commerce de Canton et des musées de Londres. En 1736, au début du règne de Chien-Lung, le savant jésuite Valentin Charlier montra à l’empereur un planétarium tout à fait similaire. Il fut porté dans les appartements impériaux, on admira ses ornements, et la cour fut conviée à une conférence sur son fonctionnement donnée par Chien-Lung lui-même, « qui s’attribua l’entière exécution de l’appareil » [31][31] J. NEEDHAM, WANG LING et D. J. DE SOLLA PRICE, Heavenly.... L’empereur disposait du droit d’interprétation des modèles célestes. Stimulés par ce type de récit, les Britanniques entreprirent de travailler à un mécanisme encore plus perfectionné, qui permettrait de combiner la séduction et la raison. Le moment leur était favorable. En 1790, les boutiques spécialisées de Londres vantaient une énorme Weltmaschine, ou « machine-monde », composée de trois pièces principales et d’un étonnant assortiment de mécanismes d’horlogerie, œuvre du célèbre Philipp Hahn, de Stuttgart. On y voyait les mouvements géocentriques du ciel, les orbites de toutes les planètes et des rouages séparés pour les lunes de Saturne, de Jupiter et de la Terre. D’après la publicité de Londres, « cette machine astronomique ne doit pas être assimilée à ces mécaniques insignifiantes qui, bien que souvent très ingénieuses, ne présentent aucune utilité si ce n’est la surprise et le divertissement des spectateurs illettrés ». Le planétarium coûta 600 livres à la Compagnie, qui déboursa encore 650 livres pour que Vulliamy donnât au boîtier extérieur la touche orientale appropriée grâce à des motifs d’ananas et autres fruits exotiques en or moulu. Il n’était pas anodin que l’ornementation coûtât plus que la machine elle-même. Hahn était un piétiste convaincu; il conçut sa « machine-monde » de manière à ce qu’elle soit l’expression non seulement de l’astronomie copernicienne, mais aussi de la croyance eschatologique. Ses horloges étaient réglées de manière à représenter l’ensemble de la chronologie biblique, la fin du monde annoncée par les Écritures étant fixée en 1836 [32][32] Description of a planetarium or astronomical machine.... Entre la machine et son concepteur se dévoile une tension remarquable entre l’optimisme éclairé de la prose de Macartney et de Staunton, l’esthétique imaginaire du commerce cantonnais de sing song et les préoccupations calendaires du piétisme allemand.

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Le catalogue, destiné à être traduit, via le latin, pour les fonctionnaires chinois, fut rédigé à Londres avec le plus grand soin. L’astronome Dinwiddie avait proposé d’acheter un planétarium pour la mission diplomatique chinoise et obtint un exemplaire du catalogue de ventes de la Weltmaschine de Hahn [33][33] Concernant le projet de Dinwiddie d’acheter un planétarium,.... On pouvait y lire : « Ses calculs portent sur plus de mille ans. Elle est aussi simple dans sa construction qu’elle est compliquée et merveilleuse dans ses effets. » L’argument n’est pas sans évoquer l’Histoire de l’astronomie, ouvrage posthume d’Adam Smith (1790), que Dinwiddie avait lu, dans lequel Smith explique qu’« une machine est un petit système destiné à accomplir mais aussi à relier dans la réalité les différents mouvements dont l’homme de l’art peut avoir besoin ». Le système astronomique était justement une « machine imaginaire » de ce type. L’ingéniosité maîtrisée de son concepteur émerveillait le public. « Une machine aussi exquise ne peut rester en Europe; pendant plus de mille ans elle sera un monument exprimant le respect et la vénération inspirés par sa majesté impériale dans les endroits les plus reculés du monde ». Dans leur inventaire, les Britanniques établissaient un lien entre le planétarium et le réflecteur d’Herschell, acheté 200 livres à Canton pour donner plus d’éclat au spectacle. L’un des objectifs était de rendre hommage à l’immortel Isaac Newton, l’inventeur du télescope-réflecteur, dont le nom était jugé digne d’être porté à la connaissance de l’empereur. Le télescope permettrait de « prouver la qualité d’imitation du planétarium », le faisant évoluer de la construction mécanique vers l’empirisme scientifique. La délégation soulignait également l’ingéniosité de la machine qui serait par conséquent, d’après le catalogue, longue et difficile à installer à la cour [34][34] Pour les remarques de Smith voir ADAM SMITH, Essays....

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Les événements d’août-septembre 1793 – lorsque le planétarium et les autres instruments parvinrent en Chine, que le catalogue fut traduit et le matériel envoyé par bateau à Pékin – montrent à quel point il était difficile de faire de ces instruments des supports d’enseignements stables. Les fonctionnaires chinois s’inquiétèrent de la qualité des articles apportés en cadeaux par les Occidentaux. Ce matériel (gong) aurait normalement dû veiller à exprimer le rang inférieur d’un seigneur tributaire [35][35] JAMES L. HEVIA, « The Macartney embassy in the history.... Le planétarium était-il spécial ? Était-il différent de tous les appareils similaires accumulés à la cour impériale ? Dans leur traduction de l’inventaire, les fonctionnaires décrivent une « vaste construction. La Terre y est très petite, proportionnellement à sa taille. Elle est très réaliste. On trouve également sur la liste une autre construction rare appelée réflecteur; c’est une nouvelle méthode inventée par un astronome nommé [Herschell]. Le nom de cet homme est mentionné avec son invention ». Les différences entre les versions anglaise et chinoise de l’inventaire sont nombreuses et subtiles : le nom de Newton n’apparaît pas, les relations entre les souverains ne sont pas évoquées, l’ensemble est présenté comme un hommage [36][36] Archives officielles indiennes, MSS G/12/20, « List.... L’envoi d’appareils encombrants et fragiles bouleversait les traditions de la cour. L’insistance des Britanniques sur la difficulté du montage, de la préparation et de l’envoi par bateau du planétarium posait d’importants problèmes à la cour impériale. Macartney note que le fonctionnaire mandchou chargé de l’accueillir, Zhengrui, fut surpris d’apprendre « qu’il faudrait plusieurs semaines pour régler les différents mouvements du planétarium. Il pensait que ce n’était qu’une question de travail, pas d’habileté, et qu’assembler une machine aussi compliquée que le système de l’univers était une opération presque aussi facile et simple que d’actionner un cric ». Zhengrui rapporta à l’empereur que cette machine était tellement complexe qu’elle ne pouvait être démontée qu’à grandpeine. D’anxieuses notes de service firent la navette entre le conseil impérial et les fonctionnaires. « Comment pouvons-nous accepter des présents qui ne peuvent être démontés après avoir été assemblés ? » Les Britanniques estimaient qu’il faudrait au moins un mois pour la monter. Il fut donc décidé que l’encombrant planétarium ne devait pas être transporté à Jehol pour l’audience impériale, mais demeurer à Pékin. Des fonctionnaires furent envoyés pour observer les ouvriers britanniques assembler le planétarium à Yuanmingyuan et apprendre son mode de construction et de montage [37][37] Sur les réactions suscitées par le planétarium, voir.... Les Britanniques disposèrent d’autant d’ouvriers que nécessaire.

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L’agitation entourant la présentation de la Weltmaschine au palais d’été montre à quel point la volonté de transformer ces instruments en médiateurs entre les cultures représentait un enjeu important. Cependant, le personnel de la Direction de l’astronomie et de la Direction des travaux n’était pas convaincu par la machine. Ils rapportèrent à l’empereur qu’elle était facile à assembler, les Britanniques ayant exagéré son degré de sophistication. Elle n’était pas très différente d’un sing song. Zhengrui fut vertement réprimandé par Chien-Lung pour s’être laissé tromper par les vantardises des Barbares : « Il n’a pas une connaissance étendue de l’horlogerie et des autres articles occidentaux. Il s’est par conséquent laissé intimider par les paroles de l’émissaire [Macartney]. Maintenant que ce dernier a réalisé qu’il y a des gens versés dans l’art de l’astronomie, de la géographie et de l’horlogerie dans le Céleste Empire, qui peuvent aider à monter les appareils, il ne peut plus se vanter d’être le seul à en posséder le secret. Ses vantardises ont sans doute déjà cessé [38][38] J. L. CRANMER-BYNG, « Lord Macartney’s embassy... »,.... » Un des panneaux de verre entourant le planétarium se brisa. Les tailleurs de verre britanniques eurent du mal à découper une nouvelle plaque à l’aide d’un diamant, mais un ouvrier chinois n’eut aucune peine à le faire avec un fer chaud. Les Britanniques, qui pensaient que le travail du verre avait disparu dans l’Empire, furent très surpris. Macartney écrivit : « Ils semblent réussir tout ce qu’ils entreprennent avec facilité et dextérité ». Le mythe de l’ingéniosité orientale en fut renforcé. Cette société dans laquelle les artisans savaient être habiles mais où l’art avait dégénéré semblait plus industrieuse qu’industrielle. De l’avis de John Barrow, le chef assistant de Macartney, « ce sont d’excellents travailleurs, mais leur travail ne s’accompagne pas toujours de jugement [39][39] ID., Embassy to China, op. cit., p. 264; J. BARROW,... ».

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Les méthodes des ouvriers chinois s’opposaient à celles du promoteur du planétarium, Dinwiddie. Formé à la physique à Édimbourg, il devint professeur dans cette discipline à Londres et à Dublin dans les années 1780. Il cherchait à distinguer le besoin rationnel d’expliquer clairement les phénomènes et l’exigence commerciale de « plaire aux écervelés et aux irréfléchis qui composent la majeure partie de tout public [40][40] JAMES DINWIDDIE, Syllabus of a course of lectures on... ». Dinwiddie donnait des conférences de niveaux fort différents selon qu’il s’adressait à des étudiants en médecine et en mathématiques ou à un auditoire mondain. Il était fier de ses conférences sur les instruments scientifiques, et se plaignit à Macartney de l’intitulé de son poste : « Le terme machinest, quelle que soit la façon dont on l’explique, sera interprété par tout Chinois comme signifiant mécanicien, un terme qui convient mal à une personne qui a consacré toute son existence aux mathématiques et à la physique. » Lors du remontage du planétarium, cette question eut son importance. Pour sa présentation, Dinwiddie avait besoin d’être sûr de son effet. Il proposa de s’adresser aux mandarins de la même manière qu’aux « écervelés et irréfléchis » de Londres : la dissimulation était essentielle à ses yeux. D’où sa dénonciation des fonctionnaires de la cour envoyés pour le surveiller pendant la construction du planétarium :

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Les désagréments étaient dus à un certain nombre d’eunuques impertinents, gardiens du palais, qui trouvaient drôle de faire un bruit tel qu’il était souvent impossible de travailler. Montré dans ces conditions, le planétarium perdra une grande partie de son effet. Les gens ignorants devraient toujours être pris par surprise. Lorsqu’une machine grandiose est montrée d’un seul coup, en dissimulant ses mécanismes, l’effet est toujours assuré. Les préjugés des Chinois à l’égard de l’ingéniosité et de l’adresse de nos ouvriers seront confirmés[41][41] Ibid., pp. 130-131 et 47-48..

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Les fonctionnaires de la cour, avec un mélange de moquerie et de perspicacité, voyaient dans la construction du planétarium la preuve de l’échec des rodomontades britanniques; de leur côté, les physiciens de la mission diplomatique, avec un mélange de condescendance et de théâtralité, y voyaient la preuve de l’absence de maturité scientifique des Chinois. Les positions étaient exactement symétriques. Lorsque l’empereur Chien-Lung arriva finalement à Yuanmingyuan pour voir les machines des Britanniques, en particulier le planétarium et la pompe à air, il déclara : « Ce sont des choses destinées à amuser les enfants. » Constatant la surprise des mandarins devant la petite taille de la Chine sur le planétarium, Dinwiddie remarqua qu’ils « se comportaient vraiment comme des enfants [42][42] Ibid., pp. 53 et 46. L’opinion de l’empereur sur le... ». Chacun infantilisait l’autre, rapportant le comique de leur comportement et de leurs réactions.

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Après avoir montré le planétarium aux fonctionnaires de la cour impériale, Macartney aida Dinwiddie à obtenir un poste de physicien à Calcutta. Ce dernier utilisa le matériel envoyé de Chine par bateau pour donner des conférences aux fonctionnaires de la Compagnie et à la population bengalie sur l’empire du Milieu et la mécanique britannique. L’Écossais obtint finalement un poste à Fort William College, et fit fortune [43][43] W. PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie,.... De leur côté, Zhengrui et ses compagnons durent rendre des comptes simultanément aux délégués britanniques et à leurs supérieurs impériaux. Les fonctionnaires de la cour de Pékin apprirent que la Grande-Bretagne était la plus puissante des « nations maritimes occidentales », bien que son maniement du matériel révélât son caractère « tyrannique » plutôt « agressif » [44][44] J. L. CRANMER-BYNG, « Lord Macartney’s embassy... »,.... Dans ce jeu complexe entre respect et déférence, entre exhibition et condescendance, les machines se voyaient attribuer une multitude de significations.

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Des significations hybrides et variées étaient également attribuées à ces appareils dans la métropole. Trois jours après que Macartney eut quitté Londres et un an avant que la mission diplomatique ne parvienne en Chine, James Gillray, le principal graveur de la capitale, publia une caricature de la mission diplomatique à Pékin telle que les Londoniens pouvaient l’imaginer. À l’instar des esprits chinois se moquant des instruments de Macartney à leur arrivée à Pékin, Gillray montrait la délégation britannique offrant toute une panoplie de gadgets absurdes au souverain céleste. Anticipant les remarques de condescendance de la part des Chinois, les Londoniens tournaient cette expectative à leur avantage. À la suite des massacres de Paris de 1792, les conservateurs imaginaient l’empereur chinois prévenant le monarque britannique de la menace représentée par les révolutionnaires français et de leurs alliés intérieurs [45][45] THOMAS WRIGHT et ROBERT H. EVANS, Historical and descriptive.... Plutôt que d’accentuer les différences irrréductibles entre les régimes chinois et britanniques, les Londoniens fabriquaient des images et du matériel qui mêlaient et brouillaient les frontières culturelles. Ils imaginaient un monde dans lequel George III pouvait recevoir des conseils politiques d’un empereur oriental et où les Chinois ne seraient évidemment pas dupes de l’hommage sans intérêt quoique soigneusement envoyé par bateau. Si l’essence des choses se voyait réaffirmée autour du planétarium dans le palais d’été, elle était constamment mouvante dans d’autres lieux, notamment dans une région de commerce et de conflits comme le Pacifique.

Le théodolite dérobé aux Marquises

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Dans le cadre des stratégies impériales européennes, la mission diplomatique de Macartney n’était en rien une entreprise isolée; elle ne représentait pas non plus un épisode atypique de l’histoire de l’Asie orientale et du Pacifique. Durant les cinq années comprises entre la première mission organisée par la Compagnie des Indes orientales en Chine en 1787 et le départ de Macartney en 1792, plusieurs expéditions sillonnèrent ces régions. Toutes avaient pour objectif la maîtrise du commerce Asie-Pacifique, étaient en quête de produits comme le coton, le thé, le sucre et les peaux et les fourrures. Ces projets à long terme étaient suscités par la recherche de biens susceptibles de contrebalancer le déficit de la Compagnie des Indes orientales avec l’Empire céleste [46][46] CHRISTOPHER A. BAYLY, Imperial meridian : The British.... John Henry Cox abandonna par exemple le commerce des automates à Canton pour celui des fourrures dans le Pacifique-Nord [47][47] Sur John Henry Cox et le commerce des fourrures, voir.... En 1789-1790, lorsque les tentatives des Britanniques pour dominer ce commerce dans le Pacifique du Nord-Est, entre l’Amérique et la Chine, furent contrées sur mer par les Espagnols au détroit de Nootka (actuelle Colombie britannique), une expédition militaire et scientifique fut secrètement préparée dans la région. Cette zone était l’enjeu de rivalités entre commerçants et navigateurs des empires européens et peuples indigènes [48][48] ALAN FROST, « Nootka sound and the beginnings of British.... Les chefs Nuu-chah-nuulth, près de Nootka, cherchaient à acquérir des vaisseaux européens pour prendre part eux aussi au commerce des peaux et fourrures dans le Pacifique. Des ouvriers chinois d’Asie orientale furent amenés dans les îles du Pacifique-Nord pour y installer des bases permanentes. Macartney se vit même proposer de faire venir des colons chinois en Nouvelle-Galles du Sud pour y commercer, tandis que l’on rapporta à Dinwiddie que l’empereur de Chine avait « observé que la Grande-Bretagne et l’Espagne entraient en guerre afin de déterminer quel pays apporterait le plus de fourrures en Chine [49][49] Concernant les ambitions des indigènes dans le commerce... ». À cette fin, il fallait maîtriser les relations et résoudre la distance entre Nuu-chah-nuulth, Espagnols, Britanniques et Polynésiens. L’attitude des Nuu-chah-nuulth à l’égard de biens aussi rentables que les peaux de loutres de mer était jugée par les négociants en fourrures britanniques incohérente. De même, les marins du Pacifique-Sud étaient souvent surpris et réagissaient de manière violente à ce qu’ils considéraient comme l’incapacité des Polynésiens à respecter les règles de l’échange et du droit de propriété. Le matériel utilisé pour le commerce et la navigation était censé remédier à ces difficultés [50][50] Concernant le commerce Nuu-chah-nuulth, voir D. CLAYTON,....

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En 1790, les Britanniques armèrent, en l’espace de sept mois, plus de quarante vaisseaux de guerre et accrurent massivement le personnel militaire et technique. Joseph Banks et l’astronome royal Nevil Maskelyne, respectivement de la Royal Society et de l’Observatoire de Greenwich, furent embauchés. Banks et ses collègues rédigèrent les instructions de relevés topographiques les plus détaillées jamais réalisées en Angleterre à l’intention de la mission dans le Pacifique-Nord de George Vancouver, un navigateur expérimenté, en octobre 1790 :

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Afin que les futurs topographes puissent profiter pleinement de vos découvertes et opérations, et qu’ils puissent évaluer les données sur lesquelles reposent la géographie de plusieurs portions de côte, il semble nécessaire que ces données ne soient pas seulement clairement indiquées sur la carte mais qu’un registre sous forme de journal de bord de relevé topographique soit établi. De cette manière, le travail commencé pourra être poursuivi par d’autres, sans avoir à recommencer tout le processus[51][51] D. CLAYTON, Islands of truth..., op. cit., p. 195;....

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Les relevés topographiques réalisés par les hommes de Vancouver devaient refléter un savoir instrumental de haute précision. De retour de la mission diplomatique Macartney, le dessinateur William Alexander se vit confier le travail de préparation des vues de Vancouver pour la presse. La réalisation du relevé topographique de la côte du Pacifique nord-oriental nécessitait d’utiliser différents types de matériel : des chronomètres et des quadrants pour calculer la longitude, des chaînes pour mesurer la longueur des plages mouvantes, des sextants, des théodolites et des boussoles pour obtenir des relevés topographiques détaillés à partir de chaloupes ballottées par la tempête. Le tout devant être soigneusement inventorié pour les astronomes et les politiciens de Londres et Madrid [52][52] ANDREW DAVID, « Vancouver’s survey methods and surveys »,....

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Les vaisseaux de Vancouver quittèrent Londres en avril 1791, sans expert astronome. La complexité des ordres de Banks et de Maskelyne et les retards pris dans l’inventaire du matériel de relevé avaient ralenti le recrutement et l’arrivée de l’astronome candidat, le mathématicien William Gooch, formé à Cambridge. Gooch partit finalement dans le bateau de réserve, le Daedalus, au mois d’août suivant. Il fut tué neuf mois plus tard avec Richard Hergest, le capitaine, à Waimea sur Oahu, lors d’une rencontre violente avec des indigènes dans l’archipel de Hawaï. Sa mort, transformée en martyr, priva temporairement la mission de Vancouver de topographe, mais alimenta les réflexions de plusieurs historiens, en particulier Greg Dening, sur les tragédies occasionnées lors des voyages dans le Pacifique et les échanges auxquels ils donnèrent lieu [53][53] G. DENING, Death of William Gooch..., op. cit., pp. 8,113-127;.... Mais ce qui nous intéresse ici est ce qu’il advint du matériel de Gooch. Ces appareils n’étaient pas initialement destinés à être montrés, bien qu’ils l’aient sans doute été souvent. Il semble que le stock du HMS Daedalus ait été plus sommaire que celui de Macartney et Dinwiddie, avec ses ornements en cuivre et or moulu [54][54] L’inventaire de William Gooch est conservé à l’Observatoire.... Cela ne diminue en rien la fonction médiatrice de ces instruments : ici encore, leur usage était déterminé par la diversité des publics – présents ou absents – auxquels ils étaient destinés.

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Le 22 mars 1792, l’équipage du Daedalus, qui mouillait à Vaitahu, aux îles Marquises, dut faire face à un incendie qui s’était déclaré à bord. « Les indigènes s’amusèrent à tirer les cheveux de Gooch et autres facéties. Les efforts de Gooch pour arrêter ces agissements grossiers fournirent aux autres Indiens un divertissement digne d’une populace anglaise. » Gooch éclata en sanglots. Hergest consigna l’événement dans son journal, lequel parvint à Vancouver après la mort des deux hommes. Hergest reprocha à Gooch sa crise de larmes et convia à bord le lendemain matin les habitants de l’île d’Enata. L’un d’eux s’empara du théodolite de Gooch et « parvint à l’emporter en nageant vers son canot avant d’être découvert. Il abandonna son trophée lorsque le second lui tira dessus avec un mousquet. Le théodolite put être sauvé grâce à son coffret, qui lui permit de se maintenir à flot [55][55] G. VANCOUVER, A voyage of discovery..., op. cit., vol.... ». Cet instrument fabriqué à Londres était l’un des plus précieux de l’inventaire de Gooch, essentiel pour les relevés topographiques qu’il avait pour mission d’effectuer. Son concepteur, James Burton, avait déjà équipé d’appareils similaires les astronomes des deuxième et troisième expéditions de James Cook. Les théodolites, sextants et quadrants étaient aussi des articles essentiels au moment des contacts. Les topographes britanniques présents en Afrique au XVIIIe siècle rapportent que leurs interlocuteurs considéraient ces instruments comme des fétiches ensorcelés. En août 1793, sur un canal de Chine centrale, Dinwiddie impressionna ses compagnons chinois en mesurant la hauteur du soleil à midi avec son sextant : « Sans doute la première observation de ce type sur cette rivière; en tout cas, la première effectuée par un Britannique avec un sextant anglais. » Comme le souligne G. Dening, la crédibilité des voyageurs reposait entièrement sur leur capacité d’expertise. Toute perte d’instrument était par conséquent irréparable [56][56] Concernant l’usage des théodolites, voir WILLIAM SMITH,.... Ce qui explique le jugement sévère de Maskelyne lorsqu’il fit part du décès de Gooch à son père bouleversé, en 1793 : « Nous avons perdu tout le profit que nous attendions en l’envoyant là-bas car les observations réalisées au détroit de Nootka avant leur arrivée portent sur des endroits déjà repérés. » L’astronome royal, utilisait exactement le même terme, settlement, pour signifier la position et la possession, pour déterminer un lieu d’un point de vue astronomique et le coloniser politiquement [57][57] Bibliothèque de l’Université de Cambridge, MSS MM.6.48,....

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Il existe un lien entre l’établissement de relations commerciales et l’utilisation d’instruments astronomiques. Certains biens devaient être obtenus des indigènes, d’autres non. Les premières instructions données à James Cook par la Royal Society en 1768 insistaient sur l’importance des « signes amicaux » qui « ne pouvaient pas être mal interprétés » par les indigènes. Selon les gentlemen physiciens de Londres, « on peut convaincre ces pauvres gens de la supériorité des Européens de bien des façons, sans avoir à en tuer aucun [58][58] JAMES DOUGLAS, comte de Morton, « Hints offered to... ». Gooch, dans ses livres de bord, indique la façon dont ce système commercial complexe était censé fonctionner, et comment il échoua. En avril 1791, bien avant qu’il ne quitte l’Angleterre, il rapporte les commentaires de vétérans des voyages de Cook, selon lesquels « le pire chez ces sauvages est qu’ils ont une propension au vol tellement forte et l’ignorance de certains d’entre eux est telle qu’ils éclatent de rire quand ils sont découverts au lieu d’en être inquiétés ». L’un de ces vétérans, l’astronome William Wales, était l’un des professeurs de mathématiques les plus en vue à Londres, ainsi que le secrétaire du Bureau des longitudes, le nouvel employeur de Gooch. Wales donnait des conseils sur le maniement des chronomètres et des télescopes comme sur le commerce dans le Pacifique. Et ce qui pourrait passer pour du vol n’était qu’une façon, pour les astronomes, de se payer en retour. Une hache en fer achetée deux shillings à Londres permettait d’acquérir une peau de loutre de mer à Nootka, laquelle se vendait avec profit à Canton. Lorsqu’il n’était pas occupé à empêcher les indigènes des Marquises comme d’Hawaï de voler ses instruments, Gooch échangeait des haches contre de précieuses denrées. Ce commerce des peaux et fourrures, à l’origine de la crise politique dans le Pacifique-Nord, était aussi l’occasion de procéder à des relevés topographiques [59][59] Bibliothèque de l’université de Cambridge, MSS MM.6.48,....

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Gooch obtint son diplôme de mathématiques à l’université de Cambridge à la fin de l’année 1790. Une fois embauché pour la traversée, il dut associer l’apprentissage par cœur de la trigonométrie et de la géométrie avec celui des principes rigoureux imposés par l’astronome royal à Greenwich. Sa « qualité » d’astronome dépendait en grande partie des règles présidant à l’apprentissage puis au maniement des appareils [60][60] G. DENING, Death of William Gooch..., op. cit., pp.... La tente d’observation et ses équipements permettant des observations sécurisées sur tout terrain était d’une grande importance. Le départ de l’expédition fut justement retardé pour que le plus grand artisan anglais, Jesse Ramsden, qui avait également travaillé pour la mission diplomatique chinoise, puisse finir un instrument remarquable, et remarquablement coûteux, un télescope « altazimuth », pivotant sur deux axes. Gooch emporta une lunette méridienne réalisée par l’ingénieux John Bird, un appareil dont le montage à terre nécessitait de creuser des trous profonds et qui se révéla encombrant et inutile pour le relevé topographique. Il prit également avec lui un indicateur de position angulaire, un nouveau mécanisme qui automatisait le calcul de la position du bateau en déterminant deux angles définis par trois objets à terre. Thomas Earnshaw fournit un nouveau chronomètre pour remplacer la montre de gousset détruite avant même le départ [61][61] Bibliothèque de l’université de Cambridge, MSS MM.6.48,.... De par leur fragilité, les instruments composant le stock de Gooch ne pouvaient être réparés que grâce aux vastes réseaux de commerce britanniques. En octobre 1791, à Rio de Janeiro, en route vers le Pacifique, Gooch réalisa que les vis de son inestimable sextant étaient bloquées. Par chance, un navire-prison britannique se trouvait également dans le port de Rio, en route pour la colonie pénale en Australie. Il avait à son bord l’un des ouvriers de Ramsden; l’homme vint à bord du Daedalus et répara le sextant de Gooch avant de continuer son voyage vers la colonie pénitentiaire de Nouvelle-Galles du Sud [62][62] Bibliothèque de l’université de Cambridge, MSS MM.6.48,....

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De même que son statut d’astronome permettait à Gooch de valider les résultats de ses observations, ses instruments sophistiqués faisaient de lui un astronome. L’équipage du Daedalus le jugeait au départ beaucoup trop jeune : pour le second, un tel expert devait être « un vieil homme grave avec une grande perruque ». Au début de 1791, en accord avec Maskelyne, l’astronome royal mit Gooch à l’épreuve : « La formation doit être basée sur l’observation autant que sur la maîtrise de la théorie. » Maskelyne calculait les résultats théoriques devant résulter de l’observation de la positions des étoiles et de la vitesse des chronomètres de marine, qui étaient essentiels. Gooch maîtrisait bien ces techniques; il réussit cet « examen ». Avant de s’embarquer, Gooch avait fait part à ses parents de la fierté que lui causait l’inventaire : « Vous aimerez peut être connaître les instruments que je vais emporter à bord, aussi je vous donnerai un exemplaire du catalogue. Ce sont pour la plupart les mêmes que ceux du capitaine Cook [63][63] Bibliothèque de l’université de Cambridge, MSS MM.6.48,.... » La similarité avec l’inventaire de Cook ne s’arrête pas ici. Au cours du tout premier voyage de Cook en 1769, lors des préparatifs pour observer de Tahiti la trajectoire de Vénus, le quadrant astronomique d’un pied de rayon fabriqué par Bird fut emmené au fortin construit par les Britanniques sur la plage, lequel avait été soigneusement préparé. Ce quadrant était utilisé pour les mesures d’altitude afin de vérifier les chronomètres et déterminer la latitude à terre. Mais l’appareil disparut du fortin avant même d’avoir été déballé. Tupaia, une autorité tahitienne en matière d’astronomie et de cartographie, fut un intermédiaire essentiel pour les Britanniques; c’est lui qui avait dérobé l’instrument. « Nous avions du mal à croire qu’un Indien nu, effrayé par les armes à feu comme ils le sont, ait pris cette initiative, au risque certain de sa vie. » Une fois retrouvé, mais endommagé, le quadrant fut réparé par un autre « gentleman ingénieux », Hermann Spöring, que le mécène, Banks, « avait fort heureusement doté en outils d’horloger. Ces heureuses circonstances ont permis de régler le problème ». L’histoire du vol du quadrant prit place dans la tradition britannique, notamment du fait de Wales, le beau-frère de Green. Gooch avait dû en entendre parler avant de revivre involontairement l’événement aux îles Marquises [64][64] J. COOK, The voyage of the Endeavour..., op. cit.,....

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La conception polynésienne du droit de propriété a souvent été débattue à la lumière de ce type de vols. La Pérouse pensait, lui, que les habitants des îles n’avaient tout simplement pas la notion du vol. Les définitions de l’hospitalité et de ce qui était permis ou interdit étaient toujours en jeu lors de ces rencontres. À la fin du XVIIIe siècle, les Britanniques étaient eux-mêmes en train de réévaluer leur définition de la propriété, en accordant la prééminence à la propriété sur l’usage. Le sujet était important pour les astronomes. Si l’épisode du quadrant dérobé eut un tel écho chez les navigateurs, c’est qu’il joua un rôle important dans la relation tendue entre Cook et Maskelyne. L’astronome Green, ancien assistant de Maskelyne à l’Observatoire royal, mourut à Batavia lors du voyage de retour de Cook. Les données sur Vénus furent préparées par Maskelyne et Cook, en vue de leur publication dans la revue de la Royal Society. Mais le premier ajouta une note critiquant fortement la qualité des données, lesquelles « diffèrent entre elles plus qu’elles ne le devraient, ou plus que celles relevées par d’autres observateurs avec des quadrants de taille identique et par le même artiste [Bird]. Je ne sais comment expliquer cela, si ce n’est par le manque de soin et d’habilité de l’observateur ». Cette dénonciation de son défunt collègue Green et de lui-même rendit Cook furieux. En 1773, lors de sa seconde visite à Tahiti, il écrivit dans son journal de bord que Maskelyne « aurait pu identifier une autre cause » au problème des données. « Il n’ignorait pas que le quadrant avait été aux mains des indigènes qui l’avaient réduit en pièces et avaient brisé de nombreux éléments que nous dûmes réparer du mieux que nous le pûmes avant qu’il ne soit de nouveau utilisable [65][65] CHARLES GREEN et JAMES COOK, « Observations made by.... »

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Le conflit resta dans les mémoires. Le comportement des Polynésiens ainsi que l’état des instruments devinrent des arguments de poids dans les conflits portant sur l’interprétation des observations des astronomes. Ce qui explique l’acharnement avec lequel des fonctionnaires comme Maskelyne tentaient d’imposer à distance des principes rigoureux à leurs délégués dans le maniement des instruments permettant de garantir la fiabilité des relevés topographiques. Le protocole signé par Gooch à Greenwich avant son départ pour l’expédition qui devait lui être fatale était en 1791 un document standard. Green, Wales et leurs successeurs signèrent des contrats similaires. L’astronome devait notamment s’occuper de l’inventaire des instruments, « et en prendre tout le soin possible lors du voyage et des observations ». Il devait former les officiers de marine à la méthode utilisant la lune pour calculer la longitude, c’est-à-dire les rendre experts dans le maniement des quadrants, chronomètres et tables. À terre, il devait mettre sur pied un observatoire temporaire dans la tente dont il était équipé et utiliser un pendule standard pour régler la vitesse des chronomètres. Surtout, ses comptes rendus dans le journal de bord devaient être « rédigés de manière claire, distincte et régulière dans un livre prévu à cet effet avec tous les détails, immédiatement après les événements ou dès qu’ils peuvent être retranscrits à partir des feuilles et livres de notes dans lesquels ils ont d’abord été consignés. Ce journal ou ces journaux doivent pouvoir être inspectés ou utilisés à tout moment par le commandant et maître du vaisseau; les résultats et observations doivent nous être envoyés par vos soins par tout moyen de transport sûr [66][66] Les ordres et l’inventaire de William Gooch sont datés... ».

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Gooch se révéla un délégué, un comptable et un journaliste consciencieux, bien que promis à l’échec. Dans la baie de Kealakekula à Hawaï, à la fin avril 1792, quelques jours seulement avant sa mort, il méditait encore avec anxiété dans son journal de bord sur une erreur presque catastrophique qu’il avait faite à Rio de Janeiro lors du voyage aller : « J’étais très inquiet de découvrir que j’avais utilisé un mauvais repère pour le méridien ; je l’ai corrigé par la suite ainsi que toutes les observations, non sans difficultés en raison de nuages qui m’empêchaient d’obtenir des altitudes identiques pour une étoile. » Par « transport sûr », c’est-à-dire par l’intermédiaire du chef hawaïen Kamehameha, ces notes du journal de bord furent envoyées en Grande-Bretagne avec des pages de calculs trigonométriques rectifiant les erreurs. Les réseaux d’échanges polynésiens s’avéraient indispensables à la préservation des inventaires [67][67] Bibliothèque universitaire de Cambridge, MSS MM.6.48,....

46

L’astronome royal ne tolérait pas plus les erreurs et la malchance de Gooch que celles de Green. Le Bureau des longitudes dressa en 1793 un nouvel inventaire : « Les instruments et ouvrages envoyés vers la côte nord-ouest de l’Amérique avec M. Gooch n’ont pas été rendus. » Un employé enregistra qu’une lunette méridienne en provenance de Nouvelle-Galles du Sud avait cependant atteint Londres : « Peut être est-ce la même que celle qui est censée avoir été envoyée avec M. Gooch [68][68] GRO, MSS 14/13, « Instruments and books sent out to.... » Après la mort de Gooch, l’État avait également perdu des télescopes, des baromètres et plusieurs recueils de tables. L’astronomie est ennemie de l’oubli, l’objectif de cette discipline étant précisément d’accumuler, de comptabiliser et de stocker les données ainsi que le matériel, par ailleurs onéreux. C’est peut-être la raison pour laquelle elle nous permet de comprendre les événements où se mêlent échanges, violences, médiations et métissages, qui semblent si bien caractériser les rencontres à cette époque et dans cette région du monde [69][69] KAPIL RAJ, « Eighteenth-century Pacific voyages of....

47

Le but de cet article était d’étudier les inventaires et les instruments astronomiques afin de comprendre quelles pouvaient être les significations de leurs différentes pièces. Lors des confrontations entre cultures, en Chine ou dans le Pacifique-Sud, les stéréotypes étaient souvent inventés et renforcés. Les différentes interprétations des instruments, mais aussi les catalogues et les livres de bord leur attribuant du sens étaient l’objet de débats et de conflits. Cependant, il ne faudrait pas retenir de ces récits cette seule image d’incompréhension mutuelle entre cultures. Il est important de rappeler que, à des milliers de kilomètres des lieux de ces confrontations, le monde était lui aussi hybride, changeant et interdépendant. Les inventaires jouaient un rôle important dans ce processus, dans la mesure où ils permettaient aux agents d’agir à distance, notamment les protecteurs et alliés situés ailleurs. Des publics extrêmement différents avaient la capacité de déterminer le sens à donner aux rencontres entre cultures européennes, asiatiques et pacifique.

48

Traduit par Sophie Noël

Notes

[1]

STEVEN SHAPIN et SIMON SCHAFFER, Leviathan et la pompe à air, Paris, La Découverte, 1993, p. 331; CHRISTIAN LICOPPE, La formation de la pratique scientifique, Paris, La Découverte, 1996, pp. 304-317.

[2]

PATRICIA SEED, Ceremonies of possession in Europe’s conquest of the New World, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, pp. 128-148; STEVEN J. HARRIS, « Long-distance corporations, big sciences and the geography of knowledge », Configurations, 6,1998, pp. 269-304.

[3]

RICHARD SORRENSON, « The ship as a scientific instrument in the eighteenth century », Osiris, 11,1996, pp. 221-236; JIM BENNETT, « The travels and trials of Mr Harrison’s timekeeper », in M.-N. BOURGUET, C. LICOPPE et H. O. SIBUM (éd.), Instruments, travel and science, Londres, Routledge, 2002, pp. 75-95; MARIE-NOË LLE BOURGUET, « L’explorateur », in M. VOVELLE (éd.), L’homme des Lumières, Paris, Le Seuil, 1998, pp. 285-346.

[4]

PETER DILLON, Narrative and successful results of a voyage in the South seas performed by order of the government of British India to ascertain the actual fate of La Pérouse’s expedition, 2 vol., Londres, Hurst, Chance and Company, 1829, vol. 1, pp. 39-40 et 267; JAMES W. DAVIDSON, Peter Dillon of Vanikoro, Melbourne, Oxford University Press, 1975, pp. 176-178 et 213.

[5]

DOMINIQUE PESTRE, « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annales HSS, 50-3,1995, pp. 487-522; SERGE GRUZINSKI, « Les mondes mêlés de la monarchie catholique et autres “connected histories” », Annales HSS, 56-1,2001, pp. 85-117, ici p. 114.

[6]

KAPIL RAJ, « La construction de l’empire de la géographie. L’odyssée des arpenteurs de Sa Très Gracieuse Majesté, la reine Victoria, en Asie centrale », Annales HSS, 52-5, 1997, pp. 1153-1180.

[7]

WILLIAM PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie, Liverpool, Edward Howell, 1868, p. 51.

[8]

Sur l’origine des instruments de la tapisserie, voir MARGARET MEDLEY, Illustrated regulations for ceremonial paraphernalia of the Ching dynasty, Londres, Han-Shang Tang, 1982; la tapisserie est reproduite dans JOSEPH NEEDHAM et WANG LING, Science and civilisation in China, vol. 3, Mathematics and the sciences of the heavens and the earth, Cambridge, Cambridge University Press, 1959, p. 388, et dans ID., Science and civilisation in China, vol. 4, Physics and physical technology, 2e partie, « Mechanical engineering », Cambridge, Cambridge University Press, 1965, p. 477. Les instruments « britanniques » que l’on voit sur la tapisserie de 1793 sont en fait l’œuvre du jésuite Ferdinand Verbiest, en Chine entre 1669 et 1673 (ISAIA IANNACONE, « Syncretism between European and Chinese culture in the astronomical instruments of Ferdinand Verbiest », in J. WITEK (éd.), Ferdinand Verbiest, Nettetal, Steyler Verlag, 1994, pp. 93-164). En ce qui concerne le poème de l’empereur, voir JOHN L. CRANMER-BYNG, « Lord Macartney’s embassy to Peking in 1793 from official Chinese documents », Journal of Oriental studies, 4,1957-1958, pp. 117-180, ici p. 164, et JAMES L. HEVIA, Cherishing men from Afar : Qing guest ritual and the Macartney embassy of 1793, Durham, Duke University Press, 1995, p. 177.

[9]

Greenwich Royal Observatory [GRO], MSS 14/62, William Gooch, « Astronomical observations and calculations on the voyage of the Daedalus », f. 157.

[10]

Les dessins des tatouages des Marquises réalisés par W. Gooch sont conservés à la Bibliothèque universitaire de Cambridge, MSS Mm. 6.48, f. 182. Ils sont reproduits dans GREG DENING, The death of William Gooch, Melbourne, Melbourne University Press, 1995, p. 134. Sur les tatouages, voir HARRIET GUEST, « Curiously marked : Tattooing and masculinity in eighteenth-century British perceptions of the South Pacific », in J. BARRELL (éd.), Painting and the politics of culture : New essays on British art, 1700-1850, Oxford, Oxford University Press, 1992, pp. 101-134; WILLOWDEAN CHATTERSON HARDY, Tattooing in the Marquesas, Honolulu, Bishop Museum, 1922, pp. 3-13.

[11]

PETER J. MARSHALL, « Britain and China in the late eighteenth century », in R. A. BICKERS (éd.), Ritual and diplomacy : The Macartney mission to China, 1792-1794, Londres, British Association for Chinese Studies, 1993, p. 14.

[12]

JOHN L. CRANMER-BYNG, An embassy to China, Londres, Longmans, 1962, pp. 17-23; THOMAS G. FRASER, « India 1780-1786 », in P. ROEBUCK (éd.), Macartney of Lisanoure, 1737-1806 : Essays in biography, Belfast, Ulster Historical Foundation, 1983, pp. 154-215.

[13]

J. L. CRANMER-BYNG et T. LEVERE, « A case study in cultural collision : Scientific apparatus in the Macartney embassy to China 1793 », Annals of science, 38,1981, pp. 503-525; ALAIN PEYREFITTE, L’empire immobile : récit historique, Paris, Fayard, 1989; DAVID PORTER, « A peculiar but uninteresting nation : China and the discourse of commerce in eighteenth-century England », Eighteenth-century studies, 33,2000, pp. 181-199. Concernant la critique de la Chine par Adam Smith, voir ADAM SMITH, Inquiry into the nature and causes of the wealth of nations, Londres, Grant Richards, 1904, vol. 2, p. 301. Sur l’historiographie de l’expédition, voir EARL H. PRITCHARD, The crucial years of early Anglo-Chinese relations, 1750-1800, Pullman, State College of Washington, 1936, p. 380; HARRIET T. ZURNDORFER, « La sinologie immobile », Études chinoises, 8,2,1989, pp. 99-120.

[14]

J. L. CRANMER-BYNG, An embassy to China, op. cit., pp. 35-38; JOANNA WALEY-COHEN, « China and Western technology in the late eighteenth century », American historical review, 98,5,1993, pp. 1525-1544; J. L. HEVIA, Cherishing men from Afar..., op. cit., pp. 220-224; HARRIET T. ZURNDORFER, « Comment la science et la technologie se vendaient à la Chine au XVIIIe siècle », Études chinoises, 7,2,1988, pp. 60-90.

[15]

EARL H. PRITCHARD, « The instructions of the East India Company to Lord Macartney on his embassy to China and his reports to the Company », Journal of the Royal Asiatic society, 1938, pp. 201-230,375-396 et 493-509, ici pp. 379-380 et 498-499.

[16]

JOSEPH NEEDHAM, WANG LING et DEREK J. DE SOLLA PRICE, Heavenly clockwork : The great astronomical clocks of medieval China, Cambridge, Cambridge University Press, [1960] 1986, p. 149; J. WALEY-COHEN, « China and Western technology... », art. cit., p. 1533; BENJAMIN ELLMAN, « Western learning and evidential research in the eighteenth century », National Palace museum research quarterly, 21,2003, pp. 65-100.

[17]

J. L. CRANMER-BYNG, An embassy to China, op. cit., pp. 125 et 261; W. PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie, op. cit., p. 45.

[18]

J. L. CRANMER-BYNG, « Lord Macartney’s embassy... », art. cit., p. 137; NATHAN SIVIN, « Copernicus in China », Studia copernicana, 6,1973, pp. 63-103; BENJAMIN ELLMAN, « Jesuit scientia and natural studies in late imperial China, 1600-1800 », Journal of early modern history, 6,2002, pp. 222-228.

[19]

ELLEN UITZINGER, « For the man who has everything : Western-style exotica in birthday celebrations at the court of Ch’ien Lung », in L. BLUSSE et H. T. ZURNDORFER (éd.), Conflict and accommodation in early modern east Asia, Leyde, E. J. Brill, 1993, pp. 216-239. La réification des théories sur les instruments a été discutée de manière décisive par GASTON BACHELARD, Les intuitions atomistiques, Paris, Boivin, 1933, pp. 140-141.

[20]

Archives officielles indiennes, MSS G/12/92, « Macartney à Dundas, 9 novembre 1793 », p. 44; CATHERINE PAGANI, Eastern magnificence and European ingenuity : Clocks of late imperial China, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2001, pp. 100-112; MARCIA POINTON, « Dealer in magic : James Cox’s jewelry museum and the economics of luxurious spectacle in late-eighteenth-century London », History of political economy, supplément, 31,1999, p. 440; JOHN BARROW, Travels in China, Londres, Cadell and Davies, 1804, p. 307

[21]

RICHARD D. ALTICK, The shows of London, Cambridge, Belknap Press, 1978, pp. 70-72 et 351; ARTHUR W. J. G. ORD-HUME, Clockwork music. An illustrated history of mechanical musical instruments from the musical box to the pianola, Londres, George Allen & Unwin, 1973, p. 45; C. PAGANI, Eastern magnificence..., op. cit., pp. 104-107.

[22]

British Library, MSS ADD 35174, William Alexander, « Journal of a voyage to Pekin » (13 décembre 1793), f. 35r; J. L. CRANMER-BYNG, An embassy to China, op. cit., p. 124.

[23]

H. PRITCHARD, The crucial years..., op. cit., pp. 236-264.

[24]

ID., « Letters from missionaries at Peking relating to the Macartney embassy », T’oung Pao, 31,1934, pp. 4-6; GEORGE STAUNTON, Authentic account of an embassy from the king of Great Britain to the Emperor of China, Londres, Bulmer, 1797, p. 42.

[25]

Archives officielles indiennes, MSS G/12/91, « Ewart à Dundas, 20 février 1792 », f. 7; J. L. CRANMER-BYNG et T. LEVERE, « A case study in cultural collision... », art. cit., p. 505, n. 2. Voir aussi J. L. HEVIA, Cherishing men from Afar..., op. cit., pp. 77-78. Un bon exemple des notes de service de la Compagnie lors de missions diplomatiques précédentes en Chine est fourni par James Cobb, « Sketches respecting China and the embassies sent there » (Archives officielles indiennes, MSS G/12/20, ff. 40-102).

[26]

G. STAUNTON, Authentic account..., op. cit., p. 491; voir aussi Archives officielles indiennes, MSS G/12/92, « Macartney à Dundas, 9 novembre 1793 », p. 45.

[27]

P. J. MARSHALL, « Britain and China... », art. cit., p. 25.

[28]

Archives officielles indiennes, MSS G/12/92, « Catalogue of presents sent by his Britannic Majesty to the Emperor of China delivered on the 2 August 1793 », pp. 155-168. Voir J. L. CRANMER-BYNG et T. LEVERE, « A case study in cultural collision... », art. cit., pp. 520-523; H. PRITCHARD, The crucial years..., op. cit., p. 293.

[29]

Lord Macartney, cité par J. L. CRANMER-BYNG, An embassy to China, op. cit., p. 191.

[30]

W. PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie, op. cit., p. 50.

[31]

J. NEEDHAM, WANG LING et D. J. DE SOLLA PRICE, Heavenly clockwork..., op. cit., p. 149.

[32]

Description of a planetarium or astronomical machine invented by Phil. Matthew Hahn, Londres, 1791, pp. 1 et 29; Archives officielles indiennes, MSS G/12/20, « Account of sundry articles purchased by Francis Baring Esq., 8 September 1792 », ff. 596-597; HENRY KING et JOHN R. MILLBURN, Geared to the stars : The evolution of planetariums, orreries, and astronomical clocks, Bristol, Adam Hilger, 1978, pp. 233-238; RUDOLF PAULUS, « Pansophie und Technik bei Philip Mathaeus Hahn », Technikgeschichte, 37, 1970, pp. 243-253.

[33]

Concernant le projet de Dinwiddie d’acheter un planétarium, voir H. PRITCHARD, The crucial years..., op. cit., p. 293. Les observations de Dinwiddie sur la machine de Hahn se trouvent à la Bibliothèque universitaire Dalhousie : MSS 2-726, H.1.

[34]

Pour les remarques de Smith voir ADAM SMITH, Essays on philosophical subjects, éd. par W. P. D. Wightman, J. C. Bryce et I. S. Ross, Oxford, Clarendon Press, 1980, p. 66. On trouve la description du télescope-réflecteur d’Herschell dans G. STAUNTON, Authentic account..., op. cit., p. 493; J. L. CRANMER-BYNG relate son achat dans Embassy to China, op. cit., p. 69 ainsi que H. PRITCHARD, « Instructions of the East India company... », art. cit., p. 393. H. Zurndorfe se trompe lorsqu’il affirme dans « Comment la science et la technologie se vendaient... », art. cit., p. 61, que le planétarium fut construit spécialement pour la mission diplomatique.

[35]

JAMES L. HEVIA, « The Macartney embassy in the history of Sino-Western relations », in R. A. BICKERS (éd.), Ritual and diplomacy..., op. cit., pp. 69-75.

[36]

Archives officielles indiennes, MSS G/12/20, « List of instruments sent with Lord Macartney », ff. 142-144, et J. L. CRANMER-BYNG, « Lord Macartney’s embassy... », art. cit., p. 140. Pour les différences entre les traductions, voir J. L. HEVIA, Cherishing men from Afar..., op. cit., pp. 147-148. Une version de la traduction chinoise de l’inventaire est donnée par ALAIN PEYREFITTE, Un choc de cultures : la vision des Chinois, Paris, Fayard, 1991, pp. 128-131.

[37]

Sur les réactions suscitées par le planétarium, voir aussi J. BARROW, Travels in China, op. cit., pp. 110-111.

[38]

J. L. CRANMER-BYNG, « Lord Macartney’s embassy... », art. cit., pp. 151-152.

[39]

ID., Embassy to China, op. cit., p. 264; J. BARROW, Travels in China, op. cit., pp. 566 et 355.

[40]

JAMES DINWIDDIE, Syllabus of a course of lectures on natural philosophy, Londres, Grant, 1789; W. PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie, op. cit., p. 128.

[41]

Ibid., pp. 130-131 et 47-48.

[42]

Ibid., pp. 53 et 46. L’opinion de l’empereur sur le caractère enfantin des instruments britanniques est aussi rapporté par J. BARROW, Travels in China, op. cit., p. 312, et WILLIAM ALEXANDER, « Journal of a voyage to Pekin », ms. cit., f. 26. On trouvera une analyse subtile de cette infantilisation réciproque dans ROBERTA BIVINS, « Expectations and expertise : early British responses to Chinese medicine », History of science, 37,1999, pp. 459-489, ici p. 482.

[43]

W. PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie, op. cit., pp. 97-113. Sur le travail de Dinwiddie à Calcutta, voir également H. PRITCHARD, « The instructions of the East India Company... », art. cit., p. 502.

[44]

J. L. CRANMER-BYNG, « Lord Macartney’s embassy... », art. cit., p. 171.

[45]

THOMAS WRIGHT et ROBERT H. EVANS, Historical and descriptive account of the caricatures of James Gillray, Londres, Bohn, 1851, p. 47; THOMAS MATHIAS, The imperial epistle from Kien Long Emperor of China to George the Third, Londres, Beckett, 1795, p. 35.

[46]

CHRISTOPHER A. BAYLY, Imperial meridian : The British Empire and the world, 1780-1830, Londres, Longmans, 1989, pp. 184-191; FA-TI FAN, « Science in a Chinese entrepôt : British naturalists and their Chinese associates in old Canton », Osiris, 18, 2003, pp. 65-68.

[47]

Sur John Henry Cox et le commerce des fourrures, voir C. PAGANI, Eastern magnificence..., op. cit., p. 107.

[48]

ALAN FROST, « Nootka sound and the beginnings of British imperialism of free trade », in R. FISHER et H. JOHNSTON (éd.), From maps to metaphors : The Pacific world of George Vancouver, Vancouver, University of British Columbia Press, 1993, pp. 122-123; DANIEL CLAYTON, Islands of truth : The imperial fashioning of Vancouver Island, Vancouver, University of British Columbia Press, 2000, pp. 168-180.

[49]

Concernant les ambitions des indigènes dans le commerce des fourrures, voir D. CLAYTON, Islands of truth..., op. cit., pp. 135-138; sur les constructeurs chinois, se reporter à A. FROST, « Nootka sound... », art. cit., p. 107. Sur Macartney et le projet d’installer des colons chinois en Australie, voir H. PRITCHARD, The crucial years..., op. cit., p. 299. Les remarques de Dinwiddie sur l’empereur et le commerce des fourrures sont conservés à la Bibliothèque universitaire Dalhousie, MSS 2-2726, C-22, no 179.

[50]

Concernant le commerce Nuu-chah-nuulth, voir D. CLAYTON, Islands of truth..., op. cit., p. 110; sur les échanges en Polynésie, voir WILLIAM H. PEARSON, « The reception of European voyages on Polynesian islands, 1568-1797 », Journal de la Société des océanistes, 26,1970, pp. 121-153, et IAN C. CAMPBELL, « European-Polynesian encounters : A critique of the Pearson thesis », Journal of Pacific history, 29,2,1994, pp. 222-231.

[51]

D. CLAYTON, Islands of truth..., op. cit., p. 195; JOHN NAISH, « The achievements of Vancouver : a reassessment », Mariner’s mirror, 80,4,1994, pp. 418-430.

[52]

ANDREW DAVID, « Vancouver’s survey methods and surveys », in R. FISHER et H. JOHNSTON (éd.), From maps to metaphors..., op. cit., pp. 51-69. Les inventaires des instruments de George Vancouver (Greenwich, National Maritime Museum, MSS ADM/A/2827) sont reproduits dans From maps to metaphors..., op. cit., pp. 291-292.

[53]

G. DENING, Death of William Gooch..., op. cit., pp. 8,113-127; GEORGE VANCOUVER, A voyage of discovery to the North Pacific Ocean and round the world, éd. par William Kaye Lamb, Londres, Hakluyt Society, 1984, vol. 2, p. 785.

[54]

L’inventaire de William Gooch est conservé à l’Observatoire royal de Greenwich, MSS 14/13 f. 153, copié sur 14/13 f. 155 et 14/9 f. 64, et reproduit dans G. DENING, Death of William Gooch..., op. cit., p. 124, et dans R. FISHER et H. JOHNSTON (éd.), From maps to metaphors..., op. cit., pp. 292-293.

[55]

G. VANCOUVER, A voyage of discovery..., op. cit., vol. 2, pp. 778-779. Concernant les événements des îles Marquises, voir également GREG DENING, Islands and beaches : Discourse on a silent land. Marquises, 1774-1880, Honolulu, University of Hawaii Press, 1980, pp. 95-96, ainsi que ID., Death of William Gooch..., op. cit., pp. 132-133.

[56]

Concernant l’usage des théodolites, voir WILLIAM SMITH, A new voyage to Guinea, Londres, Nourse, 1744, pp. 15-17, et, pour les sextants, W. PROUDFOOT, Biographical memoir of James Dinwiddie, op. cit., p. 36. Comparer avec G. DENING, Islands and beaches..., op. cit., p. 18, sur les sextants volés; DEREK HOWSE, « The principal scientific instruments taken on Captain Cook’s voyages of exploration, 1768-1780 », Mariner’s mirror, 65,1979, pp. 119-135.

[57]

Bibliothèque de l’Université de Cambridge, MSS MM.6.48, Maskelyne à William Gooch père, 18 juillet 1793, f. 94.

[58]

JAMES DOUGLAS, comte de Morton, « Hints offered to the consideration of Captain Cook, Mr Banks, doctor Solander and the other gentlemen », 10 août 1768, in J. COOK, The voyage of the Endeavour, 1768-1771, éd. par John C. Beaglehole, Cambridge, Cambridge University Press, 1968, pp. 514-515.

[59]

Bibliothèque de l’université de Cambridge, MSS MM.6.48, William Gooch à William et Sarah Gooch, 29 avril, 9 et 17 juin 1791, ff. 32,34 et 40; W. GOOCH, « Astronomical observations... », ff. 152,155. Sur la carrière de Wales, voir BERNARD SMITH, Imagining the Pacific : In the wake of the Cook voyages, New Haven, Yale University Press, 1992, p. 135-140 sqq.

[60]

G. DENING, Death of William Gooch..., op. cit., pp. 120-122.

[61]

Bibliothèque de l’université de Cambridge, MSS MM.6.48, « W. Gooch à William et Sarah Gooch, 12 mars et 11 juin 1791 », ff. 24 et 36; GRO, MSS 14/13, « Instruments proper to be sent with the astronomer going to the North-west coast of America », 5 mars 1791, f. 153. Voir D. HOWSE, « Principal scientific instruments... », art. cit., p. 128; SUSANNA FISHER, « Origins of the station pointer », International hydrographic review, 68, 1991, pp. 119-126.

[62]

Bibliothèque de l’université de Cambridge, MSS MM.6.48, « W. Gooch à Maskelyne, 17 novembre 1791 », f. 196.

[63]

Bibliothèque de l’université de Cambridge, MSS MM.6.48, « William Gooch à William et Sarah Gooch, janvier, 26 février et 11 juin 1791 », ff. 18-19,22 et 36.

[64]

J. COOK, The voyage of the Endeavour..., op. cit., pp. 87-89,97-98 et 527-528. Sur le vol du quadrant, voir GEOFFREY M. BADGER, « Cook the scientist », in ID. (éd.), Captain Cook : Navigator and scientist, Londres, Hurst, 1970, p. 38.

[65]

CHARLES GREEN et JAMES COOK, « Observations made by appointment of the Royal Society at King George’s Island in the South Sea », Philosophical transactions of the Royal Society, 61,1771, p. 406; JAMES COOK, The voyage of the Resolution and Adventure, 1772-1775, éd. par John C. Beaglehole, Cambridge, Cambridge University Press, 1969, pp. 238-238. Sur le conflit avec Maskelyne, voir DAVID TURNBULL, « Cook and Tupaia, a tale of cartographic méconnaissance », in M. LINCOLN (éd.), Science and exploration in the Pacific : European voyages to the Southern oceans in the eighteenth century, Woodbridge, Boydell Press/National Maritime Museum, 1998, pp. 123-124. Concernant le vol et la propriété, voir I. CAMPBELL, « European-Polynesian encounters... », art. cit., pp. 224-225.

[66]

Les ordres et l’inventaire de William Gooch sont datés du 11 juin 1791 (GRO, MSS 14/9, ff. 61-64). Ils sont presque identiques à ceux du premier convoi de prisonniers vers l’Australie du 16 février 1787, et du voyage d’étude de Matthew Flinders, du 20 août 1801 : GRO, MSS 14/13, ff. 161 et 171. Ils étaient basés sur ceux de Cook et de Green : se rapporter à D. HOWSE, « Principal scientific instruments... », art. cit., p. 124.

[67]

Bibliothèque universitaire de Cambridge, MSS MM.6.48, « W. Gooch à William et Sarah Gooch, 2 mai 1792 », f. 91. Comparer avec ses « Computations from observations made at Rio de Janeiro » (GRO, MSS 14/62, ff. 184-186).

[68]

GRO, MSS 14/13, « Instruments and books sent out to the North West coast with Mr Gooch not returned », f. 157.

[69]

KAPIL RAJ, « Eighteenth-century Pacific voyages of discovery, big science and the shaping of an European scientific and technological culture », History and technology, 17, 2000, pp. 79-98.

Résumé

Français

En 1791, le gouvernement britannique envoyait une expédition majeure de recherches sur le littoral nord-est du Pacifique avec pour objectif, entre autres, de prendre la maîtrise du commerce des fourrures entre l’Amérique et l’Asie. L’année suivante, les Britanniques envoyaient une délégation en Chine pour obtenir des améliorations des conditions du commerce entre la Compagnie des Indes orientales et l’Empire des Qing. Dans chaque projet, les instruments astronomiques ont joué un rôle décisif. Signes de la puissance britannique, ils étaient aussi des moyens de mesure de haute précision. Ils faisaient l’objet de démonstrations théâtrales, de manipulations destinées à mettre en valeur leur ingéniosité, mais étaient aussi, en retour, victimes de vols, quand ils n’étaient pas cassés et vendus. L’article examine la manière dont ces instruments, au cours de ces expéditions, servaient d’intermédiaires entre des groupes humains différents, indigènes, marchands, fonctionnaires, savants et voyageurs. Parce que les instruments peuvent incorporer des valeurs et des cosmologies très différentes, voire opposées, leurs cursus sont des moyens très efficaces de tracer les voies d’accès aux rencontres transculturelles et d’observer leurs conséquences.

English

The astronomer’s inventory Scientific instruments trade in the late 18th century In 1791, the British government sent a major survey expedition to the Northeast coast of the Pacific as part of its campaign to master the fur trade between America and Asia. The next year, the British also sent an embassy to China to seek changes in the terms of trade between the East India Company and the Qing Empire. In both these enterprises, astronomical instruments played a crucial role. They acted as signs of British virtue and as means of precision measurement. They were displayed theatrically, ingeniously manipulated, stolen, broken and sold. This article examines the role of such instruments in these expeditions in order to see how astronomical equipment mediated between different groups of residents, merchants, administrators. Because of their different values and cosmologies, their careers are very useful ways of tracing the course and consequences of cross-cultural encounters.

Plan de l'article

  1. En Chine : l’éloquence du planétarium
  2. Le théodolite dérobé aux Marquises

Pour citer cet article

Schaffer Simon, « L'inventaire de l'astronome. Le commerce d'instruments scientifiques au XVIIIe siècle (Angleterre-Chine-Pacifique) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 4/2005 (60e année), p. 791-815.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2005-4-page-791.htm


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