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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2006/6 (61e année)



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Selon la conception qui prévalait au siècle dernier, la Chine traditionnelle était considérée comme une société statique et monolithique, dominée par l’ordre politique impérial. Comme l’a défini John Hicks, sa structure socio-économique était agricole et fondamentalement traditionnelle [1]  JOHN HICKS, A theory of economic history, Oxford, Oxford... [1] . De plus, du point de vue de l’organisation du marché, les Chinois n’auraient pas eu une mentalité capitaliste visant la recherche du profit, et, dans cette perspective, faisait défaut tout un ensemble de structures commerciales facilitant la division du travail ou la spécialisation entre marchands et producteurs, ainsi qu’un système de crédit soutenant la croissance et le développement économique. C’était une économie foncière et autarcique qui n’avait pas su saisir l’occasion de développer une économie maritime, potentialité dont elle disposait avant l’arrivée des Européens. Cette image d’une civilisation monolithique, statique et agraire, sinon anti-commerciale, est encore présente dans l’interprétation de Ray Huang, l’un des historiens chinois les plus connus dans les années 1980 [2]  RAY HUANG, China : A macro history, Armonk, M. E. Sharpe,... [2] . Il s’agissait là d’une conception courante, bien que réductrice et sommaire, qui aidait peu à comprendre le passé et l’avenir de la Chine.

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L’histoire économique de la Chine révèle des processus plus complexes qui viennent contredire cette conception générale. Au cours des dernières décennies, les spécialistes, s’appuyant sur différents modèles théoriques, ont proposé un autre schéma d’analyse selon lequel il y eut, avant le XIXe siècle, des cycles de croissance économique tout à fait remarquables. Dans son panorama de l’état de la recherche menée jusqu’à la fin des années 1990, Kent Deng distingue deux approches adoptées par les recherches conduites sur les succès économiques de la Chine et son effondrement à partir du milieu du XIXe siècle [3]  KENT G. DENG, « A critical survey of recent research... [3] . La première, qu’il appelle l’« approche sinologique », s’attache aux succès obtenus par le passé et dégage cinq principales conclusions empiriques. Premièrement, la Chine prémoderne semble avoir excellé dans les domaines de la science et de la technologie, de la productivité agricole et de la puissance militaire. Deuxièmement, elle était extrêmement tournée vers le commerce et urbanisée, comme en témoignent une agriculture florissante, centrée sur l’échange marchand et soutenue par des proto-industries dynamiques, l’usage répandu du crédit, un commerce domestique à longue distance ou international, ainsi qu’un réseau urbain étendu et hiérarchisé, formé d’un nombre toujours croissant de villes de marché et de petites ou moyennes cités. Troisièmement, il existait un système légal bien défini visant à protéger le droit de propriété et à soutenir les initiatives économiques. Quatrièmement, on observe des cycles longs de croissance économique à l’échelle nationale ou régionale. Et, finalement, le niveau de vie des régions développées du Sud-Est de l’Empire semble correspondre à celui de l’Europe de l’Ouest au XVIIIe siècle, en dépit de la croissance rapide de la population depuis le siècle précédent.

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La deuxième approche est « comparative », en ce sens qu’elle cherche à expliquer l’échec de la Chine à l’époque moderne malgré ses performances passées, en comparant ses résultats à ceux obtenus par l’Occident. Deng distingue neuf facteurs : 1) le déterminisme idéologique, qui suggère l’incompatibilité du confucianisme dominant avec l’esprit d’entreprise et la logique du profit commercial; 2) le modèle du marché, qui affirme que la Chine prémoderne n’avait pas développé une économie mercantile, selon la définition de John Hicks; 3) le déterminisme géographique, qui attribue son retard aux contraintes du milieu; 4) le paradigme marxiste, qui voit dans la lutte des classes entre propriétaires fonciers et paysans exploitants la cause du sous-développement; 5) le modèle malthusien, qui est convaincu de l’impact négatif de l’explosion démographique; 6) le déterminisme technique, qui souligne l’absence d’une révolution scientifique et la stagnation du progrès technique; 7) l’idée d’un gouvernement fiscaliste, fondé sur l’exploitation foncière, qui souligne le rôle parasitaire des agents de l’État et de la classe des propriétaires fonciers; 8) la théorie de l’État prédateur, qui tient l’État pour responsable du retard de la Chine; 9) le paradigme du système mondial, selon lequel les problèmes de la Chine proviennent de sa mise à l’écart progressive du système capitaliste mondial, centré sur l’Europe de l’Ouest.

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Malgré ses réserves sur la validité théorique de ces diverses approches et leurs hypothèses contradictoires, Deng ne remet guère en question leur fondement empirique (à l’exception du modèle de marché qu’il considérait inapproprié dans le cas de la Chine), établi sur les nombreuses recherches conduites en histoire économique durant les cinquante dernières années. Or ces travaux font apparaître une image de la civilisation chinoise bien plus ouverte au commerce et au marché que celle proposée par la vision monolithique.

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La mise en évidence de la dimension marchande de la société chinoise a suscité ces dernières années une discussion dans le champ de l’histoire économique : il s’agit du débat sur la « grande divergence ». Kenneth Pomeranz a souligné la similitude, avant le XIXe siècle, entre les régions de Chine les plus développées économiquement et celles de l’Europe de l’Ouest, l’Angleterre en particulier [4]  KENNETH POMERANZ, The great divergence : China, Europe,... [4] . À l’opposé, Philip Huang défend la perspective malthusienne qui privilégie les différences structurelles entre la Chine et l’Europe avant la révolution industrielle [5]  Voir par exemple PHILIP C. C. HUANG, « Development... [5] . La question qui est au cœur de ce débat est la suivante : pourquoi une économie chinoise hautement commercialisée ne put-elle passer du stade proto-industriel à un stade industriel capitaliste, ou encore, quel est l’impact du commerce sur le niveau de vie ? Les deux positions, cependant, admettent aisément que certaines régions de la Chine prémoderne ont développé des économies marchandes et qu’une part importante de leur production agricole et manufacturière s’écoulait couramment sur le marché. Li Bozhong a bien montré cet aspect de la civilisation chinoise, dans son livre sur les débuts de l’industrialisation du delta du bas Yangzi entre le XIVe et le XVIIIe siècle [6]  LI BOZHONG, Agricultural development in Jiangnan, 1620-1850,... [6] . Il retrace brièvement l’industrialisation capitalistique, orientée vers le marché, des industries lourdes et légères, et examine les questions connexes des matières premières, de l’énergie, de la main-d’œuvre, des structures productives dans cette région de la Chine qui fut la plus avancée du point de vue économique pendant quatre cents ans, sous les dynasties des Ming (1368-1644) et des Qing (1644-1911). Dans le droit fil des nombreux travaux sur la naissance du capitalisme, réalisés par les historiens marxistes en Chine avant les années 1990, mais repris dans une perspective néo-classique et weberienne, les recherches de Li ont montré l’augmentation de la productivité qui, au fil des ans, soutint le développement économique remarquable de cette région [7]  Voir aussi FAN SHUZHI, Ming-Qing Jiangnan shizhen tanwei... [7] .

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Comme le prouvent ces débats, les recherches en histoire économique révèlent la dimension mercantile de la Chine prémoderne, qui va à l’encontre de la vision agraire, monolithique et statique de son passé. La question qui sous-tend souvent ces travaux est la suivante : pourquoi une économie de marché prémoderne prospère en Chine n’a-t-elle pas donné naissance à une économie moderne, sur le modèle européen, pendant la plus grande partie du XIXe et du XXe siècle ? Cette énigme chinoise a suscité de nombreuses interprétations et elle est devenue plus intrigante encore avec l’essor économique de la Chine à partir du milieu des années 1990, en l’absence de la mise en place des cadres politiques et juridiques que l’on aurait théoriquement estimée être la condition de base nécessaire à une économie de marché aussi dynamique. Ce phénomène requiert une nouvelle approche conceptuelle apte à rendre compte de la complexité chinoise, c’est-à-dire de la coexistence dans le passé de vigoureuses forces du marché et d’une société agraire apparemment immobile, et du paradoxe actuel d’une recherche effrénée du profit dans le cadre d’une économie socialiste de marché.

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Dans la continuité des travaux sur la dimension mercantile de l’économie chinoise prémoderne, le présent article tente d’analyser la question du marché en s’intéressant à ses structures spatiales et en examinant ses matrices institutionnelles à partir de deux études de cas bien documentées. À l’aide de la notion de « Chine maritime », qui correspond aux deux cas étudiés, nous envisagerons pour terminer la diversité des expériences chinoises. Il s’agit en effet dans les deux cas d’économies régionales fondées, pour la première, sur le commerce maritime du Fujian du Sud sous la dynastie des Song du Sud et, pour la seconde, sur l’industrie cotonnière de la région du Song-Jia dans le delta du bas Yangzi (préfecture de Songjiang et sous-préfecture voisine de Jiading, dépendante de la préfecture de Suzhou), à la fin de l’époque des Ming. Ces deux cas sont représentatifs de florissantes économies de marché dans la Chine prémoderne, avant l’implantation de modèles commerciaux et industriels de type occidental au cours des XIXe et XXe siècles.

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Deux approches théoriques sont susceptibles de nous aider à saisir le fonctionnement de la logique du marché. La première est le modèle skinnerien qui, bien que controversé, exerce une grande influence dans le domaine des études chinoises [8]  G. WILLIAM SKINNER (dir.), The city in Late imperial... [8] . Nous n’étudierons pas en détail sa méthode qui l’a amené à définir neuf, puis dix ensembles régionaux. Il suffit de rappeler l’hypothèse générale qui la fonde : la logique des forces du marché s’exprime dans la structure spatiale d’une unité géographique. Bien que William Skinner ait interprété cette logique dans les termes de la théorie des lieux centraux, son analyse au niveau macro-régional ne peut pas s’appliquer à l’échelle méso, utilisée dans cette étude. Il n’y a donc pas lieu d’examiner ici les problèmes de centre et de périphérie. Dans la troisième partie, nous examinerons les configurations spatiales de ces deux cas afin de préciser leur logique de marché.

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Le second modèle est emprunté à Douglass North et au cadre conceptuel de l’approche institutionnaliste de l’économie [9]  DOUGLASS C. NORTH, Institutions, institutional change,... [9] . En résumé, D. North interprète la logique de marché en fonction d’une matrice institutionnelle, qui détermine sa croissance à long terme en augmentant ou en réduisant les coûts de transaction, et donc en fonction des structures incitatives qui soutiennent le dynamisme de la croissance. Dans la quatrième partie, nous examinerons certaines des institutions formelles et informelles de ces deux économies de marché, et nous interpréterons leurs effets sur les coûts de transaction qui auraient peut-être induit un contexte plus favorable à l’orientation du marché vers une croissance économique soutenue.

Deux économies régionales

Le Fujian du Sud : une économie commerciale maritime dans le détroit de Taiwan

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La plupart des spécialistes de l’histoire économique chinoise reconnaissent aujourd’hui que l’époque des Song et des Yuan constitue un tournant pour la société chinoise, qui s’est alors orientée vers les débouchés qu’offraient le commerce et les échanges maritimes. Résumant les travaux récents, John Fairbank accorde à la dynastie des Song l’honneur d’avoir été « la grande époque de la Chine », et son récit commence avec l’« essor de la croissance de la production matérielle » [10]  JOHN K. FAIRBANK, China : A new history, Cambridge,... [10] . Prenant pour arrière-plan cette révolution commerciale et les nombreux échanges établis avec l’étranger, une littérature de plus en plus abondante a pris pour objet l’une des régions les plus développées de la Chine à cette époque : le sud de la province du Fujian, le long de la côte sud-est de la Chine, en face de Taiwan [11]  BILLY K. L. SO, Prosperity, region, and institutions... [11] .

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Dans une étude antérieure [12]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., première par... [12] , j’ai analysé l’histoire de cette région en distinguant quatre phases, depuis les dernières décennies des Cinq dynasties jusqu’à la fin de la dynastie Yuan, soit entre le Xe et le XIVe siècle. Si l’on met à part la période initiale d’essor économique (900-1090) et la troisième, caractérisée par un déclin relatif (1200-1280), le Fujian méridional connut deux phases de prospérité : d’abord des années 1090 aux années 1200, puis des années 1280 jusqu’aux années 1350. La première période peut être qualifiée de « prospérité intersectorielle », alors que la seconde serait une période de « prospérité monopolisée ». Vers le XIIe siècle, le Fujian du Sud était alors à son apogée, et sa prospérité – équilibrée et intégrée – reposait sur l’expansion d’un commerce maritime, capable de répondre aux besoins des marchés intérieur et extérieur et adapté à la politique de l’État, favorable aux contacts avec l’étranger. Sa structure économique se modifia alors profondément. Ne se limitant plus aux seules activités de transfert des produits, elle inclut désormais l’importation et l’exportation des marchandises en fonction de la production et de la consommation locales. Ces nouveaux débouchés favorisèrent l’intégration des différents secteurs géographiques et économiques de la région au sein d’une entité économique plus organique, dont le moteur était le commerce à longue distance. On vit apparaître notamment un semis d’industries locales de la céramique, dont les produits étaient destinés à l’exportation. Proliférant dans la plupart des sous-préfectures de la région, elles auraient fourni du travail jusqu’à 2 % de la population.

Le Song-Jia : une industrialisation précoce dans le delta du bas Yangzi

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Nous avons souligné plus haut que le delta du bas Yangzi était, à la fin de l’ère impériale, la région de Chine la plus développée du point de vue économique. Selon les travaux de Li Bozhong et d’autres, cette économie régionale est représentative d’un essor commercial lié à une industrialisation ancienne. D’après Li, l’industrie à domicile avait considérablement accru sa productivité sous les Ming, en sorte qu’elle continua à produire des tissus et d’autres biens manufacturés en grandes quantités jusqu’à la veille de la première guerre de l’Opium (1839-1842) [13]  LI BOZHONG, Duo shijiao kan Jiangnan jingjishi (Une... [13] . Notre analyse de la région du Song-Jia s’inscrit dans le cadre plus large d’une histoire du développement économique intégré du bas Yangzi.

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Dans son ouvrage fondateur sur la proto-industrie cotonnière en Chine, Nishijima Sadao a montré que la préfecture de Songjiang, qui correspond à peu près au Grand Shanghai d’aujourd’hui, était aux XVIe et XVIIe siècles le principal centre cotonnier du pays [14]  NISHIJIMA SADAO, « The formation of the early Chinese... [14] . De récents travaux ont d’ailleurs souligné le remarquable développement de la culture commerciale du coton et de la proto-industrialisation cotonnière dans cette région [15]  Pour des recherches plus récentes sur le Songjiang... [15] . Mes recherches récentes ont aussi mis en lumière que la sous-préfecture voisine de Jiading était étroitement intégrée à l’économie cotonnière de la préfecture de Songjiang. Cette proximité géographique et cette intégration économique m’ont conduit à proposer le concept de « région économique du Song-Jia ». Elle comprend les estuaires du Huangpu et de son affluent le Wusong, près de Shanghai, et la zone de grande production textile qui va du sud du fleuve Liu au nord de la préfecture de Songjiang [16]  Pour G. W. Skinner, la zone bordant presque tout le... [16] .

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L’industrie textile a débuté dans la région du Song-Jia à l’époque mongole, lorsque la culture du coton et des techniques plus modernes de filature et de tissage y furent introduites. La faiblesse des coûts de production et la résistance des fibres ne tardèrent pas à faire du coton le tissu le plus répandu pour la fabrication des vêtements ordinaires, remplaçant le lin. Dès le XIVe siècle, des innovations techniques majeures, facilitant l’égrenage, le battage et le filage du coton, permirent aux paysans de répondre à la demande nationale croissante de coton brut et de cotonnades. Au milieu du XVIe siècle, la région était bien engagée tant dans la culture à grande échelle du coton que dans la fabrication des cotonnades. Ceci modifia la division du travail à l’intérieur des unités domestiques rurales. Les femmes et même les enfants, travaillant à la filature et au tissage du coton, prenaient une plus grande part aux activités économiques. On vit également surgir un nombre croissant de villes de marché dans les régions rurales, en dehors des chefs-lieux de préfectures et de sous-préfectures. Certaines de ces villes avaient développé une large palette d’activités commerciales, mais l’essentiel des affaires dépendait des échanges de coton brut et de cotonnades. Dans les plus grandes villes et les cités sous-préfectorales, de nombreuses familles formaient des communautés de tisserands spécialisés dans la confection de vêtements de coton de haute qualité, principalement pour satisfaire aux prélèvements fiscaux ou répondre à la consommation des élites. Selon une estimation, la production annuelle de tissu de coton de la seule préfecture de Songjiang atteignait 15 à 20 millions de rouleaux [17]  HE QUANDA, « Mingdai Shanghai diqu mianhua shengchan... [17] . La fabrication en était essentiellement assurée par des familles rurales, et des entreprises commerciales des petites et grandes villes se chargeaient du commerce à longue distance. Le principal marché d’exportation des tissus du Song-Jia était la Chine du Nord, d’où l’on importait de grandes quantités de coton brut pour le filage et le tissage. Ce commerce à longue distance était assuré par la visite annuelle de marchands de la province du Shanxi, qui achetaient des tissus en gros dans les boutiques des petites et des grandes villes pour les distribuer au détail dans les provinces du Shanxi, du Hubei, du Henan et du Shandong. Par ailleurs, des marchands du Fujian fréquentaient la côte de cette région, où ils achetaient du coton brut qu’ils expédiaient au Fujian et au Guangdong; y existait également une pros-père industrie textile.

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Vers la fin de la dynastie des Ming, un nombre croissant de marchands de l’Anhui émigrèrent dans la région du Song-Jia pour y développer leurs affaires. Ils finirent par y remplacer les marchands du Shanxi et par dominer le marché. Tandis que les soieries du delta du bas Yangzi représentaient la principale exportation de la Chine vers le Japon et l’Asie du Sud-Est, y compris dans la nouvelle colonie espagnole de Luçon (Philippines), peu d’éléments de preuves indiquent un essor des exportations, directes ou indirectes, de cotonnades du Song-Jia vers ces pays [18]  BILLY K. L. SO, VINCENT W. K. HO et K. C. TAM, « Overseas... [18] . Il faut attendre le milieu du XVIIIe siècle pour que les compagnies des Indes européennes, la compagnie britannique en particulier, commencent à développer à grande échelle les exportations de nankins (type de tissus) à partir du delta du bas Yangzi, via Canton.

La logique de marché dans les structures spatiales

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En termes de structures spatiales, l’économie régionale du Fujian du Sud et celle du Song-Jia reflètent la logique du marché [19]  Pour le Fujian du Sud sous les Song et les Yuan, voir... [19] . Commençons par le cas du Fujian du Sud. La carte 1 indique sa situation géographique à l’intérieur de la province du Fujian. Cette région comprend les trois préfectures de Quanzhou, Xinghuajun et Zhangzhou, soit un total de sept sous-préfectures à l’époque des Song et des Yuan. Le centre régional était la ville de Quanzhou qui, entre le XIIe siècle et le début du XIVe siècle, était devenue l’un des ports de commerce maritime les plus prospères de la Chine prémoderne. Dans cette région, le commerce maritime se développa grâce à l’importante participation de marchands locaux aux voyages maritimes, à la différence de Guangzhou (Canton), dont les habitants prenaient part à ce commerce en tant qu’agents locaux sans s’engager de manière significative dans les voyages outre-mer. Cette différence structurelle se traduisit par des modes divergents de réponse de l’économie régionale aux diverses opportunités venant de la demande extérieure. Le commerce de Guangzhou demeura principalement une activité de transport – importations et exportations de produits de luxe –, qui eut moins d’impact sur l’intégration régionale en termes de stimulant intersectoriel de la production ou d’intensification des échanges entre les sous-préfectures composant la préfecture de Guangzhou, et moins encore dans l’ensemble de la région du Guangdong. En revanche, dans le Fujian du Sud, on constate un haut degré d’intégration régionale lié au commerce maritime florissant, que reflète la répartition contrastée de l’industrie de la céramique pour l’exportation.

Carte 1  - La région du Fujian du Sud Carte 1
Carte J. Bertrand, EHESS, juillet 2006
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L’industrie clé qu’était la production de la céramique pour l’exportation est révélatrice, en ce sens qu’elle s’est développée uniquement pour répondre à un système de marché préexistant, alliant l’allocation des ressources de la production locale à la demande extérieure [20]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., chap. 8. Voir... [20] . Jusque-là, la céramique chinoise, fabriquée depuis des millénaires, satisfaisait principalement les besoins de la consommation locale. Certains articles avaient pénétré les marchés étrangers, mais pas à une échelle comparable à celle des soieries. L’apparition d’une industrie de la céramique destinée exclusivement à l’exportation et développée à l’échelle régionale dans le Fujian du Sud est donc particulièrement notable. On estime que cette industrie comptait à son apogée environ cent quarante fours dans le Fujian du Sud, répartis assez uniformément dans les dix sous-préfectures des trois préfectures, mais de façon un peu plus dense près de la ville de Quanzhou et vers la périphérie intérieure (carte 2). En revanche, on ne comptait que soixante fours au Guangdong, concentrés en majorité dans deux endroits, près de Guangzhou et à Chaozhou, dans la lointaine périphérie côtière au nord-est de la province (carte 3). On estime que, dans le Fujian du Sud, cette industrie faisait vivre jusqu’à 7 200 familles sur 360 000 au total. Dans deux sous-préfectures (xian ) plus retirés de Quanzhou, où les coûts de transport jusqu’au centre maritime étaient supposés être les plus élevés, le pourcentage de la population engagée dans cette industrie atteignait respectivement 7 et 9 %. On estime aussi que les exportations de céramiques nécessitaient un investissement supérieur à 650 000 ligatures de sapèques par an, qui pouvait en rapporter plus de 4 millions. À titre de comparaison, au Guangdong, celles-ci rapportaient environ 1,7 million pour un investissement de 0,28 million. La dimension commerciale et le niveau de productivité des deux industries diffèrent en ce sens que la première, plus dynamique, semble avoir concerné des secteurs plus étendus de la région et qu’un plus grand nombre d’habitants étaient impliqués dans cette économie orientée vers les marchés maritimes.

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On peut également constater l’effet du commerce maritime sur la structure du peuplement rural. Nous disposons de peu d’informations sur l’emplacement des villages qui se trouvaient dans les circonscriptions du Fujian du Sud à l’époque des Song et des Yuan. Dans les documents qui subsistent, les données ne concernent que le nombre de communes rurales (li* ) dans chaque district rural (xiang ) de quelques sous-préfectures de la région [21]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 142-151. [21] . Deux d’entre eux sont présentés ci-dessous pour comparaison. La carte 4 indique la structure rurale de la circonscription de Jinjiang sous la dynastie des Song. Elle comprenait la cité préfectorale de Quanzhou, qui était aussi capitale régionale et centre du commerce maritime; on constate également une forte concentration de villages autour du centre urbain. L’intense commerce maritime de la ville fournissait de multiples débouchés économiques, faisant vivre la cité, qui ne comptait pas moins de 250 000 habitants. Un nombre considérable de villages se développèrent même dans le sud de la circonscription, probablement lorsque plusieurs avant-ports furent créés en aval de Quanzhou. Comme l’indique la carte 5, cette situation diffère de celle de la circonscription de Putian, où se trouvait la capitale préfectorale, Xinghuajun. La structure rurale y est moins dense et moins dispersée. Vers 1250, Jinjiang comptait plus de 1 360 villages et une population rurale d’environ 47 000 familles, soit une densité de 35 familles au kilomètre carré, tandis que Putian comptait environ 380 villages et 30 000 familles rurales, correspondant à une densité de 15 familles au kilomètre carré. Le tableau 1 indique le nombre de villages selon la distance qui les sépare de la cité préfectorale. Il révèle aussi une plus grande dispersion spatiale dans le cas de Jinjiang.

Carte 2  - Fours à céramique dans le Fujian du Sud sous les Song et les Yuan Carte 2
Carte J. Bertrand, EHESS, juillet 2006
Carte 3  - Fours à céramique dans le Guangdong sous les Song du Nord Carte 3
Carte J. Bertrand, EHESS, juillet 2006
Tableau 1  - Nombre de villages dans les circonscriptions de Jinjiang et de Putian Tableau 1
B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., p. 149.
Carte 4  - Sous-préfecture de Jinjiang Carte 5 – Sous-préfecture de Putian Carte 4
Carte J. Bertrand, EHESS, juillet 2006
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La plupart des recherches sur l’industrie cotonnière dans la préfecture de Songjiang à la fin de l’ère Ming se sont portées sur sa productivité, le rôle des villes de marché dans la circulation des biens, et sur les marchands qui assuraient cette circulation, aussi bien localement qu’à longue distance. On a relativement peu étudié la structure spatiale de cette industrie. Dans ce contexte, nous présentons certains résultats obtenus grâce à un Système d’Information Géographique (SIG) sur la dimension spatiale de cette économie proto-industrielle orientée vers le marché, propre au delta du bas Yangzi.

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La carte 6 indique l’emplacement des quatre cités administratives, dont la capitale préfectorale de Songjiang (Huating) et celle de la sous-préfecture de Jiading, d’environ vingt-cinq bourgs cotonniers dans les régions rurales des sous-préfectures de Songjiang et de Jiading, qui figurent dans tous les documents relatifs au commerce du coton, et les fleuves, canaux et autres voies navigables que l’on peut reconstituer pour la fin de l’époque Ming [22]  La carte de base du SIG provient d’une carte numérique... [22] . Les recherches de Mark Elvin ont montré qu’il existe un lien étroit entre les voies navigables et le développement de l’industrie textile à Shanghai aux époques Ming et Qing [23]  M. ELVIN, « Market towns... », art. cit. [23] . Cette carte indique que tous les bourgs cotonniers ruraux engagés dans l’industrie et le commerce des tissus étaient situés le long des fleuves qui les reliaient aux quatre chefs-lieux préfectoraux et sous-préfectoraux. Toutefois, l’emplacement des villes n’était pas déterminé par l’accès aux cours d’eau, car on constate que leur répartition était plus irrégulière vers l’ouest de Songjiang et entre Jiading et Shanghai, et plus regroupée dans une bande nord-ouest/sud-est au sud du Suzhou, l’affluent tributaire du Wusong relié au lac Taihu. On note enfin une absence de bourgs cotonniers dans un vaste secteur de la région desservie par de nombreux cours d’eau.

Carte 6  - Bourgs cotonniers de Songjiang et de Jiading (fin des Ming) Carte 6
Carte 7  - Réseau hydrographique et routes commerciales des villes de marché Carte 7
Carte J. Bertrand, EHESS, juillet 2006
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Il existait dans cette région bien d’autres villes de marché d’époque Ming sur lesquelles nous n’avons aucun indice d’activité liée au coton, mais qui vivaient du commerce d’autres produits. Celles-ci figurent avec les bourgs cotonniers sur la carte 7. Mais ces derniers sont présents au centre d’une aire d’attraction rurale de huit kilomètres de rayon à l’intérieur de laquelle les familles fabriquaient des tissus et les faisaient parvenir aux centres cotonniers à des coûts relativement bas [24]  Cette évaluation de huit kilomètres pour le rayon des... [24] . Outre les fleuves, la carte indique les principales routes commerciales de la région à la fin de l’époque Ming [25]  À propos des principales routes commerciales sous les... [25] . On note que les villes de marché étaient alors bien reliées au réseau de voies navigables, mais que certaines ne bénéficiaient pas d’une desserte comparable par voie de terre. Ce constat vaut au moins pour cinq bourgs cotonniers, soit environ 22 %.

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En ce qui concerne le rapport entre les bourgs cotonniers et les données démographiques, nous avons dressé deux cartes pour examiner la répartition et la densité de la population. Notre base de données a fourni une répartition au niveau des cantons (bao* ), parce que les sources ne fournissent d’estimations qu’au niveau de la sous-préfecture pour les trois circonscriptions de Songjiang à la fin des Ming. Or, ces chiffres sur la répartition de la population n’ont de sens que s’ils étaient donnés à l’échelle des « communes » rurales, faisant l’hypothèse que le système de bao dans le Songjiang avait peu changé entre les époques Ming et Qing, ce qui permet de reconstituer la répartition de la population à ce niveau avec des limites administratives suffisamment fiables pour construire des polygones SIG. La même méthode a été appliquée pour la sous-préfecture de Jiading, en recourant au système des du* ( canton) pour établir la répartition de la population à ce niveau [26]  Les limites des cantons ont été reconstituées de la... [26] .

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Les chiffres de la population à la fin de l’époque Ming sont incertains. Les données, plus fiables, de l’année 1392 pour le Songjiang et le Jiading ont été projetées sur l’année 1572, sur la base d’un taux de croissance annuelle présumé de 3,4 ‰ [27]  CAO SHUJI, Zhongguo renkou shi : Ming shiji (Histoire... [27] . Les chiffres de la population de Songjiang ont été ensuite répartis au niveau des xiang (districts ruraux) en fonction du nombre de li (communes rurales) qu’ils contenaient d’après une monographie préfectorale de 1512. Les chiffres de la population des districts ruraux ont été à leur tour répartis entre les cantons (bao ou du) en fonction du nombre de li à l’intérieur de chacun, donné dans une monographie préfectorale de 1884 [28]  La marge d’erreur concernant l’estimation de ces deux... [28] . Le schéma de distribution de Jiading a été plus facile à établir puisque la population avait déjà été répartie par canton (du) dans la monographie. Grâce à cette méthode, nous avons établi, pour l’année 1572, le nombre d’habitants au niveau du canton pour chaque sous-préfecture de la région de Songjiang en rapport avec les aires d’attraction des bourgs cotonniers et les routes commerciales (carte 8). À partir de cette distribution, la base de données SIG permet alors de fournir la densité de la population par rapport à l’aire de chaque commune rurale (carte 9).

Carte 8  - Population du Song-Jia par canton en 1572 Carte 8
Carte J. Bertrand, EHESS, juillet 2006
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Selon les cartes 8 et 9, il semble que l’on puisse établir une relation entre la répartition des bourgs cotonniers, leur aire d’attraction et la densité de la population. En revanche, la répartition de la population est moins liée à l’emplacement des bourgs cotonniers. Contrairement au cas de l’industrie de la céramique produite pour l’exportation (carte 2), dont les fours définissaient l’implantation, la répartition de l’activité textile proto-industrielle coïncidait largement avec la répartition de la population rurale. Pour une activité textile hautement commercialisée comme celle de la région du Song-Jia, il est tout à fait logique de supposer une corrélation entre la densité de la population et l’emplacement des bourgs cotonniers. Quant à la distribution réelle de la population, et non plus sa densité, cette corrélation n’est pas nécessairement aussi immédiate. La configuration la plus évidente apparaît dans la moitié sud de Songjiang : la population est nombreuse, mais sa densité recoupe beaucoup moins celle des aires d’attraction. J’ai montré ailleurs qu’il n’existe pas de corrélation simple et directe entre le nombre d’habitants et le degré de commercialisation d’un lieu, à moins que la densité de la population ne soit également prise en compte. Mes données antérieures concernaient principalement huit préfectures maritimes aux époques Song et Yuan [29]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 178-183;... [29] . Le même schéma semble s’appliquer à l’économie cotonnière hautement commercialisée du Song-Jia, orientée vers les marchés domestiques plutôt que maritimes.

Carte 9  - Densité de la population du Song-Jia par canton en 1572 Carte J.
Carte J. Bertrand, EHESS, juillet 2006
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Toutefois, si l’on considère deux autres facteurs, les quotas fiscaux sur les cotonnades et la géographie des routes commerciales (carte 10), on met encore mieux en lumière la logique interne de cette répartition. Il existe une relation plus étroite entre la répartition de la population et les quotas fiscaux sur les cotonnades. Cette corrélation peut non seulement rendre compte du taux d’imposition, mais elle suggère aussi que cette partie sud de Songjiang fournit probablement une quantité considérable de cotonnades pour satisfaire les exigences fiscales. Même si une partie des quotas fut plus tard convertie en argent, il dut y avoir suffisamment d’offre pour permettre aux habitants d’acheter le tissu afin de satisfaire leur quota. Autrement dit, le facteur du quota fiscal sur le coton signifie peut-être qu’il y eut une production florissante dans ces communes rurales du sud, malgré l’absence de bourgs cotonniers à proximité – une absence qui pourrait s’expliquer par l’existence de quelques grandes routes commerciales desservant ces régions. Il se peut en effet que la production proto-industrielle de ces communes rurales, probablement considérable si on la multiplie par le nombre d’habitants, ait été expédiée par les routes commerciales et les cours d’eau vers les villes du commerce cotonnier du Nord pour intégrer les circuits commerciaux des cotonnades.

Carte 10 - Quotas fiscaux sur les cotonnades dans le Song-Jia vers 1580 Carte J.
Carte J. Bertrand, EHESS, juillet 2006
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En somme, le développement du Fujian du Sud, organisé autour du centre régional de Quanzhou, dépendit surtout des débouchés du marché offerts par le commerce maritime florissant. Quanzhou était aussi le centre politique de toute la région. La structure spatiale était donc plus concentrée et intégrée dans un système urbain hiérarchisé. L’organisation des campagnes se conformait à cette logique, en permettant aux forces du marché de pénétrer jusque dans les hautes terres reculées de l’intérieur et en les intégrant à l’économie régionale. Le développement du Song-Jia fut davantage lié à la demande en cotonnades des marchés domestiques, d’abord de la Chine du Nord et des provinces côtières du Fujian et du Guangdong, puis de la vallée du moyen Yangzi et du Sud intérieur. La structure spatiale suggère que l’industrie cotonnière de cette économie régionale était plus orientée vers les petites et grandes villes de marché dans le nord de la préfecture de Songjiang et le sud de la sous-préfecture de Jiading. Les ports très développés le long de la baie de Hangzhou et du delta du bas Yangzi n’eurent pas un effet aussi magnétique sur l’industrie que ne l’avait eu le centre commercial maritime de Quanzhou dans le Fujian du Sud sur l’industrie de la céramique destinée à l’exportation. Dans ces deux études de cas, la structure spatiale diffère, mais elle révèle clairement une cohérence qui ne peut s’expliquer que par la rationalité des marchés.

Matrices institutionnelles des marchés chinois prémodernes

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Dans le cas du Fujian du Sud comme dans celui du Song-Jia, des matrices institutionnelles servirent à réduire les coûts de transaction du marché, à créer un environnement favorable à la spécialisation de la production locale et à promouvoir le commerce maritime ou à longue distance, soutenant les économies régionales et favorisant un développement économique à long terme.

Les lois commerciales et leur application

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Dans une étude précédente [30]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., chap. 10. [30] , j’ai examiné le contexte juridique maritime, le droit de propriété et les contrats en vigueur dans le Fujian du Sud durant l’ère Song-Yuan, et montré que ces institutions favorisèrent l’essor du commerce maritime. La réglementation juridique régissant les échanges maritimes était appliquée et bien connue du monde des marchands. Son application fut rigoureuse tout au moins pendant la période de prospérité intersectorielle du XIIe siècle, incitant donc les marchands respectueux de la loi à veiller à bien conduire leurs affaires. Pour sécuriser les transactions portant sur des biens meubles impliqués dans le commerce maritime, le gouvernement réglementa la propriété de ces biens de façon à favoriser les entreprises de transport et la copropriété des bateaux. Les lois distinguaient entre propriété légale et propriété de facto. Elles autorisaient aussi le recours à des agents ou des représentants commerciaux s’aventurant à l’étranger pour de longs séjours, sans augmentation notable des coûts de transaction.

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Le droit régissant les contrats facilita également les pratiques complexes du commerce maritime, comme en témoignent trois types de contrats. Le premier concernait l’achat à crédit de produits destinés à l’exportation. Le gouvernement lui appliqua le taux d’intérêt maximum, fixé à 100 % pour un prêt personnel. Le prêteur pouvait vendre à un courtier des produits pour l’exportation maritime en lui consentant un crédit sur de nombreuses années à un taux d’intérêt mutuellement accepté ne dépassant pas le plafond officiel de 100 %. Le deuxième type de contrat correspondait à une avance sur commande de produits sous contrat de fourniture à terme. Il stipulait que le fabriquant, le patron d’un four à céramique par exemple, produisît dans un laps de temps donné une certaine quantité de pièces pour l’exportation, que le marchand se chargeait de transporter outre-mer. Les produits étaient fabriqués selon les spécifications de la commande. Il était courant d’assurer un paiement anticipé au fabriquant grâce à une sorte de prêt à la production. Le troisième type de contrat concernait la location des bateaux et permettait aux parties contractantes de mieux rentabiliser le coût élevé du transport maritime, ce qui constituait un moyen de limiter et de partager les risques. Ceci permettait également à de nombreux chefs d’entreprises locales qui avaient peu de capitaux de participer à des voyages de commerce en s’y associant. J’ai aussi montré que ces lois n’existaient pas uniquement sur le papier, mais qu’elles étaient appliquées de façon stricte dans le Fujian du Sud. Une politique officielle encourageait le règlement des conflits commerciaux devant les tribunaux locaux. Le lettré-fonctionnaire confucianiste Zhu Xi invitait même les gens du peuple à intenter des procès pour dettes à la suite de ruptures de contrats en demandant des dédommagements pour les préjudices subis [31]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., chap. 10. [31] .

30

Contrairement au cas du Fujian du Sud, pour lequel nous avons très peu d’informations aux époques Song et Yuan, nous disposons d’un grand nombre de documents sur la mise en œuvre d’instruments formels par les gouvernements locaux dans la région du delta du bas Yangzi au XVIIe siècle. Les nombreux textes relatifs à cette économie fournissent des informations et des données considérables sur le sujet et ne seront pas étudiés ici en détail. Notons simplement deux témoignages qui illustrent le système permettant de réglementer le commerce du coton entre marchands. L’un pourrait bien être le premier cas connu de protection d’une marque de fabrique par les autorités [32]  LAI ZHIGANG, Zhongguo jindai de guojia yu shichang... [32] . Il s’agit d’une législation locale conservée dans deux inscriptions, datant respectivement de 1659 et de 1736, qui se trouvaient encore dans la ville de Songjiang au XXe siècle et figuraient également dans une collection d’épigraphies [33]  Shanghai Bowuguan Tushuziliaoshi (éd.), Shanghai beike... [33] . Ces textes détaillent certaines règles juridiques contraignantes régissant les activités commerciales. Elles traitent toutes deux de la protection des marques de fabrique de maisons de commerce de cotonnades bien établies de la ville de Songjiang. Celles-ci se plaignaient auprès de la préfecture de l’usurpation de leurs marques par d’autres maisons, ce qui semait la confusion sur le marché et entraînait un manque à gagner dans leurs affaires. La cour décréta que ce comportement devait être interdit et que, s’il persistait, les plaignants pouvaient poursuivre en justice les contrevenants, qui seraient punis. Les administrations préfectorales de Songjiang et de Suzhou se mirent d’accord pour promulguer cette législation, qu’ils gravèrent dans la pierre et placèrent devant le siège des préfectures. La protection des marques de fabrique de certaines maisons de commerce qui, d’après les inscriptions, remontaient à la fin de l’époque des Ming jouait un rôle important à plus d’un titre : il offrait une garantie de qualité aux marchands venus d’autres régions de la Chine, réduisant un coût de transaction élevé; il permettait aussi au gouvernement de prélever une taxe au titre de l’impôt sur les cotonnades qui correspondaient aux standards de qualité exigés. Ces entreprises fournissaient aux revendeurs une garantie en matière d’évaluation, ce qui créait un environnement commercial favorable pour les marchands de passage qui pouvaient ainsi effectuer des transactions importantes, et permettait à l’administration locale de s’assurer de l’apport d’un quota fiscal en coton supérieur à celui de toutes les autres régions de l’Empire. Ce type de marque de fabrique devint en fait un droit immatériel, susceptible d’être transféré d’un marchand à l’autre comme une propriété ou un droit d’usage. Les marques de fabrique du coton étaient un capital, que d’autres pouvaient s’approprier et qui devaient donc être protégées par le gouvernement. Leur protection était une priorité du gouvernement local et donnait de temps à autre lieu à d’importantes promulgations. Cette institution formelle contribua à réduire les coûts de transaction et à promouvoir le marché du coton.

31

Le second témoignage est tiré des manuels d’arbitrage des litiges en usage dans le delta du bas Yangzi, recueils de cas juridiques destinés à ceux qui souhaitaient entreprendre une carrière de « Maître en procès » ou à préparer les futurs magistrats à arbitrer des litiges. D’après un procès tout au moins, il est manifeste que, dans cette vaste région, les disputes entre partenaires commerciaux qui concluaient des contrats d’association de capitaux, pour leurs activités, n’étaient pas rares [34]  Qing Bo Yi Sou , Zheyu mingzhu ,... [34] . Le taux d’intérêt était réglementé par la loi, comme nous l’avons indiqué précédemment dans le cas du Fujian du Sud.

32

Un autre procès concerne un contrat de vente en sous-traitance [35]  JIANGHU ZUI ZHONG LANGSOU , Falin zhaotianzhu ... [35] . Un marchand de passage apporta dans le comté de Haining (proche de Songjiangfu) des cotonnades pour un montant estimé à 58 taels d’argent et les remit par contrat à un revendeur local. Celui-ci les confia par la suite à deux boutiques de vente au détail avec lesquelles il signa également un contrat. Ces détaillants n’honorèrent toutefois pas leur engagement, si bien que le revendeur ne remboursa pas non plus le marchand. La sentence stipula que le courtier devait d’abord honorer son contrat avec le marchand, dont la responsabilité n’était pas engagée par la confiance accordée aux détaillants. Malgré son erreur de jugement, le revendeur fut cependant protégé parce qu’il avait signé des contrats, et que lui aussi devait être respecté. Il est certain qu’il existait une réglementation précise pour juger ce type de litiges liés aux contrats et que cette réglementation était appliquée par les magistrats locaux.

33

Pour résumer, en ce qui concerne le commerce maritime, une législation – lois maritimes, lois relatives à la propriété et aux contrats – était appliquée dans le Fujian du Sud au XIIe siècle, alors que l’économie régionale connaissait une période de prospérité plus stable et mieux intégrée. Quelques siècles plus tard, dans la région du Song-Jia, un système juridique formel semblait également régir les activités commerciales et favoriser le marché en maintenant des coûts de transaction peu élevés. Ceci ne signifie pas pour autant que tous les marchands respectaient la loi, ni que tous les contrats étaient honorés ou qu’aucun conflit de propriété n’éclatait à la faveur d’une transaction commerciale. Mais la structure institutionnelle mise en place dans ces deux économies régionales permettait de réduire de façon notable les coûts de transaction et, par conséquent, de stimuler un développement économique durable orienté vers le marché en lui fournissant des débouchés.

Contraintes informelles sur le comportement commercial

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Alors que les institutions formelles exerçaient des contraintes sur le comportement commercial, les marchands étaient également soumis à des contraintes informelles, d’ordre culturel et social. Dans une étude antérieure sur le Fujian du Sud, j’ai examiné à ce propos trois variables – les enseignements de Confucius, les croyances religieuses et le tissu social – et montré qu’elles marquèrent le milieu des affaires dans cette région sous les Song et les Yuan. Elles affectèrent plus encore le processus de commercialisation dans le delta du bas Yangzi au XVIIe siècle.

35

Le néo-confucianisme était très influent dans le Fujian du Sud aux XIIe et XIIIe siècles, et dans le delta du bas Yangzi par la suite. Bien que cette doctrine ne prônât pas la poursuite d’intérêts commerciaux, ses principaux penseurs ne dénonçaient pas les activités commerciales tant que celles-ci étaient conduites de façon appropriée, ni le profit qui en résultait tant qu’il n’impliquait aucune exploitation. En ce qui concerne les échanges et la propriété, la condition essentielle d’un profit honorable était la loyauté ou la confiance. Yu Yingshi a confirmé qu’au milieu de l’époque des Ming les maîtres du néo-confucianisme, dont Wang Yangming , soutenaient complètement les activités des marchands à condition qu’ils conduisent leurs affaires de manière vertueuse, avec confiance et honnêteté [36]  YU YINGSHI, Zhongguo jishi zongjiaolunli yu shangren... [36] . On retrouve cette conception dans le Fujian du Sud dès les débuts du néo-confucianisme [37]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 258-263. [37] . Zhu Xi, par exemple, ce maître néo-confucianiste qui, sous les Song du Sud, débuta sa carrière officielle à Quanzhou en tant que fonctionnaire de sous-préfecture, décrit ainsi deux types de grave atteinte à la probité :

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Ê tre indigne de confiance : ceci s’applique à ceux qui trahissent délibérément leurs employeurs ou leur patron, à ceux qui concluent une affaire avec d’autres mais rompent cet accord par la suite, et à ceux qui donnent de fausses informations pour tromper autrui [...].

Servir sans limite ses propres intérêts : ceci s’applique à ceux qui exploitent volontiers d’autres personnes en affaires, à ceux qui se préoccupent uniquement de leur avantage personnel, à ceux qui empruntent aux autres sans besoins spécifiques et véritables, et à ceux qui abusent ceux qui leur confient des biens [38]  ZHU XI Zhu Xi Ji Zhengdu, Sichuan... [38] .

37

Ces vues sont exprimées par un autre maître néo-confucéen, Zhen Dexiu , préfet de Quanzhou au début du XIIIe siècle :

38

Bien que l’objectif principal d’une affaire soit naturellement le profit, celle-ci doit être effectuée sans fraude. On doit être honnête et juste lorsqu’on mesure la quantité des biens. Tromper son partenaire sur la taille et la quantité des biens est une faute impardonnable du point de vue du Ciel. Mélanger de l’eau au riz et à la viande cause un tort considérable aux autres. Lorsque l’on tire un intérêt en prêtant de l’argent, on doit demander un taux d’intérêt raisonnable. Si on impose au pauvre un taux excessif, il ne pourra qu’en souffrir. Lorsqu’on fait un emprunt pour conduire des affaires, on doit rembourser selon les termes du contrat. N’attendez pas que l’affaire aille devant le tribunal, car vous devrez alors rembourser de toute façon.

39

Ces passages approuvaient explicitement la recherche du profit commercial et ne faisaient qu’imposer la règle éthique de la loyauté.

40

Dès le milieu du XIVe siècle, on trouve des cas de soutien public à d’honnêtes marchands de Quanzhou, que les lettrés confucianistes présentent comme des modèles alors même qu’ils exercent leur commerce outre-mer. Deux marchands et leurs associés avaient émigré du Fujian du Sud dans la région du Song-Jia au cours des troubles que connut Quanzhou lors de la transition entre les dynasties Yuan et Ming. Les archives locales attestent qu’ils furent les ancêtres d’éminentes familles à l’époque des Ming [39]  B. L. K. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 258-263. [39] . Ce cas, ainsi que les textes cités ci-dessus, suggèrent fortement que la loyauté, élément essentiel de l’éthique commerciale prônée par le néo-confucianisme, influença le comportement des marchands [40]  On trouvera une analyse succincte de l’éthique commerciale... [40]

41

En ce qui concerne les croyances religieuses, j’ai examiné la croyance dans la récompense et le châtiment comme un moyen efficace de contrôler le comportement commercial dans les échanges maritimes, considérant que c’était là un moyen surnaturel de faire respecter les contrats. J’en ai trouvé confirmation dans les Préceptes familiaux (Yuanshi shifan ), de Yuan Cai , et dans le Livre des actes et des rétributions (Taishang ganying pian ), ainsi que dans un contrat relatif à une entreprise à capitaux mixtes, tiré d’une encyclopédie Ming [41]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 236-271. [41] . Les deux ouvrages étaient de large diffusion à l’époque des Ming, dans le delta du bas Yangzi en particulier. La même argumentation peut donc s’appliquer à la région du Song-Jia.

42

De plus, lorsqu’une religion domine dans une région, son enseignement et ses organisations ont une influence sur la communauté, renforçant la cohésion entre ses membres et encourageant un certain type de comportement. Les attentes qui en découlent renforcent probablement la confiance mutuelle, facilitant grandement les transactions commerciales effectuées en dehors du cercle de la parenté. Ce type d’effet influa sur le commerce maritime dans le Fujian du Sud, comme l’attestent les cultes populaires locaux de l’Impératrice Céleste (Mazu ) et du Marquis des Bonnes Grâces (Xianhui hou ) [42]  Ibid. [42] . De même, dans la région du Song-Jia, sont attestés deux cultes dominants, honorant Mazu et le dieu des murailles (chenghuang ). Au XVIIIe siècle s’ajouta le catholicisme, puisque un grand nombre d’habitants furent convertis par les missionnaires jésuites. Notons aussi un culte local très répandu, celui de Dame Huangdaopo , divinité vénérée comme patronne des activités cotonnières. Richard von Glahn a montré, dans une étude récente, le lien étroit qui existait entre la localisation des temples et les villes de marché du Jiangnan [43]  RICHARD VON GLAHN, « Towns and temples : Urban growth... [43] . Ces données suggèrent l’existence de nombreuses communautés religieuses dans la région du Song-Jia [44]  XIONG YUEZHI, Shanghai tongshi (Histoire de Shanghai),... [44] . Ceci pouvait théoriquement renforcer la loyauté entre les fidèles qui étaient impliqués dans la production et le commerce du coton.

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La dernière institution informelle concerne les sociabilités et la parenté. Le modèle de lignage des familles de l’élite se développa au XIe siècle. Il fut largement adopté dans toute la Chine, en particulier dans les provinces côtières du Sud-Est, y compris le delta du bas Yangzi à partir de la seconde moitié du XVe siècle. Dans le Fujian du Sud, ce développement est même antérieur. Dès le XIIe siècle, certaines structures de parenté avaient déjà adopté les traits essentiels de communautés soudées et organisées en vrais lignages : culte et temple des ancêtres, généalogie et, surtout, propriété en indivision. La gestion courante des biens collectifs de ces lignages était souvent confiée, par contrat, à des temples bouddhistes. Ceci signifie que les dispositions et les droits qui concernaient cette propriété étaient sanctionnés par les autorités locales. Ce type de propriété, distinct du patrimoine familial soumis à l’impôt, bénéficiait d’une exemption fiscale, mais ne pouvait pas être divisé ou vendu ultérieurement par les descendants [45]  De très nombreuses recherches ont été faites sur les... [45] . Au fil des générations, ces lignages mettaient leur point d’honneur à encourager certains de leurs membres à devenir d’éminents notables en réussissant aux concours de fonctionnaires de l’administration; d’autres participaient aux activités agricoles et commerciales, dont le commerce maritime [46]  B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 272-279. [46] . L’émergence de ces institutions a pu favoriser l’enregistrement des activités commerciales outre-mer et faciliter l’application des contrats qui y étaient liés puisque, selon la loi, ces deux opérations impliquaient la présence de garants. L’existence de tels réseaux offrait donc une garantie fondée sur la confiance dans les liens familiaux et non sur la propriété; ces institutions fournissaient de plus un outil de médiation efficace en cas de conflits. Cette organisation lignagère était évidemment bien plus développée et répandue dans la région du Song-Jia au XVIIe siècle que dans le Fujian du Sud au XIIe siècle. D’après les généalogies et les inscriptions qui subsistent, il apparaît que la région s’organisait largement autour de ces réseaux fondés sur la parenté et les familles alliées [47]  WU RENAN, Ming-Qing shiji Shanghai diqu de zhuxing... [47] . Ce faisceau de liens sociaux pouvait réellement renforcer la confiance et faciliter les investissements commerciaux. Il favorisait aussi la proto-industrie commercialisée au sein des communautés rurales en les reliant aux communautés des villes de marché et des cités.

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De cette analyse consacrée à trois institutions informelles, il ressort que les deux régions étudiées tirèrent profit de la présence de certaines contraintes imposées par des institutions susceptibles d’influencer les comportements commerciaux, en plus des lois en vigueur. Ces caractéristiques sont à replacer dans la temporalité longue de ces deux économies de marché, et ces institutions n’avaient pas atteint un tel degré de maturation dans la plupart des autres régions de Chine, pas plus qu’elles ne l’étaient dans ces deux régions avant les périodes que nous avons analysées ici. Ces institutions informelles étaient des phénomènes nouveaux, limités à une période et à un lieu spécifiques, plus qu’ils ne représentent une constante dans l’histoire de la Chine.

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Concernant la question du périmètre de la Chine, importante pour mieux comprendre ce pays, j’ai récemment introduit le concept de « Chine maritime » pour désigner cette partie du territoire qui est non seulement située le long du littoral et ouverte sur le Pacifique, mais aussi très orientée vers le marché à l’échelle régionale [48]  B. K. L. S, « Space... », art. cit. O [48] . La Chine maritime n’est pas la Chine côtière. Ce concept renvoie plutôt à des unités géographiques spécifiques comme les régions du Fujian du Sud et du Song-Jia, qui dépassent les limites nationales et les découpages administratifs. Ces économies régionales hautement marchandes étaient tout sauf statiques. Considérées sous l’angle du concept de Chine maritime, elles connurent au cours des siècles des périodes de croissance analogues, bien qu’à des moments différents, et formèrent des entités spatiales organiques. Vers la fin de l’ère impériale, ces régions, pourtant à des stades de développement différents, se rapprochèrent grâce à une intense navigation côtière et s’engagèrent dans une économie maritime à l’échelle de l’Extrême-Orient, qui impliquait divers pays asiatiques et les marchands européens. La part essentielle prise par la Chine dans cette économie maritime de l’Asie orientale est un fait désormais largement reconnu [49]  A. GUNDER FRANK, Re-Orient..., op. cit. [49] . Mais il est impératif de prendre la mesure du rôle qu’y joua la Chine maritime, telle que nous l’avons définie. D’autres régions chinoises, engagées dans des cycles économiques différents, dépendaient beaucoup moins de l’économie maritime. Sous la dynastie des Qing, la Chine du Nord produisait localement presque toutes les cotonnades dont elle avait besoin et ne faisait plus appel au Song-Jia du bas Yangzi, ce qui eut pour effet de ralentir le processus d’intégration de ces régions rurales à l’économie de marché. Le Song-Jia continua cependant de prospérer jusqu’à l’apogée des Qing, en devenant un centre majeur de l’industrie cotonnière capable d’approvisionner les marchés de la Chine centrale et méridionale. Ceci révèle le dynamisme des forces du marché qui soutinrent en permanence le cycle des économies régionales de la Chine maritime et leurs réactions pour satisfaire ces débouchés. Notons également que les trajectoires économiques régionales semblent avoir été marquées non seulement par la politique gouvernementale et ses effets, mais aussi par les débouchés des marchés extérieurs et la matrice institutionnelle intérieure. La géographie ne semble donc pas déterminer à elle seule la performance économique de la Chine maritime. C’est l’interaction complexe de ces facteurs qui permit l’essor d’une économie régionale de marché et explique son déclin. Notons de plus que la logique du marché, perceptible dans les structures spatiales et les institutions de la Chine maritime, a toujours été potentiellement présente dans ce pays. Les structures spatiales ont évolué avec le temps, tout comme les institutions. Des économies de marché ont surgi, mais aucune n’a réussi à se maintenir de manière permanente.

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Les deux études de cas du Fujian du Sud et du Song-Jia illustrent l’ouverture au marché de la Chine. La notion de « Chine maritime », utilisée ici comme un outil conceptuel, permet d’élargir notre point de vue et de comprendre ce que ne peut expliquer la grande fresque d’une Chine traditionnelle, présentée comme une société agraire, statique, monolithique et anti-commerciale. Elle souligne de plus le besoin d’une approche plus dynamique du passé et du présent d’une civilisation si diverse et si complexe, hier comme aujourd’hui [50]  Ramon Myers, par exemple, a récemment tenté d’avancer... [50] .

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Traduit de l’anglais par Pauline Baggio

Notes

Le travail de recherche effectué pour cet article a été en partie financé par le Research Grant Council de la région administrative de Hong Kong en Chine.

[1]

JOHN HICKS, A theory of economic history, Oxford, Oxford University Press, 1969.

[2]

RAY HUANG, China : A macro history, Armonk, M. E. Sharpe, 1997.

[3]

KENT G. DENG, « A critical survey of recent research in Chinese economic history », Economic history Review, LIII, 1,2000, pp. 1-28.

[4]

KENNETH POMERANZ, The great divergence : China, Europe, and the making of the Modern world economy, Princeton, Princeton University Press, 2000.

[5]

Voir par exemple PHILIP C. C. HUANG, « Development or involution in eighteenthcentury Britain and China ? », Journal of Asian studies, 61,2,2002, pp. 501-538; et ROBERT BRENNER et CHRISTOPHER ISETT, « England’s divergence from China’s Yangzi delta : Property relations, microeconomics, and patterns of development », Journal of Asian studies, 61,2,2002, pp. 609-662.

[6]

LI BOZHONG, Agricultural development in Jiangnan, 1620-1850, Londres, Macmillan Press, 1998; ID., Jiangnan de zaojigongyehua (Début de l’industrialisation au Jiangnan), Pékin, Shehui kexue wenxian chubanshe, 2000.

[7]

Voir aussi FAN SHUZHI, Ming-Qing Jiangnan shizhen tanwei (Étude des villes-marché du Jiangnan pendant les périodes Ming et Qing), Xiamen, Xiamen daxue chubanshe, 1990; FAN JINMING, Ming-Qing Jiangnan shangye de fazhan (Le développement du commerce du Jiangnan pendant les périodes Ming et Qing), Nankin, Nanjing daxue chubanshe, 1998; CHEN XUEWEN, Ming-Qing shiqi Taihu liuyu de shangpin jingji yu shechang wangluo (L’économie de marché et les réseaux commerciaux dans la région du lac Yaihu pendant les périodes Ming et Qing), Hangzhou, Zhejiang renmin chubanshe, 2000. Andre Gunder Frank a brièvement intégré ces recherches à sa réinterprétation de l’histoire mondiale à l’époque moderne dans une perspective non européenne (ANDRÉ GUNDER FRANK, ReOrient : Global economy in the Asian age, Berkeley, University of California Press, 1998).

[8]

G. WILLIAM SKINNER (dir.), The city in Late imperial China, Stanford, Stanford University Press, 1977; voir BARBARA SAND et RAMON MYERS, « The spatial approach to Chinese history : A test », Journal of Asian studies, 65,4,1986, pp. 721-743; DANIEL LITTLE, Understanding peasant China, New Haven, Yale University Press, 1989. Pour une analyse récente de l’approche régionale, se reporter à l’article de CAROLYN CARTIER, « Origins and evolution of a geographical idea : The macroregion in China », Modern China, 28,1, 2002, pp. 79-142; CHRISTIAN LAMOUROUX, « Les pérégrinations d’un modèle géographique », Études rurales, 161-162,2002, pp. 263-271.

[9]

DOUGLASS C. NORTH, Institutions, institutional change, and economic performance, Cambridge, Cambridge University Press, 1991; ID., « Economic performance through time », American economic Review, 84,3,1994, pp. 359-368. On trouvera une analyse plus récente de l’histoire économique institutionnelle dans l’article de RON HARRIS, « The encounters of economic history and legal history », Law and history Review, 21,2,2003, pp. 297-345.

[10]

JOHN K. FAIRBANK, China : A new history, Cambridge, Harvard University Press, 1998, chap. 4. Voir aussi MARK ELVIN, The pattern of the Chinese past, Stanford, Stanford University Press, 1973, troisième partie.

[11]

BILLY K. L. SO, Prosperity, region, and institutions in maritime China : The South Fukien pattern, 946-1368, Cambridge, Harvard University Asia Center, 2001; I., « Space and D institutions in history : A case from maritime China, 10th-14th centuries », Études chinoises, 21,1-2,2002, pp. 149-183; HUGH R. CLARK, Community, trade, and networks : Southern Fujian province from the third to the thirteenth century, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.

[12]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., première partie.

[13]

LI BOZHONG, Duo shijiao kan Jiangnan jingjishi (Une histoire économique du Jiangnan selon de multiples perspectives), Pékin, Sanlian shudian, 2003, pp. 345-376. Pour une perspective plus culturelle, se reporter à TIMOTHY BROOK, The confusions of pleasure : Commerce and culture in Ming China, Berkeley, University of California Press, 1998, pp. 153-237.

[14]

NISHIJIMA SADAO, « The formation of the early Chinese cotton industry », in L. GROVE et C. DANIELS (dir.), State and society in China : Japanese perspectives on Ming-Qing social and economic history, Tôkyô, University of Tokyo Press, 1984, pp. 17-77.

[15]

Pour des recherches plus récentes sur le Songjiang et son industrie textile du coton, se reporter à MARK ELVIN, « Market towns and waterways : The county of Shanghai from 1480 to 1910 », in G. W. SKINNER, The city..., op. cit., pp. 441-473; LINDA C. JOHNSON, Shanghai : From market town to treaty port, 1074-1858, Stanford, Stanford University Press, 1995, chap. 2; FAN SHUZHI, Ming-Qing..., op. cit., chap. 3 et 8; Ibid., pp. 159-163.

[16]

Pour G. W. Skinner, la zone bordant presque tout le littoral de la province de Jiangsu était propice à la culture du coton. Au cours de notre recherche, nous avons trouvé beaucoup moins d’indices suggérant l’existence d’un marché textile cotonnier au nord du fleuve Liu, pas même dans le chef-lieu de la sous-préfecture de Taicang. Voir Taicangzhou zhi (1548), Shanghai, Shanghai shudian, 1990, vol. 3,12b, vol. 5, 35a-b.

[17]

HE QUANDA, « Mingdai Shanghai diqu mianhua shengchan shuiping guji » (Une estimation de la production de coton à Shanghai sous les Ming), Mingshi yanjiu zhuankan, 10,1992, pp. 205-224.

[18]

BILLY K. L. SO, VINCENT W. K. HO et K. C. TAM, « Overseas trade and local economy in Ming and Qing China : Cotton textiles exports from the Jiangnan region », in A. SHOTTENHAMMER (dir.), Trade and transfer across the East Asian « Mediterranean », Wiesbaden, Otton Harrassowitz, à paraître.

[19]

Pour le Fujian du Sud sous les Song et les Yuan, voir B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit.; pour l’industrie cotonnière de la préfecture de Songjiang à la fin des Ming, voir le Système d’information géographique (SIG) : <www. jlgis. cuhk. edu. hk/ songjiang>.

[20]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., chap. 8. Voir aussi SU JILANG (BILLY K. L. SO ), « Song Yuan shiji Minnan, Guangdong ji Zhedong de waimaozi chanye : Yi ge kongjian fenxi » (L’industrie de la céramique pour l’exportation du Minnan, du Guangdong et du Zhedong sous les dynasties Song et Yuan : une analyse spatiale), in LI BOZHONG, Jinshi Jiangnan de shehui yu jijing, Pékin, Qinghua daxue chubanshe, à paraître. * Commune ou groupement d’unités domestiques à la tête desquels se trouvaient des anciens. Jouant le rôle d’intermédiaires avec les autorités impériales, ceux-ci avaient en charge la numération des feux, étaient responsables de la collecte des impôts et avaient des tâches visant l’ordre public (NdlR).

[21]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 142-151.

[22]

La carte de base du SIG provient d’une carte numérique au 1/150 000, établie en 1999 par le Bureau cartographique municipal de Shanghai. Nous avons également consulté des cartes anciennes indiquant, en particulier, les voies d’eau de l’époque Ming (voir ZHOU ZHENHE, Shanghai lishi dituji (Atlas historique de Shanghai), Shanghai, Shanghai renmin chubanshe, 1999, pp. 5 et 11), et utilisé une image satellitaire de la région.

[23]

M. ELVIN, « Market towns... », art. cit.

[24]

Cette évaluation de huit kilomètres pour le rayon des aires d’attraction rurales des marchés proto-industriels provient de Guangxu Jiading xianzhi , 1882, vol. 8,3a.

[25]

À propos des principales routes commerciales sous les Ming, se reporter à YANG ZHENGTAI, Mingdai Yizhan kao (Études des centres de transport sous les Ming), Shanghai, Shanghai guji chubanshe, 1994. * Bao, du : termes synonymes qui désignent une division territoriale du district (xiang) et un groupement d’habitants sous les Song, les Ming et les Qing. Le bao (groupement solidaire) signale la responsabilité collective (fiscale, militaire) de ses membres. Nous proposons de le traduire, comme du, par « canton », terme qui renvoie plutôt à un découpage administratif. L’auteur signale que bao et du désignaient le même niveau administratif de subdivision des districts ruraux, dans la préfecture de Songjiang et la sous-préfecture de Jiading (NdlR).

[26]

Les limites des cantons ont été reconstituées de la manière suivante : à partir des divisions administratives sous-préfectorales et de l’emplacement des villes, permettant d’obtenir les polygones de ces subdivisions, reportés sur la carte numérique; elles ont été ensuite ajustées à l’aide des indications topographiques signalées par les fonctionnaires comme confins de ces divisions administratives (Jiaqing Songjiangfu zhi , 1796-1820, vol. 2, p. 32a; Kangxi Jiading xianzhi , 1673, vol. 1, pp. 434-435b; Guangxu Jiading xianzhi , 1882, vol. 1, p. 25); en fonction, enfin, de l’emplacement des temples (plus de six cents dans le Song-Jia, les trois quarts avec leur canton de rattachement). Les limites de ces cantons, encore loin d’être assurées pour chacune d’entre elles, offrent un degré de fiabilité suffisant dans le cadre d’une analyse SIG.

[27]

CAO SHUJI, Zhongguo renkou shi : Ming shiji (Histoire de la population chinoise : la dynastie Ming), Shanghai, Fudan daxue chubanshe, 2000.

[28]

La marge d’erreur concernant l’estimation de ces deux groupes de chiffres entre 1512 et 1884 est inférieure à 15 %.

[29]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 178-183; SUFUMI SO et BILLY K. L. SO, « Population growth and maritime prosperity : The case of Ch’üan-chou in comparison perspective, 946-1368 », Journal of the economic and social history of the Orient, 45,1,2002, pp. 96-127.

[30]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., chap. 10.

[31]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., chap. 10.

[32]

LAI ZHIGANG, Zhongguo jindai de guojia yu shichang (État et marché dans la Chine moderne), Hong Kong, Xianggang xiaoyu tushu gongsi, 2003, pp. 10-12.

[33]

Shanghai Bowuguan Tushuziliaoshi (éd.), Shanghai beike ziliao xuanji (Recueil de textes épigraphiques de Shanghai), Shanghai, Shanghai renmin chubanshe, 1980, pp. 84-88.

[34]

Qing Bo Yi Sou , Zheyu mingzhu , 1602 (manuscrit conservé à la bibliothèque Fu Sinian, Institut d’Histoire et de Philologie, Academia Sinica, Taipei), vol. 4,3b-4b.

[35]

JIANGHU ZUI ZHONG LANGSOU , Falin zhaotianzhu édi- tion de la fin de l’époque des Ming (manuscrit conservé à la bibliothèque Fu Sinian, Institut d’histoire et de philologie, Academia Sinica, Taipei), vol. 3,8a-9b.

[36]

YU YINGSHI, Zhongguo jishi zongjiaolunli yu shangren jingshen (Éthique religieuse et mentalité des marchands dans la Chine prémoderne), Taipei, Lianjing, 1987; TIMOTHY BROOK, « Profit and righteousness in Chinese economic culture », in T. BROOK et H. V. L (dir.), Culture and economy: The shaping of capitalism in Eastern Asia, Ann UONG Arbor, University of Michigan Press, 1997, pp. 27-44.

[37]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 258-263.

[38]

ZHU XI Zhu Xi Ji Zhengdu, Sichuan Jiaoyu chubanshe, 1996, p. 3904.

[39]

B. L. K. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 258-263.

[40]

On trouvera une analyse succincte de l’éthique commerciale dans l’ouvrage de RICHARD J. LUFRANO, The honorable merchant : Commerce and self-cultivation in Late imperial China, Honolulu, University of Hawai‘i Press, 1997.

[41]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 236-271.

[42]

Ibid.

[43]

RICHARD VON GLAHN, « Towns and temples : Urban growth and decline in the Yangzi delta, 1100-1400 », in P. J. SMITH et R. VON GLAHN (dir.), The Song-Yuan-Ming transition in Chinese history, Cambridge, Harvard University Asia Center, 2003, pp. 176-211.

[44]

XIONG YUEZHI, Shanghai tongshi (Histoire de Shanghai), Shanghai, Shanghai renmin chubanshe, 1999, vol. 2, chap. 7. À propos des fêtes, de leur organisation complexe et de leur rôle, se reporter aussi à FENG XIANLIANG, Ming-Qing Jiangnan diqu de huanjing biandong yu shehui kongzhi (Changements et contrôle social dans le Jiangnan sous les dynasties Ming et Qing), Shanghai, Shanghai renmin chubanshe, 2002, pp. 426-442.

[45]

De très nombreuses recherches ont été faites sur les lignages chinois prémodernes et leurs traits communs. Se reporter par exemple à PATRICIA BUCKLEY EBREY et JAMES L. WATSON (dir.), Kinship organization in Late imperial China, 1000-1940, Berkeley, University of California Press, 1986.

[46]

B. K. L. SO, Prosperity..., op. cit., pp. 272-279.

[47]

WU RENAN, Ming-Qing shiji Shanghai diqu de zhuxing wangzu (Familles éminentes de Shanghai durant les dynasties Ming et Qing), Shanghai, Shanghai renmin chubanshe, 1997. On trouvera une analyse de l’effet de contrainte qu’exerçaient ces lignées dans FENG XIANLIANG, Ming-Qing Jiangnan..., op. cit., pp. 483-504.

[48]

B. K. L. S, « Space... », art. cit. O

[49]

A. GUNDER FRANK, Re-Orient..., op. cit.

[50]

Ramon Myers, par exemple, a récemment tenté d’avancer que les trois stades de développement économique postulés par John Hicks – l’économie traditionnelle, l’économie dirigée et l’économie marchande – coexistaient dans la vie économique de la Chine traditionnelle (RAMON MYERS, « Economic life in China : The modern market economy puzzle », mimeo).

Plan de l'article

  1. Deux économies régionales
    1. Le Fujian du Sud : une économie commerciale maritime dans le détroit de Taiwan
    2. Le Song-Jia : une industrialisation précoce dans le delta du bas Yangzi
  2. La logique de marché dans les structures spatiales
  3. Matrices institutionnelles des marchés chinois prémodernes
    1. Les lois commerciales et leur application
  4. Contraintes informelles sur le comportement commercial

Pour citer cet article

So Billy K.L., « Logiques de marché dans la Chine maritime  », Annales. Histoire, Sciences Sociales 6/ 2006 (61e année), p. 1261-1288
URL : www.cairn.info/revue-annales-2006-6-page-1261.htm.

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