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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2007/4 (62e année)



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Le rythme de la vie collective domine et embrasse les rythmes variés de toutes les vies élémentaires dont il résulte; par suite, le temps qui l’exprime domine et embrasse toutes les durées particulières, écrivait Émile Durkheim en conclusion aux Formes élémentaires de la vie religieuse (1912); et il précisait : « c’est le rythme de la vie sociale qui est à la base de la catégorie de temps » [1]  ÉMILE DURKHEIM, Les formes élémentaires de la vie religieuse.... [1] . Il faisait écho à Marcel Mauss qui, dans son Étude sommaire de la catégorie du temps dans la religion et la magie, observait que « le calendrier n’a pas pour objet de mesurer, mais de rythmer le temps [2]  MARCEL MAUSS et HENRI HUBERT, Mélanges d’histoire des... [2]  ». « Rythmer le temps » : l’Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos avait montré en effet, dès 1904-1905, que l’alternance de l’hiver et de l’été déterminait pour les populations du Grand Nord l’alternance de deux formes différentes de la vie sociale, dense, collective et festive dans le repli hivernal de l’igloo, dispersée et plus individuelle à la saison estivale, consacrée à la chasse plus lointaine [3]  MARCEL MAUSS, « Essai sur les variations saisonnières... [3] . La postérité des intuitions des fondateurs de la sociologie et de l’anthropologie a été étudiée récemment par plusieurs auteurs, alors même que la notion de rythme, dans ses acceptions diverses et à propos de notre propre société s’impose sur le devant de la scène : que l’on pense aux rythmes du travail, aux rythmes scolaires, aux effets dissolvants, pour le tissu social comme pour la personnalité de l’individu, de l’« arythmie » sociale, dans le cas du chômage par exemple [4]  EVIATAR ZERUBAVEL, Hidden rhythms. Schedules and calendars... [4] . En effet, la société occidentale, passée ou moderne, ne saurait échapper au souci anthropologique d’analyser dans lasynchronie ses rythmes fondamentaux, comme les catégories, les usages pratiques et les techniques du temps que ces rythmes soutiennent : du temps biologique (sommeil et veille, respiration, menstruation) à la mesure horlogère du temps diurne, des rythmes du corps à ceux de la danse et de la musique, du calendrier annuel à la périodisation de l’histoire collective, du temps du travail et des loisirs au temps de la vie, etc., en insistant sur le rôle de la combinaison de tous ces rythmes dans le procès d’individuation collectif et personnel [5]  PASCAL MICHON, Rythmes, pouvoir, mondialisation, Paris,... [5] . Mais le regard historien peut et doit ajouter autre chose encore : une observation de ces rythmes et de ces « catégories du temps » dans la diachronie de l’histoire, les changements de rythmes dans le temps, les conflits entre rythmes rivaux en tant que facteurs du procès historique, l’apparition ou la disparition de rythmes nouveaux et ce qu’elles signifient.

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Parmi l’immensité des problèmes posés, je ne m’intéresserai ici qu’à l’historicité des « rythmes de la vie » et plus particulièrement à la manière dont les acteurs sociaux se représentent leur vie, ses étapes, l’âge qu’ils ont eu, qu’ils ont, qu’ils vont avoir, dans leurs écrits et le cas échéant dans les images qu’ils produisent. Le premier document que j’ai examiné de près est, au début du XVIe siècle, l’« autobiographie vestimentaire » de Matthäus Schwarz. Parmi tous les traits qui font de cet ouvrage un témoignage de premier plan, j’ai été frappé par la place que tient dans les préoccupations de l’auteur son propre anniversaire. Cet aspect n’a guère été remarqué jusqu’à présent. Sans doute parce que l’anniversaire est un petit rite personnel et familial qui ne bénéficie pas des fastes des rituels religieux et publics qui ont scandé et scandent encore en partie les vies individuelles (première communion, mariage, etc.); fêter son anniversaire ou celui de nos proches semble aller de soi, au point que nous ne nous interrogeons guère sur l’histoire d’une telle pratique. Rares sont les études qui lui sont consacrées [6]  PHILIPPE ARIÈS, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien... [6]  : les folkloristes ne s’en préoccupent guère, et si, par exemple, Arnold Van Gennep avait bien prévu dans son questionnaire une entrée « Anniversaire », il n’en parle plus ensuite [7]  ARNOLD VAN GENNEP, Manuel de folklore français contemporain,... [7] . Des travaux sociologiques ont montré récemment le rôle de l’anniversaire dans la première socialisation du petit enfant : inviter les camarades de classe à son anniversaire, choisir librement ceux qu’on veut inviter et ceux qui seront exclus de la fête, fêter une seconde fois à l’école, cette fois collectivement et sous l’autorité de la maîtresse, les anniversaires de la semaine, comptent pour l’enfant parmi ses premières expériences de la vie en société [8]  RÉGINE SIROTA, « Les civilités de l’enfance contemporaine.... [8] . On trouve aussi quelques informations sur les chants d’anniversaires, que chacun connaît, et dont on découvre qu’ils sont des plus récents : en France, la rengaine « Joyeux anniversaire, nos vœux les plus sincères/Que ces quelques fleurs, vous apportent le bonheur, etc. » – souvent décrite comme un « chant traditionnel » – n’aurait été composée qu’en 1951 [9]  Paroles de Jacques Larue, musique de Louiguy. [9] ; quant à « Happy Birthday to you », indifféremment chanté en anglais ou dans les langues locales tout autour du globe, il ne remonterait qu’à 1924 pour les paroles et à 1893 pour la musique [10]  Paroles et musique dues à deux sœurs, Milldred J. Hill... [10] . Qu’en est-il de l’anniversaire de la naissance dans les siècles passés ?

Les « Livres des costumes » de Matthäus et Veit Konrad Schwarz

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Matthäus Schwarz a été le directeur financier de la grande firme commerciale des Fugger d’Augsbourg. Fils et petit-fils de marchands de vin d’Augsbourg, il est né dans cette ville le 20 février 1497 et y est mort à l’âge de soixante-dix ans. Il est connu pour ses écrits, qui participent du vaste mouvement de littérature généalogique et autobiographique qui a permis, en Italie (ricordi) [11]  CHRISTIANE KLAPISCH-ZUBER, La maison et le nom. Stratégies... [11] et en Allemagne du Sud (Hausbücher) aux élites urbaines, acteurs du grand négoce et du premier capitalisme marchand, d’exposer les conditions de leur réussite sociale, de livrer à la postérité l’inventaire de leur patrimoine matériel et symbolique (notamment la mémoire des alliances matrimoniales nouées par la famille) et d’affirmer leur légitimité dans la cité. On connaît, pour l’Allemagne, parmi d’autres, des ouvrages de ce type dus à Burkard Zink d’Augsbourg, à Bernhard Rohrbach de FrancfortsurleMain [12]  PIERRE MONNET, Les Rohrbach de Francfort. Pouvoirs,... [12] , ou encore à Lucas Rem d’Augsbourg, important commis des Welser, les rivaux des Fugger. Le cas des Schwarz tranche par l’abondance et la diversité des témoignages textuels et iconographiques, qui ont justifié l’édition et l’étude d’August Fink [13]  AUGUST FINK, Die Schwarzschen Trachtenbücher, Berlin,... [13] et à leur suite de nombreux travaux, parmi lesquels ceux de Philippe Braunstein [14]  PHILIPPE BRAUNSTEIN, Un banquier mis à nu. Autobiographie... [14] et de Valentin Grœbner [15]  VALENTIN GRŒBNER, « Die Kleider des Körpers des Kaufmanns.... [15] , qui se sont intéressés à leur contribution à l’histoire du costume à la Renaissance, dans le contexte du progrès de l’individualisme et de la conscience de soi [16]  S’il a existé en Allemagne de nombreux livres de raison,... [16] . C’est le rythme de la vie, de la vie propre d’un individu, telle qu’il se la remémore, la consigne et la représente, qui me retiendra.

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Le « Livre des costumes » (Trachtenbuch) de Matthäus Schwarz fait sans cesse référence à un autre ouvrage autobiographique aujourd’hui perdu, le « Cours du monde » (Der Weltlauf), qui en constituait la trame narrative continue. Dans celui-ci, il racontait en effet sa « vie de garçon » jusqu’à son mariage tardif à l’âge de quarante et un ans, puis poursuivait par une chronique de la ville d’Augsbourg à son époque. M. Schwarz fut aussi l’auteur d’un manuel de comptabilité (Die Musterbuchhaltung) où il distinguait les « trois méthodes comptables » qu’il avait apprises à Venise, ce qui lui avait permis d’être embauché par Jacob Fugger en 1516, à l’âge de dix-neuf ans. On possède aussi de lui un petit livre de prière (Gebetbuch) calligraphié par Johannes Mittner et illustré par le peintre Narziss Renner [17]  Das Gebetbuch des Matthäus Schwarz, édité par V. Georg... [17] , à qui il a confié par ailleurs la mise en image de son « Livre des costumes » et, en 1522, la décoration de la « Danse des générations » (Geschlechtertanz) [18]  Conservé au Kupferstichkabinett de la Staatsbibliothek... [18]  : il s’agit d’une grande peinture sur parchemin qui montre une procession, conduite par l’auteur lui-même, de trente couples représentant la succession dans le temps des deux cents principales familles d’Augsbourg depuis le XIIIe siècle, chacune identifiée par son blason.

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L’originalité principale du « Livre des costumes » tient au fait que M. Schwarz a choisi de scander sa vie par la succession des vêtements qu’il s’est fait faire et qu’il a portés en des occasions précises depuis sa naissance jusqu’à la vieillesse. Peintes suivant ses instructions par N. Renner, cent trente-sept illustrations le représentent dans ses costumes successifs. Toutes les images et leur commentaire se présentent de la même manière : on compte une image par folio, surmontée par un bref commentaire qui donne la date précise (en général le jour, le mois et l’année) et l’occasion qui explique le port, ce jour-là, du vêtement représenté. Sous l’image figure par ailleurs l’âge de l’auteur, exprimé en nombre d’années, et le plus souvent de mois, de semaines et de jours (par exemple : « 19 jar 5 monet 23 tag » ou encore : « 27 jar 19 woch 1 tag »); ce décompte du temps peut se faire par soustraction, par exemple « 14 jar minder 2 monet » (quatorze ans moins deux mois). Enfin, plusieurs dessins contiennent des annotations de la main de l’auteur, exprimant la fidélité de son portrait (controfatte).

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Dans le prologue, M. Schwarz s’explique sur son projet. Il raconte comment il fut surpris d’entendre des personnes âgées lui parler des vêtements qu’elles portaient dans leur jeunesse, « et certains m’ont montré les peintures de leurs costumes, portés trente, quarante ou cinquante ans plus tôt, ce qui m’a bien étonné et m’a paru bien étrange en comparaison avec la mode actuelle ». Les changements de la mode rendent sensible au temps qui passe, au flux de l’histoire. Mais M. Schwarz ne se contente pas d’écrire une histoire du costume. Il rapporte celle-ci à son histoire personnelle, à l’expérience qu’il fait du déroulement dans le temps de sa propre vie. Les changements de l’habit deviennent ainsi la mesure de la représentation personnelle de l’existence, le principe d’une autobiographie en images de mode. Dès lors, l’ouvrage mêle en permanence deux dimensions : la première est collective et sociale, elle concerne les changements vestimentaires de toute une époque, dont M. Schwarz est le témoin attentif. Ainsi voit-on, dès les années vingt du XVIe siècle, mais surtout à partir de 1538, s’imposer la « mode espagnole » du vêtement noir, suivant le modèle donné par l’empereur Charles Quint lui-même, qui contraste fortement avec les couleurs vives et les ornements fantaisistes du début du XVIe siècle. De plus, l’auteur ne cache pas les contraintes politiques et sociales qui pèsent sur le costume : nul ne peut se vêtir à sa guise, chacun doit se conformer aux lois somptuaires qui depuis le milieu du XIVe siècle, à Augsbourg comme ailleurs dans l’Empire, régissent les apparences vestimentaires de tous les états sociaux. M. Schwarz est un riche notable, mais pas un membre de l’aristocratie patricienne contre laquelle son grand-père, Ulrich Schwarz l’Ancien, avait mené la révolte des maîtres des métiers, ce qui lui avait coûté la vie. Aussi Matthäus pose-t-il avec une satisfaction non dissimulée, lors de son quarante et unième anniversaire, à côté de ses armoiries surmontées d’un cimier, marque de l’anoblissement récent que l’empereur Charles Quint lui a accordé en reconnaissance de ses services : l’image prend un goût de revanche.

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Avec cette dimension sociale interfère l’intérêt subjectif de l’auteur, qui se met en scène avec complaisance dans des vêtements dont il souligne le raffinement, le prix des matières, la valeur de la façon (même s’il ne donne pas d’estimation chiffrée). Il affiche avec satisfaction son élégance juvénile, prend la pose, caracole fièrement sur un beau cheval dans une posture digne d’un condottiere, double ou triple sa silhouette dans la même image pour montrer son costume de tous les côtés ou en faire admirer les transformations possibles.

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Cependant, l’image accentue le tropisme individuel de l’autobiographie, car si le texte mentionne, parmi les occasions qui ont justifié le choix d’un nouveau costume, des événements de portée familiale ou plus largement sociale (par exemple l’entrée de l’archiduc Ferdinand ou de l’empereur Charles Quint dans la ville d’Augsbourg), les images ne montrent le plus souvent que Matthäus Schwarz lui-même. Les seuls autres personnages mis en scène sont d’abord, dans la toute première image, ses parents, alors que sa mère est enceinte et porte la main sur son ventre rebondi où, dit l’auteur, « j’étais là, caché » (verborgen). C’est sa mère aussi qui prend soin de lui dans la deuxième image où il est vêtu de ses langes, ses « premiers vêtements » (die erste kleidung). Les autres personnages dont la représentation est exceptionnellement associée à la sienne sont plus loin, celle du bouffon Kunz von der Rosen, dont il se plaint d’avoir été le page lors du carnaval, à l’âge de sept ans, et surtout celle de Jacob Fugger, qui l’a engagé dans son négoce et vient le voir, en patron attentif, dans son bureau. À l’heure de l’adversité, quand il est frappé par une attaque cérébrale, on voit aussi ses trois jeunes enfants, dont Veit Konrad alors âgé de six ans, lui porter à manger dans sa chambre. En revanche, sa femme n’est jamais représentée ni même nommée, alors qu’il se montre avantageusement dans le costume qu’il portait le jour de son quarante et unième anniversaire, où il décida de l’épouser, puis les mois suivants dans les costumes qu’il choisit pour ses fiançailles et son mariage. La physionomie et l’identité de Barbara Mangoltin nous sont néanmoins connues grâce au Trachtenbuch de Veit Konrad, son fils, où elle figure en tête de l’ouvrage aux côtés de son époux Matthäus, le père de l’auteur.

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Comment Matthäus a-t-il procédé pour composer son ouvrage ? Il s’en explique dans le prologue, qui est daté du jour de son vingt-troisième anniversaire, le 20 février 1520 et qui est placé sous le portrait en buste de l’auteur peint àcette occasion par N. Renner. Curieux de prendre lui-même la mesure des changements vestimentaires à son époque et d’en faire l’expérience, il dit avoir commencé à cette date à reproduire ses propres habits, « avec leurs découpes et leurs couleurs », « pour voir, lorsque seraient passés cinq ou dix ans ou plus, ce qu’il en ressortirait ». Il laisse ainsi entendre que, de février 1520 jusqu’à la fin du livre, tous les dessins (les quatre-vingt-quinze derniers) ont été réalisés au fur et à mesure que le temps passait, costume après costume. Le vingt-troisième anniversaire est, comme il le dit, le « point de départ »; aussi l’image du prologue se trouve-t-elle à cette date reproduite à sa place dans l’ordre chronologique de l’ouvrage : c’est, dit lui-même l’auteur, « la quarante-deuxième image », qui reprend à l’identique le portrait (controfatte) du prologue, mais cette fois en pied, à l’instar de toutes les autres images (figure 1).

Figure 1  - Quarante-deuxième image du Trachtenbuch de Matthäus Schwarz Figure 1
Trachtenbuch des Mattäus Schwarz, Abb I 42,20.februar 1520, Herzog Anton Ulrich Museum, Brunschwig, Allemagne.
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À partir de l’âge de vingt-trois ans, Matthäus Schwarz se fait donc chroniqueur de mode, au fur et à mesure que le temps passe. Mais le livre n’est pas seulement une chronique destinée à témoigner au jour le jour, ou peu s’en faut, des changements vestimentaires observés par l’auteur. Il est aussi un livre de mémoire, qui ne peut prendre tout son sens que s’il restitue la vie entière de son auteur et héros. C’est pourquoi M. Schwarz se préoccupe de remonter aussi le temps, et pas seulement de le descendre. Pour ce faire, il disposait de deux soutiens : sa propre mémoire et le témoignage de son père, qu’il a pu interroger avant sa mort, en 1519, à défaut de sa mère, décédée quand il n’avait que cinq ans. Comme il semble le suggérer, il est possible que la mort de son père, dont l’effigie, avec celle de sa mère, est placée en tête de l’ouvrage, ait joué un rôle dans sa décision de réaliser ce livre dont il avait l’idée depuis longtemps.

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Matthäus Schwarz dit clairement comment il a reconstitué en image les vêtements qu’il a portés depuis sa petite enfance jusqu’à l’âge de vingt-trois ans : « Quant à ce qui précède, du ventre de ma mère jusqu’en 1520, il a bien fallu d’abord que je rassemble mes souvenirs. J’ai pensé à le faire en 1519, parce que mon père était encore en vie. Je l’ai questionné sur mes lacunes, quant au moment de l’année et au jour des événements, jusqu’à la douzième image à rebours, où commencent les incertitudes. Encore que mes souvenirs remontent à la quatrième image, mais comme dans un rêve. Cependant, c’est à partir de la onzième image, dans l’année 1510, que j’ai commencé à décrire en tout point ce qui m’arrivait; il ne m’était alors que plus facile de donner à peindre mes esquisses. » L’appel au témoin privilégié, le père, tient donc lieu de première méthode régressive, complémentaire des souvenirs d’enfance, qui s’apparentent par leur flou aux images oniriques. Dans le cours du livre, Matthäus Schwarz a effectivement inscrit, sous les images qu’il désigne dans le prologue, le rôle qu’elles jouent dans la construction de son œuvre de mémoire : dans la quatrième, datée du jour de la mort de sa mère, le 18 juin 1502, il est représenté à l’âge de cinq ans et demi, en train d’apprendre à écrire. À l’image est joint ce commentaire : « C’est là que je commence à avoir souvenance, mais comme en rêve. » Notons cependant la coïncidence avec l’apprentissage de l’écriture, qui désormais soutiendra son travail de remémoration. La seconde image citée par le prologue, la onzième, le figure à l’âge de « quatorze ans moins deux mois » (autrement dit treize ans et dix mois). Cette fois, il se rebelle contre la discipline de l’école et piétine son cartable et ses livres. L’inscription précise : « À la fin de l’année 1510, je jetai aux orties ma sacoche d’écolier. Je ne rêvais que de pays lointains et me complaisais dans cette tenue. » Un ajout prévient : « C’est là que j’ai commencé à tenir un journal, il fallait que je note tout, comme il est dit dans le livre [Der Weltlauf] au chapitre 9, page 12. » Désormais, l’écriture, qui tiendra la première place dans ses aptitudes professionnelles, fixe au jour le jour le souvenir, mais elle n’est pas seule, car il dessine aussi des esquisses de ses vêtements, qui guideront dix ans plus tard le travail du peintre N. Renner.

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Toutes ces remarques de l’auteur nous font donc entrer dans le travail même de la mémoire, dans l’effort systématique de remémoration des épisodes qui rythment la vie, un travail qui s’appuie à la fois sur les souvenirs d’enfance, sur le témoignage du père et sur les supports de l’écrit et de l’image, dont ce jeune homme précoce a eu le souci dès l’âge de treize ans, à la manière du jeune Albrecht Dürer dessinant dès l’enfance son autoportrait.

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Le résultat de la double démarche, régressive et progressive, de Matthäus Schwarz est impressionnant : ce sont en tout cent trente-sept images et leur commentaire écrit qui scandent l’autobiographie vestimentaire de l’auteur, depuis la grossesse de sa mère et sa propre naissance, le 20 février 1497, jusqu’au 10 septembre 1560, quand il se fait représenter une dernière fois, à l’âge de soixante-trois ans et demi, tout vêtu de noir pour les obsèques d’Anton Fugger. C’est là, semble-t-il, qu’il a interrompu son livre, alors qu’il lui restait encore sept ans à vivre.

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Examinons à présent les occasions qui ont justifié une telle commémoration vestimentaire. Dans certains cas, une raison particulière a dicté le choix d’un vêtement mémorable, au point que l’on ne sache pas trop si c’est le souvenir de telle ou telle occasion qui soutient celui des vêtements successifs, ou bien si la série des images de vêtements compose une sorte d’« art de la mémoire » propre à rappeler les souvenirs de toute une vie. Certaines occasions sont des événements publics auxquels l’auteur a eu l’honneur d’être convié ou dont il a été le témoin : c’est le cas pour le vêtement qu’il portait le 11 octobre 1515, à l’âge de dix-huit ans, lors de l’entrée du roi de France, François Ier, à Milan où il se trouvait lui aussi; ou pour celui qu’il portait, l’été 1518, à un bal donné par l’empereur Maximilien dans la salle de danse d’Augsbourg; il en va de même pour la réception de l’archiduc Ferdinand à Augsbourg le 10 mai 1521, pour les noces de ce même prince en juin 1521, et plus encore pour « le pourpoint de satin rouge et cramoisi et de damas jaune et mordant » qu’il porta le 2 juillet 1520 à la diète, en l’honneur du roi Ferdinand et en présence de l’empereur Charles Quint. Il avait alors « 33 ans, 4 mois et 10 jours » et était si heureux de son élégant costume qu’il le fit représenter dans son livre deux fois avec quelques variantes. D’autres occasions sont liées à son statut et à ses responsabilités en tant que notable de la ville d’Augsbourg : ainsi se représente-t-il le 10 mai 1521 et le 13 mars 1527 revêtu du même habit de parade que des dizaines d’autres notables défilant, comme lui, empanachés et armés d’une pique. Plus tard, on le voit en armure de capitaine des pompiers, ou participant à une revue militaire, ou encore montant la garde sur les remparts de la ville menacée par l’empereur Charles Quint. Il est frappant que l’auteur, si attentif à la singularité de son apparence vestimentaire, n’attache pas moins d’importance aux uniformes de parade et aux armures que lui imposait son rôle public dans la cité.

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Les images de son apparence vestimentaire lui permettent aussi de fixer quelques grands moments de son activité professionnelle : quand, ayant quitté l’école, il surveille un charroi de tonneaux de vin au profit de son père, à l’âge de quatorze ans, et surtout quand il est embauché à dix-neuf ans par Jacob Fugger, dont il deviendra l’homme de confiance. Leurs liens sont si forts qu’il voudra aussi garder mémoire du vêtement de deuil porté aux obsèques de son maître, le 3 janvier 1526. Peu après, le 4 mars 1527, il assiste aux noces du neveu de Jacob, Anton, et là encore il garde un souvenir précis de l’habit porté en ce jour de fête. Enfin le livre se clôt sur l’image de M. Schwarz portant le deuil d’Anton : le maître est mort et il semble que désormais le livre soit sans objet, comme si, pour Matthäus Schwarz, la vie, symbolisée par la variation des apparences n’avait plus de saveur. Il vivra sept ans encore.

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Mais auparavant, l’image vestimentaire lui aura permis de distinguer les grandes étapes de sa vie : la petite enfance émerge difficilement des souvenirs personnels; puis l’école, dont il ne supporte pas les contraintes et dont il n’hésite pas à s’enfuir. Avec l’activité professionnelle, à partir de quatorze ans, il goûte à plus de liberté et l’horizon s’élargit, il va se former en Italie, puis accomplit à cheval des voyages d’affaires : les vêtements colorés et recherchés, les pourpoints précieux, les chausses aux bandes inversées, les rubans et les coiffes avantageuses, caractérisent une jeunesse dorée et fixent le souvenir des sorties entre amis, des parties de traîneau en hiver, des émois amoureux le jour même de ses vingt-trois ans (« le 20 février 1520. Je m’entichai d’une pucelle des Pays-Bas [...]. À la suite de quoi, je portai ce costume »). Plusieurs aspects de son initiation à la vie mondaine sont associés à de nouveaux habits : ainsi lorsqu’il a vingt et un ans et apprend l’escrime ou lorsqu’il note que « mon grand plaisir en ce temps était de tirer à l’arc », ce qui lui vaut l’année suivante, en 1519, d’être couronné champion. À vingt-sept ans, il apprend pareillement à jouer du luth, ce qui justifie un nouveau changement vestimentaire. Mais peu à peu, il entre dans son rôle de notable, et s’il reste aussi attentif à décrire ses vêtements, ceux-ci perdent en fantaisie et se coulent dans l’austérité de la nouvelle mode « espagnole » : le noir l’emporte en même temps que la rigueur qui sied à l’âge.

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Le livre, on l’a dit, fait peu de place à sa famille, et sa femme, qu’il épouse à l’âge de quarante et un ans, n’apparaît jamais. Mais son plus ancien souvenir est lié au décès de sa mère, quand il avait cinq ans et quatre mois, et, bien plus tard, il est marqué par la mort de son père : il se fait peindre en une seule image sous l’aspect de quatre figures vêtues de noir dont le visage se découvre peu à peu au fur et à mesure que s’écoule le temps du deuil et que s’allègent ses contraintes, entre le 28 novembre 1519, date du décès, et le 30 juin 1520, fin d’un deuil de plus de sept mois.

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Avant tout, c’est lui-même que Matthäus Schwarz place au cœur de son livre. D’autant mieux qu’il ne compose pas seulement une histoire de son costume, mais, à travers les changements de son apparence vestimentaire, une histoire de son corps, comme cela a été justement noté par Ph. Braunstein. Les dangers de la petite enfance laissent peu d’espoir de survie, même dans une famille riche : à deux ans et neuf mois, il est donné pour mort et n’est sauvé qu’in extremis, quand, au moment d’être enseveli, il se met à bouger un pied ! Âgé de trois ans et six mois, ayant contracté la varicelle, il est représenté le visage couvert de boutons rouges. À l’autre bout de l’existence, entre quarante-cinq et quarante-six ans, deux images rappellent le vœu de sobriété qu’il a prononcé avec un ami par souci d’épargner sa santé : le 14 mai 1542, il ne cache pas le dépit qui l’accable en prenant la résolution de ne plus boire pendant un an : « Nous fîmes vœu solennel, un an durant, de n’accepter ni d’offrir chopine, qu’elle fût entière ou moitié pleine. » Un an plus tard jour pour jour, le 14 mai 1543, il célèbre avec satisfaction ses retrouvailles avec une chope de bière qu’il brandit joyeusement à bout de bras. Mais cinq ans plus tard, il est terrassé par une attaque cérébrale, dont il note précisément la date et l’heure, le 19 décembre 1547 à 5 heures. Désormais, jusqu’à sa guérison définitive cinq ans plus tard, toutes les images le montrent dans ses habits de malade ou de convalescent, obligé de garder la chambre en vêtements d’intérieur; il passe l’année 1548 à marcher avec une canne sans pouvoir sortir de sa maison et de son jardin; en 1549, il se hasarde en ville dans une voiture à cheval qu’il a lui-même dessinée; le 8 juillet 1550, pour la seconde visite de l’empereur à Augsbourg, il porte le bras gauche en écharpe; le 21 octobre 1551, lors de la diète impériale, il soutient encore son bras gauche de sa main droite. Enfin, le 9 juillet 1553, il célèbre sa totale guérison, une couronne de fleurs blanches et rouges (les couleurs de son blason) dans les cheveux.

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L’attention prêtée à son corps culmine dans les deux images les plus singulières du livre. Placées en vis-à-vis, elles portent la même date : le 1er juillet 1526, à l’âge exact de « 29 ans 1/3 et 8 jours ». Ces deux images succèdent à deux autres, la première datée du 3 janvier 1526, jour où mourut Jacob Fugger, et la seconde du 1er mai 1526, où il apparaît encore vêtu de noir en signe de deuil. La mort du maître contribue peut-être à expliquer les deux images qui suivent, deux mois plus tard : Matthäus Schwarz se donne à voir entièrement nu, d’abord de dos, puis de face. Son commentaire est laconique : « Le premier juillet 1526, telle était ma vraie figure par-derrière, car j’étais devenu replet et gros »; puis, à propos de la deuxième image : « Le premier juillet 1526, telle était ma vraie figure comme ci-devant, mais de face. Le portrait est fidèle. » La mort de Jacob Fugger sept mois plus tôt a pu inspirer à l’auteur le désir de renoncer un instant à la vanité illusoire des apparences vestimentaires : l’heure était à la gravité et à la recherche de la « vérité ». C’est elle que revendiquent les deux images : elles sont sa « vraie figure » et un « portrait fidèle », en tant qu’elles dévoilent sans pudeur un corps « replet et gras » dont aucun habit avantageux ne cache cette fois les imperfections. L’autobiographie vestimentaire connaît ici son point limite, à l’instant où elle abandonne la logique de la mode pour se concentrer sur la vérité du corps et de la personne. Une vérité qui du coup échappe au temps et s’universalise : ce nu, note Ph. Braunstein, est l’un des premiers nus de l’art occidental qui ne représentent pas la nudité d’Adam au paradis ou celle des damnés en enfer. Un nu dont le modèle est, sinon le peintre lui-même, comme dans le cas du célèbre autoportrait nu dessiné par Dürer âgé, du moins le commanditaire immédiat de l’œuvre.

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Toutes les images sont datées, souvent au jour près. Ces dates sont celles de la vie propre de l’auteur, à commencer par celle de sa naissance, le 20 février 1497, date à laquelle il figure emmailloté et couché dans son berceau, sous le regard de sa mère. Il en connaît le jour exact, ce qui était loin d’être toujours le cas à cette époque. Sans doute était-ce le privilège de l’élite, qui bénéficiait d’une culture écrite. Cette précision lui permet de prêter une attention inédite à son anniversaire. Pas tous les ans, sans doute, mais fréquemment : treize fois en tout dans l’ensemble de l’ouvrage. Le 20 février 1520, il a « tout juste vingt-trois ans » et c’est le « point de départ » de son autobiographie vestimentaire. Sur son pourpoint rose se découpent une petite croix suspendue à son cou et un anneau d’or, gage de son amour pour une « pucelle des Pays-Bas ». L’année suivante, le 20 février 1521, il fête son vingt-quatrième anniversaire lors du mariage d’un ami. Une année plus tard, le 20 février 1522, il célèbre ses vingt-cinq ans en conduisant un traîneau dans la neige. Le 20 février 1529, pour son trente-deuxième anniversaire, il se met de nouveau en scène dans un décor urbain, en décrivant dans le détail son « pourpoint de taffetas molletonné, les chausses à rubans de satin vert et doublure de cendal ». Un an plus tard, le 20 février 1530 – « J’avais trente-trois ans » – il se fait représenter avec quatre costumes tout neufs : « le premier en damas noir [...], le second et le troisième de damas également », mais différents, « le quatrième avec un pourpoint de taffetas couleur chair ». Cinq années s’écoulent sans qu’il ne mentionne son anniversaire, puis de nouveau, le 20 février 1536, jour de son trente-huitième anniversaire, il écrit : « J’ai eu ces deux costumes en même temps en tous points comme il est montré ici. » Deux images successives rendent compte de cette double apparence. Un an plus tard, jour pour jour, le 20 février 1537, il fait faire son portrait sur le vif à trente-neuf ans, et note combien il est fidèle (recht controfatte). Le 20 février 1538, lors de son quarante et unième anniversaire, il décide de prendre femme et se fait représenter de dos à côté d’un poêle, le pied droit résolument posé sur une chaise, exhibant fièrement un « manteau à parements de taffetas vert ». Pour son quarante-deuxième anniversaire, le 20 février 1539, il se montre avec des habits différents sur deux pages successives. L’année suivante, le 20 février 1540, il est vêtu de noir, à l’âge de quarante-trois ans. Le 20 février 1541, il mentionne son quarante-quatrième anniversaire. Il porte un riche manteau de fourrure, doublé d’étamine et de martre. À ses pieds, son blason surmonté du cimier qu’autorise son anoblissement récent par Charles Quint. Les traits sont graves, fort semblables au portrait que le peintre Christoph Amberger a fait de lui. À la ceinture, il porte une épée, un poignard et un trousseau de clefs, signes de son rang et de son état. Le paysage à l’arrière-plan est hivernal et, au fond, on aperçoit l’église Saint-Jean d’Augsbourg. Un ultime portrait d’anniversaire apparaît encore le 20 février 1552, pour ses cinquante-cinq ans.

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Par treize fois, la date récurrente du 20 février fut ainsi l’occasion pour Matthäus Schwarz de se faire faire un et souvent plusieurs (de deux à quatre) habits neufs et de grand prix. Cela démontre la conscience qu’il avait de son âge et de la scansion annuelle de sa vie, l’importance pour lui de cette date précise, qui année après année commémorait sa venue au monde. Son livre du « Cours du monde » (Der Weltlauf), s’il avait été conservé, nous renseignerait mieux encore sans doute sur ses intentions précises, qui avaient trait certainement à l’attention prêtée à son thème astral, une attitude commune à son époque. La conjonction particulière des astres au moment de la naissance d’un individu, reproduite à l’identique un an plus tard à la même heure [19]  Je remercie Emmanuel Poulle de m’avoir confirmé (lettre... [19] , permettait de tirer des renseignements sur tout le cours à venir de son existence. Le Trachtenbuch de son fils Veit Konrad permet de vérifier l’hypothèse [20]  JEAN-PATRICE BOUDET, Entre science et nigromance. Astrologie,... [20] .

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Destinataire probable, en tant que fils aîné, du « Livre des costumes » de son père, Veit Konrad a pris le relais de celui-ci en composant, suivant la même méthode, son propre « livre des costumes », en 1561. Comme l’ouvrage de son père, le sien commence par un prologue inscrit sous son portrait en buste (figure 2). Mais la mode vestimentaire a bien changé depuis 1520 : le jeune homme, âgé de « 19 ans, 68 jours et 6 heures et demie », est vêtu tout de noir, « à l’espagnole ». Les Allemands, note-t-il, sont des « singes » qui copient leurs habits sur ceux des étrangers ! Veit Konrad n’est pas moins sensible que son père aux changements du costume en « 30,40 ou 50 ans » : il entend garder la mémoire de pareils changements. Mais un élément nouveau s’ajoute à ce portrait, comme à ceux de ses parents aux folios suivants : à gauche de son visage, il a dessiné un « carré astrologique », intitulé : « Mein Nativitet ». Ce schéma renvoie à la date précise de sa naissance : « Je suis né le 30 octobre de l’an 1541, le matin, entre une et deux heures, et c’était un samedi. » L’horoscope suit l’Astronomia teutsch que lui a dédiée Nikolaus Rensberger. La même disposition, avec portrait en pied et carré astrologique, se retrouve aux deux pages suivantes, où figurent les portraits de son père Matthäus (« Sa nativité. Il est né le 20 février de l’an 1497, à 7 heures, c’était un lundi ») et de sa mère Barbara, représentée « telle qu’elle était en août 1542, c’est-à-dire dix mois après ma naissance ». « Son âge, quand je suis né, était de trente-quatre ans et deux mois. » « Sa nativité : elle est née le 21 août 1507 le matin, vers cinq heures moins une demie heure, c’était un samedi. » Viennent ensuite les images illustrant les changements vestimentaires de l’auteur, depuis sa naissance « le 30 octobre 1541, dimanche matin, entre une heure et deux heures d’après le calendrier, ou le samedi 29 octobre 1541 à 13 heures et trente minutes selon l’astronomie », jusqu’au 13 mars 1561, lorsque, âgé de « dix-neuf ans et quatre mois et demi », il décide de composer à son tour son « Livre des costumes ». En fait, contrairement à son père, il n’y fait qu’œuvre de mémoire, restituant les habits qu’il a portés depuis sa naissance, mais sans prolonger le livre par l’enregistrement de nouveaux costumes au-delà de l’année 1561. Les livres du père et du fils se chevauchent donc dans le temps entre 1541, date de la naissance du fils, et 1560, quand le père interrompt le sien. Nous ignorons pourquoi Veit Konrad, dont la trace se perd après l’achèvement de son livre, n’a pas persévéré dans son effort. Bien des images de son livre semblent reproduire les images correspondantes du livre paternel. Après les trois portraits et horoscopes du début, on compte trente-cinq images distinctes, dont certaines portent plusieurs numéros, car elles illustrent plusieurs costumes portés à la même époque. Veit Konrad est ainsi représenté quarante et une fois en vingt ans, donc presque aussi densément que son père (cent trente-sept images en soixante-trois ans). Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, aucune des dates marquant un changement de costume ne correspond à un anniversaire, comme si la valeur de l’horoscope originel allait de soi pour tous les 30 octobre suivants.

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Dessiner des horoscopes de l’anniversaire, et pas seulement de la naissance proprement dite, était pourtant une possibilité dont Veit Konrad aurait pu user. Parmi les nombreux horoscopes attestés aux XVe - XVIe siècles, on conserve par exemple ceux qu’un astrologue anglais, Richard Trewythian, a notés dans un carnet [21]  Londres, British Library, Soane ms 428, f. 126v. Reproduit... [21] . On y trouve des horoscopes personnels, comme celui qu’il a réalisé en 1434, le jour même de son quarante et unième anniversaire, afin de prédire les événements de l’année à venir; il a même introduit dans le dessin à la plume du carré astrologique son autoportrait en buste, comme pour en souligner le caractère exclusivement personnel. Onze ans plus tard, le 28 octobre 1445, il récidive, sans le petit portrait, mais en ajoutant une interprétation : « La révolution de Jupiter et du Soleil signifie une amélioration du corps et des affaires, il aura un fils qui le rendra très heureux. Le fait que Vénus prenne la place de Mercure dans l’horoscope de sa nativité signifie puissance et succès dans l’art de parler et de raisonner, particulièrement parce que ces planètes sont en conjonction dans la quatrième maison. »

Figure 2  - Prologue du Trachtenbuch de Veit Konrad Schwarz Figure 2
Trachtenbuch des Veit Konrad Schwarz, Herzog Anton Ulrich Museum, Brunschwig, Allemagne.
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Si Veit Konrad Schwarz n’a pas, à l’inverse de son père, noté ses anniversaires et ce, en dépit de son intérêt [22]  J.-P. BOUDET, Entre science et nigromance..., op. cit.,... [22] , largement partagé à son époque, pour l’astrologie, cela tient peut-être simplement à la relative nouveauté de l’attention prêtée à l’anniversaire de la naissance. Dans le plus long terme, cependant, il ne fait pas de doute que la diffusion de l’astrologie à la fin du Moyen Âge a dû jouer un rôle dans l’intérêt croissant pour le jour anniversaire de sa naissance. Mais bien des facteurs s’opposèrent longtemps à une célébration régulière de ce dernier.

Conditions et obstacles

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Que faut-il en effet pour avoir l’idée de scander la vie (et sa propre vie) au rythme des anniversaires de la naissance (de sa naissance), comme nous le faisons communément aujourd’hui ? La manière quasi spontanée dont nous pensons à célébrer notre anniversaire et celui de nos proches nous fait oublier la complexité des conditions intellectuelles requises par une telle opération. Il faut, pour commencer, avoir les moyens de connaître le jour exact de sa naissance, avoir la possibilité de l’enregistrer d’une manière ou d’une autre, si possible par un acte écrit et mieux encore officiel, comme c’est le cas aujourd’hui en France, depuis la Révolution, grâce à l’état civil. Cependant, nous savons d’expérience qu’une mémoire familiale façonnée suivant un rythme annuel peut suffire à rappeler en temps voulu l’anniversaire des enfants, des parents, des amis les plus proches, sans avoir à se référer à chaque fois à un acte officiel ni même à un agenda personnel.

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Il faut ensuite se préoccuper de la succession des années et de la place parmi elles de l’année de sa naissance, ce qui suppose non seulement l’existence d’un calendrier, qui fixe la durée et les parties (mois, jours) de l’année, mais la connaissance du millésime et un consensus quant au moment où l’année change. On sait à cet égard combien les pratiques médiévales ont été diverses et fluctuantes. Longtemps, les individus, y compris dans les plus hautes sphères de la société, n’ont connu qu’approximativement l’année de leur naissance. Jacques Le Goff le note à propos de Saint Louis [23]  JACQUES LE GOFF, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996,... [23] , dont on suppute l’année de la naissance à partir des sources relatives à sa mort, en 1270, « dans sa 56e année » ou « à cinquante-six ans » : 1214 ou 1215 ? En revanche, on sait précisément par Joinville qu’il naquit « le jour de la Saint-Marc », donc un 25 mars, cette fête étant célébrée par la procession de croix-noires; ce détail rituel apparut a posteriori au chroniqueur comme le présage d’une vie placée sous le signe de souffrances (les épreuves de la croisade et de la captivité) et d’une mort (le quasi-martyre de Tunis) qui assimilaient le saint roi au Christ. Il fallait une raison forte pour que l’on se préoccupât non seulement du jour de la naissance (identifié à la fête du saint du jour ou à une fête religieuse, et non au nombre ordinal du jour dans le mois), mais de l’année : ce fut le cas pour le grand-père de Saint Louis, Philippe-Auguste, qui naquit dans la nuit du 21 au 22 août 1165, une précision exceptionnelle due au fait que ses parents, le roi Louis VII et son épouse Adèle de Champagne, désespéraient d’avoir un héritier vingt et un ans après leur mariage : ce fut « l’enfant du miracle » [24]  Ibid., p. 33. Autre exemple : le chroniqueur Nicolas... [24] .

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Pour se préoccuper de l’anniversaire, il faut aussi avoir les capacités intellectuelles et matérielles de compter les années écoulées et de les additionner. Au Moyen Âge, la connaissance approximative de son âge est de règle dans toutes les couches de la société, d’où la formule consacrée, bien connue des médiévistes : tel âge « ou environ ». Elle est la règle notamment dans les interrogatoires de justice. Mais, comme le remarque Claude Gauvard, cette formule peut relever du principe de précaution au moins autant que d’une méconnaissance complète de son âge : plutôt que de risquer d’être accusé d’avoir déclaré un âge faux (dans l’espoir de bénéficier d’une grâce), mieux valait s’en tenir à une prudente approximation [25]  CLAUDE GAUVARD, « De grâce especial ». Crime, État... [25]  !

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Outre l’énoncé des conditions nécessaires pour que l’anniversaire de la naissance des individus soit connu ou même célébré, il convient aussi de s’interroger sur les facteurs qui ont pu faire obstacle à de telles préoccupations à l’époque médiévale. Le premier obstacle, le plus important sans doute, est illustré par le fait que, pendant tout le « long Moyen Âge » (et jusqu’à aujourd’hui dans la langue liturgique), anniversarium et souvent même dies natalis ne désignent pas l’anniversaire de la naissance, mais celui du jour de la mort [26]  Voir notamment les dictionnaires latins de CHARLES... [26] . C’est ce jour qui seul importait en vérité, celui de la « vraie naissance », de l’entrée par la mort dans la « vraie vie » de l’au-delà et du salut tant espéré. D’où les pratiques de commémoration des défunts (memoria), consistant en premier lieu à inscrire le nom du mort au jour de son trépas (obit) dans un nécrologe ou un obituaire, afin que les moines et les clercs affectés à ce service puissent toutes les années futures, moyennant rétribution, prier ce même jour pour le défunt et dire des messes prescrites par son testament ou par la volonté de ses héritiers. C’est la pensée de la mort et des morts, non celle de la naissance, qui a inspiré aux hommes du Moyen Âge l’attention au cycle récurrent des années. Notons ici une profonde différence entre l’arithmétique nécrologique (la « comptabilité de l’au-delà » dont a parlé Jacques Chiffoleau [27]  JACQUES CHIFFOLEAU, La comptabilité de l’au-delà. Les... [27]  ) et celle de l’anniversaire au sens moderne du terme : la première consiste à épuiser progressivement un capital spirituel (et matériel) au fur et à mesure que les années passent et que le souvenir du défunt, peu à peu, s’estompe : telle est la forme institutionnelle du long « travail du deuil » [28]  Je me permets de renvoyer sur ce point à JEAN-CLAUDE... [28] . La seconde, la logique de l’anniversaire de la naissance, consiste au contraire à accumuler les années, à augmenter tous les ans l’âge d’une unité supplémentaire (toute soustraction étant impossible puisqu’on ignore par définition le moment à venir de sa mort).

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Un autre obstacle à l’anniversaire doit être cherché dans la Bible elle-même, où la notion est bien présente, mais le plus souvent associée à l’idée du malheur subi par le peuple élu et aux épreuves infligées par les ennemis de Dieu. Les Pères de l’Église, grecs (Philon, Origène) et latins (Jérôme, Ambroise, Augustin), n’ont pas manqué de le souligner pour s’opposer vigoureusement aux usages rituels de l’anniversaire dans l’Antiquité païenne [29]  Pour ce qui concerne l’anniversaire de la naissance,... [29] . Dans l’Ancien Testament, c’est en prison que Joseph interprète les rêves de l’échanson et du panetier du Pharaon le troisième jour des fêtes célébrées en l’honneur de l’anniversaire du souverain (dies tertius natalitius, Gen., 40 : 20). Job se lamente sur le jour de sa naissance et auparavant sur celui où il fut conçu : « Que périsse le jour qui me vit naître et la nuit qui annonça : ‘Un mâle vient d’être conçu’. Ce jour-là, qu’il soit ténèbres, que Dieu, de là-haut, ne le rappelle pas, que la lumière ne brille pas sur lui » (Job, 3 : 3-4). Jérémie de même : « Que soit maudit le jour où je suis né : le jour où ma mère m’a enfanté, qu’il ne soit pas béni » (Jé., 20 : 14). À la fin de la période vétérotestamentaire, les Macchabées dénoncent le roi hellénistique Antiochus Épiphane qui força les Hébreux habitant Jérusalem à sacrifier le jour de la naissance du roi (II Macc., 6 : 7). Non moins décisive fut l’hostilité du Nouveau Testament : selon les évangélistes Matthieu et Luc, le roi Hérode ordonna la mise à mort de Jean-Baptiste à l’issue du banquet donné en l’honneur de son anniversaire, afin de complaire à Salomé, la fille d’Hérodiade, après qu’elle eut dansé devant lui (Luc, 6 : 21 et Mat., 14 : 6).

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On pourrait objecter que, parmi toutes les fêtes célébrées par l’Église, dont celles des saints et avant tout des martyrs fêtés le jour supposé ou avéré de leur trépas (natalicia), il existe exceptionnellement trois « nativitates »; on utilise justement le mot nativitas pour ces anniversaires de la naissance, pour le distinguer de dies natalis, jour anniversaire de la mort des saints et des chrétiens ordinaires. Ces trois exceptions ne sont pas des moindres, puisqu’il s’agit des Nativités du Christ (25 décembre), de la Vierge (8 septembre) et de saint Jean-Baptiste (24 juin). Leur caractère exceptionnel n’a pas échappé à saint Augustin, qui justifiait l’anniversaire liturgique de la naissance de Jean-Baptiste par le fait qu’il était le Précurseur du Christ, alors que tous les autres saints sont venus après Lui, non pour annoncer sa venue, mais pour témoigner de sa Passion. Au-delà de telles rationalisations, il est clair que cette fête – comme celle de la Nativité du Christ, quand elle fut enfin, au Ve siècle, fixée au 24 décembre, servirent à détourner au profit du christianisme et de la liturgie chrétienne les cultes païens liés respectivement aux solstices d’été et d’hiver. Le cas de Marie (8 septembre) est différent puisque cette date échappe au cycle solaire. Il prend racine dans un apocryphe, le Protoévangile de Jacques, qui affirme que Joachim organisa en présence du Grand Prêtre une fête quand sa fille eut un an, afin de bénir Dieu. Mais il me semble qu’il faille surtout invoquer dans ce cas ce que j’ai appelé « l’exception corporelle » de Marie : une exception qui l’identifiait largement au Christ (lequel était à la fois son fils et son « père »), puisqu’elle serait née sans la macule du péché originel (Immaculée conception) et aurait connu après sa mort, sur le modèle de l’Ascension du Christ, une Assomption corporelle (fêtée le 15 août depuis le Ve siècle) [30]  JEAN-CLAUDE SCHMITT, « L’exception corporelle. À propos... [30] . Or la perpétuation du péché originel par la naissance charnelle était l’une des raisons pour lesquelles saint Augustin s’opposait à la célébration de l’anniversaire. Il était logique que Marie pût au contraire jouir tous les ans, le 8 septembre, d’une telle fête, pendant de celle de l’Assomption [31]  Selon T. KLAUSER, « Geburtstag », art. cit., le Sacramentaire... [31] (et plus tard de celle de l’Immaculée Conception, le 8 décembre). On cite aussi le cas, dans les premiers siècles, des martyres romaines Agnès et Soteris, pour lesquelles on fit un temps une distinction entre deux fêtes : le natale de passione – qui seul perdura – et le natale de natalitate ou natale genuinum, qui disparut au plus tard au XIe siècle. Cependant, pour le Christ, sa Mère et le Précurseur, dont la naissance est célébrée tous les ans par la liturgie, il faut souligner une logique bien différente de celle de l’anniversaire de la naissance tel que nous le concevons : les dates du 25 décembre, 24 juin, 8 septembre, n’appartiennent qu’au temps circulaire du calendrier liturgique; il n’est pas question d’accumuler les années à partir d’une date originelle, comme on calcule l’âge d’une personne à partir de sa naissance. Le Christ ne vieillit pas d’un an à chaque Noël !

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Si au Moyen Âge l’anniversaire de la naissance avait en somme peu d’atouts, il faut se demander néanmoins s’il n’existait pas d’autres façons de scander annuellement la vie d’une personne. J’en vois trois possibles : à défaut de célébrer le jour de sa naissance, ne pouvait-on fêter le saint vénéré par l’Église en ce même jour ? Plutôt que de retenir la naissance, n’était-il pas plus conforme à l’idéologie chrétienne de se souvenir du jour de son baptême ? Qu’en était-il enfin de ce qu’on nomme aujourd’hui encore, dans la tradition catholique, sa « fête », c’est-à-dire la fête du saint dont on porte le nom ?

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Comme on l’a vu à propos de Saint Louis, on pouvait, au Moyen Âge, pour rappeler le jour de sa naissance (à défaut de l’année et du mois), noter le nom du saint ou de la fête religieuse célébrés en ce jour. Cela était conforme aux modes habituels de datation, mais n’impliquait pas nécessairement pour l’individu une célébration particulière du saint fêté le jour de sa naissance. Saint Louis ne fêtait pas saint Marc tous les ans en référence à sa propre naissance. Un siècle plus tard, en revanche, il n’en va plus tout à fait de même pour le roi Charles V, qui vénérait beaucoup sainte Agnès, fêtée le jour où il était né (21 janvier) [32]  FRANÇOISE AUTRAND, Charles V le Sage, Paris, Fayard,... [32] , et pour ses frères les ducs Jean de Berry, né le jour de la Saint-André (30 novembre) et Philippe de Bourgogne, né le jour de la Saint-Antoine (17 janvier) [33]  FRANÇOISE AUTRAND, Jean de Berry. L’art et le pouvoir,... [33] . Ces cas demandent un examen attentif sur lequel nous reviendrons.

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On pouvait aussi commémorer le jour de son baptême, qui du reste tendit de plus en plus à coïncider avec le jour de la naissance. Plus que de la naissance corporelle, l’entrée dans la « vie » dépendait du baptême, la naissance spirituelle. Si Augustin s’opposait à la pratique de l’anniversaire, c’était en raison de son lien avec le paganisme, mais aussi en raison du péché originel. Seul le baptême pouvait laver celui-ci. La chair était méprisable, tant au début de l’existence qu’à la fin, quand la mort permettait de se soucier enfin exclusivement de l’âme du défunt et qu’importaient peu – en principe – le devenir du corps et le lieu de sépulture. Ainsi, bien avant que l’état civil n’enregistre la date de la naissance biologique, furent tenus des registres paroissiaux de baptême, mariage et décès (les plus anciens, encore lacunaires, remontent au XIVe siècle). Le sacrement de baptême, administré par l’Église en la personne du curé de paroisse, fait l’homme chrétien, fils ou fille du Christ, frère ou sœur de tous les chrétiens. Le baptême est une seconde naissance et c’est pourquoi on parle à son propos de « renaissance » : grâce à lui, le baptisé est renatus, « rené » (participe passé qui a donné le prénom René) [34]  Voir par exemple Guibert de Nogent, qui rend grâce... [34] . Le baptême est la première condition terrestre du salut de l’âme, qui se décidera à la fin de la vie (les enfants mort-nés vont aux limbes, les petits baptisés vont directement au paradis) [35]  JACQUES LE GOFF, La naissance du purgatoire, Paris,... [35] . Aux premiers temps du christianisme et durant le premier Moyen Âge, les nouveau-nés devaient attendre la fête de Pâques suivante pour être baptisés ensemble [36]  BERNHARD JUSSEN, Patenschaft und Adoption im frühen... [36] . Alors que se précisait l’idée d’un devenir mieux différencié des âmes dans l’au-delà suivant le statut des pécheurs, on en vint à baptiser le plus vite possible l’enfant, au point que souvent la date du baptême tendit à coïncider avec celle de la naissance. La pratique de l’ondoiement des nouveaux nés en danger de mort renforça encore cette tendance. Conséquence de cette évolution, l’enfant pouvait recevoir le nom du saint du jour, comme c’était également le cas pour les juifs convertis [37]  Ce fut le cas du juif converti Pierre Alphonse, baptisé... [37] . Mais il ne semble pas que ce soit jamais devenu la règle.

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Enfin, ne pouvait-on pas fêter tous les ans le saint dont on portait le nom ? Là encore, les documents ne révèlent pas de célébration régulière. Dans ce cas comme dans les précédents faisait défaut, me semble-t-il, la capacité de l’individu, fût-il un roi, de s’approprier au bénéfice de sa vie terrestre le rythme du calendrier liturgique. Si ce dernier pouvait accueillir l’obit des personnes défuntes (et suffisamment riches pour pourvoir à leur commémoration rituelle), il n’était pas question – du moins avant la fin du Moyen Âge – qu’y fût inscrite l’entrée dans la vie [38]  Il y a eu naturellement des exceptions et il a pu arriver... [38] .

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On le voit, bien des traits essentiels de la culture chrétienne du Moyen Âge ont fait obstacle à la possibilité même d’un intérêt fort pour la question de l’anniversaire. On en trouve la confirmation, au moins en creux, dans les réflexions d’un contemporain. Dans le célèbre passage de son « autobiographie » où il raconte les péripéties de sa naissance, qui manquèrent de peu d’être fatales à sa mère et à lui-même, le moine Guibert de Nogent, au début du XIIe siècle, rappelle comment son père, désespérant d’une issue heureuse de l’accouchement, le voua, s’il survivait, à la Vierge et à l’Église. C’est ainsi qu’il devint moine. On a moins prêté attention au fait que ce récit contient une explication – on pourrait presque parler de théorie – de l’absence de l’anniversaire dans le christianisme médiéval :

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« Seigneur Dieu », s’exclame le moine vers la fin de sa vie, « la raison que j’ai reçue de toi ne suffit-elle pas à me faire voir que le jour de la naissance [dies nativitatis], pas plus que celui de la mort, ne confère rien à ceux qui vivent sans porter de fruit ? S’il est évident et irréfutable que les mérites ne peuvent précéder le jour de la naissance, ils peuvent en revanche précéder celui du décès [dies mortis]; mais s’il advient que l’on passe sa vie sans faire de bien, alors, je l’avoue, il n’aura servi de rien que le jour de la naissance, ou aussi bien celui de la mort, ait été un jour glorieux. S’il est vrai en effet que ‘c’est Lui qui m’a fait, non moi qui me suis fait moi-même’ (Ps. 99,2), si je n’ai pas d’avance fixé le jour [de la naissance] ni mérité qu’il fût défini [diemque non praestitui nec ut praefigureretur emerui], ce jour, don de Dieu, ne me procure d’espérance ni d’honneur que dans la mesure où ma vie, en répondant à la sainteté que ce jour implique, en aura accompli le présage [quidquid die portenditur]. Le jour de notre naissance refléterait pleinement la solennité de sa date [tunc plane nostrum natale ex festiva temporis qualitate claresceret] si le zèle de nos actes réalisait en nous intégralement la vertu après laquelle nous soupirons; le caractère glorieux de l’entrée dans la vie [introitus] apparaîtrait comme une grâce méritée pour l’homme si la persévérance de son âme dans la vertu en glorifiait l’issue [vitae glorificaret exitia]. Que je me nomme Pierre ou Paul, ou Remi, ou Nicolas, ce nom ‘légué par le grand Jules’ – pour parler comme le poète (Virgile, Enéide , I, 288) – ne me sera pas d’un grand secours si je ne reproduis scrupuleusement les modèles de ceux dont la Providence ou la Fortune m’a fait porter le nom. Ainsi, mon Dieu, se dégonfle tout ce dont mon âme était bouffie, ainsi va s’évanouir tout ce qui semblait devoir développer mon orgueil [39]  GUIBERT DE NOGENT, Autobiographie, op. cit., p. 20-23.... [39] ! »

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Guibert de Nogent expose clairement quelques raisons essentielles pour lesquelles la culture chrétienne médiévale a été rétive à l’anniversaire de la naissance : le jour de sa naissance, l’homme n’a accumulé encore aucun des mérites ou démérites qui décideront du sort de son âme après son trépas; on peut en déduire que les anniversaires successifs eux-mêmes ne sauraient constituer des étapes intermédiaires dignes d’être prises en compte; pour Guibert, le nomen (que nous appelons aujourd’hui le prénom) donné à l’enfant, dans certains cas en relation avec le saint du jour, n’est que la promesse des mérites par lesquels l’homme devra honorer Dieu à travers le saint dont il porte le nom; seul importe en définitive le jour de la mort, au moment où la vie écoulée sera tout entière jugée.

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On ne saurait mieux dire que l’existence individuelle n’a pas de valeur autonome; elle n’a, du moins pour notre moine, de raison d’être que sous le regard et la domination de Dieu. Ce discours fait apparaître en creux des raisons fondamentales du « refus » de l’anniversaire par la culture chrétienne médiévale, puis sa redécouverte ou de son « invention » aux XVe - XVIe siècles. Il n’y avait pas de place pour l’anniversaire dans le christianisme en tant que pratique religieuse, comme cela avait le cas dans l’Antiquité païenne; le baptême, la mort chrétienne, la préoccupation de l’âme et non de la chair, la perpétuation du péché originel par la naissance charnelle (à l’exception de la Vierge) ne pouvaient que dévaloriser considérablement la naissance et écarter l’idée de la célébrer tous les ans. Le fait que le paganisme ait connu au contraire une célébration religieuse, soit privée (tous les mois, puis tous les ans), soit publique (notamment pour les rois hellénistiques et les empereurs romains), de l’anniversaire ne pouvait que détourner plus encore de cette pratique. À la fin du Moyen Âge, celle-ci réapparaît au contraire, non seulement comme une résurgence des coutumes antiques dans le contexte de l’humanisme, mais aussi par l’effet d’un déplacement du champ religieux. L’anniversaire de la naissance, comme Matthäus Schwarz le note épisodiquement, consiste dans la valorisation pour elle-même de la vie de l’individu, de son cours, de sa scansion propre; elle consiste plus encore peut-être dans un grand basculement de la mort au profit de la vie, dans un renversement des valeurs qui donna à la naissance biologique, pour ainsi dire « sécularisée », et à son rappel annuel une valeur plus ou moins égale en intensité, bien que différente de nature, à celle que l’on accordait traditionnellement au baptême et à la mort chrétienne pour des raisons religieuses. Mais demeure un élément de continuité médiévale, puisque depuis l’Antiquité tardive la religion n’avait plus prise sur l’anniversaire de la naissance, assimilé aux rites du paganisme. L’époque moderne a réintroduit l’anniversaire, mais pas sa dimension religieuse; elle en a fait au mieux l’occasion d’une célébration profane, le plus souvent circonscrite au cercle familial ou même limitée à une observation individuelle.

Les « âges de la vie »

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Depuis l’Antiquité et jusqu’au XIXe siècle [40]  Les temps de la vie, musée des Arts et Traditions populaires,... [40] a bien existé un moyen, différent de l’anniversaire, mais pas davantage que lui lié fondamentalement aux représentations religieuses dominantes, de scander les étapes de la vie : celui des « âges de la vie » [41]  ELISABETH SEARS, The ages of man. Medieval interpretation... [41] . Il est évident que l’on est confronté ici à un modèle temporel très différent du décompte individuel des années. Les âges de la vie procèdent par larges périodes, que l’individu traverse tour à tour, et non par la capitalisation des années successives. On ne saurait donc y voir un système concurrent. Pourtant, il permet de faire quelques observations également utiles à notre propos.

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Deux conclusions se dégagent des nombreuses études qui ont été consacrées aux âges de la vie : la première est qu’il n’y a jamais eu une seule manière de distinguer les différents âges de l’homme, mais plusieurs, qui furent rivales ou parvinrent à se combiner au cours des siècles. La seconde est que les classifications des âges de la vie ont toujours été associées à d’autres classifications qui concernaient le fonctionnement tout entier du monde, de la nature et de l’histoire humaine. La pensée ancienne du monde, qui inclut les représentations de la vie de l’homme, est en Occident de type analogique [42]  Voir à ce propos les observations de PHILIPPE DESCOLA,... [42] . Certaines classifications considéraient davantage les âges de la vie du point de vue physiologique et les mettaient en correspondance avec les autres catégories du monde physique; d’autres s’intéressaient plutôt à la succession temporelle des âges de la vie et les confrontaient aux durées diurnes, hebdomadaires, mensuelles, annuelles et aux époques de l’histoire universelle. Pour les médecins, les encyclopédistes, les philosophes de la nature, les âges de la vie pouvaient être au nombre de trois, quatre, cinq, six. La Physique d’Aristote, connue dans l’Occident médiéval à travers les savants arabes du Moyen Âge (Avicenne, ou l’Isagoge de Johannitus), distingue trois âges : la jeunesse (juventus), l’âge mûr (status, équivalent d’acmé) et la vieillesse (senectus). On retrouvera ce schéma chez Dante (adolescenza, gioventute, senettute). L’idée est celle d’une croissance (augmentum), d’un apogée (statum) et d’un déclin (decrementum), chaque âge ayant ses qualités et ses défauts (au nombre de six selon Gilles de Rome dans son De regimine principum).

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Le schéma qui rencontra le plus de succès proposait quatre âges : puericia ou infancia, adolescentia, juventus, senectus. Ce schéma était dans son principe attribué à Pythagore, repris par Hippocrate, Galien et Ovide, bien plus tard par Bède le Vénérable, les Anglo-Saxons Aelfric et Byrhtferth, etc. Son succès vint de l’exacte correspondance qui pouvait s’établir entre lui et d’autres classifications : les quatre saisons (printemps, été, automne, hiver), les quatre éléments (air, feu, terre, eau), les quatre humeurs du corps (sang, bile rouge, bile noire, phlegme). Le « moteur » qui commande toute cette belle mécanique consiste dans l’association deux par deux des qualités de l’humide, du chaud, du sec et du froid. Tout le monde physique, l’homme compris, dépend dans son devenir de l’équilibre entre ces qualités : que l’une fasse défaut, et la maladie surgit; quant au vieillissement, il est provoqué par une invasion du froid et du sec, au détriment du chaud et de l’humide qui profitent à la jeunesse. Albert le Grand, qui considère lui aussi quatre âges de la vie, explique le passage de l’un à l’autre par la quantité variable, dans le corps humain, de « substance et de force » (substancia et virtus). Elles s’accumulent toutes deux dans la jeunesse, puis la force commence à faire défaut, mais sans affecter encore la substance, avant que dans la vieillesse force et substance ensemble ne déclinent.

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Dans la foulée, on s’attacha à fixer aussi les limites de chaque âge : à Pythagore était attribuée une division entre quatre âges égaux de vingt ans. Au XIIIe siècle, Philippe de Novare, dans Les quatre âges de l’homme, attribue pareillement vingt ans à « enfance », « jovens », « moien aage », et « viellesce ». Auparavant, le Tractatus de Quaternio invoquait le nombre quatre pour faire correspondre les âges, les saisons, les éléments, les parties du monde, les humeurs, les vents principaux, les divisons majeures du zodiaque; il faisait durer l’enfance jusqu’à 25 ou 30 ans, la jeunesse jusqu’à 45 ou 50 ans, la vieillesse jusqu’à 55 ou 60 ans, suivie par la décrépitude jusqu’à la mort. Mais on trouve d’autres seuils encore : 14 ans, 28 ans, 48 ans, 70-80 ans. Comme l’écrit John Burrow, ces divisions semblent plus arbitraires et conventionnelles que fondées sur des observations empiriques. Elles ne supposaient pas en tout cas une connaissance précise de l’âge calculé depuis le jour de la naissance et augmenté d’une unité chaque année en ce même jour.

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De ces classifications physiques et physiologiques on peut distinguer en partie celle des Philosophi qui s’adonnaient à la spéculation sur les astres, le macrocosme et le microcosme. Ceux-ci identifient sept âges de l’homme, mis en relation avec les sept planètes qui tournent autour de la terre (Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne). La Lune, qui est la plus proche, exerce le maximum d’influence sur l’homme, principalement pendant les quatre premières années ou infancia : elle donne au petit enfant son instabilité, ses imperfections, le trouble de son âme. Mercure est responsable de la première organisation de l’âme pendant les dix années suivantes (pueritia). Vénus exerce ensuite son influence durant huit ans, jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, et elle introduit dans l’âme les élans de l’amour. Le soleil exerce son influence pendant dix-neuf ans, de 22 à 41 ans, et il donne la maîtrise de l’action. À son tour, Mars agit pendant quinze ans, de 41 à 56 ans, en inspirant l’insatisfaction de soi, mais aussi le désir d’accomplir encore de nobles actions. Jupiter, dans les douze années suivantes, jusqu’à 68 ans, inspire le calme et la dignité. Enfin, après 68 ans et jusqu’à la mort, règne Saturne, planète de la mélancolie.

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Ce système, difficilement compatible avec celui des quatre âges de l’homme, n’a guère eu d’influence avant le XIIe siècle. En revanche, il domine à la Renaissance, grâce à la vogue de l’astrologie, que nous retrouvons donc ici : Shakespeare (As you like it, II, 7) s’y réfère. Les poètes et les peintres le connaissent bien. Il se prête, il est vrai, à de nouveaux parallèles avec les sept vertus théologales et cardinales ou les sept arts libéraux, et aussi avec la division des sept jours de la semaine. Mais d’autres durées imposent d’autres correspondances avec les âges de la vie. En commentant saint Paul, pour qui l’âge présent est la fin du monde (1 Cor. 10 : 11), saint Augustin et après lui Isidore de Séville distinguent six âges du monde, mis en rapport avec six âges de l’homme (sex aetatis mundi et hominis) : infancia – jusqu’à 7 ans – équivaut au temps écoulé entre Adam et Noé, pueritia – de 7 à 14 ans – au temps entre Noé et Abraham, adolescentia – de 14 à 28 ans – entre Abraham et David, juventus – de 28 à 50 ans –, entre David et la captivité de Babylone, gravitas – de 50 à 70 ans – au temps entre celle-ci et l’Incarnation, enfin senectus – de 70 ans jusqu’à la mort – équivaut au temps présent qui sépare la venue du Christ de la fin du monde. Le présent est donc assimilé à la vieillesse, il court à sa perte : mundus senescit. Voilà qui doit justifier le mépris du monde (contemptus mundi) et la préparation assidue au Jugement dernier comme au trépas individuel. Car pour le bon chrétien, la vieillesse du monde et de soi ne conduit pas au désespoir, elle fonde l’espérance chrétienne : quand les forces physiques vacillent, la force spirituelle doit l’emporter. N’est-ce pas une bonne raison supplémentaire pour se détourner du moment de l’entrée biologique dans la vie et de sa commémoration sous forme d’anniversaire ?

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Très influent à partir de la fin du Moyen Âge, et longtemps après grâce à l’imprimerie, fut Le Grant kalendrier et compost des Bergiers avecq leur Astrologie, qui affectait de donner la parole à un simple berger, lequel « gardait brebis aux champs qui n’estoit point clerc nullement » [43]  Le Compost et Kalendrier des bergiers : reproduction... [43] . Le calendrier associe à chacun des douze mois de l’année six années de la vie humaine, depuis la naissance jusqu’à soixantedouze ans, terme normal de la vie si le « régime de santé » a été bien observé. De même que janvier est associé à la naissance, décembre marque à la fois la fin de l’année et la fin de la vie. L’ouvrage présente également « un petit traictié pour scavoir soubz quelle planète l’enfant est né » : à chaque planète correspond un jour de la semaine, d’après laquelle il est nommé : dimanche est le jour du soleil, lundi celui de la lune, etc. Plus précisément, les sept planètes dominent la première heure du jour qui lui est attribué, laissant les autres planètes régir les heures suivantes : le Soleil domine la première heure du dimanche, la Lune la première heure du lundi, etc., jusqu’à Saturne qui domine la première heure du samedi. Mais le dimanche, par exemple, Vénus domine la deuxième heure, Mercure la troisième, la Lune la quatrième, etc. Il importe donc de savoir à quelle heure de quel jour naît un enfant, afin de déterminer de quelle planète il subira l’influence principale. On retrouve bien ici la question de l’astrologie et de son succès grandissant à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance. Mais le Grant kalendrier ne parle pas de l’anniversaire, il dénote seulement une préoccupation grandissante pour l’horoscope et les « signes de la naissance » qui sous-tend également, à la même époque, « l’invention de l’anniversaire ». Retenons aussi le souci numérique, qui va croissant au fur et à mesure qu’on veut délimiter chaque « âge ». Mais le nombre des années reste conventionnel et ne constitue qu’un cadre dont l’individu se contente de traverser les seuils successifs. Nous nous y référons aujourd’hui encore en parlant de « troisième âge » (sans nous attarder sur les autres). La nomenclature des âges de la vie éclaire par contraste la valeur plus subjective du décompte numérique des anniversaires, propre à chaque individu et suivant une fréquence et une régularité implacables.

En amont : explorations

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À ma connaissance, la plus ancienne attestation médiévale de la célébration de l’anniversaire de la naissance se trouve dans Le devisement dumonde de Marco Polo, écrit vers 1298 [44]  MARCO POLO, Le devisement du monde, édition critique... [44] . Il est remarquable que l’usage décrit dans cet ouvrage ne soit pas localisé en Occident, mais soit attribué aux Tartares et à leur maître, devenu empereur de Chine, le Grand Khan Khoubilai. L’attention prêtée par Marco Polo à cette fête renforce l’idée qu’il n’avait rien observé de semblable dans le monde latin et dans sa propre patrie, Venise [45]  Sans qu’il y soit question d’anniversaire, la légendaire... [45] . En des termes qui eussent ravi Mauss ou Edward Evans-Pritchard [46]  EDWARD E. EVANS-PRITCHARD, Les Nuer. Description des... [46] , Marco Polo consacre tout un chapitre du Livre du Grand Khan (la partie centrale de l’ouvrage, qui traite de Khoubilai, de ses palais, de ses hommes, de son gouvernement), au rythme qui structure l’année du souverain et de la cour [47]  MARCO POLO, Le devisement du monde, op. cit., p. 92-93... [47] . L’année est divisée en deux moitiés de six mois : Khoubilai passe six mois, de septembre à février, à Cambaluc; les six autres mois se divisent de la manière suivante : de mars à mai, il se livre à la chasse; après quoi, il retourne pour trois jours à Cambaluc, mais repart aussitôt, en raison de la chaleur, pour Ciandu où il demeure de juin à août dans son « palais de cane ». C’est à Cambaluc, au début et à la fin des premiers six mois, qu’ont lieu, en septembre, « la grant feste que le Grand Caan fait chascun an de sa nativité », et, en février la « Blanche Feste » ou « grant feste que le Grant Caan fait au chief de leur an ». Notons que l’énumération des mois ne commence pas au début de l’année, mais en septembre, suivant la logique rythmique et festive du calendrier tartare. Les deux plus grandes fêtes se distinguent surtout par la couleur des vêtements portés par le souverain et les milliers de nobles, d’hommes d’armes et de serviteurs qui l’entourent : la couleur de l’or pour la première (l’anniversaire), le blanc pour la seconde (le nouvel an) [48]  Les manuscrits enluminés princiers de la fin du XIVe... [48] . Concernant l’anniversaire, Marco Polo précise que le Grand Khan est né « le XXVIIIe [jour] de la lune du mois de septembre »; ce jour-là, chaque année, « tous les Tartares du monde li font chascun grans presens », suivant ses possibilités et son rang; en retour, l’empereur « fait donner à chascun ce qu’il leur semble qu’il appartient » : les échanges de prestations et la satisfaction d’une justice distributive et souveraine marquent ce jour, mais aussi les prières que tous les sujets, « ydolastres, Sarrazins et tous les Chrestiens », adressent « à leur dieu » respectif, pour que Khoubilai obtienne du ciel « longue vie et joie et santé ». Ce témoignage, confirmé par d’autres sources occidentales, atteste une célébration régulière de l’anniversaire [49]  Ainsi par le franciscain Orderic de Pordenone, dans... [49] . Mais il n’implique la présence à la même époque d’aucun usage comparable en Occident, bien au contraire, puisque l’auteur ne manque pas de s’émerveiller de ses découvertes chinoises. Il est un marchand, qui observe ces usages exotiques sans les juger, sans les rapprocher, comme aurait pu le faire, pour les condamner, un clerc bon connaisseur des Pères de l’Église et des usages païens de l’Antiquité. Son témoignage n’en a que plus de prix. Mais il permet aussi de mesurer la différence entre le cérémonial tartare, tel qu’il est décrit par Marco Polo, et l’anniversaire personnel et privé d’un Matthäus Schwarz, à Augsbourg au XVIe siècle. Par sa portée collective, l’anniversaire de Khoubilai, sorte de dieu sur terre, acquiert dans le rythme de l’année, concurremment avec la « Blanche Feste » du début de l’an, une valeur cosmique qui transcende la personne individuelle et physique de l’empereur.

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Un deuxième témoignage, quelques décennies plus tard, concerne au contraire l’Occident et un clerc qui parle de lui-même : le clerc avignonnais Opicinus de Canistris, actif entre 1337 et 1341, auteur d’une œuvre autobiographique abondante, qui comprend, outre un ensemble assez confus de textes, de nombreux schémas, diagrammes et cartes; cette œuvre est conservée dans deux manuscrits de la Bibliothèque Apostolique Vaticane (Pal. lat. 1993 et Vat. lat. 6435) [50]  Le premier manuscrit cité a fait l’objet de la publication... [50] . Je ne retiens ici qu’un diagramme du premier de ces manuscrits, dans lequel l’auteur a consigné tout le cours de sa vie pendant quarante ans, depuis sa conception le 24 mars 1296 et sa naissance le 24 décembre 1296 (dates de l’Annonciation et de la Nativité du Christ) jusqu’au 3 juin 1336, date explicitement désignée comme le jour où l’auteur a achevé son œuvre. L’éditeur du manuscrit Pal. lat. 1993, Richard Salomon, présente ce dessin comme le plus riche de tous ceux que l’auteur a réalisés et comme celui qui permet aussi de comprendre tous les autres (figure 3) [51]  R. SALOMON, Opicinus de Canistri..., op. cit., « Tableau... [51] . Dans un cercle au milieu de la page – un parchemin de grande taille (55,5 46,5 cm) – est représentée une Madone à l’Enfant entourée de plus petites figures inscrites sur une carte de l’Afrique et de l’Asie. Autour de ce champ intérieur sont dessinés quarante cercles concentriques qui, du centre vers la périphérie, représentent les quarante années successives que l’auteur a vécues depuis 1296 jusqu’en 1336. Le cercle extérieur identifie tous les jours de l’année, laquelle est divisée en cinquante-deux semaines plus un jour (365 jours), suivant le système propre au calendrier, des « lettres dominicales » : celles-ci, comptées de « a » à « g », correspondent aux sept jours de la semaine. Le rayon du cercle est tracé tous les sept jours, rendant manifeste le rythme hebdomadaire des années. Il suffit de faire pivoter le rayon du cercle pour retrouver, au point de son intersection avec n’importe lequel des cercles concentriques, tous les jours de la vie d’Opicinus pendant quarante ans. Chaque année commence à la fête de Pâques, indiquée par la lettre minuscule « p ». Le dessin est orienté : l’Orient, frappé de la lettre « alpha » en forme de mitre, se trouve au sommet, comme c’est généralement le cas sur les cartes médiévales, et la lettre « omega », pour le Couchant, figure à la base. Les figures ailées des quatre Évangélistes (l’Ange de Matthieu au sommet, le Taureau de Luc à droite, le Lion de Marc en bas, l’Aigle de Jean à gauche) entourent le cercle extérieur et supportent de nombreuses légendes. D’autres inscriptions occupent les quatre coins de la feuille, en relation avec quatre figurines représentant l’auteur à quatre âges de sa vie : au sud-est à l’âge de dix ans (decennarius puer a prima memoria infantis); au sud-ouest à l’âge de vingt ans (vicennarius clericus simplex), jeune clerc tonsuré; au nord-ouest à l’âge de trente ans (tricennarius presbyter); au nord-est à l’âge de quarante ans (quadragenarius scriptor penitentiare vestre) [52]  « de votre Pénitencerie » : le pape Benoît XII est... [52] . Les trois premiers dessins représentent Opicinus de face, le quatrième de profil et prosterné, implicitement devant le pape, puisqu’il se déclare membre de la Pénitencerie, le tribunal du for interne, ce qui était en effet sa charge à Avignon.

Figure 3  - Diagramme représentant la vie d’Opicinus de Canistri Figure 3
Bibliothèque Apostolique Vaticane, Pal. Lat. 1993.
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En suivant l’ordre circulaire du diagramme et les inscriptions qui le parsèment, il se confirme que l’auteur a divisé le cours de sa vie en suivant une des classifications possibles des âges de la vie : les changements d’âge sont mentionnés, du centre vers la périphérie, tout au long du rayon horizontal gauche qui commence à la date de sa naissance, sous les noms de « pueritia » à l’âge de 7 ans (1303), « adolescentia » à 14 ans (1311), « juventus » à 24 ans (1321), « etas perfecta » à 33 ans (l’âge du Christ lors de la Passion) en 1330; à ces références, l’auteur a ajouté deux notations qui concernent plutôt son attente de gratifications de la part du pape : « annus expectationis » en janvier 1335 et « annus retributionis » un an plus tard exactement.

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Si tous les jours de sa vie possèdent sur le diagramme leur « lieu géométrique » (l’expression est de R. Salomon), tous ne font pas l’objet d’une inscription. Opicinus n’en a pas moins distingué sur les cercles cent dix moments significatifs de sa vie (il indique parfois des dates précises, mais peut aussi se contenter du mois et de l’année), à commencer par celles de sa conception, le 24 mars 1296 (Conceptio in iniquitatibus ex legitimo matrimonio) et de sa naissance, le 24 décembre 1296 (Nativitas in peccatis in loco Lomelli). Il est « né dans le péché », mais le jour de la naissance du Christ. De même son baptême, quelques jours plus tard, coïncide avec la fête de la Circoncision (1er janvier 1297 : « Circumcisio a peccatis in adoptionem filii Dei »). Sept ans plus tard, en janvier 1303, devenu un « puer » rétif à l’école (Missus violenter ad scolas nichil apprehendere poteram), on lui indique son âge et même le jour et l’heure de sa naissance : « Indicatum fuit tempus etatis mee, qua die et hora fui natus. » Où l’on voit bien que l’ignorance de leur âge par les hommes du Moyen Âge n’était pas aussi répandue qu’on le dit parfois ! Mais il est frappant que cette information lui soit donnée « en janvier » 1303, et non le jour précis de sa naissance, à la Noël 1302 : en somme, s’il connaît désormais le jour de sa naissance, il n’est toujours pas question de célébrer son anniversaire et il n’en sera pas davantage question les années suivantes. Le cas est cependant privilégié et il montre bien comment la formation scolaire rend un jeune clerc familier du calcul des années, des jours, des heures et plus généralement de son âge. Dès janvier 1306, justement, Opicinus apprend le comput : « Cepi cognoscere annos Domini computandos ». Le comput, lié à l’astronomie, n’est qu’une partie d’une formation « scientifique » (quadrivium) plus vaste. En mai 1313, Opicinus, qui a alors seize ans, apprend à contrecœur le chant : « Fui missus ad scolas cantandi, non voluntarie, sed invite, et ideo parum de hac arte curavi »; en mai 1314, il est censé apprendre la médecine, mais n’y trouve pas plus de satisfaction : « Parum audivi de arte medicina ». On le suit ensuite à Gênes où le 3 juillet 1316, il rêve du Jugement dernier (Revelata est mihi in sompnis diffinitio extremi judicii [...]), ce qui le décide à parfaire sa formation théologique. En 1317, âgé de vingt ans, il apprend l’art de l’enluminure afin de gagner sa vie. En janvier 1318, il note ses progrès spirituels « de jour en jour » : « Deinde de die in diem cepi ad rationem fidei interiores oculos aperire ». Bien d’autres observations mériteraient d’être citées, qui toutes montrent son attention extrême à la scansion du temps de sa vie : le 5 mai 1317, il mentionne que son jeune frère a été assassiné et qu’il en souffre; le 26 octobre 1317, il note la mort de son père. Le 3 mai 1319, il reçoit les ordres mineurs; en avril 1329, il arrive pour la première fois à Avignon; le 31 mars 1334, il est gravement malade, reçoit les derniers sacrements et en réchappe de peu. On a vu dans sa maladie, qui ne le quittera plus, une forme de folie, qui rendrait compte du caractère singulier de son œuvre [53]  GUY ROUX et MURIEL LAHARIE, Art et folie au Moyen Âge.... [53] . Du moins peut-on noter ici l’accélération des visions dont il dit bénéficier (3 septembre 1316,13 septembre 1330,3 juin 1334,15 août 1334). Le 3 juin 1336, il annonce que son œuvre est achevée.

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Sans rendre compte de toute la richesse du projet autobiographique d’Opicinus, insistons sur sa préoccupation du temps, du rythme serré des événements qui composent sa vie, sur son obsession de la date ou de la période, son attention à la date de sa naissance et même de sa conception, en rapport, certainement, avec le modèle du Christ qu’il entend reproduire (puisque la Providence a décidé de le faire naître le jour de Noël) et en relation aussi avec l’observation des conjonctions astrales [54]  De telles préoccupations contribuent à produire à la... [54] . Il faut souligner à cet égard la forme circulaire de cette représentation graphique et autobiographique de la vie : elle inclut la vie humaine dans une vision cosmique du monde et du temps (soumis à la révolution des planètes) qui soutient l’idée d’un rapport étroit du microcosme et du macrocosme. Formellement, ce diagramme se rapproche des images cosmiques et visionnaires d’Hildegarde de Bingen deux siècles plus tôt, mais on en trouverait encore de nombreux autres exemples après Opicinus. Cependant, la comparaison entre ce diagramme et la représentation linéaire de la vie dans la suite des images du Trachtenbuch de Matthäus Schwarz, deux siècles plus tard, permet de voir chez ce dernier l’expression d’une autre conception du temps, où la succession des dates échappe à toute idée de retour annuel au même; où le calendrier liturgique, avec la mention des fêtes du Christ et des saints, cède entièrement la place au nombre ordinal du jour; où l’augmentation de l’âge conduit inexorablement à la mort et non à l’attente d’une révélation surnaturelle. On voit mieux ainsi pourquoi Opicinus ne mentionne pas expressément et, sans doute ne peut-il pas encore le faire, la suite de ses anniversaires, même s’il connaît parfaitement le jour et même l’heure de sa venue au monde.

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Un troisième témoignage, exactement contemporain, mais venu d’Italie et des premiers courants humanistes, nous fait connaître au contraire, pour la première fois, la volonté d’un auteur de célébrer l’anniversaire de sa naissance, présenté comme une pratique nouvelle et qui n’allait pas de soi : en 1317, le padouan Albertino Mussato (1261-1329) publie en effet, au moment où il atteint l’âge de 57 ans, un poème intitulé De celebratione suae diei nativitatis fienda vel non (« De savoir s’il faut ou non célébrer l’anniversaire de sa naissance ») [55]  RONALD G. WITT, « In the footsteps of the ancients ».... [55] . Pour cet auteur de poèmes historiques à la gloire de sa cité et de pièces tragiques dans la veine de Sénèque, le modèle est explicitement antique. Mais Mussato voit surtout dans le décompte minutieux de ses années un moyen d’organiser sa mémoire, de structurer son identité, d’insérer sa propre vie dans le cours de l’histoire générale. Sa préoccupation pour l’astrologie, sous l’influence de son compatriote Pietro d’Abano, a pu aussi jouer un rôle [56]  Ibid., p. 150. [56] . Avant lui, Lovato dei Lovati avait déjà exprimé son intérêt pour la mesure du temps de la vie individuelle. Après Mussato, chez Pétrarque (1304-1374), Coluccio Salutati (1331-1406) ou Le Pogge (Poggio Bracciolino, 1380-1459), le souci de noter précisément son âge et de mesurer le temps qui s’écoule se retrouve communément dans les correspondances [57]  RONALD G. WITT, Hercules at the crossroads. The life,... [57] .

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Si l’Italie semble bien pionnière – comme l’a déjà montré antérieurement le cas de Marco Polo – la même tendance, vraisemblablement sous l’influence de la Péninsule, se retrouve ailleurs aussi. En France elle concerne en premier lieu le roi Charles V (1337-1380) et son entourage. Il y a plus d’un siècle, étudiant les inventaires de la riche librairie et du mobilier du « roi sage », Léopold Delisle avait insisté sur l’importance de la commande par le roi de traductions en français d’ouvrages latins et sur le rôle des traducteurs, au premier rang desquels le carme Jean Golein († 1403). Celui-ci mit en français, pour le roi, pas moins de huit ouvrages latins, parmi lesquels, de son propre aveu, une Vie de sainte Agnès. Malheureusement, cette traduction ne se retrouve dans aucun des inventaires de la librairie royale et elle ne semble pas avoir été conservée. On ne la connaît qu’indirectement, par une note de la main de Golein lui-même, qui, dans la préface de sa traduction de l’Arbre généalogique des rois de France, déclare avoir préalablement « translaté l’ystoire de Madame sainte Agnès, la sainte vierge, en laquelle feste est la nativité du haut, puissant et très excellent seigneur, auquel Dieu doint bonne vie et longue [58]  LÉOPOLD DELISLE, Recherches sur la librairie de Charles... [58]  ». La date exacte de la naissance du roi est restée longtemps incertaine : Christine de Pizan le vieillit d’un an moins un jour [59]  CHRISTINE DE PIZAN, Le Livre des Faits et Bonnes Mœurs... [59] . L’horoscope du roi porte l’inscription « anno domini 1338. post meridem. 20e diei januarii » [60]  Horoscope reproduit in J.-P. BOUDET, Entre science... [60] . Il est né en fait le 21 janvier 1338, jour de la Sainte-Agnès [61]  La démonstration en a été faite par Roland Delachenal,... [61] . Plusieurs « images de sainte Agnès » commandées par le roi et mentionnées dans les inventaires confirment sa vénération pour cette sainte. Il faut y ajouter la mention d’un anneau donné au roi en ce même jour – mais sans mentionner expressément la coïncidence avec son anniversaire – par son fidèle chambellan Bureau de la Rivière : « Item, ung autre annel, où il y a ung ruby qui tient du violet en une verge taillée à feuillage; et le donna le Sire de La Rivière au Roy, le jour d’une saincte Agnès » [62]  JULES LABARTE, Inventaire du mobilier de Charles V... [62] . L’article indéfini – « une saincte Agnès » – fait penser à une célébration régulière de cette fête chaque année. Mais peut-on conclure de tous ces indices que Charles V et son entourage célébraient régulièrement l’anniversaire du souverain en l’associant à la fête de la sainte ? L. Delisle n’a pas craint d’écrire, sur la foi des indices cités, que « l’anniversaire de la naissance de Charles V était une fête domestique dans la maison du roi » et que le don au roi d’un anneau par son chambellan à l’occasion « d’une sainte Agnès », « nous apprend positivement que ce jour-là, les courtisans faisaient des cadeaux au roi ». Il ne me semble pas que les documents permettent d’être aussi catégorique : s’il ne fait pas de doute que Charles V et son entourage ont associé le jour de la naissance du roi à la fête de sainte Agnès, et que le roi vénérait particulièrement celle-ci en raison de cette coïncidence, on ne peut en conclure pour autant que celui-ci avait l’habitude de fêter son anniversaire et que les courtisans – au pluriel – lui faisaient à cette occasion des présents.

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Il faudrait explorer tous les inventaires royaux et princiers conservés de cette époque pour savoir si les personnages concernés ont reçu des présents au jour anniversaire de leur naissance et pour cette raison même. J’ai mené l’enquête sur les inventaires du frère de Charles V, le duc Jean de Berry, justement célèbre pour ses collections de livres précieux, de bijoux et de pièces d’orfèvrerie [63]  JULES GUIFFREY, Inventaires de Jean, duc de Berry (1401-1416),... [63] . Lui aussi, on l’a dit, associait le jour de sa naissance à la fête du saint du jour : il était né le 30 novembre 1340, fête de Saint-André apôtre [64]  Il est mort 36 ans après son frère aîné, le 15 juin... [64] . Les inventaires de ses richesses, qui ne comptent pas moins de 1 335 articles [65]  F. AUTRAND, Jean de Berry, op. cit., p. 9. Dans une... [65] , distinguent les objets achetés, dont la date d’acquisition est généralement précisée, et les objets offerts au duc. Pour ces derniers, la date du don n’est pas régulièrement notée; quand elle l’est, il s’agit presque toujours d’étrennes, offertes le 1er janvier. Rappelons qu’au 1er janvier commence l’année du calendrier romain, tel que celui-ci figure en tête des livres religieux. En France, à cette époque, l’année identifiée par son millésime commence pour sa part à Pâques, qui est une fête mobile. Inversement, l’année liturgique commence le premier dimanche de l’Avent. L’emboîtement de ces rythmes temporels différents créait une situation complexe dont l’historien doit tenir compte. D’autres dons ont été faits à des dates extrêmement variées, au point qu’il est presque exclu de retrouver deux fois la même date [66]  Outre les nombreuses étrennes du 1er janvier, je trouve... [66] . Je ne trouve qu’une seule fois la date du 30 novembre et plusieurs fois le mois de novembre sans plus de précision. L’évêque de Chartres a offert au duc « une petite bullette d’or » destinée à contenir des reliques, « le derrenier jour de novembre mil CCCC et IX, feste de S. André appostre » [67]  Ibid., p. 69, n°193. [67] . Comme on le constate, aucun lien n’est établi explicitement avec l’anniversaire du duc, qui a eu ce jour-là soixante-neuf ans. La démonstration me semble probante : à la fin du Moyen Âge encore, et même au sommet de la hiérarchie sociale, la célébration de l’anniversaire de la naissance peinait à devenir une coutume régulièrement observée. Dans le meilleur des cas (Charles V et ses frères), le saint fêté en ce jour bénéficiait d’une attention particulière, mise en relation avec la biographie de la personne.

En aval : du XVIe au XIXe siècle, l’adoption croissante de l’anniversaire

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Il est probable que le protestantisme, en mettant en cause le culte des saints et en promouvant d’autres noms, vétérotestamentaires notamment, que ceux des saints de l’Église, a permis qu’une plus grande attention soit accordée à l’anniversaire de la naissance, pour lui-même, indépendamment des fêtes des saints et du calendrier liturgique [68]  Il faudrait notamment étudier de près le cas du « maître... [68] . Mais cette explication n’est que partiellement satisfaisante. Bourgeois d’Augsbourg, Matthäus Schwarz et son fils étaient catholiques. Et par la suite, les documents dont on dispose ne proviennent pas nécessairement du camp protestant. Quoi qu’il en soit, la progression de l’anniversaire, si elle est indéniable à partir du XVIe siècle, s’avère irrégulière et difficile à traquer. On ne la trouve pas nécessairement là où on s’attendrait à la repérer. La « dynastie » des Platter, humanistes, imprimeurs, médecins, mémorialistes et voyageurs de Bâle, semble a priori une bonne piste [69]  Il convient de distinguer Thomas Platter l’Ancien (1499 ?-1582),... [69] . Mais elle ne tient pas vraiment ses promesses. Thomas Platter l’Ancien (1499 ?-1582), fils d’un paysan du Valais, qui fut berger avant de devenir professeur et humaniste à Bâle, estimait qu’il était né en 1499, mais certains historiens penchent pour 1507 [70]  FÉLIX PLATTER, Tagebuch (Lebensbeschreibung), 1536-1567,... [70] . Son fils Félix se veut plus précis, mais regrette de ne pas l’être autant qu’il le souhaiterait : il commence son journal (Tagebuch) en disant qu’il est né en 1536, en octobre, après la mort la même année, en juillet, du « grand lettré Érasme de Rotterdam »; il tient de sa mère qu’il est né peu de jours avant la fête des Saint-Simon et Jude, qui tombe le 28 octobre. Son père avait alors « environ trente-sept ans » et avait imprimé cette année-là l’Institution chrétienne de Calvin. Sa mère avait « plus de quarante ans » [71]  F. PLATTER, Tagebuch, op. cit., p. 49-50. [71] . Plus loin, Félix dit qu’il n’a aucun souvenir personnel « des années 36,37,38 et jusqu’à l’année 39 » et qu’il ne connaît que par ouï-dire ce qu’il a fait toutes ces annéeslà [72]  Ibid., p. 54. [72] . Ses propres souvenirs remontent pour les plus anciens à l’année 1539 [73]  Ibid., p. 55. [73] . En 1540, il garde le souvenir d’un été très chaud [74]  Ibid., p. 56. [74] , en 1541 de la peste [75]  Ibid., p. 57. [75] . Ses souvenirs ne lui semblent sûrs qu’à partir des années 1540-1541, et il prend la résolution de noter désormais tout ce qui s’est passé et dans l’ordre chronologique, même s’il ne connaît pas toujours « l’année et le temps [76]  Ibid., p. 58 : « die jar unnd zeit mir nit allen eigentlich... [76]  ». Les décès dans la famille, les cadeaux qu’on lui fait, notamment des vêtements neufs apportés d’Italie par un cousin lansquenet, tout cela est noté et daté, comme plus tard les voyages dans le Sud et les études à Montpellier. Mais de son anniversaire, il n’est pas question.

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Les informations se précisent beaucoup avec le célèbre journal de Jean Héroard (1601-1627), médecin du Dauphin, puis roi Louis XIII, à partir de 1610 [77]  MADELEINE FOISIL (dir.), Journal de Jean Héroard, préface... [77] . Assistant à l’accouchement de Marie de Médicis, le médecin commence par décrire en détail « l’entier accouchement qui fut d’un dauphin, le vingt septiesme du mois susdit, quatorze heures dans la lune nouvelle, a dix heures et demie et demy quart selon ma monstre ». Nous dirions : 22 heures 45. Une précision d’horloger, un diagnostic de médecin. La date et l’heure ne seront plus oubliées, ni par la famille royale ni par le jeune roi. Chaque 27 et 28 septembre, le journal inaugure une nouvelle année, indépendamment de l’année civile : « Première année », « Deuxième année », etc., s’entendent suivant l’âge du Dauphin. Les pages correspondant aux 27 septembre 1602,1603 et 1604, regorgent de détail sur la santé du prince, son appétit, ses selles, ses progrès dans la marche et le langage, mais rien ne signale que ce jour est celui de son anniversaire, du moins avant le mardi 27 septembre 1605. Ce jour-là, le Dauphin, qui a quatre ans, déclare lui-même qu’il « entend parler de faire chanter le Te Deum pour le jour de sa nativité ». On le conduit à la chapelle et il prétend suivre les paroles du chant dans le livre de prière de sa gouvernante, Madame de Montglat [78]  Ibid., p. 767 : « Il entend parler de faire chanter... [78] . L’année suivante, le mardi 27 septembre 1606, il va à la messe, mais l’anniversaire n’est pas mentionné [79]  Ibid., p. 1078. [79] . En 1607, on le conduit aux vêpres chez les Cordeliers, « luy disant que c’est pour ouïr chanter le Te Deum a cause du jour de sa naissance ». Mais la cérémonie dure trop longtemps et il obtient de partir avant la fin [80]  Ibid., p. 1307. À Vêpres, il se tourne vers Mme de... [80] . Samedi 27 septembre 1608 (il a sept ans) : « À trois heures trois quarts, mené à l’Église, faict chanter le Te Deum pour le jour de sa nativité [81]  Ibid., p. 1509. [81] . » Dimanche 27 septembre 1609 : « À huit huict [heures], soupé avec leurs Majestés chez Mr Zameth pour solenniser le jour de sa naissance. » Le menu est détaillé, mais l’occasion n’y introduit rien de particulier [82]  Ibid., p. 1665. [82] . Lundi 27 septembre 1610 (il a neuf ans et il est roi depuis l’assassinat de son père Henri IV, le 14 mai), il va entendre la messe aux Cordeliers, mais son anniversaire n’est pas mentionné [83]  Ibid., p. 1828. [83] . L’année suivante, mardi 27 septembre 1611, il refuse d’étudier « a cause que ce jour estoit celuy de sa naissance ». Le soir, couché à 9 heures, « il dict qu’il ne se veult point endormir qu’a l’heure pareille de sa naissance ». Fétichisme de l’instant de la naissance ? On pense inévitablement à une préoccupation astrologique. Mais l’enfant ne résiste pas au sommeil et s’endort à dix heures et demie, un quart d’heure avant l’heure fatidique [84]  Ibid., p. 1956. [84]  ! L’année suivante, il résiste jusqu’à 22 heures 45, et la raison de son acharnement est si claire qu’elle n’est pas notée par le médecin. Au goûter, à trois heures et demie, un contrôleur de sa maison, Monsieur Parfaict, lui a apporté un « gasteau feuilleté », mais il n’est pas question explicitement de « gâteau d’anniversaire » et moins encore de bougies [85]  Ibid., p. 2055. [85] . Jean Héroard poursuit son journal jusqu’en 1627, mais à partir de 1613 il ne mentionne plus jamais l’anniversaire du jeune roi à la date du 27 septembre.

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La richesse de ce document extraordinaire a été depuis longtemps reconnue et commentée [86]  P. ARIÈS, L’enfant et la vie familiale..., op. cit.,... [86] . Le suivre d’année en année à propos d’une même date l’éclaire autrement : il semble que ce soit l’enfant, plus que son entourage, qui exige que l’anniversaire soit célébré. Il le ritualise à sa manière : en se faisant conduire à l’église pour entendre le Te Deum, mais aussi en refusant de faire ses devoirs et en tentant de ne s’endormir qu’à l’heure exacte de sa naissance. L’hypothèse d’une revendication enfantine semble confirmée par le fait que le médecin n’en dise plus rien quand l’enfant a passé le cap des douze ans. Il paraît douteux en effet que Jean Héroard, si soucieux du détail, n’ait pas mentionné une petite cérémonie si elle avait eu lieu. La raison de ce silence n’est pas que l’enfant était devenu roi, ce qu’il était depuis trois ans. Mieux vaut en conclure que l’anniversaire n’a pas encore acquis la régularité et les rites spécifiques qui seront les siens plus tard.

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Le non moins célèbre Diary de Samuel Pepys (1633-1703) nous emmène plus tard dans le XVIIe siècle et surtout dans un autre milieu, bourgeois, protestant et londonien. C’est au début de sa carrière de fonctionnaire de l’Amirauté que Pepys rédige, puis – souffrant des yeux – dicte son volumineux journal, entre 1660 (il a vingt-sept ans) et 1669 : neuf ans seulement, quand il est âgé de vingt-sept à trente-six ans, mais onze volumes dans l’édition de référence [87]  The Diary of Samuel Pepys, édité par Robert Latham... [87] . Il ne se passe pas de jour sans que Pepys ne noircisse plusieurs pages pour dire tout ce qu’il a fait, comment vont ses affaires, la politique, son ménage. Chaque journée ou presque se termine invariablement par la formule : « Home [...] and so to bed. » Pepys a commencé son journal le 1er janvier 1660. Le 23 avril, Charles II (dont le père Charles Ier avait été décapité sur l’ordre de Cromwell) monte sur le trône. Le 29 mai, Pepys, son fervent partisan, note : « Anniversaire du roi » (King’s Birthday). La formule se reproduit plus ou moins régulièrement les années suivantes [88]  L’intérêt de ce document exceptionnel n’a pas échappé... [88] . Mais l’intérêt du témoignage réside surtout dans le fait que Pepys enregistre ses propres anniversaires. Dès le 23 février 1660, il note : « Thursday, my birthday, now twenty years. » Ce laconisme est à peu de choses près le même toutes les années à venir (à l’exception de 1667 et 1668), avec souvent une marque de reconnaissance envers Dieu pour sa bonne santé et la prospérité de ses affaires : 23 février 1662 « This day by God’s mercy I am 29 years of age and in very good health, and like to live and get an estate [...]. » Le 23 février 1669, il mentionne pour la dernière fois son anniversaire : s’étant rendu à Westminster, il baise sur la bouche la momie de Catherine de Valois, épouse d’Henri V [89]  Fille du roi de France Charles VI, elle épousa Henri... [89] , et remarque non sans humour : « And this was my birthday, thirty six years old, that I did first kiss a Queeen ! » Le soir il va danser, mais ses yeux lui font mal et il va se coucher à minuit. Voilà donc un adulte, protestant, qui sans discontinuer, ou presque, mentionne scrupuleusement son anniversaire. Mais il s’en tient là, n’évoquant aucune fête ou réjouissance particulière. L’anniversaire est juste l’occasion de rendre grâce à Dieu pour les bienfaits de l’existence.

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En France, la célébration de l’anniversaire est épisodiquement attestée au XVIIe siècle dans l’aristocratie. Dans une lettre à sa fille, en 1680, Madame de Sévigné fait mention de bouquets de fleurs et de vers offerts à un vieil abbé le jour de ses soixante-quatorze ans [90]  Je remercie Alain Corbin de m’avoir signalé cette lettre... [90] . Cette coutume était-elle observée à la cour du roi ? Les Mémoires de Saint-Simon assurent catégoriquement du contraire [91]  Que Michelle Perrot, qui m’a mis sur cette piste, en... [91]  ! Notons d’abord que le mot « anniversaire » y apparaît une dizaine de fois, mais toujours au sens funéraire traditionnel [92]  Notamment quand il s’agit d’un service obituaire à... [92] . Quant il est question de l’anniversaire de la naissance, ce qui ne se produit qu’une seule fois, l’expression employée est « le jour de naissance ». On la trouve, sous la plume de Saint-Simon, quand il évoque l’exil en France, depuis 1688, du roi d’Angleterre Jacques II, converti au catholicisme et chassé de son trône par son gendre Guillaume d’Orange. Le souverain déchu réside à Saint-Germain, mais se déplace fréquemment avec sa suite à Marly ou même à Fontainebleau, où son hôte, Louis XIV, lui rend visite depuis Versailles. À chaque fois, la rencontre donne lieu à un déploiement cérémoniel bien réglé. C’est à cette occasion que le mémorialiste note que « les jours de naissance ou de la fête du roi et de sa famille, si observés dans les cours de l’Europe, ont toujours été inconnus dans celle du roi; en sorte que jamais il n’y en a été fait la moindre mention en rien, ni différence aucune de tous les autres jours de l’année » [93]  SAINT-SIMON, Louis de Rouvroy (1675-1755), duc de -,... [93] . Pourquoi cette exception, sinon, peut-être, pour marquer précisément l’exceptionnalité du « Roi Soleil » et de ses prédécesseurs ? Ce témoignage, rapporté à celui du médecin Jean Héroard, explique peut-être pourquoi ce dernier n’a pas noté les anniversaires du jeune Louis XIII après 1613 : un désir d’enfant, fût-il royal, ne suffisait pas à infléchir le cérémonial de la Cour.

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À la fin du XVIIIe siècle, le Journal d’éducation des princes d’Orléans tenu par le chevalier Bernard de Bonnard, nous ramène une dernière fois, grâce à l’acribie de Dominique Julia, dans le milieu de la famille de France [94]  Archives Nationales 352 AP 8, p. 84-85,118,265,290... [94] . Mais pas en son cœur : la branche cadette pouvait sacrifier peut-être à un rite domestique que Louis XIV avait exclu pour le souverain. D’autant mieux que, à l’instar du témoignage de Jean Héroard, les anniversaires dont il s’agit sont ceux d’enfants : le duc de Valois, futur Louis Philippe, né le 6 octobre 1773, et son jeune frère le duc de Montpensier, né le 3 juillet 1775. On peut donc se demander une fois encore si l’enfance, du moins dans les cas privilégiés où elle était observée de près et choyée, n’a pas été le terrain d’expérimentation de la célébration régulière de l’anniversaire et de son inscription dans la sphère des affects. Selon le « sous-gouverneur » des petits princes d’Orléans, les calendriers et les almanachs font partie des « jeux éducatifs » offerts à ces derniers le jour de l’An. L’aîné, en 1779, y « apprit non seulement le quantième de chaque mois et le quartier de la lune, mais encore tous les saints du calendrier ». Le gouverneur exige de son élève, âgé de six ans, qu’il lui récite chaque matin « le jour de la semaine, le quantième du mois, la hauteur du thermomètre, celle du baromètre, et le vent qu’il soufflait ». Une fois encore, la question de l’anniversaire n’est pas isolable : elle ne prend du sens que plantée dans le terreau profond de l’attention au nombre et au calcul du temps. Ainsi pour le petit duc de Valois : « Une des choses qui l’occupait le plus habituellement était de compter combien de jours il avait encore à passer jusqu’au 6 8bre [octobre] qui était celui de sa naissance. Il nous en parlait souvent, et ne manquait jamais d’ajouter : ‘c’est que je suis né le 6 8bre, jour de saint Bruno, et voilà pourquoi je suis brun.’ [...] Le 3 juillet, jour où l’‘ami’ [surnom de son jeune frère] eut quatre ans, fut un grand jour pour lui; il en parlait continuellement : ‘j’ai 4 [sic dans le texte] ans passés, disait-il, je suis grand. Hier j’étais petit, mais aujourd’hui je suis grand, j’ai 4 ans passés. N’est-il pas vrai, Mr [sic] de Bonnard, que je suis bien plus grand qu’hier ?’» Le 6 octobre 1779 arrive : « Grand jour. Mr le duc de Valois a six ans. Il nous avait toujours dit qu’il voulait ce jour là s’éveiller à 4 heures du matin pour nous avertir qu’il avait six ans et en effet il s’éveilla... ». Au début du XVIIe siècle, le Dauphin ne voulait pas s’endormir avant 22 heures 45, l’heure exacte de sa naissance. Même « fétichisme » de l’instant fatidique, qui invite à poser l’hypothèse d’une transmission de longue durée, en ce milieu privilégié, de comportements spécifiques relatifs à l’anniversaire des enfants. Le 3 juillet 1780, c’est le tour du jeune frère de manifester sa joie : il est « ivre de joie d’avoir enfin cinq ans ». Entre en scène Maman beau, surnom de la marquise de Rochambeau, ancienne gouvernante du père des enfants, vers 1745 : « Elle se rappelle d’anciens couplets chantés jadis pour un jour où l’on célébrait la naissance de Mr le D. d’Orléans. » Avec l’actuelle sous-gouvernante, Mme Desroys, elle vient « chanter, couronner, couvrir de fleurs et baisers » le héros du jour. L’anniversaire n’est plus simplement mentionné : il commence à se ritualiser fortement. Le 5 octobre suivant (1780), « Maman beau fait et fait faire des couplets pour l’anniversaire de la naissance de Mr de Valois qui a 7 ans demain ». Son petit frère lui récite des vers, pleins de « déférence » et de « tendresse ». Il récidive le lendemain matin, au réveil, et la fête se poursuit encore le jour suivant : « On chante et on danse une ronde faite par Maman beau [...] Le bon Prieur, habillé en vieille femme du village, vient aussi chanter des couplets de ronde qu’il a faits [...] Mr de Valois est si ému, si attendri des témoignages d’affection qu’on lui donne qu’il se met à pleurer et à fondre en larmes. » En 1781, les deux frères ayant respectivement six et huit ans, les mêmes rites se reproduisent; le duc de Valois prétend une fois de plus « s’être éveillé à 4 heures du matin, au moment où il est né ».

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La Révolution française a-t-elle démocratisé l’anniversaire comme elle le fit de la cuisine ? Le Romantisme a-t-il exalté les émotions entourant la petite fête familiale et les compliments adressés à l’enfant héros du jour ? Méfions-nous des continuités factices, des « progrès » postulés a posteriori suivant une conception téléologique de l’histoire. Je n’ai privilégié jusqu’ici aucun facteur en particulier, ni le protestantisme, ni les « progrès de l’individualisme », même s’ils jouent évidemment leur rôle : mais le caractère lacunaire et largement fortuit des observations que les sources autorisent – des documents dont l’interprétation est rendue encore plus difficile du fait de l’inattention de la plupart des historiens au problème de l’anniversaire –, incitent à la prudence. On ne peut juger en connaissance de cause d’une évolution historique que si un minimum d’études ont été menées sur le sujet, ce qui n’est pas le cas ici. L’essentiel est donc de poser des questions : il serait bien étonnant qu’en relisant les romans et les journaux intimes, qui sont foison au XIXe siècle, on ne trouve pas de quoi combler nombre de lacunes et affiner l’analyse [95]  Alain Corbin me dit douter que « Benjamin Constant,... [95] . Le cas de Johann Wolfgang Goethe (1749-1832) a bénéficié d’une rare étude, qui me permet de m’y arrêter [96]  VOLKMAR HANSEN, « Goethe feiert seinen Geburtstag »,... [96] . Mais est-il isolé ? Marque-t-il la fondation d’une nouvelle pratique, qui aura fait école en raison de la notoriété du personnage ? L’écrivain, de son propre aveu, est né le 28 août 1749 « à midi, au 12e coup de cloche, sous une conjonction astrale heureuse : le soleil était dans le signe de la Vierge, Jupiter et Vénus se regardaient avec amitié, Mercure ne s’y opposait pas; Saturne et Mars se comportaient de même; seule la Lune, qui était pleine, renvoyait son reflet lumineux, d’autant plus qu’elle était entrée dans son heure planétaire [...] ». Force du modèle astrologique, dont nous sommes familiers depuis la fin du Moyen Âge. Mais il ne s’agit plus ici de croyance aux influences astrales, tout au plus d’une curiosité intellectuelle, partagée par Goethe et son ami Schiller. Précision numérique de la date et même de l’heure : Goethe ne s’en départira plus, d’une année sur l’autre, avec la plus grande précision. Non seulement il est attentif à l’anniversaire dans plusieurs de ses œuvres (Les affinités électives, Les années d’apprentissages de Wilhelm Meister) [97]  Ceci a été remarqué par F. LEBRUN, Le livre de l’anniversaire,... [97] , mais chaque année, son propre anniversaire est pour lui l’occasion, non de « pronostiquer » l’avenir, mais de dresser le bilan de l’année écoulée. Il s’en ouvre dans son Tagebuch et dans son abondante correspondance. L’anniversaire lui permet de communiquer avec ses proches, de donner de plus en plus à l’événement, d’abord personnel et privé, un retentissement public qui ira croissant en proportion de sa célébrité. Les premières mentions se trouvent dans le livre de raison de son père, quand Johann Wolfgang n’a encore que six ans : en 1754, son père lui offre un « escargot » [98]  Une pâtisserie au levain en forme de spirale. [98] valant 20 kreutzers; en 1755, un bretzel du même prix; en 1762, (il a treize ans), un bretzel de 24 kreutzers; trois ans plus tard, il a seize ans et le prix du bretzel (40 kreutzers) n’échappe pas à l’inflation provoquée par la guerre de Sept Ans... Puis Goethe lui-même prend la plume : en 1767, il écrit à sa sœur que « tous les ans », il saisit l’occasion de son anniversaire pour faire le bilan de l’année écoulée; en 1768, étudiant à Leipzig, il note que pour la première fois il n’est pas chez ses parents le jour de son anniversaire; en 1770, il en va de même à Strasbourg; en 1774, à vingt-cinq ans, il célèbre avec des amis son accession à la majorité légale : désormais, l’événement n’est plus strictement individuel, mais devient collectif et festif. L’évolution se confirme à partir de son installation en 1775 à Weimar, comme conseiller du grand-duc Charles-Auguste. Le 28 août 1777, celui-ci participe à la fête donnée pour l’anniversaire de Goethe; mieux encore, la proximité des dates permet de fêter simultanément les anniversaires de Herder (le 25 août), du fils de celui-ci le 28 (comme Goethe), du grand-duc (le 3 septembre), de Wieland (le 5 septembre). Le regroupement des anniversaires tourne à la fête estivale de la cour de Saxe-Weimar ! En 1779, Goethe estime qu’il en est « à la moitié de sa vie » : il a trente ans, l’âge, à quelques mois près, où Matthäus Schwarz s’était fait peindre dans la pure vérité de son corps nu, de dos et de face. Pas une année ne manque ensuite à l’appel, entre 1780 et 1790, tandis que le rituel s’organise toujours mieux : c’est dans ces années que le gâteau d’anniversaire fait son apparition; Goethe rédige des poèmes (Widmungsgedichte) dédiés à Herder et au duc Charles-Auguste pour leur souhaiter un bon anniversaire; en 1784, il est gratifié d’illuminations et d’un feu d’artifice. Ni les voyages (pour « prendre les eaux » à Karlsbad à partir de 1785, à Rome en 1787) ni l’effervescence politique et militaire de l’époque n’entravent la fidélité au rituel. En 1802, il se voit offrir un gâteau avec cinquante-trois bougies. La ruine de l’empire napoléonien et l’exaltation du sentiment national en Allemagne consacrent le caractère public de la fête : en 1815, il reçoit une couronne de laurier, en 1818 la Légion d’Honneur, en 1819 toute l’Allemagne le fête. Ses soixantequinze ans sont célébrés au Grand Hôtel de Weimar en 1824. En 1826, le roi de Prusse Frédéric Guillaume III ordonne que l’anniversaire de Goethe ne soit pas célébré avec plus de faste que celui des membres de la famille régnante ! Malicieusement, le roi Louis de Bavière vient en personne lui rendre visite l’année suivante pour lui remettre l’ordre du Mérite du royaume de Bavière... En 1829, trois ans avant sa mort, l’anniversaire de Goethe est célébré bien au-delà de l’Allemagne, et c’est à cette occasion que David d’Angers sculpte son buste [99]  Dans le prolongement de la célébration publique des... [99] .

61

Parti de la question posée par les fondateurs de la sociologie et de l’anthropologie, Marcel Mauss en tête, du caractère fondamental des rythmes sociaux, de leur lien avec les rythmes de la vie individuelle, de la fonction d’« individuation » des uns et des autres (Pascal Michon), il m’a semblé important, au-delà des multiples manières dont une société mesure, découpe, utilise, monnaye le temps, de souligner l’historicité de tels phénomènes, leurs différences irréductibles dans l’espace et la durée. Comme l’exemple de l’anniversaire le montre, l’histoire de formes attestées de rythmicité et de temporalité ne peut se comprendre que dans une très longue durée, où l’absence de tel ou tel phénomène pendant des siècles (ainsi, entre le Ve et le XVe siècles) demande à être expliquée autant que sa présence à d’autres époques (Antiquité, époque moderne). L’absence, comprise comme un indice historique de première importance, éclaire la signification de la présence antérieure ou postérieure d’un phénomène qui, au cours du temps, change de nature, de forme et de fonction : l’anniversaire antique et païen était conçu comme un rite religieux privé et public, et c’est pour cela qu’il fut rejeté par le christianisme; l’anniversaire moderne n’est apparu que dans la mesure où il s’était affranchi de la tradition chrétienne qui, au Moyen Âge, voyait dans le baptême une « renaissance » et, dans les fêtes des saints le rappel de leur « naissance » à la « vraie vie » assurée par une mort en odeur de sainteté et mieux encore par le martyre. Il n’y avait pas de place pour une célébration religieuse de l’anniversaire de la naissance. Ce changement de contenu s’est accompagné d’un changement de rythme : à la domination du temps circulaire de l’année liturgique, support des fêtes religieuses et de la memoria des défunts, a succédé celle d’un temps linéaire, qui capitalise les années plus qu’il ne les reproduit circulairement à l’identique. Le contraste entre le diagramme circulaire d’Opicinus de Canistris et la série linéaire des images de Matthaüs Schwarz est éclairant à ce propos. Au total, l’anniversaire de la naissance, que nous fêtons aujourd’hui pour nos proches ou que l’on nous fête chaque année, avec gâteau, bougies, cadeaux et vœux de « bon anniversaire », est une chose bien récente : les cinquante-trois bougies sur le gâteau d’anniversaire de Goethe en 1802 me servent de terminus ad quem. La célébration de l’anniversaire de lanaissance est cependant quelque chose de très ancien aussi, si on considère la très lente genèse du phénomène, qui révèle dans la longue durée les choix contingents d’une culture face à des problèmes aussi importants que ceux du temps, de l’identité individuelle, de la conscience de soi, de son âge, de son corps et de l’approche inexorable de la mort.

Notes

[1]

ÉMILE DURKHEIM, Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, Paris, PUF, [1912] 1968, p. 631 et 618.

[2]

MARCEL MAUSS et HENRI HUBERT, Mélanges d’histoire des religions, Paris, Félix Alcan, [1909] 1929, p. 195 (je souligne).

[3]

MARCEL MAUSS, « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos. Étude de morphologie sociale », Sociologie et anthropologie, introduction de Claude Lévi-Strauss, Paris, PUF, 1968, p. 389-477.

[4]

EVIATAR ZERUBAVEL, Hidden rhythms. Schedules and calendars in social life, Chicago/ Londres, The University of Chicago Press, 1981; EDWARD T. HALL, La danse de la vie. Temps culturel, temps vécu, Paris, Le Seuil, [1983] 1984; ALFRED GELL, The anthropology of time. Cultural construction of temporal maps and images, Oxford/Berkeley, Berg, 1992.

[5]

PASCAL MICHON, Rythmes, pouvoir, mondialisation, Paris, PUF, « Pratiques théoriques », 2005.

[6]

PHILIPPE ARIÈS, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Le Seuil, 1973, ne traite pas de l’anniversaire en dépit de sa connaissance de sources qui en parlent. L’ouvrage de FRANÇOISE LEBRUN, Le livre de l’anniversaire, Paris, Robert Laffont, 1987, élégamment illustré, visant un large public, fait exception et ne manque pas d’apporter d’utiles informations.

[7]

ARNOLD VAN GENNEP, Manuel de folklore français contemporain, t. III, Paris, A. et J. Picard, 1937, p. 25. Dans les « Questionnaires régionaux », l’auteur prévoyait au titre de la « Vie de relation », des questions sur la « Famille », dont « Fêtes de famille; Anniversaires; Noces d’argent; Vœux; Cadeaux ». Mon impression est confirmée par Nicole Belmont, savante interprète de cette œuvre. Les catégories du Manuel sont utilisées par ROGER VAULTIER, Le folklore pendant la guerre de Cent Ans d’après les lettres de rémission du Trésor des chartes, Paris, Guénégaud, 1965, qui ne contient aucun renseignement sur la question : on en comprendra plus loin la raison. Voir aussi : EDUARD HOFFMANN-KRAYER et HANNS BÄ CHTOLD-STÄ UBLI (dir.), Handwörterbuch des deutschen Aberglaubens, Berlin/ Leipzig, Walter de Gruyter, 1930-1931, s. v. « Geburtstag », qui note à propos de l’anniversaire que « le peuple y prête peu d’attention ».

[8]

RÉGINE SIROTA, « Les civilités de l’enfance contemporaine. L’anniversaire et le déchiffrement d’une configuration », Éducation et sociétés. Revue internationale de sociologie de l’éducation, « Sociologie de l’enfance-2 », 3,1,1999, p. 31-54.

[9]

Paroles de Jacques Larue, musique de Louiguy.

[10]

Paroles et musique dues à deux sœurs, Milldred J. Hill et Patty Smith Hill, maîtresses de jardin d’enfant dans le Kentucky au tournant des XIXe - XXe siècles. Je dois ces informations à Nadine Cretin que je remercie très chaleureusement. Voir le site http :// www. snopes. com/ music/ songs/ birthday. asp.

[11]

CHRISTIANE KLAPISCH-ZUBER, La maison et le nom. Stratégies et rituels dans l’Italie de la Renaissance, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990, ne signale aucune mention d’un anniversaire.

[12]

PIERRE MONNET, Les Rohrbach de Francfort. Pouvoirs, affaires et parenté à l’aube de la Renaissance allemande, Genève, Droz, 1997.

[13]

AUGUST FINK, Die Schwarzschen Trachtenbücher, Berlin, Deutscher Verein für Kunstwissenschaft, 1963. Les deux manuscrits, conservés originellement à Wolffenbüttel, sous les cotes 58.5 Aug. 8°et 8.10 Aug. 4o, se trouvent aujourd’hui au Herzog Anton Ulrich-Museum de Braunschweig.

[14]

PHILIPPE BRAUNSTEIN, Un banquier mis à nu. Autobiographie de Matthäus Schwarz, bourgeois d’Augsbourg, Paris, Gallimard, 1992. Il s’agit de l’édition partielle (96 figures sur 137) du ms. Paris, BNF All. 211 (183 110 mm, 72 ff.) que j’ai directement étudié. J’emprunte à cette édition, chaque fois que cela est possible, les traductions de l’allemand. Vivant Denon transféra le manuscrit à Paris en 1806, et il ne fut pas restitué en 1815. Il s’agit d’une copie réalisée en 1704 pour Sophie de Hanovre, du manuscrit original de la Herzog Bibliothek de Wolffenbüttel, 58.5 Aug. 8o. Si les miniatures sur parchemin peuvent faire illusion, la paléographie est sensiblement différente de celle du XVIe siècle.

[15]

VALENTIN GRŒBNER, « Die Kleider des Körpers des Kaufmanns. Zum ‘Trachtenbuch’eines Augsburger Bürgers im 16. Jahrhundert », Zeitschrift für Historische Forschung, 25,3,1998, p. 323-358.

[16]

S’il a existé en Allemagne de nombreux livres de raison, les « livres des costumes » sont exceptionnels. Autre exemple : CHRISTOPH WEIDITZ, Das Trachtenbuch des Christoph Weiditz, von seinen Reisen nach Spanien (1529) und den Niederlanden (1531/32), nach der in der Bibliothek des Germanischen National Museums zu Nürnberg aufbewahrten Handschrift, édité par Theodor Hampe, Berlin/Leipzig, W. de Gruyter, 1927.

[17]

Das Gebetbuch des Matthäus Schwarz, édité par V. Georg Habich, Munich, Königliche Bayerische Akademie der Wissenschaften, 1910.

[18]

Conservé au Kupferstichkabinett de la Staatsbibliothek de Berlin.

[19]

Je remercie Emmanuel Poulle de m’avoir confirmé (lettre du 16 décembre 2006) que « L’astrologie justifie un intérêt scientifique (mais absolument pas sociologique) pour les anniversaires, dans le cadre très étroit de la ‘révolution de l’année’ acquise lorsque le soleil occupe exactement, au bout d’un an (et d’année en année, naturellement), la position qu’il avait lors de la naissance, ce qui arrive en un an de calendrier + ou – quelques heures. » La distinction des facteurs « sociologiques » de l’attention prêtée ou non à l’anniversaire, indépendamment des croyances astrologiques, est essentielle et justifie ma démarche.

[20]

JEAN-PATRICE BOUDET, Entre science et nigromance. Astrologie, divination et magie dans l’Occident médiéval ( XIIe - XVe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 2006, p. 297.

[21]

Londres, British Library, Soane ms 428, f. 126v. Reproduit dans SOPHIE PAGE, Astrology in Medieval manuscripts, Londres, The Bristish Library, 2002, p. 33-35, ill. 24.

[22]

J.-P. BOUDET, Entre science et nigromance..., op. cit., p. 283 sq.

[23]

JACQUES LE GOFF, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996, p. 31-35.

[24]

Ibid., p. 33. Autre exemple : le chroniqueur Nicolas Trivet affirme au XIVe siècle qu’Alexandre Nequam (1157-1217) serait né en « septembre 1157 » le « même jour » que le roi d’Angleterre Richard Ier. En effet, sa mère, nommée Hodierna, aurait allaité simultanément les deux garçons. La tradition est tardive, le jour n’est pas précisé et il est encore moins question d’anniversaire. Voir RICHARD W. HUNT, The schools and the cloister : The life and writings of Alexander Nequam (1157-1217), Oxford, Clarendon Press, 1984. Je remercie Paul Saenger pour cette référence.

[25]

CLAUDE GAUVARD, « De grâce especial ». Crime, État et société à la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 1991, vol. 1, p. 348-354 (« Une imprécision volontaire »), qui écrit entre autres : « À la fin du Moyen Âge, décliner son âge est loin d’être un acte naturel; la mémoire des sujets sort du silence sous l’aiguillon des exigences de l’État. La question d’où découle tout le reste du raisonnement n’est plus alors de savoir si ces gens connaissent leur âge, mais plutôt dans quel but ils ont été amenés à le formuler. » L’auteur précise aussi que la jeunesse (les « jeunes enfants » ont entre quinze et vingt ans) est considérée comme une circonstance atténuante : d’où l’intérêt, pour les accusés, de tenter de se rajeunir.

[26]

Voir notamment les dictionnaires latins de CHARLES DU CANGE et de JAN FREDERICK NIERMEYER, s. v. « anniversarius », « anniversarium », « natale », « dies natalis », « natalicius » et, pour l’ancien français, celui de F. GODEFROY, s. v. « anniversaille », « aniversel ». La partie étymologique de l’article « anniversaire » du Trésor de la langue française donne BENOÎT DE SAINTE-MAURE, Roman de Troie, v. 17457, comme première occurrence en ancien français vers 1165, et il s’agit bien du sens funéraire. On peut faire exactement les mêmes remarques pour l’allemand à partir de JACOB GRIMM et WILHELM GRIMM, Deutsches Wörterbuch, Leipzig, Hirzel, 1854-1960, s. v. « Geburtstag », qui ne mentionne pas l’usage moderne du mot avant le XVIe siècle.

[27]

JACQUES CHIFFOLEAU, La comptabilité de l’au-delà. Les hommes, la mort et la religion dans la région d’Avignon à la fin du Moyen Âge (vers 1320-vers 1480), Rome, École française de Rome, 1980. Voir aussi MICHEL LAUWERS, « Mort(s) », in J. LE GOFF et J.-C. SCHMITT (dir.), Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, Fayard, 1999, p. 771-789.

[28]

Je me permets de renvoyer sur ce point à JEAN-CLAUDE SCHMITT, Les revenants. Les vivants et les morts dans l’Occident médiéval, Paris, Gallimard, 1994.

[29]

Pour ce qui concerne l’anniversaire de la naissance, notamment celle du souverain, ou l’anniversaire de l’accession de celui-ci au trône, dans l’Antiquité païenne et encore dans l’Antiquité chrétienne, se reporter à THEODOR KLAUSER, s. v., « Geburtstag », in F. J. DÖ LGER et al. (dir.), Reallexikon für Antike und Christentum, Stuttgart, A. Hiersemann, 1976, col. 217-243, et au livre ancien de WILHELM SCHMIDT, Geburtstag im Altertum, Giessen, A. Töpelmann, 1908. Voir aussi les articles brefs « Geburtstag », in H. CANCIK et H. SCHNEIDER (dir.), Der Neue Pauly. Enzyklopädie der Antike, Stuttgart/ Weimar, Metzler, 1998, IV, col. 843-845, et « Anniversaire », in J. LECLANT (dir.), Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, PUF, 2005, p. 122.

[30]

JEAN-CLAUDE SCHMITT, « L’exception corporelle. À propos de l’Assomption corporelle de Marie », in J. HAMBURGER et A.-M. BOUCHÉ (éd.), The mind’s eye. Art and theological argument in the Middle Ages, Princeton, Princeton University Press, 2006, p. 151-185; Marielle LAMY, L’Immaculée Conception. Étapes et enjeux de la controverse au Moyen Âge ( XIIe - XVe siècle), Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 2000.

[31]

Selon T. KLAUSER, « Geburtstag », art. cit., le Sacramentaire gélasien aurait conservé, sur ce modèle, un formulaire de prière pour le premier anniversaire de certains enfants (oratio in natale genuinum), mais cette pratique ne s’est pas imposée durablement et sa signification est débattue, puisqu’on peut y voir une action de grâce pour la survie de l’enfant pendant un an plutôt qu’une véritable fête d’anniversaire qui, de toute manière, ne se reproduisait pas les années suivantes.

[32]

FRANÇOISE AUTRAND, Charles V le Sage, Paris, Fayard, 1994, p. 11-12.

[33]

FRANÇOISE AUTRAND, Jean de Berry. L’art et le pouvoir, Paris, Fayard, 2000, p. 29-31.

[34]

Voir par exemple Guibert de Nogent, qui rend grâce à Dieu de l’avoir fait « naître et renaître » (mihi nato et renato), dans la chair et dans l’esprit : GUIBERT DE NOGENT, Autobiographie, édité et traduit par Edmond-René Labande, Paris, Les Belles Lettres, 1981, p. 20-21, n. 2.

[35]

JACQUES LE GOFF, La naissance du purgatoire, Paris, Gallimard, 1981; JACQUES GELIS, Les enfants des limbes. Mort-nés et parents dans l’Europe chrétienne, Paris, Louis Audibert, 2006.

[36]

BERNHARD JUSSEN, Patenschaft und Adoption im frühen Mittelalter. Künstliche Verwandschaft als soziale Praxis, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1991.

[37]

Ce fut le cas du juif converti Pierre Alphonse, baptisé le jour de la Saint-Pierre 1106, son parrain étant le roi Alphonse d’Aragon, d’où son double nom.

[38]

Il y a eu naturellement des exceptions et il a pu arriver que le psautier accueille dans son calendrier les « choses de la vie » : le célèbre Psautier d’Ingeburge porte mention des obits des parents de la reine, Waldemar et Sophie de Danemark, mais aussi, le 27 juillet, de la victoire de Bouvines.

[39]

GUIBERT DE NOGENT, Autobiographie, op. cit., p. 20-23. J’ai légèrement modifié la traduction proposée par E.-R. Labande.

[40]

Les temps de la vie, musée des Arts et Traditions populaires, 24 février-25 septembre 1995, catalogue rédigé par Frédéric Maguet, Paris, RMN, 1995. Et plus récemment, axé sur le « troisième âge » et la mort : ANDREA VON HÜ LSEN-ESCH et HILTRUD WESTERMANN - ANGERHAUSEN (dir.), Zum Sterben schön. Alter, Todentanz und Sterbekunst von 1500 bis heute, édités avec la collaboration de Stephanie Knöll, Cologne, Museum Schnütgen, 2006.

[41]

ELISABETH SEARS, The ages of man. Medieval interpretation of life cycle, Princeton, Princeton University Press, 1986; JOHN A. BURROW, The ages of man. A study in medieval writing and thought, Oxford, Clarendon Press, [1986] 1988; AGOSTINO PARAVICINI BAGLIANI, « Âges de la vie », in J. LE GOFF et J.-C. SCHMITT (dir.), Dictionnaire raisonné..., op. cit., p. 7-19 (bibliographie complémentaire).

[42]

Voir à ce propos les observations de PHILIPPE DESCOLA, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 282 sq. En usant de la terminologie de l’auteur, on peut parler, pour la culture chrétienne traditionnelle de l’Europe, d’analogisme travaillé par une tendance naturaliste ancienne (celle de la Genèse).

[43]

Le Compost et Kalendrier des bergiers : reproduction en fac-similé de l’édition de Guy Marchant (Paris, 1493), introduction de Pierre Champion, Paris, Éd. des Quatre chemins, 1926. On peut aussi consulter la réédition des Éditions Siloe, Paris, 1981. Sur cet ouvrage : J.-P. BOUDET, Entre science et nigromance..., op. cit., p. 332 sq.

[44]

MARCO POLO, Le devisement du monde, édition critique publiée sous la direction de Philippe Ménard, t. III, L’empereur Khoubilai Khan, édité par Jean-Claude Faucon, Danielle Quéruel et Monique Santucci, Genève, Droz, 2001-2004, p. 78-80 (chap. 86).

[45]

Sans qu’il y soit question d’anniversaire, la légendaire Lettre du Prêtre Jean, qui circula en Occident à partir de 1165, affirme (à la première personne) que le roi prêtre faisait son entrée dans le palais merveilleux construit par son père à la requête d’un ange, « in die nativitatis nostrae ». Une variante de ce texte date même de « in prima die nativitatis nostrae » l’apparition d’une chapelle de cristal sur le flanc du palais (voir FRIEDRICH ZARNCKE, Der Priester Johannes, Leipzig, S. Hirzel 1879, p. 827-1030, ici p. 922 et note. Je dois cette référence et l’hypothèse d’un lien avec l’anniversaire du Christ à Hilário Franco Jr, que je remercie). Ces mentions, qui n’impliquent nullement l’idée d’une célébration répétée de l’anniversaire, participent de l’exubérance numérique habituelle dans la veine utopique et merveilleuse de la littérature médiévale. Ainsi trouve-t-on dans le royaume du Prêtre Jean, qui jouxte le paradis terrestre, une « fontaine de jouvence » où toute personne, « âgée de cent ans ou de mille », retourne, si elle s’y plonge, à l’âge christique de « trente-deux ans ». Dans la version française, le roi prêtre dit être âgé de 562 ans et s’y être baigné six fois, mais achève sa lettre en se donnant 507 ans seulement. Dans la version originale, il dit écrire dans sa 51e année... L’assimilation au Christ de ce roi chrétien des confins imaginaires du monde n’est peut-être pas étrangère à ces calculs approximatifs. La Nativité du Christ, qui compte parmi les rares fêtes liturgiques célébrant un anniversaire de naissance, est devenue à partir du XIe siècle le terminus a quo de la chronologie universelle, les années étant datées désormais de « l’Incarnation du Sauveur » (voir OLIVIER GUYOTJEANNIN et BENOÎT - MICHEL TOCK, « ‘Mos presentis patriae’: les styles de changement du millésime dans les actes français ( XIe - XVIe siècle) », Bibliothèque de l’École des chartes, 157,1999, p. 41-110).

[46]

EDWARD E. EVANS-PRITCHARD, Les Nuer. Description des modes de vie et des institutions politiques d’un peuple nilote (1937), Paris, Gallimard, 1969.

[47]

MARCO POLO, Le devisement du monde, op. cit., p. 92-93 (chap. 93).

[48]

Les manuscrits enluminés princiers de la fin du XIVe ou du début du XVe siècle de l’œuvre de Marco Polo contiennent parfois une miniature représentant l’anniversaire du Grand Khan, sous la forme d’un banquet royal qui ne se distingue pas des illustrations des autres fêtes; voir MARCO POLO, Le devisement du monde, op. cit., t. III, pl. VII, p. 207 (Oxford, Bodleian Library, ms. 264, fol. 239). Voir aussi : Marco Polo. Le Livre des merveilles, ms. fr. 2810 de la Bibliothèque nationale de France, édition fac-similé publiée par François Avril et Marie-Thérèse Gousset, Lucerne, Faksimile Verlag, 1995-1996.

[49]

Ainsi par le franciscain Orderic de Pordenone, dans la relation de son voyage missionnaire en Extrême-Orient, vers 1330 (chap. XXIX ), in A. VAN DEN WYNGAERT (éd.), Sinica Franciscana, t. I, Florence, Ad Claras Aquas, 1928, p. 412-495.

[50]

Le premier manuscrit cité a fait l’objet de la publication et de l’étude de RICHARD SALOMON, Opicinus de Canistris. Weltbild und Bekenntnisse eines avignonesischen Klerikers des 14. Jahrhunderts, Londres, The Warburg Institute, 1936 (Klaus Reprint, 1969), 2 vol. L’édition du deuxième manuscrit est sous presse; elle est due à Muriel Laharie, que je remercie vivement de m’avoir communiqué son futur ouvrage.

[51]

R. SALOMON, Opicinus de Canistri..., op. cit., « Tableau 20 », vol. I, p. 205-220, et vol. II, ill. 20.

[52]

« de votre Pénitencerie » : le pape Benoît XII est le destinataire de l’œuvre.

[53]

GUY ROUX et MURIEL LAHARIE, Art et folie au Moyen Âge. Aventures et énigmes d’Opicinus de Canistris (1296-vers 1351), Paris, Le Léopard d’Or, 1997.

[54]

De telles préoccupations contribuent à produire à la même époque d’autres effets encore, comme la volonté des papes de « prolonger la vie » par les moyens de l’alchimie. AGOSTINO PARAVICINI BAGLIANI, Le corps du pape, Paris, Le Seuil, [1994] 1997, étudie le développement de ce thème, qui semble constituer une réponse à la prétendue Lettre du Prêtre Jean, déjà citée, à laquelle plusieurs papes du XIIe siècle (dont Alexandre III en 1177) avaient déjà prêté une grande attention. Vers 1243-1254 se diffuse à Rome un traité, le De retardatione accidentium senectutis, attribué au savant franciscain Roger Bacon, destiné au pape Innocent IV ou à l’empereur Frédéric II. Pour la première fois, « la question de la prolongation de la vie est intégrée dans une démarche scientifique et expérimentale », note l’auteur : en rétablissant le regimen sanitatis, on peut contrecarrer les effets de la corruption corporelle.

[55]

RONALD G. WITT, « In the footsteps of the ancients ». The origins of humanism from Lovato to Bruni, Leyde/Boston/Cologne, Brill, 2000, p. 117-173.

[56]

Ibid., p. 150.

[57]

RONALD G. WITT, Hercules at the crossroads. The life, works and thought of Coluccio Salutati, Durham, Duke University Press, 1983, p. 239. Voir aussi ELISABETH CROUZET - PAVAN, Renaissances italiennes, 1380-1500, Paris, Albin Michel, 2007, p. 39.

[58]

LÉOPOLD DELISLE, Recherches sur la librairie de Charles V, roi de France (1337-1380), Paris, H. Champion, 1907, vol. 1, p. 95.

[59]

CHRISTINE DE PIZAN, Le Livre des Faits et Bonnes Mœurs du roi Charles V le Sage, traduit et présenté par Eric Hicks et Thérèse Moreau, Paris, Stock, 1997, p. 48 (Naissance) et p. 103 (Vénération du roi pour la sainte). Christine indique « le 22 janvier de l’an de grâce 1336, jour de la Sainte-Agnès », une erreur qui montre bien, au début du XVe siècle encore, les incertitudes entourant le moment de la naissance, même pour un roi. Janvier 1336 doit s’entendre selon l’ancien style de Pâques, suivi par la chancellerie royale, équivalent de 1337 selon le nouveau style du 1er janvier.

[60]

Horoscope reproduit in J.-P. BOUDET, Entre science et nigromance..., op. cit., p. 308, ill. 14. Charles V était fort attiré par l’astrologie.

[61]

La démonstration en a été faite par Roland Delachenal, suivi par F. AUTRAND, Charles V le Sage, op. cit., p. 12.

[62]

JULES LABARTE, Inventaire du mobilier de Charles V roi de France, Paris, Imprimerie Nationale, 1879, p. 80, n°495. Pour les « images de sainte Agnès », voir ibid., p. 47, n°174 (un tabernacle avec les images de Notre Dame et de sainte Agnès), p. 116, n°865 (une image de Notre Dame en compagnie de saint Jean l’Évangéliste et de sainte Agnès), p. 121, n°907 (un entablement d’argent doré à feuillages émaillés de la vie de sainte Agnès).

[63]

JULES GUIFFREY, Inventaires de Jean, duc de Berry (1401-1416), Paris, E. Le Roux, 1894-1896,2 vol.

[64]

Il est mort 36 ans après son frère aîné, le 15 juin 1416.

[65]

F. AUTRAND, Jean de Berry, op. cit., p. 9. Dans une double pleine page des Belles Heures (1402-1409), Jean de Berry s’est fait représenter en prière devant la Vierge à l’Enfant, entouré de ses saints patrons André et Jean-Baptiste. Cf. CHARLOTTE DENOËL, Saint André. Culte et iconographie en France ( Ve - XVe siècle), Paris, École des Chartes, 2004, fig. 47.

[66]

Outre les nombreuses étrennes du 1er janvier, je trouve pour les autres dons des dates aussi variées que celles du 18 janvier 1401 (p. 174, n°662), 2 février 1402 (p. 174, n°663), 11 février 1401 (p. 158, n°592), 12 février 1401 (p. 178, n°675), 18 février 1402 (p. 69, n°192), 29 mars 1404 (p. 177, n°670), 9 avril 1409 (p. 181, n°684), 7 mai 1415 (p. 317, n°1187), 17 mai 1411 (p. 104, n°354), 18 mai – année non précisée – (p. 307, n°1152), 21 juin 1402 (p. 131, n°437), 13 juillet 1414 (p. 317, n°1185), 9 août 1415 (p. 318, n°1193), 17 août 1415 (p. 317, n°1186), 23 août 1423 (p. 316, n°1181), 14 septembre 1413 (p. 300, n°1128), 17 septembre 1413 (p. 323, n°1209), 21 octobre 1409 (p. 181, n°695), 25 octobre 1414 (p. 301, n°1129), 28 octobre 1408 (p. 141, n°469), novembre 1404 – jour non précisé – (p. 159, n°594), novembre 1410 – jour et année non précisés – (p. 133, n°447), 16 décembre 1405 (p. 160, n°598-599), 18 décembre 1406 (p. 131, n°436), etc.

[67]

Ibid., p. 69, n°193.

[68]

Il faudrait notamment étudier de près le cas du « maître chanteur » réformé Hans Sachs (1494-1576).

[69]

Il convient de distinguer Thomas Platter l’Ancien (1499 ?-1582), son fils Félix Platter (1536-1614), étudiant à Montpellier, puis professeur de médecine à Bâle, et enfin Thomas Platter le Jeune (1574-1628), fils d’un deuxième lit de Thomas l’Ancien, qui lui aussi a étudié à Montpellier, puis a voyagé en Espagne, en Angleterre et aux Pays-Bas. Voir THOMAS PLATTER, Autobiographie, texte traduit et présenté par Marie Helmer, Paris, Armand Colin, « Cahiers des Annales-22 »; EMMANUEL LE ROY LADURIE, Le siècle des Platter, 1499-1628, t. 1, Le mendiant et le professeur, Paris, Fayard, 1995.

[70]

FÉLIX PLATTER, Tagebuch (Lebensbeschreibung), 1536-1567, édité par Valentin Lötscher, Bâle/Stuttgart, Schwabe Verlag, 1976, p. 9. Le journal de Félix (1536-1614) présente plus de notations subjectives que celui de son demi-frère Thomas le Jeune (1574-1628), qui est avant tout un grand voyageur : voir EMMANUEL LE ROY LADURIE, Le siècle des Platter, 1499-1628, t. 2, Le voyage de Thomas Platter, 1595-1599, Paris, Fayard, 2000 et t. 3, L’Europe de Thomas Platter. France, Angleterre, Pays-Bas, 1599-1600, Paris, Fayard, 2006.

[71]

F. PLATTER, Tagebuch, op. cit., p. 49-50.

[72]

Ibid., p. 54.

[73]

Ibid., p. 55.

[74]

Ibid., p. 56.

[75]

Ibid., p. 57.

[76]

Ibid., p. 58 : « die jar unnd zeit mir nit allen eigentlich bekannt... ».

[77]

MADELEINE FOISIL (dir.), Journal de Jean Héroard, préface de Pierre Chaunu, Paris, Fayard, 1989,2 vol.

[78]

Ibid., p. 767 : « Il entend parler de faire chanter le Te Deum le jour de sa nativité. Il le presse avec extreme impatience et telle qu’a cinq heures et demie il va chez Mr de Verneuil a la chapelle où il fust chanté par le curé et les presbtres du village. Me de Montglat cherchant dans son libvre Te Deum : ‘Maman, montré moy te deum, qu’e [qu’est] c’a dire maman ga’. Elle le faict lire en françois puis Mr l’aumosnier, a cause de l’obscurité. Il eut tout le temps les mains joinctes comme priant Dieu. »

[79]

Ibid., p. 1078.

[80]

Ibid., p. 1307. À Vêpres, il se tourne vers Mme de Montglat : « Mamanga je veu faire caca ». On l’emmène, « luy disant que c’est pour ouïr chanter le Te Deum a cause du jour de sa naissance ». Mais il se rebiffe : « ‘Il y a trop long, j’y veu pa allé (er)’. Il gaigna. »

[81]

Ibid., p. 1509.

[82]

Ibid., p. 1665.

[83]

Ibid., p. 1828.

[84]

Ibid., p. 1956.

[85]

Ibid., p. 2055.

[86]

P. ARIÈS, L’enfant et la vie familiale..., op. cit., p. 45 et 56.

[87]

The Diary of Samuel Pepys, édité par Robert Latham et William Matthews, Londres, G. Bell & Sons, 1979.

[88]

L’intérêt de ce document exceptionnel n’a pas échappé à F. LEBRUN, Le livre de l’anniversaire, op. cit., p. 35-36 et 38-39.

[89]

Fille du roi de France Charles VI, elle épousa Henri V en 1420 en vertu du traité de Troyes.

[90]

Je remercie Alain Corbin de m’avoir signalé cette lettre écrite par Madame de Sévigné à Madame de Grignan, le dimanche 28 juillet 1680. Voir Correspondance, Paris, Gallimard, « La Pléiade », vol. 2,1974, p. 1030 : « Le bon abbé était l’autre jour tout couvert de bouquets, le jour de sa fête. Nous nous souvînmes des jolis vers que vous fîtes l’année passée en pareil jour; qu’ils étaient jolis ! [...] quoiqu’il ait soixante-quatorze ans, il se porte bien. » Une note précise que la « fête » est bien celle de l’anniversaire de l’abbé de Coulanges, le 22 juillet, et non la Saint-Christophe, le 14 avril (ibid., p. 1567). Aucune lettre ne mentionnait l’événement l’année précédente.

[91]

Que Michelle Perrot, qui m’a mis sur cette piste, en soit vivement remerciée.

[92]

Notamment quand il s’agit d’un service obituaire à Saint-Denis. Je dois cette vérification au concours de Pierre-Olivier Dittmar; elle a été effectuée sur la version en ligne de l’édition Chéruel (1856-1858,20 vol.) des Mémoires (http ://rouvroy.medusis.com/). Une seule exception au sens funéraire, encore qu’on s’en rapproche puisque tomber dans la disgrâce du monarque équivalait à une mort sociale : longtemps après la disparition de Louis XIV, le duc de Lauzun observait chaque année l’« anniversaire » de sa disgrâce (tome XXX, chapitre III, 1723).

[93]

SAINT-SIMON, Louis de Rouvroy (1675-1755), duc de -, Mémoires complets et authentiques..., édité par M. Chéruel, Paris, Hachette, 1856-1858, tome XIII, chap. V; Voir SAINT-SIMON, Mémoires. Louis XIV et sa cour, préface de Daniel Dessert, Bruxelles, Éditions Complexes, 2005, p. 471.

[94]

Archives Nationales 352 AP 8, p. 84-85,118,265,290 et 352 AP 9, p. 1. Je remercie Dominique Julia de m’avoir communiqué ses notes prises en vue de l’édition de ce journal inédit, auquel il a consacré un article : « Bernard de Bonnard, gouverneur des princes d’Orléans et son Journal d’éducation (1778-1782) », MEFRIM, 109,1,1997, p. 383-464.

[95]

Alain Corbin me dit douter que « Benjamin Constant, Stendhal, Musset, Flaubert, Michelet y fassent allusion », et retient plutôt au siècle suivant le témoignage de Claudel. Mais il confirme surtout que les réponses des historiens dépendant des questions qu’ils se posent... (lettre du 2 janvier 2007). F. LEBRUN, Le livre de l’anniversaire, op. cit., p. 46 sq., cite plusieurs auteurs du XIXe siècle qui mentionnent la célébration de l’anniversaire, de Charles Dickens à Emily Brontë, de la Correspondance de Georges Sand à Choses vues de Victor Hugo. Je remercie également Michelle Perrot de me confirmer que George Sand se souciait, dans Agendas, à partir de 1852, de son anniversaire, rappel annuel de son vieillissement; elle le fêtait en famille, à Nohant, le 6 juillet.

[96]

VOLKMAR HANSEN, « Goethe feiert seinen Geburtstag », in ID. Haupt- und Nebenwege zu Goethe. Mass und Wert. Düsseldorfer Schriften zur deutschen Literatur, FrancfortsurleMain, Peter Lang, 2005, p. 174-188.

[97]

Ceci a été remarqué par F. LEBRUN, Le livre de l’anniversaire, op. cit., p. 39-40.

[98]

Une pâtisserie au levain en forme de spirale.

[99]

Dans le prolongement de la célébration publique des anniversaires de Goethe, il conviendrait d’étudier l’institution, principalement dans les universités allemandes, de celle des 60e, 65e, 70e, etc., anniversaires des « grands professeurs » et de la publication à cette occasion, par leurs « collègues et amis », d’un ouvrage collectif de Festschrift.

Résumé

Français

Depuis quand fêtons-nous l’anniversaire de notre naissance? La question a dû paraître suffisamment anecdotique aux historiens pour qu’ils ne se la soient guère posée. Intéressé par les rythmes sociaux et la scansion de la vie, l’auteur invite le lecteur à le suivre dans le cheminement de sa recherche, partie de son étonnement devant le caractère encore tardif et irrégulier de la célébration de l’anniversaire au début de l’époque moderne. En remontant dans le temps, il tente d’élucider les raisons pour lesquelles le Moyen Âge, peu soucieux du jour de la naissance et de l’âge exact des individus et préoccupé au contraire par le jour de leur mort, a effectué au cours du XIVe siècle un retournement lourd de conséquences de la mort vers la vie, de l’anniversarium funéraire vers la « natalité ». Mais la question initiale ne trouvera de réponse que dans la « longue durée» : ce sont les 53 bougies de Goethe en 1802 qui scellent l’invention de l’anniversaire tel que nous le connaissons aujourd’hui...

English

The Invention of Birthday Since when have we celebrated our birthdays? The question must seem trivial to historians since they have never asked it. Interested by social rhythms and the scanning of life, the author invites the reader to follow the path of his research, beginning with his astonishment at how late and erratic the celebration of birthdays was even at the beginning of the modern era. Working backward in time, he attempts to elucidate the reasons for which the Middle Ages, which was more concerned with the date of death than with the date of birth of the exact age of individuals, began, in the fourteenth century, a process of turning from death towards life, from the anniversarium of death to the day of birth, a process that would have wide-reaching consequences. But the initial question can only be answered by a consideration of the ‘longue durée’: it was the 53 candles of Goethe in 1802 that sealed the invention of the birthday in the sense that we know it today.

Plan de l'article

  1. Les « Livres des costumes » de Matthäus et Veit Konrad Schwarz
  2. Conditions et obstacles
  3. Les « âges de la vie »
  4. En amont : explorations
  5. En aval : du XVIe au XIXe siècle, l’adoption croissante de l’anniversaire

Pour citer cet article

Schmitt Jean-Claude, « L'invention de l'anniversaire », Annales. Histoire, Sciences Sociales 4/ 2007 (62e année), p. 793-835
URL : www.cairn.info/revue-annales-2007-4-page-793.htm.


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