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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2009/2 (64e année)


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Démétrios, fils de Phanostratos, originaire de Phalère. Il fut, d’une part, auditeur de Théophraste; d’autre part, orateur populaire chez les Athéniens, il dirigea la cité pendant dix ans, il fut jugé digne de trois cent soixante effigies en bronze, dont la plupart étaient à cheval, sur des chars et des attelages à deux chevaux, qui furent achevées en moins de trois cents jours : à tel point il suscitait l’empressement. [...] Bien qu’il fût illustre auprès des Athéniens, la jalousie qui ronge toutes choses jeta pourtant sur lui aussi son ombre. En effet, victime d’une cabale montée par certains, il fut, sans comparaître, condamné à mort. Certes, ils ne s’assurèrent pas de sa personne, mais ils déversèrent leur venin sur le bronze, renversant ses effigies dont certaines furent vendues, d’autres jetées au fond de la mer, d’autres débitées en pots de chambre : car on dit même cela. Et une seule est conservée à l’Acropole. Favorinus dit dans son Histoire variée que les Athéniens firent cela sur l’ordre du roi Démétrios [Poliorcète]. Mais aussi à l’année de son archontat, ils [les Athéniens] inscrivirent : année d’illégalité, selon Favorinus[1][1] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines des philosophes illustres,....

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Entre 317 et 307 av. J.-C., Démétrios de Phalère fut le dirigeant d’une cité à la croisée des chemins. Après la défaite de Chéronée et, surtout, au terme de la guerre lamiaque, Athènes était désormais doublement soumise : aux souverains hellénistiques, d’une part – en l’occurrence, Cassandre, fils aîné d’Antipater, l’un des lieutenants d’Alexandre le Grand; aux oligarques athéniens, d’autre part, puisque Démétrios de Phalère mit en place un régime restreignant la participation des citoyens sur des critères censitaires. À bien des égards, son gouvernement incarnait le triomphe momentané des oligarques formés dans les écoles philosophiques, aristotélicienne et platonicienne [2][2] Oscillant entre adhésion et rejet du régime démocratique,....

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Son règne reflétait aussi la mutation d’une certaine culture des honneurs et, spécifiquement, de la statuaire honorifique. Longtemps bannies du registre des honneurs, les premières effigies honorifiques ne commencèrent à être accordées qu’au début du IV e siècle, avec grande parcimonie – seulement à quelques stratèges victorieux – et selon un contrôle populaire extrêmement strict. C’est sur ce fond d’austérité que la politique de Démétrios de Phalère prend son relief. Alors que, durant toute l’époque classique, ces distinctions étaient octroyées au terme d’un délicat compromis entre la cité et ses élites, le législateur athénien satura le territoire athénien de ses effigies, mettant à l’honneur de nouvelles formes statuaires – la statue équestre –, investissant de nouveaux espaces – les dèmes –, tout en limitant les autres manifestations monumentales dans l’espace public. Avec l’arrivée au pouvoir de Démétrios de Phalère, les effigies honorifiques furent donc davantage imposées que négociées ou, à tout le moins, furent octroyées de façon bien moins tatillonne qu’auparavant par le peuple athénien qui, au demeurant, avait été redéfini de façon restrictive. Cette évolution s’inscrivait en outre dans un contexte plus large : au même moment, les diadoques développaient une propagande iconographique de grande ampleur, célébrant leur pouvoir sous la forme de multiples effigies placées au cœur des cités.

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Au fur et à mesure qu’elles envahissaient l’espace public, les statues honorifiques, en principe dressées pour l’éternité, devenaient la cible de multiples dégradations. « Déjà le pavé tremble et le piédestal penche, car tout a ses retours. Le reflux est de droit, jamais le genre humain ne reste au même endroit [3][3] Victor HUGO, « La colère du bronze », La Légende des.... » Par un phénomène de compensation, les effigies de Démétrios de Phalère furent ainsi détruites, transformées ou avilies, selon des modalités variées qui ne devaient rien au hasard. Ces divers outrages constituaient une nouvelle façon, pour le peuple, de contrôler les formes d’expression de la supériorité sociale. Alors que cet examen s’exerçait auparavant par le biais d’un processus légal aussi lent que minutieux, il s’effectua désormais de façon sporadique, au gré de manifestations de violence ritualisée. C’est sans doute pour empêcher ce type de réactions brutales que les Athéniens, au III e siècle av. J.-C., mirent en place de nouvelles régulations législatives pour mieux encadrer l’octroi des honneurs suprêmes.

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Le Moment Démétrios de Phalère révèle ainsi le caractère foncièrement transitoire des honneurs. Symbolisant à première vue la fixité et la permanence, les statues sont en effet des machines à penser le changement [4][4] Déjà ARISTOTE, Physique, trad. par P. Pellegrin, Paris,.... Parce qu’elles résultent elles-mêmes d’une première transformation – du matériau informe à l’effigie achevée – et qu’elles sont toujours susceptibles de revenir à leur état originel, par fonte ou par destruction, les statues servent aussi à témoigner d’autres passages, symboliques cette fois : du mobile à l’immobile, du vivant au mort, du modèle à sa représentation et, dans le cas des effigies honorifiques, d’un statut social à un autre – du simple particulier à l’homme exceptionnel, distingué par la cité.

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Si les hellénistes ont depuis longtemps prêté attention aux rapports entre les statues et leurs modèles – et à la façon dont les auteurs anciens eux-mêmes pensaient le lien entre la réalité et sa représentation [5][5] Voir par exemple Jean-Pierre VERNANT, Religions, histoires,... –, en revanche, la statuaire honorifique n’est devenue qu’assez récemment un objet d’étude à part entière [6][6] Voir tout de même Alan S. HENRY, Honours and privileges.... Parce qu’elle s’intègre dans une histoire plus générale de la sculpture, ce sont d’abord les archéologues et historiens de l’art qui s’y sont intéressés [7][7] Voir notamment Andrew STEWART, Attika : Studies in.... Et parce que ces statues sont avant tout connues par leur base, où figure l’inscription honorifique, ce sont ensuite les épigraphistes qui en ont fait leur terrain d’enquête, concentrant leurs analyses sur l’époque hellénistique et romaine, pour d’évidentes raisons de documentation [8][8] Voir notamment les travaux de John MA, « Hellenistic.... Si le cas d’Athènes a été passé au crible dans deux articles récents qui offrent à la réflexion de précieux points d’appui [9][9] Graham J. OLIVER, « Space and visualization of power..., le gouvernement de Démétrios de Phalère n’a en revanche fait l’objet d’aucun examen en profondeur, alors qu’il représente, c’est du moins l’hypothèse que l’on formulera ici, un moment clé dans l’histoire de la statuaire honorifique. Du reste, s’il est désormais traditionnel d’étudier le développement de la culture des honneurs à l’époque hellénistique, le caractère réversible du processus a généralement été négligé : ainsi les historiens n’ont-ils pas suffisamment tenu compte des dégradations variées dont ces statues furent l’objet, sinon sous l’angle de leur éventuel remploi à l’époque romaine [10][10] Voir à ce propos Horst BLANK, Wiederverwendung alter.... La tragique histoire de Démétrios de Phalère est précisément l’occasion de dresser les contours d’une véritable culture de l’outrage, établie sur la longue durée.

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Analyser la résistible ascension de Démétrios de Phalère à l’aune de ses effigies invite donc à multiplier les angles de vue et à varier les échelles de temps. Les statues honorifiques sont en effet à l’articulation de plusieurs temporalités : temps court des ruptures politiques et des réformes législatives; temps long des rituels et de la mémoire civique. Leur étude implique donc de concilier l’approche anthropologique et la perspective institutionnelle, voire procédurale.

Prologue. La lente gestation de la statuaire honorifique

Le système des honneurs à Athènes

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Dans le monde grec, et notamment à Athènes, le peuple mettait un point d’honneur à récompenser les bienfaiteurs, citoyens ou étrangers, tant pour les remercier de leurs actions bénéfiques que pour inciter les autres hommes à les imiter. Ces honneurs s’intégraient dans un système d’échange plus large entre le peuple, qui octroyait les récompenses, et les élites, qui en étaient les principaux récipiendaires. Plus que de simples récompenses, les dôreiai attribuées par la cité doivent en effet être considérées comme de véritables contre-dons, s’inscrivant dans un cycle où les bienfaits répondent aux bienfaits et suscitent une gratitude mutuelle [11][11] Pauline SCHMITT-PANTEL, La cité au banquet. Histoire....

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Dans ce jeu d’échange, la cité conserva, durant toute l’époque classique, un rôle éminent : c’est elle qui définissait les formes légitimes de la supériorité politique et sociale, à travers un répertoire d’honneurs dont elle gardait, en dernier ressort, la maîtrise. De fait, les Athéniens disposaient pour remercier leurs bienfaiteurs d’une gamme de récompenses variée et hiérarchisée. Ainsi pouvaient-ils décerner des honneurs comme un éloge public ou une couronne; ils pouvaient aussi accorder l’atélie et l’exemption de liturgies – les contributions obligatoires. Enfin, ils réservaient les honneurs suprêmes (megistai timai) pour les services jugés exceptionnels : la proédrie [12][12] Philippe GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs,..., la nourriture au prytanée (sitèsis)[13][13] Voir Michael J. OSBORNE, « Entertainment in the Prytaneion... et, à partir du début du IV e siècle, l’érection d’une statue de bronze, en général sur l’agora [14][14] Ibid., p. 96-102, sur ces statues alors réservées aux..., qui inscrivait topographiquement le bienfaiteur dans la mémoire de la cité. Les statues honorifiques constituaient donc l’ultime degré dans l’échelle des contre-dons que la cité pouvait accorder à ses bienfaiteurs en témoignage de gratitude. Elles s’intégraient dans le cadre d’une symbolique de la récompense, dont les formes étaient loin d’être toutes équivalentes [15][15] ARISTOTE, Rhétorique, III, 10,1411b6-12..

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Toutefois, la statuaire n’intégra que tardivement le répertoire des honneurs – après la guerre du Péloponnèse [16][16] P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 96-112;... – et resta décernée de façon exceptionnelle jusqu’à l’époque de Démétrios de Phalère. C’est qu’une telle distinction demeurait problématique aux yeux des Athéniens du IVe siècle. À bien des égards, les effigies honorifiques étaient en effet excessivement distinctives. Non seulement elles appartenaient au registre des honneurs suprêmes mais, au sein même de cette catégorie éminente, elles faisaient bande à part : la première statue honorifique fut ainsi accordée plus de trente ans après l’octroi de la sitèsis et la proédrie aux stratèges et aux athlètes vainqueurs aux concours panhelléniques [17][17] Cléon fut honoré par la nourriture au prytanée dès....

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Comment expliquer un tel décalage ? Tout d’abord, financièrement, une statue était de loin la plus coûteuse des récompenses – 3 000 drachmes en moyenne, à l’époque hellénistique – au point qu’il était parfois difficile pour le peuple d’honorer sa promesse [18][18] É. PERRIN-SAMINADAYAR, « Aere perennius... », art..... Ensuite, formellement, la statue singularisait son récipiendaire bien plus que ne le faisaient les autres honneurs : alors que ceux-ci ne variaient nullement en fonction des bénéficiaires, la statue venait redoubler l’effet distinctif de l’inscription en individualisant le bienfaiteur, probablement moins par les traits du visage que par la pose adoptée [19][19] C’est pourquoi, dans cette étude, nous n’utiliserons.... Enfin, symboliquement, c’était une distinction fort dérangeante : les effigies honorifiques ne pouvaient manquer d’évoquer les statues divines qui encombraient l’Acropole ou l’agora et reprenaient en outre un modèle héroïque, celui des tyrannicides [20][20] Selon ARISTOTE, Constitution des Athéniens, LVIII,....

Un honneur hyperbolique sous contrôle

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À l’évidence, la statue était un honneur hyperbolique. Était-elle pour autant le signe de la domination grandissante des individus exceptionnels au sein de la cité ? En réalité, son octroi n’impliquait aucun affadissement de l’hégémonie démocratique. De fait, c’est toujours le peuple qui contrôlait l’attribution d’un tel honneur : non seulement il limitait drastiquement le nombre des bénéficiaires, mais il définissait aussi la forme de la statue – en accord avec l’honoré [21][21] Tel est, par exemple, le cas pour la statue de Chabrias :... – et les lieux où celle-ci devait être érigée [22][22] Voir à ce propos les analyses de G. J. OLIVER, « Space.... Enfin, il encadrait étroitement toute la procédure en amont comme en aval.

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À la fin du IVe siècle, semble-t-il, une réforme renforça même le contrôle populaire. Tout d’abord, la nouvelle législation distinguait désormais clairement les honneurs décernés aux Athéniens, d’une part, et aux étrangers, d’autre part : seuls les bienfaiteurs étrangers étaient susceptibles d’être honorés sur le moment, juste après avoir prodigué leurs bienfaits; à l’inverse, les citoyens athéniens, orateurs ou stratèges, devaient dorénavant attendre la fin de leur vie – après 60 ans – pour solliciter éventuellement ces honneurs exceptionnels [23][23] Voir P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit.,.... Comme l’a montré Philippe Gauthier, au III e et au II e siècle av. J.-C., les citoyens furent désormais honorés « à froid », lorsque l’écho de leurs actions d’éclat était déjà assourdi par le temps passé [24][24] P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 8....

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Quand cette législation entra-t-elle en vigueur ? Assurément pas avant le dernier tiers du IVe siècle, puisque l’orateur Démade fut gratifié « à chaud » d’une statue sur l’agora en 335 av. J.-C. Mais probablement avant 280 av. J.-C., date à laquelle Démosthène reçut à titre posthume les honneurs suprêmes [25][25] PS. -PLUTARQUE, Vie des dix orateurs [Démosthène],.... Peut-on être plus précis sur le moment où ces réformes furent mises en œuvre ? À la suite de P. Gauthier, la plupart des commentateurs les placent dans les années 330 av. J.-C., à l’époque où, après Chéronée, l’orateur Lycurgue jouait un rôle prédominant dans la cité [26][26] P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 111..... Les Athéniens auraient alors vécu comme un véritable choc les honneurs octroyés à Démade en 335 : non seulement celui-ci était le premier orateur à bénéficier d’un tel privilège, réservé auparavant aux seuls stratèges [27][27] P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 1..., mais son comportement douteux aurait suscité une réaction morale indignée des Athéniens. De nouvelles régulations auraient par conséquent été mises en place pour empêcher qu’à l’avenir, un orateur manifestement corrompu puisse bénéficier d’une si haute distinction.

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Toutefois, cette hypothèse se révèle fragile. Sans se prononcer sur la date des réformes, Patrice Brun a montré que les honneurs de Démade n’avaient suscité aucun traumatisme durable dans la population athénienne [28][28] Patrice BRUN, L’orateur Démade. Essai d’histoire et.... Au demeurant, prétendre que la nouvelle législation visait spécifiquement l’orateur est pour le moins étrange puisque « l’une des dispositions prévues par ces fameuses lois, ‘avoir donné des conseils avisés’, entrait exactement dans le cadre de l’action de Démade [...] [29][29] P. BRUN, L’orateur Démade..., op. cit. ». Que ses honneurs aient été attaqués devant les tribunaux n’est pas un argument plus convaincant dans la mesure où c’est le sort de presque tous les récipiendaires des plus hautes récompenses : le procès de l’orateur Démade s’inscrit à cet égard dans une série initiée par les stratèges Iphicrate et Chabrias [30][30] Au demeurant, lorsqu’il s’insurge contre l’attribution....

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Reste à trouver une autre raison susceptible d’expliquer l’instauration de cette nouvelle législation, tant il est vrai que les Athéniens se sont effectivement préoccupés, au IIIe siècle, de mieux contrôler l’octroi des honneurs suprêmes à leurs concitoyens. Or, entre les années 330 et les années 280, il est une période particulièrement traumatique à cet égard : le « règne » de Démétrios de Phalère, entre 317 et 307, qui fut honoré de plusieurs centaines de statues, à en croire Diogène Laërce [31][31] De façon étrange, P. Gauthier ne fait pas mention de... et dont le rôle pivot n’a, à ma connaissance, jamais été suffisamment pris en compte.

Le Moment Démétrios de Phalère : la résistible érection des statues honorifiques

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À son arrivée au pouvoir en tant que gouverneur (epimelêtês) d’Athènes en 317 av. J.-C., Démétrios de Phalère avait entre 35 et 40 ans. Il devait sa position à la protection de Cassandre, le fils d’Antipater, qui avait imposé à la cité l’installation d’une garnison macédonienne au Pirée : c’était la seconde fois, après l’oligarchie de Phocion et Démade entre 321 et 319 av. J.-C., qu’Athènes était ainsi placée sous la tutelle militaire des Macédoniens. À l’intérieur de la cité, Démétrios semble avoir détenu de larges pouvoirs, révisant les lois de la cité et mettant en œuvre de nombreuses réformes politiques, économiques et morales [32][32] Stephen V. TRACY, « Demetrius of Phalerum : Who was.... Sans être probablement aussi oligarchique qu’on l’a longtemps cru, son action s’inscrivait toutefois dans un cadre censitaire et, partant, antidémocratique [33][33] Le seuil pour être citoyen fut établi à 1 000 drachmes..... C’est dans ce contexte qu’il reçut, selon de nombreuses sources littéraires, des centaines de statues honorifiques, tout en ayant d’abord pris soin, à peine arrivé au pouvoir, de faire voter à l’Assemblée l’octroi d’une effigie à Phocion, son ancien allié politique, condamné à mort et exécuté par les Athéniens moins d’un an auparavant [34][34] PLUTARQUE, Vie de Phocion, XXXVIII (Phocion reçoit.... Ainsi sa politique statuaire – qui s’inspirait à l’évidence des rois hellénistiques et notamment de la propagande iconographique d’Alexandre le Grand [35][35] Andrew F. STEWART, Faces of power : Alexander’s image... – s’étendait-elle aussi aux grands hommes athéniens susceptibles d’illustrer sa cause politique.

Nouveau nombre : une épidémie statuaire ?

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Dans le cadre du régime instauré par Démétrios, les citoyens ne contrôlaient plus l’octroi des honneurs suprêmes aussi strictement qu’auparavant. Certes, ils continuèrent probablement à voter les honneurs suprêmes au terme d’une procédure légale : Diogène Laërce met ainsi en valeur le fait que Démétrios de Phalère « fut jugé digne de 360 effigies en bronze [36][36] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,... », suggérant le recours à l’approbation populaire. Toutefois, leur nombre implique nécessairement une rupture radicale avec les modes de contrôle qui autrefois prévalaient lors de l’octroi des statues honorifiques aux chefs athéniens ou étrangers.

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De fait, les auteurs anciens ont été particulièrement frappés par l’ampleur du phénomène : pas moins de huit sources évoquent la multiplicité des statues honorifiques dressées en l’honneur de Démétrios de Phalère, au point que le phénomène semble étroitement associé à son « règne » [37][37] Les passages sont commodément édités et traduits par.... Seul leur nombre exact semble faire débat. Tandis que Diogène Laërce parle de 360 effigies, d’après une tradition à laquelle fait écho Pline l’Ancien et qui remonterait au moins à Varron [38][38] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,..., Cornelius Nepos et Plutarque avancent le chiffre de 300 effigies, déjà rapporté par Strabon [39][39] STRABON, Géographie, IX, 1,20; CORNELIUS NEPOS, Miltiade,.... Favorinus évoque même l’octroi de 1 500 statues, faisant peut-être référence, non seulement aux monuments en bronze, mais aussi en marbre [40][40] FAVORINUS [Dion de Pruse], Discours aux Corinthiens,....

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Que ces chiffres soient probablement exagérés importe peu. Dans tous les cas, ils contrastent fortement avec la parcimonie avec laquelle les Athéniens octroyaient cet honneur suprême au IVe siècle. La multiplication des effigies de Démétrios apparaît ainsi comme un pied de nez oligarchique aux pratiques démocratiques antérieures : leur nombre n’est-il pas une manière de ridiculiser le contrôle étroit par lequel les démocrates encadraient auparavant l’octroi des honneurs suprêmes ? Mieux encore, comment ne pas voir dans la démultiplication des statues honorifiques du législateur le pendant exact de la restriction du corps civique voulue par les tenants de l’oligarchie ? Cette première rupture s’accompagne en outre d’un autre bouleversement. Au lieu d’être le résultat d’un processus lent et normé, cette épidémie statuaire se produit de manière excessivement rapide et spontanée. L’auteur parle ainsi de 360 effigies en bronze érigées en moins de 300 jours : pour arriver à soutenir un tel rythme, les artisans athéniens auraient donc dû produire plus d’une sculpture par jour, ce qui paraît manifestement exagéré, mais donne une idée de l’ampleur du phénomène [41][41] Ibid., p. 122-123, met en doute la rapidité du processus....

Nouveaux lieux : le maillage du territoire attique

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En se faisant octroyer par le peuple athénien un si grand nombre de statues, Démétrios entendait visiblement saturer l’espace et le temps des traces monumentales de sa présence. De fait, le nombre de ses statues semble étroitement lié au nombre de jours dans l’année, comme s’il s’agissait, pour le gouverneur de la cité, d’investir l’ensemble du cycle temporel et de ne laisser aucun moment échapper à son empreinte – à en croire, du moins, l’interprétation de certains auteurs latins : « il n’est personne, je pense, à qui l’on dressa plus de statues qu’Athènes n’en éleva à Démétrios de Phalère; car on lui en éleva 360 – l’année ne comptant pas encore un plus grand nombre de jours [...] [42][42] PLINE L’ANCIEN, Histoire naturelle, XXXIV, 12,27, in... ».

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Mais cette politique statuaire visait surtout à manifester sa présence dans l’espace. La réplication ad nauseam de ses effigies assurait en effet son ubiquité : si l’Acropole et l’agora furent probablement les emplacements privilégiés de cette prolifération statuaire, le nombre extravagant de ces effigies impliquait nécessairement un maillage raisonné de tout l’espace attique. Et, de fait, c’est dans un dème éloigné du centre urbain qu’a été retrouvée la seule trace monumentale attestant peut-être l’épisode. En 1965, les archéologues ont en effet mis au jour la base d’une statue équestre sur les premiers contreforts orientaux du mont Hymette [43][43] Athéna G. KALOGÉROPOULOU, « Base en l’honneur de Démétrius.... Sur la partie supérieure de cette base oblongue, une inscription proclame : « Les Sphettiens [ont consacré la statue de] Démétrios, fils de Phanostratos. Antignotos l’a fait » (Sphêttioi Dêm[etrion] Phanostratou a[nethêkan]. Antignôtos epoiê[se]). Cette découverte apporte ainsi la preuve quasi certaine que Démétrios fut honoré à Sphettos, un dème de l’intérieur de l’Attique [44][44] C’est au demeurant le seul témoignage avant l’époque.... Certes, un doute subsiste encore : la statue pourrait avoir été dédiée, non au législateur d’Athènes, mais à son petit-fils homonyme qui fut par ailleurs le bénéficiaire d’un tel privilège à Éleusis une cinquantaine d’années plus tard [45][45] Octroyant une statue équestre à « Démétrios, fils de.... Toutefois, il serait pour le moins étonnant que l’on ait retrouvé deux inscriptions en l’honneur du petit-fils, et aucune en l’honneur du grand-père qui marqua tant la cité de son empreinte statuaire [46][46] Comme l’a montré S. V. TRACY, « Demetrios of Phalerum... »,....

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Cette inscription témoigne plus largement de l’activité des dèmes à l’époque de Démétrios de Phalère. Comme l’a souligné Graham Oliver, alors que l’on ne connaît qu’une seule inscription émanant des institutions centrales de la cité pour toute la période de son « règne », plusieurs décrets sont, dans le même temps, votés par les dèmes de l’Attique, à Acharnes et Aixonè notamment, où le législateur fut honoré par un décret, malheureusement mutilé [47][47] G. J. OLIVER, « Space and visualization... », art..... C’est que les résidents des dèmes avaient toutes les raisons d’exprimer leur gratitude au gouvernant d’Athènes qui avait très probablement pris des mesures économiques en leur faveur [48][48] C’est l’hypothèse de G. J. OLIVER, « Space and visualization... »,.... Fruits d’un compromis avec les élites régionales, les statues de Démétrios refléteraient donc le triomphe d’une Athènes décentrée et la relative marginalisation des institutions civiques traditionnelles au profit des dèmes. Dès lors, sans aller jusqu’à soutenir que tous les dèmes de l’Attique aient pu lui décerner un tel privilège, on comprend mieux la prolifération statuaire en l’honneur de Démétrios de Phalère.

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Cependant le bouleversement opéré ne s’arrête pas là. Au-delà même du nombre extravagant de ses statues, de la rapidité de leur érection et de la diversité de leurs emplacements, Démétrios de Phalère choisit également de leur donner une forme nouvelle, en rupture complète avec les conventions iconographiques établies au IV e siècle et, plus largement, avec les codes de la statuaire démocratique.

Nouvelle forme : l’adoption du registre équestre

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Parallèlement à cet investissement inédit de l’espace, Démétrios de Phalère promut une nouvelle forme de statuaire honorifique : la statue équestre. À en croire Diogène Laërce, les 360 effigies en bronze du législateur étaient pour la plupart « à cheval, sur des chars et des attelages à deux chevaux [49][49] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,... ». Or, sur l’acropole de Sphettos, c’est bien la base d’une statue équestre, probablement en bronze, qui a été mise au jour par les archéologues [50][50] Qu’il s’agisse d’une statue équestre, peut-être en.... Le recoupement avec l’affirmation de Diogène Laërce plaide donc encore, si besoin était, pour attribuer le monument au tyran-législateur et non à son petit-fils homonyme.

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Le gouvernement de Démétrios de Phalère marque ainsi l’avènement d’une nouvelle forme de statue honorifique. Cette innovation ne concerne d’ailleurs pas les seules effigies du dirigeant athénien, comme l’atteste l’unique décret civique conservé pour cette période. Votés en 314/13 av. J.-C., les honneurs décernés à Asandros de Macédoine, un proche de Cassandre, comprenaient une statue en bronze le représentant « à cheval, sur l’agora, là où il le souhaite, sauf près [des statues] d’Harmodios et d’Aristogeiton [51][51] IG II2, 450, fr. B, l. 9-12. Outre cette statue équestre,... » (eph’ hippou en agorai hopou am boulêtai plên par’ Harmodion kai Aristogeiton[a]). Avec le monument de Sphettos, on tient là une des plus anciennes attestations de statue honorifique équestre dans le monde grec [52][52] Voir à ce propos Heinrich B. SIEDENTOPF, Das hellenistische.... Seuls deux antécédents sont en effet connus : d’une part, les effigies des chefs phocidiens Onymarchos et Philomelos, dressées dans le sanctuaire de Delphes à la fin des années 350, lors de la troisième guerre sacrée [53][53] Voir Denis KNOEPFLER, Décrets érétriens de proxénie...; d’autre part, les honneurs décernés par les Érétriens à Timothéos, commandant militaire macédonien de Cassandre vers 319/8 av. J.-C., selon la datation haute proposée par Denis Knoepfler [54][54] Voir D. KNOEPFLER, Décrets érétriens de proxénie...,....

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Comment expliquer le choix d’un tel registre iconographique alors que, pour autant qu’on le sache, Démétrios de Phalère ne fut pas un homme d’armes, mais un orateur et un législateur [55][55] S. V. TRACY, « Demetrius of Phalerum... », art. cit.,... ? Plutôt que d’y voir une erreur des sources anciennes, il faut l’interpréter comme une stratégie délibérée, d’autant plus signifiante qu’elle est détachée de toute référence à une fonction militaire précise. Par le recours à la statuaire équestre, le dirigeant athénien poursuivait, à mon sens, deux aspirations symétriques et complémentaires : rompre avec les valeurs démocratiques d’une part, s’inscrire dans la continuité d’Alexandre d’autre part.

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Tout d’abord, en adoptant un tel registre, Démétrios de Phalère contrevenait aux codes iconographiques propres à la démocratie et renouait avec une forme de statuaire archaïque, dont le cavalier Rampin, érigé au milieu du VI e siècle av. J.-C., constitue le plus célèbre représentant : le législateur récupérait ainsi à son profit un répertoire tombé en désuétude en raison de ses résonances élitaires. De fait, durant tout le IVe siècle, les cavaliers athéniens (hippeis) furent étroitement associés à l’oligarchie pour avoir pris une part active au renversement de la démocratie, lors de la tyrannie des Trente en 404 [56][56] XÉNOPHON, Helléniques, II, 3,48 et II, 4,2-8 et 24.... Dans les plaidoyers judiciaires, les hippeis furent souvent accusés d’avoir un comportement arrogant et, partant, de nourrir des aspirations tyranniques [57][57] LYSIAS, Contre Alcibiade, XXIV, 11. Voir plus largement....

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Certes, les images équestres étaient loin d’être totalement proscrites de l’espace public athénien à l’époque classique : dès la fin du V e siècle, plusieurs stèles funéraires représentaient des cavaliers au combat dans le cimetière public de la cité, le dêmosion sêma[58][58] Sur l’iconographie du dêmosion sêma, voir Reinhard.... Récemment encore, lors des fouilles du métro, les archéologues ont mis au jour un obituaire en marbre surmonté par un relief figurant deux cavaliers combattant deux hoplites, dont l’un est déjà à terre [59][59] Cette stèle en marbre, haute de plus de deux mètres.... S’y ajoute également, dans un registre privé, la célèbre stèle funéraire de Dexiléos qui met en scène le jeune défunt à cheval après sa mort lors de la bataille de Coronée en 394 [60][60] On connaît également, à Éleusis, un relief votif consacré.... Dès la fin du V e siècle, les Athéniens avaient donc partiellement acclimaté le registre équestre à leur iconographie publique en dépit de ses résonances aristocratiques.

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Toutefois, cet usage resta limité et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, son emploi semble avoir eu une visée défensive : loin d’exalter la supériorité intrinsèque des cavaliers, les stèles équestres entendaient surtout montrer que ceux-ci pouvaient aussi se sacrifier pour la démocratie – et non chercher seulement à la renverser [61][61] Voir à ce propos I. G. SPENCE, The cavalry of classical.... En outre, à l’exception du tombeau de Dexiléos, ces monuments ne distinguaient jamais individuellement les cavaliers mais les célébraient toujours en tant que groupe. Enfin, ces représentations restaient cantonnées dans l’espace de la nécropole, comme si un bon cavalier ne pouvait être qu’un cavalier déjà mort.

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Dans ce contexte, on mesure mieux la rupture introduite par Démétrios de Phalère : en adoptant le répertoire équestre pour ses statues honorifiques – et non pour de simples reliefs votifs ou funéraires –, le dirigeant athénien contrevenait aux usages démocratiques en vigueur en récupérant l’héritage distinctif de la culture des élites archaïques.

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Le dirigeant athénien cherchait surtout, de façon plus positive, à s’inscrire dans une tradition récente initiée par Alexandre le Grand. De fait, le conquérant avait prêté un soin attentif à la diffusion de ses portraits et, en particulier, au développement d’une imagerie équestre. À Alexandrie, il était ainsi représenté à cheval en fondateur (ktistês) de la cité [62][62] PS.-LIBANIOS [Nikolaos le Rhéteur], Progymnasmata,..., tandis que le peintre Apelle et les sculpteurs Lysippe et Euphranor le mirent souvent en scène à cheval sur le célèbre Bucéphale ou bien en conducteur de quadrige [63][63] PLINE L’ANCIEN, Histoire naturelle, XXXIV, 19,15 (Lysippe);.... Bien évidemment, les diadoques s’empressèrent ensuite d’imiter leur glorieux aîné en adoptant la même stratégie iconographique [64][64] Ainsi Démétrios Poliorcète se vit-il accorder une statue.... Démétrios de Phalère imitait donc, à l’échelon civique, le nouveau registre triomphal propre aux rois hellénistiques. Il pavait ainsi la voie à tous ceux qui, à l’intérieur des cités ou des États fédéraux, prirent le sillage des souverains macédoniens en recevant au cours du III e siècle av. J.-C. l’honneur d’une statue équestre [65][65] Voir par exemple John MA, « The many lives of Eugnotos....

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Nouveau nombre, nouveaux lieux, nouvelle forme : c’est donc toute la culture des honneurs mise en place au IVe siècle qui se trouvait bouleversée par l’action de Démétrios de Phalère. Cette rupture s’inscrivait au demeurant dans le cadre d’une politique globale tendant à restreindre les autres formes d’autocélébration pour laisser l’empreinte monumentale du dirigeant athénien sans concurrence.

Nouvelles restrictions : les lois somptuaires

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Le nom de Démétrios de Phalère est resté attaché aux lois somptuaires qu’il mit en vigueur. Son action de régulation se concentra notamment sur les espaces qui, durant toute l’époque classique, avaient été au cœur des stratégies de distinction des élites athéniennes : la nécropole et le théâtre.

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Dans l’espace funéraire tout d’abord, Démétrios de Phalère restreignit drastiquement la production de monuments représentant des individus, en ronde-bosse comme en relief [66][66] Voir C. HABICHT, Athènes hellénistique..., op. cit.,.... D’après Cicéron, « il fixa une limitation pour les tombeaux neufs, car il ne voulut pas que l’on plaçât sur le monceau de terre autre chose qu’une colonne (columella) qui ne devait pas être haute de plus de trois pieds, une table (mensa) ou une vasque (labellum), et il avait nommé un magistrat spécialement chargé de veiller à l’exécution de ces mesures [67][67] CICÉRON, Lois, II, 26,6. Voir aussi PHILOCHORE, Die... ». La décision semble avoir été suivie d’effets, même si les archéologues tendent aujourd’hui à nuancer la brutalité de la réforme [68][68] Voir à ce propos Daniela MARCHIANDI, « Il peribolo... : sur les 249 monuments funéraires attiques qui sont conservés entre 317/6 av. J.-C. et la fin du siècle, la quasi-totalité se présente sous forme de petites colonnes (kioniskoi), généralement identifiées avec les columellae de Cicéron [69][69] Le comptage est établi à partir des IG II2. Outre 221.... À l’évidence, la loi visait à limiter les dépenses des riches citoyens ou étrangers qui, dans les années 330/320 av. J.-C., érigeaient de somptueux tombeaux, parfois surmontés de statues juchées sur des colonnes de plus de dix mètres de haut [70][70] C’est le cas par exemple de la tombe de l’orateur Isocrate,... – non seulement à la périphérie de la ville, mais dans tout le territoire de l’Attique. Par ce biais, Démétrios de Phalère uniformisait les pratiques funéraires des élites athéniennes et leur retirait un moyen d’autocélébration très apprécié.

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Parallèlement le dirigeant abolit un certain nombre de liturgies, dont la chorégie. L’organisation matérielle des fêtes en l’honneur de Dionysos fut dorénavant confiée à un unique magistrat, l’agonothète. Si les sources anciennes n’attribuent pas explicitement la réforme à Démétrios de Phalère, les inscriptions ne laissent toutefois guère de doute à ce sujet [71][71] Peter WILSON, The Athenian institution of the Khoregia :... : tandis que le dernier monument chorégique attesté date de l’année 320/19 av. J.-C., le premier agonothète connu est honoré en 307/6 av. J.-C., juste avant la chute du législateur [72][72] Respectivement IG II2, 3055 et 3056 (320/19 av. J.-C.).... Quelle qu’en soit la date exacte [73][73] Ce changement date peut-être de 309/308 av. J.-C.,..., le bouleversement est d’importance : alors qu’auparavant les chorèges rivalisaient entre eux pour donner le plus de lustre possible au chœur dont ils avaient la charge, l’agonothète assure désormais toutes les dépenses pour éviter les phénomènes de surenchère.

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Répercutant une formule de Démétrios lui-même, Plutarque éclaire parfaitement les objectifs de la réforme : « et à ces chorèges, en cas de défaite, il ne restait qu’à subir quolibets et railleries; en cas de victoire, leur revenait le trépied qui, loin d’être le souvenir de leur victoire, selon le mot de Démétrios, n’était que l’ultime profusion de leurs biens gaspillés, le cénotaphe de leur patrimoine disparu (tôn ekleloipotôn kenotaphion oikôn)[74][74] PLUTARQUE, Sur la gloire des Athéniens, 349B. ». Le dirigeant athénien assimilait ainsi les frais engagés lors des chorégies à un splendide tombeau vide – le cénotaphe – et, partant, aux dépenses funéraires qu’il cherchait précisément à réguler : il établissait donc un lien étroit entre l’espace de la nécropole et l’univers du théâtre. La référence au cénotaphe faisait en outre probablement écho aux monuments chorégiques eux-mêmes : en cas de victoire, les chorèges bâtissaient parfois de somptueux édifices dont la seule fonction était d’accueillir l’immense trépied honorifique reçu pour prix de leur victoire. Concentrés dans la « rue des Trépieds » qui partait du sanctuaire de Dionysos, ces édifices permettaient ainsi aux chorèges de commémorer leur succès dans l’espace public [75][75] Voir Hans Rupprecht GOETTE, « Choregic monuments and....

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Dans ce contexte, la réforme de Démétrios prend une tout autre signification. En abolissant la chorégie, le dirigeant athénien souhaitait non seulement préserver les fortunes familiales mises en péril par l’esprit agonistique des participants, mais surtout limiter les moyens d’autocélébration de l’élite athénienne : après avoir encadré le luxe funéraire, il les privait d’un autre mode de manifestation de leur supériorité sociale [76][76] Voir Hans J. GEHRKE, « Das Verhältnis von Politik und....

Nouveau monopole : Démétrios seul en scène

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Si Démétrios de Phalère édicta cette double interdiction, ce fut donc à des fins politiques et non pour des raisons morales ou philosophiques [77][77] Certes, ces mesures font écho aux recommandations d’ARISTOTE,.... Le dirigeant athénien entendait rabaisser la superbe de ses éventuels rivaux pour monopoliser toute l’attention des Athéniens. C’est d’ailleurs le sens des anecdotes, souvent négatives, qui soulignent son amour pour les signes de distinction dont il cherchait pourtant à priver ses concurrents :

Démétrios, ayant édicté des lois (thesmous) régulant l’existence des autres, passa sa vie à les ignorer superbement. Il prenait un soin scrupuleux à son apparence, se teignant les cheveux en blond, se fardant le visage de rouge et usant des onguents les plus délicats. Il voulait avoir l’air lumineux afin de paraître charmant à tous ceux qu’il rencontrait. D’ailleurs, lors de la procession des Dionysies organisée sous son archontat, le chœur chanta des vers composés à sa gloire par Siron de Soles, dans lesquels il était présenté comme « pareil au Soleil » : « L’Archonte, supérieur aux autres nobles (exokhôs eugenetas) et pareil au Soleil, vénère-le donc avec des honneurs tout à fait divins (zatheois timaisi) »[78][78] ATHÉNÉE, Deipnosophistes, XII, 542B-D, in P. STORK,....

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Être « supérieur aux autres nobles » : telle était donc l’ambition poursuivie par Démétrios de Phalère, lui qui n’était pas un « bien né » [79][79] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit. V, 75 :.... À l’évidence cette quête de prestige social explique son investissement inédit du théâtre et de ses techniques. Grand ami du poète Ménandre [80][80] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,..., non seulement le législateur soignait son apparence à la manière d’un acteur [81][81] Ce souci se traduisait notamment par l’attention particulière... mais il profita de sa position institutionnelle d’archonte éponyme pour recevoir un éloge hyperbolique lors des Dionysies. Comme bien des souverains hellénistiques après lui, il métamorphosa ainsi la procession religieuse en spectacle à sa propre gloire [82][82] Voir Frank W. W ALBANK, « Two Hellenistic processions :.... Au demeurant, Démétrios de Phalère semble avoir fréquenté de façon assidue le secteur du théâtre au point de le transformer en lieu de promenade à la mode : « On sait aussi que tous les garçons (paides) enviaient Diognis, l’éromène de Démétrios : ils étaient si désireux de s’attirer les bonnes grâces de Démétrios que, quand il flânait dans la rue des Trépieds (peripatêsantos para tous tripodas) après son déjeuner, les plus beaux garçons demeuraient à cet endroit des jours entiers, à seule fin d’attirer son regard [83][83] ATHÉNÉE, Deipnosophistes, XII, 542E-F, in P. STORK,... ». Cette anecdote est d’autant plus significative que Démétrios avait précisément neutralisé la rue des Trépieds en tant que lieu de distinction sociale. En y déambulant (peripatein) en bon disciple d’Aristote, il n’avait dès lors plus à redouter la concurrence des autres familles athéniennes qui, désormais, ne pouvaient plus y élever de somptueux monuments chorégiques. Ainsi était-il en mesure de monopoliser le regard de tous les Athéniens.

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C’est dans ce contexte théâtral que la politique statuaire de Démétrios de Phalère prend finalement tout son sens. Ses effigies s’inscrivaient en effet dans une stratégie plus large qui jouait sur la catégorie du double et de la semblance (eikôn) : sous les dehors d’un acteur fardé ou sous la forme de ses statues (eikones), Démétrios tenait à placer les citoyens en position passive de spectateurs, voire d’adorateurs. Du reste jamais la cité ne connut si peu d’activité épigraphique, comme s’il s’agissait de ne laisser place qu’aux seules représentations de Démétrios de Phalère.

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De fait, des dix ans que dura son gouvernement, on n’a guère conservé qu’une inscription émanant de l’Assemblée [84][84] Encore s’agit-il du décret déjà évoqué en l’honneur..., alors que, pour les six années qui suivirent sa chute, plus de cent décrets du peuple, plus ou moins complets, nous sont parvenus [85][85] C. HABICHT, Athènes hellénistique..., op. cit., p..... Les hasards de la transmission ne peuvent à l’évidence suffire à expliquer un tel décalage. Démétrios de Phalère ne souhaitait manifestement pas exposer officiellement et durablement les décisions de l’Assemblée. C’était là un élément essentiel d’une stratégie globale visant à prendre le contrôle de l’espace public : afin d’accaparer l’attention des Athéniens, le législateur entendait vider l’espace public de toutes les autres manifestations de distinction, qu’elles soient individuelles – par le biais des lois somptuaires – ou collectives – en limitant l’affichage des décisions populaires.

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Pour mieux assurer son pouvoir, le dirigeant athénien mit donc un terme non seulement au compromis élaboré entre le peuple et les élites civiques mais également à l’aggiornamento qui liait les élites entre elles. D’une part, il priva ses rivaux des voies d’expression traditionnelles de leur prestige social. D’autre part, il remit en cause l’« habitude épigraphique athénienne » qui tendait à saturer l’espace public d’inscriptions célébrant le pouvoir décisionnel du peuple [86][86] Voir à ce propos les remarques suggestives de Charles.... Dès lors, Démétrios de Phalère rendait d’autant plus frappantes ses propres apparitions, en chair ou en bronze, puisqu’il était désormais seul en scène, métamorphosant les Athéniens en spectateurs passifs de sa propre gloire.

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Toutefois, cette omniprésence eut un douloureux revers. Sans contrepartie, la multiplication de ses statues engendra des réactions violentes, visant à neutraliser ces signes de distinction d’autant plus obsédants qu’ils étaient sans concurrence. Les statues de Démétrios de Phalère furent l’objet d’un retour de flamme, aboutissant à leur fonte et, plus largement, à des outrages variés obéissant à une logique qu’il faut essayer de décoder.

Nouvelles réactions : les statues mises à bas

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Selon une inquiétante polarité, les récompenses suprêmes peuvent se muer en leur contraire et l’honneur (timê) devenir outrage (aikia)[87][87] Jean-Pierre VERNANT, « Le pur et l’impur », Mythe et.... C’est que, lorsqu’elles sont jugées excessives, les distinctions déchaînent immanquablement l’envie. Comme le précise Diogène Laërce, « bien que [Démétrios de Phalère] fût fort illustre auprès des Athéniens, la jalousie (phthonos) qui ronge toutes choses jeta pourtant sur lui aussi son ombre [88][88] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,... ». Selon un lieu commun remontant à l’époque archaïque et toujours en vigueur à l’époque romaine, le succès risque toujours d’éveiller le courroux des dieux et surtout l’envie de la communauté [89][89] Que les compatriotes de l’athlète victorieux soient.... Encore au IIe siècle apr. J.-C., Plutarque s’en fait l’écho en recourant à une comparaison frappante : « Aussi la plus belle et la plus sûre sauvegarde d’un honneur est-elle sa simplicité, tandis que ceux qui sont immenses, excessifs, trop pesants, à peu près comme les statues démesurées (tois asummetrois andriasi), sont vite renversés [90][90] PLUTARQUE, Préceptes politiques, 820F.. »

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C’est précisément ce qui se produisit à la chute de Démétrios de Phalère. En 307 av. J.-C., Démétrios Poliorcète investit le Pirée et « libéra » Athènes de la domination de Cassandre, provoquant la fuite immédiate du législateur. Le diadoque proclama alors la liberté de la cité et, sous les vivats de la foule, s’engagea à n’installer aucune garnison dans la ville ou au Pirée. Le système censitaire mis en place par Démétrios de Phalère fut aboli et la démocratie restaurée. C’est dans ce contexte que les statues du législateur subirent alors la colère des Athéniens qui, faute de pouvoir s’en prendre directement au modèle, s’acharnèrent sur ses représentations [91][91] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,.... À en croire Strabon, la réaction émanait de la communauté elle-même et non du nouvel occupant : « Mais son impopularité et la haine de l’oligarchie prirent tellement le dessus qu’après la mort de Cassandre, Démétrios de Phalère fut obligé de s’exiler en Égypte. Les insurgés renversèrent et envoyèrent à la fonte plus de trois cents statues qui le représentaient [92][92] STRABON, Géographie, IX, 1,20. Dans son récit, Diogène.... »

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En détruisant ainsi les statues de Démétrios – tout comme l’effigie de son protecteur Cassandre [93][93] PLUTARQUE, Sur les délais de la justice divine, 16,559D,... –, la cité bafouait deux principes essentiels à la bonne marche du système honorifique, la confiance et la gratitude, auxquels le législateur déchu avait au demeurant consacré deux traités [94][94] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,.... Peut-être l’épisode fut-il également l’occasion de nourrir ses réflexions sur les caprices de la fortune qui, selon Polybe, constituait la matière d’un autre de ses ouvrages [95][95] POLYBE, Histoires, XXIX, 21,3-6, in P. STORK, J. M..... Toujours est-il que la brutalité du retournement ne fait guère de doute : s’il fut condamné au terme d’un jugement par contumace [96][96] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,..., ses images furent mises à bas sans autre forme de procès. Tous les auteurs anciens attestent la violence de l’épisode et Favorinus assure même que ses « mille cinq cents statues » (sic) furent renversées « en un jour [97][97] FAVORINUS [Dion de Pruse], Discours aux Corinthiens,... ». Dans la mesure où les effigies du législateur avaient été, sinon imposées, du moins accordées sans un contrôle populaire approfondi, le retour à l’équilibre se fit donc par la violence et non au terme d’un quelconque processus légal.

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Toutefois, si brutale fût-elle, cette manifestation de colère ne s’exprimait pas sans ordre. De fait, si la violence repose sur la transgression des normes, elle suit des règles et s’exprime la plupart du temps de façon ritualisée. Submergées par les flots, vendues, fondues, voire transformées en vase de nuit, les statues de Démétrios subirent une gamme d’outrages d’une troublante diversité. Pour autant, ces dégradations ne devaient rien au hasard et leurs formes relevaient d’une histoire et d’une anthropologie dont on peut rendre raison [98][98] En l’occurrence, ce n’est pas l’historicité de l’anecdote....

La gamme des outrages : « la colère du bronze »

L’expulsion du symbole : le katapontismos

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Tout d’abord, à en croire Diogène Laërce, certaines statues de Démétrios furent jetées au fond de la mer. Si l’historicité de l’anecdote est invérifiable, elle renvoie en revanche à un rituel archaïque bien attesté, souvent désigné par les dérivés du verbe katapontizein ou katapontoun[99][99] Le verbe employé par Diogène Laërce est buthizein,... : l’immersion volontaire d’un objet au fond de la mer. Un tel traitement poursuivait un double objectif. Tout d’abord, il manifestait la volonté des Athéniens d’effacer jusqu’au souvenir même du législateur. Ce qui est jeté dans la mer est en effet destiné à y rester : l’acte se veut irréversible. Tel est bien le sens du serment prêté par les Phocéens au moment où, devant l’avancée des troupes perses en 540 av. J.-C., ils décidèrent d’abandonner leur patrie et « jetèrent à la mer (katepontôsan) une masse de fer rouge, jurant de ne point retourner à Phocée avant que cette masse eût reparu à la surface des eaux [100][100] HÉRODOTE, Histoires, I, 165. ». Quant aux Athéniens, ils avaient recouru au même procédé lorsque, au moment de la création de la ligue de Délos en 478 av. J.-C., ils jetèrent avec leurs alliés « des blocs de fer dans la mer [101][101] ARISTOTE, Constitution des Athéniens, XXIII, 5. » pour rendre leur serment indissoluble. En noyant les effigies du « tyran », les Athéniens entendaient ainsi définitivement rayer Démétrios de Phalère de la mémoire civique [102][102] Un tel rituel peut parfois fonctionner en sens inverse...., dans un geste comparable à la damnatio memoriae des Romains qui avaient l’habitude de jeter les statues des politiciens impopulaires dans les eaux du Tibre [103][103] Voir à ce propos Astrid LINDENLAUF, « The sea as a....

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Ensuite, cette immersion correspondait à un geste de purification. Une tradition athénienne bien enracinée voulait en effet que l’on se débarrasse dans la mer des objets inanimés (ta apsukha) souillés par la pollution du meurtre. Lors de la fête des Dipolies en l’honneur de Zeus Polieus, le prêtre lâchait ainsi sur le sol le couteau sacrificiel (makhaira) qui avait servi à égorger le bœuf, avant de s’enfuir en courant. L’arme était alors traduite devant le tribunal du Prytaneion et, une fois condamnée, jetée au fond de la mer [104][104] PORPHYRE, De l’abstinence, II, 31,1. Qu’il s’agisse.... En tant qu’espace radicalement séparé du monde des hommes, la mer était le lieu le mieux à même d’accueillir, voire de purifier, les objets sacrilèges.

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Plusieurs statues meurtrières connurent un tel destin à l’époque archaïque [105][105] Voir Robert PARKER, Miasma : Pollution and purification.... C’est ce que racontent, par exemple, les récits entourant le règne de Phalaris à Agrigente dans la première moitié du VI e siècle. Construite a posteriori, la sinistre renommée de Phalaris doit beaucoup au taureau de bronze à l’intérieur duquel le tyran aurait fait rôtir les étrangers [106][106] Voir PLUTARQUE, Collection d’histoires parallèles grecques.... Or, à sa chute, « les citoyens d’Agrigente jetèrent au fond de la mer (katepontôsan) le taureau de Phalaris, comme le dit Timée [107][107] TIMÉE, FGrHist, 566 F 28C (nous traduisons). Voir à... ». Pour purger la souillure (agos) engendrée par le criminel, la statue fut donc expulsée du territoire de la cité et enfouie au fond de la mer.

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Au début du Ve siècle la statue en bronze de Théagénès de Thasos connut, semble-t-il, le même sort. En tant que double vainqueur aux concours olympiques, ce grand athlète était en effet honoré d’une effigie au centre de la cité. Toutefois, après sa mort, sa statue fut l’objet d’outrages répétés de la part d’un de ses adversaires politiques qui, plein de jalousie, venait flageller son effigie la nuit [108][108] L’histoire de Théogénès/Théagénès a fasciné les auteurs.... À en croire les auteurs anciens, la statue se serait alors vengée en tombant sur son persécuteur et le tuant. « Les Thasiens la jetèrent alors à la mer (katapontousi), se rangeant à la sentence de Dracon, qui, en rédigeant pour les Athéniens les lois sur le meurtre, a condamné à l’exil même les êtres inanimés (ta apsukha), au cas où l’un d’entre eux, en tombant, causerait mort d’hommes [109][109] PAUSANIAS, Périégèse, VI, 11,6. Après une longue famine,.... » Selon une procédure manifestement archaïque – puisque Dracon aurait vécu au VII e siècle av. J.-C. –, les statues meurtrières pouvaient donc faire l’objet d’un bannissement légal dont le but était d’écarter, aussi loin que possible, la pollution du meurtre.

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C’est dans ce contexte rituel que le traitement réservé aux statues de Démétrios de Phalère prend tout son sens. Si nulle mort ne pouvait leur être imputée, les effigies du législateur n’en avaient pas moins ébranlé durablement l’équilibre de la communauté civique. À ce titre, elles étaient porteuses d’une souillure dont les Athéniens entendaient se protéger en recourant à cette procédure de bannissement ritualisé.

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En définitive, l’épisode reflète non seulement la persistance au début de la période hellénistique d’un imaginaire archaïque de la souillure [110][110] Un autre parallèle, tout aussi vénérable, pourrait..., mais témoigne aussi d’une antique conception de la statuaire. S’ils prirent la peine de jeter ses statues au fond de la mer au lieu de simplement les détruire, c’est en effet que les Athéniens pensaient par ce biais atteindre symboliquement l’exilé lui-même [111][111] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,.... Dans le récit de Diogène Laërce, la destruction de ses effigies préfigure d’ailleurs la mort réelle du législateur : rongeant ses statues, le venin (ios) des calomnies fait écho au venin (ios) de l’aspic qui terrassa finalement Démétrios en Égypte quelques années plus tard [112][112] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,.... Double symbolique présentifiant l’absent : telle est donc la conception archaïque de la statuaire véhiculée par le sort des statues de Démétrios, en profond décalage avec les réflexions sur la mimêsis développées par les philosophes du IV e siècle, selon lesquelles les portraits ne sont que faux-semblant, sans aucun lien avec la réalité [113][113] Voir par exemple Jean-Pierre VERNANT, « De la présentification....

La neutralisation du symbole : la vente des statues

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Si certaines formes d’outrage s’enracinent dans un lointain passé, d’autres ne se comprennent qu’à l’aune d’une histoire plus récente. Aux dires de Diogène Laërce, certaines statues de Démétrios furent ainsi vendues [114][114] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,.... À l’évidence, ce procédé renvoyait à un tout autre imaginaire que celui de l’immersion rituelle : alors que le katapontismos implique un rapport symbolique entre l’effigie et son modèle, la vente des statues repose au contraire sur un processus de désymbolisation qui disjoint radicalement la statue de sa représentation. Un tel acte revient en effet à convertir un honneur unique, distinctif et individualisé, en une multiplicité d’éléments interchangeables entre eux : la monnaie symbolise l’égalité devant un même étalon [115][115] C’est ARISTOTE, Politique, I, 9,1257a31-b17, qui conceptualise....

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Certes, ce n’était pas la première fois que les Athéniens agissaient de la sorte. En 407/6 av. J.-C., dans les derniers feux de la guerre du Péloponnèse, ils avaient ainsi fondu certaines statues d’or de l’Acropole – et notamment celles d’Athéna Nikè – dans le but de frapper une monnaie de secours [116][116] HELLANICOS DE LESBOS, FGrHist, 323A F 26 et PHILOCHORE,.... Au début du conflit, Périclès envisageait d’ailleurs que la statue chryséléphantine de la déesse puisse elle-même être utilisée pour l’effort de guerre et son or, fondu [117][117] THUCYDIDE, Guerre du Péloponnèse, II, 13,3-5. Voir.... Sed perseverare diabolicum : les Athéniens réitérèrent ce geste transgressif une trentaine d’années plus tard, probablement en 374/3 av. J.-C. Si l’on en croit Diodore de Sicile, Iphicrate aurait en effet intercepté un navire rempli d’offrandes affrété par Denys l’Ancien, alors allié des Lacédémoniens. Le stratège n’aurait pas hésité à « vendre comme butin les ornements des dieux (elaphuropôlêse ton tôn theôn kosmon)[118][118] DIODORE DE SICILE, Bibliothèque historique, XVI, 57,3.... ». Furieux, le tyran de Syracuse envoya une lettre aux Athéniens pour fustiger leur impiété : « Vous êtes des sacrilèges sur terre et sur mer. Vous avez pris et converti en monnaie (katekopsate) les offrandes que j’avais envoyées aux dieux, et vous avez ainsi commis une profanation envers les plus grands des dieux, Apollon de Delphes et Zeus Olympien [119][119] Ibid.. » La transformation de statues en monnaie n’était donc pas une nouveauté au moment de la chute de Démétrios de Phalère.

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Toutefois, ces deux précédents ne sauraient masquer la rupture opérée à cette occasion. Dans les deux cas évoqués, ce furent en effet des événements extérieurs, liés à une conjoncture de guerre, qui dictèrent la conduite des Athéniens. En 407/6 av. J.-C., il s’agissait d’une solution de dernier recours, imposée par les circonstances et la nécessité de reconstruire une flotte mise à mal par les assauts spartiates. En outre, cette transgression reposait sur la fiction d’un prêt momentané : une fois la prospérité revenue, les dieux étaient censés recouvrer la jouissance de leurs biens et les statues retrouver leur intégrité [120][120] PLUTARQUE, Il ne faut pas s’endetter, 828B : « Et pourtant.... Quant à Iphicrate, sa conduite était sinon légitime, du moins excusable : en saisissant les offrandes de Denys de Syracuse, il ne faisait qu’exercer son droit de pillage contre un ennemi de la cité qui, en pleine guerre, soutenait les Lacédémoniens. Or, rien de tel ne peut expliquer l’agressivité des Athéniens à l’encontre des effigies de Démétrios de Phalère lorsqu’il fut chassé du pouvoir. Si ses statues furent converties en monnaie, ce ne fut nullement pour répondre aux nécessités du temps : à en croire les sources anciennes, le législateur laissait derrière lui une cité prospère [121][121] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,.... Loin d’être le reflet d’une communauté financièrement aux abois [122][122] C’est le cas, en revanche, à Cos, placée dans une situation..., la vente de ses statues renvoyait donc à une volonté délibérée : métamorphoser un symbole distinctif en signes monétaires interchangeables [123][123] Les mêmes procédés eurent cours, à l’époque romaine,....

L’inversion du symbole : de l’effigie aux pots de chambre

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Un dernier type de dégradation a particulièrement retenu l’attention des auteurs anciens. À les lire, les statues de Démétrios auraient été fondues pour être débitées « en pots de chambre (eis amidas) ». « Car on dit même cela [124][124] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,... », ajoute Diogène Laërce. À l’évidence, l’étonnement du biographe implique une hiérarchie entre les différentes formes d’outrages. La transformation en vases de nuit apparaît assurément comme l’offense suprême – la seule, au demeurant, dont Strabon se fasse l’écho lorsqu’il évoque la chute du législateur : « Les insurgés envoyèrent à la fonte (katekhôneusan) plus de 300 statues qui le représentaient; certains ajoutent même qu’on en fit des pots de chambre [125][125] STRABON, Géographie, IX, 1,20. Dans les Préceptes politiques,.... » De même que les Athéniens mirent en place une gradation entre les honneurs, ils imaginèrent une échelle des outrages dont on tient là visiblement l’ultime degré.

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De la statue au pot de chambre : comment mieux symboliser la dégradation et la déchéance ? Du reste, les diadoques eux-mêmes se saisirent parfois de cet étrange motif pour souligner toute la distance entre le réel et sa représentation idéalisée. Tel est le cas d’Antigonos le Borgne, exact contemporain de Démétrios de Phalère qui connut le comble des honneurs civiques, en étant le premier homme à recevoir un culte à sa gloire. En 311 av. J.-C., la cité de Skepsis en Troade lui réserva en effet un traitement inédit. Sanctuaire, autel, statue de culte (agalma), sacrifices, panégyries : l’éclat des honneurs accordés au diadoque bouleversait de fond en comble la hiérarchie des distinctions civiques, rendant les statues honorifiques, auparavant si prisées, bien pâles en comparaison [126][126] Wilhelm DITTENBERGER (éd.), Orientis graeci inscriptiones.... Or, à en croire Plutarque, Antigonos aurait lui-même remis en cause, par le biais d’un rapprochement trivial, la pertinence des honneurs divins qui lui étaient accordés. Ainsi se serait-il écrié « comme un certain Hermodote le proclamait, dans un poème, ‘fils du Soleil’et ‘dieu’: ‘Mon porteur de pot de chambre (ho lasanophoros) n’est pas dans le secret’ [127][127] Isis et Osiris, 360C-D : Theodorus BERGK, Poetae Lyrici... ». À l’évidence, l’éloge d’Hermodote fait écho au chant composé à la même époque par Siron de Soles en l’honneur de Démétrios de Phalère. « Fils du soleil » (Hêliou paida) pour l’un, « semblable au soleil » (hêliomorphos) pour l’autre : dans les deux cas, la gloire empruntait les mêmes sentiers hyperboliques. Or, Antigonos refusait d’être la dupe de ce concert de louanges. Loin de prétendre à l’autarcie divine, le diadoque se savait prisonnier des impérieuses nécessités de la condition humaine : le pot de chambre fonctionnait comme un rappel à l’ordre, comme si le diadoque préférait désacraliser lui-même ses propres honneurs plutôt que de voir d’autres les remettre en cause.

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De fait, le traitement infamant réservé aux statues de Démétrios de Phalère implique une forme de désacralisation. En cela, le procédé faisait écho à l’attitude du poète Diagoras de Mélos, à la fin du V e siècle av. J.-C., qui avait osé débiter en petit-bois une statue de culte (xoanon) d’Héraclès pour faire cuire ses navets [128][128] ÉPICHARME, fr. 131 Kaibel = CLÉMENT D’ALEXANDRIE, Le.... Toutefois, la ressemblance entre les deux épisodes reste superficielle. Alors que Diagoras traitait l’effigie divine comme un morceau de bois dont la forme était somme toute indifférente [129][129] Dans la conception aristotélicienne, une statue est..., il n’en allait pas de même pour les Athéniens lors de la chute de Démétrios de Phalère. Loin de considérer ses statues comme une simple réserve de métal précieux, ils tinrent à refaçonner le bronze pour lui donner une forme symbolisant la déchéance du législateur. Plutôt que de neutraliser le symbole, les citoyens choisirent donc d’en inverser le sens.

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En l’occurrence, l’inversion jouait sur un double registre. Tout d’abord, la matière : au lieu d’être associé à l’exaltation du pouvoir, le bronze servait désormais de réceptacle aux déjections de tous les Athéniens. Il était donc utilisé à contresens des valeurs symboliques qui lui étaient traditionnellement attachées et, plus largement, du langage aristocratique des métaux [130][130] Voir, dans un autre contexte, L. KURKE, « The language.... Ensuite, la forme : en coulant les statues en vases de nuit, les citoyens transformaient un honneur distinctif public, visible par tous, en objet utilitaire privé souvent manié par des esclaves [131][131] Le motif se retrouve à l’époque romaine. En 31 apr..... De fait, la manipulation des pots de chambre était associée au statut servile : capturé par le roi Antigonos le Borgne, un jeune Spartiate aurait même préféré se donner la mort plutôt que d’avoir à apporter au roi son pot de chambre, en proclamant fièrement « Je ne veux pas être esclave [132][132] PLUTARQUE, Apophtegmes lacédémoniens, 234C.. » Du premier des citoyens au dernier des esclaves : la transformation en vase de nuit reflétait donc la transmutation totale des valeurs associées à la statuaire honorifique.

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Loin d’être une transgression sans équivalent, cet épisode entrait en résonance avec plusieurs autres incidents qui tendaient, eux aussi, à mettre en scène les liens entre excrétion et exécration, entre souillure et infamie. Sans aller jusqu’à les fondre pour en faire des vases de nuit, certaines statues honorifiques furent ainsi recouvertes de l’urine des citoyens en colère. Dans son Discours aux Corinthiens, Favorinus d’Arles stigmatise le comportement des Athéniens qui, non seulement, mirent à bas les effigies de Démétrios de Phalère, mais outragèrent aussi les statues d’un roi de Macédoine :

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Je sais [...] que quinze cents statues de Démétrios de Phalère en un seul et même jour, ont toutes été renversées par les Athéniens. Ils osèrent même vider leurs pots de chambre sur le roi Philippe (etolmêsan de kai tou Philippou tou basileôs amidas kataskedasai). Les Athéniens donc arrosaient d’urine son effigie (tês eikonos), tandis qu’il arrosait leur cité de sang, de cendres et de poussière. Chose répréhensible en effet que de mettre le même homme tantôt au rang des dieux, tantôt plus bas que les hommes[133][133] FAVORINUS, Corinthiaca, XXXVII, 41. Natif d’Arles,....

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Le débat fait rage parmi les spécialistes pour déterminer l’identité du Philippe dont la statue est humiliée de la sorte : s’agit-il du père d’Alexandre, Philippe II de Macédoine, ou bien du roi Philippe V (237-179 av. J.-C.), le premier souverain antigonide à plier devant la puissance militaire romaine [134][134] Selon Anna Maria PRESTIANI GIALLOMBARDO, « Philippos... ? La réponse importe peu, en l’occurrence. Ce traitement dégradant prend en effet son sens dans une série d’outrages qui dessine un motif dans la longue durée [135][135] Le même imaginaire est à l’œuvre à l’époque romaine.... Reste à saisir toute la violence de l’affront : recouvrir d’urine les statues était un geste d’autant plus transgressif qu’il renvoyait en miroir, dans l’imaginaire des acteurs, aux nombreux rituels de purification dont les statues de culte bénéficiaient : baignées dans l’eau de mer, nettoyées, polies ou encore couvertes d’huile, elles étaient l’objet de soins diamétralement opposés à ceux dont l’effigie de Philippe fut la victime [136][136] Sur la pratique de nettoyer et d’oindre les statues....

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Quelle que soit la véracité de l’épisode, la chute de Démétrios de Phalère mobilisa, chez les auteurs anciens, un imaginaire de l’outrage se déployant dans la longue durée et jouant sur des registres variés. Au-delà de leur apparente diversité, ces multiples affronts partageaient toutefois un trait commun. Qu’elles fussent expulsées au fond des mers, converties en monnaie ou débitées en pots de chambre, au terme du processus, les effigies du législateur étaient totalement anéanties. Dès lors, comment commémorer l’outrage ? Comment témoigner de l’infamie du « tyran » pour les générations futures ? La réponse se trouve peut-être dans le geste étrange des Athéniens qui conservèrent une statue de l’exilé pour l’inscrire, en négatif, dans la mémoire de la cité.

La conservation du symbole : la statuaire horrifique

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Pour clore l’inventaire des outrages dont les statues de Démétrios furent la cible, Diogène Laërce mentionne en effet une singulière exception : « Et une seule [de ces statues] est conservée à l’Acropole. Favorinus dit, dans son Histoire variée, que les Athéniens firent cela sur l’ordre du roi Démétrios. Mais aussi à l’année de son archontat, ils inscrivirent : année d’illégalité (anomias), selon Favorinus [137][137] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,.... » Malgré son exil, le législateur continua donc à jouir d’une statue dans le lieu le plus sacré d’Athènes, au contact des effigies divines et des offrandes les plus vénérables de la cité. Comment expliquer cette apparente anomalie qui contraste fortement avec la hargne iconoclaste manifestée par ailleurs ? Sans doute les Athéniens enten-daient-ils ainsi charger cette ultime effigie d’une signification négative, de façon à conserver une trace monumentale de l’infamie du tyran. D’honorifique, la statue préservée devenait horrifique : sa présence incitait par contraste le peuple athénien à rester dans le droit chemin, en lui proposant un contre-modèle à exécrer [138][138] É. PERRIN-SAMINADAYAR, « Aere perennius... », art..... La statuaire pouvait ainsi marquer tantôt le comble de l’honneur, tantôt le summum de l’indignité [139][139] Voir L. KURKE, Coins..., op. cit., p. 314-316..

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À vrai dire, Démétrios de Phalère connaissait bien les potentialités infamantes de la statuaire pour y avoir lui-même recouru sur un mode métaphorique. Si l’on en croit une anecdote relayée par Diogène Laërce, il aurait en effet stigmatisé l’un de ses adversaires en le comparant à une effigie d’Hermès : « Voyant un jeune homme dissolu, ‘voici, dit-il, un Hermès carré : la traîne, le ventre, le sexe, la barbe’ [140][140] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,.... » Piliers quadrangulaires dressés à la croisée des chemins, les Hermès marquaient parfois l’honneur lorsqu’ils étaient accompagnés d’inscriptions – telles les épigrammes à la gloire des stratèges victorieux contre les Perses, dans les années 470. Rien de tel en l’occurrence, puisque la métaphore entendait au contraire symboliser l’infamie du dépravé. Plus largement, l’anecdote révèle toute l’attention que portait Démétrios de Phalère à la statuaire, qu’elle lui servît à manifester sa propre gloire ou à signaler l’indignité d’autrui.

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Que les effigies puissent marquer le déshonneur est au demeurant un phénomène bien attesté en Grèce ancienne. Lors des concours olympiques, les athlètes ayant donné ou reçu des pots-de-vin étaient ainsi condamnés à payer une amende dont le produit servait à ériger des statues de Zeus en bronze – les Zanes – dans l’aire sacrée [141][141] PAUSANIAS, Périégèse, V, 21,2-18. On connaît cinq séries.... Comme le rappelle Pausanias, ces statues avaient une double fonction : vouer les athlètes tricheurs à l’exécration et glorifier la divinité du sanctuaire [142][142] PAUSANIAS, Périégèse, V, 21,3-4.. Toutefois, l’analogie avec Démétrios de Phalère n’est que partielle : alors que l’effigie conservée sur l’Acropole représentait le législateur lui-même, les Zanes figuraient la divinité et non le fraudeur. L’infamie ne ressortait donc qu’à la lecture du texte et non à la seule vision de l’image.

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Dans le cadre athénien, il existait en revanche des statues infamantes qui ressemblaient au coupable lui-même. Les archontes s’engageaient ainsi par serment à ne pas recevoir de dons corrupteurs (dôra) sous peine d’être condamnés à consacrer une statue en or, à taille réelle et à leur effigie, dans le sanctuaire de Delphes [143][143] ARISTOTE, Constitution d’Athènes, LV, 5; PLATON, Phèdre,.... À l’évidence, cette punition ressemblait à s’y méprendre à l’honneur si prisé par les membres de l’élite athénienne. Seuls changeaient en l’occurrence la nature du métal – l’or et non le bronze – et le lieu de la consécration – Delphes et non Athènes. Bien sûr, le passage du bronze à l’or avait un sens économique, puisqu’il multipliait le coût de l’amende par 80; toutefois, il visait probablement aussi à distinguer immédiatement la statue infamante des consécrations environnantes. Quant à l’emplacement retenu, il avait pour but de signaler le déshonneur de l’archonte non seulement à Athènes mais dans la Grèce tout entière, comme si la proclamation de l’infamie méritait davantage de publicité que l’annonce de la gloire [144][144] Selon J.-P. VERNANT, Figures, idoles, masques, op.....

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Qu’elle ait été ou non mise en œuvre, cette punition inédite était intimement liée au statut de ceux qu’elle visait. En tant que principaux magistrats de la cité, les archontes pouvaient en effet prétendre aux plus grands honneurs et, précisément, à l’octroi d’une statue honorifique. En contrepartie, ils devaient vivre perpétuellement sous la menace de l’indignité suprême : élever une statue signalant à tous leur infamie. La gloire s’éprouvait donc au risque de l’outrage. Ancien archonte lui-même, Démétrios de Phalère connut précisément un tel renversement de fortune : son ultime effigie offrait à tous le spectacle de sa résistible ascension.

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Reste un dernier élément à éclairer. Pourquoi avoir choisi un lieu si vénérable, l’Acropole, pour commémorer le déshonneur du législateur ? N’y avait-il pas d’autres zones plus adaptées et, surtout, moins prestigieuses pour offrir un tel spectacle ? En réalité, c’est précisément pour rendre l’opprobre plus manifeste que les Athéniens retinrent un tel emplacement. À la manière des symboles de gloire, l’outrage s’exprime en effet de façon différentielle : la proximité des statues divines rendait l’indignité de Démétrios d’autant plus manifeste. Ces jeux d’opposition constituaient d’ailleurs une stratégie visuelle éprouvée dans le monde grec. Stigmatisant les tricheurs, les Zanes prenaient ainsi tout leur relief par contraste avec les nombreuses statues d’athlètes vainqueurs qui encombraient le site d’Olympie depuis le VIe siècle av. J.-C. [145][145] Les exemples abondent dans l’œuvre de PAUSANIAS, Périégèse,.... De même à Sparte, le roi Pausanias, pourtant honni de tous, bénéficiait d’un tombeau près du théâtre à proximité immédiate de l’enclos funéraire du héros des Thermopyles, le roi Léonidas [146][146] PAUSANIAS, Périégèse, III, 14,1. THUCYDIDE, Guerre... : les Spartiates rendaient ainsi visibles, par contraste, les comportements à imiter ou bien à proscrire. Les Athéniens, quant à eux, n’avaient pas hésité à placer une stèle infamante sur l’Acropole pour en démultiplier le pouvoir dénonciateur. Stigmatisant Arthmios de Zéleia, accusé d’avoir accepté l’or corrupteur des Mèdes dans le deuxième quart du Ve siècle [147][147] DÉMOSTHÈNE, Sur l’Ambassade, XIX, 271-272; Troisième..., l’inscription était placée à l’entrée du sanctuaire, juste à côté de la statue d’Athéna Promachos érigée en souvenir de la victoire contre les barbares : comme l’écrit Démosthène, « on avait alors un tel respect pour la justice et on attribuait tant de prix à punir les auteurs de tels actes qu’on accordait le même emplacement au trophée de la déesse et aux châtiments infligés aux criminels de cette espèce [148][148] DÉMOSTHÈNE, Sur l’ambassade, XIX, 272. ». Honneur et infamie voisinaient donc, se renforçant l’un l’autre. Et c’est probablement pour la même raison – renforcer l’outrage au contact de la gloire – que les Athéniens conservèrent sur l’Acropole l’ultime effigie de Démétrios de Phalère.

L’inscription du symbole : l’épigraphie infamante

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En l’occurrence, la statue du législateur déchu assurait la même fonction que l’inscription accompagnant son nom dans la liste archontale. Faute de supprimer l’année tout entière – comme ils purent le faire pour un jour de leur calendrier [149][149] Nicole LORAUX, La cité divisée. L’oubli dans la mémoire... –, les Athéniens choisirent en effet d’affecter d’une marque négative l’année où Démétrios fut archonte éponyme et célébra les Dionysies avec tant de faste : d’après Favorinus, « à l’année de son archontat, ils inscrivirent : année d’illégalité (anomias)[150][150] DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V,... ». Ainsi l’indignité du « tyran » se trouvait-elle à jamais figée dans la pierre sous la forme d’une inscription accusatrice, au lieu que son nom soit purement et simplement effacé de la liste comme les Athéniens le firent pour Diphilos, vingt ans plus tard, en 287 av. J.-C. [151][151] PLUTARQUE, Vie de Démétrios, XLVI, 2 : « Cependant,.... En cela, les Athéniens poursuivaient une antique tradition consistant à rendre public le déshonneur. Car, dans la cité démocratique, les inscriptions n’avaient pas seulement vocation à honorer les citoyens mais pouvaient tout autant les flétrir – comme dans le cas d’Arthmios de Zéleia [152][152] Voir Jean-Marie BERTRAND, « De l’usage de l’épigraphie.... Selon la Souda, le verbe stelizein « ériger une stèle » avait même le sens de « marquer d’infamie » [153][153] Souda, s. v. stêlizein. Soumis à la stêliteusis (publication.... L’épigraphie servait donc parfois à conserver la mémoire du déshonneur, telles les fameuses stelai attikai qui commémoraient l’impiété des Athéniens impliqués dans la parodie des mystères d’Éleusis et la profanation des Hermès en 415 av. J.-C. [154][154] Voir Christophe PÉBARTHE, Cité, démocratie et écriture..... En définitive, « la capacité honorifique de la stèle semble avoir été, dans cette tradition, considérée comme tout à fait secondaire par rapport à sa fonction stigmatisante [155][155] J.-M. BERTRAND, De l’écriture à l’oralité..., op. cit.,... ».

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Épigraphie infamante et statuaire horrifique avaient donc d’étroites affinités : l’effigie préservée et la marque rajoutée à la liste archontale conspiraient à maintenir le souvenir négatif de Démétrios de Phalère. Cette collusion intime n’était d’ailleurs pas sans précédent. En cette fin de IVe siècle, les Athéniens gardaient en effet en mémoire l’étrange destin d’un homme – Hipparque, fils de Charmos – dont la statue dressée sur l’Acropole fut fondue pour devenir une stèle infamante, probablement au cours des années 480.

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Les Athéniens, n’ayant pu se saisir de sa personne, enlevèrent sa statue (eikona) de l’Acropole, la firent fondre et la transformèrent en stèle, où l’on décréta d’inscrire les noms des criminels et des traîtres (anagraphein tous alitêrious kai tous prodotas) : le nom d’Hipparque lui-même est gravé sur cette stèle parmi ceux des autres traîtres[156][156] LYCURGUE, Contre Léocrate, 117. Sur la signification....

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À près de deux siècles de distance, les mésaventures d’Hipparque, le premier ostracisé de l’histoire [157][157] En 488/7 av. J.-C., d’après ARISTOTE, Constitution..., évoquent irrésistiblement le sort de Démétrios de Phalère. Comme le législateur, Hipparque fut archonte éponyme [158][158] Petit-fils du tyran Hippias et chef des aristocrates,...; comme lui aussi, il fut jugé par contumace et, s’étant dérobé au procès, condamné à mort; comme lui, enfin, son effigie subit d’étranges avanies. Pour autant, l’analogie ne saurait être poussée trop loin. Tout d’abord, Hipparque ne bénéficiait certainement pas d’une statue honorifique sur l’Acropole : le monument fondu par les Athéniens n’était probablement qu’une offrande privée consacrée à Athéna dont on ignore même si elle représentait le dédicant [159][159] Voir R. KRUMEICH, Bildnisse griechischer Herrscher...,.... Surtout, sa transformation en stèle d’infamie reste sans équivalent dans le cas des effigies de Démétrios de Phalère.

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Toutefois, en dépit de ces notables différences, le parallèle permet sans doute de comprendre pourquoi les Athéniens tinrent tant à garder une statue de Démétrios de Phalère sur l’Acropole. Comme dans le cas d’Hipparque, il s’agissait de rendre l’outrage permanent : « Ce n’était pas pour le vain plaisir de faire fondre une statue de bronze, mais pour laisser à la postérité un témoignage pour le reste des temps (hina tois epigignomenois paradeigma eis ton loipon khronon) de leur indignation à l’égard des traîtres [160][160] LYCURGUE, Contre Léocrate, 119.. » Tel était bien le but poursuivi par la cité à la chute du législateur : faire résonner, pour l’éternité, la sinistre réputation du tyran, en chargeant d’une mémoire négative tant son nom – par le truchement de la liste archontale – que son image – grâce à l’ultime statue conservée sur l’Acropole.

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Peu après sa chute, les Athéniens eurent à nouveau recours au pouvoir infamant de l’écrit à l’encontre de Démétrios de Phalère. Toutefois, en lieu et place d’une exécration publique sur une stèle dressée au cœur de la cité, ils inscrivirent cette fois son nom sur une tablette en plomb, repliée sur elle-même et destinée à être expulsée aux portes d’Athènes [161][161] Voir M. HAAKE, Der Philosoph in der Stadt..., op. cit.,.... Il y a une trentaine d’années, les archéologues ont en effet découvert dans un puits situé au Dipylon, juste en dehors des murs, une tablette de malédiction portant le nom du législateur déchu, avec ceux de Cassandre, de son frère Pleistarchos et d’Eupolémos, un général macédonien [162][162] La tablette porte l’inscription : Pleistarkhon | Eupolemon.... Probablement gravée en 304 av. J.-C., l’inscription était dirigée contre ceux qui tentaient alors de reprendre Athènes au cours de la guerre de quatre ans [163][163] Sur cette guerre dite de « quatre ans » (307-303),.... Si elle atteste l’intérêt persistant de Démétrios de Phalère pour les affaires athéniennes, même après son exil, la malédiction témoigne surtout de la réaction des Athéniens qui tentèrent d’empêcher à jamais son retour, en recourant au pouvoir magique de l’écriture. Le nom inscrit fonctionnait en effet comme un double de Démétrios de Phalère, emprisonné et jeté hors des murs, à la manière dont certaines de ses effigies furent bannies et immergées au fond de la mer.

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En définitive, ce double jeu d’écriture – le rajout infamant sur la liste archontale et la malédiction placée hors les murs – offre un résumé saisissant de la stratégie symbolique complexe que les Athéniens mirent en place à la chute de Démétrios de Phalère. S’ils souhaitaient empêcher à tout prix son retour, expulsant jusqu’à son nom de la cité, les citoyens ne cherchèrent pas pour autant à bannir totalement son souvenir. Loin de vouloir l’effacer de la mémoire civique, sur le mode du refoulement psychanalytique – comme ils l’auraient fait, selon Nicole Loraux, lors des épisodes oligarchiques précédents [164][164] N. LORAUX, La cité divisée..., op. cit. –, les Athéniens conservèrent délibérément la trace du traumatisme sous la forme d’une inscription flétrissante et d’une statue horrifique : nul déni en l’occurrence, mais une gestion contrastée de la mémoire civique. C’est précisément parce qu’ils avaient gardé le souvenir du choc créé par Démétrios de Phalère que les Athéniens prirent, par la suite, des mesures législatives pour mieux encadrer l’octroi des honneurs suprêmes.

Épilogue. Violence ritualisée et régulation institutionnelle

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Sans doute cette réaction violente trouva-t-elle une traduction institutionnelle, sur un mode plus apaisé, dans les années qui suivirent l’exil du législateur. Au IIIe siècle av. J.-C., l’octroi des megistai timai fut en effet réglementé avec une rigueur renouvelée. Or, plutôt que de relier cette nouvelle législation au supposé traumatisme suscité par les honneurs de Démade, il semble plus logique de la rapporter à l’obsession statuaire de Démétrios de Phalère [165][165] Que ces deux moments aient été parfois confondus par... : en procédant de la sorte, les Athéniens souhaitaient probablement éviter que se renouvelle un tel pullulement de statues honorifiques. En outre, cette évolution législative s’inscrirait parfaitement dans l’ambiance prévalant après la restauration démocratique de 307 av. J.-C. De fait, la procédure distinguait désormais deux catégories d’individus dans la course aux honneurs : d’une part, les citoyens athéniens, qui n’étaient plus en mesure de briguer les récompenses suprêmes avant 60 ans, et, d’autre part, les bienfaiteurs étrangers, qui demeuraient éligibles à un tel privilège dès leur action d’éclat accomplie. C’était là faire écho au changement des temps : si, à la chute du législateur, le système démocratique avait été restauré et même raffermi sur le plan interne, en revanche, la cité ne jouissait plus de la même liberté en matière extérieure. Sur ce terrain mouvant, Athènes devait en effet composer avec de puissants « bienfaiteurs » étrangers – les diadoques et leurs proches – qu’elle devait être en mesure de ménager, si besoin était, en leur décernant sur le moment les honneurs suprêmes.

80

Peut-on préciser le moment probable où ces lois furent édictées ? Sans qu’il soit possible de trancher la question avec certitude, cette modification pourrait bien s’inscrire dans le mouvement de recodification des lois qui eut lieu en 304/3 av. J.-C., peu après la chute de Démétrios de Phalère. Attestée par un décret en l’honneur d’un certain Eucharès de Konthylè [166][166] IG II2, 487, l. 6-20. Pour un commentaire général de..., cette vaste entreprise fut menée à bien par le conseil des nomothètes, remis alors au goût du jour. L’inscription remerciait ainsi Eucharès pour avoir veillé à la publicité des lois, les inscrivant de façon à ce qu’elles soient accessibles « à quiconque souhaite les voir (skopein tôi boulomenôi) » et à ce que « personne n’ignore les lois de la cité » [167][167] IG II2, 487, l. 8-10. Le décret emploie une formule.... Cette volonté de transparence se traduisit, au demeurant, par un extraordinaire dynamisme épigraphique : entre 307 et 300 av. J.-C., plus de cent décrets du peuple sont attestés, parfois votés le même jour, lors d’une seule et même séance de l’Assemblée. Quel contraste avec le règne de Démétrios de Phalère, dont la quantité des statues en bronze semble avoir été inversement proportionnelle au nombre de décrets de l’Assemblée gravés sur la pierre ! Après une quinzaine d’années de tyrannie et d’oligarchie, la démocratie restaurée s’efforçait donc de renouer avec le passé démocratique athénien [168][168] Voir C. HABICHT, Athènes hellénistique..., op. cit.,... : c’est dans ce contexte de contrôle populaire renouvelé que la nouvelle législation sur l’octroi des honneurs suprêmes pourrait avoir été votée.

81

Décidément, la cité n’est pas morte à Chéronée, ni même avec la guerre lamiaque. Loin d’être « devenue une machine à voter des statues » pour honorer servilement les puissants [169][169] Voir à ce propos les remarques d’É. PERRIN-SAMINADAYAR,..., Athènes continua à encadrer strictement l’octroi des distinctions honorifiques durant tout le IIIe siècle av. J.-C. Pour autant, si la cité conservait la mainmise sur l’attribution des honneurs, elle devait ménager les nouveaux chefs du monde hellénistique, quitte à les gratifier de récompenses inédites. Dès lors, un contrôle différencié se mit en place. Alors qu’à l’intérieur de la cité, les élites athéniennes demeuraient soumises au contrôle populaire, les rois macédoniens et leurs suivants furent parfois les récipiendaires d’honneurs exorbitants : après la chute de Démétrios de Phalère, Démétrios Poliorcète et son père Antigonos le Borgne furent même l’objet d’un culte civique et eurent l’insigne privilège de pouvoir dresser leurs effigies auprès de celles des tyrannicides. En définitive, loin de symboliser le déclin de la culture civique, les statues honorifiques au IVe et au IIIe siècle av. J.-C. témoignent plutôt de la mutation des formes d’expression autorisées de la supériorité sociale, articulant étroitement autonomie interne et dépendance relative à l’égard des rois hellénistiques : elles tiennent lieu de miroir grossissant des évolutions de la cité athénienne au début de l’époque hellénistique.

82

Ainsi le sort des statues de Démétrios de Phalère éclaire-t-il d’un jour nouveau un pan de l’histoire institutionnelle d’Athènes, à un moment charnière où la cité doit concilier son héritage démocratique, les velléités oligarchiques de son élite et la dynamique monarchique créée par la conquête d’Alexandre. Audelà de ces aspects proprement juridiques, l’étude a également mis au jour une culture de l’outrage aux multiples facettes. Jetées à la mer, transformées en monnaie voire en pots de chambre, ou encore conservées comme marques d’infamie, les effigies de Démétrios de Phalère furent l’objet d’une gamme étendue d’offenses dont la signification n’apparaît qu’une fois réinscrite dans la longue durée. S’efforçant d’articuler le temps court des ruptures institutionnelles et le temps long de l’anthropologie, cette enquête s’inscrit donc dans une certaine façon d’écrire l’histoire et de penser le politique.

83

C’est en effet cette perpétuelle oscillation entre temps court et temps long, histoire et anthropologie, politique et rituel qui a guidé l’analyse et notamment le choix de son objet. Certes, interroger des images – les statues honorifiques – comportait un risque, jadis souligné par N. Loraux : privilégier une vision marmoréenne d’Athènes, figée hors du temps des batailles et des assemblées, arrimée à un socle rituel immuable [170][170] N. LORAUX, La cité divisée..., op. cit., p. 46.. Toutefois, loin de consacrer l’ellipse du politique, les effigies de Démétrios de Phalère sont apparues comme des objets pertinents pour penser le changement et révéler la conflictualité inhérente au politique en Grèce ancienne. De la même façon, c’est pour unir le fracas de l’événement et le murmure de l’imaginaire que l’enquête s’est concentrée sur un moment précis, le règne de Démétrios de Phalère : parce qu’il fait rupture, l’événement est l’occasion d’entrevoir, à la manière d’une coupe géologique, le politique dans ses multiples articulations [171][171] Voir à ce propos Vincent AZOULAY et Paulin ISMARD,....

Notes

[*]

Cet article est dédié à John Ma dont les séminaires ont inspiré cette recherche. Je remercie Patrice Brun, Cécile Chainais, Charles Delattre, Alain Duplouy, Pierre Fröhlich, Anna Heller, Paulin Ismard, Francis Prost et Pauline Schmitt pour leurs remarques et leurs critiques.

[1]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines des philosophes illustres, Paris, LGF, 1999, V, 75-77 (traduction légèrement modifiée). Les textes grecs et latins – et leur traduction – sont, sauf indication contraire, ceux proposés par la collection des universités de France et publiés par les éditions Les Belles Lettres à Paris. Annales HSS, mars-avril 2009, n° 2, p. 303-340.

[2]

Oscillant entre adhésion et rejet du régime démocratique, ces écoles sont réintégrées, au cours du IV e siècle, à la vie de la cité, au point de devenir la vitrine d’Athènes à l’époque hellénistique. Voir à ce propos Éric PERRIN-SAMINADAYAR, Éducation, culture et société à Athènes. Les acteurs de la vie culturelle athénienne (229-88 av. J.-C.) : un tout petit monde, Paris, De Boccard, 2007.

[3]

Victor HUGO, « La colère du bronze », La Légende des siècles, 2e s., XXI, 7, l. 204-206.

[4]

Déjà ARISTOTE, Physique, trad. par P. Pellegrin, Paris, Flammarion, 2000, III, 1,201A, utilisait l’exemple de la statue pour penser le rapport entre la puissance et l’acte : « il est en effet possible que le bronze soit en puissance une statue, mais pourtant l’entéléchie du bronze en tant que bronze n’est pas un mouvement ».

[5]

Voir par exemple Jean-Pierre VERNANT, Religions, histoires, raisons, Paris, F. Maspero, 1979, p. 105-137; Id., Figures, idoles, masques, Paris, Julliard, 1990; en dernier lieu, Deborah TARN STEINER, Images in mind : Statues in archaic and classical Greek literature and thought, Princeton, Princeton University Press, 2001.

[6]

Voir tout de même Alan S. HENRY, Honours and privileges in Athenian decrees : The principal formulae of Athenian honorary decrees, Hildesheim, G. Olms, 1983, p. 294 sq., après les premiers travaux, restés sans postérité immédiate, d’Henri FRANCOTTE, « De la législation athénienne sur les distinctions honorifiques », Musée Belge, 3,1899, p. 246-281 et 4,1900, p. 55-75 et 105-123.

[7]

Voir notamment Andrew STEWART, Attika : Studies in Athenian sculpture of the Hellenistic age, Londres, Society for the Promotion of Hellenic Studies, 1979; Paul ZANKER, The mask of Socrates : The image of the intellectual in antiquity, Berkeley, University of California Press, 1995; Ralf KRUMEICH, Bildnisse griechischer Herrscher und Staatsmänner im 5. Jahrhundert v. Chr., Munich, Biering & Brinkmann, 1997 et Robert R. R. SMITH, « Cultural choice and political identity in honorific portrait statues in the Greek East in the second century A.D. », The Journal of Roman Studies, 88,1998, p. 56-93.

[8]

Voir notamment les travaux de John MA, « Hellenistic honorific statues and their inscriptions », in Z. NEWBY et R. LEADER-NEWBY (dir.), Art and inscriptions in the ancient world, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, p. 203-220; Id., « The two cultures : Connoisseurship and civic honours », Art History, 29-2,2006, p. 325-338, qui établit des ponts entre l’épigraphie et l’histoire de l’art.

[9]

Graham J. OLIVER, « Space and visualization of power in the Greek polis: The award of portrait statues in decrees from Athens », in P. SCHULTZ et R. VON DEN HOFF (dir.), Early Hellenistic portraiture : Image, style, context, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, p. 181-204; Éric PERRIN-SAMINADAYAR, « Aere perennius. Remarques sur les commandes publiques de portraits en l’honneur des grands hommes à Athènes à l’époque hellénistique : modalités, statut, réception », in Y. PERRIN et T. PETIT (dir.), Iconographie impériale, iconographie royale, iconographie des élites dans le monde gréco-romain, SaintÉtienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2004, p. 109-137.

[10]

Voir à ce propos Horst BLANK, Wiederverwendung alter Statuen als Ehrendenkmäler bei Griechen und Römern, Rome, L’Erma di Bretschneider, 1969 et, toujours pour l’époque romaine, Julia L. SHEAR, « Reusing statues, rewriting inscriptions and bestowing honours in Roman Athens », in Z. NEWBY et R. LEADER-NEWBY (dir.), Art and inscriptions..., op. cit., p. 221-246.

[11]

Pauline SCHMITT-PANTEL, La cité au banquet. Histoire des repas publics dans les cités grecques, Rome, École française de Rome, 1992, p. 153; Vincent AZOULAY, Xénophon et les grâces du pouvoir. De la Charis et charisme dans l’œuvre de Xénophon, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, p. 88-89; Jeremy TANNER, The invention of art history in Ancient Greece : Religion, society and artistic rationalisation, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2006, p. 111 et 122.

[12]

Philippe GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs, Athènes, École française d’Athènes, 1985, p. 12,27 et, plus largement, p. 92-103.

[13]

Voir Michael J. OSBORNE, « Entertainment in the Prytaneion at Athens », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 41,1981, p. 153-170; P. SCHMITT-PANTEL, La cité au banquet..., op. cit., p. 147-155. En dehors des tyrannoctones et de leurs descendants, Cléon est l’un des premiers citoyens athéniens à se voir accorder la sitèsis, après sa fulgurante victoire à Sphactérie en 424 : voir à ce propos P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 95.

[14]

Ibid., p. 96-102, sur ces statues alors réservées aux stratèges athéniens les plus brillants.

[15]

ARISTOTE, Rhétorique, III, 10,1411b6-12.

[16]

P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 96-112; John MA, « A gilt statue for Konon at Erythrai ? », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 157,2006, p. 124-126.

[17]

Cléon fut honoré par la nourriture au prytanée dès 425/4; les vainqueurs des concours olympiques, pythiques, néméens ou isthmiques, se virent décerner la sitèsis et la proédrie dès les années 430. PLATON, Apologie de Socrate, 36d-e; DÉMOSTHÈNE, Contre Leptine, XX, 141 et, surtout, Inscriptiones Graecae (dorénavant IG) I3, 131, l. 34 (datant des années 440-432 av. J.-C.). Voir, à ce propos, Donald G. KYLE, Athletics in ancient Athens, Leyde, E. J. Brill, 1987, p. 145-147.

[18]

É. PERRIN-SAMINADAYAR, « Aere perennius... », art. cit., p. 112-117. Voir aussi Philippe GAUTHIER, « Le décret de Thessalonique pour Parnassos. L’évergète et la dépense pour sa statue à la basse époque hellénistique », Tekmeria, 5,2000, p. 39-62, ici p. 48 et n. 31.

[19]

C’est pourquoi, dans cette étude, nous n’utiliserons pas le terme « portrait » qui implique une ressemblance – loin d’être avérée – entre le personnage et sa représentation statuaire. Sur la délicate question du réalisme figuratif, voir les remarques éclairantes de Francis PROST, « Miltiade et le lièvre », in F. LISSARRAGUE et al. (dir.), Céramique et peinture grecques : modes d’emploi. Actes du colloque international, École du Louvre, avril 1995, Paris, La Documentation française, 1999, p. 245-255.

[20]

Selon ARISTOTE, Constitution des Athéniens, LVIII, 1, le polémarque effectuait même des sacrifices funèbres (enagismata) à Harmodios et Aristogeiton, probablement près de l’enclos où se trouvaient les statues. Voir Sture BRUNNSÅKER, The tyrant-slayers of Kritios and Nesiotes, Stockholm, Svenska Institutet i Athen, [1955] 1971 ; Michael W. TAYLOR, The Tyrant Slayers : The heroic image in fifth century B.C. Athenian art and politics, Salem, Ayer Company Publ., [1981] 1991; Burkhard FEHR, Les tyrannoctones. Peut-on élever un monument à la démocratie ?, Paris, A. Biro, [1984] 1989.

[21]

Tel est, par exemple, le cas pour la statue de Chabrias : CORNELIUS NEPOS, Chabrias, I, 2-3.

[22]

Voir à ce propos les analyses de G. J. OLIVER, « Space and visualization... », art. cit., p. 196-199.

[23]

Voir P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 111-112. La réforme ne changea donc rien pour les bienfaiteurs étrangers : en 393 av. J.-C., Évagoras de Salamine avait été honoré sur le moment, tout comme, un peu plus tard, Pairisadès, Satyros, Gorgippos : DINARQUE, Contre Démosthène, I, 43. Voir à ce propos G. J. OLIVER, « Space and visualization... », art. cit., p. 190.

[24]

P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 88.

[25]

PS. -PLUTARQUE, Vie des dix orateurs [Démosthène], 850F-851C. Voir les remarques de P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 105, qui discerne même l’influence de la réforme dès 293/2 av. J.-C., voire dès 307/6 av. J.-C. (sur des bases toutefois assez hypothétiques).

[26]

P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 111. Voir aussi M. J. OSBORNE, « Entertainment in the Prytaneion at Athens », art. cit., p. 167 et 170, et Ioanna KRALLI, « Athens and her leading citizens in the early Hellenistic period (338-261 B.C.): The evidence of the decrees awarding the highest honours », Archaiognôsia, 10,1999-2000, p. 133-161, ici p. 143.

[27]

P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 109-110.

[28]

Patrice BRUN, L’orateur Démade. Essai d’histoire et d’historiographie, Bordeaux, Ausonius, 2000, p. 83. La présence du petit-fils de Démade parmi le personnel politique du premier quart du III e siècle ne plaide pas, en effet, pour l’existence d’une quelconque damnatio memoriae dans les années qui suivirent sa mort.

[29]

P. BRUN, L’orateur Démade..., op. cit.

[30]

Au demeurant, lorsqu’il s’insurge contre l’attribution d’honneurs hyperboliques, DÉMOSTHÈNE, Contre Aristocrate, XXIII, 196, vise explicitement les stratèges : « tant de citoyens qui avaient rendu de tout autre services que les stratèges d’aujourd’hui n’obtenaient pas de nos ancêtres des statues de bronze, ni des témoignages d’adulation ».

[31]

De façon étrange, P. Gauthier ne fait pas mention de Démétrios de Phalère dans son ouvrage remarquable, laissant dans l’ombre tant le passage de DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 75-77, que l’inscription honorifique du dème de Sphettos en l’honneur du grand dirigeant d’Athènes.

[32]

Stephen V. TRACY, « Demetrius of Phalerum : Who was he and who was he not ? », in W. W. FORTENBAUGH et E. SCHÜTRUMPF (dir.), Demetrius of Phalerum : Text, translation and discussion, New Brunswick, Transaction Publishers, 2000, p. 331-345, tente une réhabilitation du personnage et gomme le caractère oligarchique de son action, en privilégiant les sources épigraphiques, au demeurant fort rares.

[33]

Le seuil pour être citoyen fut établi à 1 000 drachmes. S’il était moitié moindre que sous Phocion (319-317 av. J.-C.), son existence même révèle le caractère antidémocratique du régime mis en place.

[34]

PLUTARQUE, Vie de Phocion, XXXVIII (Phocion reçoit une statue en bronze sur l’agora et une sépulture publique). Voir à ce propos Sheila DILLON, Ancient Greek portrait sculpture : Contexts, subjects, and styles, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, p. 102-103.

[35]

Andrew F. STEWART, Faces of power : Alexander’s image and Hellenistic politics, Berkeley, University of California Press, 1993, fait l’inventaire exhaustif des sources littéraires, épigraphiques et iconographiques sur le sujet.

[36]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 75.

[37]

Les passages sont commodément édités et traduits par Peter STORK, Jan Max VAN OPHUIJSEN et Tiziano DORANDI, « Demetrius of Phalerum : The sources, text and translation », in W. W. FORTENBAUGH et E. SCHÜTRUMPF (dir.), Demetrius of Phalerum..., op. cit., fr. 1, l. 4-7; l. 26-29; l. 111-113; fr. 19, l. 15-18; fr. 24A-C et 25A-C.

[38]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77; PLINE L’ANCIEN, Histoire naturelle, XXXIV, 12,2.

[39]

STRABON, Géographie, IX, 1,20; CORNELIUS NEPOS, Miltiade, 6 ; PLUTARQUE, Préceptes des rois et des généraux, 820E. Voir aussi AMPELIUS, Liber Memorialis, XV, 19, in P. STORK, J. M. VAN OPHUIJSEN et T. DORANDI, « Demetrius of Phalerum... », art. cit., fr. 24B.

[40]

FAVORINUS [Dion de Pruse], Discours aux Corinthiens, XXXVII, 41. C’est l’hypothèse séduisante proposée par É. PERRIN-SAMINADAYAR, « Aere perennius... », art. cit., p. 128.

[41]

Ibid., p. 122-123, met en doute la rapidité du processus – qui doit manifestement être mise en regard de la soudaineté avec laquelle les effigies de Démétrios furent détruites.

[42]

PLINE L’ANCIEN, Histoire naturelle, XXXIV, 12,27, in P. STORK, J. M. VAN OPHUIJSEN et T. DORANDI, « Demetrius of Phalerum... », art. cit., fr. 25A. Voir aussi NONIUS MARCELLUS, De conpendiosa Doctrina, XII, ibid., fr. 24C.

[43]

Athéna G. KALOGÉROPOULOU, « Base en l’honneur de Démétrius de Phalère », Bulletin de Correspondance Hellénique (dorénavant BCH), 93-1,1969, p. 56-71. Voir Supplementum Epigraphicum Graecum (dorénavant SEG), 25,1975, no 206.

[44]

C’est au demeurant le seul témoignage avant l’époque romaine où l’on voit un dème accorder cet honneur suprême.

[45]

Octroyant une statue équestre à « Démétrios, fils de Phanostratos », l’inscription IG II2, 2971 a été redatée des années 250 par Stephen Tracy sur des critères paléographiques. Il s’agit donc très probablement de la statue du petit-fils homonyme de Démétrios de Phalère, qui aurait assuré à cette époque les charges militaires d’hipparque et de stratège. Voir à ce propos SEG, 44,1994, no 163 et Stephen V. TRACY, Athenian democracy in transition : Attic letter-cutters of 340 to 290 B.C., Berkeley, University of California Press, 1995, p. 41-46. Sur le rôle politique du petit-fils, voir Christian HABICHT, Athènes hellénistique. Histoire de la cité d’Alexandre le Grand à Marc Antoine, Paris, Les Belles Lettres, [1995] 2000, p. 171-173 et Roland OETJEN, « War Demetrios von Phaleron, der Jüngere, Kommissar des Königs Antigonos II. Gonatas in Athen ? », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 131,2000, p. 111-117.

[46]

Comme l’a montré S. V. TRACY, « Demetrios of Phalerum... », art. cit., p. 336, l’inscription ne peut être datée sur la seule forme des lettres.

[47]

G. J. OLIVER, « Space and visualization... », art. cit., p. 201, n. 53 (avec bibliographie). Sur cette dernière inscription (IG II2, 1201, l. 2-13), voir Matthias HAAKE, Der Philosoph in der Stadt. Untersuchungen zur öffentlichen Rede über Philosophen und Philosophie in den hellenistischen Poleis, Munich, C. H. Beck, 2007, p. 74-75.

[48]

C’est l’hypothèse de G. J. OLIVER, « Space and visualization... », art. cit., p. 191 et n. 54.

[49]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 75.

[50]

Qu’il s’agisse d’une statue équestre, peut-être en bronze, est une conjecture fondée sur la forme oblongue de la base et la situation de l’inscription, placée sur sa face étroite, indiquant l’avant du monument. Voir à ce propos Jeanne et Louis ROBERT, Bulletin Épigraphique, Revue des Études Grecques, 83,1970, no 264.

[51]

IG II2, 450, fr. B, l. 9-12. Outre cette statue équestre, Asandros reçut les autres honneurs suprêmes – la proédrie et la sitèsis. Voir notamment M. J. OSBORNE, « Entertainment in the Prytaneion at Athens », art. cit., p. 167.

[52]

Voir à ce propos Heinrich B. SIEDENTOPF, Das hellenistische Reiterdenkmal, Waldsassen, Stiftland Verlag, 1968, p. 12-13, qui toutefois se trompe en faisant de Démétrios de Phalère le premier à adopter un tel registre statuaire. Voir aussi François CHAMOUX, « Les origines grecques de la statue équestre à Rome », in Au miroir de la culture antique. Mélanges offerts au président René Marache, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1992, p. 55-66, ici p. 59.

[53]

Voir Denis KNOEPFLER, Décrets érétriens de proxénie et de citoyenneté, Lausanne, Payot, 2001, décret no VII, ici p. 181, n. 479, qui souligne le précédent constitué par « le compte delphique, Fouilles de Delphes, III 5,23 (réédité par Jean BOUSQUET, Corpus des Inscriptions de Delphes, Paris, De Boccard, 1989, II 34), qui fait mention des bases (bathra) d’Onymarchos et de Philomélos (col. II, l. 54 sq.), dont il s’agit de débarrasser le sanctuaire avec leurs chevaux (hippous) et leurs statues (andriantas), preuve que, dans les années 356-352, les Phocidiens avaient dressé une statue de leurs deux chefs représentés, selon toute apparence, en cavaliers ».

[54]

Voir D. KNOEPFLER, Décrets érétriens de proxénie..., op. cit., p. 175-189. L’auteur souligne que cette marque d’honneur resta accordée avec une grande parcimonie en dehors des grands sanctuaires (p. 178 et n. 440).

[55]

S. V. TRACY, « Demetrius of Phalerum... », art. cit., p. 337.

[56]

XÉNOPHON, Helléniques, II, 3,48 et II, 4,2-8 et 24-26.

[57]

LYSIAS, Contre Alcibiade, XXIV, 11. Voir plus largement Iain G. SPENCE, The cavalry of classical Greece : A social and military history with particular reference to Athens, Oxford/ New York, Clarendon Press/Oxford University Press, 1993, p. 204-229.

[58]

Sur l’iconographie du dêmosion sêma, voir Reinhard STUPPERICH, « The iconography of Athenian state burials in the Classical period », in W. D. E. COULSON et al. (dir.), The archaeology of Athens and Attica under the democracy, Oxford, Oxbow Books, 1994, p. 93-103, ici p. 94-95. Les cavaliers semblent avoir souvent, sinon systématiquement, fait l’objet d’une stèle à part qui, outre les noms des cavaliers morts, portait des reliefs équestres.

[59]

Cette stèle en marbre, haute de plus de deux mètres sans le couronnement ni la base, est datée des années 429/409 av. J.-C. Voir à ce propos Liana PARLAMA et Nicholas C. STAMPOLIDIS (dir.), Athens : The city beneath the city : Antiquities from the metropolitan railway excavations, New York/Londres, Harry N. Abrams, 2001, no 452.

[60]

On connaît également, à Éleusis, un relief votif consacré par l’hipparque Pythodoros, vainqueur chorégique en 415/4, dont le registre supérieur est très proche de celui de la stèle de Dexiléos. Voir à ce propos Tonio HÖLSCHER, Griechische Historienbilder des 5. und 4. Jahrhunderts v. Chr., Würzburg, Triltsch, 1973, p. 99-101, pl. 8,2.

[61]

Voir à ce propos I. G. SPENCE, The cavalry of classical Greece..., op. cit., p. 219. Après 350 av. J.-C., la cavalerie fut peut-être moins sinistrement connotée : HYPÉRIDE, Pour Lycophron, I, 16-18. Malgré tout, des résonances négatives continuaient d’être associées au monde équestre : DÉMOSTHÈNE, Sur la Couronne, XVIII, 320 et les remarques d’I. G. SPENCE, The cavalry of classical Greece..., op. cit., p. 226-228.

[62]

PS.-LIBANIOS [Nikolaos le Rhéteur], Progymnasmata, 27, in Progymnasmata, argumenta orationum Demosthenicarum, éd. par R. Foerster, Leipzig, Teubner, 1915, p. 533-555. Voir A. STEWART, Faces of power..., op. cit., p. 397 et p. 400 (pour la bibliographie).

[63]

PLINE L’ANCIEN, Histoire naturelle, XXXIV, 19,15 (Lysippe); XXXIV, 19,27 (Euphranor); XXXV, 95 (Apelle). Voir aussi STACE, Silves, I, 1,84-90 (Lysippe) et ÉLIEN, Histoire variée, II, 3 (Apelle). On connaît par ailleurs deux statuettes en bronze représentant le roi Alexandre sur un cheval : l’Alexandre d’Herculanum, réplique romaine d’un original datant de 330-320 av. J.-C. et l’Alexandre de Bagram, mise au jour en Afghanistan, réplique hellénistique ou romaine d’un original remontant aux années 330/300 av. J.-C. Voir à ce propos A. STEWART, Faces of power..., op. cit., p. 45 et p. 423.

[64]

Ainsi Démétrios Poliorcète se vit-il accorder une statue équestre en bronze sur l’agora par les volontaires athéniens, dès 303/2 av. J.-C. : SEG, 32,1982, no 151.

[65]

Voir par exemple John MA, « The many lives of Eugnotos of Akraiphia », Studi Ellenistici, 16,2005, p. 141-191. Cet officier béotien reçut une statue équestre après être tombé en combattant Démétrios Poliorcète en 293 av. J.-C. : Iscrizioni Storiche Ellenistiche, 69. Toujours au III e siècle, Milon, officier du koinon épirote, se voit décerner le même privilège dans le sanctuaire de Dodone. Voir Nikolaos KATSIKOUDIS, « Dôdônê. Oi Timêtikoi Andriantes [Dodone : les statues honorifiques] », Etaireia Êpeirôtikôn Meletôn Idruma Meletôn Ioniou kai Adriatikou Xôrou, 14,2006, p. 32-35.

[66]

Voir C. HABICHT, Athènes hellénistique..., op. cit., p. 74-75 et p. 419, n. 52 pour la bibliographie. Le dossier a été étudié à nouveaux frais par Karen STEARS, « Losing the picture : Change and continuity in Athenian grave in the fourth and third centuries B.C. », in N. K. RUTTER et B. SPARKES (dir.), Word and image in ancient Greece, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2000, p. 206-227, ici p. 212-222.

[67]

CICÉRON, Lois, II, 26,6. Voir aussi PHILOCHORE, Die Fragmente der griechischen Historiker (dorénavant FGrHist), 328 F 65. Sur ces lois somptuaires, voir Rainer BERNHARDT, Luxuskritik und Aufwandsbeschränkungen in der griechischen Welt, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2003, p. 80-82.

[68]

Voir à ce propos Daniela MARCHIANDI, « Il peribolo funerario attico : lo specchio di una borghesia », thèse de doctorat de l’université de Naples, 2005.

[69]

Le comptage est établi à partir des IG II2. Outre 221 petites colonnes, on compte 12 structures basses ressemblant à des tables – probablement les mensae de Cicéron – et 10 petites stèles sans ornement; enfin deux colonnes semblent avoir été réutilisées de bassins ornementaux – peut-être l’énigmatique labellum évoqué par l’orateur latin. Voir à ce propos K. STEARS, « Losing the picture... », art. cit., p. 219-220.

[70]

C’est le cas par exemple de la tombe de l’orateur Isocrate, mort en 338, qui était surmontée d’une colonne de trente coudées et d’une sirène de sept coudées : PS.-PLUTARQUE, Vie des dix orateurs [Isocrate], 838C. Quant au tombeau du Macédonien Harpale, il était remarquable « par la grandeur et l’ornement (kosmon) » : PAUSANIAS, Périégèse, I, 37,4-5. Cette loi resta en vigueur après la chute de Démétrios, ce qui suggère qu’elle rencontrait les préoccupations de la majorité des citoyens athéniens : jusqu’au II e siècle av. J.-C., aucun monument funéraire figuratif n’est attesté à Athènes. Voir à ce propos Graham J. OLIVER, « Athenian funerary monuments : Style, grandeur, and cost », in G. J. OLIVER (dir.), The epigraphy of death : Studies in the history and society of Greece and Rome, Liverpool, Liverpool University Press, 2000, p. 59-80, ici p. 72-74, qui rapporte la législation de Démétrios à des évolutions sociales plus larges.

[71]

Peter WILSON, The Athenian institution of the Khoregia : The chorus, the city, and the stage, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 270-272.

[72]

Respectivement IG II2, 3055 et 3056 (320/19 av. J.-C.) et IG II2, 3073 (307/6 av. J.-C.). S. D. LAMBERT, « The first Athenian Agonothetai », Horos, 14-16,2000-2003, p. 99-105, souligne que, dans cette dernière inscription, le nom de Xénoclès est restitué : peut-être est-ce son frère Androclès qui fut le premier agonothète athénien.

[73]

Ce changement date peut-être de 309/308 av. J.-C., à l’époque où, en tant qu’archonte éponyme, Démétrios de Phalère donna un lustre spécial à la pompè des Dionysies. Toutefois, l’interdiction pourrait très bien remonter aux premières années de son « gouvernement », vers 317 av. J.-C. Voir à ce propos P. WILSON, The Athenian institution of the Khoregia..., op. cit., p. 307-308.

[74]

PLUTARQUE, Sur la gloire des Athéniens, 349B.

[75]

Voir Hans Rupprecht GOETTE, « Choregic monuments and the Athenian democracy », in P. WILSON (dir.), The Greek theatre and festivals : Documentary studies, Oxford, Oxford University Press, 2007, p. 122-149.

[76]

Voir Hans J. GEHRKE, « Das Verhältnis von Politik und Philosophie im Wirken des Demetrios von Phaleron », Chiron. Mitteilungen der Kommission für alte Geschichte und Epigraphik des Deutschen Archäologischen Instituts, 8,1978, p. 149-193, ici p. 173, et Jon D. MIKALSON, Religion in Hellenistic Athens, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 55. En outre, l’agonothésie était bien moins distinctive que la chorégie. Dans les inscriptions en l’honneur des agonothètes, le peuple prend désormais la place honorifique autrefois tenue par le chorège – comme dans le monument en l’honneur du premier agonothète connu, Xenoklès (ou Androklès) de Sphettos, en 307/6 av. J.-C. (IG II2, 3073).

[77]

Certes, ces mesures font écho aux recommandations d’ARISTOTE, Politique, 1309a16-20 ou de PLATON, Lois, XII, 958D-960B. Toutefois, comme l’a bien montré H. J. GEHRKE, « Das Verhältnis von Politik... », art. cit., les choix opérés par Démétrios ont leur propre logique politique et ne sauraient être conçus comme l’application d’un programme de réforme philosophique.

[78]

ATHÉNÉE, Deipnosophistes, XII, 542B-D, in P. STORK, J. M. VAN OPHUIJSEN et T. DORANDI, « Demetrius of Phalerum... », art. cit., fr. 43A (nous traduisons), dont la source semble remonter à DOURIS DE SAMOS (FGrHist, 76 F 10), contemporain de Démétrios de Phalère. Cette procession eut lieu le 9 du mois Élaphèbolion, en mars 308, puisque Démétrios fut archonte éponyme en 309/308 av. J.-C. (Marmor Parium, B, ligne 24).

[79]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit. V, 75 : « en revenus et en construction, il fit croître la cité, bien qu’il ne fût pas bien né (ouk eugenês) ». Voir ÉLIEN, Histoire variée, XII, 43, in P. STORK, J. M. VAN OPHUIJSEN et T. DORANDI, « Demetrius of Phalerum... », art. cit., fr. 4. Toutefois, la supposée ascendance servile de Démétrios est une invention provenant de sources hostiles ou, à tout le moins, biaisées de façon grossière et caricaturale. Ainsi est-il possible que, par mariage, Démétrios ait tissé des liens avec la famille de Conon : voir à ce propos John K. DAVIES, Athenian propertied families, 600-300 B.C., Oxford, Clarendon Press, 1971, p. 107-108.

[80]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 79.

[81]

Ce souci se traduisait notamment par l’attention particulière qu’il portait aux traits du visage : « Il disait que les sourcils ne sont pas une partie minime du visage, ils peuvent bel et bien assombrir (episkotêsai) la vie entière » (DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 82). Sur les jeux de sourcils et leur signification oligarchique, voir par ailleurs les analyses de J. TANNER, The invention of art history..., op. cit., p. 128-130.

[82]

Voir Frank W. W ALBANK, « Two Hellenistic processions : A matter of self-definition », Scripta Classica Israelica, 15,1996, p. 119-130 et Angelos CHANIOTIS, « Theatricality beyond the theater : Staging public life in the Hellenistic world », Pallas, 41,1997, p. 219-259 (p. 233 sur Démétrios de Phalère).

[83]

ATHÉNÉE, Deipnosophistes, XII, 542E-F, in P. STORK, J. M. VAN OPHUIJSEN et T. DORANDI, « Demetrius of Phalerum... », art. cit., fr. 43A.

[84]

Encore s’agit-il du décret déjà évoqué en l’honneur d’Asandros (IG II2, 450), un proche de Cassandre, honoré par une statue sur l’agora : c’est que Démétrios était tout de même obligé de composer avec le pouvoir macédonien et d’accepter les signes de sa domination. Voir G. J. OLIVER, « Space and visualization... », art. cit., p. 190.

[85]

C. HABICHT, Athènes hellénistique..., op. cit., p. 88-89.

[86]

Voir à ce propos les remarques suggestives de Charles W. HEDRICK Jr, « Democracy and the Athenian epigraphical habit », Hesperia, 68-3,1999, p. 387-439.

[87]

Jean-Pierre VERNANT, « Le pur et l’impur », Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, F. Maspero, 1974, p. 121-140.

[88]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77.

[89]

Que les compatriotes de l’athlète victorieux soient jaloux de sa fortune constitue ainsi un lieu commun de la poésie de louange. Voir par exemple PINDARE, Pythiques, VII, v. 18-19; Id., Isthmiques, II, v. 43. Le poète doit précisément apprendre la mesure au vainqueur et apaiser l’envie de la communauté. Sur la fonction (ré)intégratrice du poète, voir Leslie KURKE, The traffic in praise : Pindar and the poetics of social economy, Ithaca, Cornell University Press, 1991, p. 195.

[90]

PLUTARQUE, Préceptes politiques, 820F.

[91]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77.

[92]

STRABON, Géographie, IX, 1,20. Dans son récit, Diogène Laërce donne la même impression, même s’il mentionne, in extremis, le rôle de Démétrios Poliorcète : DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77. Voir aussi PLINE L’ANCIEN, Histoire naturelle, XXXIV, 12,2. Favorinos d’Arles, fr. 70 Barigazzi – cité par Diogène Laërce – fait aussi allusion à cet événement : FAVORINO DI ARELATE, Opere, éd. par A. Barigazzi, Florence, Le Monnier, 1966.

[93]

PLUTARQUE, Sur les délais de la justice divine, 16,559D, qui évoque « la statue de Cassandre fondue par les Athéniens (andrianta Kasandrou katakhalkeuomenon hup’ Athênaiôn) ».

[94]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 81. Dans la liste des œuvres de Démétrios de Phalère, le Peri pisteôs, consacré à la bonne foi et à la confiance, et le Peri Charitos, sur la gratitude, sont mentionnés de concert avec le Sur la fortune (Peri tukhês).

[95]

POLYBE, Histoires, XXIX, 21,3-6, in P. STORK, J. M. VAN OPHUIJSEN et T. DORANDI, « Demetrius of Phalerum... », art. cit., fr. 82A. Méditant sur le destin croisé des Perses et des Macédoniens, Démétrios aurait anticipé dans son traité Sur la fortune la fin de la puissance macédonienne plus d’un siècle à l’avance, à la grande admiration de Polybe.

[96]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77 : « il fut, sans comparaître, condamné à mort ».

[97]

FAVORINUS [Dion de Pruse], Discours aux Corinthiens, XXXVII, 41; PLUTARQUE, Préceptes politiques, 820E. Quant à STRABON, Géographie, IX, 1,20, il évoque le rôle des « insurgés » (hoi epanastantes) dans la destruction des statues, ce qui suggère un contexte d’émeute.

[98]

En l’occurrence, ce n’est pas l’historicité de l’anecdote qui importe, mais les motifs anthropologiques qui ont irrigué les sources anciennes et dont on peut repérer les rejeux sur la longue durée.

[99]

Le verbe employé par Diogène Laërce est buthizein, « plonger au fond de la mer ». Voir HÉSYCHIUS, s. v. buthizôn : pontizôn en buthô[i]. Le terme a donc une signification proche de katapontizein.

[100]

HÉRODOTE, Histoires, I, 165.

[101]

ARISTOTE, Constitution des Athéniens, XXIII, 5.

[102]

Un tel rituel peut parfois fonctionner en sens inverse. Au lieu de marquer la punition, il symbolise alors la réhabilitation. Ainsi la stèle témoignant des crimes d’Alcibiade et de ses complices fut-elle solennellement jetée à la mer lors du retour du coupable à Athènes : voir ISOCRATE, Sur l’attelage, XVI, 9; PHILOCHORE, FGrHist, 328 F 133; DIODORE DE SICILE, Bibliothèque historique, XIII, 69,2 (katepontisan); CORNELIUS NEPOS, Alcibiade, 6. Le katapontismos est en l’occurrence une façon d’oublier l’outrage et non d’effacer l’honneur. Voir à ce propos Jean-Marie BERTRAND, De l’écriture à l’oralité. Lectures des Lois de Platon, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, p. 160.

[103]

Voir à ce propos Astrid LINDENLAUF, « The sea as a place of no return in ancient Greece », World Archaeology, 35-3,2003, p. 416-433, ici p. 420. Sur cette pratique romaine, voir Michael DONDERER, « Irreversible Deponierung von Grossplastik bei Griechen, Etruskern und Römern », Jahreshefte des Österreichischen Archäologischen Instituts, 61-2,1991, col. 192-275, ici col. 222. A. Lindenlauf pointe toutefois des différences importantes entre les pratiques grecques et romaines. Tandis que les Romains jetaient seulement les têtes des statues et réutilisaient souvent leurs torses, les Athéniens se débarrassaient apparemment de l’effigie tout entière. Cette différence tient peut-être, si l’on peut hasarder une hypothèse, à des spécificités culturelles et rituelles : tandis que la culture romaine des imagines mettait en valeur la tête des défunts et non leur corps, la culture statuaire grecque considérait l’effigie comme un tout, un ensemble où la notion de ressemblance tenait peu de place.

[104]

PORPHYRE, De l’abstinence, II, 31,1. Qu’il s’agisse là d’une procédure habituelle est attestée par la Constitution des Athéniens d’ARISTOTE, LVII, 4. Chez PAUSANIAS, Périégèse, I, 24,4 et I, 28,10, c’est la hache (pelekus) qui est jugée, mais finalement acquittée. Voir plus largement Jean-Louis DURAND, Sacrifice et labour en Grèce ancienne. Essai d’anthropologie religieuse, Paris/Rome, La Découverte/École française de Rome, 1986, p. 66.

[105]

Voir Robert PARKER, Miasma : Pollution and purification in early Greek religion, Oxford, Clarendon Press, 1983.

[106]

Voir PLUTARQUE, Collection d’histoires parallèles grecques et romaines, 315C, citant Callimaque ( III e siècle av. J.-C.). Au demeurant, la sombre réputation du tyran était déjà constituée au V e siècle, comme l’atteste PINDARE, Pythiques, I, 185, qui évoquait déjà le fameux taureau. « Mythe » et histoire sont en l’occurrence indissociables. Biaisées par des lieux communs anti-tyranniques, les sources anciennes portent notamment l’empreinte du cycle crétois, reprenant en particulier le motif de la génisse de Minos, construite par Dédale : voir Nino LURAGHI, Tirannidi arcaiche in Sicilia e Magna Grecia : da Panezio di Leontini alla caduta dei Dinomenidi, Florence, L.S. Olschki, 1994, p. 21-49.

[107]

TIMÉE, FGrHist, 566 F 28C (nous traduisons). Voir à ce propos Serena BIANCHETTI, « Falaride pharmakon degli Agrigenti », Sileno, 12/1-4,1986, p. 101-109.

[108]

L’histoire de Théogénès/Théagénès a fasciné les auteurs anciens et a été racontée maintes fois, avec quelques variantes : PAUSANIAS, Périégèse, VI, 11,5-6; DION DE PRUSE, Discours aux Rhodiens, XXXI, 96-98; PLUTARQUE, Préceptes politiques, 811D-E; LUCIEN, Assemblée des Dieux, 12 sq.; Sur la manière d’écrire l’histoire, 35; EUSÈBE DE CÉSARÉE, Préparation évangélique, V, 34,2-7 et 9.

[109]

PAUSANIAS, Périégèse, VI, 11,6. Après une longue famine, les Thasiens consultèrent la Pythie qui leur reprocha le traitement subi par l’effigie de Théagénès. Finalement repêchée, la statue fut réinstallée au cœur de la cité et devint l’objet d’un culte héroïque, par ailleurs bien attesté archéologiquement. Dans une bibliographie abondante, voir notamment Jean POUILLOUX, Recherches sur l’histoire et les cultes de Thasos, t. 1. De la fondation de la cité à 196 avant J.-C., Paris, De Boccard, 1954, p. 61-105 et François CHAMOUX, « Le monument de ‘Theogénès’: autel ou statue ? », Thasiaca, suppl. au BCH, 5,1979, p. 143-153.

[110]

Un autre parallèle, tout aussi vénérable, pourrait être invoqué : l’expulsion du bouc émissaire, le pharmakos, lors de la fête des Thargélies. D’abord couronné à la manière d’un roi et entretenu aux frais de la communauté dans une parodie de sitèsis, le pharmakos était finalement exclu du territoire civique au terme de la cérémonie. Des honneurs suprêmes à l’exil ritualisé : c’est bien le même parcours que suivirent les effigies du législateur, depuis le centre de la cité jusqu’aux tréfonds des océans. Voir à ce propos Susan C. JONES, « Statues that kill and gods who love them », in K. J. HARTSWICK et M. C. STURGEON (dir.), Stephanos : Studies in honor of Brunilde Sismondo Ridgway, Philadelphie, University of Pennsylvania for Bryn Mawr College, 1997, p. 139-143, ici p. 141 (sur la statue de Théagénès de Thasos).

[111]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77 : « Certes, ils ne s’assurèrent pas de sa personne, mais ils déversèrent leur venin (ion) sur le bronze, renversant ses effigies. » Voir à ce propos les remarques de Michel Narcy in DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., p. 634, n. 2 : « Ion désigne en grec à la fois, comme dans l’épigramme, le venin d’un serpent, et la rouille qui ronge le fer. »

[112]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 78.

[113]

Voir par exemple Jean-Pierre VERNANT, « De la présentification de l’invisible à l’imitation de l’apparence », Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, La Découverte, [1966] 1985, p. 340-341 et p. 350-351, qui reconstitue de façon quelque peu téléologique le passage de « la présentification de l’invisible à l’imitation de l’apparence » (p. 340).

[114]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77.

[115]

C’est ARISTOTE, Politique, I, 9,1257a31-b17, qui conceptualise la monnaie comme étalon universel. Sur la fonction civique et égalitaire du monnayage, voir notamment Édouard W ILL, « De l’aspect éthique des origines grecques de la monnaie » et « Réflexions et hypothèses sur les origines du monnayage », Historica Graeco-Hellenistica. Choix d’écrits 1953-1993, Paris, De Boccard, 1998, p. 89-110 et p. 111-123. Voir aussi V. AZOULAY, Xénophon et les grâces du pouvoir..., op. cit., p. 171 sq.

[116]

HELLANICOS DE LESBOS, FGrHist, 323A F 26 et PHILOCHORE, FGrHist, 328 F 141 (selon qui l’or venait des statues d’Athéna Nikè). Voir à ce sujet Loren J. SAMONS, Empire of the owl : Athenian imperial finance, Stuttgart, F. Steiner Verlag, 2000, p. 281-286. Au début de l’année 406/5, les trésoriers d’Athéna transférèrent des offrandes auparavant déposées dans le pronaos aux trésoriers de la ligue de Délos, qui convertirent les objets en argent en drachmes athéniennes (IG I3, 316).

[117]

THUCYDIDE, Guerre du Péloponnèse, II, 13,3-5. Voir Leslie KURKE, Coins, bodies, games, and gold : The politics of meaning in archaic Greece, Princeton, Princeton University Press, 1999, p. 307.

[118]

DIODORE DE SICILE, Bibliothèque historique, XVI, 57,3. L’auteur situe l’épisode « avant les affaires de Delphes », c’est-à-dire avant la quatrième guerre sacrée, qui débuta en 355 av. J.-C. Or, en XV, 47,7, il mentionne la capture par Timothée et Iphicrate de neuf trières siciliennes, envoyées par Denys à ses alliés lacédémoniens.

[119]

Ibid.

[120]

PLUTARQUE, Il ne faut pas s’endetter, 828B : « Et pourtant le grand Périclès fit exécuter pour la déesse une parure (kosmon) de quarante talents d’or, qui était démontable : ‘Ainsi, disait-il, elle pourra nous servir à financer la guerre et nous restituerons ensuite le même poids d’or’. »

[121]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 75 (« en revenus et en construction, il fit croître la cité »). Au demeurant, fondre du bronze pour en faire des monnaies n’est pas d’un intérêt financier considérable.

[122]

C’est le cas, en revanche, à Cos, placée dans une situation financière difficile sous le Haut-Empire : Mario SEGRE, Iscrizioni di Cos, Rome, L’Erma di Bretschneider, 1993, no 230. Retrouvée dans l’Odéon romain en 1928, une inscription du I er siècle après J.-C. fournit en effet une liste de seize statues honorifiques de citoyens de Cos (vraisemblablement des citoyens méritants de la première moitié du II e siècle av. J.-C.) que la Gerousia autorise à fondre en raison des « circonstances exceptionnelles » et ce, probablement dans le but de frapper monnaie. Voir à ce propos Christian HABICHT, « Neue Inschriften aus Kos », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 112,1996, p. 83-93, ici p. 86 et n. 17.

[123]

Les mêmes procédés eurent cours, à l’époque romaine, lors de la damnatio memoriae de Domitien : « Après la mort de Domitien, les Romains proclamèrent empereur Cocceius Nerva. En haine du tyran, ses nombreuses statues d’argent et même d’or furent fondues, et l’on en retira des sommes énormes » (DION CASSIUS, Histoire romaine, LXVIII, 1,1). Sur Domitien et ses statues dévastées, voir aussi PLINE, Panégyrique, LII, 4-5.

[124]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77.

[125]

STRABON, Géographie, IX, 1,20. Dans les Préceptes politiques, 820E-F, Plutarque fait subir ce traitement infamant aux statues de Démade : « Mais des 300 statues de Démétrios de Phalère, aucune n’eut le temps de rouiller ou de se patiner et elles furent toutes détruites de son vivant. Celles de Démade, on les fondit pour faire des pots de chambre (Tous de Dêmadou katekhôneusan eis amidas). » Il est toutefois possible que Plutarque confonde les deux personnages. Au demeurant, il se trompe en parlant « des » statues de Démade, puisque celui-ci n’obtint jamais qu’une seule effigie honorifique : voir à ce propos I. KRALLI, « Athens and her leading citizens... », art. cit., p. 147, n. 35. Sur les honneurs de Démade, abrogés soit à l’été 323 après la mort d’Alexandre, soit en 319 après le décès de l’orateur, voir P. GAUTHIER, Les cités grecques..., op. cit., p. 109-110 et P. BRUN, L’orateur Démade..., op. cit., p. 78-83.

[126]

Wilhelm DITTENBERGER (éd.), Orientis graeci inscriptiones selectae : supplementum sylloges inscriptionum graecarum, Leipzig, Hirzel, 1903-1905, no 6. Sur l’instauration du culte civique d’Antigonos, voir Christian H ABICHT, Gottmenschentum und griechische Städte, Munich, C. H. Beck, 1970, p. 42-44. Malgré ce geste de reconnaissance, Skepsis fut détruite par Antigonos quelques années plus tard : le souverain fonda Antigoneia de Troade, par synœcisme des cités alentour, dont Skepsis (STRABON, Géographie, XIII, 1,52).

[127]

Isis et Osiris, 360C-D : Theodorus BERGK, Poetae Lyrici Graeci, Leipzig, 1882, III 637. Comment ne pas rapprocher ce mot du propos célèbre de Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, La Phénoménologie de l’esprit, Paris, Aubier, 1939-1941, ici t. 2, p. 195 : « Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre, non parce que le héros n’est pas un héros, mais parce que le valet de chambre n’est qu’un valet de chambre, auquel le premier a affaire non en tant que héros, mais comme quelqu’un qui mange, boit, s’habille, etc., bref, est pris dans la singularité du besoin et de la représentation. »

[128]

ÉPICHARME, fr. 131 Kaibel = CLÉMENT D’ALEXANDRIE, Le protreptique, II, 24,4 : Georg KAIBEL (dir.), Comicorum Graecorum fragmenta I, Berlin, Weidmann, 1899. Voir D. TARN STEINER, Images in mind..., op. cit., p. 126-129, ici p. 127. Attaquant les pratiques religieuses athéniennes, en particulier la cérémonie des Mystères, il est, dans les Nuées, le modèle de l’impie, remplaçant Zeus par le règne du Tourbillon (v. 828-830). Comme Socrate après lui, Diagoras fut au demeurant poursuivi pour impiété, probablement en 415/4 av. J.-C., juste après la terrible répression que les Athéniens firent subir à son île natale en 416 : MELANTHIOS, FGrHist, 326 F 3; KRATEROS, FGrHist, 342 F 16.

[129]

Dans la conception aristotélicienne, une statue est la combinaison de la matière et de la forme : ARISTOTE, Métaphysique, D, 2,1013b5-8 et 1014a1-15; Z, 3,1029a1-5 et Z, 10,1035a6-7 : « Par matière, j’entends par exemple le bronze, par forme, la configuration qu’elle revêt, et par le composé des deux, la statue, le tout concret. »

[130]

Voir, dans un autre contexte, L. KURKE, « The language of metals », Coins..., op. cit., p. 41-64.

[131]

Le motif se retrouve à l’époque romaine. En 31 apr. J.-C., les statues de Séjan, le proche de Tibère, sont coulées et transformées en objets prosaïques. Voir JUVÉNAL, Satires, X, v. 56 sq.; DION CASSIUS, Histoire romaine, LVIII, 11,3. Voir plus largement Peter STEWART, Statues in Roman society : Representation and response, Oxford, Oxford University Press, 2003, p. 297, n. 161, pour d’autres exemples romains d’hubris contre des statues et Eric R. VARNER, Mutilation and transformation : Damnatio memoriae and Roman imperial portraiture, Leyde/Boston, Brill, 2004, p. 92-93.

[132]

PLUTARQUE, Apophtegmes lacédémoniens, 234C.

[133]

FAVORINUS, Corinthiaca, XXXVII, 41. Natif d’Arles, Favorinus bénéficia de la faveur de l’empereur Hadrien, jusqu’à ce qu’il fût accusé d’adultère avec la femme d’un consul et exilé probablement en 131/132 apr. J.-C. En conséquence, les Athéniens mirent à bas la statue de bronze dont ils l’avaient honoré (§ 35), avant que Corinthe ne prît peut-être la même décision.

[134]

Selon Anna Maria PRESTIANI GIALLOMBARDO, « Philippos ho basileus. Nota a Favorin. Corinth., 41 », Quaderni Urbinati di Cultura Classica, 20-2,1985, p. 19-27, il s’agirait de Philippe V, dans la mesure où le titre de basileus n’est pas attesté pour Philippe II – ce qui est un argument fragile, dans la mesure où Favorinus ne rédige pas un texte officiel, où la titulature serait importante. Toujours est-il qu’en 200 av. J.-C., après avoir appris la destruction de Chalcis par les Romains, Philippe V fit une expédition contre Athènes qu’il dévasta : TITE LIVE, Ab Urbe Condita, XXXI, 24-26. L’été suivant, les Athéniens votèrent un décret prescrivant de démolir toutes les statues de Philippe et de ses ancêtres : TITE LIVE, Ab Urbe Condita, XXXI, 44,4-5. Voir C. HABICHT, Athènes hellénistique..., op. cit., p. 218-219. Pausanias mentionne toutefois l’existence de statues de Philippe II et d’Alexandre, situées au nord de l’agora, avant l’odéon, « effet d’une flatterie du peuple à leur égard » (Périégèse, I, 9,4). Érigées vers 338 ou un peu plus tard, durant le règne d’Alexandre, elles pourraient également avoir été l’objet de la vindicte des Athéniens. Au demeurant, les Éphésiens renversèrent les statues de Philippe II, à la nouvelle de sa mort : ARRIEN, Anabase, I, 17,11.

[135]

Le même imaginaire est à l’œuvre à l’époque romaine dans JUVÉNAL, Satires, I, 131 : « La journée est magnifiquement ordonnée : la sportule, puis le forum, Apollon le juriste, les statues des généraux triomphateurs, parmi lesquels ose avoir son inscription je ne sais quel Égyptien, un percepteur de là-bas, s’il vous plaît. Ah, contre cette effigie-là, permission de pisser, pour le moins ! »

[136]

Sur la pratique de nettoyer et d’oindre les statues de culte, voir PAUSANIAS, Périégèse, V, 11,10 (pour la statue de Phidias). L’image d’Apollon à Délos était nettoyée avec une solution faiblement acide avant d’être frottée d’huile, cirée et parfumée. Voir Lilly KAHIL, « Bains de statues et de divinités », in R. GINOUVÈS et al. (dir.), L’eau, la santé et la maladie dans le monde grec, Athènes, École française d’Athènes, 1994, p. 217-223 et D. TARN STEINER, Images in mind..., op. cit., p. 106-113.

[137]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77.

[138]

É. PERRIN-SAMINADAYAR, « Aere perennius... », art. cit., p. 137 : « occasionnellement, le portrait pouvait également avoir une fonction de mémoire, mais il faut noter que cette mémoire est négative ».

[139]

Voir L. KURKE, Coins..., op. cit., p. 314-316.

[140]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 82.

[141]

PAUSANIAS, Périégèse, V, 21,2-18. On connaît cinq séries de Zanes, érigées entre 388 av. J-C. et 125 après J.-C., le long de la terrasse des trésors – dont Pausanias rapporte les origines à la façon d’un mythe étiologique. Certaines bases parvenues jusqu’à nous sont même signées par le sculpteur : on connaît ainsi un Zanes de 388 av. J.-C., portant la signature de Kléon de Sicyone : Wilhelm DITTENBERGER et Karl PURGOLD (dir.), Inschriften von Olympia, Berlin, Asher, 1896, no 637.

[142]

PAUSANIAS, Périégèse, V, 21,3-4.

[143]

ARISTOTE, Constitution d’Athènes, LV, 5; PLATON, Phèdre, 235d8-e1; ARISTOTE, Parties des animaux, LV, 5 (qui précisent tous deux que ces statues d’or devaient être des images du fautif lui-même, à taille réelle, et érigées à Delphes); PLUTARQUE, Vie de Solon, XXV, 3; ARISTOTE, fr. 611 Rose : Valentin ROSE (dir.), Aristotelis qui ferebantur librorum fragmenta collegit, Leipzig, Teubner, 1886; POLLUX, Onomasticon, VIII, 85-86. Voir plus largement R. KRUMEICH, Bildnisse griechischer Herrscher..., op. cit., p. 59-63. Celui-ci souligne toutefois que l’on ne connaît aucune application de la mesure (p. 61).

[144]

Selon J.-P. VERNANT, Figures, idoles, masques, op. cit., p. 76-77, il se serait également agi, pour l’archonte, de consacrer une figure de substitution, rachetant la faute à sa place.

[145]

Les exemples abondent dans l’œuvre de PAUSANIAS, Périégèse, livre VI.

[146]

PAUSANIAS, Périégèse, III, 14,1. THUCYDIDE, Guerre du Péloponnèse, I, 134,4, mentionnait déjà la stèle et l’inscription funéraire du roi Pausanias. Voir à ce propos Carolyn HIGBIE, « Craterus and the use of inscriptions in ancient scholarship », Transactions of the American Philological Association, 129,1999, p. 43-83, ici p. 62.

[147]

DÉMOSTHÈNE, Sur l’Ambassade, XIX, 271-272; Troisième Philippique, IX, 41-43; DINARQUE, Contre Aristogiton, 24-25. La mesure fut prise entre 477 et 450 av. J.-C., sans qu’il soit possible d’être beaucoup plus précis. Voir à ce propos Michel NOUHAUD, L’utilisation de l’histoire par les orateurs attiques, Paris, Les Belles Lettres, 1982, p. 239, n. 380, et plus largement Rosalind THOMAS, Oral tradition and written record in classical Athens, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 85 et p. 87.

[148]

DÉMOSTHÈNE, Sur l’ambassade, XIX, 272.

[149]

Nicole LORAUX, La cité divisée. L’oubli dans la mémoire d’Athènes, Paris, Payot, 1997, p. 173-194. Les Athéniens avaient ainsi supprimé de leur calendrier le jour où Athéna et Poséidon s’étaient querellés pour remporter la première place en Attique – le 2 du mois de Boédromion. « À passer chaque année du premier au troisième jour de ce mois, les Athéniens creusent, au tout début de la numération, un trou qui, comme une cicatrice très visible, est la trace de l’opération chirurgicale de non-mémoire » (p. 192).

[150]

DIOGÈNE LAËRCE, Vies et doctrines..., op. cit., V, 77. Cette mesure exceptionnelle trouve un écho, bien plus tard, dans la damnatio memoriae dont Mithridate VI du Pont fut l’objet à Athènes : désigné comme archonte éponyme en 87/6, son nom fut effacé par la suite de la liste archontale et remplacé par l’inscription anarkhia (absence de pouvoir). Voir IG II2, 1713, l. 12 [= Syll.3, 733] et les analyses de Christian HABICHT, « Zur Geschichte Athens in der Zeit Mithridates’ VI », Chiron. Mitteilungen der Kommission für alte Geschichte und Epigraphik des Deutschen Archäologischen Instituts, 6,1976, p. 127-142. Si le parallèle est frappant, il n’est toutefois que partiel : dans le cas de Démétrios de Phalère, rien n’indique explicitement que les Athéniens effacèrent son nom de la liste. Favorinus mentionne un ajout – année d’illégalité (anomia) – et non une suppression.

[151]

PLUTARQUE, Vie de Démétrios, XLVI, 2 : « Cependant, les Athéniens [...] rayèrent de la liste des [archontes] éponymes Diphilos, qui y était inscrit comme prêtre des Dieux Sauveurs » (nous traduisons). Voir à ce propos Enrica CULASSO GASTALDI, « Abbattere la stele. Riscrittura epigrafica e revisione storica ad Atene », Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 14,2003, p. 241-262, ici p. 258-259, n. 57.

[152]

Voir Jean-Marie BERTRAND, « De l’usage de l’épigraphie dans la cité des Magnètes platoniciens », in G. THÜR (dir.), Symposion 1995 : Vorträge zur griechischen und hellenistischen Rechtsgeschichte (Korfu, 1-5 sept. 1995), Cologne, Böhlau, 1997, p. 27-47.

[153]

Souda, s. v. stêlizein. Soumis à la stêliteusis (publication solennelle), un condamné pouvait, tout à fait simplement et couramment, être appelé stêlitês. Voir à ce propos J.-M. BERTRAND, De l’écriture à l’oralité..., op. cit., p. 154-155.

[154]

Voir Christophe PÉBARTHE, Cité, démocratie et écriture. Histoire de l’alphabétisation d’Athènes à l’époque classique, Paris, De Boccard, 2006, p. 267.

[155]

J.-M. BERTRAND, De l’écriture à l’oralité..., op. cit., p. 155.

[156]

LYCURGUE, Contre Léocrate, 117. Sur la signification de cette énigmatique transformation, voir les analyses de Josiah OBER, « From epistemic diversity to common knowledge : Rational rituals and cooperation in democratic Athens », Episteme. A Journal of Social Epistemology, 3-3,2006, p. 214-233, ici p. 220-222.

[157]

En 488/7 av. J.-C., d’après ARISTOTE, Constitution des Athéniens, XXII, 4.

[158]

Petit-fils du tyran Hippias et chef des aristocrates, cet Hipparque fut élu archonte éponyme en 496/5. Voir ANDROTION, FGrHist, 324 F 6.

[159]

Voir R. KRUMEICH, Bildnisse griechischer Herrscher..., op. cit., p. 63-64. D’après lui, la statue serait une offrande privée, consacrée avant 488/87 – la date de son ostracisme. D’après Catherine M. KEESLING, The votive statues of the Athenian Acropolis, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 179, il s’agirait peut-être de la consécration d’une statue de vainqueur olympique.

[160]

LYCURGUE, Contre Léocrate, 119.

[161]

Voir M. HAAKE, Der Philosoph in der Stadt..., op. cit., p. 77-78. Sur les defixiones à l’époque d’Alexandre, voir plus largement Christian HABICHT, « Attische Fluchtafeln aus der Zeit Alexanders des Grossen », Illinois Classical Studies, 18,1993, p. 113-118.

[162]

La tablette porte l’inscription : Pleistarkhon | Eupolemon | Kassa[n]dron | Dêmêt[rion] | Ph[al]ê[rea]. Sur le texte, David JORDAN, « Two inscribed lead tablets from a well in the Athenian Kerameikos », Mitteilungen des Deutschen Archäologischen Instituts, 95,1980, p. 225-239 (avec une datation toutefois erronée). Voir John G. GAGER (dir.), Curse tablets and binding spells from the ancient world, New York, Oxford University Press, 1992, p. 147-148, no 57.

[163]

Sur cette guerre dite de « quatre ans » (307-303), voir C. HABICHT, Athènes hellénistique..., op. cit., p. 92-93.

[164]

N. LORAUX, La cité divisée..., op. cit.

[165]

Que ces deux moments aient été parfois confondus par les auteurs anciens est peut-être à la source de la confusion des auteurs modernes : PLUTARQUE, Préceptes politiques, 820E-F, évoque ainsi la transformation des statues de Démade en pots de chambre.

[166]

IG II2, 487, l. 6-20. Pour un commentaire général de l’inscription, voir Syll.3, 336.

[167]

IG II2, 487, l. 8-10. Le décret emploie une formule qui n’était plus en usage depuis plus d’un siècle, témoignant de la volonté de renouer avec le passé démocratique de la cité. Voir à ce propos C. W. HEDRICK Jr, « Democracy and the Athenian epigraphical habit », art. cit., p. 412-413 et les nuances apportées par Christophe PÉBARTHE, « Inscriptions et régime politique : le cas athénien », in A. BRESSON, A.-M. COCULA et C. PÉBARTHE (dir.), L’écriture publique du pouvoir, Bordeaux, Ausonius, 2005, p. 169-182, ici p. 179.

[168]

Voir C. HABICHT, Athènes hellénistique..., op. cit., p. 88-89 et p. 422, n. 15. C. PÉBARTHE, « Inscriptions et régime politique... », art. cit., p. 176, souligne à juste titre qu’« il est dangereux d’associer automatiquement baisse du nombre d’inscription et institutions politiques »; toutefois, cet écart ne saurait relever de la simple coïncidence : si les inscriptions étaient plutôt destinées à être vues qu’à être lues, leur multiplication soudaine après 307 témoigne pour le moins d’un souci renouvelé de transparence, en rupture avec les restrictions d’affichage de la décennie précédente.

[169]

Voir à ce propos les remarques d’É. PERRIN-SAMINADAYAR, « Aere perennius... », art. cit., p. 110.

[170]

N. LORAUX, La cité divisée..., op. cit., p. 46.

[171]

Voir à ce propos Vincent AZOULAY et Paulin ISMARD, « Les lieux du politique dans l’Athènes classique. Entre structures institutionnelles, idéologie civique et pratiques sociales », in P. SCHMITT-PANTEL et F. DE POLIGNAC (dir.), Athènes et le politique. Dans le sillage de Claude Mossé, Paris, Albin Michel, 2007, p. 271-309, ici p. 306-309.

Résumé

Français

À la tête de la cité d’Athènes entre 317 et 307 av. J.-C., Démétrios de Phalère fut gratifié de multiples statues honorifiques. Alors que durant toute l’époque classique ces distinctions étaient octroyées avec une grande parcimonie par le peuple athénien, ce législateur satura le territoire civique de ses effigies, mettant à l’honneur de nouvelles formes statuaires – la statue équestre –, investissant de nouveaux espaces – les dèmes –, tout en limitant les autres manifestations monumentales dans l’espace public. Les effigies honorifiques furent davantage imposées que négociées ou, à tout le moins, furent octroyées de façon bien moins tatillonne par la communauté qui, au demeurant, avait été redéfinie de façon restrictive. Au fur et à mesure qu’elles envahissaient l’espace public, par un phénomène de compensation, les effigies de Démétrios de Phalère furent ainsi détruites, transformées ou avilies, selon des modalités variées qui permettent de dresser les contours d’une véritable culture de l’outrage, établie sur la longue durée. Au-delà du cas de Démétrios de Phalère, les statues honorifiques se révèlent en définitive des objets « bons à penser » : elles permettent à la fois d’articuler le temps court des ruptures politiques et des réformes législatives, mais aussi le temps long des rituels et de la mémoire civique. Leur étude implique de concilier l’approche anthropologique et la perspective institutionnelle, voire procédurale.

English

Glory and offence : On the fate of the statues of Demetrius of Phaleron. Demetrius of Phaleron ruled over the City of Athens from 317 to 307 B.C., and was honoured with many statues. In constrast with the classical period, when such distinctions were only parsimoniously handed out by the Athenian people, Demetrius the legislator deliberately crowded the civic landscape with effigies of himself, as new sculptural forms were given pride of place – equestrian statues, for instance –, as new spaces were being invested – such as the demes –, and as other monumental manifestations in the public space were being curtailed. Those new honorary effigies were more imposed than negotiated; at least, the newly redefined and drastically reduced community was less strict with them. Yet, as they gradually cluttered up the public space, those effigies of Demetrius of Phaleron suffered destruction, transformation or desecration – a process of compensation. Those different modes of action allow us to define a genuine culture of outrage, as a longue durée phenomenon. Beyond the case of Demetrius of Phaleron alone, those honorary statues as historical objects shed light to the rapidly-succeeding events of political turning points and legislative reforms, but also the broader histories of rituals and civic memory. As such, they require the combination of an anthropological approach with an institutional – or even procedural – perspective.

Plan de l'article

  1. Prologue. La lente gestation de la statuaire honorifique
    1. Le système des honneurs à Athènes
    2. Un honneur hyperbolique sous contrôle
  2. Le Moment Démétrios de Phalère : la résistible érection des statues honorifiques
    1. Nouveau nombre : une épidémie statuaire ?
    2. Nouveaux lieux : le maillage du territoire attique
    3. Nouvelle forme : l’adoption du registre équestre
    4. Nouvelles restrictions : les lois somptuaires
    5. Nouveau monopole : Démétrios seul en scène
    6. Nouvelles réactions : les statues mises à bas
  3. La gamme des outrages : « la colère du bronze »
    1. L’expulsion du symbole : le katapontismos
    2. La neutralisation du symbole : la vente des statues
    3. L’inversion du symbole : de l’effigie aux pots de chambre
    4. La conservation du symbole : la statuaire horrifique
    5. L’inscription du symbole : l’épigraphie infamante
  4. Épilogue. Violence ritualisée et régulation institutionnelle

Pour citer cet article

Azoulay Vincent, « La gloire et l'outrage. Heurs et malheurs des statues honorifiques de Démétrios de Phalère », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2/2009 (64e année), p. 303-340.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2009-2-page-303.htm


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