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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2009/2 (64e année)


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« La cité grecque n’est pas morte à Chéronée » écrivait Louis Robert il y a une quarantaine d’années, prenant le contre-pied d’une ancienne formule de Gustave Glotz qui traduisait une opinion bien enracinée dans l’historiographie moderne [1][1] Louis ROBERT, « Théophane de Mytilène à Constantinople »,.... Depuis, de nombreux travaux ont confirmé que l’établissement de l’hégémonie macédonienne sur le monde grec n’avait en rien sonné le glas du modèle civique, pas plus que la formation des monarchies hellénistiques n’avait empêché le maintien d’institutions civiques bien vivantes et la poursuite d’une véritable vie politique à l’échelle locale. L’époque hellénistique peut même apparaître comme l’âge d’or de la démocratie, puisque ce régime, dans une version modérée mais bien conforme aux principes fondamentaux définis par l’archétype athénien (rotation et indemnisation des charges publiques, contrôle populaire), semble alors avoir connu sa diffusion maximale. Dans ce contexte, les débats ont surtout porté sur l’évolution des rapports entre peuple et élite au sein de ces régimes démocratiques et, en particulier, sur l’existence d’une coupure entre haute et basse époque hellénistique. L. Robert, à qui l’on doit cette périodisation, la fondait notamment sur la conviction qu’à partir du IIe siècle av. J.-C., « de plus en plus, l’évolution de la société enlève les affaires des cités à l’action souveraine de l’assemblée et de la démocratie et les met aux mains d’une minorité, plus ou moins héréditaire, de notables [2][2] Louis ROBERT, « Recherches épigraphiques », Revue des... ». Les innovations associées à un tel « régime de notables », qui conserve le cadre formel d’une démocratie tout en consacrant de fait le monopole politique d’une élite fortunée, ont été abondamment discutées et diversement appréciées [3][3] Sur les évolutions qui touchent à l’activité, au statut.... Mais la plupart des travaux s’accordent, au moins implicitement, à considérer l’instauration du principat comme le début d’une ère nouvelle, durant laquelle la cité grecque change profondément de nature. D’une certaine manière, pour une large partie des historiens du monde grec, la bataille d’Actium est venue remplacer celle de Chéronée comme acte de décès du modèle civique traditionnel.

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Le constat que la pax Augusta a modifié les enjeux de la vie publique, auparavant largement déterminés par la guerre, a fait beaucoup pour fixer cette nouvelle borne à la longue existence de la cité grecque [4][4] En réalité, même cette évidence demande à être nuancée :.... Parallèlement, une opinion répandue veut que tout le fonctionnement institutionnel et social propre à la cité se trouve alors bouleversé, en partie du fait d’interventions romaines ou de l’influence diffuse de modèles romains. La généralisation du principe censitaire, déjà imposé par Rome dans certaines des régions conquises en Orient durant les deux siècles précédents, aurait abouti à l’époque impériale à « modifier l’ensemble de la société, déterminant la transformation des fonctions publiques en statuts héréditaires [5][5] Ivana SAVALLI-LESTRADE, « Remarques sur les élites... ». Une des caractéristiques de cette période serait « la constitution d’ordines au sein des communautés civiques [6][6] Bulletin épigraphique, 1994, p. 194 : P. Gauthier critiquant... ». Autrement dit, on assisterait à une « romanisation » de la cité grecque, affectant profondément le jeu des institutions (Assemblée, Conseil, magistrats) comme les rapports entre groupes sociaux (peuple et élite), désormais proches de ceux en vigueur à Rome et dans les municipes occidentaux. Si le concept de romanisation a été abondamment utilisé et discuté par les historiens de l’Empire romain, jusqu’à être parfois rejeté comme inopérant, il a nourri davantage de réflexions pour l’étude des provinces occidentales que pour celle du monde hellénophone (dont l’héritage culturel était reconnu et célébré par les Romains eux-mêmes) et a été appliqué de préférence aux manifestations de la culture matérielle et/ou de la vie religieuse [7][7] Pour une historiographie du concept, voir Patrick LE.... Le recours à ce concept pour penser les mutations de la vie politique et institutionnelle des cités grecques après la conquête romaine n’a pas autant fait débat et la romanisation est souvent envisagée, dans ce domaine, comme la simple importation de règles et de pratiques venues de Rome, adoptées de manière plus ou moins contrainte et remplaçant des règles et des pratiques plus anciennes.

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À vrai dire, ce sont surtout les spécialistes de l’époque hellénistique qui soutiennent aujourd’hui, sans en faire leur propos principal, cette vision « romanisée » de la cité grecque d’époque impériale : discutant des évolutions propres à leur période, ils ont tendance à en projeter le terme aux siècles suivants. Les travaux récents portant spécifiquement sur le Haut-Empire, ayant à renouveler une historiographie souvent très ancienne, sont en général plus nuancés. Ils remettent notamment en cause l’idée d’un dèmos marginalisé, sans réelle influence sur la vie politique, qui se contenterait d’entériner mécaniquement, dans le cadre de procédures purement formelles, les décisions élaborées par le Conseil et les magistrats. Ils soulignent aussi la persistance d’une forte compétition entre membres de l’élite, qui recherchent l’appui du peuple pour acquérir une légitimité supérieure à celle de leurs rivaux [8][8] Francesco AMARELLI (dir.), Politica e partecipazione.... C’est dans cette approche renouvelée de la cité grecque d’époque impériale, prise comme objet d’étude à part entière, que je souhaiterais m’inscrire ici, en abordant l’histoire des institutions comme une forme d’histoire culturelle, qui n’élude pas les questions soulevées par la problématique de la romanisation. Je m’interrogerai plus particulièrement sur la pertinence de la notion d’ordo appliquée au monde grec : les communautés civiques de l’Orient romain sont-elles vraiment devenues des sociétés d’ordres sous le Haut-Empire ? Si tel était le cas, cela constituerait indéniablement une rupture très forte avec le modèle civique traditionnel, au sein duquel le seul clivage fondé en droit est celui qui oppose citoyens et non-citoyens.

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La notion d’ordo dans le monde romain, pour complexe qu’elle soit, implique en effet la reconnaissance juridique d’un statut social privilégié [9][9] Pour une définition de l’ordo, dont « la nature profonde.... L’accès à ce statut, toujours lié à l’exercice (effectif ou potentiel) d’une fonction publique, est déterminé par une série de critères que l’on peut ramener à trois pôles indissociables : l’origine familiale, la fortune, le mérite. L’appartenance à un ordo se traduit en outre par des insignes extérieurs (l’anneau d’or des chevaliers, le laticlave des sénateurs, pour ne prendre que les exemples les plus évidents) et des privilèges (dont des places réservées dans les bâtiments publics et les lieux de spectacle), qui signalent d’emblée, aux yeux de tous, la place éminente occupée par ses membres au sein de la hiérarchie sociale. Enfin, l’action d’Auguste en ce domaine, tout en différenciant nettement les sénateurs des chevaliers, jette les bases d’un ordre sénatorial héréditaire, transformant à terme le statut personnel en statut familial [10][10] Sur les étapes de l’élargissement de la notion d’ordre....

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Pour juger de l’acclimatation de ce modèle romain en pays grec ou hellénisé, on peut ainsi envisager deux angles d’approche que l’on gagne, à mon avis, à distinguer, sans présupposer que l’un va forcément de pair avec l’autre. D’une part, il convient d’apprécier les évolutions proprement institutionnelles, qui contribuent à inscrire dans la loi la domination politique d’un groupe de notables, auparavant fondée sur des mécanismes de reproduction sociale : l’introduction du cens pour le recrutement des magistrats et du Conseil, la pratique de la summa honoraria (versement d’un droit d’entrée pour l’exercice d’une fonction publique), la transformation de la fonction de bouleute en charge viagère... Dans quelle mesure et à quel rythme ces nouveautés se sont-elles diffusées dans les cités de l’Orient romain et en particulier d’Asie Mineure [11][11] L’Asie Mineure, surtout dans sa partie occidentale,... ? La diffusion de ces règles institutionnelles inspirées du modèle romain ne fait guère de doute en soi, mais il reste à en établir l’ampleur, la chronologie et la géographie précises, ainsi qu’à en proposer une interprétation historique libre de préjugés. D’autre part, il faut s’intéresser de près à des pratiques collectives qui proposent une représentation hiérarchisée de la communauté et semblent mettre en scène le statut privilégié d’une (ou de plusieurs) minorité(s), telles que les distributions d’argent et les banquets offerts par des notables évergètes, ou l’attribution des places au théâtre. Ces pratiques ont une histoire souvent fort longue et ont déjà connu des évolutions en lien avec la progressive recomposition des équilibres sociaux. Il s’agit dès lors de dégager les changements propres à l’époque impériale et de faire la part, autant qu’il est possible, entre ce qui relève de la construction sociale et ce qui relève du droit dans l’institution des positions de supériorité. De manière générale, il me semble que, lorsqu’on tente de définir le fonctionnement politique des cités de l’époque impériale, il faut s’appliquer à distinguer soigneusement pratiques communautaires, représentations symboliques et règles juridiques, même si ces trois plans interagissent pour déterminer et refléter à la fois la dynamique des rapports sociaux.

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Le programme de recherche ainsi défini est très vaste. Il servira ici de cadre méthodologique à une réflexion plus restreinte, que je concentrerai sur deux objets assez différents, mais qui posent tous deux la question des fondements de la supériorité sociale et de la domination politique. Dans un premier temps, je m’intéresserai à l’institution du Conseil (ou boulè) dans les cités de l’époque impériale. On affirme souvent que cet organe politique majeur des régimes démocratiques, conçu pour représenter l’ensemble du corps civique, s’est transformé, sur le modèle du Sénat romain, en un conseil de membres viagers, recrutés parmi les anciens magistrats et jouissant d’un prestige reconnu au sein de la communauté. En un mot, la boulè serait devenue un ordo. Je souhaiterais soumettre cette assertion générale à l’épreuve de quelques exemples qui invitent, selon moi, à la reformuler. J’envisagerai d’abord le fonctionnement proprement institutionnel du Conseil (critères et modalités de recrutement, organisation interne), puis la place reconnue à ses membres dans la société. Dans un second temps, je poserai les jalons d’une étude des titres honorifiques attribués par la cité à certains notables, en m’interrogeant sur leur rôle dans la fixation des hiérarchies sociales : affirmation publique de l’appartenance à un groupe privilégié reconnu apte à diriger la cité, à la manière des titulatures romaines, ou expression d’un contrat entre le peuple et les élites au pouvoir ? Cette recherche, qui n’en est qu’à ses débuts, voudrait mettre en lumière la distance qui sépare encore, sous le Haut-Empire, les sociétés civiques grecques de la société romaine : dans leur manière d’organiser et de légitimer la supériorité sociale comme la domination politique, les cités ne se contentent pas de décalquer le modèle romain, indéniablement influent, mais en proposent une interpretatio graeca qui laisse toute sa place à l’héritage de leurs traditions séculaires.

Le Conseil comme institution : transfert culturel et hybridation

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Dans les régimes démocratiques, les principes de recrutement et de fonctionnement du Conseil visaient à en faire l’organe le plus représentatif possible, « une expression temporaire de la totalité du corps civique, dans sa capacité délibérative [12][12] Patrice HAMON, « Le Conseil et la participation des... ». La fonction de conseiller (ou bouleute) était par nature banale et éphé-mère. Le renouvellement annuel par tirage au sort, la stricte limitation de l’itération de la charge, la mise en place d’une indemnité journalière (le misthos) pour inciter les citoyens pauvres à participer, le respect de l’égalité entre les tribus (divisions du corps civique) dans la répartition du nombre de sièges et dans le partage des responsabilités au sein du Conseil – ces règles institutionnelles, bien connues pour l’Athènes classique, sont loin d’être toutes directement attestées dans les cités de l’époque hellénistique, mais la présence, tantôt isolée, tantôt massive, de certaines d’entre elles suggère que l’édifice dans son ensemble reste alors fondamentalement inchangé [13][13] Voir à ce sujet la thèse encore inédite de Patrice.... En particulier, le principe d’une commission tournante à la tête du Conseil, constituée le plus souvent des bouleutes d’une même tribu qui assurent la gestion des affaires courantes durant un temps limité, semble avoir été très répandu dans les cités des îles de la mer Égée, de la côte d’Asie Mineure, de la Propontide et du Pont-Euxin. Ce principe est démocratique en lui-même, car il permet d’associer à égalité et à tour de rôle tous les conseillers aux activités de la commission, dont certaines ont une forte charge symbolique, comme recevoir les ambassadeurs étrangers ou marcher en tête des processions lors des fêtes religieuses. D’autres indices, plus ténus, confortent l’hypothèse d’un Conseil démocratique « à l’athénienne » dans nombre de cités de mer Égée et d’Asie Mineure à l’époque hellénistique.

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Ce modèle du Conseil démocratique a toutefois connu des évolutions, voire des mutations, à partir de la basse époque hellénistique [14][14] Outre la thèse de Patrice Hamon, voir Helmut MÜLLER,.... Certaines ont été brutales, imposées par Rome après sa victoire lors des guerres qui ont marqué sa progressive conquête de l’Orient. En Thessalie en 194, en Macédoine en 167, en Achaïe en 146, des interventions romaines ont affecté la forme des institutions civiques, et en particulier des Conseils, dans le sens d’un net infléchissement oligarchique; l’introduction de qualifications censitaires pour la plupart des charges visait clairement à remettre le pouvoir aux mains des possédants, jugés plus favorables à l’ordre romain [15][15] Jean-Louis FERRARY, « Les Romains de la République.... Dans ce contexte, le changement de terminologie que l’on observe dans les cités de Béotie et du Péloponnèse, où le mot synedrion remplace assez massivement celui de boulè pour désigner le Conseil vers le milieu du IIe siècle av. J.-C., paraît révélateur d’un changement institutionnel que l’on ne peut, dans la plupart des cas, approcher de plus près [16][16] Christel MÜLLER, « La procédure d’adoption des décrets....

Les Conseils bithyniens : un transfert incomplet du modèle du Sénat romain

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On est mieux renseignés sur une autre intervention romaine, plus tardive, qui offre aussi l’exemple le plus clair de l’imposition du modèle du Sénat romain aux boulai grecques : la lex Pompeia, donnée à la double province de Pont-Bithynie lors de sa création en 63 av. J.-C., au lendemain des guerres mithridatiques. Pour penser cette forme de romanisation forcée, mise en œuvre « par le haut », c’est-à-dire par la volonté du conquérant, il peut être utile de se référer à un concept venu de l’histoire littéraire, qui a suscité l’intérêt des historiens, et notamment des historiens de l’Antiquité : celui des transferts culturels [17][17] Pour un exemple de l’application de ce concept au monde.... Mettant l’accent sur le déplacement d’objets (ici, un ensemble de règles juridiques) d’une sphère culturelle à l’autre, un tel concept invite à s’intéresser aux agents de la médiation, mais aussi au contexte de réception et aux transformations subies par l’objet dans la culture d’accueil. C’est en partie possible pour la lex Pompeia, grâce au témoignage bien postérieur de Pline le Jeune, gouverneur de Pont-Bithynie vers 111 apr. J.-C., sous le règne de Trajan. Dans sa correspondance avec l’empereur, Pline évoque, en usant naturellement du vocabulaire romain, les « Sénats » locaux dont la loi de Pompée a confié le recrutement à des « censeurs » chargés d’y faire entrer les anciens magistrats [18][18] PLINE, Ep., X, 79-80.. Il nous apprend en outre qu’à son époque, l’honoraire décurional a commencé à se répandre dans la province. Cet usage proprement occidental consiste à verser un droit d’entrée au moment de l’admission au Sénat. Selon Pline, il a d’abord été adopté par les bouleutes recrutés en sus du nombre légal de membres fixé pour le Conseil de chaque cité – une procédure qui requérait une autorisation spéciale de l’empereur. Par la suite, les bouleutes recrutés par la voie normale ont eux aussi été autorisés (ou incités ?) à faire des versements, mais « dans très peu de villes ». Pline demande à Trajan s’il souhaite que cette règle soit désormais étendue à tous les bouleutes dans l’ensemble de la province, mais l’empereur refuse d’imposer uniformément l’honoraire décurional et estime que « comme toujours, la voie la plus sûre est de suivre la loi de chaque ville [19][19] PLINE, Ep., X, 112-113. ». Par ailleurs, dans cet échange, Pline distingue les bouleutes surnuméraires de ceux qui sont choisis par les censeurs, suggérant que les premiers font l’objet d’une autre forme de recrutement. En effet, un discours quasi contemporain de Dion de Pruse – sophiste de renom ayant mené une carrière politique dans sa patrie, une cité moyenne de Bithynie – confirme que les bouleutes dont la charge a été créée par faveur impériale sont élus par l’Assemblée du peuple.

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Le passage qui rapporte ces élections, difficile à interpréter car très allusif, est avant tout destiné à prouver la loyauté et le désintéressement de Dion [20][20] DION CHRYSOSTOME, Or., 45,7-10. On dispose d’une traduction... : bien qu’à l’origine de la faveur impériale qui aboutit à augmenter le Conseil de 100 bouleutes supplémentaires, il n’a pas cherché à en profiter pour accroître son influence. Tandis que « les autres ont introduit des amis à eux et se sont arrangés pour avoir des collaborateurs et des alliés dans toutes leurs entreprises », lui a refusé de « faire de la politique de clan (kath’ hetaireias politeuesthai) et de diviser la cité en factions ». Tout en désapprouvant ce qui se passait, et alors qu’il aurait pu le dénoncer à l’empereur, il s’en est abstenu à la fois pour ne pas causer de tort à sa cité et ne pas se faire davantage d’ennemis. Mais il n’a soutenu aucun candidat, préférant s’absenter durant les deux ou trois jours qu’ont duré les élections. Celles-ci semblent s’être déroulées en deux temps : « Tous ayant obtenu une distinction égale – en toute justice, certes, et au vu de leurs mérites –, ils avaient cependant besoin d’introducteurs (mystagôgoi), comme les initiés [21][21] DION CHRYSOSTOME, Or., 45,9.. » On peut comprendre qu’après avoir été retenu comme candidat à la charge de bouleute (sans doute par une forme de cooptation lors d’une séance du Conseil lui-même [22][22] Cette hypothèse se fonde sur le rôle du Conseil lors... ), il fallait encore, tel l’initié introduit par le mystagogue lors d’un culte à mystères, être soutenu par les bouleutes en place et, de manière générale, par les notables influents pour être effectivement élu lors du vote à main levée qui avait lieu à l’Assemblée. Il ne me semble pas pour autant qu’il faille réduire la cheirotonia du peuple à une simple validation des choix effectués en amont par le Conseil en place [23][23] Comme le fait implicitement Christopher P. JONES, The.... Au contraire, tout le passage plaide en faveur d’une véritable compétition électorale, dénoncée par Dion comme une politique factieuse à laquelle il ne veut pas prendre part. Il insiste sur son refus d’influencer le vote de l’Assemblée, suggérant que sa popularité est telle que toute recommandation de sa part aurait nécessairement été suivie d’effet; il aurait même craint, s’il avait favorisé quelqu’un, d’empêcher les déclarations écrites ou orales qui n’iraient pas dans le même sens – ce qui laisse entrevoir un examen en bonne et due forme des candidatures présentées devant le peuple, avec possibilité de témoignages contradictoires. Bref, plutôt que de conclure à une instrumentalisation de l’Assemblée par les notables au pouvoir [24][24] En ce sens Henri-Louis FERNOUX, Notables et élites..., on peut souligner la permanence d’une forme de vie démocratique, marquée par des procédures héritées de l’époque classique (examen des candidatures, vote à main levée) et par de vifs conflits entre dirigeants désireux d’obtenir le soutien du peuple [25][25] Il ne me semble pas que l’on puisse arguer de ce passage....

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Certes, l’élection n’est pas, on l’a rappelé plus haut, le mode de désignation traditionnel des conseillers dans une cité démocratique. Par opposition au tirage au sort, elle a toujours été perçue comme favorable aux membres de l’élite fortunée et cultivée, ayant les moyens d’attirer à eux le vote populaire. En ce sens, la procédure attestée pour les bouleutes surnuméraires en Bithynie est tout à fait conforme à l’évolution globalement oligarchique des régimes civiques. Mais elle diffère fondamentalement du modèle de recrutement du Sénat romain et réintroduit, à côté de la procédure normale directement inspirée par celui-ci, des règles institutionnelles proprement grecques, qui confient au peuple le soin de désigner aux plus hautes fonctions publiques. On voit ainsi que, même dans le cadre d’une loi provinciale contraignante visant clairement à transposer au niveau local le modèle institutionnel romain, la transposition n’est pas totale et le transfert culturel ainsi réalisé peut être qualifié d’incomplet : il n’empêche pas, à la marge, le maintien de formes institutionnelles propres à la polis (élections populaires), pas plus qu’il n’interdit des variations d’une cité à l’autre (présence ou absence d’honoraire décurional). Le modèle civique grec, même fortement romanisé, conserve quelques-uns de ses particularismes, dont le moindre n’est pas d’être rétif à toute uniformisation excessive. Reste que la lex Pompeia marque l’avènement d’un nouveau type de Conseil civique, profondément différent du conseil démocratique. La censure est une innovation complète au regard des traditions grecques et les bouleutes, majoritairement recrutés par le biais des censeurs, siègent désormais à titre viager au sein d’un Conseil permanent dont l’accès est réservé, sauf exception apparemment rarissime, aux seuls membres de l’élite dirigeante [26][26] Le caractère viager de la charge n’est pas directement....

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On considère généralement que ce nouveau type de Conseil, calqué sur le modèle du Sénat romain, s’est progressivement diffusé et imposé partout ailleurs en Orient. Pour la plupart des commentateurs, la généralisation de ce modèle et, partant, la transformation de la boulè en ordo sont acquises au Ier siècle apr. J.-C. Cette opinion, globalement justifiée, repose cependant sur des arguments de poids inégal et simplifie à mon sens une réalité bien plus complexe. Je me bornerai ici à faire quelques remarques de méthode et à rapprocher quelques témoignages déjà connus mais sous-exploités.

La romanisation des Conseils civiques : un processus différencié

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Tout d’abord, il faut rappeler encore une fois la nécessaire et indispensable prise en compte de la chronologie et de la géographie des témoignages. Pour ne prendre qu’un exemple, deux inscriptions d’époque impériale établissent, sans en expliciter les fondements, une distinction entre magistratures « populaires » (archai dèmotikai) et « bouleutiques » (bouleutikai)[27][27] Tituli Asiae Minoris, II, 301; Eugen PETERSEN et Felix.... On peut comprendre que certaines magistratures étaient réservées aux bouleutes, ce qui serait la transposition quasi littérale d’un principe de droit romain connu pour les municipes. Mais on a aussi proposé une interprétation pour ainsi dire inverse, selon laquelle les magistratures « bouleutiques », ouvertes en théorie à tous mais assurées de rester dans les faits entre les mains des notables en raison des fortes dépenses qui y étaient attachées, habiliteraient seules à être admis à la boulè. Dans les deux cas, la distinction ainsi établie entre deux types de magistratures, en soi étrangère à la tradition grecque, s’explique par l’influence plus ou moins directe du modèle institutionnel romain : un Conseil oligarchique fournit et/ou recrute des magistrats supérieurs, eux-mêmes issus des plus riches familles. Une autre inscription, qui classe une liste de noms en deux groupes, « bouleutes » et « dèmotes » [28][28] Tituli Asiae Minoris, II, 176., laisse penser que cette typologie des magistratures s’inscrit dans un processus global de hiérarchisation du corps civique, au sein duquel sont officiellement distinguées deux catégories aux fonctions et, peut-être, aux droits différents. Or, le petit groupe de documents attestant de cette « romanisation » se concentre à une époque assez tardive (fin du II e siècle) et, surtout, dans une même région du sud-ouest de l’Asie Mineure, la Lycie, qui a une identité ethnique et une histoire tout à fait particulières [29][29] Anciennement hellénisée, la Lycie reste dans le même.... Il serait imprudent de projeter telle quelle la situation que suggèrent ces inscriptions sur d’autres provinces et d’autres époques. Ailleurs, il n’est pas du tout assuré que la fonction de bouleute soit une condition légale pour l’exercice de certaines magistratures ou vice-versa. En l’absence d’autres indices, seules des études prosopographiques pourront dire si, dans une cité donnée, les individus qui exercent des magistratures (ou telle magistrature) sont également attestés comme bouleutes. De ce point de vue, la diffusion du modèle romain, qui réserve les fonctions publiques aux sénateurs, reste à prouver.

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Cette remarque amène à souligner un autre point de méthode tout aussi important : le modèle du Sénat romain est fondé sur une série de règles institutionnelles, qui n’ont pas nécessairement été partout adoptées en intégralité ni en une seule fois. Dans les régions d’Asie Mineure les plus anciennement hellénisées (en particulier dans la province d’Asie), il n’y a pas de preuve d’une législation romaine d’ensemble réorganisant les institutions locales, et le transfert du modèle romain doit a fortiori être considéré comme un phénomène progressif et nullement homogène, voire inabouti. Autrement dit, il faut s’efforcer d’isoler les différents types de changements institutionnels que l’on observe et éviter de surinterpréter les témoignages. Le fait que les bouleutes ne se recrutent plus parmi les simples citoyens mais parmi les notables, voire les anciens magistrats, ne signifie pas forcément que la charge est devenue viagère. Que la charge soit devenue viagère ne signifie pas à son tour que les bouleutes sont recrutés par des censeurs, etc.

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Prenons le cas des inscriptions de l’époque impériale qui mentionnent la charge de bouleute dans le rappel d’une carrière publique [30][30] On trouvera une liste d’exemples dans F. QUAß, Die.... Le phénomène en soi est nouveau : aux époques classique et hellénistique, sauf exceptions rarissimes, aucun individu n’est loué pour avoir siégé au Conseil, car cette fonction, conçue pour être exercée par le plus grand nombre pour un temps limité, n’apportait aucun prestige particulier. Le fait qu’à partir du règne d’Auguste, on se plaise à la rappeler dans les décrets honorifiques doit être révélateur d’un changement dans le recrutement : désormais, être bouleute n’est plus accessible à n’importe quel citoyen mais est devenu (de fait ou de droit) l’apanage d’une minorité, qui en tire gloire. Cela peut signifier que des qualifications censitaires ont été introduites ou que la charge a revêtu des aspects liturgiques, mais n’implique nullement en soi le caractère viager. Celui-ci peut certes se déduire de certains témoignages particuliers. Ainsi, lorsqu’un même individu est qualifié de bouleute dans plusieurs documents à plusieurs années d’intervalle, on peut en conclure qu’il occupe cette charge de manière durable, voire permanente, sans que cela ne résulte nécessairement, d’ailleurs, d’une nomination à vie : un régime d’itérations multiples pourrait suffire à rendre compte d’une telle documentation [31][31] Ainsi les listes des Courètes à Éphèse : ibid., n..... Plus clair est le témoignage des inscriptions agonistiques célébrant les victoires d’athlètes qui cumulent plusieurs citoyennetés, obtenues à titre honorifique dans les cités où ils se sont produits avec succès. Ils peuvent alors être définis comme « citoyen et bouleute de telle cité » [32][32] IK, 24.1-Smyrna, 661 et 667; Monumenta Asiae Minoris.... Ainsi évoquée côte à côte avec la citoyenneté, la charge de bouleute semble bien être devenue une qualité permanente et prestigieuse. Il faudrait se livrer à un dépouillement complet de ce type précis de sources, en classant les occurrences par région et par époque, pour suivre les étapes de cette transformation. En revanche, tirer les mêmes conclusions de toutes les inscriptions honorifiques où apparaît la charge de bouleute relève, à mon avis, de la surinterprétation. S’il est indéniable qu’à partir du principat, le Conseil n’est plus une institution démocratique (dans le sens où il n’est plus ouvert à l’ensemble du dèmos), il ne s’ensuit pas qu’il est déjà partout devenu un organe permanent où l’on siège à vie. En outre, la transformation de son recrutement résulte sans doute autant d’évolutions socio-politiques internes à la cité (l’émergence et la consolidation du « régime des notables » [33][33] Malgré les controverses qui ont entouré cette notion... ) que de l’influence directe du modèle romain.

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La diffusion générale de la censure comme moyen de recruter les Conseils civiques n’est pas davantage assurée. On relève en Orient quelques occurrences de timètai (le terme grec qui traduit, dans les inscriptions bilingues, le latin censor) et de boulographoi (que l’on peut comprendre, littéralement, comme « ceux qui inscrivent dans la boulè »), mais leur rareté comme l’absence de contexte permettant d’en assurer l’interprétation invitent à la prudence [34][34] Récemment, on a même voulu remettre en cause l’équivalence.... Un témoignage, certes isolé lui aussi, pourrait suggérer que l’élection était un mode de désignation courant des bouleutes à l’époque impériale, à la manière de la procédure attestée en Bithynie pour les bouleutes surnuméraires. Il s’agit d’une lettre de l’empereur Hadrien aux autorités d’Éphèse, la capitale de la province d’Asie [35][35] IK, 15-Ephesos, 1487.. L’empereur y recommande un certain L. Erastos, capitaine de navire, qui a servi d’escorte navale aux gouverneurs et à l’empereur lui-même, qui possède la citoyenneté éphésienne et souhaite « devenir bouleute » (bouleutès genesthai). Hadrien précise ensuite : « Je vous laisse le soin de la dokimasie, mais s’il ne souffre d’aucun empêchement et semble digne de la charge (tès timès axios), je verserai la somme d’argent que versent ceux qui siègent au Conseil (hoi bouleuontes) pour l’élection (tès archairesias heneka). » On constate un curieux mélange de formes institutionnelles et de pratiques politiques grecques et romaines : d’un côté, la dokimasie, cet examen préalable que subissent tous les candidats aux charges publiques dans les cités démocratiques, semble partiellement infléchie (ou interprétée ?) dans un sens romain (évaluation de la dignitas, qui détermine la position dans la hiérarchie sociale) mais ouvre bel et bien sur une élection, et non une procédure de lectio effectuée par des censeurs; de l’autre, l’honoraire décurional, qui s’apparente à l’exigence d’un niveau censitaire (auquel l’empereur peut choisir d’élever un protégé), est devenu l’une des conditions d’accès à une charge qui paraît bien être viagère. Cette lettre impériale offre un parallèle intéressant au discours de Dion, antérieur d’une trentaine d’années, où est évoquée l’atmosphère de corruption mais aussi de compétition entourant l’élection des bouleutes à Pruse. Dans les deux cas, le recrutement du Conseil semble résulter d’un processus d’hybridation institutionnelle, qui fait cohabiter sans heurt apparent règles inspirées du modèle romain et traditions civiques.

Hybridation institutionnelle

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De rares mais précieux exemples suggèrent un semblable processus d’hybridation dans le fonctionnement du Conseil. Patrice Hamon a étudié le cas de Cyzique, où sont attestés à la fois des timètes – selon toute probabilité, des magistrats équivalents aux censeurs romains – et des prytanes mensuels – les bouleutes d’une même tribu formant des commissions tournantes à la tête du Conseil. Il émet l’hypothèse (à mon sens très séduisante, bien qu’invérifiable en l’état de la documentation) d’un Conseil renouvelé chaque année, mais à partir d’un groupe restreint de notables, qualifiés à vie au rang bouleutique par les timètes [36][36] P. HAMON, « Le Conseil et la participation des citoyens... »,.... Quoi qu’il en soit, le maintien du principe démocratique de la rotation au sein du Conseil ne fait pas de doute et me semble aller bien au-delà d’un simple conservatisme institutionnel, qui fossiliserait une pratique en la vidant de son sens. Il trahit au contraire la survie d’une conception traditionnelle du Conseil comme émanation du corps civique dans son entier : à Cyzique, les bouleutes des Ier et IIe siècles apr. J.-C. étaient certainement des notables, jouissant d’un statut prestigieux et sans doute viager, mais ils étaient aussi perçus comme les représentants de leur tribu et à ce titre soumis à un régime démocratique de participation au pouvoir.

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Deux parallèles permettent d’affirmer que la situation observée à Cyzique ne constitue pas une exception. Tout d’abord, une inscription de Carystos en Eubée, datant au plus tôt du règne d’Hadrien, introduit une liste des membres du Conseil par la formule suivante : « Ci-dessous les noms de ceux qui ont été tirés au sort pour siéger à la boulè (bouleuein elakhon) sous l’archontat de Moiragénès le Jeune [37][37] Inscriptiones Graecae (dorénavant IG) XII, 9,11, commenté.... » La liste est ensuite organisée en douze sections, comportant chacune six noms [38][38] À une exception près (5 noms seulement dans la section..., dont le premier est précédé du titre archeproboulos « président des probouloi ». On reconnaît ici le système démocratique de rotation à la tête du Conseil, que Carystos, comme Cyzique, a donc conservé jusque dans le courant du II e siècle apr. J.-C. Plus étonnant encore, l’inscription fait référence à un tirage au sort et suggère un renouvellement annuel de la boulè, puisque la liste des conseillers est datée par un magistrat éponyme. Il paraît douteux qu’à une époque aussi avancée, alors que partout ailleurs les preuves d’un recrutement oligarchique des bouleutes abondent, cette petite cité ait seule continué à ouvrir l’accès au Conseil à l’ensemble des citoyens. Dès lors, il est tentant de proposer la même explication que pour Cyzique : il y aurait un corps (un ordo, pourrait-on dire, s’il ne s’agissait précisément de nuancer cette transposition pure et simple d’un concept romain) de bouleutes nommés à vie, parmi lesquels on procédait à un tirage au sort annuel pour désigner les membres effectifs du Conseil, selon des principes inconnus mais très probablement guidés par une exigence de représentativité, comme l’atteste le système de rotation des probouloi. De manière similaire, à Rhodes quelques inscriptions distinguent encore, jusqu’au début du IIIe siècle apr. J.-C., entre une boulè d’hiver et une boulè d’été [39][39] Voir l’inscription publiée par Alexandre Emmanuel CONTOLEON,... : le renouvellement semestriel du Conseil, caractéristique de la démocratie rhodienne à l’époque hellénistique, est donc maintenu, dans des conditions qui nous échappent une fois de plus, alors même que dans d’autres textes les bouleutes sont clairement distingués des simples citoyens.

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Par ailleurs, une brève allusion de Dion de Pruse dans un discours tenu à Rhodes laisse penser qu’au début du II e siècle, les bouleutes de cette grande cité touchaient encore un misthos, une indemnité pour l’exercice de leur charge [40][40] DION CHRYSOSTOME, Or., 31,102. Sur la misthophorie.... Pourtant, ils semblent jouir du même prestige qu’ailleurs, ce qui suggère un recrutement de nature oligarchique. Le maintien d’une indemnité pour l’exercice de leur charge prend alors une valeur avant tout symbolique et s’explique peut-être par la rotation bi-annuelle au sein du Conseil. Si les bouleutes qui siègent effectivement pendant six mois sont tirés au sort (ou désignés de quelque autre façon) au sein d’un groupe plus large de bouleutes potentiels ou honoraires, le misthos peut servir à marquer leur engagement ponctuel au service de la cité. Il n’a plus pour but d’encourager la participation du plus grand nombre, en indemnisant le temps passé à gérer les affaires publiques, mais signale le maintien d’une certaine conception de l’activité politique propre aux régimes démocratiques : le citoyen politiquement actif remplit un devoir mais exerce aussi un droit, que la cité entend lui garantir. Dans cette perspective, le misthos vaudrait comme témoin de l’engagement réciproque conclu entre les citoyens et la cité. Toutefois, on ne peut exclure qu’il ait (aussi) été investi d’un sens tout à fait nouveau, en accord avec l’évolution générale de l’institution du Conseil. De nombreux textes donnent la preuve que les bouleutes pouvaient recevoir, dans le cadre de distributions, des sommes d’argent à titre honorifique; on peut dès lors envisager que, dans la Rhodes de l’époque impériale, le misthos était réinterprété dans le sens d’une gratification de rang.

Le Conseil comme groupe social : la fabrique de la notabilité

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Il est en effet indéniable que les bouleutes, en tant que groupe constitué, acquièrent sous le Haut-Empire un prestige et une visibilité sociale inédits. Ils sont régulièrement distingués du reste des citoyens lors d’événements communautaires tels que des distributions d’argent ou des banquets, où ils reçoivent un traitement de faveur traduisant symboliquement leur position de supériorité. Reste à savoir dans quelle mesure ces distinctions symboliques sont institutionnalisées et si l’unique grille de lecture pour éclairer un tel processus d’institutionnalisation doit être, là encore, le modèle romain des ordines, au sein duquel les insignes attachés à certaines fonctions publiques jouent un rôle dynamique : ces ornamenta, tout en contribuant à construire et identifier les différents échelons de la hiérarchie statutaire, permettent aussi de la contourner partiellement, puisqu’ils peuvent être détachés de la fonction qu’ils décorent et attribués à titre honorifique à des membres extérieurs à l’ordre [41][41] Pour une brève définition des ornamenta, Stéphane BENOIST,.... Attestée à Rome et dans les municipes occidentaux, l’institution des ornamenta s’est-elle diffusée dans le monde grec à l’époque impériale ?

Les honneurs bouleutiques : un équivalent des ornamenta romains ?

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On a pu invoquer en ce sens quelques textes suggérant effectivement que les privilèges reconnus aux bouleutes ont pris dans certains cas un caractère légal. En particulier, un décret de Thespies, cité de Grèce centrale, qui dresse la liste des « jeunes gens (neoi) partis volontairement en expédition » sous le règne de Marc Aurèle, en 170 ou 171 apr. J.-C., accorde à ces volontaires des « honneurs bouleutiques » (timai bouleutikai) dont ils pourront jouir immédiatement avant leur départ pour l’expédition puis à leur retour; durant leur absence, ce sont leurs parents (goneis : leurs géniteurs) qui en jouiront. Le contenu de ces honneurs n’est jamais explicité, mais ils sont mentionnés une fois de pair avec des « distributions (bouleutiques) » (dianomai bouleutikai), sans que l’on sache si les distributions font systématiquement partie des honneurs bouleutiques ou sont accordées ici comme un honneur distinct et supplémentaire [42][42] Nouveau choix d’inscriptions grecques. Textes, traductions,.... Quoi qu’il en soit, les commentateurs y ont vu plus ou moins explicitement la marque d’une influence romaine, puisqu’ils les ont interprétés comme un équivalent local des ornamenta, en s’appuyant notamment sur le témoignage de Dion Cassius qui traduit ornamenta par timai quand il fait référence aux ornements du consulat ou de la préture (hypatikai timai, stratègikai timai). Par ailleurs, il faut rapprocher ce texte d’une petite série d’inscriptions, provenant de Grèce centrale, du Péloponnèse et de Carie, qui mentionnent d’autres catégories d’honneurs attachés à une charge (magistrature ou liturgie) : honneurs agonothétiques, agoranomiques, stratégiques, irénarchiques [43][43] Pierre CHARNEUX, « Inscriptions d’Argos », Bulletin...... On comprend que l’exercice d’une fonction publique comme l’agonothésie ou l’agoranomie ouvrait droit à certains privilèges, définis légalement, qui pouvaient parfois être octroyés indépendamment de la charge (tout comme l’on pouvait, à Rome, recevoir les ornements du consulat sans avoir été consul). La connaissance des réalités romaines a certes dû jouer un rôle dans la diffusion de ce type d’honneurs (diffusion qui reste toute relative, si l’on s’en tient au petit nombre de témoignages directs). L’une des occurrences d’« honneurs bouleutiques et agoranomiques » provient d’une dédicace privée exposée dans le sanctuaire de Delphes mais précisant que ces honneurs ont été accordés par le Conseil de Corinthe, colonie romaine, patrie du père de l’honorandus. Dans ce cas, l’expression grecque traduit sans doute possible la formule decurionalia et aedilicia ornamenta, attestée par ailleurs à Corinthe [44][44] Corpus inscriptionum graecarum (dorénavant CIG), 1716.... La stratégie de reconnaissance sociale d’une famille implantée à la fois à Corinthe (par le père) et à Delphes (par la mère) – qui met en avant dans cette dédicace le fils, sans doute encore jeune, chargé de perpétuer la tradition de notabilité héritée de ses parents – contribue ainsi à faire connaître dans les cités grecques l’institution des ornamenta telle qu’elle fonctionne dans une colonie romaine. L’exemple est assez tardif ( IIe - IIIe siècles apr. J.-C.) : il est peut-être postérieur au décret de Thespies accordant les honneurs bouleutiques aux volontaires pour l’expédition militaire de Marc Aurèle et certainement postérieur à un décret d’Argos qui mentionne des honneurs agonothétiques à une date imprécise mais étonnamment haute ( I er siècle av.- I er siècle apr. J.-C.). On peut néanmoins faire l’hypothèse que de telles stratégies individuelles ont existé plus tôt et ont participé, avec d’autres phénomènes de médiation, à préparer le transfert des ornamenta dans les institutions civiques.

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Toutefois, dès que l’on tente de cerner la nature possible de ces honneurs, on constate qu’ils semblent prendre autant racine dans les traditions civiques que dans le modèle des institutions romaines. En particulier, la réflexion sur la genèse des honneurs bouleutiques invite à souligner la part des évolutions internes dans l’institutionnalisation des nouvelles hiérarchies sociales. Les travaux de P. Hamon ont notamment mis en évidence le rôle des évergètes dans ce processus [45][45] P. HAMON, « Le Conseil et la participation des citoyens... »,.... Ce sont eux qui, dans plusieurs cités d’Asie Mineure à partir des années 130 av. J.-C., prennent l’initiative de régaler à part l’ensemble des bouleutes lors des banquets qu’ils offrent à la population ou de leur réserver les viandes d’un sacrifice particulier, dont les autres citoyens ne profitent pas. Sans être eux-mêmes à l’origine des changements qui affectent le recrutement et, partant, la position sociale des bouleutes au sein de la cité, les bienfaiteurs donnent à voir ces changements au grand jour et, en les intégrant à l’image de la cité que construisent les événements communautaires, contribuent à les fixer. Parallèlement, les plus grands bienfaiteurs reçoivent du peuple le droit d’assister aux séances du Conseil et de jouir des privilèges réservés à ses membres (parts ou places d’honneur). De tels privilèges, bien que mis en place au moins en partie par la volonté de notables évergètes, sont donc reconnus officiellement par la cité. Ils sont attachés à la fonction de bouleute, mais susceptibles d’en être détachés pour être accordés à titre honorifique. En ce sens ils préfigurent singulièrement les bouleutikai timai de l’époque impériale, pour autant qu’on puisse en saisir le contenu et le fonctionnement. L’émergence de ces honneurs inédits à la basse époque hellénistique semble résulter d’une interaction complexe entre les notables, dont les évergésies deviennent de plus en plus nécessaires à la bonne marche de la vie publique, et les autorités civiques, qui tendent à donner une existence légale aux innovations introduites par le biais de ces évergésies. Dans ce jeu entre public et privé, institutions et représentations, le modèle romain n’est jamais convoqué et l’on voit d’autant moins le rôle qu’on pourrait lui prêter que le système des ornamenta à Rome même, dont les origines peuvent certes remonter assez haut à l’époque républicaine, ne paraît pas véritablement formalisé avant le début de l’époque impériale.

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Le détour par les évolutions de la basse époque hellénistique invite donc à ne pas interpréter systématiquement (ou exclusivement) l’apparition d’honneurs bouleutiques – et plus généralement d’honneurs attachés à une fonction publique – en termes de transfert culturel et de romanisation. Il permet aussi de souligner les continuités qui se maintiennent, par-delà l’instauration du principat, dans la construction des hiérarchies sociales au sein des cités : à l’époque impériale comme à la basse époque hellénistique, cette construction procède en partie d’un dialogue entre les évergètes, agissant dans le cadre d’une charge publique ou à titre privé, et les institutions politiques.

La construction de la hiérarchie sociale : fluctuations et négociations

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En effet, les distributions d’argent (dianomai) évoquées dans le décret de Thespies sont bien attestées en Asie Mineure à partir du début du II e siècle apr. J.-C. et elles sont toutes consécutives à un acte d’évergétisme [46][46] Pour une liste des occurrences de ces distributions,.... Les bouleutes y sont distingués, parfois avec d’autres groupes définis juridiquement et auxquels est reconnue une position privilégiée dans la hiérarchie sociale (membres de la Gérousie, sitometroumenoi, ecclésiastes [47][47] La nature exacte de ces groupes est souvent très difficile... ) : ils reçoivent un montant plus élevé que d’autres catégories de population (simples citoyens, mais aussi, dans certains cas, étrangers résidants et affranchis). Les distributions participent donc, au même titre que les processions et les banquets, à construire et à faire évoluer l’image que la cité se donne d’elle-même. Alors que dans la cité démocratique classique, cette image distinguait des collèges de magistrats et de prêtres en tant qu’émanation du dèmos, par ailleurs pensé comme un tout dont les membres sont égaux entre eux, elle tend désormais à ordonner la communauté (comprise au sens le plus large) en groupes clairement hiérarchisés. Toutefois, la hiérarchie ainsi instituée n’apparaît pas fixée une fois pour toutes : elle peut prendre la forme d’une distinction binaire entre les bouleutes et les simples citoyens ou intégrer d’autres groupes de citoyens et de non-citoyens, dans des configurations changeantes (les bouleutes se trouvant tantôt mis sur le même plan que les gérontes ou/et les sitometroumenoi, tantôt placés au-dessus d’eux). Le rapport entre les montants attribués à chaque groupe n’est pas non plus stable : s’il est le plus souvent du simple au double d’un échelon hiérarchique à l’autre, il peut être inférieur ou supérieur. Symboliquement, la distance qui sépare les groupes est donc diversement appréciée. On ne saurait expliquer ces variations par les seuls facteurs géographique ou chronologique, car elles sont observables sur un laps de temps parfois réduit et à l’intérieur d’une même région, d’une même cité, voire d’un même décret honorifique [48][48] Comparer ainsi trois décrets de Syllion, en Pamphylie,.... Il faut plutôt en conclure que l’évergète à l’origine de la distribution avait la liberté de définir les groupes bénéficiaires et de fixer les sommes reçues par chacun d’eux. Si les possibilités qui s’offraient à lui étaient limitées par les réalités institutionnelles et sociales de son époque, il pouvait néanmoins opérer des choix qui pesaient en retour sur ces réalités : mettre en avant tel groupe privilégié plutôt que tel autre, intégrer ou non les affranchis à la distribution... L’évergète n’était pas non plus totalement libre dans la mesure où il devait faire avaliser ses choix par les institutions de la cité; mais il était bien à l’initiative des propositions qu’il soumettait au Conseil et à l’Assemblée et avait les moyens de négocier les amendements qui pouvaient y être apportés, puisque c’était lui qui finançait l’opération.

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On voit bien fonctionner ce dialogue entre l’évergète et les organes politiques dans une très longue inscription d’Éphèse datée de 104 apr. J.-C., qui rapporte en détail la fondation de C. Vibius Salutaris en faveur du peuple et d’Artémis [49][49] IK, 11.1-Ephesos, 27, qui a fait l’objet d’une monographie.... Ce chevalier romain, qui a mené une carrière dans l’armée et l’administration impériales avant de s’installer à Éphèse, où il est devenu citoyen et membre du Conseil, a consacré 29 statues qui devront être portées en procession lors de divers événements publics et religieux au cours de l’année civile éphésienne et a créé un fonds permanent destiné à financer une série de distributions d’argent, qui auront lieu lors des fêtes annuelles commémorant la naissance de la déesse Artémis. Pour ce faire, il s’est présenté à titre privé devant l’Assemblée en exposant les conditions auxquelles il entendait faire cette donation et en demandant que sa proposition soit ratifiée par un décret du Conseil et du peuple. En amont de ce processus légal, il faut certainement reconstituer des discussions préliminaires entre Salutaris et les autorités civiques [50][50] Ibid., p. 25.. En aval, sa démarche aboutit à instituer de nouveaux événements communautaires, réunissant la population d’Éphèse. Or, ces événements (processions et distributions) proposent une représentation ordonnée et hiérarchisée de la communauté civique. Sans entrer dans tous les détails de cette image de la cité, j’insisterai simplement sur la présence, parmi les bénéficiaires des distributions, de 1 500 citoyens tirés au sort à raison de 250 par tribu, de 450 membres de la boulè et de 309 membres de la Gérousie. Les simples citoyens percevront chacun 9 as, soit un demi-denier, alors que les bouleutes et les gérontes recevront chacun un denier. Le rapport entre les montants attribués aux individus appartenant à ces trois groupes traduit le rapport hiérarchique symboliquement établi entre eux : égalité entre les membres du Conseil et de la Gérousie, position inférieure des simples citoyens face aux membres de ces deux institutions [51][51] Je me sépare ici de G. M. ROGERS, The sacred identity....

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La fondation de Salutaris fait donc partie de ces actes d’évergétisme qui reconnaissent aux bouleutes, en tant que corps constitué, une place privilégiée au sein de la cité, leur donnant droit à un traitement de faveur lors de certains événements communautaires. Dans ce cas précis, l’identité de l’évergète (un Romain « naturalisé » Éphésien, lui-même membre de la boulè d’Éphèse) l’incitait tout particulièrement à mettre en scène la prééminence sociale du Conseil, qui apparaît à cette époque et dans cette cité (la capitale de la province d’Asie, siège du gouverneur et de son administration) comme une institution largement romanisée. Les statues consacrées par Salutaris, périodiquement portées en procession à travers la ville, vont d’ailleurs dans le sens d’une nette transposition des modèles romains dans la construction symbolique de la communauté civique. Une partie de ces statues représente en effet des institutions personnifiées, à la fois romaines (Sénat, ordre équestre, peuple romain) et éphésiennes (boulè, Gérousie, dèmos, les 6 tribus, l’éphébie...), entre lesquelles sont établies des correspondances plus ou moins explicites. En particulier, les statues du Sénat romain et du Conseil éphésien, évoquées à la suite dans le décret, font l’objet d’une même consécration à Artémis et pèsent un poids presque identique [52][52] IK, 11.1-Ephesos, 27, l. 160-164.. On peut en déduire sans grand risque qu’elles devaient se suivre de près dans la procession et être littéralement mises en regard. Comment suggérer plus clairement que la boulè occupe dans la société éphésienne la même place que le Sénat dans la société romaine ?

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Pourtant, il faut souligner que cette réinterprétation « romanisante » des institutions civiques n’est en rien contradictoire avec l’affirmation d’une identité civique traditionnelle : le passé mythique et historique d’Éphèse est lui aussi largement convoqué lors de la procession. La déesse protectrice de la communauté, Artémis, est représentée dans ses diverses manifestations; les statues de héros fondateurs évoquant les origines ioniennes de la cité précèdent celles des tribus, dont les noms renvoient aux épisodes légendaires qui retracent la constitution progressive du corps civique éphésien. Celui-ci, également figuré sous la forme du dèmos, fait donc l’objet de deux constructions symboliques qui coexistent malgré leur apparente opposition : dans l’une, il est pensé sous la catégorie de l’unité et de l’égalité (le peuple, subdivisé en tribus); dans l’autre, il se décompose en groupes fonctionnels clairement hiérarchisés. La seconde image de la cité, dont on a vu qu’elle s’était autant élaborée à l’intérieur du champ socio-politique propre à la polis qu’au terme de phénomènes d’acculturation et de transfert, n’a nullement évincé la première. Surtout, les pratiques qui fondent et reflètent cette image hiérarchisée de la cité sont institutionnalisées dans le cadre d’un processus dynamique qui diffère assez profondément du fonctionnement institutionnel romain. À Rome, les prérogatives attachées aux fonctions publiques, qui permettent de situer les individus sur une échelle de statuts, prennent certes souvent leur source dans des usages sociaux d’abord flottants. Mais elles ont toutes, tôt ou tard, fait l’objet d’une codification légale qui a abouti à les fixer : à chaque échelon hiérarchique correspondent dès lors des insignes et des privilèges précis et, en théorie, immuables [53][53] Ségolène DEMOUGIN, L’ordre équestre sous les Julio-Claudiens,.... Dans le monde grec, les honneurs bouleutiques (ou d’autres privilèges de même nature), s’ils peuvent bien recevoir une sanction légale, restent en définitive toujours susceptibles d’être redéfinis par l’action d’individus qui dialoguent et négocient avec les institutions. La hiérarchie qui se construit ainsi apparaît plus fluide, moins figée que celle qui est à l’œuvre dans la société romaine. Elle n’est pas aussi étroitement déterminée par des normes juridiques conçues pour régler et pérenniser les rapports sociaux. De ce point de vue, les cités de l’époque impériale ne sont pas devenues des sociétés d’ordres.

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Ce constat peut être approfondi si l’on se tourne vers d’autres formes d’honneurs typiques de l’époque impériale, qui participent à définir les rapports entre peuple et élite : les titres honorifiques reconnus à certains individus, dont est ainsi signalée la place éminente au sein de la communauté et fondée ou renforcée la prétention à poursuivre une carrière publique. La comparaison avec les titulatures de rang du monde romain a surtout, dans ce cas, une valeur heuristique, car une approche même superficielle révèle d’emblée la dissemblance entre les usages grec et romain. Tenter d’analyser et de théoriser cette dissemblance peut être un bon moyen de cerner la spécificité des sociétés civiques de l’Orient romain sous le Haut-Empire.

Les titres honorifiques et la construction de la légitimité politique

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À Rome, l’usage d’associer un titre précis à chaque ordo et, à l’intérieur d’un ordo, à chaque rang n’a été fondé en droit qu’assez tard. Le titre clarissimus, déjà porté par certains membres du Sénat à la fin de la République, prend un caractère officiel à la charnière des Ier et IIe siècle apr. J.-C. Plus tard, sous Hadrien et plus encore sous Antonin, l’abréviation c.u. (pour clarissimus vir) se rencontre dans les inscriptions, témoignant de la diffusion de cette titulature pour les sénateurs effectifs. À peu près au même moment apparaissent les titres clarissimus puer, clarissima puella et clarissima femina, qui traduisent l’extension de la notion d’ordre sénatorial aux fils (même âgés de moins de 17 ans), aux filles et aux femmes de sénateurs [54][54] A. CHASTAGNOL, Le Sénat romain à l’époque impériale...,.... C’est également sous le règne des Antonins, à partir des années 170, que se répand et se systématise l’usage du titre vir egregius pour les chevaliers. D’autres qualifications se diffusent encore, parfois anciennes, mais dont le sens se spécialise en lien avec une fonction précise, parfois nouvelles, dans un souci croissant de distinction et de hiérarchisation. Elles ont toutes en commun d’exprimer, souvent au moyen de superlatifs, l’excellence morale, le lustre, le prestige de leurs détenteurs (splendidus, amplissimus, perfectissimus...)[55][55] Pour un panorama des principaux titres romains et la.... Ces titres proprement romains sont très vite traduits en grec et affichés, non sans quelque approximation, par les notables qui ont fait carrière dans l’armée ou l’administration impériales [56][56] Pour les chevaliers, voir Ségolène DEMOUGIN, « L’ordre.... Ils coexistent parfois dans les inscriptions avec des titres d’une nature et d’une origine toute différentes, qui se sont répandus beaucoup plus tôt dans le monde grec. Certains sont hérités de l’époque hellénistique, d’autres sont des créations de l’époque triumvirale ou impériale, mais dans tous les cas ils s’inscrivent dans une longue tradition sémantique et conceptuelle qui définit les relations entre l’individu et la cité.

Le double héritage de l’idéologie royale et de la rhétorique patriotique

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Un passage d’un discours de Dion de Pruse peut servir à esquisser une typologie de ces titres de tradition grecque. Le sophiste s’exprime devant l’Assemblée de sa cité, dans un contexte de tension entre le peuple et certains notables, accusés de détenir illégalement des fonds publics et de ne pas honorer leurs promesses de souscription, ce qui ralentit la réalisation d’un projet édilitaire. Dion s’évertue à calmer les esprits et à réconcilier le peuple avec ses dirigeants (hoi proestôtes). Pour ce faire, il rappelle leurs générosités passées, qui leur ont valu la reconnaissance de la cité, et se situe lui-même du côté de ces bienfaiteurs honorés par le peuple : « N’est-ce pas à vous qu’il arrive fréquemment de nous louer une journée entière en nous qualifiant de ‘meilleurs’(aristeis legontes) ou d’‘olympiens’(olympious) ou de ‘sauveurs’(sôtèras) ou de ‘nourriciers’(tropheas)[57][57] DION CHRYSOSTOME, Or., 48,10, commenté par Louis ROBERT,... ? » Tous ces titres, accordés au terme d’une procédure sur laquelle je reviendrai, mais qui se déroule en tout cas à l’Assemblée, sont attestés par les inscriptions et les monnaies. On peut les rattacher à divers paradigmes idéologiques qui fondent l’exercice du pouvoir dans la cité.

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Le titre de « sauveur », tout d’abord, renvoie directement à l’idéologie royale. Ce qualificatif, qui peut servir d’épiclèse à une divinité traditionnelle (ainsi Zeus Sôtèr), est fréquemment employé à l’époque hellénistique pour définir les rois. Il va souvent de pair avec le titre de « bienfaiteur » dans la formule de proclamation des honneurs votés par une cité à un souverain. Ces deux termes (euergétès kai sôtèr) sont ensuite repris dans d’autres documents officiels : ils sont gravés sur les bases de statues représentant le roi et accompagnent son nom dans les décrets qui instituent un culte en son honneur. Ils tendent ainsi à devenir des qualificatifs permanents, exprimant la quintessence de la fonction royale [58][58] P. GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs...,.... Celle-ci se trouve donc en partie définie par la pratique de l’évergétisme, conçu comme un « système de gouvernement » [59][59] Tel que théorisé par Paul VEYNE, Le pain et le cirque..... Les bienfaits du roi sont l’un des fondements de son pouvoir et la reconnaissance de son rôle central pour la survie (le salut) de la communauté a une valeur à la fois légitimante et contraignante : sa domination est acceptée et célébrée à condition qu’elle réponde aux attentes, explicites ou implicites, de la population [60][60] Sur le dialogue instauré entre rois et cités par le....

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Or, à partir du II e siècle av. J.-C., l’irruption de la puissance romaine dans le monde grec bouleverse les rapports de force établis et déstabilise les royaumes hellénistiques. Dans ce contexte, les évergètes citoyens ont tendance à « se substituer aux rois défaillants » : ils prennent en charge une partie des dépenses auparavant assumées par ceux-ci et héritent du même coup des honneurs qui leur étaient jusque-là réservés [61][61] P. GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs...,.... En particulier, ces grands notables, qui obtiennent parfois un culte après leur mort, voire (à la toute fin de l’époque hellénistique) de leur vivant, commencent eux aussi à être qualifiés de « bienfaiteurs » de manière répétée et officielle. Quand le bienfait dont ils sont à l’origine touche à des questions vitales pour la cité, on les proclame « sauveurs et bienfaiteurs ». Ils peuvent également être assimilés aux héros des premiers temps de la communauté et être qualifiés de « fondateur » (ktistès). Parallèlement, les généraux romains qui ont accordé les faveurs sollicitées par ces notables reçoivent les mêmes qualificatifs. Une triple dédicace originaire de Mytilène, au large de l’Asie Mineure, honore ainsi dans un même mouvement Pompée et deux illustres citoyens, Théophane et Potamon, tous trois définis par les termes « évergète, sauveur et fondateur », car ils ont chacun joué un rôle dans le rétablissement du privilège de la liberté pour la cité : Théophane (auquel est réservée la place centrale dans la dédicace et qui est le seul à être divinisé, assimilé à Zeus Libérateur) est un proche de Pompée et a plaidé auprès de celui-ci la cause de sa patrie; le général romain a accédé à sa requête et accordé le statut de cité libre à Mytilène; Potamon, connu pour ses ambassades auprès de Jules César et d’Auguste, a conservé et renforcé le privilège à une époque où il pouvait être remis en cause [62][62] L. ROBERT, « Théophane de Mytilène à Constantinople »,.... Cet exemple illustre bien comment le lexique et l’idéologie de la royauté sont réaffectés aux nouvelles relations de pouvoir qui marquent la basse époque hellénistique : au sein de la communauté civique, ils participent à fonder la domination sociale et politique d’un groupe restreint de citoyens, auxquels la qualité d’évergète est reconnue comme un attribut permanent, justifiant leur position privilégiée; dans les relations des cités avec les représentants de la puissance romaine, la reprise du discours en l’honneur des rois permet de ménager des marges de négociation dans l’établissement du rapport de forces. Dans les deux cas, il s’agit toujours, comme avec les rois, à la fois de reconnaître un pouvoir et de tenter de le contraindre, en rappelant les conditions auxquelles il sera considéré légitime.

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Ce double mouvement de transposition de l’idéologie royale (vers les notables, vers les représentants de Rome) se poursuit à l’époque impériale. Des études ponctuelles ont déjà montré que les titres d’évergète, de sauveur ou de fondateur sont régulièrement accordés aux empereurs, ainsi qu’à des gouverneurs ou d’autres fonctionnaires romains [63][63] Dirk ERKELENZ, « Keine Konkurrenz zum Kaiser. Zur Verleihung.... Dans certains cas, à l’instar de ce que l’on observe aux II e - I er siècles av. J.-C., leur apparition s’explique par l’octroi d’une faveur précise, ressentie comme vitale pour la cité. Ces mêmes titres sont attestés, avec une fréquence variable, pour des citoyens [64][64] Pour quelques exemples, voir Johan H. M. STRUBBE, « Gründer... et l’on entrevoit quelquefois les actions qui justifient cette reconnaissance publique de leur qualité de bienfaiteur. Une enquête exhaustive reste à mener pour établir en détail la diffusion du vocabulaire de l’évergétisme royal dans les cités du Haut-Empire et comprendre comment se trouvent articulées, par ce biais, les différentes échelles de pouvoir (locale, provinciale, impériale).

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Le passage de Dion, cité plus haut, invite cependant à ne pas considérer isolément ces titres directement hérités des rois, mais à les insérer dans un ensemble plus large d’appellations honorifiques, décernées en remerciement d’un ou de plusieurs bienfait(s). Là encore, seul un dépouillement systématique pourrait fournir une base sûre pour comprendre le fonctionnement de ce système de légitimation symbolique. On peut toutefois proposer quelques remarques provisoires [65][65] J’espère pouvoir les prolonger au terme d’une recherche....

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L’épithète « Olympien » a ceci de commun avec les titres de sauveur, d’évergète et de fondateur qu’elle est attestée à la fois pour des empereurs (au premier rang desquels Hadrien) et pour des notables [66][66] Anthony R. BIRLEY, Hadrian : The restless emperor,.... Si dans le premier cas elle correspond à une divinisation du souverain et a la valeur d’une épiclèse cultuelle, il est peu probable qu’il en soit de même dans le second : à l’époque impériale, l’empereur est en principe devenu le seul individu à pouvoir bénéficier d’un culte de son vivant. L’assimilation d’un citoyen évergète à Zeus Olympien doit plutôt se comprendre comme une forme d’éloge hyperbolique, en réponse à une action jugée bienfaisante et protectrice. La référence au roi des dieux connote en même temps le pouvoir et l’autorité légitimes. La filiation avec le culte royal et le culte des évergètes (dans lesquels l’épiclèse « Olympien » n’est, à ma connaissance, jamais utilisée) joue ici de manière indirecte et quelque peu paradoxale : la reconnaissance d’une position de pouvoir au sein de la communauté ne passe pas par la divinisation, mais par un usage désacralisé du vocabulaire religieux. Un tel usage remonte en fait à l’époque classique, puisqu’à en croire Plutarque, Périclès se vit affublé du « surnom puéril et arrogant d’Olympien [67][67] PLUTARQUE, Périclès, 39,2. Ce témoignage tardif rejoint... ». Le qualificatif était alors donné en mauvaise part, pour dénoncer un pouvoir perçu comme excessif et quasi monarchique. De ce point de vue, la reprise du même terme dans les décrets honorifiques de l’époque impériale reflète sans conteste l’évolution oligarchique des régimes civiques : la concentration du pouvoir entre les mains d’individus issus de l’élite sociale ne choque plus personne et l’on peut les comparer à Zeus sans aucune arrière-pensée polémique.

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Les deux autres titres évoqués par Dion (aristeus et tropheus) nous font en revanche totalement sortir de la sphère religieuse et semblent avoir été beaucoup plus fréquemment accordés à des notables qu’à des représentants du pouvoir romain. On peut hésiter sur l’étymologie et donc sur le sens du premier de ces titres, qui peut dériver soit du superlatif aristos (le meilleur), soit du nom ariston (le repas, le déjeuner). Dans une inscription au moins, où il apparaît au milieu d’une liste de magistratures et de liturgies exercées notamment dans le cadre de fêtes, il faut sans doute privilégier le second sens et comprendre que le personnage a pris en charge des banquets publics. Mais dans d’autres inscriptions, il ne s’agit manifestement pas d’une fonction mais d’un titre accordé à la suite de bienfaits de nature diverse. Dans le discours de Dion, où il est placé en tête d’une liste de qualificatifs honorifiques des plus prestigieux, aristeus a toutes les chances d’avoir son sens le plus général et d’être un équivalent d’aristopoliteutès « le meilleur citoyen », attesté par ailleurs [68][68] L. ROBERT, « Addenda au tome VII... », art. cit., p. 573-576,.... Un tel titre fait écho au vocabulaire politique classique (les aristoi, élite sociale au pouvoir dans les régimes aristocratiques, tels que définis par les théoriciens de la cité), tout en introduisant des écarts (changement de désinence, emploi du singulier) qui en déplacent le sens. Ce qui est ainsi affirmé, c’est moins l’appartenance à un groupe social jugé apte à exercer le pouvoir que la primauté au sein de la cité, dans une conception agonistique de la scène politique : le « meilleur » est celui qui l’emporte sur les autres citoyens par son dévouement à la communauté et qui, de ce fait, mérite d’être publiquement reconnu comme supérieur aux autres. De ce point de vue, on peut faire le rapprochement avec un autre titre connu par quelques inscriptions : celui de « premier de la cité (ou de la patrie) » (prôtos tès poleôs/tès patridos)[69][69] SEG, 38,1988,1586; IGR, III, 495 et IV, 1226; IK, 31-Klaudiupolis,.... Là aussi, les décrets de l’époque impériale formalisent une position de supériorité déjà exprimée en des termes très proches à l’époque classique : Thucydide, dans un passage polémique sur le caractère nominal de la démocratie, définissait Périclès comme « le premier homme » (prôtos anèr) d’Athènes, et Théopompe considérait que sa générosité avait fait de Cimon « le premier des citoyens » (prôtos tôn politôn)[70][70] THUCYDIDE, La guerre du Péloponnèse, II, 65,9 et THÉOPOMPE,.... Ces lointains antécédents mettent en lumière la continuité lexicale et conceptuelle dans la construction des rapports de pouvoir au sein de la cité sous le Haut-Empire, mais ils invitent aussi à souligner l’innovation qui consiste à institutionnaliser des formules utilisées auparavant de manière informelle.

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Le titre de tropheus peut être analysé encore plus nettement comme le résultat d’un processus d’institutionnalisation de termes et de notions hérités de l’époque classique. Les inscriptions nous montrent qu’un citoyen évergète recevait le titre de « nourricier » en récompense de générosités alimentaires faites au peuple (distributions de blé, organisation de banquets) [71][71] Louis ROBERT, « Sur une monnaie de Synnada. Tropheus »,.... Lui attribuer officiellement un tel qualificatif, c’était reconnaître d’une certaine manière la dépendance de la cité à son égard et par conséquent l’ascendant que ce notable pouvait exercer sur elle. La thématique de la trophè, abondamment travaillée par la littérature grecque, apparaît en effet comme un paradigme classique pour penser les relations entre l’individu et la cité. En transposant le modèle du lien familial dans la sphère civique, elle permet de tisser un réseau complexe d’obligations réciproques. La cité (sous le registre lexical de la patrie, patrè) est explicitement définie comme un parent nourricier auquel les citoyens – comme les enfants envers ceux qui les ont mis au monde et les ont élevés – sont liés par une dette infinie, qui peut les mener au sacrifice de leur vie. S’ils meurent au combat, la cité prend en charge la nourriture de leurs enfants orphelins. La collectivité endosse ainsi le rôle d’un père ou/et d’une mère symboliques, plaçant les individus en position d’éternels débiteurs. Chez certains auteurs (en particulier chez Xénophon), cette rhétorique patriotique est détournée au profit d’une apologie des chefs charismatiques, présentés à leur tour comme des pères nourriciers suscitant la gratitude et l’adhésion politique de leurs sujets. Le rapport hiérarchique institué par la trophè se trouve alors renversé : au lieu de soumettre les individus à la cité, elle soumet la cité à un individu [72][72] Sur la rhétorique patriotique dans son ensemble, Violaine.... À l’époque impériale, le titre de tropheus semble inscrire dans les institutions ce renversement opéré à l’époque classique dans quelques textes littéraires. Le notable que l’on proclame « nourricier » peut se targuer d’agir en père pour la communauté et engranger sans fin les bénéfices de cette relation contraignante. Toutefois, la comparaison avec d’autres textes, qui recourent eux aussi aux topoi de la rhétorique patriotique, invite à nuancer cette vision unilatérale des relations entre le peuple et ses dirigeants. Quelques épigrammes funéraires reprennent ainsi le thème de la cité nourricière, en rappelant qu’elle « a élevé » (trephein) le défunt ou en définissant les bienfaits d’un citoyen envers sa patrie comme des threptra ou threptèria, un terme qui désigne normalement les soins dûs par les enfants à leurs parents [73][73] Louis ROBERT, « Épigrammes d’Aphrodisias », Hellenica..... Parallèlement à l’image de l’évergète comme père de la communauté, on constate donc la permanence de l’image de la cité comme parent nourricier envers qui les évergètes ne font qu’acquitter leur dette. Si dans les exemples que j’ai évoqués, l’ambivalence de la thématique de la trophè peut s’expliquer par la nature différente des sources (décrets honorifiques dans un cas, textes privés dans l’autre), le rapprochement avec une autre série de titres attestés par les inscriptions prouve qu’une semblable ambivalence avait cours à l’intérieur même de la sphère publique.

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En effet, parmi les titres caractéristiques de l’époque impériale (les premières occurrences remontant en fait à l’époque triumvirale), plusieurs sont construits sur des termes de parenté : les notables honorés sont qualifiés de père, mère, fille ou fils de la cité, du peuple ou de la patrie, mais aussi, parfois, d’une institution spécifique (le Conseil, la Gérousie, les néoi) [74][74] Un recensement systématique de tous ces titres a été.... Les occurrences les plus nombreuses, et de loin, sont toutefois celles de « fils de la cité » (huios tès poleôs)[75][75] Plus de 70 occurrences, sans compter une quinzaine.... Dans quelques cas, le titre est très clairement mis sur le même plan que le patronyme, avec des formules du type « fils d’un tel et du peuple » ou, plus explicite encore, « fils de la cité et, par la naissance (phusei), d’un tel ». Cette double parenté évoque dès lors celle des individus adoptés, dont les deux patronymes – noms du père adoptif et du père naturel – sont mentionnés l’un après l’autre dans les inscriptions. L’octroi du titre « fils de la cité/du peuple/de la patrie » semble donc traduire l’adoption par la cité de l’individu honoré [76][76] Voir Louis ROBERT, « Les inscriptions », in J. DES.... Il n’est guère possible, faute de documents explicites, de savoir si une telle adoption avait des implications concrètes, voire juridiques. Sa portée symbolique, qui constituait sans nul doute son principal intérêt, est en revanche très claire : le notable ainsi désigné est officiellement reconnu comme un fils (c’est-à-dire un citoyen) exemplaire, qui a parfaitement rempli ses obligations envers la patrie. En même temps, la cité, en lui octroyant ce titre, réaffirme la nature contraignante du lien affectif qui le lie à elle. L’évergète récompensé pour ses bienfaits est d’emblée placé en position d’en offrir davantage, car la dette d’un fils envers ses parents est inextinguible. On est bien là dans la droite ligne de la rhétorique patriotique, qui tend à mobiliser en permanence le potentiel de gratitude des citoyens envers la patrie. Entre l’époque classique et l’époque impériale, un déplacement important s’est toutefois produit : dans un monde désormais pacifié, le sacrifice ultime que la cité peut exiger de ses membres n’est plus celui de leur vie, et le citoyen exemplaire n’est plus celui qui meurt sur le champ de bataille, mais celui qui met son temps, ses compétences, ses relations et surtout sa fortune au service de la communauté.

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Un tel citoyen, pour prix de son dévouement, est donc susceptible de recevoir des titres honorifiques d’origine et de nature assez variées, qui reflètent une tension dans la conception des rapports entre individu et cité : d’un côté, est affirmée la dépendance de la communauté envers des notables qui héritent en partie du rôle protecteur des rois, « évergètes et sauveurs », et qui sont définis à la fois comme des citoyens supérieurs aux autres (« meilleur », « premier de la cité ») et des pères pour leurs concitoyens (« nourricier »); de l’autre, les relations qui unissent ces mêmes notables à leur communauté restent pensées sur le modèle du lien filial, et les services qu’ils rendent à la cité acquièrent de ce fait un caractère simultanément contraint et naturel. Les représentations qui sous-tendent cet ensemble de distinctions honorifiques apparaissent ainsi très éloignées de celles qui sont à l’œuvre dans le système des titulatures romaines. Les titres portés par les sénateurs et les chevaliers romains disent en général leur prestige et leur supériorité sociale en explicitant les qualités personnelles qui justifient leur appartenance à l’ordo (éclat, gloire, excellence...). Ceux que peuvent arborer les notables des cités grecques fondent leur position de supériorité sur leur capacité à répondre aux attentes de la communauté et à prendre soin de leurs concitoyens. La distance qui sépare les deux modèles se mesure aussi à la manière dont on entre en possession de ces titres. Alors que les premiers sont attachés à un statut dont l’acquisition dépend des instances dirigeantes de Rome (censeurs, Sénat, empereur), les seconds sont accordés par l’Assemblée en récompense d’actions précises, au terme d’une procédure qui peut être analysée comme une forme de contrôle exercé par le peuple sur les politeuomenoi.

Les acclamations : une forme de contrôle populaire ?

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Lorsque Dion rappelle la manière dont l’Assemblée de Pruse honore habituellement les notables évergètes, il fait allusion à un éloge longuement exprimé à l’oral (« nous louer une journée entière en nous qualifiant de... »). Dans un autre discours, prononcé à Rhodes, il confirme que les cris du peuple assemblé sont à l’origine d’honneurs tels que l’éloge, la proédrie ou l’érection d’une statue [77][77] DION CHRYSOSTOME, Or., 31,110.. Les inscriptions gardent quelquefois la trace des clameurs qui montent des gradins pour signifier que le peuple souhaite honorer tel individu et, en particulier, lui accorder officiellement tel titre : des verbes décrivant l’action de crier (phônein, kragein, epiboein) ou de nommer (kalein, prosonumazein) évoquent cette étape préliminaire à la décision, avant que celle-ci ne soit formalisée, votée et mise par écrit dans un décret [78][78] Louis ROBERT, Études épigraphiques et philologiques,.... Plusieurs études ont déjà souligné le rôle des acclamations populaires dans les cités de l’Orient romain et montré qu’elles pouvaient s’inscrire dans divers contextes, tant institutionnels (législatif ou judiciaire) que non-institutionnels (adventus, annonces publiques, cérémonies d’inauguration...), et s’adresser à des individus de statut varié (citoyens ou étrangers bienfaiteurs, représentants du pouvoir romain) [79][79] Outre les deux études de référence sur le sujet, Jean.... S’il est probable que l’épiboèsis, en tant que pratique institutionnalisée, fut courante durant tout le Haut-Empire, elle n’est que très peu attestée par l’épigraphie avant le II e siècle apr. J.-C. C’est alors qu’on commence à y faire plus fréquemment allusion dans les décrets, avant de prendre peu à peu l’habitude de graver le contenu même des acclamations, qui viennent parfois se substituer au texte législatif. Ce nouvel usage épigraphique peut s’expliquer par des innovations techniques, comme l’invention de la sténographie, mais il apparaît surtout comme le reflet d’une évolution dans les représentations du pouvoir : le rôle des instances médiatrices (Conseil, magistrats, présidents de séance de l’Assemblée), qui traduisaient auparavant les clameurs de la foule dans la phraséologie traditionnelle des décrets, décroît au profit de l’expression d’une relation directe entre le peuple et les dirigeants. Dans l’Antiquité tardive, les acclamations, conçues comme vecteur d’une unanimité d’inspiration divine, sont même devenues l’un des principaux modes de légitimation des diverses incarnations du pouvoir, séculier et ecclésiastique. Entre le Ier et le VIe siècle apr. J.-C., elles ont en partie changé de fonction et de statut : au lieu d’enclencher un processus législatif au terme duquel elles étaient le plus souvent passées sous silence, elles en viennent à constituer le cœur des rituels de consensus politique et acquièrent une valeur intrinsèque qui justifie de les publier pour elles-mêmes.

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Dans cette évolution de longue durée, on a pu voir la marque d’une influence romaine et invoquer en particulier le modèle des acclamations reçues par l’empereur au Sénat [80][80] Eckhard MEYER-ZWIFFELHOFFER, Politikôs archein. Zum.... Il est certain que les pratiques romaines de célébration du pouvoir impérial (au Sénat, mais aussi au cirque et au théâtre [81][81] C. ROUECHÉ, « Acclamations in the later Roman Empire... »,... ) étaient connues des Grecs du Haut-Empire et ont pu jouer comme référence dans les manifestations civiques d’adhésion à l’autorité des notables et des gouverneurs. Néanmoins, les acclamations populaires dans les cités grecques ne sont nullement une innovation de l’époque impériale : elles trouvent leur origine à la fin de l’époque classique et étaient couramment pratiquées, à l’époque hellénistique, lors des cérémonies d’accueil aux rois, quand la communauté se réunissait pour les saluer à leur entrée dans la ville [82][82] P. GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs...,.... Ces témoignages de ferveur collective se déroulaient toutefois essentiellement en dehors des cadres institutionnels de la vie politique, lors d’événements mettant en scène les relations du pouvoir royal avec les populations auxquelles il entendait s’imposer. L’intégration routinière des acclamations à la procédure légale du vote des honneurs, lors des séances du Conseil et de l’Assemblée, est sans doute le fruit d’une évolution que l’on pourrait tenter de saisir de plus près en étudiant les modalités d’octroi des honneurs civiques. Les décrets honorifiques de l’époque hellénistique comportent parfois un décompte précis des suffrages exprimés, ce qui implique la tenue d’un vote à bulletin secret. Cette procédure, beaucoup plus rare dans le monde grec que le vote à main levée, doit se comprendre en lien avec l’exigence d’un quorum, dont on a pu montrer qu’elle était d’essence démocratique : lorsque la loi fixait un nombre minimum de présents pour valider une décision de l’Assemblée, il ne s’agissait nullement de lutter contre un absentéisme dont la réalité est loin d’être prouvée, mais d’affirmer symboliquement la présence de la totalité du corps civique et son adhésion unanime ou quasi unanime à la décision votée [83][83] Philippe GAUTHIER, « Quorum et participation civique.... Il convient alors de s’interroger sur le sens de l’importance croissante des acclamations dans la procédure d’octroi des honneurs civiques, et en particulier des titres honorifiques. Faut-il y voir le symptôme d’une démocratie définitivement dénaturée par le triomphe du « régime des notables », qui réduirait le rôle du peuple à l’expression ritualisée d’une unanimité de façade ? Les quelques textes qui permettent d’entrevoir le déroulement des séances de l’Assemblée invitent plutôt, au contraire, à interpréter la pratique de l’épiboèsis comme un nouveau mode d’expression sinon de la souveraineté, du moins du contrôle populaire.

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On peut invoquer en ce sens un décret de Tlos, en Lycie, datant approximativement du milieu du IIe siècle apr. J.-C. Une femme évergète, nommée Lalla, y est honorée pour avoir établi une fondation dont les revenus alimenteront une distribution d’argent annuelle au profit de 1 100 bénéficiaires [84][84] Il s’agit des sitometroumenoi, qui constituent un groupe.... En conséquence de quoi, « la cité reconnaissante, lors de l’assemblée élective, a crié (épéboèsato) au prêtre des Augustes d’introduire une proposition (probouleusasthai) pour que Lalla soit appelée mère de la cité [85][85] Christian NAOUR, « Inscriptions de Lycie », Zeitschrift... ». Les acclamations apparaissent ici clairement comme le point de départ du processus législatif qui aboutit à l’octroi d’un titre honorifique : elles ont suscité une proposition de décret de la part d’un magistrat, qui fut certainement présentée devant le Conseil pour y être discutée et mise en forme; une fois le probouleuma rédigé, il a été soumis au vote de l’Assemblée. Un cas comparable est fourni par un discours d’Aelius Aristide, célèbre sophiste actif une soixantaine d’années après Dion de Pruse. Contrairement à ce dernier, Aristide chercha toute sa vie à échapper aux obligations civiques que lui imposait son rang de notable et mena une longue lutte pour se faire reconnaître par le pouvoir romain le privilège de l’immunité, c’est-à-dire l’exemption de magistratures et de liturgies. Cette lutte l’a opposé avant tout aux autorités de Smyrne, sa cité d’adoption, qui s’obstinaient à le nommer à diverses charges aussi coûteuses qu’honorifiques. Or, il raconte ainsi l’une de ces tentatives manquées visant à l’investir d’une fonction publique : alors qu’il se présentait à l’Assemblée après une longue absence, la foule se mit à l’acclamer, en partie entraînée par ceux qui, dans la cité, cherchaient à lui faire assumer ses obligations. Par ses cris, le peuple « (lui) offrait la prêtrise commune de l’Asie [86][86] ARISTIDE, Or., 50,101, commenté par A. LEWIN, Assemblee... ». Les acclamations sont ici le vecteur d’une requête précise : inscrire le nom d’Aristide sur la liste des candidats à la charge de grand-prêtre du culte impérial provincial. Dans un contexte un peu différent de celui de Tlos, on constate une même fonction de l’épiboèsis : elle permet au peuple d’exercer un pouvoir d’initiative qui semble largement lui échapper par ailleurs. Alors que, formellement, ce sont désormais les magistrats et les membres du Conseil qui sont le plus souvent à l’origine des décisions prises par l’Assemblée (comme le vote d’honneurs ou la désignation des candidats à une élection), le dèmos peut en réalité inspirer ces décisions par le biais des acclamations [87][87] Sur les rôles respectifs des dirigeants et du peuple.... À l’époque classique, un simple citoyen pouvait monter à la tribune et faire une proposition législative; sous le Haut-Empire, cette égalité de parole démocratique a fait long feu, mais le principe de l’initiative populaire n’a pas pour autant disparu. Il se maintient sous d’autres formes, collectives plutôt qu’individuelles, qui ne sont d’ailleurs pas sans précédent dans l’Athènes démocratique. Les cris de la foule pouvaient également y prendre une valeur politique et quasi institutionnelle, notamment lors du thorubos, ce tumulte par lequel l’Assemblée manifestait son soutien ou au contraire son hostilité à un orateur [88][88] Joseph ROISMAN, « Speaker-audience interaction in Athens :.... Dans les cités de l’Orient romain, les notables qui menaient une carrière publique étaient, de manière similaire, susceptibles de se faire acclamer ou chahuter par le peuple assemblé [89][89] Pour un exemple (indirect) de cris hostiles à un orateur,....

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Les titres honorifiques décernés par acclamation peuvent ainsi apparaître comme l’expression d’un véritable soutien populaire. Tout en rappelant à quelles conditions le pouvoir d’une minorité est accepté par le peuple, ils sanctionnent les comportements politiques jugés positifs et distinguent, parmi les politeuomenoi, ceux qui peuvent prétendre à une reconnaissance particulière de la communauté. Ils alimentent dès lors une compétition entre membres de l’élite dirigeante, qui, en cherchant à capter ce capital symbolique, se trouvent soumis à l’arbitrage du dèmos. En ce sens, l’octroi des titres honorifiques permet au peuple de conserver une forme de contrôle sur ses dirigeants et de déterminer en partie la configuration de la scène politique. Ce rôle du peuple dans la construction des positions de pouvoir au sein de la cité – héritage lointain et transformé, mais néanmoins réel, de la tradition démocratique grecque – interdit à mon sens de définir les sociétés civiques de l’époque impériale comme des sociétés d’ordres sur le modèle romain.

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Au terme de cette réflexion sur les institutions de la cité grecque d’époque impériale, il nous est apparu que ni les membres des Conseils civiques, ni les notables occupant de manière répétée les fonctions publiques ne constituaient, au sein de leur communauté, un ordre au sens romain du terme. Si des évolutions importantes affectent la position institutionnelle et sociale de ces groupes dirigeants, il faut se garder de les interpréter uniquement en termes de romanisation et de transferts culturels. De tels transferts, dans le domaine des institutions, ont certes eu lieu, et il est même parfois possible de les dater avec précision (comme dans le cas de la lex Pompeia) et d’en identifier certains agents (imperatores, citoyens romains des colonies, résidents romains dans les cités). Mais la romanisation des institutions civiques grecques est aussi et surtout un processus complexe, étalé dans le temps, différencié dans l’espace, qui rejoint et renforce en partie des évolutions initiées de l’intérieur, en réponse à un nouvel ordre du monde. Ainsi, la transformation des Conseils civiques en organes fermés, au recrutement restreint et au prestige inédit, se comprend autant comme la conséquence de la pérennisation du « régime des notables », apparu à la basse époque hellénistique, que comme le résultat de l’importation du modèle du Sénat romain. Romanisation et transferts culturels, enfin, n’agissent pas comme des rouleaux compresseurs qui feraient table rase du passé. Ils n’instituent pas des pratiques et des représentations nouvelles en lieu et place des anciennes. Au contraire, les règles institutionnelles inspirées du système romain coexistent avec les traditions civiques démocratiques, dans une culture politique hybride, qui a sa cohérence propre. En vertu de cette culture, les hiérarchies sociales et les positions de pouvoir sont constamment susceptibles d’être redéfinies par l’action conjointe du peuple (réuni en Assemblée, décernant des honneurs par acclamations et par vote) et des notables eux-mêmes (proposant à travers leurs bienfaits une image symbolique de la communauté).

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Loin d’être aussi statiques qu’on l’a longtemps pensé, les sociétés civiques grecques de l’époque impériale sont surtout conscientes de leur particularisme et très attachées à l’héritage de leur histoire séculaire, qu’elles continuent à faire vivre au sein d’un monde peut-être moins romanisé que « globalisé ». Prises dans cette dialectique entre l’échelle globale et l’échelle locale, elles reconnaissent la domination de Rome tout en continuant à se percevoir comme des entités politiques à part entière, et non comme de simples unités administratives au sein d’un empire centralisé. Les textes officiels qu’elles produisent (par le biais des inscriptions, mais aussi des monnaies) peuvent ainsi être étudiés non seulement pour les mécanismes institutionnels et décisionnels qu’ils permettent de reconstituer, mais aussi pour le discours qu’ils véhiculent et les représentations qu’ils construisent. Certains historiens de l’époque hellénistique ont déjà mis en œuvre une telle approche des sources épigraphiques, dépassant le cadre strict de l’histoire des institutions pour proposer une forme d’histoire totale (sociale, culturelle, politique, idéologique...) [90][90] Voir surtout les travaux récents sur l’empire séleucide :.... C’est notamment en appliquant la même démarche aux nombreuses inscriptions provenant de l’Orient romain que l’on peut tenter de renouveler notre connaissance des cités sous le Haut-Empire. La cité grecque n’est pas morte à Actium, et son histoire après l’instauration du principat reste encore en partie à (ré)écrire.

Notes

[1]

Louis ROBERT, « Théophane de Mytilène à Constantinople », Choix d’écrits, Paris, Les Belles Lettres, [1969] 2007, p. 603-621, ici p. 603.

[2]

Louis ROBERT, « Recherches épigraphiques », Revue des Études Anciennes, 62,1960, p. 276-361, ici p. 325 (Opera Minora Selecta (dorénavant OMS), II, p. 841). Annales HSS, mars-avril 2009, n° 2, p. 341-373.

[3]

Sur les évolutions qui touchent à l’activité, au statut et aux honneurs des évergètes, Philippe GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs ( IV e - I er siècle avant J.-C.). Contribution à l’histoire des institutions, Athènes, École française d’Athènes, 1985. Sur la pertinence des notions de basse époque hellénistique et de « régime des notables », voir surtout Christian HABICHT, « Ist ein ‘Honoratiorenregime’das Kennzeichen der Stadt im späteren Hellenismus ? », in M. WÖRRLE et P. ZANKER (dir.), Stadtbild und Bürgerbild im Hellenismus, Munich, Beck, 1995, p. 87-92; Pierre FRÖHLICH et Christel MÜLLER (dir.), Citoyenneté et participation à la basse époque hellénistique, Genève, Droz, 2005; Patrice HAMON, « Élites dirigeantes et processus d’aristocratisation à l’époque hellénistique », in H.-L. FERNOUX et C. STEIN (dir.), Aristocratie antique. Modèles et exemplarité sociale, Dijon, Éd. universitaires de Dijon, 2007, p. 79-100, en particulier p. 87-98.

[4]

En réalité, même cette évidence demande à être nuancée : sur le maintien d’une « culture de guerre » dans les cités de l’époque impériale, voir Cédric BRÉLAZ, « L’adieu aux armes : la défense de la cité grecque dans l’empire romain pacifié », in C. BRÉLAZ et P. DUCREY (dir.), Sécurité collective et ordre public dans les sociétés anciennes, Genève, Vandœuvres, 2008, p. 155-204; pour une analyse des rivalités entre cités comme une forme de guerre euphémisée, voir Anna HELLER, « Les bêtises des Grecs ». Conflits et rivalités entre cités d’Asie et de Bithynie à l’époque romaine (129 a. C.-235 p. C.), Bordeaux, Ausonius, 2006.

[5]

Ivana SAVALLI-LESTRADE, « Remarques sur les élites dans les poleis hellénistiques », in M. CÉBEILLAC-GERVASONI et L. LAMOINE (dir.), Les élites et leurs facettes. Les élites locales dans le monde hellénistique et romain, Rome/Clermont-Ferrand, École française de Rome/Presses universitaires Blaise-Pascal, 2003, p. 51-64, ici p. 60.

[6]

Bulletin épigraphique, 1994, p. 194 : P. Gauthier critiquant la vision selon lui trop statique des notables présentée par Friedemann QUAß, Die Honoratiorenschicht in den Städten des griechischen Ostens : Untersuchungen zur politischen und sozialen Entwicklung in hellenistischer und römischer Zeit, Stuttgart, Steiner, 1993.

[7]

Pour une historiographie du concept, voir Patrick LE ROUX, « La romanisation en question », Annales HSS, 59-2,2004, p. 287-311.

[8]

Francesco AMARELLI (dir.), Politica e partecipazione nelle città dell’impero romano, Rome, L’Erma di Bretschneider, 2005; Henri-Louis FERNOUX, « L’institution populaire dans les cités grecques d’Asie Mineure sous le Haut-Empire. Remarques sur la composition sociologique et l’activité politique des assemblées populaires ( I e - III e siècles apr. J.-C.) », in H. DUCHE ˆ NE (dir.), Survivances et métamorphoses, Dijon, Université de Bourgogne, 2005, p. 19-71; Ariel LEWIN, Assemblee popolari e lotta politica nelle città dell’impero romano, Florence, La Giuntina, 1995. La synthèse de Maurice SARTRE, L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.-C.-235 après J.-C), Paris, Éd. du Seuil, 1991, si elle sous-estime sans doute le rôle politique du peuple, démontre bien la vitalité du modèle civique à l’époque impériale.

[9]

Pour une définition de l’ordo, dont « la nature profonde est d’être une catégorisation juridique », sans que cela empêche toutes sortes d’ambiguïtés d’y être attachées, voir Claude NICOLET, « Les ordres romains : définition, recrutement et fonctionnement », in C. NICOLET (dir.), Des ordres à Rome, Paris, Publications de la Sorbonne, 1984, p. 7-21.

[10]

Sur les étapes de l’élargissement de la notion d’ordre sénatorial, voir André CHASTA-GNOL, Le Sénat romain à l’époque impériale. Recherches sur la composition de l’Assemblée et le statut de ses membres, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 169-193.

[11]

L’Asie Mineure, surtout dans sa partie occidentale, la plus anciennement hellénisée et la plus densément urbanisée, jouit à l’époque impériale d’un fort rayonnement économique et culturel, qui en fait un observatoire privilégié de la vie civique.

[12]

Patrice HAMON, « Le Conseil et la participation des citoyens : les mutations de la basse époque hellénistique », in P. FRÖHLICH et C. MÜLLER (dir.), Citoyenneté et participation..., op. cit., p. 121-144, ici p. 125.

[13]

Voir à ce sujet la thèse encore inédite de Patrice HAMON, « Recherches sur le Conseil dans les cités grecques de l’époque hellénistique », EPHE, 2000, dont les principaux résultats sont présentés de manière succincte dans id., « À propos de l’institution du Conseil dans les cités grecques de l’époque hellénistique », Revue des Études Grecques, 114,2001, p. XVI-XXI.

[14]

Outre la thèse de Patrice Hamon, voir Helmut MÜLLER, « Bemerkungen zu Funktion und Bedeutung des Rats in den hellenistischen Städten », in M. WÖRRLE et P. ZANKER (dir.), Stadtbild und Bürgerbild..., op. cit., p. 41-54.

[15]

Jean-Louis FERRARY, « Les Romains de la République et les démocraties grecques », Opus, 6-8,1987-1989, p. 203-216. L’ampleur et la postérité des réformes imposées par les Romains aux institutions civiques de Grèce continentale ont fait l’objet de débats : voir Robert M. KALLET-MARX, Hegemony to empire : The development of the Roman Imperium in the East from 148 to 62 B.C., Berkeley, University of California Press, 1995, p. 65-76.

[16]

Christel MÜLLER, « La procédure d’adoption des décrets en Béotie de la fin du III e s. av. J.-C. au I er s. apr. J.-C. », in P. FRÖHLICH et C. MÜLLER (dir.), Citoyenneté et participation..., op. cit., p. 95-119, ici p. 114-116.

[17]

Pour un exemple de l’application de ce concept au monde grec, voir Jean-Christophe COUVENHES et Bernard LEGRAS (dir.), Transferts culturels et politique dans le monde hellénistique, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006.

[18]

PLINE, Ep., X, 79-80.

[19]

PLINE, Ep., X, 112-113.

[20]

DION CHRYSOSTOME, Or., 45,7-10. On dispose d’une traduction française, avec d’utiles notices et notes : DION CHRYSOSTOME, Discours bithyniens, trad. et éd. par M. Cuvigny, Besançon, Faculté des lettres et sciences humaines de Besançon, 1994. Le discours 45 est prononcé au tout début du II e siècle apr. J.-C.

[21]

DION CHRYSOSTOME, Or., 45,9.

[22]

Cette hypothèse se fonde sur le rôle du Conseil lors des élections de magistrats : là aussi, dans certains cas au moins, il semble y avoir eu une sélection préalable confiée à la boulè avant la validation par le peuple : voir Valerio MAROTTA, « Conflitti politici cittadini e governo provinciale », in F. AMARELLI (dir.), Politica e partecipazione..., op. cit., p. 121-201. Dans le cas de l’élection des bouleutes à Pruse, on ne peut toutefois exclure une pré-sélection par les censeurs.

[23]

Comme le fait implicitement Christopher P. JONES, The Roman world of Dio Chrysostom, Cambridge, Harvard University Press, 1978, p. 98, en supposant que le Conseil a sélectionné 100 nouveaux membres, présentés ensuite à l’Assemblée. À mon avis, le texte de Dion suggère que les candidats étaient plus nombreux que les sièges à pourvoir.

[24]

En ce sens Henri-Louis FERNOUX, Notables et élites des cités de Bithynie aux époques hellénistique et romaine ( III e siècle av. J.-C.- III e siècle apr. J.-C.). Essai d’histoire sociale, Lyon, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, 2004, p. 296-297.

[25]

Il ne me semble pas que l’on puisse arguer de ce passage pour conclure à une opposition de classe entre l’Assemblée, organe populaire, et le Conseil, organe oligarchique; les « factions » évoquées par Dion divisent bien la cité dans son entier, c’est-à-dire à la fois le Conseil et l’Assemblée, chaque groupe de notables influents ayant derrière lui une partie de l’opinion populaire. Je suis en cela Tønnes BEKKER-NIELSEN, Urban life and local politics in Roman Bithynia : The small world of Dion Chrysostomos, Aarhus, Aarhus University Press, 2008, p. 173-174, contra Giovanni SALMERI, « Dio, Rome and the civic life of Asia Minor », in S. SWAIN (dir.), Dio Chrysostom : Politics, letters, and philosophy, Oxford, Oxford University Press, 2000, p. 53-93, ici p. 73-74.

[26]

Le caractère viager de la charge n’est pas directement attesté par Pline, mais se déduit assez aisément de la mention de « motifs d’exclusion du Sénat », certainement calqués sur ceux qui étaient en vigueur à Rome : PLINE, Ep., X, 114.

[27]

Tituli Asiae Minoris, II, 301; Eugen PETERSEN et Felix VON LUSCHAN, Reisen in Lykien, Milyas und Kibyratis, Vienne, Gerold, 1889, no 69, commenté par F. QUAß, Die Honoratiorenschicht..., op. cit., p. 389-390.

[28]

Tituli Asiae Minoris, II, 176.

[29]

Anciennement hellénisée, la Lycie reste dans le même temps marquée par de fortes traditions indigènes et garde longtemps son indépendance à l’époque romaine. Réduite en province sous le règne de Claude, elle fut probablement dotée d’une loi-cadre dont on peut penser qu’elle régissait les institutions civiques. En ce sens Michaël WÖRRLE, Stadt und Fest im kaiserlichen Kleinasien. Studien zu einer agonistischen Stiftung aus Oenoanda, Munich, Beck, 1988, p. 134-135.

[30]

On trouvera une liste d’exemples dans F. QUAß, Die Honoratiorenschicht..., op. cit., n. 168-173, p. 387-389.

[31]

Ainsi les listes des Courètes à Éphèse : ibid., n. 172, p. 388-389.

[32]

IK, 24.1-Smyrna, 661 et 667; Monumenta Asiae Minoris Antiqua, VIII, 421.

[33]

Malgré les controverses qui ont entouré cette notion (voir note 3), il me semble que P. Gauthier a établi de manière irréfutable que le rappel des charges publiques exercées par les ancêtres est un usage qui se répand à partir de la basse époque hellénistique et qui va de pair avec l’idée d’une transmission héréditaire des qualités rendant apte à diriger la cité (la valeur ancestrale, progonikè aretè, également vantée par les inscriptions). Le rappel de la charge de bouleute, à partir du principat, ne fait souvent que s’inscrire dans ce mouvement général de « patrimonialisation » de l’exercice des charges publiques, qu’il faut bien distinguer de l’institution d’une restriction légale de l’accès à ces charges.

[34]

Récemment, on a même voulu remettre en cause l’équivalence entre timètes et censeurs, assez universellement admise : voir Sviatoslav DMITRIEV, City government in Hellenistic and Roman Asia minor, Oxford, Oxford University Press, 2005, p. 200-204, dont la démonstration n’emporte pas l’adhésion (notamment du fait de lacunes dans le dépouillement), mais qui a le mérite de mettre en lumière la fragilité de toute conclusion ferme concernant ces magistratures.

[35]

IK, 15-Ephesos, 1487.

[36]

P. HAMON, « Le Conseil et la participation des citoyens... », art. cit., p. 141-143.

[37]

Inscriptiones Graecae (dorénavant IG) XII, 9,11, commenté par Jacques TRÉHEUX, « Sur les probouloi en Grèce », Bulletin de Correspondance Hellénique, 113-1,1989, p. 241-247, ici p. 242-244.

[38]

À une exception près (5 noms seulement dans la section D), qui peut s’expliquer soit par un oubli soit par la présence d’un collège incomplet.

[39]

Voir l’inscription publiée par Alexandre Emmanuel CONTOLEON, Salomon REINACH et Théodore REINACH, « Inscriptions des îles », Revue des Études Grecques, 17,1904, p. 196-214, ici p. 203-210.

[40]

DION CHRYSOSTOME, Or., 31,102. Sur la misthophorie à Rhodes à l’époque hellénistique, Jean-Louis FERRARY, « Cicéron (De re publica, 3,35,48) et les institutions rhodiennes », in G. MORELLI et al., Filologia e forme letterarie. Studi offerti a Francesco Della Corte, t. II, Letteratura latina dalle origini ad Augusto, Urbino, Università degli studi, 1987, p. 247-252.

[41]

Pour une brève définition des ornamenta, Stéphane BENOIST, « Le prince et la société romaine au III e siècle : le cas des ornamenta », Cahiers du Centre G. Glotz, 11,2000, p. 309-329, ici p. 310-312. L’étude de référence sur la question reste celle de Bernard RÉMY, « Ornati et ornamenta quaestoria, praetoria et consularia sous le Haut Empire romain », Revue des Études Anciennes, 78-79,1976-1977, p. 160-198.

[42]

Nouveau choix d’inscriptions grecques. Textes, traductions, commentaires, Paris, Les Belles Lettres, 1971, no 15.

[43]

Pierre CHARNEUX, « Inscriptions d’Argos », Bulletin de Correspondance Hellénique, 77, 1953, p. 387-403, ici p. 400-402. Pour une tentative d’interprétation des honneurs agonothétiques, voir Bulletin épigraphique, 1958,233.

[44]

Corpus inscriptionum graecarum (dorénavant CIG), 1716 (= Supplementum Epigraphicum Graecum (dorénavant SEG), 45,1995,491), à comparer avec Corinth, VIII, 2,107.

[45]

P. HAMON, « Le Conseil et la participation des citoyens... », art. cit., p. 123-130.

[46]

Pour une liste des occurrences de ces distributions, Jean-Louis FERRARY et Denis ROUSSET, « Un lotissement de terres à Delphes au II e siècle apr. J.-C. », Bulletin de Correspondance Hellénique, 122-1,1998, p. 277-342, ici p. 299-301.

[47]

La nature exacte de ces groupes est souvent très difficile à cerner. La Gérousie est une association liée au gymnase, mais qui ne se fonde pas uniquement sur le principe de la classe d’âge; elle peut avoir un rôle politique et semble former une sorte de « club d’élite » au sein de la cité. Voir Klaus ZIMMERMANN, « Les origines de la Gérousie de l’époque impériale », in M. MAYER OLIVÉ et G. BARATTA (dir.), Acta XII congressus internationalis epigraphiae graecae et latinae. Provinciae imperii romani inscriptionibus descriptae, Barcelone, Institut d’estudis catalans, 2007, p. 1523-1528 et Nikos GIANNAKOPOULOS, Ho thesmos tes Gerousias tôn ellenikôn poléôn kata tous Romaious chronous. Organose kai leitourgies, Thessalonique, Ekdoseis Banias, 2008. Sur les sitometroumenoi, groupe de bénéficiaires de distributions de blé (sur le modèle de la plebs frumentaria romaine ?) ou de liturges astreints à financer des distributions de blé, voir André BALLAND, Fouilles de Xanthos, t. VII, Inscriptions d’époque impériale du Létôon, Paris, Klincksieck, 1981, p. 213-221 et M. WÖRRLE, Stadt und Fest..., op. cit., p. 123-135. Les ecclesiastai sont encore plus mal connus; leur nom suggère que leurs privilèges s’exercent à l’Assemblée. Sont-ils les seuls à pouvoir y siéger, ou à avoir le droit de vote ? Cela impliquerait la reconnaissance officielle d’une citoyenneté « à deux vitesses », réservant les pleins droits politiques à une partie seulement des politai. Voir H.-L. FERNOUX, « L’institution populaire... », art. cit., p. 22-24.

[48]

Comparer ainsi trois décrets de Syllion, en Pamphylie, en l’honneur de Ménodora et de son fils, qui ont offert plusieurs distributions sans doute proches dans le temps, avec des variations dans les montants attribués à chaque groupe comme dans la liste des groupes bénéficiaires : Inscriptiones graecae ad res romanas pertinentes (dorénavant IGR), III, 800-802.

[49]

IK, 11.1-Ephesos, 27, qui a fait l’objet d’une monographie de Guy M. ROGERS, The sacred identity of Ephesos : Foundation myths of a Roman city, Londres/New York, Routledge, 1991, où l’on trouve le texte grec et une traduction anglaise.

[50]

Ibid., p. 25.

[51]

Je me sépare ici de G. M. ROGERS, The sacred identity of Ephesos..., op. cit., p. 66, qui place les membres des tribus au sommet de la hiérarchie civique, au-dessus des bouleutes et des gérontes, en se fondant sur le montant global attribué à chaque groupe : les 1 500 citoyens reçoivent effectivement plus, au total, que les 450 bouleutes, mais c’est la somme perçue à titre individuel qui me semble importer ici; c’est elle qui permet aux membres de la communauté de se situer symboliquement les uns par rapport aux autres. En ce sens J.-L. FERRARY et D. ROUSSET, « Un lotissement de terres à Delphes... », art. cit., p. 299-301.

[52]

IK, 11.1-Ephesos, 27, l. 160-164.

[53]

Ségolène DEMOUGIN, L’ordre équestre sous les Julio-Claudiens, Rome, École française de Rome, 1988, p. 777-782 et 794-812.

[54]

A. CHASTAGNOL, Le Sénat romain à l’époque impériale..., op. cit., p. 171-174.

[55]

Pour un panorama des principaux titres romains et la chronologie de leur apparition, voir Hans-Georg PFLAUM, « Titulature et rang social sous le Haut-Empire », in Recherches sur les structures sociales dans l’Antiquité classique, Paris, Éd. du CNRS, 1970, p. 159-185.

[56]

Pour les chevaliers, voir Ségolène DEMOUGIN, « L’ordre équestre en Asie Mineure. Histoire d’une romanisation », in S. DEMOUGIN, H. DEVIJVER et M.-Th. RAEPSAET - CHARLIER (dir.), L’ordre équestre. Histoire d’une aristocratie ( II e siècle av. J.-C.- III e siècle apr. J.-C.), Rome, École française de Rome, 1999, p. 579-612.

[57]

DION CHRYSOSTOME, Or., 48,10, commenté par Louis ROBERT, « Addenda au tome VII. Tropheus et Aristeus », Hellenica. Recueil d’épigraphie, de numismatique et d’antiquités grecques, XI-XII, 1960, p. 569-576.

[58]

P. GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs..., op. cit., p. 49-53.

[59]

Tel que théorisé par Paul VEYNE, Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, Éd. du Seuil, 1976.

[60]

Sur le dialogue instauré entre rois et cités par le biais de l’évergétisme, John MA, Antiochos III and the cities of Western Asia Minor, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 182-206, qui développe l’idée d’une fonction « d’attribution de rôle » du langage des décrets honorifiques.

[61]

P. GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs..., op. cit., p. 53-66, ici p. 56.

[62]

L. ROBERT, « Théophane de Mytilène à Constantinople », art. cit. Pour un cas similaire à l’époque d’Octave, Louis ROBERT, « Inscriptions d’Aphrodisias », Antiquité Classique, 1966, p. 377-432 (OMS, VI, p. 1-56) et Roland R. R. SMITH, The monument of C. Iulius Zoilos, Mayence, Philipp von Zabern, 1993.

[63]

Dirk ERKELENZ, « Keine Konkurrenz zum Kaiser. Zur Verleihung der Titel Ktistes und Soter in der römischen Kaiserzeit », Scripta Classica Israelica, 21,2002, p. 61-77; Anne-Valérie PONT, « L’empereur ‘fondateur’: enquête sur les motifs de la reconnaissance civique », Revue des Études Grecques, 120,2007, p. 526-552.

[64]

Pour quelques exemples, voir Johan H. M. STRUBBE, « Gründer kleinasiatischer Städte. Fiktion und Realität », Ancient Society, 17,1984-1986, p. 253-304, ici p. 289-302.

[65]

J’espère pouvoir les prolonger au terme d’une recherche portant sur l’ensemble des titres honorifiques accordés aux notables dans les cités du Haut-Empire.

[66]

Anthony R. BIRLEY, Hadrian : The restless emperor, Londres/New York, Routledge, [1997] 2001, p. 219-222; IK, 27-Prusias, 3 et 47.

[67]

PLUTARQUE, Périclès, 39,2. Ce témoignage tardif rejoint ceux, contemporains de Périclès, qui comparent le grand homme à Zeus, en général dans une intention polémique ou satirique.

[68]

L. ROBERT, « Addenda au tome VII... », art. cit., p. 573-576, qui propose de distinguer deux emplois d’aristeus : fonction (rattachée à ariston) et titre (égal à aristos, « qu’il officialise pour ainsi dire », et à aristopoliteutès) – ce qui n’exclut pas de possibles glissements de sens d’un emploi à l’autre.

[69]

SEG, 38,1988,1586; IGR, III, 495 et IV, 1226; IK, 31-Klaudiupolis, 16. Dans ce dernier texte (une épigramme), on peut hésiter sur le sens de la périphrase « premier dans sa patrie » (prôtos en patrè) : traduit-elle une fonction (comme celle de premier archonte) ou un titre honorifique ?

[70]

THUCYDIDE, La guerre du Péloponnèse, II, 65,9 et THÉOPOMPE, FGrHist 115 F 89.

[71]

Louis ROBERT, « Sur une monnaie de Synnada. Tropheus », Hellenica. Recueil d’épigraphie, de numismatique et d’antiquités grecques, VII, 1949, p. 74-81.

[72]

Sur la rhétorique patriotique dans son ensemble, Violaine SEBILLOTTE-CUCHET, Libérez la patrie ! Patriotisme et politique en Grèce ancienne, Paris, Belin, 2006. Sur la mobilisation du champ sémantique de la parenté, Id., « Affectif et politique : la question de l’attachement individuel à la cité », Revue des Études Anciennes, 108-1,2006, p. 115-132, ici p. 127-131. Sur le détournement de la rhétorique patriotique au profit des chefs charismatiques, Vincent AZOULAY, Xénophon et les grâces du pouvoir. De la charis au charisme, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, p. 335-370.

[73]

Louis ROBERT, « Épigrammes d’Aphrodisias », Hellenica. Recueil d’épigraphie, de numismatique et d’antiquités grecques, IV, 1948, p. 127-135, ici p. 133.

[74]

Un recensement systématique de tous ces titres a été réalisé récemment par Filippo CANALI DE ROSSI, Filius publicus. Huios tès poleôs e titoli affini in iscrizioni greche di età imperiale. Studi sul vocabolario dell’evergesia, Rome, Herder, 2007. Le corpus ainsi fourni, très utile, reste à exploiter pour tenter de comprendre les implications exactes de ces titres, la nature des bienfaits qu’ils récompensent et les positions sociale et institutionnelle des bénéficiaires.

[75]

Plus de 70 occurrences, sans compter une quinzaine de « fils du peuple », contre moins d’une dizaine de « père de la cité/du peuple ». Les équivalents féminins de ces deux titres sont beaucoup moins nombreux, mais on constate la même prépondérance du titre « fille de la cité ».

[76]

Voir Louis ROBERT, « Les inscriptions », in J. DES GAGNIERS et al., Laodicée du Lycos. Le Nymphée : campagnes 1961-1963, Québec/Paris, Les Presses de l’université Laval/E. de Boccard, 1969, p. 247-389, ici p. 317-319.

[77]

DION CHRYSOSTOME, Or., 31,110.

[78]

Louis ROBERT, Études épigraphiques et philologiques, Paris, Champion, 1938, p. 140 et Id., « D’Aphrodisias à la Lycaonie », Hellenica. Recueil d’épigraphie, de numismatique et d’antiquités grecques, XIII, 1965, p. 215.

[79]

Outre les deux études de référence sur le sujet, Jean COLIN, Les villes libres de l’Orient gréco-romain et l’envoi au supplice par acclamations populaires, Bruxelles/Berchem, Latomus, 1965, en part. p. 109-152 et Charlotte ROUECHÉ, « Acclamations in the later Roman Empire : New evidence from Aphrodisias », The Journal of Roman Studies, 74, 1984, p. 181-199, on peut se reporter à deux articles récents qui envisagent les acclamations hors du cadre strictement institutionnel, Pierfrancesco PORENA, « Forme di partecipazione politica cittadina e contatti con il potere imperiale », in F. AMARELLI (dir.), Politica e partecipazione..., op. cit., p. 13-92 et Anne-Valérie PONT, « Rituels civiques (apantèsis et acclamations) et gouverneurs à l’époque romaine en Asie Mineure », in O. HEKSTER et C. WITSCHEL (dir.), Ritual dynamics and religious change in the Roman Empire, Leyde, Brill, à paraître.

[80]

Eckhard MEYER-ZWIFFELHOFFER, Politikôs archein. Zum Regierungsstil der senatorischen Statthalter in den kaiserzeitlichen griechischen Provinzen, Stuttgart, Steiner, 2002, p. 201-204.

[81]

C. ROUECHÉ, « Acclamations in the later Roman Empire... », art. cit., p. 182-183.

[82]

P. GAUTHIER, Les cités grecques et leurs bienfaiteurs..., op. cit., p. 50-51.

[83]

Philippe GAUTHIER, « Quorum et participation civique dans les démocraties grecques », in C. NICOLET (dir.), Du pouvoir dans l’Antiquité : mots et réalités, Genève, Droz, 1990, p. 73-99.

[84]

Il s’agit des sitometroumenoi, qui constituent un groupe privilégié au sein de la cité (voir note 47). On peut s’étonner qu’un bienfait réservé à un tel groupe suscite la ferveur populaire lors d’une séance de l’Assemblée et justifie l’octroi du titre « mère de la cité ». Mais la pierre n’est pas complète et il manque tout le début de l’inscription, qui peut très bien avoir mentionné d’autres bienfaits, profitant cette fois à l’ensemble des citoyens.

[85]

Christian NAOUR, « Inscriptions de Lycie », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 24,1977, p. 265-271, no 1.

[86]

ARISTIDE, Or., 50,101, commenté par A. LEWIN, Assemblee popolari..., op. cit., p. 27-31.

[87]

Sur les rôles respectifs des dirigeants et du peuple dans le processus législatif, H.-L. FERNOUX, « L’institution populaire... », art. cit., p. 53-62 et Adolfo LA ROCCA, « Diritto di iniziativa e potere popolare nelle assemblee cittadine greche », in F. AMARELLI (dir.), Politica e partecipazione..., op. cit., p. 93-118.

[88]

Joseph ROISMAN, « Speaker-audience interaction in Athens : A power struggle », in I. SLUITER et R. M. ROSEN (dir.), Free speech in classical antiquity, Leyde/Boston, Brill, 2004, p. 261-278, ici p. 264-266.

[89]

Pour un exemple (indirect) de cris hostiles à un orateur, voir DION CHRYSOSTOME, Or., 38,6-7, qui demande aux membres de l’Assemblée de Nicomédie de se montrer patients et de ne pas « faire de tumulte » (mè thorubèsète). Le verbe épithorubein est également employé par ARISTIDE, Or., 50,101, lorsqu’il décrit l’accueil (positif, cette fois) que lui fait l’Assemblée de Smyrne.

[90]

Voir surtout les travaux récents sur l’empire séleucide : J. MA, Antiochos III..., op. cit., et Laurent CAPDETREY, Le pouvoir séleucide. Territoire, administration, finances d’un royaume hellénistique (312-129 avant J.-C.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.

Résumé

Français

À travers l’étude de quelques aspects des institutions civiques, il s’agit d’interroger la validité du concept de romanisation appliqué à la vie politique et sociale des cités grecques de l’époque impériale. La transformation de la boulè sur le modèle du Sénat romain est un phénomène progressif, nullement homogène, voire inabouti, qui coexiste avec le maintien de pratiques démocratiques. Plus généralement, la construction de la hiérarchie sociale comme de la légitimité politique procède d’une interaction complexe entre peuple et élites, autour de la pratique de l’évergétisme. Ainsi, les titres honorifiques décernés aux notables par acclamations, qui s’inspirent de paradigmes idéologiques hérités des époques classique et hellénistique, apparaissent comme une nouvelle forme de contrôle exercé par le peuple sur ses dirigeants.

English

The Greek city in the imperial period: Towards a society of orders? By studying some aspects of civic institutions in the imperial period, this paper aims at reexamining the concept of Romanisation applied to the political and social life of the Greek city-state. The transformation of the boulê on the model of the Roman senate seems to have been more gradual and less complete than is often stated. Roman institutional rules coexisted with ancient democratic traditions. More generally, social hierarchy as well as political legitimacy originated in a complex interaction between mass and elite focused on the practice of evergetism. The honorary titles bestowed by acclamations upon prominent individuals, insofar as they derived from classical and hellenistic conceptions of power, can be analysed as a form of control over the ruling class by the people.

Plan de l'article

  1. Le Conseil comme institution : transfert culturel et hybridation
    1. Les Conseils bithyniens : un transfert incomplet du modèle du Sénat romain
    2. La romanisation des Conseils civiques : un processus différencié
    3. Hybridation institutionnelle
  2. Le Conseil comme groupe social : la fabrique de la notabilité
    1. Les honneurs bouleutiques : un équivalent des ornamenta romains ?
    2. La construction de la hiérarchie sociale : fluctuations et négociations
  3. Les titres honorifiques et la construction de la légitimité politique
    1. Le double héritage de l’idéologie royale et de la rhétorique patriotique
    2. Les acclamations : une forme de contrôle populaire ?

Pour citer cet article

Heller Anna, « La cité grecque d'époque impériale : vers une société d'ordres ? », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2/2009 (64e année), p. 341-373.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2009-2-page-341.htm


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