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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2012/4 (67e année)


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«  [D]ans cette grande forêt du crédit, lieu du commerce, ceux qui s’y emploient, ses agents si l’on veut, sont loin de porter l’uniforme, quand bien même ils se ressembleraient, selon les cas, par leur habit de taffetas ou leur attaché-case : chacun n’y compte par pour un, mais s’y aventure avec un nom, un visage, et des chances inégales d’y réussir. Le monde des affaires constitue un ensemble qui n’est pas seulement réglé mais aussi personnalisé. Et ce qui était vrai au temps des titres, des armoiries et des livrées, l’est demeuré après l’essor de la grande industrie et de la société de capitaux [1][1] - Jean-Pierre HIRSCH, Les deux rêves du commerce. Entreprise.... »

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Si les relations marchandes, objet classique de l’histoire moderne française, commencent à susciter des travaux d’histoire contemporaine, la relation de crédit, qu’elle lie deux commerçants ou autres entreprises ou qu’elle implique des ménages, représente encore un terrain moins exploré [2][2] Cet article se fonde largement sur les discussions.... Plus exactement, lorsque l’histoire du crédit aux XIXe et XXe siècles, en Europe et aux États-Unis, a été écrite, il s’agissait souvent de l’histoire d’un mouvement d’institutionnalisation et de formalisation – bref, de modernisation. Un crédit « informel », encastré dans l’interconnaissance, voire dans les liens forts propres à la famille ou à la communauté, aurait laissé place à un crédit « formalisé », routinisé et pris en charge par des institutions spécialisées, qu’il s’agisse des créanciers (banques ou services spécialisés des marchands de biens de consommation) ou des fournisseurs d’informations tels que les credit bureaus états-uniens. Modernisation rimerait ainsi avec institutionnalisation, distanciation et désingularisation. Parallèlement, l’affaiblissement des normes morales et même religieuses associées à l’usure aurait laissé la place à un encadrement croissant du crédit par l’État, au nom notamment de la protection du consommateur contre lui-même [3][3] - Suivant la juste formule d’Alain CHATRIOT, « Protéger....

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Nous proposons ici une revue de cette littérature centrée sur la « période contemporaine », comprise de manière lâche, depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, afin de discuter de la pertinence de ce grand récit de la modernisation du crédit. Il nous a semblé important de ne pas poser au préalable de bornes chronologiques trop rigides : notre questionnement se nourrit des travaux sur d’autres périodes, pour lesquelles l’accent a été mis de manière précoce sur la dimension personnelle du crédit. En témoigne le fécond travail d’analyse micro-historique mené par l’historien Laurent Feller, l’économiste Agnès Gramain et l’ethnographe Florence Weber sur les acquisitions patrimoniales d’un personnage vivant dans les Abruzzes entre 840 et 870 [4][4] - Laurent FELLER, Agnès GRAMAIN et Florence WEBER,.... En 1994, le numéro des Annales consacré au crédit dans l’Europe moderne avait également adopté la question des « réseaux » comme point d’entrée [5][5] - Dossier « Les réseaux de crédit en Europe, XVIe-XVIIIe.... C’est encore une historienne moderniste, Laurence Fontaine, que l’on retrouve dialoguant avec les sociologues dans le récent numéro de la Revue française de socio-économie consacré au crédit à la consommation [6][6] - Laurence FONTAINE, « Pouvoir, relations sociales.... Dans son essai de référence sur L’économie morale, elle rappelle le caractère personnel des liens de crédit qui enserrent les individus et mène une analyse du crédit encastré dans ses dimensions sociales et politiques [7][7] - Laurence FONTAINE, L’économie morale. Pauvreté, crédit.... D’une certaine façon, que les historiens de la période moderne pensent cet encastrement comme caractéristique d’une époque pré-bancaire ou qu’ils adoptent une perspective moins téléologique, il leur est plus facile qu’aux contemporanéistes de penser de concert l’économique et le social – avec le risque, toutefois, de se trouver cantonnés au rôle de contrepoint permettant par différence d’attester de la formalisation du crédit d’aujourd’hui. Il est donc important de ne pas limiter leurs questionnements à leur période, et de remettre en discussion un grand récit de la modernisation contemporaine qui s’appuie un peu trop sur les dichotomies simples du chaud et du froid, de l’organique et du mécanique. En réalité, comme la plupart sans doute des relations économiques ou sociales, la relation de crédit est fondée sur un mélange de personnel et d’impersonnel, d’informel et de formel, de face à face et de distance. Pour étudier le crédit à l’époque contemporaine, que l’on a parfois tendance à limiter au seul crédit à la consommation, il semble donc important de mieux définir ce que désignent exactement des termes à la mode comme ceux d’« informel », de « réseau » ou de « confiance ». On peut alors envisager différentes manières d’articuler précisément le personnel et l’impersonnel pour, sur cette base, discuter des changements d’échelles et de mécanismes, bref de l’ampleur et du caractère exact des transformations propres à l’époque contemporaine [8][8] - Voir le projet de recherche d’Arnaud Bartolomei,.... Les chemins de traverse sont nombreux autour de la grande route de la modernisation, qui n’est peut-être pas aussi linéaire qu’on le croit. Nous verrons que le processus de « mise à distance » supposé entre débiteur et créancier peut s’articuler avec, voire se fonder sur, la prise en compte des dimensions interpersonnelles.

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Notre propos implique ainsi de sortir d’une forme de positivisme encore trop souvent présente en histoire économique, qui fait de l’histoire du capitalisme contemporain le récit d’une victoire progressive de « la rationalité économique ». L’association entre cette rationalité et les notions de formalisation, d’institutionnalisation ou encore de transparence, constitue en effet un non-dit trop peu discuté : si n’importe quelle forme d’institution, de la famille aux bureaucraties modernes en passant par le marché walrasien, peut être justifiée par une forme de rationalité économique [9][9] - Sheilagh OGILVIE, « ‘Whatever is, is Right ?’ Economic..., la question du passage d’une forme dominante d’institution à une autre et de ses ressorts reste totalement ouverte. Il est donc nécessaire de sortir des assimilations implicites entre période contemporaine, formalisation des relations, institutionnalisation de la gestion de l’économie et, plus généralement, progrès de la rationalité économique pour discuter tant de la singularité éventuelle de la période par rapport à celles qui la précèdent que des évolutions qui ont eu lieu depuis deux cents ans.

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Nous illustrerons, pour commencer, ce constat liminaire et envisagerons successivement trois aspects de la relation de crédit, et ainsi trois variantes des articulations entre formel et informel, ou encore entre relation à distance et en face à face. Tout d’abord, en nous centrant sur la multiplicité des acteurs du crédit et notamment des types de créanciers, nous soulignerons la coexistence de relations plus personnalisées et plus institutionnalisées dans les mêmes temps et lieux, voire pour les mêmes types de transactions et entre les mêmes acteurs : cette coexistence ne s’explique pas par une simple survivance de l’informel, mais souvent par un choix délibéré. Nous porterons ensuite notre attention sur les instruments, les outils qui donnent forme à la transaction, et notamment sur ceux qui la rendent possible en fournissant une appréciation standardisée des risques associés aux emprunteurs. Ici, loin de simplement coexister avec elle, la relation de face à face, socialement encastrée, apparaît souvent comme l’un des fondements, plus ou moins masqués, de la formalisation – ce qui ne signifie pas que cette dernière est sans effet. Enfin, nous aborderons avec l’impayé les accidents du crédit et les sanctions qui s’y attachent – ou non. La formalisation, dans ce domaine, vise à rendre la sanction plus automatique et plus indépendante de l’histoire de la relation ; la mise à distance implique d’y faire intervenir des tiers plus éloignés, notamment étatiques. On verra que si, là aussi, la période contemporaine peut être décrite comme un temps de formalisation, cette dernière ne s’oppose pas au maintien de relations personnalisées, dont elle peut même devenir un outil central.

Se méfier du prisme évolutionniste

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Commençons, sans prétendre à l’exhaustivité, par étayer notre constat sur la prégnance du prisme évolutionniste dans l’histoire du crédit contemporain, déclinaison de récits évolutionnistes plus larges sur l’économie. Le plus simple de ces récits, développé au cours des dernières décennies par les économistes néo-institutionnalistes, semble dominer plus ou moins implicitement les publications d’histoire contemporaine. Dans une sorte de simplification inavouée des thèses de Max Weber sur la rationalisation, il assimile la modernité économique à un désencastrement social et même à une anonymisation de l’échange. Douglass North parle ainsi d’un « passage des échanges personnels aux échanges impersonnels », d’« une structure institutionnelle propice aux échanges personnels, dont la cohésion et l’ossature reposaient sur des liens personnels forts », caractérisés notamment par la réciprocité et la répétition des interactions, à un « cadre individualiste apparu en réaction au nouvel environnement humain [qui] repose moins sur des liens personnels et davantage sur une structure formelle de règles et de mécanismes assurant leur respect » [10][10] - Les citations sont tirées de Douglass C. NORTH, Le.... L’importance des « institutions d’échange impersonnel », conditions de la croissance économique, revient chez lui comme un leitmotiv, pourtant appuyé la plupart du temps sur un seul cas empirique précis : l’étude par Avner Greif de marchands maghribi et génois, présentés comme des idéaux-types de deux grands systèmes relationnels marchands, l’un étroit et fortement cohésif, l’autre étendu et impersonnel, donc moderne [11][11] - Pour un résumé de ses travaux en français, voir Avner.... Si le premier n’interdit pas les relations à distance, il ne permettrait pas en effet de les entretenir à long terme. En outre, D. North ne date pas précisément le passage qu’il décrit.

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Bien des historiens adoptent la même dichotomie mais, faute de discussion explicite sur ce qui importe réellement en termes de formalisation, d’anonymisation ou de modernisation, chacun tend à voir midi à sa porte : les datations du grand tournant sont multiples. Ainsi, le second XVIIIe siècle est souvent mis en avant, notamment en termes de passage à la négociabilité des lettres de change. Celui-ci est vécu par les contemporains comme une anonymisation de la relation de crédit : si chacun ne peut plus juger de la bonne foi des autres sur la base de l’interconnaissance ou d’une réputation attestée directement, il faut introduire de nouveaux mécanismes de sanction (notamment la solidarité automatique entre tous les endosseurs), qui peuvent venir contredire la notion même de bonne foi [12][12] - Amalia D. KESSLER, A Revolution in Commerce : The.... Ces discussions ne concernent pas uniquement le grand négoce : les lettres de change servent aussi pour des emprunts liés au cycle de vie, tandis que les billets qui s’en inspirent sont omniprésents dans la vie quotidienne. La lettre de change est identifiée aux périls de l’anonymat, qui peut couvrir toutes les fraudes : elle représente de ce fait un « mauvais crédit », dont une légende persistante attribue l’origine aux juifs [13][13] - Francesca TRIVELLATO, « Credit, Honor, and the Early.... Sa légitimation progressive autant que son perfectionnement technique, qui lui permettent de connecter des marchands éloignés tant spatialement que socialement, constituent ainsi un tournant, « un pas important dans la transition d’échanges fondés sur la réputation de la personne à des institutions formelles fondées sur la loi [14][14] - Veronica Aoki SANTAROSA, « Financing Long-Distance... ». Marc Bloch liait déjà lettre de change, permanence du crédit et naissance du capitalisme, « un régime qui mourrait d’un apurement simultané de tous les comptes », au XVIIIe siècle donc [15][15] - Marc BLOCH, « Mutations monétaires dans l’ancienne....

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Pourtant, les transitions propres à cette histoire d’avant les banques spécialisées sont souvent oubliées par une histoire contemporaine du crédit qui est avant tout soit une histoire d’entreprise centrée sur le système bancaire (notamment en France), soit un sous-ensemble de l’histoire de la consommation (notamment aux États-Unis) [16][16] - Sur cette historiographie foisonnante de la consommation,.... Dans cette histoire, ce ne sont pas les lettres de change qui marquent un tournant : c’est l’arrivée des banques qui signe le passage à la modernité, et notamment à plus d’impersonnalité dans les décisions sur le crédit. Pour Pierre-Cyrille Hautcœur, c’est ainsi que l’on passerait au XIXe siècle d’un crédit interpersonnel à un crédit impersonnel [17][17] Pierre-Cyrille HAUTCŒUR, « Les transformations du crédit.... Cette transition est présentée tantôt comme plus dure, tantôt comme plus équitable pour les emprunteurs ; et la date clé dépend de ce que l’on considère comme « la naissance » des banques. La création de la Banque de France et de ses succursales peut faire office de moment crucial, avec la mise en place de normes de contrôle du risque et la notation des maisons de commerce susceptibles de présenter du papier à l’escompte ; on se place alors au début du XIXe siècle [18][18] - Emmanuel PRUNAUX, « Les comptoirs d’escompte de la.... On peut également mettre l’accent sur les moments où ces changements de politique contribuent à offrir un meilleur accès au crédit au petit commerce, hors donc du cercle des réputations personnelles connues des grands négociants ; Alain Plessis parle ainsi d’une « révolution de l’escompte » ou encore d’une « révolution du crédit » entre 1852 et 1857 [19][19] - Alain PLESSIS, « La révolution du crédit en France.... Le dernier tiers du XIXe siècle peut aussi parfois être privilégié avec la naissance de nouvelles institutions spécialisées, comme les sociétés immobilières ou de crédit foncier, en Europe [20][20] - On peut penser, en France, à la mise en place en 1894 de... : la spécialisation par type d’emprunt, avec des garanties ou des évaluations de risque propres à chaque type, serait alors synonyme de modernité par rapport, par exemple, au travail antérieur des notaires, généralistes en termes de types de transactions mais connaisseurs d’un lieu et de leur clientèle. La naissance des banques de dépôt aux guichets très nombreux, dans la même période, viendrait parallèlement bouleverser le monde des lettres de change, au profit du billet de banque ou du chèque.

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Toutefois, de récents travaux historiques ou surtout sociologiques ont affirmé que le véritable tournant en la matière, pour la France, avait finalement eu lieu près d’un siècle plus tard : la « bancarisation » ne désigne pas, dans ces travaux qui se concentrent sur le seul crédit à la consommation, l’expansion des banques de dépôt, mais le fait que les salaires, tout récemment mensualisés, soient versés sur des comptes en banque, ce qui fait brusquement augmenter, à la fin des années 1960, la part des ménages disposant de ce type de comptes : en France, de 18 % en 1966 à 87% en 1976 [21][21] - Jeanne LAZARUS, « Faire crédit : de la noble tâche.... Du fait que, rapidement, apparaissent de nouvelles institutions spécialisées, par exemple dans le crédit revolving, les spécialistes de la seconde moitié du XXe siècle tendent à raconter l’histoire d’un double mouvement de propagation et de démocratisation du crédit et, plus ou moins implicitement, à faire comme si l’achat comptant avait été précédemment la norme et comme si l’on pouvait aisément négliger le crédit ne provenant pas d’institutions financières. Ainsi, de Laure Lacan, Jeanne Lazarus, Ana Perrin-Heredia et Sébastien Plot qui se demandent : « comment en vient-on, entre les années 1980 et 2000 à vivre, en France, à crédit [22][22] - Laure LACAN et al., « Vivre et faire vivre à crédit :... ? » Lorsque l’histoire du crédit est écrite comme un corollaire de l’histoire de l’avènement de la société de consommation de masse, il peut en venir à apparaître non seulement comme une nouveauté, mais comme un élément d’intégration sociale, voire de démocratie [23][23] - C’est notamment l’idée défendue par Rosa-Maria GELPI.... Au contraire, d’autres historiens de la consommation insistent sur les risques perçus par les contemporains et la réintroduction de normes politiques, voire morales, par l’État lorsque le crédit se répand. On se rapproche ici du grand récit de Karl Polanyi [24][24] - Karl POLANYI, La grande transformation. Aux origines... plutôt que de celui de D. North : au désencastrement de la sphère économique au moment de la révolution industrielle succède la naissance d’une autre forme d’hétéronomie, d’ordre plus impersonnel et bureaucratique, avec l’intervention de l’État au XXe siècle. C’est le cas notamment en RFA, où subsiste dans l’après-guerre une méfiance latente vis-à-vis du crédit à la consommation, tant chez les économistes que chez les hommes politiques [25][25] - Jan LOGEMANN, « Different Paths to Mass Consumption :.... Autre cas saillant : l’Equal Credit Opportunity Act, qui interdit aux États-Unis depuis 1974 de refuser de prêter en raison du sexe, est amendé en 1976 pour inclure la question de la race, ce qui renforce la démocratisation de l’accès au crédit [26][26] - Louis HYMAN, « Ending Discrimination, Legitimating....

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En réalité, déjà pour les années 1950, le sociologue Richard Hoggart fait de l’achat à crédit un marqueur social : il cite parmi les traits définissant les classes populaires « l’habitude de payer les achats par petits versements mensuels [27][27] - Richard HOGGART, La culture du pauvre. Étude sur... ». Et, comme le rappelle dans ce dossier Anaïs Albert, la question de l’accès au crédit à la consommation pour les classes populaires est à l’ordre du jour dès 1900, à peu près dans les mêmes termes que dans les années 1970. Là aussi, c’est sa formalisation par des institutions nouvelles qui le fait considérer comme inédit. Et, tandis que des socialistes comme Pierre-Joseph Proudhon prônent un crédit plus étendu et moins inégal [28][28] - Cité dans Cyrille FERRATON et David VALLAT, « Une..., pris en charge par les banques, d’autres acteurs mettent en avant les risques de la consommation incontrôlée ou de la dépendance. L. Fontaine parle, quant à elle, de « surendettement généralisé » dans les sociétés d’Ancien Régime [29][29] - L. FONTAINE, L’économie morale..., op. cit., p. ..., en rappelant utilement que « l’endettement des individus n’est pas un problème contemporain et [qu’]il faisait partie des fonctionnements structurels des sociétés d’Ancien Régime [30][30] - L. FONTAINE, « Pouvoir, relations sociales et crédit... »,... ». L’idée d’un âge d’or où l’on payait comptant n’est donc bien qu’un mythe [31][31] - Sur sa construction en Allemagne, voir Jan LOGEMANN.... Si l’on peut objectiver des étapes successives de l’utilisation des banques ou d’autres institutions financières par les classes populaires, il faut se garder d’en faire un synonyme de la démocratisation du crédit, qui a pris, dans l’histoire, bien d’autres formes.

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L’histoire du crédit semble encore tributaire d’un schème obsolète de l’histoire économique, qui associait la modernité à la grande entreprise et, surtout, à la grande industrie, avant que les relectures de la révolution industrielle ne revalorisent la capacité de croissance et d’innovation du commerce ou de l’artisanat [32][32] - Voir notamment Patrick VERLEY, L’échelle du monde..... La banque y joue le rôle de la grande usine : la métaphore de l’industrialisation, régulièrement utilisée [33][33] - On parle d’« industrialisation du crédit » mais également..., dénote à la fois un changement d’échelle, l’utilisation de nouveaux outils, plus mécaniques, et de nouvelles procédures, plus bureaucratiques. On retrouve également les termes d’innovation, d’intégration nationale, voire de mondialisation. Et les États-Unis font figure de pays pionnier, avec une chronologie de la démocratisation du crédit et de ses nouveaux instruments, comme la carte de crédit, déplacée là-bas vers les premières décennies du XXe siècle. Lendol Calder se focalise ainsi sur les années 1910 comme moment d’institutionnalisation de nouvelles méthodes de prêt et stratégies commerciales, avec le développement du « contrat de crédit » et la réglementation des agences de prêts [34][34] - Lendol G. CALDER, Financing the American Dream :.... Martha Olney situe plutôt les changements dans les années 1920 [35][35] - Martha L. OLNEY, Buy Now, Pay Later : Advertising,.... Louis Hyman la suit dans cette périodisation, en attribuant au développement de l’installment credit (vente à tempérament) et des mortgages (prêts immobiliers hypothécaires) un rôle clé dans la mise en place d’une « nation d’endettés » [36][36] - Louis HYMAN, Debtor Nation : The History of America.... On le voit, alors que chaque auteur décrit une rupture cruciale, les datations restent fluctuantes, selon que l’accent est mis sur le rôle de l’État, sur l’intervention des banques, sur les types de biens acquis à crédit [37][37] - Certains auteurs analysent les points de rupture..., ou encore sur les outils de formalisation de la relation de crédit.

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Sur ce dernier point, on peut mentionner d’autres travaux menés dans une perspective sociologique, mais qui se sont moins préoccupés de la démocratisation du crédit que de la naissance de nouvelles formes de contrôle social qui l’accompagnerait. L’attention se porte alors sur « l’identification économique » notamment mise en place par les scores attribués aux emprunteurs potentiels [38][38] - No spécial « L’identification économique », Genèses,... ; le terme est délibérément calqué sur l’histoire administrative ou politique et non sur celle de la révolution industrielle. Quand Gérard Noiriel étudiait les questions d’identification des citoyens, il les abordait dans une perspective explicitement durkheimienne, distinguant les solidarités mécaniques des « sociétés traditionnelles » des solidarités organiques des « sociétés modernes » – même si c’était pour montrer justement, dans le cas de la création de l’état civil républicain notamment, les tensions soulevées par la prise en charge étatique des procédures d’identification [39][39] - Gérard NOIRIEL, « L’identification des citoyens..... L’influence de cette historiographie de la « nationalisation des sociétés » dans l’Europe des XIXe et XXe siècles sur la sociologie de l’identification économique conduit à analyser la production d’informations économiques de masse comme le moyen « de fonder des marchés larges et contrôler des agents économiques dès lors que l’on s’extrait d’une économie de face à face [40][40] - Gilles LAFERTÉ, « L’identification économique »,... ». Ces scansions assez polanyiennes se heurtent toutefois, dès que l’on passe à des études de cas, à la difficulté de dater une réelle transition du face à face vers la distance et l’identification : des procédures massives et complexes de notations des entreprises sont présentes dès le XIXe siècle dans la gestion du crédit commercial aux États-Unis, tandis qu’un crédit qualifié de « face à face » persiste dans le commerce de détail de la France des années 1950-1970 [41][41] - Bruce G. CARRUTHERS et Barry COHEN, « Noter le crédit :....

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Est-ce seulement une question de retard, dans certains lieux, pour certains types de biens ou de débiteurs ? La coexistence du personnel et de l’interpersonnel n’est-elle qu’une survivance du premier ? L’historiographie récente permet d’en douter. Mettre un peu d’ordre dans les indicateurs de modernisation et de dépersonnalisation du crédit serait déjà utile mais, plus fondamentalement, il semble crucial de s’interroger sur la pertinence du schéma évolutionniste sous-jacent, celui du remplacement d’une forme par une autre, plutôt que de leur coexistence ou de leur appui mutuel.

Prendre en compte la multiplicité et la complémentarité des protagonistes

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Pour cela, il faut commencer par prendre en compte le large éventail des acteurs qui font crédit comme des manières de faire crédit, sans se limiter – comme cela a été longtemps le cas, sans doute en raison d’une plus grande facilité d’accès aux sources – aux instances les plus spécialisées et bureaucratisées. L’histoire contemporaine du crédit est en effet longtemps restée une histoire bancaire peu intéressée par les variantes, pourtant multiples, du crédit dit « informel », assuré par une multiplicité d’acteurs économiques a priori non répertoriés pour leurs fonctions financières – au premier rang desquels les commerçants, qu’ils fassent crédit à leurs pairs ou aux consommateurs. Il est donc nécessaire d’élargir à la fois la liste des instances financières et la chronologie de leur étude, en portant une attention particulière aux créanciers dits « informels » : comment gèrent-ils la prise de risque si la relation de crédit n’est pas prise en charge par la routine d’une institution ?

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Poser ce type de question impose de réfléchir à la notion d’« informalité » qui s’est imposée discrètement ces dernières années dans les écrits de sciences sociales sans recevoir de véritable définition : la distinction entre « crédit formel » et « crédit informel », par exemple, est quasi unanimement acceptée par les auteurs comme allant de soi, sans critères nets pour tracer la frontière. On peut pourtant douter de l’utilité de ces étiquettes. Par exemple, dans une étude sur le financement des entreprises françaises de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, Michel Lescure et A. Plessis estiment que le « crédit informel » représente entre 35 % et 40 % de l’endettement total des firmes en 1926, en se fondant sur l’étude des bilans de 340 entreprises industrielles qui ont sollicité un prêt au Crédit national. Ils assimilent le « crédit informel » à l’archaïsme de la « tradition » et l’opposent au crédit « institutionnel », celui des banques et du marché financier. C’est donc comme un résidu par rapport à des formes considérées comme évidentes, voire légitimes, de crédit qu’apparaissent « les prêts individuels et notariaux, les délais à plus ou moins long terme accordés par les vendeurs de biens d’équipement, les comptes courants (ceux des associés et de leur entourage, ceux du personnel et des personnes extérieures à l’entreprise) [qui] sont loin d’avoir disparu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle » [42][42] - Michel LESCURE et Alain PLESSIS, « Le financement.... Toutes les sources de financement qui ne passent ni par le système bancaire ni par le marché financier témoigneraient d’une forme de retard.

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Le plus souvent, l’« informel » est ainsi défini par l’écart à une norme plus ou moins implicite, même s’il est en pratique majoritaire. M. Olney qualifie le crédit accordé aux ménages par les commerçants états-uniens de l’entre-deux-guerres d’informel, par opposition à l’installment credit, où le nombre et la durée des paiements échelonnés sont fixés à l’avance : l’informel est ici du côté sinon de l’imprévisible, en tout cas du négociable [43][43] - Martha L. OLNEY, « When your Word is Not Enough :.... On pourrait multiplier les exemples de ces usages ad hoc d’une catégorie qui vaut surtout par ses connotations, du côté d’une forme de non-officialité, voire d’illégalité, le formel étant alors ce qui est encadré par le droit, et/ou du côté d’une forme de chaleur et de personnalisation, le formel étant alors ce qui est standardisé, abstrait, mécanique, relativement indépendant des situations et des interactions particulières [44][44] - Pour des critiques précises des usages de cette catégorie,....

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Lorsque Stefania Ecchia met l’accent sur le rôle du « crédit rural informel » dans le développement de l’agriculture palestinienne à la fin de l’Empire ottoman, elle applique cette étiquette à des formes contractuelles spécifiques : bay-wafa, salam et muzaraah, enregistrés dans les actes notariés de Haïfa, qui servent de base à la construction de réseaux de crédit entre les principaux notables locaux [45][45] Stefania ECCHIA, « Mercati informali del credito agrario.... Le terme « informel » vient ici qualifier l’absence d’institution financière et souligner l’implication de relations interpersonnelles pré-existantes dans ces contrats. Cela dit, un contrat notarié induit nécessairement une certaine standardisation, des frais, un recours possible en justice, etc. ; de ce point de vue, il est on ne peut plus formel [46][46] - Sur le contrat salam, voir le dossier « Islam et....

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La situation est similaire à celle de la lettre de change de la fin du XVIIIe siècle. Comme le montre Pierre Gervais dans ce dossier, il s’agit d’un instrument minoritaire ; très standardisé, complexe à manier, il permet des relations moins directement indexées sur une interconnaissance personnelle. En revanche, vue dans la perspective téléologique de l’avènement des banques et des bourses, la lettre de change relève d’un ancien régime du crédit entre commerçants, fondé sur la signature. De même, les écritures comptables des grands négociants, si elles ne donnent pas les mêmes droits ou certitudes relatives que les lettres de change, sont encore bien plus « formelles » que l’« argent prêté sur parole » ou les délais de paiement plus ou moins implicites et impossibles à faire respecter en justice que l’on retrouve chez des boutiquiers de la même époque [47][47] - Natacha COQUERY, Tenir boutique à Paris au XVIIIe.... Comme la notion d’« institution », celle de « formel » ou d’« informel » perd de son utilité si on l’emploie comme un allant de soi, alors même qu’elle peut être étendue ou restreinte à l’envi.

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Il semble en revanche intéressant de pointer plus précisément la coexistence permanente, dans la période contemporaine et quels que soient les types de crédit envisagés, d’une part, entre les banques et autres institutions financières spécialisées et, d’autre part, le crédit proposé par des commerçants – voire circulant directement entre ménages –, avec souvent des délais et/ou des taux d’intérêt peu explicites, sinon négociables. Les prêts familiaux et amicaux, sur lesquels l’historiographie reste encore lacunaire pour la période contemporaine, ont d’ailleurs sans doute un rôle important dans la seconde catégorie [48][48] - No spécial « L’argent en famille », Terrain, 45,.... Ces formes du crédit devraient être prises en compte non pas comme une simple survivance, ni même comme un choix par défaut (par défaut de banques inexistantes ou par défaut d’accès d’un emprunteur précis au système bancaire), mais bien comme un éventail de possibilités de crédits susceptible d’intéresser bien des acteurs. C’est ce qu’ont commencé à faire plusieurs spécialistes d’histoire moderne à propos d’intermédiaires qui étaient souvent disqualifiés comme relevant d’un monde « pré-bancaire ». Outre les travaux précités de L. Fontaine, ceux de Philip Hoffman, Gilles Postel-Vinay et Jean-Laurent Rosenthal sur les notaires parisiens du XVIIIe siècle ont montré comment ces derniers utilisaient leurs connaissances sur un ensemble de familles et d’entreprises, et celles de leurs collègues, pour faire se rencontrer prêteurs et emprunteurs sur un marché certes « sans prix », c’est-à-dire sans taux d’intérêt affichés, mais qu’on ne peut pas qualifier d’archaïque [49][49] - Philip T. HOFFMAN, Gilles POSTEL-VINAY et Jean-Laurent.... Ce rôle des notaires disparaît toutefois au fil du siècle suivant, laissant planer le soupçon que ces formes d’organisation n’auraient de sens qu’en l’absence de banques [50][50] - Les travaux de Juliette LEVY sur le rôle des notaires....

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On peut pourtant trouver dans un grand nombre d’études d’histoire contemporaine des arguments pour envisager la complémentarité entre les formes de crédit et se déprendre du schème de la survivance d’un crédit « archaïque ». Ainsi, dans le Paris de la monarchie de Juillet, les libraires sont enserrés dans de nombreux liens de crédit qui s’articulent en plusieurs cercles de créanciers : les parents et alliés tout d’abord, actifs notamment lors de l’établissement du fonds de commerce, les fournisseurs et habitants du quartier ensuite, sollicités pour faire face aux dépenses quotidiennes des boutiques, enfin certains libraires reconvertis dans l’escompte ou qui mènent parallèlement les activités de commerce de livres et de mise en circulation de billets. Si la librairie parisienne s’organise en partie comme une économie locale, trouvant des sources de financement dans les solidarités de famille et de métier, la présence de spécialistes de l’escompte l’inscrit aussi dans un réseau diversifié et ouvert bien au-delà [51][51] - Viera REBOLLEDO-DHUIN, « L’espace parisien des libraires.... Les deux dimensions, interpersonnelle et professionnelle, des relations de crédit se chevauchent donc sans se substituer l’une à l’autre. Laurent Clavier montre, lui, l’importance des commerçants dans la construction de « quartiers » dans le Nord-Est parisien en juin 1848 : témoins, pétitionnaires et créanciers, ils mettent à profit leur capacité à identifier et s’instituent comme des lieux centraux de diffusion des informations et de circulation des réputations, d’autant plus importants que les autorités sont contestées [52][52] - Laurent CLAVIER, « ‘Quartier’ et expériences politiques.... La sociabilité chez les commerçants est à la fois économique (il s’agit de garder le contact avec ses clients débiteurs), sociale et politique ; elle renforce des relations existantes mais permet aussi d’en établir de nouvelles. Avançons d’un siècle : Cetelem, entreprise française spécialisée de crédit, s’intéresse à la concurrence que lui font des artisans qui se refusent à indiquer sur leur magasin qu’ils font crédit, mais choisissent d’en accorder à certains de leurs clients [53][53] - Sabine EFFOSSE, « Réglementer pour légiférer et encourager..... Dans le même temps, aux États-Unis, les banques restent longtemps réticentes à accorder des prêts aux particuliers, à l’exception de la National City Bank. C’est l’intervention de l’État, lors du New Deal, via le développement du marché immobilier, qui conduit le secteur bancaire à prendre en charge l’endettement des ménages américains, et ce mouvement reste très progressif. D’autres formes de crédit gardent de l’importance tout au long des années 1940 et 1950 – comme au Royaume-Uni, le check trading, service fourni par des organisations spécialisées à un ensemble de commerçants, qui s’appuie sur des relations très personnalisées entretenues par un recouvrement hebdomadaire [54][54] - L. HYMAN, Debtor Nation..., op. cit. ; Sean O’CONNELL....

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Ce parcours chronologique nous mène, au tournant des XXe et XXIe siècles, à des pratiques souvent présentées comme des survivances ou l’apanage de groupes marginaux – ou bien comme des innovations en rupture avec la logique économique dominante, autour du micro-crédit ou des monnaies alternatives. On gagnerait pourtant à les désingulariser. Ainsi, dans les années 1990, le « tour de la farine » lie les agriculteurs, les meuniers et les boulangers de San Marco, petite bourgade du Mezzogiorno, dans un circuit d’échanges où la farine tient lieu de monnaie et les « bons de farine » d’instruments de crédit [55][55] - Valeria SINISCALCHI, « La monnaie de farine. Logiques.... Or, comme l’explique Valeria Siniscalchi, il ne s’agit en rien d’une survivance du passé, puisque ce système a été mis en place dans les années 1960. Ce circuit ne pallie pas non plus l’absence d’institutions de crédit : au contraire, il accompagne la création d’une banque, la Cassa rurale e artigiana di San Marco, instaurée dans les années 1970 par les acteurs impliqués dans le « tour de la farine ». C’est que cette pratique du crédit permet d’asseoir le poids politique des « artisans et commerçants » dans la société locale : le président de la banque en exercice dans les années 1990 et 2000 est ainsi issu des familles de meuniers à l’initiative du « tour de la farine ».

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D’autres instruments de crédit en usage aujourd’hui font une large part aux relations interpersonnelles. Ainsi, le système des tontines, pratique rotative d’épargne et de crédit qui consiste à verser collectivement et périodiquement de l’argent à une caisse et à distribuer à l’un des participants la somme des cotisations cumulées, très discuté au XIXe siècle, a permis, grâce à une de ses variantes, le hui, le financement d’entreprises des Chinatowns parisiens [56][56] - Jean-Pierre HASSOUN et Yinh Phong TAN, « Les Chinois.... Bien présent dans certaines sociétés africaines, il a été également introduit en banlieue parisienne, semble-t-il par des femmes immigrées d’Afrique de l’Ouest, mais, loin de rester « intra-communautaire », il se répand parmi leurs voisines et voisins [57][57] - Jeanne SEMIN, « L’argent, la famille, les amies :....

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Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de tels systèmes, mais bien de refuser d’en faire d’emblée le choix de ceux qui n’ont pas le choix. Si le crédit non bancaire se maintient sur le très long terme, dans des situations très variées et souvent parallèlement au crédit bancaire, c’est sans doute qu’il a ses logiques propres. Face à la pluralité des créanciers possibles, comment s’effectue l’arbitrage des débiteurs ? L’enjeu consiste à mettre en lumière l’existence ou non de marges de manœuvre et de stratégies des preneurs de crédit face aux instances, parfois concurrentes, susceptibles de répondre à leur demande.

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Des économistes ont commencé à s’intéresser à ces questions à propos du crédit entre entreprises, en mettant en exergue l’intérêt des relations bilatérales de long terme, en ce qui concerne la circulation de l’information ou l’écoulement de marchandises. Loin de construire des réseaux à part entre petites entreprises ne parvenant pas à recourir au crédit bancaire, ces mécanismes tendraient plutôt à inciter des firmes qui bénéficient de ce crédit bancaire à jouer le rôle de créancières : la complémentarité entre formes de crédit serait ici intégratrice [58][58] - Mitchell A. PETERSEN et Raghuram G. RAJAN, « Trade....

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M. Olney a comparé les pratiques d’achat des familles noires et blanches dans les États-Unis de l’immédiat après Première Guerre mondiale : elle montre que les ménages noirs ont nettement moins recours au crédit des commerçants que les ménages blancs, toutes choses égales par ailleurs [59][59] - M. L. OLNEY, « When your Word is Not Enough... »,.... Leur préférence pour la vente à tempérament (installment credit) est largement par défaut : elle tient à la méfiance des commerçants à l’égard de leurs clients noirs, qui les conduit à pratiquer des taux d’intérêt nettement supérieurs, voire à ne pas leur accorder de crédit. Leur « parole » ne suffit pas comme garantie (« your word is not enough »). Au contraire, dans la vente à tempérament, le bien acheté tient lieu de garantie : si la possession du bien est transférée à l’acheteur dès le versement du premier acompte, la propriété ne devient légale qu’au terme de l’achat. En cas d’accident de paiement, le bien est repris. Ici, la marge de manœuvre des créanciers est donc plus importante que celle des débiteurs. Mais cette étude vient utilement nuancer l’idée communément admise selon laquelle un crédit « informel » serait plus favorable aux populations défavorisées [60][60] - L. FONTAINE, L’économie morale..., op. cit., insiste.... Le constat établi par M. Olney est renforcé par L. Hyman qui rappelle que les ménages africain-américains font partie des exclus du crédit bancaire qui se met en place après le New Deal : dépendants des commerçants de quartier, ils sont soumis à des taux prohibitifs, ce qui explique la violence à l’égard des commerçants blancs lors des émeutes des années 1960 [61][61] - L. HYMAN, Debtor Nation..., op. cit.. La diversité de l’offre de crédit, ou des réticences à en offrir, induit donc des conséquences variées et parfois inattendues pour les minorités ethniques. Ainsi, les petites épiceries connaissent une remarquable vitalité économique dans le Chicago des années 1920, du fait que les commerçants – italiens – n’hésitent pas à vendre à crédit aux ouvriers immigrés. C’est grâce au crédit que les boutiques deviennent de véritables institutions des communautés ethniques ; lorsqu’un supermarché de la chaîne A&P ouvre non loin du quartier italien, il reste ignoré par les consommateurs, même si les prix y sont moins élevés, car il ne fait pas crédit [62][62] Lizabeth COHEN, Making a New Deal : Industrial Workers....

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Si une synthèse plus systématique reste à écrire, on peut considérer que rares sont ceux qui choisissent de tout miser sur un crédit bancaire ou fourni par d’autres institutions spécialisées. Non seulement les créanciers sont variés et les transactions nombreuses, mais ils ne relèvent pas d’un monde à part, de communautés peu intégrées ou reléguées. Cela conduit à discuter la catégorie souvent utilisée d’exclusion du crédit. La mise en place de normes plus contraignantes pour l’acceptation des prêts par les institutions spécialisées conduit plutôt au développement d’autres formes de prêts, qui ne relèvent d’ailleurs pas nécessairement de liens interpersonnels. On observe ainsi une remarquable croissance de l’activité des prêteurs sur gage dans les années 1980 et 1990 aux États-Unis, liée directement au coût croissant des services bancaires : le nombre de ménages sans compte bancaire passe de 6,5 millions en 1977 à 11,5 millions en 1989 [63][63] - John P. CASKEY, Fringe Banking : Check-Cashing Outlets,....

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C’est ainsi plutôt un portefeuille de relations de crédit – comme de relations économiques en général – diversement formalisées et personnalisées que gèrent les acteurs, qu’il s’agisse de ménages ou d’entreprises ; certes, avec des marges de manœuvre parfois étroites, mais souvent sans préférence univoque pour le « formel » ou « l’informel ». Pour rendre compte de cette multiplicité d’offreurs et de demandeurs, concurrents, complémentaires ou substituables, sur le marché du crédit (si l’on peut parler de « marché » sans faire du prix le seul critère de choix), il semble vain de rechercher des formes optimales de réseaux d’échanges, qu’elles prennent la forme d’un « petit monde » ou au contraire d’un « trou structural » (avec une diversification maximale des partenaires qui étalerait le risque). Différencier les types de relations mises en œuvre conduit plutôt à poser la question d’une éventuelle spécialisation des liens en fonction de leur utilisation, d’une part, et de l’évolution chronologique, d’autre part. Autrement dit, peut-on mettre au jour des domaines réservés à telle ou telle configuration ? Existe-t-il une hiérarchisation sous-jacente ? Et comment évolue-t-elle dans le temps ? La démarche qui vise exclusivement à comparer les liens « formels » aux liens « informels », ou encore à opposer l’institution (bancaire, spécialisée) au commerçant, à la famille ou aux amis, paraît vouée à l’échec. Il faut plutôt saisir comment ces différentes relations de crédit s’enchaînent, s’articulent et se substituent les unes aux autres, et sous le poids de quels facteurs. Qu’elles soient répétées entre partenaires qui se connaissent assez pour les sceller par de simples poignées de main ou, au contraire, qu’elles prennent la forme de transactions ponctuelles déterminées par les seuls prix, on peut étudier empiriquement la construction et la mobilisation conjointes des différents types de relations, en s’interrogeant sur les moments de la vie de l’entreprise ou les types de tâches auxquels correspondent certaines configurations de liens [64][64] - La question a déjà été posée en ces termes en sociologie....

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En effet, si la « formalisation » du crédit – au sens de l’établissement de critères prétendant à l’objectivité pour évaluer la solvabilité et d’une mise en forme de la transaction par des écrits faisant preuve en justice – est généralement entreprise au nom de la réduction du risque pour le créancier, elle n’est pas le seul moyen d’y parvenir : l’encastrement social et les relations répétées peuvent poursuivre le même but. Nous allons voir en outre qu’ils ne sont pas nécessairement contradictoires avec ces deux aspects de la formalisation.

Relativiser la transparence et l’impersonnalité de l’information

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L’introduction de nouveaux instruments pour outiller la décision d’accorder un crédit – des listes utilisant des critères standardisés et des abréviations, puis des bases de données informatisées – est souvent présentée par les historiens comme une étape décisive dans la marche vers un crédit moderne, fourni par des institutions spécialisées et ne reposant pas sur les hasards de l’interconnaissance : élément d’« industrialisation » du crédit en ce qu’elle y introduit des machines et doit permettre de gérer une grande masse de décisions, elle est censée mieux garantir les créanciers contre les aléas des situations singulières [65][65] Pour un point historiographique états-unien sur le.... L’informatisation, en particulier, est présentée comme une rupture, comme le moyen de gérer « industriellement » le risque [66][66] - Martha A. POON, « From New Deal Institutions to Capital.... Il s’agit là de formalisation au sens strict d’abstraction, de recherche d’éléments d’information systématiques et comparables et de mise en place d’une logique reproductible de décision.

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Cette évolution a été particulièrement précoce aux États-Unis, qu’il s’agisse de la mise en commun et de la publicisation d’informations fournies par différents créanciers sur des entreprises et très rapidement sur des individus, dès le XIXe siècle [67][67] - Rowena OLEGARIO, A Culture of Credit : Embedding..., ou de la modernisation des techniques de collecte et de traitement des données sur la solvabilité des consommateurs par les credit bureaus : on compte 1 500 bureaux indépendants disséminés dans tout le pays en 1960, qui constituent progressivement de vastes réseaux nationaux de collecte d’information, comme la Fair Isaac Company (considérée comme un pionnier du scoring systématique avec son « score FICO ») ou la Retail Credit Company, qui prend le nom d’Equifax dans les années 1970 [68][68] - Donncha MARRON, « ‘Lending by Numbers’ : Credit Scoring.... Les nouvelles bases de données font appel au calcul actuariel ; les informations recueillies sont souvent, en parallèle, vendues aux instituts de sondages, qui définissent des profils-types d’emprunteurs. À partir d’un important volume de données brutes, le datamining doit permettre l’extraction de connaissances originales et la prédiction de comportements ; il marque le passage à une approche dite « quantitative » du recueil de l’information économique. Si les informations sont plus souvent restées l’apanage d’un seul créancier en Europe, on y retrouve les mêmes tendances [69][69] - Gunnar TRUMBULL, « Credit Access and Social Welfare :.... Les technologies employées par les organismes français spécialisés dans les prêts à la consommation, comme Cetelem, incluent ainsi, dès l’après Seconde Guerre mondiale, informatisation, procédés automatisés de notation et normes prédéfinies d’approbation des prêts [70][70] - Jeanne LAZARUS, « L’épreuve du crédit », Sociétés....

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Cette instrumentation, souvent liée dans l’historiographie à l’évolution états-unienne des instruments de crédit – mise en place des comptes de crédit revolving par les grands magasins à la fin des années 1930, des cartes de crédit bancaires au milieu des années 1950 [71][71] - Andrea RYAN, Gunnar TRUMBULL et Peter TUFANO, « A... –, change le travail de ceux qui accordent le crédit. Dans ce sens, elle peut être vue comme un élément de rationalisation et de professionnalisation : le commerçant ou le notaire, pour qui le rôle de gatekeeper du crédit n’en est qu’un parmi d’autres, qu’il remplit en mobilisant des informations de réputation acquises dans ses autres rôles, cède la place à un intermédiaire spécialisé, qui peut n’avoir qu’une seule, voire aucune, interaction avec le débiteur. Longtemps louée, notamment au nom de la lutte contre la corruption [72][72] - Sur les discours modernisateurs qui entourent l’introduction..., cette mise en place progressive d’une distance entre débiteur et emprunteur a été critiquée depuis la crise des subprimes (prêts immobiliers accordés à des emprunteurs considérés comme à risque), du fait de la déconnexion entre les emprunteurs, aux prises avec les difficultés de l’« économie réelle », et leurs créanciers, pour qui les dettes sont devenues des instruments de spéculation parmi d’autres. C’est a posteriori que la construction de scores prenant en compte l’historique des emprunts des personnes, mais pas nécessairement leurs salaires ou une estimation réaliste de la valeur des logements jouant le rôle de gage, a été critiquée : la transparence et l’objectivité supposées apparaissent dès lors plutôt obscures, du fait de leur complexité, et arbitraires [73][73] - Voir notamment Bruce G. CARRUTHERS, « Knowledge and.... La prétention à la rationalisation n’a-t-elle pas construit in fine un système globalement irrationnel ?

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L’importance des transformations, depuis deux siècles, des instruments d’évaluation des emprunteurs est donc indéniable, même si toutes les relations de crédit sont loin de les mobiliser. Leur mise en place au nom de la transparence n’a pas pour autant toujours fait l’unanimité : les lire comme les signes d’une marche linéaire vers la rationalité économique qui n’aurait été conditionnée que par l’état de la technique ou de la théorie des risques est très réducteur. En outre, les travaux de plus en plus nombreux consacrés à la notation des emprunteurs potentiels permettent de discuter son association avec la dépersonnalisation. Les notes se fondent pour une large part sur des éléments de réputation connus par ouï-dire, des interactions et des jugements sur la personnalité. L’abstraction ne fait pas disparaître ces éléments, même si elle déplace les lieux et moments de décision, voire les rapports de force.

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Soulignons d’abord que l’idée qu’appréhender le risque de crédit passe par une information économique plus transparente n’a pas toujours convaincu. Dans la France du XIXe siècle, les associations patronales naissantes parviennent difficilement à mettre en commun les informations de leurs membres sur la fiabilité de leurs partenaires commerciaux. Seules les listes de faillis font l’objet de publications larges, standardisées et régulières ; pour les autres impayés des commerçants, les juges de commerce jouissent d’une position panoramique privilégiée, même si elle ne leur permet d’observer que la petite part des retards qui parviennent devant la justice [74][74] - Claire LEMERCIER, « Un modèle français de jugement.... Et lorsque, au tournant des XIXe et XXe siècles, est mis en place le registre du commerce, qui permet aux créanciers de vérifier l’ancienneté du commerce, l’état matrimonial des commerçants, leur nationalité ou le fait qu’ils aient déjà fait faillite, les résistances sont nombreuses dans les milieux juridiques et commerciaux – alors même qu’il ne s’agit pas directement de noter ou fournir un historique du crédit d’emprunteurs potentiels. Un juge au tribunal de commerce de Rennes s’inquiète dès 1895 : « ne vaut-il pas mieux laisser chaque commerçant exercer son commerce, comme il le fait aujourd’hui, hors du regard intéressé et souvent hostile des tiers ? Est-ce que le secret des opérations n’est pas essentiel au commerçant le plus honnête [75][75] - Raoul DE GRASSERIE, « De l’institution du Registre... ? » De la même façon, aux États-Unis, au milieu du XIXe siècle, la « surveillance » des agences de notation de crédit naissantes provoque de nombreuses objections dans la presse et devant les tribunaux. Cependant, nombre d’acteurs s’emparent du discours de la transparence pour discréditer de nouveaux concurrents. Ainsi, les nouvelles organisations spécialisées dans le recueil d’informations économiques multiplient les attaques contre les commerçants immigrés juifs qu’elles accusent de négligence, voire d’opacité, dans la tenue de leurs inventaires et de leurs comptes [76][76] - Rowena OLEGARIO, « ‘That Mysterious People’ : Jewish.... Le débat entre les vertus du « secret des affaires » et celles de la « transparence » semble surtout recouvrir une concurrence entre plusieurs types d’acteurs du crédit, petits et gros, immigrés et nationaux, travaillant à l’échelle locale ou internationale.

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En dehors même de ces rapports de force et de la question de la publicité des informations, le cas du Crédit lyonnais témoigne de ce que la mise en place d’un système de gestion du risque se donnant comme rationnel n’a rien d’inéluctable, ni même d’irréversible. Si son Bureau des risques-crédits, placé sous la direction de James Rosselli, est particulièrement précoce, puisqu’il fonctionne régulièrement à partir de 1902, essayant de rassembler des informations comptables auprès des clients – flux de trésorerie, niveau des bénéfices ou montant du capital –, la disparition de son directeur en 1925 induit un net relâchement de l’activité du Bureau. Ce cas illustre, en outre, une dimension cruciale de la naissance des nouveaux instruments et des nouveaux spécialistes du crédit. En effet, à côté des données comptables, le Bureau collecte des remarques quant à la gestion de l’entreprise qui non seulement ne sont pas chiffrées, mais se fondent sur des réputations sans source précise : « ce sont des courtiers en sucre, récemment établis avec un petit capital. On les dit honorables, prudents et sérieux », lit-on ainsi dans le rapport relatif à la Compagnie des entrepôts et magasins généraux de Paris en 1898 [77][77] Cité dans Nicolas PRAQUIN, « L’analyse du risque bancaire....

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Plus généralement, au cours même du processus de systématisation du recueil des informations économiques relatives à la crédibilité d’un débiteur et d’abstraction de ces informations, la notion de solvabilité est très souvent construite en priorité sur la base de la réputation locale et/ou d’une interaction directe avec un employé. Ainsi, Rowena Olegario montre que les principales agences de notation américaines, comme R.G. Dun & Co. et Bradstreet, qui contribuent au cours du XIXe siècle à formaliser le recueil d’informations sur les débiteurs potentiels, collectent en priorité des données relatives à la personnalité des débiteurs (honnêteté, moralité, réputation). Ces données restent considérées comme les plus fiables et les plus prédictives de leur solvabilité, bien plus que les informations portant sur les capitaux et les ressources, qui ne sont du reste pas nécessairement plus précises [78][78] - R. OLEGARIO, A Culture of Credit..., op. cit.. Il en va de même dans les institutions coopératives (American Building and Loans) mises en place à partir de 1831 pour recueillir l’épargne et accorder des prêts immobiliers [79][79] - David L. MASON, « The Ties That Bind : Mutual Buildings.... Très populaires parmi les immigrés, ces structures locales font du caractère de l’emprunteur potentiel le critère déterminant dans la décision d’accorder un prêt, mais les éléments à ce sujet sont recueillis de manière routinisée. En France, l’analyse de dossiers d’emprunts contractés auprès de la Société centrale civile immobilière dans les années 1920 montre que l’évaluation du risque imbrique garanties économiques, critères sociaux et enquêtes de moralité ; l’accès à la propriété immobilière étant assimilé à une mesure de protection sociale, être pauvre peut même aider à obtenir un crédit [80][80] - Hélène FROUARD, « Tous propriétaires ? Les débuts......

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Dès lors qu’on y regarde de près et quels que soient le temps, le lieu ou le type d’emprunteur, on retrouve des formes diverses de relations interpersonnelles au fondement des notes qui se donnent comme les plus désencastrées. Emmanuel Prunaux décrit ainsi les difficultés rencontrées par les premiers dirigeants de la Banque de France, au début du XIXe siècle, pour attribuer une note à chaque maison de commerce dans le cadre d’une tentative générale de « classification des crédits ». Ils le font sur la base de l’interconnaissance en mobilisant de grands négociants et banquiers locaux – mais ceux-ci ne connaissent pas tout le monde, disposent de peu de temps, voire pourraient être suspects de complaisance [81][81] - Emmanuel PRUNAUX, « Les comptoirs d’escompte de la.... À une échelle plus réduite, une banque provinciale anglaise du XIXe siècle ne fonde pas non plus seulement ses décisions sur des caractéristiques aisément objectivables des emprunteurs, telles que leurs revenus ou la fréquence de leurs interactions passées avec la banque. Pour un même montant de biens offerts en garantie, on ne peut pas prédire sa décision sur la base des caractéristiques des emprunteurs répertoriées dans les sources, ce qui donne à penser que des éléments considérés par les employés comme moins formalisables, tels que des interactions dans d’autres contextes sociaux, jouent un rôle important [82][82] - Francesco L. GALASSI et Lucy A. NEWTON, « My Word.... Dans le guide édité par la Burnell Commercial Agency, agence de notation du comté de Buchanan, dans l’Iowa, daté de 1887 et qui mentionne les noms, les villes et les notes de crédit attribuées à près d’un millier de commerçants, ces notes sont précodées sous la forme de lettres (de « N », « très bon crédit », à « H », « demander livraison en cash »), mais une page blanche est dédiée aux commentaires personnels des utilisateurs [83][83] - Susan V. SPELLMAN, « Trust Brokers : Traveling Grocery.... Autre temps, autre lieu, même constat : dans la Russie des années 2000, les employés de banque, pourtant sommés d’utiliser des systèmes de scoring vendus par exemple par Equifax, utilisent des enquêtes sur les emprunteurs et leurs familles, réalisées, à la limite de la légalité, par d’anciens agents de renseignement [84][84] - C. DUFY, « Faire crédit aux PME... », art. cit.,....

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Or cette attention portée à la « moralité », c’est-à-dire à la volonté de rembourser, au moins autant qu’à la « capacité » de le faire, pour reprendre les termes des dirigeants de la Banque de France, n’a rien d’une survivance propre à un système bancaire encore archaïque : elle ne disparaît pas toujours lorsque l’information économique devient plus accessible ou fiable, qu’elle concerne les comptes ou les historiques de crédit. L’idée, similaire, que l’on passe d’une information collectée sur le mode de la narration à une information quantifiée ne correspond pas au résultat des recherches empiriques. Ainsi, la mise en place d’un algorithme de prédiction des scores par l’agence Dun and Bradstreet en 1974 n’empêche pas la conduite parallèle d’entretiens personnalisés avec les débiteurs (quatre millions en 2001). Tout au long du siècle, les publications internes de l’entreprise ont mis l’accent sur les capacités de ses employés à « observer » les emprunteurs et à s’appuyer sur les offices régionaux, plus proches d’eux [85][85] - Kenneth LIPARTITO, « The Narrative and the Algorithm :....

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Les travaux de Josh Lauer sur les États-Unis des années 1840-1940, fondés notamment sur la presse professionnelle des employés spécialistes de l’attribution de crédits (en particulier dans les commerces de détail) et sur l’étude des agences de notation spécialisées dans le crédit à la consommation, conduisent à la même conclusion. Ils montrent l’invention d’une « identité financière » qui se donne certes comme objective, mais se fonde sur une définition très morale du bon consommateur, présenté aussi comme un bon citoyen.

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En 1912, lorsqu’on demande au célèbre banquier J.P. Morgan si le crédit se fonde sur l’argent ou sur la propriété, il répond : « No, sir ; the first thing is character [86][86] - Josh LAUER, « The Good Consumer : Credit Reporting.... » Les agences de notation d’entreprises parlent de même des « trois C » : character, capital, capacity, et considèrent le premier comme le plus prédictif [87][87] - R. OLEGARIO, A Culture of Credit..., op. cit., p.... Comme dans l’Europe moderne [88][88] - Voir notamment J.-P. HIRSCH, Les deux rêves du commerce...,..., le mot « crédit » continue à désigner à la fois la réputation générale d’une personne et sa capacité d’emprunt.

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Suivant ces principes, dans l’entre-deux-guerres, des agences de notation indiquent par exemple que des locataires jouent de la musique trop fort ou qu’ils élèvent des alligators dans leur baignoire ! Des sociologues de l’époque craignent d’ailleurs que cette notation ne pousse à la standardisation des modes de vie suivant le modèle de la bourgeoisie blanche républicaine [89][89] - J. LAUER, « The Good Consumer... », art. cit.. Des manuels des années 1910 qui forment aux entretiens de crédit se donnent comme de véritables guides de la nature humaine, évoquant un travail de diplomate ou de détective ; les lieux d’entretien sont réaménagés dans l’entre-deux-guerres pour pousser les emprunteurs à se confier et les employés incités à compléter les questions standardisées par une conversation plus intime afin d’en apprendre plus [90][90] - Josh LAUER, « The Persistence of Character : Consumer....

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Si les entretiens ont finalement disparu à partir des années 1960 face aux historiques de crédit, ce n’est qu’après de longs débats, et ce choix ne relève pas d’une pure rationalité économique. La National Association of Credit Men (NACM), créée en 1896, a ainsi très tôt œuvré pour la standardisation des informations collectées auprès des commerçants de détail lorsqu’ils déposaient une demande de prêt [91][91] - David Sellers SMITH, « The Elimination of the Unworthy :.... En effet, la professionnalisation des Credit Men passe par la promotion de méthodes de travail qui se veulent scientifiques : si elles peuvent concerner la bonne manière de mener un entretien, l’aura d’expertise scientifique fournie par les méthodes plus quantitatives d’évaluation des risques a également son attrait.

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Les recherches sur ce sujet privilégient souvent une approche par les normes et les représentations, adaptée aux sources disponibles. Néanmoins, quelques études évoquent également les pratiques des créanciers, comme ces grossistes en épicerie qui sillonnent les États-Unis au XIXe siècle pour vendre leurs produits aux détaillants. Leur décision de faire, ou non, crédit emprunte tant à la familiarité née des rencontres de face à face fréquentes et régulières qu’aux nouvelles notes sur la solvabilité des détaillants. Samuel Iseman sollicite certes l’avis des agences de notation, mais il leur accorde une confiance somme toute limitée. Ses choix ne sont pas informés par des critères ethniques ou sociaux, mais par les renseignements glanés auprès de son cousin Salomon, lui-même épicier itinérant [92][92] - S. V. SPELLMAN, « Trust Brokers... », art. cit..

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Les sociologues bénéficient, sur le terrain contemporain, de la possibilité d’observer les pratiques d’attribution de crédit. Ils constatent qu’en France, où les institutions financières ne partagent pas les historiques de crédit des consommateurs, l’entretien reste la base de bien des décisions. Si la plupart des prêts à la consommation sont accordés ou refusés en fonction de contraintes économiques, techniques et juridiques, les jugements individuels des conseillers bancaires entrent en jeu : « [L]a définition sociale du banquier interdit aux conseillers de n’être que des interfaces entre les clients et les machines [93][93] - Jeanne LAZARUS, L’épreuve de l’argent. Banques, banquiers,.... » Le crédit immobilier, en particulier, donne lieu à des interactions longues et peu cadrées. Il semble donc vain d’opposer une banque relationnelle à une banque transactionnelle, notamment en supposant que l’une ou l’autre serait moins dure envers les clients les plus faibles.

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Si le plus formel des scores peut se fonder sur une interaction très personnalisée, et s’il n’est pas nécessairement un facteur d’exclusion du crédit, cela ne signifie pas pour autant que la systématisation et la quantification de l’information sur le crédit n’ont rien changé. L’introduction des scores a au moins deux conséquences. D’une part, elle ouvre dans certains cas aux emprunteurs comme aux créanciers la possibilité de minimiser l’interaction en face à face [94][94] - J. LAZARUS, L’épreuve de l’argent..., op. cit., discute.... D’autre part, elle est intimement liée à une professionnalisation et une division du travail dans un cadre bureaucratique. Naissent ainsi des professionnels de la relation qui se posent en spécialistes, voire en scientifiques, et mettent en exergue interactions et évaluations de personnalité. Ce faisant, ils désencastrent les relations de crédit vis-à-vis de l’ensemble des autres relations sociales, dans la mesure où ils peuvent ne connaître les emprunteurs potentiels que dans ce rôle : la relation de crédit reste personnalisée, mais elle ne l’est pas de la même manière qu’avec un commerçant ou un notaire, par exemple [95][95] - On peut faire un raisonnement similaire pour l’intervention.... Et c’est à des niveaux plus hauts de l’organisation que l’on décide des marges de manœuvre laissées ou non à chaque employé.

Étudier l’impayé, ou comment les relations s’appuient sur le droit

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Pour finir, nous voudrions évoquer un aspect trop peu exploré de l’histoire du crédit, pourtant central en termes relationnels : le rapport à l’impayé. En effet, les dettes, quels que soient la période et le type de transaction, sont rarement remboursées au moment prévu. Bien des travaux en témoignent, souvent au détour d’une page : des boutiquiers de luxe et demi-luxe du XVIIIe siècle, dont les livres de compte témoignent tant de la proverbiale lenteur à payer des aristocrates que des manières de conserver en permanence des dettes mutuelles entre marchands [96][96] - N. COQUERY, Tenir boutique à Paris au XVIIIe siècle...,..., à un cadre du Cetelem expliquant dans une conférence que « personne ne respecte l’échéance [97][97] - Laurence FONTAINE, « En lisant les HDR », Entreprises... ».

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Cette masse d’impayés crée d’ailleurs une masse de sources, notamment lorsque le conflit est porté en justice. Tous les travaux empiriques sur des juridictions civiles de premier degré en témoignent : traiter les impayés est la principale activité quotidienne de ces tribunaux et rares sont les individus qui n’y sont jamais confrontés au cours de leur vie, comme créanciers ou comme débiteurs [98][98] - Voir, par exemple, Craig MULDREW, « Credit and the.... Avec tous les biais que cela suppose, puisqu’une infime partie des transactions est bien sûr concernée [99][99] - On retrouve la notion classique d’entonnoir judiciaire :..., ces sources permettent d’en apprendre beaucoup sur les pratiques de crédit, en particulier celles qui n’ont pas de support écrit : elles évitent ainsi de s’en tenir à des sources normatives qui imposent leur représentation du bon crédit ou du crédit « formel » [100][100] Edith SPARKS, « Terms of Endearment : Informal Borrowing....

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Un usage plus systématique de telles sources autoriserait des comparaisons plus rigoureuses entre périodes, tant en matière de pratiques du crédit que d’usages de la justice. Plus généralement, l’étude du recouvrement, de ses méthodes et de ses métiers constitue un champ de recherche encore à peu près vierge. Or il serait crucial de le prendre en compte pour comprendre les appuis légaux du crédit et l’usage qu’en font – ou non – créanciers et emprunteurs, comme pour mettre au jour les dimensions relationnelles qui se retrouvent dans le travail des huissiers [101][101] - Si on dispose d’une étude sur les huissiers d’aujourd’hui.... Certes, bien des travaux se sont penchés sur les faillites, même si c’est davantage pour étudier l’élaboration mouvementée des lois à leur sujet que les usages réels de l’institution [102][102] - Jean-Clément MARTIN, « Le commerçant, la faillite.... Mais la faillite, si elle produit les sources les plus riches, ne représente qu’un cas bien particulier de l’impayé ; elle réunit volens nolens des créanciers impliqués dans une multitude de relations différentes et son traitement, qui dure souvent plusieurs années, diffère de celui, plus quotidien, des dettes petites et grandes.

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Il serait possible de décliner à propos des impayés la vision évolutionniste de la modernisation du crédit, en évoquant le passage d’un monde relationnel à un monde contractuel et bureaucratisé. Des procédures plus rapides, moins onéreuses et plus systématiques, faisant usage de la force publique pour plus d’efficacité, seraient ainsi venues appuyer les prétentions des créanciers. L’idéal-type serait alors le « titre auto-exécutoire », dont le nom même atteste qu’il s’agit d’un instrument de crédit qui est supposé se suffire à lui-même : il permettrait de faire appel directement à un huissier dès lors qu’on y serait désigné comme créancier [103][103] - La formule s’applique dans certains pays aux instruments.... Mais à cet idéal s’opposent des voix et des pratiques discordantes, dès le XIXe siècle, qui soulignent que l’impayé doit être vu plus comme un accident que comme une faute morale. Elles prônent des marges d’arrangement, a minima des délais de paiement. Dans la France d’aujourd’hui, le recouvrement à l’amiable est un marché concurrentiel en plein développement [104][104] - Xavier LANDRIN, « Droit de la crise ou crise du droit ?....

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Faut-il punir automatiquement les débiteurs ? Sur ce point, deux visions s’affrontent, qui partagent un même éloge du crédit : les uns affirment que la transaction a besoin d’un cadre réglé, indépendant du cas par cas, même si cela le rend parfois substantiellement injuste ; pour les autres, l’affranchissement du crédit vis-à-vis des normes religieuses implique plus d’indulgence envers les débiteurs et l’important est de rendre possible la continuation des relations, empêchée par trop de formalisme [105][105] - Voir, par exemple, Pierre-Cyrille HAUTCŒUR, « La....

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En conséquence, on n’observe pas de marche inéluctable vers des sanctions plus officielles ou plus automatiques à l’époque contemporaine. Il est toutefois vrai que celles-ci existent pour certaines transactions ; et leur effet sur les relations de crédit s’étend bien au-delà des protagonistes qui se rendent effectivement devant les tribunaux, puisque les acteurs du crédit se saisissent de l’existence de ce type de sanctions comme de menaces permettant d’asseoir leur pratique. On retrouve alors une thèse classique en sociologie du droit : la prévalence de modes non judiciaires de règlement des conflits, ou d’arrangements dans le cadre judiciaire, n’est pas contradictoire avec l’importance de la norme officielle, qui peut être mobilisée comme référence. Des pratiques non judiciaires prospèrent « dans l’ombre du droit [106][106] - Voir notamment Robert H. MNOOKIN et Lewis KORNHAUSER,... ».

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Le cas, étudié par l’une de nous, d’une petite boutique de textile située à Lens, dont les archives ont été exceptionnellement préservées, en témoigne. La vente à tempérament donne lieu à la tenue de « livres de crédit », qui prennent la forme de registres de clientèle. Dans les quatre volumes qui portent sur la période 1952-1970 et recensent 3 751 comptes, figurent le nom et l’adresse du client, la date de l’ouverture de son « compte client », les dates et montants d’achats et de versements et, parfois, la profession et l’employeur. Les annotations en marge constituent une source précieuse sur le traitement des difficultés de paiement : « à surveiller », « huissier » (parfois seulement noté « h »), « frais huissier », « parti sans laisser d’adresse », « frais de poste » (une ou plusieurs lettres de rappel ont été envoyées – leur texte figure aussi dans les archives), rarement des numéros de téléphone [107][107] Pour une première présentation du matériau, voir Maria.... Cela permet d’observer un recours de moins en moins fréquent au système judiciaire – c’est-à-dire non pas tant aux tribunaux qu’aux huissiers. 13 % des nouveaux clients enregistrés entre 1953 et 1959 sont soumis à un recouvrement par huissier, pour seulement 7 % des nouveaux clients entre 1960 et 1969 (alors que la période est plutôt l’âge d’or des huissiers [108][108] - A. MATHIEU-FRITZ, Les huissiers de justice, op. cit.,...). Cette évolution n’est pas l’effet d’une amélioration de la solvabilité des débiteurs : ce que l’on observe, c’est la mise en place par la commerçante d’un système qui contourne, au moins pour un temps, la voie judiciaire. Les menaces sont graduées : « On envoie au début des lettres gentilles et puis si vraiment ils ne répondent pas là ça sera des lettres un petit peu plus méchantes et puis après bon ce sera l’huissier [...] [109][109] - Entretien avec J., ancienne vendeuse de l’entreprise,.... » Celui-ci n’est donc utilisé qu’en dernier recours, car la commerçante risque alors de perdre sa propre crédibilité vis-à-vis d’une clientèle de long terme. La temporalité du crédit crée un lien dont la rentabilité se mesure aussi en longévité et pourrait être entamée par des sanctions trop rapides ou systématiques. Mais les débiteurs savent que, s’ils abusent trop de la situation, le recours à l’huissier reste un horizon possible. La situation ressemble beaucoup à celle décrite par L. Clavier pour le milieu du XIXe siècle à Paris : la souplesse y prévaut, mais le recours à la justice de paix est présent, non pas tant pour recouvrer in fine effectivement les sommes dues que pour officialiser la dette par la citation en justice [110][110] - Laurent CLAVIER, « Éclats de vues, écrits de vie..... Et elle n’est pas si éloignée des pratiques du service de contentieux des grandes banques – encore trop peu étudiées [111][111] - Laure LACAN, « Les dossiers de contentieux des banques :....

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En matière de recouvrement, la France partage avec d’autres pays d’Europe continentale une situation particulière : l’existence d’officiers ministériels qui, en échange d’un monopole d’action pour le compte des tribunaux, doivent appliquer des tarifs fixes, favorables aux créanciers qui réclament de petites sommes. Ailleurs, comme aux États-Unis, le recouvrement est un marché disputé, qui implique souvent les agences qui notent les emprunteurs. Mais le cas de la boutique de Lens souligne que, même en France, les huissiers sont loin d’être le seul métier engagé dans le recouvrement : le démarcheur-encaisseur de l’entreprise est chargé de récupérer à domicile les sommes dues, par quinzaine, et se voit parfois opposer des résistances coriaces : « on le mettait dehors ou quoi parce qu’il y a des gens qui criaient, qui le disputaient tout ça donc quand il rentrait il disait ‘bon ben la prochaine fois on envoie des lettres moi je n’y vais plus’ [112][112] - Entretien avec J., Lens, 16 avril 2003. ».

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Aux huissiers s’ajoute d’autre part un système judiciaire qui est longtemps resté peu coûteux et accessible : justice de paix jusqu’en 1958, tribunaux de commerce, ou encore conseils de prud’hommes pour les salaires impayés. Ces juges, qui ne sont pas des professionnels de la justice, se chargent des petites dettes, généralement non susceptibles d’appel. Ils modulent souvent les procédures à leur disposition, tant pour permettre la poursuite de débiteurs, alors même qu’il n’existe pas de preuve de la transaction immédiatement recevable en justice (en acceptant précocement comme telles les livres des commerçants, plus tard des factures non signées), que pour offrir à ces mêmes débiteurs des délais pas toujours prévus par les Codes [113][113] - A. D. KESSLER, A Revolution in Commerce..., op. .... De manière remarquable, comme le montre l’une d’entre nous, les tribunaux de commerce se sont battus avec succès jusque dans les années 1930 contre la mise en place d’une procédure simplifiée pour la sanction des billets à ordre et lettres de change impayés, alors même qu’une fois mise en place, celle-ci a fortement allégé leurs tâches les plus routinières. Leurs juges rechignaient à être remplacés par quelque chose d’impersonnel et de systématique, à la fois pour garder un œil sur les mauvais payeurs (et les créanciers chicaniers) de leur localité et pour conserver, au moins comme possibilité théorique, une interaction entre personnes physiques ouvrant des marges de négociation.

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Cette justice à la fois très accessible, qui offre aux créanciers petits comme grands une issue favorable assez prévisible, mais qui accepte aussi des preuves non conventionnelles et des délais, a sans aucun doute contribué à la longue vitalité, en France, du crédit inter-entreprises à côté du crédit bancaire. En Angleterre, en revanche, la relative difficulté de se faire payer des dettes de montant moyen entre commerçants – alors que des procédures simplifiées étaient abondamment utilisées par les commerçants qui souhaitaient faire payer leurs clients, en particulier ouvriers – paraît avoir eu l’effet inverse au XIXe siècle [114][114] - C. LEMERCIER, « Un modèle français de jugement des.... De même, dans les États-Unis des années 1950 à 1980, le coût croissant de la justice et la mise en place d’une gestion plus bureaucratique du crédit se sont nourries mutuellement [115][115] - Robert A. KAGAN, « The Routinization of Debt Collection :.... La sanction par les tribunaux officiels et la prévention, ou le règlement à l’amiable, par les institutions financières apparaissent comme des modes de régulation différents, favorisant des relations de crédit distinctes, plutôt que comme deux symptômes d’une modernité plus « formelle ».

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L’accessibilité d’un système judiciaire officiel outillé pour traiter une large masse de demandes des créanciers, ce qui implique un fonctionnement relativement routinisé, mais également ouvert à des modes de preuve non standardisés, apparaît ainsi comme l’appui privilégié du développement de transactions de crédit en face à face et plus généralement non bancaires. C’est aussi ce que conclut Ghislaine Lydon sur un terrain contemporain, mais éloigné dans l’espace : le commerce transsaharien du XIXe siècle. Contrairement aux préjugés qui en font un commerce communautaire, encastré et informel, elle souligne le rôle clé qu’y jouent l’écriture des contrats et le système judiciaire des cadis. Celui-ci est utilisé alors même que ce commerce implique des non-musulmans : il propose à la fois des sanctions crédibles et un usage souple des preuves ; si la preuve orale est en théorie seule admise, les contrats écrits sont en pratique pris en compte [116][116] - Ghislaine LYDON, On Trans-Saharan Trails : Islamic....

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Il nous semble donc urgent de sortir des schémas simples qui lient modernité économique et instauration de sanctions prévisibles, donc systématiques et impersonnelles, envers les débiteurs. Étudier les usages plus subtils du droit et de la justice dans la relation de crédit et constater ainsi dans quelle mesure ces nouvelles sanctions viennent, ou non, enrichir une palette pré-existante de moyens de pression, plus encastrée dans d’autres relations, offrent sans nul doute de stimulantes perspectives de recherche.

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Rappeler la multiplicité des acteurs économiques a priori non répertoriés pour leurs fonctions financières – notaires, commerçants, etc. – qui jouent un rôle central dans la relation de crédit tout au long des XVIIIe, XIXe et XXe siècles ; porter attention aux formes matérielles prises par la relation de crédit (registres de débiteurs, lettres de relance, reconnaissances écrites ou orales, preuves admises par les tribunaux, etc.) et à la prégnance de l’interconnaissance au sein même des outils, dits « formalisés », des instances créancières ; centrer la focale sur les impayés et les procédures de sanction comme lieu d’observation de la relation, dans sa forme conflictuelle : tout cela conduit à se déprendre de tout évolutionnisme appliqué à l’histoire de la période contemporaine.

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A contrario, nous ne voulons pas nous en tenir à affirmer que le crédit existe partout et de tout temps – même si cette affirmation préalable reste manifestement utile –, moins encore prétendre que les modalités de la relation de crédit sont fixes et intemporelles. Notre objectif reste bien de discuter des permanences et des transformations, mais sans placer nécessairement les points de rupture le long des grandes césures de la périodisation historienne, qu’elles soient d’ordre politique (l’époque de la Révolution française) ou économique (la « révolution industrielle »). Pour cela, il est temps de sortir d’une division du travail propre à la période contemporaine, pour laquelle l’histoire sociale de la relation de crédit relèverait des compétences des sociologues, alors que les historiens privilégieraient une approche économiste ou parfois, plus récemment, institutionnelle. Ce n’est pas parce que nous vivons dans un monde où l’économie prétend se constituer comme une sphère désencastrée qu’il faut renoncer, sans plus ample examen, à lire et comprendre les comportements économiques comme des pratiques sociales. Nous plaidons pour une histoire contemporaine qui prend en considération, travaille, voire critique, les outils venus de la sociologie et de l’ethnographie économiques [117][117] - Viviana ZELIZER, La signification sociale de l’argent,....

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Étonnamment, ce dialogue a eu lieu, pour l’heure, en histoire médiévale ou moderne davantage qu’en histoire contemporaine, non sans biais d’ailleurs : l’approche interactionniste qui prévaut tend à valoriser les liens en obérant trop souvent les contraintes et obligations, voire en passant sous silence les dimensions de pouvoir, de domination et d’exploitation de la relation de crédit.

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Il est temps, en histoire contemporaine aussi, de prendre la notion de relation au sérieux, de peser ce qu’elle contient d’inégalités aussi et donc de ne pas séparer l’histoire économique de l’histoire sociale, voire culturelle ou politique. Notre lecture du crédit – et de la dette – ne s’en tient pas à sa dimension économique, sans pour autant l’oublier au profit du social ou du symbolique. Étudier le crédit comme une relation [118][118] - Dans le même esprit, Jeanne LAZARUS affirme que son..., c’est l’inscrire dans un ensemble plus large de relations qui peuvent faciliter sa naissance (liens familiaux ou de voisinage préexistants, par exemple, ou encore relations entre des tiers permettant une recommandation), mais aussi qu’il peut faire naître. En effet, la transaction à crédit instaure d’emblée une temporalité plus que ponctuelle : outre qu’elle implique généralement d’autres individus et institutions que le créancier et le débiteur, elle est vouée à se prolonger de manière plus ou moins durable, parfois à se répéter, d’autre fois à voir ses protagonistes échanger leurs rôles. C’est d’ailleurs sur cette répétition que peut se fonder une réduction du risque de l’échange en face à face, alternative à la formalisation ou à l’institutionnalisation au sens habituel de ces termes. Aux antipodes de la représentation la plus abstraite de l’échange économique, loin de se réduire à un lien ponctuel et isolé, la relation de crédit est ainsi inscrite dans des chaînes relationnelles et des configurations sociales complexes, dans une histoire des sociabilités, des rapports de pouvoir, des garanties et des dépendances [119][119] - « Parler du crédit, c’est parler du pouvoir », comme....

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Les dépendances, mais aussi les conflits ou les exclusions, sont en effet bien présents dans l’histoire que nous avons esquissée : adopter une perspective interactionniste ne devrait pas nécessairement conduire à un point de vue irénique sur le monde social. Un échange encastré n’est pas toujours paisible et consensuel. Ainsi, nos lecteurs auront peut-être remarqué que nous n’avons pas repris à notre compte le mot de « confiance », pourtant omniprésent dans les sources. Son invocation, trop souvent sans distance, dans la recherche de ces dernières années ne nous semble guère éclairante. Nous rejoignons ici le point de vue de Timothy Guinnane qui appelle à analyser l’histoire de relations particulières plutôt que de leur appliquer une catégorie souvent tautologique [120][120] - Timothy W. GUINNANE, « Les économistes, le crédit.... Mieux vaut entrer dans les mécanismes concrets, et parfois violents, de l’information et de la sanction, qui peuvent contribuer à produire cette « confiance ». Il est vain d’associer cette dernière, comme un sous-produit tout naturel, soit à la neutralité supposée de la technique ou de la bureaucratie, soit aux liens présumés forts de la famille ou du voisinage. Nous proposons plutôt d’étudier comment les relations de crédit se nourrissent d’autres relations, mais aussi d’instruments plus impersonnels, et comment elles font naître de nouvelles relations et de nouveaux instruments.

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Prendre en compte cette dynamique conjointe des relations est sans doute le meilleur moyen de les caractériser sans céder à la simplification. Finalement, nous proposons d’écrire une histoire qui tienne compte du tournant relationnel qui a eu lieu, de manière plus ou moins feutrée, depuis vingt ans : peu ou prou tous les historiens s’accordent aujourd’hui pour penser que les relations – les réseaux, les liens sociaux, les sociabilités, etc. – importent, jusque et y compris en matière économique ; ils ont rejoint en cela, par d’autres chemins, les sociologues de l’économie. Il est donc temps de dépasser ce constat pour spécifier les formes, les articulations et l’efficacité des relations, et les historiens ont, en la matière, beaucoup à apporter. D’une part, ils sont particulièrement bien équipés pour étudier des histoires complexes de relations, telles que celles qui se nouent autour du crédit. D’autre part, ils devraient avoir à cœur de discuter les récits de modernisation qui associent les liens « forts » ou les solidarités organiques au passé, les liens « faibles » ou les solidarités mécaniques au présent.

Notes

[1]

- Jean-Pierre HIRSCH, Les deux rêves du commerce. Entreprise et institution dans la région lilloise, 1780-1860, Paris, Éd. de l’EHESS, 1991, p. 60-61.

[2]

Cet article se fonde largement sur les discussions qui ont eu lieu au cours d’un atelier animé par les auteures, avec Jacques Bottin, à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS) entre 2006 et 2010 : « La relation de crédit, une histoire de longue durée ». Des travaux issus de plusieurs disciplines et portant sur des périodes et aires géographiques variées y ont été présentés. Un certain nombre de ces discussions peuvent être écoutées en ligne (les adresses peuvent être communiquées sur demande).

[3]

- Suivant la juste formule d’Alain CHATRIOT, « Protéger le consommateur contre lui-même. La régulation du crédit à la consommation », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 91-3, 2006, p. 95-109.

[4]

- Laurent FELLER, Agnès GRAMAIN et Florence WEBER, La fortune de Karol. Marché de la terre et liens personnels dans les Abruzzes au haut Moyen Âge, Rome, École française de Rome, 2005.

[5]

- Dossier « Les réseaux de crédit en Europe, XVIe-XVIIIe siècles », Annales HSS, 49-6, 1994, p. 1335-1442.

[6]

- Laurence FONTAINE, « Pouvoir, relations sociales et crédit sous l’Ancien Régime », Revue française de socio-économie, 9-1, 2012, p. 101-116.

[7]

Laurence FONTAINE, L’économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, Gallimard, 2008.

[8]

- Voir le projet de recherche d’Arnaud Bartolomei, avec notamment Claire Lemercier, Matthieu de Oliveira et Nadège Sougy, intitulé « Pratiques et matérialités des relations marchandes : vers une dépersonnalisation ? (XVIIIe-XIXe siècles) ».

[9]

- Sheilagh OGILVIE, « ‘Whatever is, is Right ?’ Economic Institutions in Pre-Industrial Europe », The Economic History Review, 60-4, 2007, p. 649-684.

[10]

- Les citations sont tirées de Douglass C. NORTH, Le processus du développement économique, trad. par M. Le Séac’h, Paris, Éd. d’Organisation, [2005] 2005, p. 134, 147 et 200.

[11]

- Pour un résumé de ses travaux en français, voir Avner GREIF, « Théorie des jeux et analyse historique des institutions. Les institutions économiques du Moyen Âge », Annales HSS, 53-3, 1998, p. 597-633. Voir également la note critique de l’ouvrage d’A. Greif par Robert BOYER, « Historiens et économistes face à l’émergence des institutions du marché », Annales HSS, 64-3, 2009, p. 665-693.

[12]

- Amalia D. KESSLER, A Revolution in Commerce : The Parisian Merchant Court and the Rise of Commercial Society in Eighteenth-Century France, New Haven, Yale University Press, 2007, p. 188-237.

[13]

- Francesca TRIVELLATO, « Credit, Honor, and the Early Modern French Legend of the Jewish Invention of Bills of Exchange », The Journal of Modern History, 84-2, 2012, p. 289-334.

[14]

- Veronica Aoki SANTAROSA, « Financing Long-Distance Trade without Banks : The Joint Liability Rule and Bills of Exchange in 18th-Century France », working paper, 2010, http://eh.net/eha/system/files/Santarosa.pdf, citation p. 30.

[15]

- Marc BLOCH, « Mutations monétaires dans l’ancienne France (Seconde partie) », Annales ESC, 8-4, 1953, p. 433-456, citation p. 456.

[16]

- Sur cette historiographie foisonnante de la consommation, Marie-Emmanuelle CHESSEL, Histoire de la consommation, Paris, La Découverte, 2012.

[17]

Pierre-Cyrille HAUTCŒUR, « Les transformations du crédit en France au XIXe siècle », Romantisme, 151, 2011, p. 23-38.

[18]

- Emmanuel PRUNAUX, « Les comptoirs d’escompte de la Banque de France », Napoleonica. La Revue, 5-2, 2009, p. 14-146, et 6-3, 2009, p. 49-98.

[19]

- Alain PLESSIS, « La révolution du crédit en France (1852-1857) ? », Revue d’histoire du XIXe siècle, 3, 1987, p. 31-40, et « La révolution de l’escompte dans la France du XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle, 23, 2001, p. 143-163.

[20]

- On peut penser, en France, à la mise en place en 1894 de crédits hypothécaires distribués aux travailleurs modestes afin de favoriser l’accès à la propriété : Alain FAURE, « Les couches nouvelles de la propriété. Un peuple parisien à la conquête du bon logis à la veille de la Grande Guerre », Le Mouvement social, 182, 1998, p. 53-78, et Hélène FROUARD, « Tous propriétaires ? Les débuts de l’accession sociale à la propriété », Le Mouvement social, 239, 2012, p. 113-128. Voir aussi Michel LESCURE, « Pour une histoire sociale du crédit. L’exemple du logement en Europe au XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle, 23, 2001, p. 165-177. Sur le crédit foncier, Gilles POSTEL-VINAY, La terre et l’argent ? L’agriculture et le crédit en France du XVIIIe au début du XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1997.

[21]

- Jeanne LAZARUS, « Faire crédit : de la noble tâche à la corvée », Revue française de socio-économie, 9-1, 2012, p. 43-61, ici p. 43.

[22]

- Laure LACAN et al., « Vivre et faire vivre à crédit : agents économiques ordinaires et institutions financières dans les situations d’endettement », Sociétés contemporaines, 76-4, 2009, p. 5-15, ici p. 5-6.

[23]

- C’est notamment l’idée défendue par Rosa-Maria GELPI et François JULIEN-LABRUYÈRE, Histoire du crédit à la consommation. Doctrines et pratiques, Paris, La Découverte, 1994. Le fait que ces auteurs soient tous deux employés par Cetelem rend néanmoins leur analyse sujette à caution, comme le rappelle Rowena OLEGARIO dans son compte rendu publié dans The Business History Review, 74-4, 2000, p. 702-706.

[24]

- Karl POLANYI, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, trad. par C. Malamoud et M. Angeno, Paris, Gallimard, [1944] 1983.

[25]

- Jan LOGEMANN, « Different Paths to Mass Consumption : Consumer Credit in the United States and West Germany during the 1950s and 60s », Journal of Social History, 41-3, 2008, p. 525-559.

[26]

- Louis HYMAN, « Ending Discrimination, Legitimating Debt : The Political Economy of Race, Gender, and Credit Access in the 1960s and 1970s », Enterprise & Society, 12-1, 2011, p. 200-232.

[27]

- Richard HOGGART, La culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, trad. de F. et J.-C. Garcias et de J.-C. Passeron, Paris, Éd. de Minuit, [1957] 1970, p. 43-46.

[28]

- Cité dans Cyrille FERRATON et David VALLAT, « Une approche politique du crédit populaire : Pierre-Joseph Proudhon et le crédit mutuel », Cahiers d’économie politique, 60-1, 2011, p. 45-65.

[29]

- L. FONTAINE, L’économie morale..., op. cit., p. 50.

[30]

- L. FONTAINE, « Pouvoir, relations sociales et crédit... », art. cit., p. 101.

[31]

- Sur sa construction en Allemagne, voir Jan LOGEMANN et Uwe SPIEKERMANN, « The Myth of a Bygone Cash Economy : Consumer Lending in Germany from the Nineteenth Century to the Mid-Twentieth Century », Entreprises et histoire, 59-2, 2010, p. 12-27.

[32]

- Voir notamment Patrick VERLEY, L’échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Paris, Gallimard, 1997.

[33]

- On parle d’« industrialisation du crédit » mais également de gestion « industrielle » du risque via les processus de scoring chez L. LACAN et al., « Vivre et faire vivre à crédit... », art. cit., p. 6.

[34]

- Lendol G. CALDER, Financing the American Dream : A Cultural History of Consumer Credit, Princeton, Princeton University Press, 1999.

[35]

- Martha L. OLNEY, Buy Now, Pay Later : Advertising, Credit, and Consumer : Durables in the 1920s, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1991.

[36]

- Louis HYMAN, Debtor Nation : The History of America in Red Ink, Princeton, Princeton University Press, 2011.

[37]

- Certains auteurs analysent les points de rupture en association avec les types de biens concernés par l’accès au crédit : le logement, l’automobile, puis les biens de consommation courante, qui feraient chacun naître de nouvelles institutions de prêt, à l’instar de Sabine EFFOSSE, « Pour ou contre le crédit à la consommation ? Développement et réglementation du crédit a la consommation en France dans les années 1950 et 1960 », Entreprises et histoire, 59-2, 2010, p. 68-79.

[38]

- No spécial « L’identification économique », Genèses, 79-2, 2010.

[39]

- Gérard NOIRIEL, « L’identification des citoyens. Naissance de l’état civil républicain », Genèses, 13-4, 1993, p. 3-28. Sur le rôle déterminant qu’il donne à la notion de relation à distance, voir aussi Id., Introduction à la socio-histoire, Paris, La Découverte, 2006.

[40]

- Gilles LAFERTÉ, « L’identification économique », Genèses, 79-2, 2010, p. 2-5, citation p. 2. Voir aussi Ilsen ABOUT et Vincent DENIS, Histoire de l’identification des personnes, Paris, La Découverte, 2010.

[41]

- Bruce G. CARRUTHERS et Barry COHEN, « Noter le crédit : classification et cognition aux États-Unis », Genèses, 79-2, 2010, p. 48-73, et Gilles LAFERTÉ et al., « Le crédit direct des commerçants aux consommateurs : persistance et dépassement dans le textile à Lens (1920-1970) », Ibid., p. 26-47. Dans ce dernier cas, les auteurs établissent des liens directs entre identification économique et identification politique sans en apporter la preuve, voire en se trompant lorsqu’ils écrivent p. 34 que le registre de commerce sert de « base administrative à l’aryanisation des commerces juifs ».

[42]

- Michel LESCURE et Alain PLESSIS, « Le financement des entreprises françaises de la fin du XIXe à la Seconde Guerre mondiale », Études et documents, 10, 1998, p. 277- 291, citation p. 286.

[43]

- Martha L. OLNEY, « When your Word is Not Enough : Race, Collateral, and Household Credit », The Journal of Economic History, 58-2, 1998, p. 408-431.

[44]

- Pour des critiques précises des usages de cette catégorie, voir Arthur STINCHCOMBE, When Formality Works : Authority and Abstraction in Law and Organizations, Chicago, University of Chicago Press, 2001, et Laurence FONTAINE et Florence WEBER (dir.), Les paradoxes de l’économie informelle. À qui profitent les règles ?, Paris, Karthala, 2010.

[45]

Stefania ECCHIA, « Mercati informali del credito agrario nella Palestina di fine Impero Ottomano : un’analisi dell’evoluzione dei contratti bay-wafa, salam e muzaraah nel distretto di Haifa (1890-1915) », Munich Personal RePEc Archive, 2012, http://mpra.ub.uni-muenchen.de/36985/.

[46]

- Sur le contrat salam, voir le dossier « Islam et développement économique » des Annales HSS et notamment l’article de Beshara DOUMANI, « Le contrat salam et les relations ville-campagne dans la Palestine ottomane », Annales HSS, 61-4, 2006, p. 901- 924, qui en fait plutôt un outil de modernisation.

[47]

- Natacha COQUERY, Tenir boutique à Paris au XVIIIe siècle. Luxe et demi-luxe, Paris, Éd. du CTHS, 2011, notamment p. 245.

[48]

- No spécial « L’argent en famille », Terrain, 45, 2005.

[49]

- Philip T. HOFFMAN, Gilles POSTEL-VINAY et Jean-Laurent ROSENTHAL, Des marchés sans prix. Une économie politique du crédit a Paris, 1660-1870, Paris, Éd. de l’EHESS, 2001.

[50]

- Les travaux de Juliette LEVY sur le rôle des notaires dans le financement de la croissance mexicaine posent la même question : The Making of a Market : Credit, Henequen, and Notaries in Yucatán, 1850-1900, University Park, Penn State University Press, 2012.

[51]

- Viera REBOLLEDO-DHUIN, « L’espace parisien des libraires sous la monarchie de Juillet : des solidarités de métier ? », Revue d’histoire du XIXe siècle, 39, 2009, p. 37-57.

[52]

- Laurent CLAVIER, « ‘Quartier’ et expériences politiques dans les faubourgs du nord-est parisien en 1848 », Revue d’histoire du XIXe siècle, 33, 2006, p. 121-142.

[53]

- Sabine EFFOSSE, « Réglementer pour légiférer et encourager. L’institutionnalisation du crédit à la consommation en France et en Europe 1947-1965 », habilitation à diriger des recherches, Paris Ouest Nanterre La Défense, 2011, p. 110.

[54]

- L. HYMAN, Debtor Nation..., op. cit. ; Sean O’CONNELL et Chris REID, « Working-Class Consumer Credit in the UK, 1925-60 : The Role of the Check Trader », The Economic History Review, 58-2, 2005, p. 378-405.

[55]

- Valeria SINISCALCHI, « La monnaie de farine. Logiques de crédit et nouveaux espaces politiques dans le Mezzogiorno », Terrain, 52, 2009, p. 152-163.

[56]

- Jean-Pierre HASSOUN et Yinh Phong TAN, « Les Chinois de Paris : minorité culturelle ou constellation ethnique ? », Terrain, 7, 1986, p. 34-44.

[57]

- Jeanne SEMIN, « L’argent, la famille, les amies : ethnographie contemporaine des tontines africaines en contexte migratoire », Civilisations, 56, 2007, p. 183-199.

[58]

- Mitchell A. PETERSEN et Raghuram G. RAJAN, « Trade Credit : Theories and Evidence », The Review of Financial Studies, 10-3, 1997, p. 661-691.

[59]

- M. L. OLNEY, « When your Word is Not Enough... », art. cit.

[60]

- L. FONTAINE, L’économie morale..., op. cit., insiste de manière similaire sur le prêt à gages comme prêt des pauvres, par opposition à un crédit plus encastré qui s’accompagne d’un minimum d’intégration sociale et n’est donc pas accessible à tous.

[61]

- L. HYMAN, Debtor Nation..., op. cit.

[62]

Lizabeth COHEN, Making a New Deal : Industrial Workers in Chicago, 1919-1939, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 110-115.

[63]

- John P. CASKEY, Fringe Banking : Check-Cashing Outlets, Pawnshops, and the Poor, New York, Russell Sage Foundation, 1994.

[64]

- La question a déjà été posée en ces termes en sociologie économique. Voir, sur des relations autres que de crédit entre entreprises, Brian UZZI, « Social Structure and Competition in Interfirm Networks : The Paradox of Embeddedness », Administrative Science Quarterly, 42-1, 1997, p. 35-67, ainsi que Catherine COMET, « Capital social et profits des artisans du bâtiment : le poids des incertitudes sociotechniques », Revue française de sociologie, 48-1, 2007, p. 67-91, et, sur des crédits accordés par des banques à des petites et moyennes entreprises, Brian UZZI, « Embeddedness in the Making of Financial Capital : How Social Relations and Networks Benefit Firms Seeking Financing », American Sociological Review, 64-4, 1999, p. 481-505.

[65]

Pour un point historiographique états-unien sur le rôle de ces instruments en matière de crédit à la consommation, voir José OSSANDÓN, « Quand le crédit à la consommation classe les gens et les choses. Une revue de littérature et un programme de recherche », Revue française de socio-économie, 9-1, 2012, p. 83-100.

[66]

- Martha A. POON, « From New Deal Institutions to Capital Markets : Commercial Consumer Risk Scores and the Making of Subprime Mortgage Finance », Accounting, Organizations and Society, 35-5, 2008, p. 654-674.

[67]

- Rowena OLEGARIO, A Culture of Credit : Embedding Trust and Transparency in American Business, Cambridge, Harvard University Press, 2006 ; Josh LAUER, « From Rumor to Written Record : Credit Reporting and the Invention of Financial Identity in Nineteenth-Century America », Technology and Culture, 49-2, 2008, p. 301-324.

[68]

- Donncha MARRON, « ‘Lending by Numbers’ : Credit Scoring and the Constitution of Risk within American Consumer Credit », Economy and Society, 36-1, 2007, p. 103- 133 ; Martha POON, « Scorecards as Devices for Consumer Credit : The Case of Fair, Isaac & Company Incorporated », The Sociological Review, 55-2, 2007, p. 284-306.

[69]

- Gunnar TRUMBULL, « Credit Access and Social Welfare : The Rise of Consumer Lending in the United States and France », Politics and Society, 40-1, 2012, p. 9-34.

[70]

- Jeanne LAZARUS, « L’épreuve du crédit », Sociétés contemporaines, 76-4, 2009, p. 17-39.

[71]

- Andrea RYAN, Gunnar TRUMBULL et Peter TUFANO, « A Brief Postwar History of US Consumer Finance », Business History Review, 85-3, 2011, p. 461-498.

[72]

- Sur les discours modernisateurs qui entourent l’introduction du scoring, voir Caroline DUFY, « Faire crédit aux PME : calcul, garanties et collecte de l’information dans la Russie des années 2000 », Genèses, 84-3, 2011, p. 47-68.

[73]

- Voir notamment Bruce G. CARRUTHERS, « Knowledge and Liquidity : Institutional and Cognitive Foundations of the Subprime Crisis », in M. LOUNSBURY et P. M. HIRSCH (éd.), Markets on Trial : The Economic Sociology of the U.S. Financial Crisis, Bingley, Emerald, 2010, p. 157-182, qui considère aussi que le mouvement de « sécuritisation » des dettes immobilières des ménages est une étape parmi d’autres, après par exemple l’introduction de la négociabilité des lettres de change, dans le processus de « séparation entre les dettes et les relations », qu’il qualifie aussi de « désencastrement » et de « réification ».

[74]

- Claire LEMERCIER, « Un modèle français de jugement des pairs. Les tribunaux de commerce, 1790-1880 », habilitation à diriger des recherches, Paris 8, 2012, disponible sur HAL-SHS : http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00685544.

[75]

- Raoul DE GRASSERIE, « De l’institution du Registre de commerce », Revue du commerce et de l’industrie, 2e année, 9, 1895, p. 337, cité par Claire ZALC, Melting Shops. Une histoire des commerçants étrangers en France, Paris, Perrin, 2010. Sur cette tension pluriséculaire entre information économique et secret des affaires, voir aussi Dominique MARGAIRAZ et Philippe MINARD (dir.), L’information économique, XVIe-XIXe siècle, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2008.

[76]

- Rowena OLEGARIO, « ‘That Mysterious People’ : Jewish Merchants, Transparency, and Community in Mid-Nineteenth Century America », Business History Review, 73-2, 1999, p. 168-189.

[77]

Cité dans Nicolas PRAQUIN, « L’analyse du risque bancaire au Crédit Lyonnais (1880-1925) », Entreprises et histoire, 48-3, 2007, p. 56-72, p. 63.

[78]

- R. OLEGARIO, A Culture of Credit..., op. cit.

[79]

- David L. MASON, « The Ties That Bind : Mutual Buildings and Loans and the Problem of Agency, 1880-1920 », Business and Economic History on-Line, 2, 2004, http://www.thebhc.org/publications/BEHonline/2004/Mason.pdf.

[80]

- Hélène FROUARD, « Tous propriétaires ? Les débuts de l’accession sociale à la propriété », Le Mouvement social, 239-2, 2012, p. 113-128.

[81]

- Emmanuel PRUNAUX, « Les comptoirs d’escompte de la Banque de France. 2e partie », Napoleonica. La Revue, 6, 2009, p. 49-98.

[82]

- Francesco L. GALASSI et Lucy A. NEWTON, « My Word is my Bond : Reputation as Collateral in Nineteenth Century English Provincial Banking », Warwick Economic Research Papers, 599, 2001, http://wrap.warwick.ac.uk/1583/.

[83]

- Susan V. SPELLMAN, « Trust Brokers : Traveling Grocery Salesmen and Confidence in Nineteenth-Century Trade », Enterprise & Society, 13-2, 2011, p. 276-312, ici p. 295.

[84]

- C. DUFY, « Faire crédit aux PME... », art. cit., p. 60-65.

[85]

- Kenneth LIPARTITO, « The Narrative and the Algorithm : Genres of Credit Reporting from the Nineteenth Century to Today », Munich Personal RePEc Archive, 2011, http://mpra.ub.uni-muenchen.de/28142/.

[86]

- Josh LAUER, « The Good Consumer : Credit Reporting and the Invention of Financial Identity in the United States, 1840-1940 », Enterprise & Society, 11-4, 2010, p. 686- 694, citation p. 693.

[87]

- R. OLEGARIO, A Culture of Credit..., op. cit., p. 80-118.

[88]

- Voir notamment J.-P. HIRSCH, Les deux rêves du commerce..., op. cit.

[89]

- J. LAUER, « The Good Consumer... », art. cit.

[90]

- Josh LAUER, « The Persistence of Character : Consumer Credit Interviewing and the Institutionalization of Morality in the United States », working paper, 2011.

[91]

- David Sellers SMITH, « The Elimination of the Unworthy : Credit Men and Small Retailers in Progressive Era Capitalism », The Journal of the Gilded Age and Progressive Era, 9-2, 2010, p. 197-220.

[92]

- S. V. SPELLMAN, « Trust Brokers... », art. cit.

[93]

- Jeanne LAZARUS, L’épreuve de l’argent. Banques, banquiers, clients, Paris, Calmann-Lévy, 2012, notamment p. 245-264 et citation p. 264. Sur le cas des États-Unis, voir aussi Lynne MOULTON, « Divining Value with Relational Proxies : How Moneylenders Balance Risk and Trust in the Quest for Good Borrowers », Sociological Forum, 22-3, 2007, p. 300-330, et Akos RONA-TAS et Stefanie HISS, « The Role of Ratings in the Subprime Mortgage Crisis : The Art of Corporate and the Science of Consumer Credit Rating », in M. LOUNSBURY et P. M. HIRSCH (éd.), Markets on Trial..., op. cit., p. 115- 155, qui affirment que le jugement humain prime pour noter les entreprises, les modèles statistiques pour les consommateurs.

[94]

- J. LAZARUS, L’épreuve de l’argent..., op. cit., discute cette préférence pour l’anonymat ou la discrétion du crédit revolving.

[95]

- On peut faire un raisonnement similaire pour l’intervention des commis voyageurs dans la relation de démarchage : Arnaud BARTOLOMEI, Claire LEMERCIER et Silvia MARZAGALLI, « Les commis voyageurs, acteurs et témoins de la grande transformation », Entreprises et histoire, 66-1, 2012, p. 7-21.

[96]

- N. COQUERY, Tenir boutique à Paris au XVIIIe siècle..., op. cit., chap. 6 et 7. Voir aussi David A. KENT, « Small Businessmen and their Credit Transactions in Early Nineteenth-Century Britain », Business History, 36-2, 1994, p. 47-64.

[97]

- Laurence FONTAINE, « En lisant les HDR », Entreprises et histoire, 66-1, 2012, p. 241- 246, fait le rapprochement avec les pratiques aristocratiques, à partir d’une citation tirée de S. EFFOSSE, « Réglementer pour légiférer et encourager... », op. cit., p. 131.

[98]

- Voir, par exemple, Craig MULDREW, « Credit and the Courts : Debt Litigation in a Seventeenth-Century Urban Community », The Economic History Review, 46-1, 1993, p. 23-38 ; Jane BURBANK, Russian Peasants Go to Court : Legal Culture in the Countryside, 1905-1917, Bloomington, Indiana University Press, 2004 ; Hervé PIANT, Une justice ordinaire. Justice civile et criminelle dans la prévoté royale de Vaucouleurs sous l’Ancien Régime, Rennes, PUR, 2006.

[99]

- On retrouve la notion classique d’entonnoir judiciaire : Austin SARAT, Richard L. ABEL et William L. F. FELSTINER, « L’émergence et la transformation des litiges : réaliser, reprocher, réclamer... », Politix, 91-3, [1980-1981] 1991, p. 41-54.

[100]

Edith SPARKS, « Terms of Endearment : Informal Borrowing Networks among Northern California Businesswomen, 1870-1920 », Business and Economic History on-Line, 2, 2004, http://www.thebhc.org/publications/BEHonline/2004/Sparks.pdf, en donne un bel exemple.

[101]

- Si on dispose d’une étude sur les huissiers d’aujourd’hui avec Alexandre MATHIEU-FRITZ, Les huissiers de justice, Paris, PUF, 2005, ils ont moins intéressé les historiens.

[102]

- Jean-Clément MARTIN, « Le commerçant, la faillite et l’historien », Annales ESC, 35-6, 1980, p. 1251-1268 ; Julian HOPPIT, Risk and Failure in English Business, 1700-1800, Cambridge, Cambridge University Press, 1987 ; Lester V. MARKHAM, Victorian Insolvency : Bankruptcy, Imprisonment for Debt, and Company Winding-Up in Nineteenth-Century England, Oxford/New York, Clarendon Press/Oxford University Press, 1995 ; Bruce G. CARRUTHERS et Terence C. HALLIDAY, Rescuing Business : The Making of Corporate Bankruptcy Law in England and the United States, Oxford/New York, Clarendon Press/Oxford University Press, 1998 ; Edward J. BALLEISEN, Navigating Failure : Bankruptcy and Commercial Society in Antebellum America, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2001 ; Pierre-Cyrille HAUTCŒUR (éd.), dossier « Justice commerciale et histoire économique : enjeux et mesures », Histoire & Mesure, 23-1, 2008.

[103]

- La formule s’applique dans certains pays aux instruments de crédit qui suivent les formes précises des lettres de change ; toutefois, en général, un passage par un tribunal, même très simplifié (enregistrement au greffe, décision du président seul, etc.), subsiste. Voir Gino GORLA, « Debt and Summary Judgment en droit anglo-américain : thèmes pour une recherche comparative « , Revue internationale de droit comparé, 18-4, 1966, p. 851-871.

[104]

- Xavier LANDRIN, « Droit de la crise ou crise du droit ? Les transformations du droit de l’impayé en France (1980-2010) », working paper, 2010 : http://www.melissa.enscachan.fr/IMG/pdf/landrin.pdf.

[105]

- Voir, par exemple, Pierre-Cyrille HAUTCŒUR, « La statistique et la lutte contre la contrainte par corps. L’apport de Jean-Baptiste Bayle-Mouillard », Histoire & Mesure, 23-1, 2008, p. 167-189.

[106]

- Voir notamment Robert H. MNOOKIN et Lewis KORNHAUSER, « Bargaining in the Shadow of the Law : The Case of Divorce », The Yale Law Journal, 88-5, 1979, p. 950-997.

[107]

Pour une première présentation du matériau, voir Maria GRECU et Étienne PENISSAT, « Une économie de la confiance. Analyse d’une pratique de vente à crédit à Lens, 1952-1995 », in A.-S. BRUNO et Claire ZALC (éd.), Petites entreprises et petits entrepreneurs étrangers en France, 19e-20e siècle, Paris, Publibook, 2006, p. 245-264.

[108]

- A. MATHIEU-FRITZ, Les huissiers de justice, op. cit., chiffre la montée des recouvrements, demandés notamment par les nouvelles sociétés de crédit, avant leur baisse dans les années 1990.

[109]

- Entretien avec J., ancienne vendeuse de l’entreprise, Lens, 16 avril 2003.

[110]

- Laurent CLAVIER, « Éclats de vues, écrits de vie. Remarques sur une justice de paix et ses acteurs dans le Paris populaire vers le milieu du XIXe siècle », in L. HINCKER (dir.), Réflexions sur les sources écrites de la biographie politique. Le cas du XIXe siècle, Paris, CNRS, 2000, p. 29-60.

[111]

- Laure LACAN, « Les dossiers de contentieux des banques : observatoire privilégié de l’endettement », Entreprises et histoire, 59-2, 2010, p. 122-125.

[112]

- Entretien avec J., Lens, 16 avril 2003.

[113]

- A. D. KESSLER, A Revolution in Commerce..., op. cit.

[114]

- C. LEMERCIER, « Un modèle français de jugement des pairs... », op. cit., chap. 4 à 6 ; Margot FINN, The Character of Credit : Personal Debt in English Culture, 1740-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.

[115]

- Robert A. KAGAN, « The Routinization of Debt Collection : An Essay on Social Change and Conflict in the Courts », Law & Society Review, 18-3, 1984, p. 323-371.

[116]

- Ghislaine LYDON, On Trans-Saharan Trails : Islamic Law, Trade Networks, and Cross-Cultural Exchange in Nineteenth-Century Western Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 2009. Pour d’autres travaux pionniers sur des terrains actuels, voir Kathryn HENDLEY, « Business Litigation in the Transition : A Portrait of Debt Collection in Russia », Law & Society Review, 38-2, 2004, p. 305-348, et Manpreet SINGH, « Trade Credit and Contract Enforcement Reforms : Evidence from a Natural Experiment in India », working paper, 2012, http://ssrn.com/abstract=2012138.

[117]

- Viviana ZELIZER, La signification sociale de l’argent, trad. par C. Cler, Paris, Seuil, [1994] 2005 ; Caroline DUFY et Florence WEBER, L’ethnographie économique, Paris, La Découverte, 2007 ; Pierre FRANÇOIS, Sociologie des marchés, Paris, Armand Colin, 2008.

[118]

- Dans le même esprit, Jeanne LAZARUS affirme que son objet d’étude est la « relation bancaire » : L’épreuve de l’argent..., op. cit., p. 11.

[119]

- « Parler du crédit, c’est parler du pouvoir », comme l’affirme ce texte qui refuse aussi d’opposer crédits formel et informel : Jean-Pierre HIRSCH, « Sur le renouvellement des systèmes de crédit au XIXe siècle et sur ses limites », in L. FONTAINE et al. (dir.), Des personnes aux institutions. Réseaux et cultures du crédit du XVIe au XXe siècle en Europe, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 1997, p. 425-430, p. 425.

[120]

- Timothy W. GUINNANE, « Les économistes, le crédit et la confiance », Genèses, 79-2, 2010, p. 6-25. Sur la construction de la confiance par des signaux lors d’interactions précises, voir aussi Jens BECKERT, « Vertrauen und die performative Konstruktion von Märkten », Zeitschrift für Soziologie, 31-1, 2002, p. 27-43.

Résumé

Français

La relation de crédit a encore été peu étudiée en histoire contemporaine, où elle est largement appréhendée sous le prisme d’un récit évolutionniste qui verrait la victoire progressive de « la rationalité économique » via l’institutionnalisation, la formalisation ou encore la modernisation, autant de notions qui semblent aller de soi. Nous proposons d’explorer les modalités de l’articulation entre formalisation et personnalisation de la relation de crédit, sans nous restreindre au schème de l’opposition entre les deux. En nous étayant sur une revue critique de la littérature récente sur ces thématiques, nous envisageons successivement la complémentarité des protagonistes du crédit et les transformations des instruments et des outils qui informent la transaction, avant d’aborder les accidents du crédit et les sanctions qui s’y attachent – ou non.

English

Studying Modern Credit as a Relationship Credit relationships have not been much discussed by modern historians. When they are mentioned in the literature, it is often as mere symptoms in evolutionist narratives of the victory of “economic rationality,” that is supposed to have gone hand in hand with the alleged –but not precisely defined– institutionalization, formalization and modernization of those relationships. We present a research program that takes the notion of credit relationships seriously and explores their formalization and personal character as two not necessarily incompatible aspects. Drawing on a survey of literature, we first discuss the complementarity of various types of actors, then the transformation of the tools that they used, and finally the troubles with credit and how they were sanctioned –or not.

Plan de l'article

  1. Se méfier du prisme évolutionniste
  2. Prendre en compte la multiplicité et la complémentarité des protagonistes
  3. Relativiser la transparence et l’impersonnalité de l’information
  4. Étudier l’impayé, ou comment les relations s’appuient sur le droit

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